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CHAPITRE IX

Les croisements et le métissage dans la production du demi-sang

Dans l'exposé qui précède et sans nous faire le défenseur d'aucune thèse, nous avons eu à signaler bien des divergences dans les idées présidant à la production du demi-sang ; mais au moment de terminer notre travail, nous croirions être incomplet si nous ne nous arrêtions un peu aux causes responsables de cet état de choses.

L'une des plus anciennes opinions est certainement celle d'après laquelle le produit de sujets de races différentes représente l'intermédiaire entre ceux-ci. Cette opinion ne tient donc aucun compte de la puissance héréditaire individuelle dont Stephens a fait la base de sa théorie en lui donnant un caractère de fixité propre à chaque sexe. Pour Stephens, le produit hériterait toujours des organes de nutrition de la mère, toujours des organes de locomotion du père, toujours des deux pour le système nerveux central.

En 1881, James Howard (8) reprenant les principes émis par Orton en 1854, établissait comme suit ses conclusions :

1° Du père dérivent principalement la structure externe, les caractères extérieurs et les qualités locomotrices. 2° De la mère dérivent la structure interne, les organes vitaux et dans une proportion beaucoup plus grande que du père, la constitution, le tempérament et les habitudes. 3° Deux reproducteurs étant accouplés, si l'un d'eux est de plus pure ascendance que l'autre, il exercera le plus d'influence dans les caractères imprimés à la progéniture, surtout si la plus grande pureté de souche est du côté du père.

Spooner (7) fait allusion à une théorie attribuant beaucoup plus d'action à la mère qu'au père et d'après laquelle, dans la production du hunter, si on ne peut obtenir la pureté de souche des deux côtés, il est plus avantageux de la rechercher chez la poulinière. C'est ainsi qu'il défend l'accouplement de juments de pur sang avec un fort étalon pour obtenir le weight carrier. Le comte Cathcart (9) en mentionnant que le pur sang d'aujourd'hui

n'est plus celui de jadis, ajoute : « Et cependant il est généralement reconnu que le sang devra être du côté du père ». Le colonel Lutrell (9) dit : « Mon expérience en élevage m'a montré que la sélection de la poulinière est de la plus grande importance car, en règle générale c'est d'elle que nous devons attendre le format, la constitution, le tempérament et l'endurance. »

D'après le feu duc de Beauffort, « pour élever un cheval de course ou un hunter rapide, il faut avoir la vitesse du côté de la mère, — abstraction faite de toute question de distance, — l'endurance et les qualités du côté du père ».

Il est encore une autre opinion aboutissant à la croyance de l'hérédité croisée : la pouliche tiendrait du père et le poulain de la mère. Enfin on défend aussi l'idée que dans la production du demi-sang, l'un des deux géniteurs, le mâle de préférence, doit être de race pure. Nous n'entendons pas nous arrêter à discuter la valeur de ces théories. En les citant, nous n'avons eu qu'un but, c'est de montrer qu'elles ne sont point concordantes et qu'elles justifient ainsi les idées variables, parfois entièrement opposées, professées par ceux qui s'occupent de l'élevage du demi-sang.

Que depuis toujours le pur sang ait été choisi pour servir à cette production et qu'il y ait donné des résultats remarquables, il y a trop de raisons pour ne le pas comprendre. Mais qu'il soit encore le seul à employer et à conseiller, c'est là la question épineuse divisant les éleveurs en deux camps, les partisans exclusifs du pur sang, les défenseurs de l'étalon hunter.

Dans l'histoire de l'élevage du Royaume-Uni, après avoir admiré ce que nos voisins ont réalisé dans le domaine de toutes les espèces domestiques pour créer, améliorer, modifier des races, il est étonnant de constater que le hunter soit le seul dont le type n'ait pas été fixé. En dépit de tout l'intérêt que lui valait son utilisation à ce sport d'essence nationale qu'est le hunting, il apparaît comme une sorte de paria auquel on refusa systématiquement le bénéfice de tout ce qui fut entrepris pour les autres races chevalines anglaises. On lui contesta la possibilité d'être élevé à l'état de race, en invoquant cette théorie : Les races de demi-sang, toutes sorties de la métisation, ne sauraient se soutenir par elles-mêmes, c'est folie de le tenter ; les métissages et les croisements donnent des individus, créent des produits utiles, ils ne fondent pas de races nouvelles. Il y a plus d'un demisiècle que Gayot fit justice de cette doctrine et l'avenir lui donna

raison par l'anglo-normand en France, par le hackney en Angleterre.

