ACTE I, SCÈNE III
OLIVIER
Le mari est à la campagne.
HIPPOLYTE
Ah ! tu m'en diras tant !... Sais-tu que c'est très-ingénieux, ce ïioy en-là?
OLIVIER
Je te le loue, si tu en as besoin... Mais c'est aujourd'hui la première et la dernière fois que j'y ai recours, et c'est dans Fintérêt de la femme.
HIPPOLYTE
En es-tu sûr?...
OLIVIER
Voilà l'histoire, elle est bien simple... Je te nomme les personnages, pour te prouver que le mari n'a rien à craindre de sa femme, et la femme rien à craindre de moi ! L'automne dernier.,. Tiens, voilà une saison dangereuse, à la campagne surtout, où la solitude donne carrière à l'imagination, où chaque feuille qui tombe est une élégie toute faite, où l'on sent le besoin de devenir poitrinaire pour être dans le ton de la nature mélancolique et décolorée.
HIPPOLYTE
Millevoye, la Chute des Feuilles, livre Ier, page 21. Je ne connais que ça ; j'ai été poitrinaire.
OLIVIER
Qui ne Fa pas été ? La maladie de poitrine et la garde nationale à cheval, depuis 1830, tout le monde a passé par là. Enfin, Fautomne dernier, on me présente à la comtesse de Lornan, qui passait le mois d'octobre à la campagne, chez la mère d'un de mes amis, chez la mère de de Mau croix, dont nous allons parler tout à l'heure. Une femme blonde, distinguée, poétique, sentimentale, vertueuse, le mari en voyage; tu sais la tradition? le fais la cour à la femme, et me voilà convaincu que je suis amoureux d'elle. On revient à Paris ; elle me présente à son mari.
HIPPOLYTE
Un imbécile.
OLIVIER
Un homme charmant, d'une quarantaine d'années, qui se.
prend d'amitié pour moi, et rour qui je me prends d'affection; si bien qu'au bout de quinze jours j'étais l'ami intime du mari et ne pencais plus du tout à la femme, mais plus du tout... Alors voilà une femme qui ne m'avait donné aucun espoir, et qui, entre nous, n'est pas plus faite pour les intrigues que pour...
( Il cherche.) HIPPOLYTE.
C'est bon, tu trouveras la comparaison une autre fois.
OLIVIER
Voilà une femme dont l'amour-propre se blesse, qui croit que je me suis moqué d'elle, et, bref, qui m'écrit hier que son mari est parti pour quelques jours, qu'elle veut avoir une explication avec moi, et qu'elle m'attend aujourd'hui à deux heures... J'ai brûlé sa lettre, et au lieu d'avoir cette explication inutile, embarrassante, je viens de lui écrire la vérité, que je veux être son ami, mais que je ne l'aime pas assez, ou plutôt que je l'aime trop, pour essayer de l'entraîner dans une fausse route... Elle m'en voudra un peu, mais elle sera sauvée, et, ma foi, c'est quelque chose que de sauver l'honneur d'une femme...
HIPPOLYTE
Eh bien ! c'est brave, ce que tu as fait là.
Et je l'ai fait sans arrière-pensée, je te le jure ! Soit que j'aie déjà trop vécu, soit que décidément je sois un honnête homme, je suis résolu à ne plus commettre toutes ces petites infamies dont l'amour est l'excuse. Aller chez un homme, lui serrer la main, l'appeler son ami et lui prendre sa femme... tant pis pour ceux qui ne pensent pas comme moi, mais je trouve cela honieux, répugnant, écœurant.
HIPPOLYTE
D'autant plus qu'elle est usée jusqu'à la corde, même dans les romans et les comédies, l'apologie de l'amant, toujours joli, toujours spirituel, toujours aimé, tandis que le mari est toujours bête, toujours laid, toujours détestable... De quoi a-t-il l'air, l'amant d'une femme mariée, quand le mari est là ?... Est-il assez maladroit, assez mal à son aise, assez humilié!
OLIVIER
Et la femme, perd-elle assez vite dans l'esprit de l'homme qui lui a juré de l'aimer éternellement !. .. Au lieu de la créature