CHAPITRE II Origine et histoire des chevaux irlandais
Durant de longues années, sur la foi accordée aux travaux de Sanson, l'éminent zootechnicien français, on a considéré les chevaux irlandais comme formant une race spéciale, bien définie, YEquus caballus hibernicus ; mais les recherches des savants anglais ont abouti à d'autres conclusions, plus conformes aux découvertes paléontologiques et aux faits de l'histoire.
D'après eux, la souche des équidés irlandais doit remonter à plusieurs types : 1° le cheval de l'Europe centrale, dont les ossements de Solutré ont fait connaître les caractères squelettiques ; 2° le cheval du nord de l'Europe, dont Cossart Ewart a fait YEquus caballus celticus, qu'il considère comme une race bien distincte, caractérisée notamment par l'absence de châtaigne aux jarrets et d'ergot aux boulets (*). Ce sont là les facteurs primordiaux des chevaux irlandais qui, si l'on s'en rapporte à ceux dont Dio Cassius parle pour la traction des chariots du nord de la Grande-Bretagne, devaient être petits, légers et rapides.
Un troisième facteur devait intervenir dans la suite, pour accentuer profondément les éléments de cette vigueur et de cette endurance qui sont considérées depuis des siècles comme des caractères typiques des chevaux de la Verte Erin. Ce troisième facteur, c'est le cheval oriental ou plus exactement le cheval d'origine nord-africaine, auquel, d'après Ridgeway, il faut attribuer la paternité de tous les types que nous avons coutume de synthétiser sous le nom de cheval arabe et de ses dérivés.
Il n'a jamais été contesté qu'un certain nombre de chevaux d'origine orientale, abandonnés par les Sarrasins après la défaite de Poitiers et qui formèrent souche en France, furent introduits en Angleterre et de là en Irlande, ou directement en Irlande ; mais ceux-là formèrent le petit nombre des sujets de cette race. Ils avaient été précédés par ceux importés grâce aux relations
C) Ce caractère se retrouve assez fréquemment encore chez des poneys dn Connemara. Cossart Ewart : The Ponies of Connemara.
commerciales qui unissaient l'Espagne à l'Irlande. Cependant, si les historiens paraissent d'accord pour faire remonter à une époque antérieure à l'ère chrétienne le début des relations très suivies de ces deux pays, ils ne le sont pas au sujet de la date de l'importation des chevaux. Plusieurs d'entre eux pensent qu'elle ne tarda pas à se faire et cette hypothèse s'est trouvée appuyée par la découverte récente d'une station lacustre à Craigwarren (Antrim), où l'on trouva, avec trois squelettes en parfait état de conservation de chevaux du type nord-africain, de nombreux objets variés. D'après les caractères de ceux-ci, le Dr G. Coffey (*), directeur du Musée des antiquités de Dublin, estime que ce dépôt date au plus tard du xe siècle et qu'il est fort possible qu'il remonte au vie siècle. Mais dans cet ordre d'idées, tout récemment, le Dr R.-F. Scharff (**), en rendant compte de l'étude des ossements du National Muséum de Dublin, a mis en évidence des faits d'une réelle importance. Les caractères des ossements de l'époque préhistorique ont avec ceux des restes de Craigwarren Crannog une ressemblance très marquée et, sans mettre en doute les conclusions de Dr Coffey, Dr Scharff émet l'opinion que les chevaux irlandais doivent une partie des caractères que l'on attribue aux chevaux du nord de l'Afrique, aux chevaux sauvages vivant dans l'île à l'époque préhistorique.
