‹ Le demi-sang en IrlandeChapitre 3 sur 14 · HUNTERS, HACKS ET TROUPIERS · texte numérisé non relu

HUNTERS, HACKS ET TROUPIERS

Parmi les grandes questions que soulèvent l'organisation des armées et leur mise sur pied de guerre, la remonte de la cavalerie a toujours été au nombre de celles qui ont le plus retenu l'attention, et s'il fallait rechercher l'origine de l'importance qui lui est attribuée, on devrait remonter jusqu'à l'époque des grands capitaines de l'antiquité historique. « Qui voudra feuilleter les historiographes des antiquitez grecques, romaines et d'autres, dit Jean Tacquet dans Philipicca, en 1618, il y voira quels despens excessifs ces nations ont faict et supporté à eslever des chevaux, et cela avec raisons bien pregnantes : car l'effect et l'expérience leur a faict paroistre quel avantage ils ont eu en guerre avec nombre grand de cavalerie, s'efforçans d'en faire le nombre plus grand à eux possible, et tel, que sans les histoires d'authorité, il ne nous seroit croyable. »

En dépit des modifications apportées dans la tactique par les progrès des sciences militaires et en particulier de la balistique, de nos jours la question des remontes n'a rien perdu de son importance. Depuis plus d'un demi-siècle, elle a fait l'objet de nombreuses études et de fréquentes discussions dans les parlements, dans le monde de l'armée et de l'agriculture, et son importance se manifeste d'une manière saisissante, lorsqu'on envisage les dépenses extraordinaires affectées en France, en Allemagne, en Italie, en Autriche-Hongrie et même en Russie, à l'élevage du cheval propre au service de la cavalerie.

En Belgique, la question est simple à fixer : Nous ne produisons pas de chevaux de demi-sang et certainement nous ne devons pas nous leurrer de l'espoir de voir nos éleveurs délaisser le cheval de gros trait pour le cheval léger. Dès lors, le problème, fort complexe sans aucun doute, peut s'énoncer comme suit : Où trouver de bons chevaux pour la cavalerie en temps de paix, où les trouver en temps de guerre ? De ce chef, les besoins de notre armée s'identifient aux conditions de l'élevage et à la qualité des chevaux des pays qui sont ses fournisseurs ou qui peuvent le devenir.

Dans quelque pays que ce soit, exception faite pour ceux de grand élevage pastoral, comme certaines républiques sud-américaines et les républiques australiennes, le problème de l'élevage du cheval propre au service de l'armée est singulièrement plus compliqué que ceux auxquels donne lieu la fourniture des armements, des équipements, etc. Ceux-ci sont, les uns d'ordre technique, les autres d'ordre économique, et les objets ou matériels auxquels ils aboutissent sont d'un type uniforme comme valeur et qualités.

Telles ne sont point les conditions dans lesquelles s'établit la production du cheval de demi-sang. Celle-ci est soumise aux aléas inévitables, inhérents à toutes les industries de production animale ou végétale directement influencée par tous les facteurs, le plus souvent inaccessibles ou inconnus à l'homme, sous lesquels la nature traduit son action. Si, comme les autres, l'élevage est une question économique, il ne parait guère contestable qu'il est bien plus d'ordre général et qu'il est soumis à l'action de contingences nombreuses ignorées des autres industries. Tout en tenant compte des conditions locales et de milieu, l'élevage doit tabler non sur une production uniforme, mais sur des produits de valeurs très différentes et dont la dernière catégorie doit, autant que possible, trouver à s'écouler, sinon avec bénéfice, au moins sans laisser trop de perte.

D'un autre côté, pour s'assurer un maximum de gain, l'élevage doit inévitablement s'inspirer et se plier aux besoins du commerce. Dans celui-ci, les besoins des remontes militaires ne constituent incontestablement qu'un facteur isolé, important, sans doute, de la grande dirigeante du marché : la demande, et lorsque celle-ci réclame le type du cheval de cavalerie, point n'est besoin de prêcher les éleveurs, leur intérêt même les incite à s'orienter dans la voie de sa production. Sous ce rapport,

l'empire austro-hongrois et la Russie se trouvent dans des conditions particulièrement favorables. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il en soit partout ainsi. En dépit des exhortations aux fermiers, de l'augmentation des prix d'achat, de l'octroi de primes, de l'élaboration de programmes ne manquant ni d'attrait ni de justesse, on voit les fermiers de certains pays faire preuve d'une inertie que les encouragements officiels ou privés ne parviennent pas à vaincre. Cette inertie est cependant compréhensible ; le producteur ne veut point lâcher la proie pour l'ombre et il garde ses préférences au cheval demandé par le commerce, à celui qu'il sait être d'une défaite plus courante, sinon plus lucrative.

