‹ Le demi-sangChapitre 12 sur 101 · LA VARIATION · texte numérisé non relu

LA VARIATION

Il ne faut mettre au compte de la variation que ce qui est vraiment nouveau, nouveau de toutes pièces, ou, du moins, comportant un élément essentiel qui ne soit pas hérité.

Les caractères hérités sont si innombrables, quand on les décompose en leurs éléments, leurs combinaisons paraissent si infiniment variées, quand on songe à tous les arrangements possibles, que l'on est en droit de se demander si vraiment la variation existe, si tout caractère en apparence nouveau n'est pas, comme la nuance brune du mulâtre, l'effet d'une combinaison à éléments plus multiples peut-être et intriqués d'une façon plus compliquée. On a des exemples de variation en apparence tout à fait nouvelle et qui n'étaient peut-être que des effets d'atavisme lointain.

Maupertuis, Girou ne voyaient dans la variation que des réapparitions de caractères ancestraux.

Weissmann a cru un moment que tous les caractères par lesquels les Métazoaires diffèrent des Protozoaires pouvaient provenir des caractères de ceux-ci majorés, et diversement combinés. Mais il admet maintenant l'apparition de caractères vraiment nouveaux et personne, je crois, ne la nie aujourd'hui. C'est seulement sur leur importance et leur étendue que porte la discussion entre les évolutionnistes des différentes écoles et entre ceux-ci et les rares partisans de la fixité de l'espèce.

Comment nier la variation après les travaux de Darwin et le récent ouvrage de Bateson ! D'où le pigeon culbutant tire-t-il sa singulière habitude, si elle n'a pas apparu dans sa race à titre de variation nouvelle? Dira-t-on que, jusqu'à l'origine des êtres, il a toujours eu des ancêtres acrobates? Voici une femme qui a une mamelle supplémentaire dans l'aisselle. Où est son ancêtre à mamelles axillaires? On dira peut-être que la mamelle est une glande sébacée modifiée, que sa mamelle axillaire résulte d'une combinaison de l'existence de glandes sébacées dans l'aisselle et de la tendance héritée à transformer certaines glandes sébacées en mamelles. Mais il y a bien toujours ceci de nouveau que la transformation a porté sur un groupe de glandes qui ne prenaient jamais ce caractère chez ces ancêtres. C'est cela qui constitue la variation.

Et, si l'on va au fond des choses, on verra que la plupart des caractères ont nécessairement pour origine la variation.

Les croisements nous donnent la mesure des effets de la combinaison des caractères.

Avec un cheval et un âne, on peut faire un mulet, mais sans la

variation, on ne fera jamais un équidé avec des bètes à cornes, ni un ongulé avec des pachydermes et des carnassiers.

Non seulement la variation existe, mais elle est universelle, s'étend à tous les êtres et porte sur tous les caractères. C'est le grand mérite de Darwin d'avoir senti et montré que la nature n'est pas figée, que tout en elle est un mouvement de variation incessante.

Lamarck avait eu l'idée générale que les espèces peuvent varier pour se transformer; Darwin a compris qu'elles variaient sans cesse, même quand elles ne se transforment plus.

La variation porte sur tous les caractères : anatomiques, physiologiques et psychologiques.

Les exemples de variation anatomique sont si nombreux qu'il est inutile d'en citer ici pour démontrer leur existence. Pour la variation physiologique, comment nos éleveurs auraient-ils pu, sans elle, obtenir des chevaux plus rapides que tous les chevaux sauvages, des bètes de boucherie plus aptes à l'engraissement que toutes celles qui vivent en liberté? Comment nos agriculteurs eussent-ils obtenu des graines plus précoces, des fruits plus savoureux que tous ceux des plantes dont ils les ont tirés?

Enlin, la variation psychologique se manifeste dans les adaptations de l'instinct. Emery nous montre un grimpeur, le Nestor, devenu à la Nouvelle-Zélande, un oiseau de proie qui s'attaque à des mammifères plus gros que lui, et la Lucinia sericaria, qui vit sur les bètes mortes et en putréfaction, devenue mouche parasite en Hollande.

F^ur arriver à mettre un peu d'ordre dans la multitude disparate des faits de variation, il est indispensable d'établir quelques catégories. On peut d'abord distinguer les modes de la variation et ses sortes, suivant qu'on la considère en elle-même ou dans ses rapports avec les organes qu'elle atteint.

Ses modes peuvent être envisagés de diverses façons; à un point de vue, il est utile de distinguer les variations lente et brusque; a un autre, les variations indépendante, corrélative et parallèle.

Ses sortes diffèrent selon qu'elle portera sur le nombre, la disposition ou la constitution (taille, couleur, forme) des organes.

Nous devons laisser ici de côté les causes théoriques qui seront examinées plus loin et nous occuper seulement des causes de fait de la variation. Ces dernières sont au nombre de trois dont une seule est vraiment importante et réelle.

Cette cause réside dans les conditions de vie, qui se dédoublent

Page 1