Cependant, aujourd'hui même, cette manière de voir trouve encore des partisans et l'argument invoqué est que le limiter traçant le plus souvent à une souche commune, le croisement est trop violent pour permettre la reproduction des caractères acquis. Parmi les nombreux exemples que l'élevage irlandais fournit contre cette objection, nous nous bornerons à rappeler le cas de la famille des Harkaways qui remonte à des juments clydesdales. Mais en Angleterre même, il est un exemple plus typique, c'est celui de la race de Cleveland. « A cette période (1836), les juments appelées clevelands étaient de fortes juments de trait (heavy cart mares) faisant le service général du trait dans les fermes du district de Cleveland et du N.-W. du Yorkshire. Les étalons voyageant alors pour le croisement avec ces juments, étaient des pur sang bais » (Sidney). Or, le cleveland bai est non seulement une race de carrossiers fixée depuis longtemps, mais on le considère aussi comme la souche originelle du carrossier plus léger qu'est le Yorkshire coach horse et comme une des meilleures souches d'où naquirent les plus beaux hunters anglais.

Pour les adeptes de cette théorie, le hunter est et ne peut être qu'un métis et le pur sang est le seul procréateur à utiliser. Il y a là une exagération qui est vivement combattue.

Quelles que soient l'abondance, la grande valeur et les mérites incontestables des bons entiers thoroughbreds, ceux-ci ne constituent qu'un des facteurs de l'élevage du demi-sang et ce qui mettra toujours cet élevage dans des conditions d'infériorité vis-àvis des industries similaires s'occupant de races, c'est le manque d'uniformité dans le type et les qualités du facteur jument. Les poulinières doivent être produites artificiellement par croisements de pur sang sur des mères communes ; il en résulte comme un élevage spécial, laissant beaucoup de déchets, dont la production du hunter est entièrement tributaire et dont elle ne peut attendre aucune garantie de stabilité.

Mais ceux-là même qui dénient la possibilité de fixer le type du cheval de chasse, ne se représentent pas que les juments dont ils recommandent l'emploi sont précisément du modèle auquel on voudrait aboutir — du gros avec beaucoup de sang. Ils oublient certainement que leurs aptitudes reproductrices sont démontrées par la constance avec laquelle elles donnent par le pur sang, des

produits doués de toutes les qualités qui en assurent la valeur. Si le pur sang est moins heureux avec d'autres, n'est-ce pas que les juments du genre recommandé ont une part sérieuse dans cette régularité? Par là même, on est fondé à croire que le rapprochement de géniteurs de ce type est de nature à en accuser, à en imprimer les caractères dans la progéniture. Que l'on refuse ces attributs à des issus de premier, deuxième et même de troisième croisement, on peut le comprendre et ne voir en cela qu'une question de degré de sang et de nombre de croisements. Que l'on refuse encore ces mêmes attributs à tous les produits d'une manière générale pour les reconnaître à quelques-uns seulement, ce n'est que trop juste ; l'élevage, du reste, n'est digne de ce nom, s'il ne se réclame d'une sélection judicieuse des géniteurs. Mais ne pas admettre la possibilité de partir de tels éléments pour arriver à perpétuer leurs caractères et qualités, c'est en réalité nier ce qui fut réalisé pour d'autres races et ce qui s'est fait jadis pour le hunter. Les défenseurs de cette thèse perdent certainement de vue que le pur sang, aussi paradoxal que cela puisse paraître, est un produit de croisement et de métissage transformé en race pure grâce à la sélection dont il fut l'objet.

