‹ Le demi-sang en IrlandeChapitre 2 sur 14 · AVANT=PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT=PROPOS

A la fin de 1902, le désir d'être édifié sur les conditions de l'élevage en Irlande, au point de vue spécial de la production des troupiers, nous amena à faire des recherches dans cette voie. Etant donnée la haute estime acquise, depuis si longtemps, par les chevaux irlandais, étant donné le commerce important dont ils sont l'objet, nous nous attendions à disposer d'une abondante bibliographie, dans laquelle nous n'aurions eu qu'à puiser tous les renseignements que nous désirions. Nous ne tardâmes pas à devoir nous convaincre de notre erreur, car il nous fut impossible de trouver un ouvrage de langue anglaise ou française exposant la question d'une manière complète. Il faut arriver en 1905 pour voir Willard John Kennedy, professeur à l'Iowa State Collège of Agriculture, publier dans le Twenty-first Report of the Bureau of Animal Industry de Washington, sous le titre Hunter Horse production in Ireland, et comme suite à la mission dont il avait été chargé par le gouvernement des États- Unis, un rapport donnant une excellente vue d'ensemble sur l'élevage irlandais.

A bon droit, on peut s'étonner de pareille chose, car on a toute raison de croire que pour tout pays où se pratique l'élevage du demi-sang de selle, il y ait utilité à s'inspirer de ce qui se fait et s'est fait dans cette Verte Eiïn, dont les chevaux jouissent d'une réputation mondiale. A plus d'un titre, en effet, l'histoire de l'élevage en Irlande est fertile en enseignements.

Les traités classiques n'en donnent que des notes générales ; quant aux ouvrages spécialement consacrés aux chevaux ou questions hippiques, s'ils sont parfois plus précis, ils sont loin de l'aborder en entier et de lui accorder tout le développement qu'il

peut comporter. Une série de revues et publications de sport et delevage en ont fréquemment parlé et parmi celles que nous avons parcourues nous citerons, en langue française, l'Acclimatation, le Bulletin de la Société du Cheval de guerre, Chasse et Pêche, la France hippique, le Sport universel illustré, la Revue spoy^tive et mondaine ; en langue anglaise : The Breeders Gazette (Chicago), The Farmers' Gazette (Dublin), The Field, The Journal ofthe Royal Agricultural Society of England, Live Stock Journal, The Veterinary Record. Toutes ces revues ont publié de nombreux articles, chroniques et notes qui, réunis aux renseignements trouvés dans les ouvrages auxquels nous venons de faire allusion, exposent la question sous toutes ses faces. Mais nous ne nous en sommes pas tenu là, nous avons cherché et trouvé dans une série de publications officielles la confirmation de nombreux détails.

C'est des renseignements épars puisés à toutes ces sources et nullement de science et d'expérience personnelles que nous avons élaboré de toutes pièces l'étude que nous commençons aujourd'hui. Nous l'avons entreprise et conduite sans parti pris, nous inspirant de cette pensée de Descartes : » Pour rechercher la vérité, il ne faut pas avoir l'esprit imbu des notions antérieurement acquises. » Dans les nombreux textes que nous avons eu à traduire, nous nous sommes efforcé de faire abstraction de nos idées personnelles et nous avons mis toute notre conscience à chercher à bien pénétrer la pensée des auteurs, voulant en cela faire mentir l'aphorisme italien : « Traduttore, traditore ». Dans cette même pensée, lorsque nous avons eu affaire à des termes ou expressions ne trouvant pas ou difficilement leurs synonymes exacts en français, nous avons pris soin de les reproduire ou de les utiliser purement et simplement après en avoir donné la signification ; enfin, nous nous sommes abstenu de tirer argument de phrases dont le contexte eût modifié le sens. En un mot, nous répéterons ce que nous écrivions, il y a peu de temps, à propos d'une note sur les chevaux américains : Si quelque erreur se glissait dans ce qui suit, qu'on veuille bien nous la signaler ou l'excuser, la vérité seule nous suffit.

Nous manquerions à tous nos devoirs si, en terminant cette courte préface, nous ne présentions l'expression de tous nos remerciements à ceux qui voulurent bien mettre à notre disposition une série de clichés d'une valeur inestimable au point de vue de la documentation de notre étude. En tout premier lieu, nous

avons nommé Sir Walter Gilbey, Bart., l'éminent éleveur, dont la compétence et l'érudition font un des conseillers les plus écoutés de l'élevage du Royaume-Uni; M. T. -P. Gill, secrétaire du Department of Agriculture and Technical Instruction l'or Ireland; M. A.-B. Charlton, secrétaire de la Hunters' Improvement Society; M. Th. Me Row, secrétaire de la Royal Agricultural Society of England, MM. les directeurs de The Farmers' Gazette, du Live Stock Journa' et du Sport Universel Illustré. Nous devons aussi remercier tout spécialement M. F. Van Buggenhoudt, propriétaire-directeur de Chasse et Pêche, pour les clichés qu'il a bien voulu nous prêter et pour le soin tout particulier qu'il a apporté dans l'impression de notre ouvrage.