Pour nous représenter ce qu'était le cheval irlandais vers le xiie siècle, nous devons nous remémorer les guerres sans fin qui ensanglantèrent l'Ivernie et nécessitèrent l'usage de chevaux légers et résistants pour conduire à la bataille les partisans légèrement armés, montant sans selle et dirigeant leurs chevaux au moyen d'une sorte de licol. A défaut d'une description précise de ce cheval, les écrits de Giraldus Cambrensis, secrétaire et chapelain du roi Henri II, ne peuvent laisser aucun doute sur la manière de combattre des Irlandais à l'époque de l'invasion de leur pays par les Normands (1172). Jusqu'à ce moment, les auteurs paraissent d'accord pour dire qu'il est vraisemblable de croire que l'Irlande n'avait d'autres chevaux que ceux-là et ils étaient déjà connus sous le nom de Hobbies, ainsi qu'en témoigne
(') Coffey, George, «Craigwarren Crannog », in Proceedings of the Royal Irish Academy, vol. XXVI. section C, 1906-1907.
(") Scharff, R.-F., « On the Irish horse and its early history ». Proceedings ofthe Royal Irish Academy, mars 1909.
un document écossais » donnant le nombre de equi discooperti qui dicuntur hobelarii (c'est-à-dire Hobbies) parmi les troupes irlandaises servant en Ecosse en 1296 (Ridgeway) ».
Mais nous devons nous rappeler aussi qu'à cette époque, et encore longtemps après, l'Irlande en était toujours à la période pacagère de l'agriculture; elle était presque entièrement couverte de pâturages consacrés à l'élève du bétail et du mouton. La surveillance des troupeaux nécessitait aussi l'usage d'un cheval plutôt léger, répondant en même temps aux conditions dérivant du caractère errant des populations.
L'ensemble de tous ces faits aboutit à la production d'un cheval de petite taille, très résistant, très vigoureux, dont l'allure spéciale (Hobbling) serait, pour certains auteurs, l'origine du nom de « Hobbie » (*) sous lequel il fut connu et qui s'est transmis jusqu'à nous en se transformant parfois en Hobini,Haubini ou Hobby.
De l'intervention des trois facteurs cités plus haut et sous l'influence des conditions extrêmement favorables de milieu et de service, le hobbie apparaît comme un produit naturel de l'Irlande, dont la valeur ne tarda pas à être connue sur le continent. Les documents historiques en signalent de nombreuses exportations, non seulement en Angleterre, mais aussi en Espagne. En Italie, les archives de Venise et de Modène contiennent toute une correspondance échangée de 1470 à 1528, entre les ducs de Modène et le roi d'Angleterre, au sujet de l'autorisation d'acheter et d'exporter des étalons et juments hobbies (Cox). En France, ils étaient particulièrement prisés et recherchés pour être offerts en présent aux grandes dames. C'est là un détail relevé par un auteur du milieu du xvne siècle, mais leur réputation y était appréciée hautement dès le xve siècle, car Mathieu d'Escouchy fait mention du hobbie irlandais dans ses chroniques de 1444 à 1464 et, en 1528, le roi d'Angleterre en envoya au roi de France (Cox).
En 1558, Thomas Blundeville, dans Breeding ofHorses and Art of Ryding, s'exprime comme suit : « Le hobbie irlandais est un assez beau cheval, ayant une belle tête et un corps bien proportionné, bien que certains d'entre eux soient minces et à croupe pointue (pin buttocked). Ils ont une excellente bouche,
(*) S. Sidney le fait dériver de « hobin », qui, d'après Larousse, se disait autrefois pour un cheval marchant l'aubin.
