CHAPITRE VIII Les encouragements à l'élevage
Ainsi que nous l'avons fait remarquer dans notre introduction, les choses remarquables réalisées dans le Royaume-Uni, en matière d'élevage de toutes les espèces domestiques, ont été l'œuvre de l'initiative et des encouragements d'ordre privé. Mais sous ce rapport, l'Angleterre et le sud de l'Ecosse ont été beaucoup mieux partagés que l'Irlande, grâce aux grandes fortunes que l'on y rencontre très nombreuses chez des personnalités entièrement dévouées aux choses de l'agriculture. Pour les favorisés de dame Fortune, l'élevage est une mode, — combien heureuse celle-là! — un sport, un passe-temps, un hobby, comme disent nos voisins, mais c'est un hobby qui rapporte et dont l'heureuse influence se répercute jusque dans les résultats obtenus par les petits fermiers.
En Irlande, au contraire, les grandes fortunes sont beaucoup moins nombreuses et les fermiers en particulier sont loin d'être riches; c'est ainsi que vraisemblablement les encouragements dus à l'initiative privée furent moins nombreux et surtout moins importants. Cependant ils méritent hautement d'être cités et, à tout seigneur tout honneur, nous devons mentionner en premier lieu la doyenne des sociétés irlandaises :
La Royal Dublin Society
Elle fut fondée en 1731 dans un but général d'avancement et d'encouragement des choses de l'activité irlandaise et nous avons vu que déjà vers 1800 elle patronna la Farming Society en vue de primer les meilleurs lots de gros chevaux importés de Grande- Bretagne.
C'est en 1868 qu'elle tint, Kildare Street à Dublin, sa première exposition chevaline, qui réunit 368 concurrents. En 1880, lorsqu'elle tint son dernier concours à cette place, elle avait
réuni 589 inscriptions et le nombre de visiteurs fut de 17,736. En 1881, elle prit possession des locaux de Ball's Bridge dont l'érection et l'aménagement avaient coûté 3,750,000 francs. De ce jour, la vogue de ses concours ne fit que s'accroître et ils sont depuis longtemps déjà la plus grande fête hippique du monde, attirant de tous les coins de l'univers tout ce que le sport du cheval compte de fervents et d'admirateurs. C'est ainsi que le nombre des visiteurs fut de 66,167 en 1897 et qu'il oscille depuis lors entre 55,000 et 60,000 personnes. Quant au chiffre des inscriptions le maximum fut de 1,431 en 1897 et il varie depuis lors entre 1,250 et 1,350 chevaux se disputant plus de 50,000 francs alloués par la Société en dehors de huit coupes de championnat d'une valeur variant entre 1,250 et 2,625 francs et de trois prix spéciaux de 250 à 500 francs.
En prenant en considération que la Shire Horse Society donne 55,000 francs de prix, la Hackney Horse 53,375 francs, la Royal Agricultural Society près de 250,000 francs et, dans ces dernières années, l'International Horse Show plus de 300,000 francs, on pourrait trouver que les allocations du concours de' Dublin sont relativement minimes. Mais si le but de la société était et est de primer les meilleurs chevaux, il était bien plus de chercher à augmenter la renommée de l'élevage irlandais en fournissant l'occasion d'apprécier la valeur de ce que l'on pouvait y produire. Il faut reconnaître que sous ce rapport le résultat a dépassé ses espérances.
Ainsi que nous l'avons signalé, lorsqu'en 1888 le gouvernement irlandais disposa d'une somme pour encourager l'élevage, ce fut la Royal Dublin Society qu'elle chargea de ce soin ; mais, en 1899, la création du Department of Agriculture and Technical Instruction prévoyait un organisme chargé spécialement des questions de l'élevage. C'est ainsi que la Royal Dublin Society cessa par la suite d'être l'intermédiaire entre le gouvernement et les éleveurs.
Citons aussi parmi les sociétés intéressées aux choses de l'élevage du cheval : 1° la Royal Ulster Agricultural Society (Belfast); 2° la Munster Agricultural Society (Cork); 3° la North-West Agricultural Society ( Londonderry) ; 4° la Irish Horse Breeders' and Owners' Association (Dublin) et non moins de 83 sociétés locales d'agriculture donnant des expositions. Celles-ci ont fait beaucoup pour encourager l'emploi de bonnes poulinières et pour montrer les types d'étalons recommandables.
