‹ Le Demi-monde; comédie en cinq actes, en proseChapitre 9 sur 111 · ACTE 1, btifclNB lll · texte numérisé non relu

ACTE 1, btifclNB lll

OLIVIER

Tu étais l'autre?...

HIPPOLYTE

Non. Six mois après son mariage, le mari vint me trouver; il avait la preuve que sa femme était la maîtresse du misérable qui les avait mariés... Mon ami se battit avec cet homme; il le tua, et il partit en laissant à sa femme la dot de deux cent mille francs qu'il lui avait reconnue, mais en lui défendant de porter son nom, de dire même qu'elle le connaissait. Depuis, ils ne se sont pas revus; il y a dix ans de cela.

OLIVIER

Et où est le mari maintenant?...

HIPPOLYTE

11 vit à l'étranger. Je l'ai rencontré en Allemagne, il y a deux mois.

OLIVIER

Et il n'aime plus sa femme?...

Je ne crois pas.

OLIVIER

Elle prétend cependant qu'il l'aime toujours et qu'il ne dé* pend que d'elle de retourner avec lui...

HIPPOLYTE

Elle se trompe... Quelle est cette vieille dame avec qui elle sortait de chez toi?... est-ce que c'est sa mère?...

OLIVIER

Non. C'est un reste de femme de qualité que le besoin du luxe et du plaisir a entraînée peu à peu dans une société facile... Elle a ruiné son mari, qui a pris le parti de mourir, il y a dix ou douze ans. Quelques anciens amis, des actions qu'on lui donne et qu'elle revend, les épaves de sa fortune naufragée que le vent rejette de temps à autre aux rives du présent, voilà ses ressources... Elle a une nièce très-jolie, qu'elle aime bien, qu'elle élève mal, et sur le mariage de laquelle elle compte pour redorer son blason ; seulement, on ne trouve pas de mari... En attendant, elle lutte tant qu'elle peut; elle donne des soirées où l'on sent qu'il n'y a pas d'argent dans les tiroirs et que le lendemain il faudra vendre ou engager quelque chose pour payer les bon-

gies roses, le punch et les glaces. Les jeunes gens qu'elle invite mangent les glaces, boivent le punch, envoient des bonbons à sa nièce, le premier jour de Tan, épousent des filles du vrai monde et ne saluent la vicomtesse et sa nièce que du bout de leur chapeau, quand ils les rencontrent, pour n'avoir pas à les inviter dans l'intimité de leurs mères et de leurs femmes.

HIPPOLYTE

Et madame de Santis est l'amie de cette dame?...

OLIVIER

Quelle autre société veux-tu qu'elle voie?...

C'est juste... Maintenant tu m'as écrit que tu avais un service à me demander... Je f écoute.

OLIVIER

Quelle heure est-il?...

HIPPOLYTE

Deux heures.

OLIVIER, sonnant.

Alors, pour que nous puissions causer à notre aise, laisse-moi terminer quelque chose...

HIPPOLYTE

Ne te gêne pas, cher ami, j'ai le temps.

(Le Domestique entre.) OLIVIER, au Domestique.

Vous allez porter cette lettre à monsieur le comte de Lornan. Vous le connaissez bien ?..> Dans le cas où il serait absent, vous feriez remettre cette lettre à madame la comtesse. Allez...

(Le Domestique sort.) HIPPOLYTE.

Tu écris donc des lettres à deux fins, qui peuvent servir pour les maris et pour leurs femmes ?

OLIVIER

Non. J'écris une lettre qui ne peut être lue que par la femme mais pour ne pas la compromettre, je l'adresse au mari...

HIPPOLYTE

Et si c'est au mari qu'on la remet?,.»

Page 1