Avant d'aborder notre sujet, nous croyons utile cependant de nous arrêter un instant pour fixer la portée de certains termes ou expressions que nous aurons l'occasion d'employer assez fréquemment. Cela nous parait d'autant plus nécessaire qu'en matière chevaline peut-être plus qu'en toute autre, les opinions, les goûts et les points de vue personnels sont trop facilement généralisés et servent trop souvent de point de départ à des discussions et à des controverses plutôt oiseuses.

En cherchant à établir la situation de l'élevage en Irlande et en nous plaçant au point de vue de la valeur commerciale des chevaux, nous aurons à signaler l'abondance des déchets et à rapporter le procès et les griefs que l'on fait aux chevaux trop légers dans la production actuelle. Pour éviter toute erreur d'interprétation, fixons donc ce qu'il faut entendre par là.

Envisagée d'une manière générale et sans méconnaître l'importance de la taille, la valeur marchande des chevaux de demisang est en fonction de quatre facteurs : le type, la conformation, les allures et le tempérament. Nous ne mettons aucune préoccupation à les citer dans im ordre quelconque, car leur importance relative n'est pas immuable, elle varie au contraire avec le genre de cheval auquel on s'adresse : cheval de selle courant, cheval de parc ou de boulevard, cheval de chasse, cheval de harnais.

Pour se vendre assez cher — et sans pour cela être parfait — tout cheval doit réunir plus ou moins heureusement ces qualités,

tandis que ceux péchant assez fortement dans une ou plusieurs d'entre elles, seront considérés comme des déchets. Ils deviendront des rebuts si les défectuosités sont nombreuses et exagérées et pour tous deux leur valeur marchande sera réduite dans une proportion plus ou moins grande. Citons un exemple : D'une manière générale on peut dire qu'un cheval manquant de type, de silhouette et d'allure plus ou moins relevée, ne peut entrer dans la classe des chevaux de luxe. Cependant le cheval de chasse peut, sans grand inconvénient, être heurté, anguleux, voire un rien commun dans son type ; en revanche, on ne lui permettrait pas, comme à d'autres, de pécher dans sa conformation et par manque de sang. Cela tient à ce que pour lui, la valeur utilitaire supposée prime la valeur conventionnelle. Par valeur commerciale, nous entendons non celle que payera un amateur pour le cheval qu'il cherche et qui lui convient en tout point, ou celle que le marchand lui en demandera, mais celle que le marchand donnera sur le marché lorsqu'il va réapprovisionner ses écuries.

Pour ce qui est des chevaux trop légers et à plus forte raison des légers, personne ne pense à les classer comme déchets ou à méconnaître leurs qualités, parce que légers. Loin de là, et lorsqu'ils sont réussis, ils ont au contraire beaucoup de valeur ; mais, commercialement parlant, ils constituent plutôt un article spécial, de demande plus limitée et moins générale que le cheval charpenté qui aurait les mêmes qualités. Il en résulte que lorsqu'ils sont manques et vont échouer dans les déchets, leur valeur marchande tombe dans une proportion plus grande que ceux d'un type plus fort et mieux étoffé.

Est-ce à dire que tous ces déchets soient de mauvais chevaux ? Certes non. C'est ainsi que certains sujets, manquant de type et de conformation, se révèlent parfois comme extraordinaires. Aussi lorsqu'il s'agit de chevaux de chasse ayant fait leurs preuves, leur voit-on, malgré cela, acquérir une grande valeur. Mais ce n'est plus là leur valeur commerciale, c'est leur valeur utilitaire réelle, c'est leur valeur intrinsèque comme hunter.

Mais encore, en prenant en considération que nous nous placerons au point de vue d'un élevage qui doit écouler ses produits dès qu'ils ont l'âge marchand, il faut reconnaître que les chevaux classés comme déchets à trois, quatre et même cinq ans, alors qu'ils sont encore verts ou à peine dressés et essayés, se développent parfois tout autrement qu'ils ne le promettaient. N'est-ce

pas ce que nous voyons tous les ans dans nos remontes? Eût-on jamais pensé à vendre comme remontes et à laisser partir au prix de 30 à 40 livres sterling tant de vulgaires troupiers qui se révélèrent comme des chevaux de tout premier ordre. Il est vrai que l'inverse se présente aussi et beaucoup de poulains que leur origine et plus souvent leurs caractères extérieurs désignent comme appelés à un brillant avenir, se font reléguer dans les déchets au moment où l'on est à même d'apprécier ce qu'ils valent réellement. C'est là un point qui montrera une fois de plus combien il est difficile d'apprécier un jeune cheval, plus difficile encore de présager ce qu'il deviendra, et combien les éleveurs et les marchands eux-mêmes s'y trompent à l'occasion.

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