En fait, que désirent ceux visant à l'élevage du demi-sang par la sélection de ses meilleurs représentants ? C'est d'aboutir à un cheval qui soit virtuellement un pur sang par sa filiation, qui soit virtuellement encore un pur sang par son tempérament ardent et généreux, par son endurance, sa trempe et son courage à toute épreuve; mais qui ait autre chose en plus, c'est la charpente d'un weight carrier, seule chose que le pur sang ne peut infuser. Ce cheval n'est pas un mythe issu de l'idéal et des doctrines d'un théoricien, il existe nombreux à titre d'individus isolés provenant de mères de même type et il se rencontrait jadis de souche hunter de père et mère.

On ne reprochera certainement pas aux défenseurs de ce genre d'élevage de méconnaître la valeur du thoroughbred et de ne pas proclamer la nécessité de son intervention pour arriver au résultat désiré. Pour ceux-là, la seule restriction est que l'avenir de l'élevage réside dans la réaction contre la continuité perpétuelle de l'emploi du racing horse, car c'est là une des causes auxquelles il doit l'état de prospérité insuffisant dont il se plaint aujourd'hui. Si le système actuel est condamnable, c'est parce qu'il a donné des résultats désastreux chez les petits et moyens fermiers, c'est parce qu'il aboutit à une production au jour le jour, sans aucun

souci de l'avenir, c'est surtout parce qu'il est un moyen et non un but. A ce système, il faut opposer celui qui vise à assurer l'avenir de l'industrie du demi-sang en la basant sur les principes de sélection et de continuité d'action dont l'élevage anglais s'honore d'avoir été l'inspirateur par Bakewell, les frères Colling, etc.

C'est là le programme que la Hunters' Improvement Society eut en vue en créant son Hunter Stud Book et il est regrettable qu'elle n'ait pas été mieux écoutée. Les éleveurs ont fait preuve d'une inertie que les chiffres suivants mettent bien en relief. La Shire Horse Society fut créée en 1879 et le dernier volume de son Stud Book renseigne l'inscription de 27,944 étalons et de 62,506 juments. Pour la Hackney Horse Society (1884) ces chiffres sont de 11,273 étalons et 21,169 juments. Pour la Hun ters' Improvement Society (1885), ils sont seulement de 104 étalons et 4,816 juments. Il faut cependant reconnaître que les dernières années accusent une inscription en progrès sérieux.

Abstraction faite des efforts de la H. I. S., nous devons constater que ce que l'on a tenté pour l'élevage du hunter est le contrepied de ce qui fut entrepris pour toutes les races de trait et les demi-sang d'attelage. Pour ceux-ci, dans les concours, la très grosse part des allocations va aux reproducteurs et le reste aux produits. De plus, au fur et à mesure qu'on avançait, on excluait les éléments non tracés pour admettre exclusivement ceux d'origines inscrite aux studs books. Il en est résulté que les étalons, les juments et les jeunes reproducteurs ont acquis une valeur incomparablement supérieure à celle des produits destinés à être utilisés dans le sens de leurs aptitudes respectives. Pour le hunter, au contraire, tout va aux produits et aujourd'hui encore on trouve, concourant sur le même pied, des produits d'origine inconnue et des produits tracés, issus ou non de parents inscrits au Stud book. Quant aux reproducteurs, si quelques étalons peuvent se flatter d'être encouragés, les juments ne touchent que de maigres allocations. C'est donc l'inverse de ce que nous venons de voir et le résultat a suivi le même chemin : la valeur des reproducteurs est inférieure à celle des chevaux de service. Certainement nous ne perdons pas de vue que de ce côté le hunter ne peut être rapproché d'un gros trait, toutefois, il peut être comparé au hackney. Tous deux sont des chevaux de luxe, mais le hackney se paie cher comme reproducteur et comme cheval de service et ce n'est pas le cas du cheval de chasse. Notre

conclusion conserve ainsi toute sa valeur et nous y ajouterons que depuis assez longtemps le commerce des reproducteurs constitue une ressource sérieuse de l'exploitation chevaline bien comprise. Sous l'action de tous ces faits, tous les élevages sont actuellement dans une situation très florissante, seul celui du hunter laisse à désirer et ne paie pas les producteurs.