Le Department of Agriculture and Technical Instruction
En vue d'arriver à une répartition des encouragements adéquate aux besoins généraux et locaux de l'élevage, le département est assisté : 1° par un comité consultatif (Advisory Committee) ; 2° par les comités d'élevage des comtés (County Council Live Stock Committees), nommés au sein des conseils généraux des comtés, qui sont spécialement consultés en ce qui concerne leurs territoires respectifs. D'un autre côté, en vue d'inciter les autorités locales à participer à ces encouragements, il fut prévu que des allocations ne pourraient être attribuées aux comtés qui n'auraient rien inscrit dans ce sens à leurs budgets.
La somme allouée par le département devait être répartie :
10 p. c. en prix pour des yearlings ;
30 p. c. en prix ou primes pour des juments de deux à six ans saillies par un étalon immatriculé ;
60 p. c. en allocation pour les saillies des juments choisies.
A. Étalons. — En vue de parer à la pénurie de bons étalons et d'avoir toute garantie sur ceux admis à la saillie des juments choisies, ceux-ci devaient être reconnus sains et recommandâmes et être immatriculés au registre du département. Au début, seuls les pur sang, les shires et les clydesdales inscrits au stud book de leur race, pouvaient être acceptés. Mais dès le début aussi, l'un des plus grands contretemps fut le manque d'étalons inscrits pour permettre dans certaines régions l'application du programme ; c'est ainsi que le gouvernement fut amené à donner quelques primes de 1,250, 2,500 et 3,125 francs pour inciter les éleveurs de ces contrées à en acheter.
Dès le début encore et toujours dans le même but, le gouvernement avait prévu le prêt d'une somme d'argent pour faciliter l'achat de bons étalons ; avant l'achat, ceux-ci doivent être reconnus sains et recommandables par les représentants du département mis gracieusement à la disposition des acheteurs. Ceux-ci paient un tiers du prix, le gouvernement complète et le remboursement doit s'effectuer en cinq annuités et avec majoration d'un intérêt de 2 1/2 p. c. par an.
En 1903, pour répondre à la demande d'étalons de pur sang qui survient en mars, le gouvernement résolut d'en acheter pour les revendre sous le système des prêts ci-dessus. Il acquit, à cet
effet, la Chantilly Stud Farm, près de Dublin, où les étalons sont conservés en attendant d'être cédés.
Mais en 1903 aussi, et « d'après les avis des comités d'élevage des comtés, il devint évident que les districts pour lesquels les étalons de gros trait avaient été exclus, demandaient d'autres étalons que les pur sang ». C'est alors que fut décidée l'inspection dont nous avons fait mention et donné les résultats p. 70.
En 1904 vint la restriction à certaines régions signalée p. 59, de l'acceptation des étalons de gros trait. Puis, en 1905, vint l'admission aux encouragements officiels des étalons de demisang et du type Irish draught; des primes de 1,250 francs furent offertes à condition que chacun de ces étalons servirait, au prix de 25 francs, au moins 30 et au maximum 50 juments appartenant à des fermiers dont la propriété n'avait pas une valeur supérieure à 750 francs. Seize étalons furent admis en 1905 et 19 en 1906.
D'un autre côté, pour répondre à la demande d'étalons de demi-sang de bon type et de bonne origine, dès 1906 le gouvernement achète des poulains qu'il revend à l'âge de trois ans, dans les mêmes conditions pécuniaires que pour les pur sang et après qu'ils ont été examinés au double point de vue de leur état sanitaire et de leurs qualités.
Voici, à ce sujet, les nombres d'étalons vendus :
Pur sang Vendus
Encore
Demi-sang
Vendus
Encore
Achetés.
comme
à la
Achetés.
comme
à la
étalons.
ferme.
étalons.
ferme.
A la réunion du 23 juin 1909, le Comité consultatif invita le département à demander au pouvoir législatif le pouvoir de défendre l'emploi, pour le service public, d'étalons autres que les pur sang inscrits au stud book, à moins qu'ils ne soient admis
(*) 9 admis comme étalons. (") 14 admis.
par le département. Les comités d'élevage des comtés ratifièrent cette décision, à laquelle le département donnera suite en 1910.
