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CHAPITRE Ier

Aperçu sur la topographie, la géologie et la climatologie de l'Irlande (*)

Dans son aspect général, l'Irlande affecte la forme d'un bassin, d'une gigantesque cuvette, et dans ce pays réputé pour ses riches pâtures, ce qui frappe particulièrement, c'est l'aspect montagneux de la région côtière qui descend en gradins vers la grande plaine centrale, après avoir opposé à la violence des flots le rempart infranchissable de ses flancs rocheux.

Venant de Holyhead, à peine le voyageur est-il à mi-chemin que là-bas, vers la gauche, se profile à l'horizon la ligne bleue des montagnes du Wicklow, dont les avancées à pic, les lacs, les torrents et les cascades ont inspiré à Thomas Moore l'admirable poésie : The Meeting of Waters. Puis, en approchant de Dublin, les détails se dessinent : ce sont les sommets arrondis de Killiney, les promontoires escarpés de Howth et de Bray et les masses effritées des collines entourant Enniskery. Ils forment là, les premières assises, comme une sorte d'avant-plan à la belle lande granitique qui se projette bien loin vers le sud, dans le Kilkenny et le Wexford, et s'infléchit vers l'ouest à la rencontre des massifs du Waterford et des montagnes du Galty, célèbres par l'abri qu'ils fournirent jadis à des patriotes irlandais.

Au nord de Dublin et jusque près de Dundalk, la contrée moins mouvementée s'étend en collines coupées de riches vallées. Bientôt après se dessinent dans le ciel brumeux les crêtes rugueuses de Carlingford, auxquelles, de l'autre côté de la baie dominée par le phare de Greenore, s'opposent majestueux et comme tout fiers de la masse imposante du Slieve Donard, les dômes énormes des Mourne Mountains avec leurs jolies terrasses granitiques.

A Belfast commence la région volcanique de l'Antrim avec ses longs fragments noirs, s'étendant en lisière de hauts plateaux

(*) D'après « The Topography and Geology of Ireland », by Greenville A.-J. Coole ; « The Soils of Ireland », « The Climate of Ireland », by J.-R. Kilroe, in Ireland Indusirial and Agricultural, 1902.

de Carrickfergus vers Limavady et Londonderry et à laquelle on doit l'une des plus grandes curiosités de l'Irlande. Nous avons nommé la fameuse Chaussée des Géants aux innombrables colonnes basaltiques incessamment lavées par les flots agités au souffle des vents du nord.

Passant alors vers l'ouest, puis vers le sud, en traversant le Donegal, tout hérissé des pointes rocheuses des monts Tyronnels, c'est le Mayo, apparaissant avec ses majestueuses falaises à pic de plus de 600 mètres de haut, sans rivales dans le Royaume-Uni ; c'est ensuite le Galway, avec ses côtes déchiquetées. Mais là, entre la baie de Clew et celle de Galway, s'étend, en une sorte de péninsule fortifiée contre la fureur des vagues de l'Atlantique, la région du Connemara, et celle-ci, dans ses plissements gigantesques, avec ses lacs parsemés d'iles, avec ses coulées et ses tourbières, garde toujours un caractère primitif, un aspect désert et sauvage traduisant avec une expressive fidélité la triste existence du pauvre Paddy (*) qui l'habite.

Plus au sud encore, les hautes terrasses calcaires des comtés de Clare et de Limerick conduisent dans le Kerry, aux masses stratifiées de vieux grès rouge et de roche carbonifère, dont les âpres crêtes culminantes vont s'évanouir dans la baie de Bantry. Mais elles forment là une région unique par son charme, sa poésie et son pittoresque, celle des lacs étages de Killarney avec leurs ruines, leurs rochers, leurs ilôts verdoyants et leurs cottages bigarrés qui se mirent dans leurs eaux cristallines.