ils sont agiles, doux, faciles à dresser; le plus grand nombre d'entre eux marchent l'amble et ainsi ils conviennent très bien comme chevaux de selle pour les longs voyages. Les Irlandais armés de dards et de lances légères, en font usage pour combattre en campagne et beaucoup d'entre eux réussissent très bien à cet usage parce qu'ils sont légers et rapides. » Blundeville a une haute opinion du hobbie irlandais, car il conseille d'en user pour l'élevage du road horse (*), si on ne trouve pas à donner les juments à un joli genêt d'Espagne. Cette valeur du hobbie est confirmée par Michael Barrett (**), disant : « Quoique le genêt espagnol, le hobbie irlandais et le coursier arabe sont tenus l'un et l'autre, par Maister Blundeville et Maister Markham, pour être les principaux pour l'allure et l'action élégante {for pacing and neate action)... »
Toute réserve faite au sujet de l'influence plus ou moins favorable de la nourriture, du service et du milieu, cette origine a donné au hobbie des caractères spéciaux et, en dépit des avatars subis par le cheval irlandais dans le cours des trois derniers siècles, plusieurs auteurs s'accordent à voir dans certains poneys de la région montagneuse du Mayo et du Galway, connus sous le nom de « poneys du Connemara », les vrais descendants des hobbies, les seuls représentants actuels de l'ancien type échappé à des croisements.
Les premiers grands chevaux qui apparurent en Irlande furent ceux qu'y importèrent les Normands au xne siècle et dans la suite ils devinrent le point de départ de modifications du hobbie. Mais à la même époque, les campagnes d'Henri II devaient aussi marquer le début d'une ère de transformation progressive des chevaux irlandais autochtones.
Les Anglais fixés dans le territoire soumis, YEnglish Pale, grâce à la reconnaissance de vassalité de Pembroke, roi de Leinster, importèrent avec eux les chevaux qui leur étaient nécessaires pour donner à leurs cultures l'importance que celles-ci devaient avoir à leurs yeux. Ces gros chevaux dont les chroniqueurs parlent sous les noms de Dextrarius etMagnus Equus, puis de great horse et war horse, souche primordiale des races actuelles de gros trait, — shire, clydesdale, sufiblk, — donnèrent lieu à des croisements avec le hobbie. La zone dans
(') Road horse, roadster : cheval de fatigue, bidet. (*') The Vineyard of Horsemanship, 1618.
laquelle ces croisements s'effectuèrent s'étendit peu à peu avec celles des nouveaux territoires soumis d'une manière effective à l'influence anglaise, sous le règne des Tudor et des Stuart. Cette augmentation graduelle vers le nord et vers l'ouest, de l'aire d'action de chevaux d'un type de plus grande taille et de plus forte corpulence que le hobbie, marchait de pair avec l'extension de la culture des céréales et la diminution de l'importance de l'industrie pastorale.
Pour apprécier de la valeur attribuée à cette époque aux forts chevaux, il convient de se rappeler que le poids toujours croissant des armures en imposait l'emploi et que, dans le but de mettre un terme à leur pénurie et de subvenir aux besoins des armées, tous les souverains qui se succédèrent de Henri II à Elisabeth édictèrent des mesures nombreuses et parfois très sévères en vue de favoriser leur production. Dans de telles conditions, on comprendra tous les efforts des Anglais pour imposer etîdévelopper l'élevage du great horse dans le « territoire soumis ». Cependant, en dépit des représailles dont les Anglais accompagnèrent leur domination, il n'apparait pas que les importations de gros chevaux furent favorablement accueillies. L'histoire témoigne au contraire des vives résistances que suscita le croisement des chevaux irlandais avec ceux-là et l'on est porté à croire que, devant la nécessité d'obtenir un cheval plus puissant, les Irlandais cherchèrent, en partie, à y arriver par une sorte de sélection de leurs plus forts hobbies.
Malgré cette résistance du peuple irlandais, on admettra difficilement que les great horses ainsi introduits n'aient pas eu une influence réelle et que leurs métis n'aient pas facilité la création d'un type plus fort qui, à une époque plus rapprochée de nous, fut connu sous le nom de Irish draught horse (*). A l'appui de cette opinion et en se basant sur des faits historiques, Ridgeway (25) (**) considère le type plus grand et plus étoffé de certains chevaux actuels des comtés de Meath et Westmeath, comme la descendance directe des chevaux qui y furent importés jadis par le Dr Winter, proviseur du Collège de la Trinité à Dublin, à l'époque où il fut largement doté par Cromwell.
(") Draught horse : cheval de trait.
