‹ Le demi-sang en IrlandeChapitre 1 sur 14 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Le signataire de cette préface est tout à fait confus d 'avoir été prié de présenter ce livre au public. Il n'avait, en effet, aucune autorité pour cela.

Mais sans doute M. Meuleman a-t-il voulu honorer, en ma personne, V École française de Saumur, où je fus lieutenant écuyer, et les remontes militaires, auxquelles feus le plaisir très grand d'appartenir quelque temps? Quoi qu'il en soit, cet honneur m'a permis de lire, avant sa parution, les épreuves de ce travail, qui est considérable. Il est aussi de ceux qui s'imposent sans recommandation d'aucune sorte, par leur intérêt singulier et leur mérite propre .

La bibliographie du hunter est, certes, nombreuse et variée. Innombrables sont les articles de journaux, presque aussi innombrables les brochures et les livres traitant tout ou partie de cette question si complexe.

Mais les articles de journaux, la plupart très superficiels, ont le tort — que leurs auteurs me pardonnent, ce sont des confrères — ont le tort d'être écrits par des journalistes... Rares sont, en effet, les journalistes, même les spécialistes, connaissant à fond les questions d'élevage, et surtout d'utilisation du cheval. Il faut avoir fait autre chose que du journalisme pour les bien connaître. Ces articles cependant ont souvent une grande valeur de documentation statistique. Les brochures, elles, ont le plus souvent servi à la polémique, et tous les livres ne sont pas exempts de parti pris; beaucoup ont vieilli en ce sens qu'ils considèrent l'utilisation du cheval en fonction

des mœurs d'une époque déjà lointaine pour nous, qu'ils croient posséder et qu'ils professent une vérité définitive, ce en quoi ils ont grand tort, le propre de la vérité étant justement d'être relative.

Mais le plus grand reproche qu'on peut faire au plus grand nombre des ouvrages hippiques sur l'élevage et l'emploi du cheval, c'est d'avoir été écrits soit par des hommes de science ignorants peu ou prou de la pratique, soit par des hommes de cheval pratiquants, mais trop souvent fermés et même par fois hostiles à la théorie pure.

Il y a déjà longtemps j 'écrivais dans les Races de chevaux de selle en France, que le meilleur homme de cheval était l'homme de science, le vétérinaire, à- condition qu'il fût aussi cavalier et sportsman. Et ceux qui, en France, ont le mieux écrit sur le cheval, comme, entre autres, MM. les vétérinaires militaires Jacoulet et Joly, sont, sans conteste, ceux chez qui la pratique, V utilisation du cheval de toutes les manières et surtout aux allures vives, ont vivifié la science acquise dans les écoles... Et voilà pourquoi je puis dire à M. le vétérinaire militaire Meuleman, que ses travaux ont tant de valeur.

M. Meuleman a dépouillé l'immense et difficile bibliographie anglaise du hunier, si touffue, mais où il y a tant à émonder...

De tous ces matériaux choisis avec intelligence — celle justement du théoricien pratiquant — il a su édifier une œuvre compacte, exacte, et d'où il a pu tirer les déductions les plus rationnelles. C'est là, en littérature hippique du moins, un grand mérite! D'autant plus, qu'à tout prendre, notre auteur nous promène dans V inexploré...

On raconte que le président Roosevelt, lors de sa récente visite à l'hôtel de ville de Paris, entendant prononcer le nom d'un ancien président de la République française, M. Grévy, [s'écria vivement : — « J'en ai tué un! j'en ai tué un! " On pensa se scandaliser avant d apprendre que, tout à ses souvenirs de chasse, M. Roosevelt voulait parler d'un animal africain d'une espèce peu connue, le zèbre de Grévy (equus grévyi).

Eh bien ! le hunter, dont le nom est sur toutes les lèvres continentales, est aussi peu connu, quant à ses origines,

son élevage, sa forme, son modèle, ses aptitudes, que le zebrus grévyi du président Roosevelt! M. Meuleman a, ici même, et le premier aussi complètement, raconté les origines du hunter, son histoire, son évolution, ses progrès en somme, puisqu'il s'adapte, en fin de compte, aux nécessités modernes; il en a décrit le modèle, spécifié les aptitudes, étudié son élevage au point de vue théorique et pratique en étayant ses observations personnelles de toute la documentation des auteurs anglais anciens et modernes et des bons éleveurs et amateurs contemporains. Grâce à lui le hunter sera, je le souhaite, un peu moins ignoré de tous les continentaux qui en parlent si abondamment... sans le connaître ou si peu.

Mais doit-on, à ces derniers, faire un grave reproche de leur ignorance1? Assurément non.

Le hunter, en effet, est une spécialité dont l'usage n'est courant qu'aux Iles Britanniques. Assurément, en Angleterre, comme sur le continent, il est arrivé, jadis, un moment où la locomotion équestre disparut. Mais si, sur le continent, Véquitation resta en quelque sorte reléguée aux armées, au contraire, en Angleterre, elle devint extrêmement à la mode sous les espèces du sport de la chasse à courre.