Et cependant, en dépit de cette large ceinture rocheuse, l'Irlande n'en est pas moins un pays de plaines. Le centre de la coDtrée se présente, en effet, sous la forme d'une vaste dépression et le voyageur peut passer de Dublin à Galway, de Dundalk à M allô w, sans que les quelques collines rencontrées sur son chemin lui enlèvent l'impression de ces plaines immenses renommées pour leur production chevaline. Mais par la présence des montagnes ainsi massées sur les rives, le centre du pays n'a point de versant pour ses eaux et c'est la chance et le hasard plutôt qu'une question topographique qui orientent leurs cours vers l'Atlantique ou la mer d'Irlande. La plaine centrale devient ainsi, en réalité, une sorte de réunion de territoires pour les eaux qui ruissellent des montagnes et des collines environnantes,

(*) « Paddy » et « Pat » sont deux sobriquets employés pour désigner les Irlandais.

et pour le sable et le gravier qu'elles charrient. Cette concentration des eaux pluviales dans le centre du pays, jointe au manque de versant pour leur écoulement, a provoqué la formation de réservoirs naturels, de lacs prodigieusement nombreux, parsemés partout, mais particulièrement dans le nord, et représentant un ensemble de 2,300 kilomètres carrés, soit la trentième partie du territoire.

Mais si les terrains calcaires offrent presque toujours les conditions nécessaires pour la filtration et le drainage des eaux vers ces lacs et les rivières qui les alimentent ou leur servent d'émissaires, dans la grande plaine centrale ces facilités font parfois défaut. C'est ainsi qu'aux pâturages remarquables confinent d'énormes régions couvertes de marais et de tourbières, telle la vaste tourbière d'Allen, ou d'alluvions tourbeuses, comme celles rencontrées le long des principales rivières canalisant cette contrée, le Shannon, le Barrow, le Bann, l'Erne, le Galway, le Moy, etc. Sans aucun doute, beaucoup de ces terrains plats ont été améliorés, grâce au système de drainage inauguré dans la première moitié du xvme siècle ; il reste cependant beaucoup à faire, car les black et red bogs comptent aujourd'hui encore pour près d'un septième de la superficie totale de l'île et dépassent parfois en étendue les vastes tourbières des Pays-Bas. Ce sont là des régions incultes et désertes, parsemées çà et là de quelques misérables cabanes aussi noires que la tourbe qui les entoure.

A côté de ces régions, il y a des plaines immenses de terres arables, de pâturages renommés, et il est des contrées spéciales où la valeur de ceux-ci constitue une source de richesse quasi inépuisable. C'est ce qui existe dans la Golden Vein, sur les confins de Tipperary, du Limerick et du Cork ; pour l'est de la province de Leinster, y compris une partie des comtés de Meath, de Dublin et de Kildare ; pour la vallée du Lagan, avec une portion de l'Antrim, du Down et de l'Armagh. Il faut cependant noter qu'il est aussi des parties où la terre est pauvre, soit naturellement, soit comme résultat de son exploitation épuisante par de petits fermiers qui l'on fait tomber bien en dessous des conditions dans lesquelles elle se serait conservée sous l'influence d'une culture convenable.

En dehors de ces régions exceptionnelles, il y a une grande partie du pays dont les terrains accusent une fertilité nettement supérieure à ce qu'il est convenu de considérer comme terres

moyennes. Cependant elle est coupée çà et là par des surfaces tourbeuses, des régions argileuses mal drainées, des zones rocheuses ou rocailleuses de faible valeur et par des plaines d'alluvions. Beaucoup de ces dernières constituent toutefois un sol de bonne qualité.

D'un bout à l'autre de grands espaces, le roc est entièrement recouvert de détritus incomplètement dérivés des masses solides sous-jacentes et ces deux parties, la roche et la croûte qui la cache, sont parfois dissimulées par des dépôts 'alluvionnaires plus récents, tourbe, sable, etc., qui enlèvent à ces régions la grande valeur qu'elles auraient sans eux. A côté de ces espaces, il y a aussi, et principalement dans les régions montagneuses, de nombreuses parties de terrains dont la couche superficielle argileuse de formation locale se présente sous les caractères de terres de bonne qualité.