(") Les nombres entre parenthèses renvoient à l'index bibliographique publié à la fin du volume.
En admettant ces faits comme établis, on doit certainement reconnaître que l'action remarquable du sol calcaire et du climat de l'Irlande a eu pour effet de provoquer la disparition des caractères qui rappelleraient ces gros chevaux, car cette action répétée sur une série de générations a eu pour résultat de confirmer chez l'Irish draught horse une richesse et une netteté particulières du système osseux. Mais en même temps cette action a pergnis à ce type de cheval de se fixer définitivement, en laissant aux caractères spéciaux de vigueur, d'endurance, de sang, si l'on veut, que les hobbies tenaient surtout des chevaux d'origine orientale et de leur élevage à la dure, de reprendre le dessus et de s'imprimer comme une marque indélébile des purs produits irlandais. Notons du reste que les importations de chevaux espagnols et français de souche orientale se continuèrent avec plus ou moins de régularité jusque dans la première moitié du xvme siècle, époque marquant le début de l'introduction du pur sang anglais de course en Irlande.
Si les auteurs diffèrent un peu d'avis sur le rôle joué par les gros chevaux importés par les Anglais, il est un fait qu'ils reconnaissent et qui n'est du reste pas contestable, c'est que l'arrivée des Anglais en Irlande fut le point de départ d'une extension progressive de l'agriculture qui se continua jusqu'au commencement du xixe siècle, aux dépens de l'industrie pastorale. Or, il y a des relations trop intimes entre la culture et l'élevage pour ne pas trouver là les causes de l'évolution subie par l'ancien hobbie.
Sous l'influence des conditions que nous venons d'énumérer, l'élevage irlandais aboutit à la production de l'Irish draught horse, dont la première mention date du xvine siècle. Mais ce qualificatif ne doit point le faire considérer avec la taille et la corpulence des chevaux de trait actuels. Dans ce pays de terres légères pour une grande partie, c'était le cheval adapté aux besoins multiples des petits exploitants, particulièment nombreux à cette époque ainsi que nous le montrerons. C'était par excellence le cheval de ferme se pliant à toutes les exigences, passant avec une aisance égale des traits de la charrue aux brancards de la charrette lourdement chargée et à ceux de la carriole pour conduire à bonne allure les produits à vendre aux marchés voisins. Dans son ensemble, il manquait plutôt d'élégance; son type court et ramassé n'en faisait point un cheval de chasse, au sens attaché aujourd'hui à cette expression, surtout sur le con-
tinent ; mais à l'occasion, derrière les chiens, il montrait une disposition naturelle et une adresse particulière à franchir les obstacles, et si sa conformation ne lui permettait pas une grande vitesse; il rachetait cela par sa vigueur, sa résistance et la sûreté de son allure. Voici, du reste, la description que nous trouvons de la jument de cette souche : « D'une manière générale, ^lle est de taille moyenne, d'une taille de lm55 à lm58, courte dans le dos, puissamment faite dans le rein et bien développée dans son arrière-main. Dans ses grandes lignes, elle est du type bas et large; elle est près de terre, très musclée dans ses avant-bras, nette et bien faite dans ses rayons osseux en dessous du genou. Bien qu'elle soit si profonde et si bien proportionnée dans sa silhouette pour donner l'impression qu'elle appartient à une petite race, elle couvre beaucoup de terrain et ses membres sont dépourvus de poils grossiers aux tendons et boulets. En règle générale, la tête est jolie, bien faite, et cependant le caractère commun en est plus fréquemment accusé que dans les autres parties du corps. » En somme, l'Irish draught horse était le cheval à tout faire, comme l'était notre ancien ardennais, que les armées de l'Empire utilisèrent non seulement comme cheval d'artillerie, mais aussi comme cheval de cavalerie légère. Et serions-nous loin de la vérité en nous le représentant sous le type de l'ancien postier breton râblé, avec lequel il aurait du reste une parenté d'origine.