Ce que nous venons de voir nous le retrouvons sous une autre forme dans les courses instituées pour favoriser le demi-sang. Qu'il s'agisse de steeples, de cross-countries, de point to point, s'ils doivent être disputés dans des conditions exigeant une aptitude à porter gros poids et à vaincre les difficultés sérieuses semées sur les parcours, leur efficacité n'est pas contestable. Mais en dehors de cette restriction — et c'est malheureusement ce qui arrive souvent — ils sont purement des épreuves de vitesse, ils constituent une prime à l'abus du thoroughbred et à la création d'une sorte de pseudo-pur sang à côté du vrai. Si les courses ont fait la fortune du racing horse, c'est parce qu'elles ont constitué une réelle sélection des reproducteurs. Tel n'est pas le cas pour le demi-sang, on le fait courir comme cheval de service et en réalité l'élevage ne profite pas des résultats fournis par les épreuves parce qu'on ne vise et on n'aboutit pas à perpétuer la lignée et les qualités des vainqueurs. L'encouragement va au cheval comme unité isolée et à celui qui en a tiré parti, alors qu'il devrait plutôt rentrer dans le patrimoine général de l'élevage pour servir utilement à son amélioration, en consacrant officiellement la valeur des souches et des individus. D'un autre côté, la valeur du demi-sang ne tient pas uniquement à la vitesse et, pour lui, les courses constituent ainsi un mode d'encouragement réclamant beaucoup de circonspection dans son utilisation, si l'on ne veut pas qu'elles fassent dévier l'élevage, du type de clie val qui doit assurer son succès économique.

Ceci nous ramène au weight carrier et nous en avons déjà parlé si souvent qu'on pourrait y voir le fait de préférences personnelles. Que chacun suivant ses goûts, ses aptitudes, le milieu dans lequel il vit, recherche un demi- sang du type léger ou fort, personne ne contestera ce droit ; mais dans son ensemble l'élevage ne saurait s'accommoder de ces points de vue spéciaux. La preuve en est dans l'unanimité avec laquelle la production du weight carrier est présentée et défendue comme le but final de tous les efforts à tenter. Il y a trop de bonnes raisons pour ne pas se ranger à cet avis.

Produire un demi-sang léger ayant beaucoup de sang est incontestablement la chose la plus facile à réaliser, l'abus du pur sang y conduit tout naturellement. Mais, au contraire, il faut vaincre de grandes difficultés, faire preuve de beaucoup d'intelligence pour arriver à accumuler, à réunir chez un cheval une haute dose de sang et la facture d'un longiligne puissant. Si cette finalité ne tient pas compte de la demande de chevaux légers, elle y pourvoirait cependant, car pareille production ne s'établirait pas sans que, dans le nombre, on voie toujours surgir des light hunters. De plus, en partant du type préconisé et en retournant au pur sang, on pourrait toujours aboutir à des produits plus légers. En revanche, en partant d'un type léger, on n'obtiendrait jamais un fort cheval qu'en le dégradant par le croisement. N'est-ce pas ce qui s'est passé en Irlande et en Angleterre, et que réclame-t-on aujourd'hui de tous les côtés? Le moyen de produire le hunter pour gros poids parce qu'il est seul rémunérateur. L'élevage irlandais et l'ancien élevage du Yorkshire sont là pour prouver que la production de celui-ci a encore pour elle de donner un cheval de harnais de tout premier ordre. Devons-nous, enfin, répéter encore que les déchets conservent une bonne valeur comme troupiers de choix.

C'est pour s'être écarté de cette voie que le demi-sang du Royaume-Uni a cessé d'être aussi rémunérateur que jadis et il y a là un enseignement que doivent méditer ceux qu'intéresse l'avenir de la production des hunters, des hacks et des troupiers en partant de la devise :

Par le pur sang pour créer le demi-sang.

Certainement la fixation d'un tel type ne sera pas l'œuvre d'un jour, mais sous l'égide du Department of Agriculture, de la Royal Dublin Society et de la Hunters' Improvement Society, c'est la voie tracée à l'élevage irlandais. C'est la voie de l'expérience et de la raison, c'est celle des renseignements du passé. Son adoption sera comme un retour aux choses de jadis, ce sera la Renaissance de cette tradition qui vaut à Paddy d'être inséparable de son weiglit carrier autant que fidèle au Shamrock, emblème de son beau pays.

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