Dans les nombreuses discussions auxquelles la production du cheval de troupe a donné lieu, on a peut-être oublié ou attaché trop peu d'importance, non pas au côté économique, mais à ce que l'on pourrait appeler le côté commercial de la question ; on a parfois perdu de vue la dualité du but de l'élevage du demisang, les besoins du commerce et ceux de l'armée. On dit aux éleveurs : « Produisez-nous le cheval de tel type », mais cette exhortation unilatérale suffit-elle et ne faudrait-il pas la compléter en disant à ceux qui utilisent le cheval de demi-sang : « Servez-vous du cheval type galopeur, type selle, au lieu d'employer le cheval type trotteur, type de harnais » ? Ce sont, en effet, ces consommateurs qui font du marché ce qu'il est et ce qu'il recherche, et du jour où ils réclameront, avec plus de qualités et de distinction peut-être, le cheval genre selle ou troupier, l'éleveur aura vite fait de mettre sa production à l'unisson des besoins du commerce. En attendant, et en admettant que ce modèle assure un bénéfice pour les chevaux de classe et ceux acceptés par les commissions militaires, les refusés restent pour compte à l'éleveur, qui ne peut s'en défaire aussi facilement et au même prix que pour la catégorie identique de l'autre modèle. N'est-ce pas à cela qu'en Angleterre et même en Irlande, cette terre classique du galopeur, le cheval de harnais doit les progrès qu'il a faits? N'est-ce pas pour cela aussi que dans certaines régions de la France, et notamment en Normandie, beaucoup d'éleveurs conservent malgré tout leurs préférences au cheval de harnais ? Et en Allemagne, en dépit des importations nombreuses et importantes de juments irlandaises remontant à la moitié du xixe siècle, en dépit de la mise à la disposition des éleveurs d'étalons de pur sang de haute lignée, des mesures pour

favoriser l'élevage du cheval de selle et des règlements qui l'imposent même dans une certaine mesure, ne voit-on pas les éleveurs de certaines régions, ceux de l'Oldenbourg, par exemple, rester fidèles à leurs chevaux de harnais ?

Mais encore, lorsqu'on parle d'élevage, il convient de se bien pénétrer que ce n'est point là une industrie pratiquée dans beaucoup d'établissements importants, où le bénéfice du compte cheval est estimé par le bilan annuel, bien plus que par les prix de vente respectifs des différents produits. Cet élevage est au contraire tout à fait dispersé, il est aux mains de très nombreux petits fermiers qui retirent un, deux ou trois poulains de leurs juments et qui préfèrent souvent, sinon toujours, un gain moyen assuré. Ils n'aiment point à risquer ces grands écarts de prix qui les laissent plutôt sceptiques — d'autant plus que c'est généralement l'intermédiaire qui en profite — et dans la compréhension qu'ils ont de leur industrie, le bénéfice s'établit par cheval vendu. Or, dans tous les pays, cet élément petit fermier est celui qui forme la très grosse masse des producteurs et dont les élèves doivent être pris pour type moyen de la qualité de la production. Par là c'est avec cet élément qu'il faut compter, sans perdre de vue que l'élevage du cheval de gros trait gagne tous les jours du terrain, grâce à son rapport plus régulier, plus économique, grâce surtout à ce qu'il est moins fertile en déboires. Dans ces conditions, il n'est point étonnant que beaucoup de pays aient devant eux un problème très complexe et que l'on en soit toujours à discuter les moyens employés ou à employer pour le solutionner, en amenant le monde agricole à entrer dans la voie de la production du cheval répondant aux besoins de la cavalerie.

Mais lorsqu'on envisage sous toutes ses faces la question de l'élevage du troupier, on doit aussi reconnaître qu'elle ne se limite pas uniquement au domaine commercial ou économique, et puisque notre pays s'approvisionne dans le Royaume-Uni, où cette question est depuis plusieurs lustres l'objet de nombreuses discussions et de nombreux projets, il n'est pas sans intérêt de donner ici l'opinion exprimée par J.-L. Nickisson dans une courte étude, intitulée : Foal Futurity Classes (*) : « Il est insensé, dit-il, de toujours répéter que la production du cheval léger

(') In Live Stock Journal Almanac 1908, p. 47.

se réglera par la loi commune de l'offre et de la demande. A de nombreuses reprises, il fut montré que le problème du cheval léger est essentiellement une question nationale et militaire plutôt qu'une question purement agricole et assurément il est parfaitement injuste et inutile de demander à la majorité des agriculteurs de produire ce cheval léger, à moins de les assurer en même temps qu'ils trouveront pour celui-ci un débouché facile et ouvert à un prix rémunérateur. »

Ce qui tend à affirmer la véracité, la justesse de cette opinion, c'est que partout l'on se plaint des difficultés rencontrées pour la remonte des cavaleries, non seulement comme nombre, mais aussi comme qualité des chevaux, et il y aurait là le sujet d'une étude d'ensemble du plus haut intérêt, tant au point de vue militaire qu'aux points de vue agricole et économique. Notre but personnel est plus modeste. En nous inspirant des plaintes auxquelles ont donné lieu depuis longtemps déjà la qualité, la classe des chevaux présentés à nos commissions de remonte, il nous a paru utile d'étudier les conditions de la production du cheval de demi-sang, propre au service de la selle, en Irlande, pays qui est notre grand fournisseur.