A toutes ces qualités de structure, de conformation et d'endurance, les juments de ce type, dont on parle aujourd'hui sous les noms à'Irish cart mare (*) et à'old Irish mare (**), joignaient un caractère remarquable qui fut une des causes de la perte de leur race : Ce fut leur adaptation à donner par croisement avec le pur sang anglais, ces merveilleux hunters qui firent une réputation mondiale à la production chevaline de la Verte Erin. C'est là un point que nous envisagerons dans un chapitre prochain. En admettant comme fondée cette évolution de l'Irish draught horse, on ne doit cependant pas perdre de vue que son élevage n'a point échappé aux conditions de milieu et que la fertilité des belles plaines du Leinster et du Munster eut pour résultat de produire des chevaux plus étoffés que les contrées moins riches ou montagneuses des comtés en bordure de la mer.
(') Cart horse, cart mare : cheval, jument de charrette. (") Old Irish mare : vieille jument irlandaise.
Mais où que ce soit, la richesse ne fleurissait pas dans les milliers de petites fermes dont ils étaient les tâcherons auxquels nulle corvée n'était épargnée, et la nourriture plutôt parcimonieuse qui leur était allouée ainsi qu'un élevage à la dure leur avaient donné une rusticité qui n'était pas leur moindre qualité.
Telle est, en résumé, l'histoire de l'évolution du cheval irlandais jusqu'au xvme siècle, jusqu'au moment où l'importation du pur sang anglais de course et l'éclosion d'événements politiques devaient avoir des effets désastreux sur la conservation de ses caractères et peut-être aussi de ses qualités. Abstraction faite des poneys du Connemara, cet Irish draught horse (*), ce cheval de charrette, ce cheval à toute fin, est peut-être le représentant de la vraie race irlandaise moderne, au sens zootechnique du mot » race » . Qu'on ne nous fasse pas le reproche de considérer ce détail comme un simple point de doctrine, comme une question dogmatique ; sous une apparence purement scientifique, il a une importance dont nos voisins d'outre-mer apprécient au contraire la valeur et la portée pratique considérables. Mais nous verrons plus loin que l'Irish draugt horse n'était pas le seul cheval élevé en Irlande.
Sous l'influence de l'occupation et de la domination progressives contre lesquelles les Irlandais n'avaient cessé de lutter désespérément depuis plusieurs siècles, et après avoir enduré des famines terribles, dont celles affreuses de 1740 et 1741 qui firent mourir plus de 400,000 personnes, à la fin du xvine siècle, l'Irlande était fortement engagée dans la culture des céréales. L'élevage de l'Irish draught horse y trouvait certes sa raison d'être, mais que ce fût soit par nécessité, soit par fashion pour ce qui était d'origine anglaise, des faveurs spéciales furent accordées à l'importation du gros trait anglais, alors connu sous les noms de Large Black, de Heavy Black et de Black Draft Horse. Le 18 avril 1730, le Roi signait un arrêté pour « l'encouragement de l'agriculture » et le gros trait y participa à ce point qu'un acte daté du château de Dublin, le 15 juillet 1748, annonçait que six prix, montant respectivement à 80, 60, 50, 45, 35 et 30 livres sterling, seraient accordés, le 1er janvier 1749, aux six meilleurs lots importés de six juments du type black draft,
(*) Les Statistical Surveys, datant des cinq premières années du xvme siècle, font aussi mention, sous le nom de garron, d'un cheval indigène irlandais.
de trois à cinq ans, ayant au moins quinze mains et demie de taille, soit lm5?5 (Cox). L'initiative privée s'associa à cette mesure et le compte rendu d'une séance du 11 février 1768 de la Royal Dublin Society fait mention de primes montant à 30 livres sterling, données à des lots de six juments importées, et à 10 livres sterling pour des étalons. Vers 1800, la Farming Society, sous le patronage de la Royal Dublin Society, encouragea non seulement le Black draft, mais aussi le Suffolk Punch. En dépit de ces importations, il semble que la fin du xvme siècle fut le moment de l'apogée de l'Irish draught horse ; malheureusement des événements politiques surgirent à ce moment et nous devons les rappeler très brièvement, car leurs effets se font encore sentir aujourd'hui et ils eurent avec la question agricole et l'élevage des connexités indissolubles.