Tout le monde fut homme de cheval et tout le monde l'est resté parce que « c'est dans les mœurs ». Sur le continent une microscopique minorité de « civils » monte durement à travers pays. Ce sont des originaux tout à fait en dehors des mœurs. Et ceux-là seuls qui font partie de cette minorité, savent, avec les officiers de cavalerie des armées modernes, quelles qualités doit avoir un hunter, qu'il soit anglais ou continental.

Ce n'est d ailleurs que depuis une époque relativement récente que la notion du hunter se concrète dans les intelligences sportives et militaires . Les concours hippiques, les raids de toute sorte, ont fait plus pour cela que l'évolution toujours trop timide des méthodes des cavaleries ?nilitaires.

N'a-t-onpas vu presque toides les cavaleries européennes — la cavalerie française jusqu'à ces dernières années — remonter leurs poids lourds avec des carrossiers? Ces

carrossiers, quand ils avaient un peu de figure, passaient pour d'excellents chevaux de selle : ils portaient leurs cavaliers, trottaient longtemps sur route et galopaient majestueusement. . .

Les classiques veneurs, eux, se sont longtemps contentés de bons bidets plus ou moins trotteurs à V ordinaire et galopeurs — un peu — à V occasion. Ce n'est que depuis relativement peu de temps qu'une certaine classe de la société s'est mise, comme à Pau, comme à Spa..., comme dans la, campagne romaine, etc., à galoper gaillardement à travers pays. Dans les armées, des généraux entreprenants, très secondés par une jeune élite cavalière, ont aussi créé et encouragé un mouvement analogue.

Il est alors arrivé que civils et militaires se sont, à l'usage, aperçus qu'en dehors du pur sang et de V angloarabe, aucun animal de la formule carrossière n'était capable d'égaler ni de suivre, même de loin, le hunter importé d'Angleterre.

La Belgique, VItalie ont remonté leurs officiers et leurs écoles avec des irlandais, lesquels, pas toujours de première qualité, ont cependant, tous, des aptitudes galopeuses et saideuses. La France, pays d'élevage et de protectionnisme chevalin, semble, malgré les ardentes récriminations régionales des éleveurs d'étalons carrossiers-trotteurs, vouloir essayer de se créer un hunter ou du moins un succédané du hunter, un issu du père pur sang, apte à galoper vite et à sauter de même — je dis vite, car V anglo-normand d'origine carrossière saute parfaitement bien et très fort aux allures modérées...

Donc, aujourd'hui, une élite cavalière connaît sinon le hunter de grande classe, du moins le hunter de modèle honorable et courant. Mais à part ces professionnels —je parle des militaires — et des amateurs civils de huniers, qui donc, sur le continent, possède la connaissance du cheval de selle au plus modeste sens du mot? Personne. Ni dans les écoles vétérinaires, où la théorie ne chevauche jamais à côté de la pratique, ni parmi les cavaliers nombreux qui, depuis la menace automobile, foisonnent vraiment (officiers de réserve, bourgeois enrichis amoureux de sport, veneurs «purs », c'est-à-dire pour lesquels le cheval

ti est qu'un animal locomoteur), ni chez les cavaliers par snobisme ou par hygiène, ni chez les éleveurs auxquels l'usage d'une selle est 'presque toujours étranger, nulle part on ne sait, nulle part on ne peut savoir ce qu'est un cheval de selle. Mais si, dans les milieux cavaliers non spécialistes dont je viens de parler, on est ignorant du hunier, du moins a-l-on une évidente bonne volonté à s'instruire.

Chose curieuse ! C'est au moment où la crise chevaline, causée par l'automobilisme, attaque l'élevage du carrossier dans ses œuvres vives, que le cheval de selle continental semble, ait contraire, appelé par les exigences de nouvelles mœurs militaires et civiles à évoluer vers le modèle et les aptitudes du hunter irlandais !

C'est pour cela que le livre de M. Meuleman vient à son heure. Il y a quinze ans il n'eût pas trouvé cent lecteurs. Qui donc s'intéressait au cheval de selle? Aujourd'hui, j'en suis certain, le titre seul du livre, le nom de l'auteur et sa qualité d'homme de cheval belge, d'officier et de vétérinaire assureront de nombreuses éditions de cet ouvrage. Tous les cavaliers, tous ceux que passionne ou qu'occupe l'élevage du cheval de chasse et de guerre, voudront y lire comment par le pur sang on peut créer le demi-sang pour fort poids, comment les Anglais ont fait pour y parvenir et comment ils s'efforcent de surmonter des difficultés dues à des causes d'actualité, pour ce, passagères, souhaitons-le pour la gloire de l'espèce chevaline sélectionnée.

Ce livre est écrit sans parti pris, avec un souci scrupuleux de présenter la question sous toutes ses faces, dans toutes ses relativités. L'exposition méthodique, le style net et concis, l'absence de ces termes abstrus, pédants, par quoi trop d'auteurs, recommandables cependant d'autre part, obscurcissent leur prose, mettent ce livre à la portée de tous, amateurs, professionnels et savants zootechniciens. Puisse-t-il être lu par beaucoup, il sera compris d autant ! C'est le meilleur souhait et le plus beau compliment que je puisse lui faire. Il le mérite.

Comte de Comminges.

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