Mais, sans contredit, c'est à la grande plaine centrale que revient la réputation de fertilité de l'Irlande. Là, ainsi que dans la province de Connaught, le calcaire apparait dans les plaines basses, recouvert seulement d'un sol relativement peu épais, d'une richesse proverbiale. Le terrain y est remarquablement adapté pour être destiné à des pâturages d'élevage, en raison de la grande quantité de calcaire et de phosphate de chaux qui sont déposés à l'état libre et pris en quantité extraordinaire par les graminées des pâtures temporaires et des prairies permanentes. En réalité, cette richesse calcaire du sous-sol est un des facteurs qui interviennent pour donner à l'Ivernie les qualités remarquables qui en font un pays d'élevage justement renommé.

Depuis des siècles, cette fertilité de la Verte Erin a été reconnue comme un caractère général, quelquefois surfait peut-être, mais cette réputation est due en grande partie aussi aux conditions de son climat. Son humidité très accusée et sa température uniforme donnent à la végétation cette verdeur quasi perpétuelle qui a valu au vieux pays des Celtes le titre expressif d'« Emeraudedes Mers ».

Par sa situation à la lisière du continent, l'Irlande est soumise sans cesse aux effets non mitigés des brises et des tempêtes montant de toute part de l'Océan ; elle jouit ainsi d'un climat essentiellement maritime, dont l'humidité est encore augmentée par le régime de ses eaux, la multitude de ses lacs, l'étendue de ses marais et de ses tourbières. Ce n'est cependant pas le pays de fogs classiques de la grande métropole, c'est celui

des brumes qui s'effrangent en longues traînées accrochées aux flancs des montagnes, et des gros nuages charriés par les vents. C'est aussi celui des légers brouillards que le crépuscule voit s'élever des vertes plaines, et la nature y prend alors ce caractère de douce tristesse et de tendre mélancolie que reflètent les vieilles mélodies irlandaises, dans lesquelles, avec les richesses harmonieuses de la langue du pays, les flleas chantaient les joies, les peines et les espérances du peuple de l'Hibernie.

Mais cette humidité excessive n'est pas sans avoir quelques inconvénients. On lui doit d'occasionner souvent des printemps tardifs et d'engendrer, surtout dans les parties montagneuses, des périodes de pluies copieuses et de forte nébulosité, qui retardent parfois jusqu'en octobre le moment des moissons, jusqu'en novembre la récolte des avoines. Normalement, la moisson y est toujours en retard sur celle des pays de même latitude, et la rentrée des froments ne s'y fait jamais avant les premiers jours de septembre. « La terre y est si fréquemment arrosée, dit Emmanuel Domenech, que le soleil n'a guère de temps de dorer les moissons. Si les blés y mûrissent, cela doit être au clair de lune, par habitude, ou bien parce que c'est la destinée de toutes les choses d'ici-bas de jaunir en vieillissant. »

Comme compensation à ces inconvénients, il y a l'influence bienfaisante du Gulf Stream. Sous l'action de celui-ci, le réchauffement est tel qu'en hiver, la température moyenne y est de 1 1° supérieure à celle des pays de même latitude de l'Amérique et de l'W. de la Russie. En été, au contraire, par l'intervention de l'humidité, la chaleur se tempère et se régularise au point d'être inférieure de 3 à 6° C. à celle de la Prusse orientale. Et en comparant la température de Dublin à celle de Westport, on trouve que dans cette dernière ville, battue par tous les vents de l'Atlantique, la moyenne annuelle est supérieure de près d'un degré C. à celle de Dublin; cependant, il y fait moins froid en hiver et moins chaud en été.

Pour mieux faire ressortir ces détails, nous donnons ci-après les moyennes comparatives de Dublin et de Bruxelles, qui caractériseront l'uniformité de la température et la forte humidité du climat irlandais Encore faut-il prendre en considération que Dublin est à une latitude nord de quelque deux degrés et demi supérieure à celle de Bruxelles.

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