En ce qui concerne particulièrement les juments, le programme d'encouragement peut se résumer comme suit : dans chaque comté et durant les mois de février, mars et avril, il est tenu un certain nombre d'expertises (globalement environ 225) pour faire choix des juments ayant les mérites nécessaires pour être livrées aux étalons inscrits par le département. Suivant la race et les endroits, la somme allouée aux propriétaires est de 50, 62.50 ou 75 francs. La préférence est donnée aux juments de six ans et moins, en vue de porter les éleveurs à conserver leurs meilleures pouliches. L'allocation des primes de saillie est régie par la valeur des fermes occupées par les propriétaires des juments, mais la valeur maximum fixée varie suivant les comtés, et ce que l'on paraît avoir surtout pour but, c'est de favoriser les petits fermiers.
Du chef de ce programme, le gouvernement irlandais s'est imposé des dépenses qui, de 137,000 francs en 1901, ont monté à plus de 220,000 francs.
Tel est, dans ses grandes lignes, et d'après les Annual General Reports, le programme mis en pratique par le Département de l'Agriculture. On ne méconnaîtra pas que ce programme paraît heureusement inspiré d'une juste appréciation du soutien réclamé par l'élevage, et l'adoption d'une loi réglant l'emploi public des étalons le complétera à la satisfaction sinon de tous, au moins de tous ceux qui, sans idée préconçue, n'ont en vue que l'avenir de la production chevaline. Certainement, si l'on tient compte de l'importance de celle-ci, on pourra trouver que le crédit est encore minime, mais il y a lieu de prendre en considération les conditions spéciales du gouvernement irlandais vis-à-vis du gouvernement anglais, dont on réclame vainement l'intervention effective, et il faut savoir gré à celui-là d'être intervenu aussi généreusement qu'il le pouvait, pour chercher à conserver à l'élevage irlandais une réputation que tous les pays lui envient.
La Royal Commission on Horse Breeding
12, Hanover Square, Londres \V.
Ce que nous avons dit de cet organisme pp. 40 et 60 suffira à établir son rôle dans l'élevage du demi-sang ; nous n'avons qu'une chose à ajouter, c'est qu'il concerne l'Angleterre et l'Ecosse.
La Hunters' Improvement Society
12, Hanover Square, Londres W.
Nous avons déjà dit dans quelles conditions la H. I. S. fut fondée en 1885. Elle a pour buts : 1° d'améliorer la race et d'encourager l'élevage des hunters et autres chevaux utilisés pour la selle, l'attelage et les besoins militaires ; 2° de donner des primes aux expositions du printemps et d'obtenir pour les éleveurs l'usage d'étalons sains à un prix modéré ; 3° de publier un stud book des étalons et juments hunters et d'inciter les sociétés agricoles à donner des prix pour les juments et poulains à leurs expositions.
La zone d'action de cette société s'étend à tout le Royaume- Uni et ses moyens d'action, dérivés uniquement des cotisations de ses 1,800 membres et de libéralités privées, consistent dans l'organisation annuelle, en mars, du grand Hunter Show de Londres et dans l'octroi de médailles d'or à cent sociétés affiliées, pour être données en prix à leurs expositions à des juments et pouliches. Elle distribue ainsi annuellement 32,500 francs, auxquels il faut ajouter 105,000 francs attribués en primes par la Royal Commission on Horse Breeding aux 28 étalons sélectionnés en vue de la production de weight carriers.
Nous avons déjà fait mention des conditions d'inscription au Hunter Stud Book ; elles ont cependant subi des modifications imposées par les circonstances et, aujourd'hui, le volume V, 1910-1911, est ouvert :
1° Aux étalons de deux ans et plus par un étalon de pur sang ou par un étalon hunter enregistré et hors d'une jument enregistrée dans les volumes IV ou V du H. S. B., pourvu qu'ils aient été inspectés et admis par un membre de la société désigné à cet effet et qu'ils aient été déclarés sains par un vétérinaire appointé par la société ;
2° Aux juments dans les conditions suivantes :
Pedigree : A. Par un étalon de pur sang ou un étalon hunter enregistré et hors d'une jument enregistrée aux volumes IV ou V du H. S. B.