Ce qui nous a porté à donner à notre étude le titre : Huniers, Hacks (*) et Troupiers, c'est que, d'une manière générale, l'élevage du cheval de troupe de prix ordinaire n'est pas le but visé, la raison d'être de la production du demi-sang type selle. Partout où celle-ci est entreprise et bien installée, l'éleveur a en vue un cheval de plus grande valeur ; ce qu'il espère, c'est le cheval de chasse de belle classe, c'est le beau cheval de selle. Dans l'ensemble de la production, ceux-ci constitueront les trois ou quatre premières classes dont les qualités et la distinction régleront la valeur dans le commerce ; les troupiers formeront, si l'on veut, les deux classes suivantes, et en dessous d'eux viendront ceux qui devront s'écouler comme chevaux d'attelage léger pour le commerce, les fiacres, les cabs et les petites bourses. En ce qui concerne particulièrement l'Irlande, les chevaux qui échouent à l'appel de la classe des hunters sont joints à la masse commune et connus dans le commerce comme misfits, c'est-à-dire comme déchets et comme rebuts.

(*) Nous avons donné ici au terme « hack » la signification peut-être un peu critiquable de « cheval de selle ».

Si quelques grands éleveurs, possédant des juments de choix qu'ils donnent à des étalons de premier ordre, ont la quasi-certitude — car en élevage rien n'est certain — de voir leurs élèves briguer les honneurs des premières catégories, la grande masse des agriculteurs ne peut rêver y aboutir que de temps en temps. Ceux-ci doivent ainsi prendre pour base le prix auquel ils vendront les chevaux de classe moyenne, et dans cette évaluation c'est souvent d'après celui des troupiers qu'ils supputeront le côté économique de leur industrie. Dès lors, et en dehors de toute question du but réel du cheval de remonte, il ne faut point s'étonner si la production et le prix de celui-ci ont été pris pour base des innombrables discussions et suggestions relatives aux conditions de l'élevage du light horse. Ces discussions remontent à quelque dix lustres, mais il faut arriver en 1873 pour voir le gouvernement s'y intéresser par la nomination du Lord Rosebery's Committee. Depuis une quinzaine d'années, et surtout depuis la guerre anglo-boer, cette question a pris une importance toute particulière et il n'est de session où le Parlement, tant à la Chambre des Lords qu'à la Chambre des Communes, n'ait eu à s'en occuper. Dans les commissions et grandes sociétés telles que la Royal Commission on Horse breeding, la Hunters' Improvement Society, la Royal Dublin Society, la Royal Agricultural Society of England, la Brood Mare Society, etc., c'est là un sujet d'études constant; certaines d'entre elles y doivent même leur but réel, leur seule raison d'être. Enfin, les revues d'élevage et d'agriculture et même les grands quotidiens s'en occupent sans rémission, et dans ces derniers temps notamment cette question a pris un tel regain d'actualité que le ministre de l'Agriculture, Lord Carrington, jugea nécessaire d'en faire le sujet du long discours prononcé le 18 octobre 1907, à Scarborough. Il est vrai que la campagne en cours soutenue par tous les intéressés aux choses de l'élevage, — et ils sont nombreux et puissants, — tend à rien de moins qu'à amener le gouvernement à ouvrir les cordons d'une bourse jusqu'ici fermée pour les encouragements pécuniaires à l'élevage.

Alors que l'élevage du cheval figure au budget pour 7 millions 200,000 francs en France, 4,750,000 francs en Allemagne, 5,840,000 francs en Hongrie, 3,500,000 francs en Autriche, 2,100,000 francs en Italie, en Angleterre le budget ne prévoit rien. Nous disons » rien » parce qu'on ne peut taxer d'encoura-

gement la somme de 125,000 francs votée depuis quelques années par le Parlement et dont 105,000 francs sont destinés à être répartis en primes à des étalons de pur sang. En cela, le gouvernement anglais eut en quelque sorte la main forcée.

Lorsqu'on se représente qu'en Belgique, notre seule race de gros trait émarge annuellement en encouragements pour une somme de 300,000 francs, on doit convenir que l'Angleterre ne fait rien pour son élevage. Il est vrai que jusqu'ici l'initiative privée a réalisé de si belles choses que l'on comprend le désir des gouvernements de lui laisser encore le soin de sortir l'élevage du demi-sang du bourbier dans lequel il se débat. Il est cependant à croire que cette fois les pouvoirs publics n'échapperont plus aux justes revendications du monde agricole tout entier pour mettre un terme à la crise sévissant depuis longtemps déjà.

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