Alors que la Révolution française grondait de l'autre côté de la mer, les Irlandais voulurent profiter de ce que l'attention du gouvernement anglais était tout entière à ce qui se passait et se préparait en France, pour tenter de recouvrir leur liberté. On sait comment échoua la campagne de leur association » Irlandais Unis », inspirée par Tone en 1791, et l'on connaît les terribles représailles qui suivirent son échec. En 1800, le bill d'Union de Pitt voté par le Parlement aggrava encore la situation déjà si misérable des vaincus. Ils furent spoliés du peu que leur avaient laissé les dotations princières que Cromwell, après avoir mis l'Irlande à feu et à sang, avait prélevées au détriment des patriotes irlandais, en 1652, lors de 1' « Acte de pacification ».
La sévérité des évictions alliée à la disparition de la petite propriété, demêmeque les atrocités dont les catholiques (*) furent l'objet, eurent pour résultat de dégoûter les petits fermiers, et lorsque survint le rappel des fameuses Corn Laws, ce fut le signal de l'abandon de la culture des céréales. Ce fut par là le point de départ de la recrudescence de l'industrie pastorale et malheureusement aussi la préparation, l'origine de cette période tristement célèbre des famines de 1847, — the black forty seven, — de 1848 et de 1851. En dépit de l'intérêt particulier
(*) Une loi pénale prévoyait qu'à dater du 20 janvier 1695, il était défendu à tout papiste de posséder un cheval d'une valeur supérieure à 5 livres sterlinget que tout protestant était autorisé à s'en saisir éventuellement, dans des conditions déterminées et moyennant le payement de la somme ci-dessus. Cette loi était encore en vigueur en 1819 (Cox, p. 99).
que Gladstone voua à l'Irlande, en dépit du bill qu'il fit voter en 1870 pour la protection des fermiers et celui qu'il fit passer en 1881 pour l'acquisition des fermes par les fermiers, toutes ces mesures pesant sur le monde agricole se sont continuées jusqu'à nos jours, en s'aggravant encore dans les trente dernières années. A l'appui de tous ces faits, faut-il rappeler l'intensité extraordinaire prise par l'émigration irlandaise vers l'Amérique du Nord? Pour caractériser l'importance de l'abandon delà culture résultant de ces événements, nous ne pouvons mieux faire que d'emprunter la statistique suivante à l'étude Statistical survey on Irish agriculture, parue dans une publication du gouvernement irlandais (*) :
Acres Augmentation Diminution 1,317,574 » 53.5 p. c.
Nous pouvons ajouter que de 1860 à 1901 les pâturages permanents augmentèrent de 9,483,634 acres à 10,557,238 acres.
Quant à la disparition de la petite culture, nous la caractériserons par le tableau suivant, pris à la même source :
Statistique du nombre de fermes d'après leur superficie (en acres de 6,557 mètres carrés)
Acres
Céréales ....
Racines ....
Prairies temporaires
1 à 5 ac.
5 à 15 ac.
15 à30ac.
30 ac. et plus
Disparues.
Nombres.