B. Si elles sont, ainsi que leurs mères, hors d'étalons pur sang ou étalons hunter enregistrés.
Pedigree et prix : C. Si elles sont par un étalon pur sang ou étalon hunter enregistré qui ont gagné un prix donné par la société, ou si elles ont gagné ou produit le gagnant d'un prix dans la classe des hunters à une exposition nationale, régionale ou d'une société affiliée.
Performances : D. Si elles ou leurs produits ont gagné des courses sous le règlement du Jockey Club ou du National Hunt.
Inspection : E. Si elles ont été inspectées et admises par un membre appointé de la société.
Le comité peut désigner un vétérinaire pour examiner les juments au point de vue sanitaire ;
3° Aux hongres qui ont gagné un prix à une exposition nationale, régionale ou à celle d'une société affiliée.
L'inscription des hongres est de date récente et nous devons ajouter que les étalons et juments de pur sang peuvent être inscrits au H. S. B.
Pour résumer en quelques mots le programme que la H. I. S. s'est tracé, nous dirons qu'elle a visé à favoriser l'emploi du bon étalon de pur sang et, par celui-ci, d'arriver à la production d'étalons et juments du type hunter ayant comme origine, conformation et allures les qualités que l'on voudrait fixer pour en rendre l'élevage certain et rémunérateur. La haute considération dont elle jouit est une des preuves certaines de la justesse de son programme et des éminents services qu'avec des moyens limités, elle rend à la cause de l'élevage du demi-sang.
Nous devons une mention spéciale à la Brood Mare Society, fondée en 1903 dans le but de favoriser l'élevage de bons chevaux, menacé par l'utilisation de poulinières manquant de qualités et par l'exportation des juments. Pour y aboutir, elle voulait obtenir par dons et par achats des juments de bon type qu'un accident écarte du service pour les mettre à la disposition des éleveurs moyennant la redevance annuelle de 26 fr. 25 comme membre de la société. Les juments restaient la propriété de la société, les produits devenaient celle des fermiers. De fin décembre 1903 à avril 1Ô07, elle plaça ainsi 54 juments.
Si le manque de bonnes juments d'élevage n'est pas admis par tous, on ne méconnaît cependant pas le but très louable de la B. M. S. et les services qu'une telle organisation peut rendre à l'élevage. Mais il y avait entre son but final et celui de la H. I. S.
un grand rapprochement et, en mai 1909, il y eut une fusion ; la B. M. S. constitue actuellement un comité spécial de la H. I. S.
A côté de ces organismes très importants et visant spécialement l'élevage du demi-sang, nous devrions ajouter pour tout le Royaume-Uni une grande quantité de sociétés qui s'en occupent en même temps que des autres branches de l'élevage ou de l'agriculture en général.
Il s'en faut cependant que la situation soit brillante, et dans ces dernières années, en soulevant la question du demi-sang au sujet de la mobilisation de l'armée, on a plusieurs fois affirmé que le Royaume-Uni ne possédait pas le nombre de chevaux suffisant, aptes aux services requis, pour faire face aux nécessités d'une mobilisation des forces britanniques.
Il est certes une chose qui ne manque pas : ce sont les projets, les programmes, les suggestions et mesures de toute espèce en vue de porter remède à la situation actuelle.
Nous ne pouvons penser à entrer dans leur exposé et nous devons nous borner à dire que le gouvernement britannique ne montre guère d'empressement à intervenir pécuniairement en considérant l'élevage du demi-sang comme une question agricole qui réclame impérieusement son appui. D'après une communication de M. Haldane, le 7 mars dernier, à la Chambre des Communes, le projet qu'il a élaboré avec le ministre de l'Agriculture envisage le problème au point de vue militaire seulement. Quel que soit le résultat de celui-ci, il est loin d'être accueilli favorablement par les éleveurs et il est certain que par sa portée limitée, on ne doit pas attendre qu'il apporte un remède sérieux à la crise dont l'élevage du demi-sang souffre depuis trop longtemps.