Nombre de petites exploitations disparues de 1841 à 1901 : 175,565
Si les considérations dans lesquelles nous venons d'entrer paraissent nous écarter de notre sujet, elles ont cependant avec celui-ci des relations si étroites qu'elles étaient nécessaires pour mettre en évidence l'origine de l'une des modifications subies par le cheval irlandais et de la crise que son élevage traverse depuis assez longtemps déjà. De cette dernière statistique, il résulte
(") Ireland Industrial and Agricidtural, 1902, pp. 304-325.
qu'en soixante ans, 175,565 petites exploitations de 1 à 15 acres sont disparues au profit des fermes plus grandes. Sans envisager ce fait à tout autre point de vue qu'à celui de l'élevage du cheval, tous les initiés aux choses de ce pays sont d'accord pour reconnaître qu'il eut des conséquences désastreuses, la suppression de ces petites fermes a fait rentrer dans le domaine pastoral toutes les terres cultivées par ces petits tenanciers, sans que l'adjonction de celles-ci aux exploitations plus importantes ait été compensée par une extension des cultures auxquelles elles servaient.
L'élevage n'a peut-être pas souffert de ce fait, si l'on considère uniquement le chiffre de la population équine. En 1882, celle-ci était de 539,465 têtes et elle augmenta progressivement jusqu'en 1895, époque de son apogée avec 630,287 chevaux, puis elle a diminué régulièrement jusqu'en 1901 — 546,916 chevaux — pour atteindre en 1905 le total de 608,994. Il faut noter aussi que cette progression s'est établie concurremment avec celle des exportations très grandes qui s'effectuèrent toujours. En 1885. celles-ci accusent un chiffre de 28,165 et, avec quelques fluctuations, arrivent au maximum de 42,087 chevauxexportésenl899, pour retomber comme minimum de cette période à 25,260 en 1902 et remonter à 33,816 en 1906. La population chevaline n'a donc pas été atteinte comme quantité, car, ainsi que nous le montrerons plus loin, les importations de chevaux en Irlande ne peuvent être rendues responsables de ces mouvements du cheptel équin.
Mais par le fait même de la disparition de la petite culture et par celui de l'exode et de l'éviction des petits fermiers, l'Irish cart mare perdit autant d'utilité et de raison d'être. Beaucoup d'entre elles passèrent dans les exploitations plus grandes et n'y trouvant pas à être employées pour la culture des terres qu'elles servaient antérieurement à exploiter, terres qui allaient sans cesse agrandir l'étendue des pâturages, ces juments restaient cependant d'un rapport lucratif pour la production, par croisement avec des pur sang, des hunters et de leurs succédanés les troupiers. D'un autre côté, les petits fermiers encore en possession de leur lopin de terre, cherchaient eux aussi à avoir leur part au festin, en élevant des chevaux qui se vendaient bien, et leurs juments étaient exploitées pour la production des métis recherchés par le commerce au lieu d'être données à des étalons de leur race.
Que pouvait-il résulter de pareilles situations, si ce n'est la
souillure de la race et l'impossibilité de plus en plus grande de la voir se conserver par l'accouplement de sujets de souche pure ayant quelque valeur. C'est ainsi que s'établit la disparition de ces old Irish mares, élevées à la dure et peinant par tous les temps, dont les caractères propres, la rusticité etle travail avaient fait la fortune de l'élevage irlandais.
Cette synthèse de l'histoire de la disparition de l'Irish draught horse est peut-être de nature à donner prise au scepticisme de ceux qui n'ont point eu l'occasion d'en étudier les détails ; elle ne fait cependant que refléter fidèlement l'opinion exprimée par des personnalités très compétentes du monde de l'élevage du Royaume-Uni. Mais pour en mettre toute la véracité en évidence, nous donnerons ci-après la traduction in extenso d'un passage emprunté à une étude très documentée : The Horse in Ireland, parue dans le « Journal of the Département of Agriculture and Technical Instruction » (Ireland), octobre 1904, pp. 25 et 26 : « Durant les cinquante dernières années, l'Irish draught horse a régulièrement été en décroissant comme nombre et qualités, et au moment présent il a presque disparu. L'accroissement de l'industrie agricole à la fin du xvine siècle avait été la cause principale de son évolution ; la grande décroissance de la culture, surtout dans ces vingt-cinq dernières années, est particulièrement responsable de sa rareté actuelle. La décroissance de la superficie des terres cultivées commença dans les grandes fermes et progressivement l'élevage de l'Irish draught horse passa presque exclusivement dans les mains des petits fermiers. La dépression agricole, qui débuta vers 1879 et qui s'est continuée de nos jours, appauvrit (crippled) tellement ces petits fermiers qu'ils furent obligés de vendre leurs meilleurs poulains pour faire face aux nécessités qui les pressuraient de tous les côtés. Par là, et après un drainage de vingt-cinq ans, il ne nous reste que quelques individus dégénérés et très vieux d'une race de grande valeur, et cela doit être considéré comme une perte nationale. » Par son origine, cette citation acquiert une valeur particulière, car si l'on s'accorde à reconnaître que ces juments de l'ancien type irlandais sont, ou plutôt ont été un des facteurs principaux de la valeur des hunters de ce pays, on ne comprendrait pas l'aveu de la disparition de leur race. Un auteur pourrait émettre pareil avis, qu'un gouvernement se refuserait à s'en faire le propagateur par la voie d'une de ses publications, s'il n'y avait pas là un fait indiscutable. Ajoutons cependant que certaines personnes compétentes nient cette disparition totale, tout en recon-
naissant, il est vrai, qu'il n'existe plus que quelques rares spécimens, ayant quelque valeur, de l'ancien descendant des hobbies.
Nous manquerions cependant à la vérité si nous ne signalions que cette question de l'Irish draught liorse qui, pour beaucoup, forme la base de l'élevage en Irlande, paraît trop peu fondée à d'autres pour pouvoir être acceptée sans réserve. Lors de l'enquête de 1897, si nombre de témoins parlèrent avec enthousiasme de l'Irish cart mare, d'autres affirmèrent qu'ils en ignoraient l'existence ; aussi les commissaires se séparèrent-ils sur ce point. Sept d'entre eux se rallièrent aux conclusions avancées par les premiers témoins, tandis que les cinq autres émirent l'opinion suivante : » En dépit des renseignements intéressants qui ont été ournis, il a été impossible de tracer l'histoire de l'Old Irish mare et devant l'importation répétée de sujets dispersés dans tout le pays, la vieille jument irlandaise apparaît, dans une période comparativement récente, comme le produit heureux et accidentel d'une poulinière vigoureuse avec un cheval fécond {a hardy dam and a luchy horsé), produit élevé sans souci de race et modelé par les conditions exceptionnelles de milieu. Il est plus que probable que différents types de chevaux furent produits pour répondre aux besoins spéciaux de chaque district et période. »
L'opinion exprimée dans cette dernière phrase paraît trop juste pour ne pas retenir l'attention ; mais, en dépit de cela, il paraît difficile de croire que les nécessités créées par la culture, aussi bien que par les transports à longue distance, n'aient pas abouti, comme dans nos régions occidentales, à créer un type de cheval adapté à ces divers travaux, type que nous pourrions peut-être synthétiser, avec assez de chance de vérité, par l'expression « trait léger » (*). A côté de celui-ci il est cependant de toute évidence que l'Irlande élevait toujours des chevaux plus légers, dont nous allons parler en traitant du demi-sang.
(*) Il n'est pas sans intérêt de rappeler ici que le gros trait de cette époque était loin d'avoir la taille et la corpulence de celui d'aujourd'hui. A l'appui de cette opinion, nous pouvons citer la légende suivante d'une gravure originale en notre possession, publiée à Londres en 1792 d'après un tableau de C. Catton : « Portrait d'Éléphant, un cart-horse âgé de quatre ans. Eléphant est supposé un des chevaux de la plus forte ossature et de la plus grande corpulence pour sa longueur dans le royaume. 11 toise seize mains un pouce (1 m. 65)... » Le passage cité page 27, d'après Cox, confirme cette inscription. Aujourd'hui, les shires arrivent couramment à 1 m. 75, 1 m. 80 et plus.