LE SANG
paient point dans son application. Ils savaient parfaitement ce qu'ils avaient l'intention d'exprimer, quand ils parlaient d'un cheval de sang ou d'un cheval qui a du sang. Ils se comprenaient entre eux. Le sens scientifique de leur langage n'élait déterminé ni pour eux ni pour ceux qui les écoutaient (Sanson).
Sanson a été le premier à dégager nettement le sens. On en trouverait au besoin facilement la preuve, si la priorité lui était contestée, en conférant ses textes zootechniques avec ceux de ses devanciers ou de ses contemporains. Celte priorité, du reste, a été reconnue, dans un ouvrage, mais en accolant toutefois à son nom celui d'un auteur qui, venu après lui avait déjà, lui aussi, adopté sa définition. Sanson a montré que l'expression usitée dans le langage des hommes de cheval ou du turf désigne purement et simplement un certain degré d'excitabilité du système nerveux, du système nerveux moteur surtout, dépassant la moyenne et allant le plus souvent jusqu'à l'exagération des réflexes. Le sang proprement dit, le fluide sanguin n'y est absolument pour rien. Cela ne concerne que la propriété de réaction des cellules nerveuses, mise en jeu par les excitations périphériques ou centrales.
Ce degré d'excitabilité peut être acquis individuellement par la gymnastique fonctionnelle, ou avoir été transmis par l'hérédité. C'est dans le premier cas qu'on dit d'un cheval qui le présente, quelle que soit son origine, qu'il a du sang. On entend par là qu'il est plus excitable que le commun de ses pareils. Dans le second cas on dit plus volontiers que c'est un cheval de sang. La première expression est aussi usitée pour faire entendre que le sujet a hérité en partie seulement d'un cheval de sang. On dit alors qu'il a un peu ou beaucoup de sang, selon le degré qui lui est reconnu.
Le plus haut degré d'excitabilité nerveuse qui puisse être atteint, d'après ceux qui parlent ce langage, est qualifié par eux de pur sang. Les théoriciens de la chose, en France, en Angleterre, en Allemagne et ailleurs, se sont appliqués à bien établir qu'entre cette locution et celle de pure race il n'y a point de lien nécessaire. Pour les éleveurs d'animaux en général la pureté de sang et la pureté de race sont identiques, parce qu'ils prennent, comme nous l'avons vu, le mot dans sa première acception figurée. Pour eux, un percheron pur sang est un cheval du Perche dans les origines duquel il n'y a aucun sang étranger. Aux yeux des tenants de la doctrine que nous examinons, il n'y a que le pur sang anglais, le
pur sang arabe et le pur sang anglo-arabe, appelé aussi parfois pur sang français. Tous les trois sont de la race orientale (réserve faite du mélange qui s'y montre entre le type asiatique et le type africain); nul ne conteste que le pur sang anglais soit un descendant de l'arabe ; mais ce n'est pas à l'origine que la qualification est due. Tous les auteurs sont d'accord pour présenter les attributs du pur sang comme acquis, comme résultant du régime auquel ont été soumis en Orient les ancêtres des chevaux de famille noble, et auquel on continue de soumettre leurs descendants. C'est seulement l'élite de la race orientale qui est le pur sang. Il y a là, comme ailleurs, une plèbe ou des manants dans la population. En Angleterre, c'est l'institution des courses qui seule a fait le pur sang. C'est à la longue qu'il s'est constitué. Ce n'est pas du tout un attribut natif.
Ici n'est point le lieu il»- discuter la valeur de cette conception, servant de base à l'opinion que le pur sang ainsi compris est le nec plus ultra de la noblesse chevaline, qu'il est la source et le résumé de toutes les perfections. A part l'exagération dithyrambique on peut dire seulement qu'il y a du vrai dans l'interprétation des faits constatés. Les qualités originelles de la race orientale ne sont pas aussi étrangères qu'on le prétend aux attributs physiologiques actuels du pur sang sous ses diverses formes arabe, anglaise et anglo-arabe, mais il n'en est pas moins certain que ces attributs ont été grandement développés depuis des siècles par la gymnastique fonctionnelle. Sous son influence, l'entraînement de l'habitude est devenu tel pour le système nerveux, que ses effets se transmettent avec la plus grande sûreté par voie héréditaire. La descendance de ces familles nobles, si misérable qu'elle puisse être, s'en ressent toujours, dans le sens que nous avons vu être celui du mot dépouillé de son qualificatif.
Le demi-sang. — Pour qu'un cheval soit qualifié comme étant de demi-sang , il ne suffit pas qu'il ne soit pas tracé au Stud-Book, il faut que son père ou sa mère ne soient pas de pur sang. Est-il rien de plus imprécis, de plus vague, de plus confus que cette définition que nous donne le code des courses de la Société pour l'amélioration du cheval français de demi-sang. Un animal pourrait avoir 99 0/0 et plus de sang pur, il serait toujours demi-sang, lorsque ses deux parents immédiats n'appartiennent pas à une même race pure. Cette désignation conventionnelle remaniée, heureusement,
pose, dans toute son ampleur, l'important problème du métissage, que nous examinerons, après avoir dégagé cette expression, qui n'a, en réalité, que la signification que lui a donnée un règlement d'administration publique.
A la suite de réclamations, plus ou moins fondées, contre la qualification de chevaux de demi-sang dans certaines courses, la Société d'encouragement du demi-sang avait estimé au commencement de 1898, qu'il y avait lieu de. rendre plus strict son règlement. Elle avait voulu, et en cela elle avait eu absolument raison, que la fraude devînt presque impossible. Surtout dans les courses au galop de demi-sang, auxquelles il venait d'être donné une certaine extension, il était intéressant d'écarter les pur sang que sous un faux masque on ne pouvait manquer de chercher à y introduire, comme on l'avait fait il y a une trentaine d'années.
La Société du demi-sang, dont il faut avant tout reconnaître la prudence, l'extrême bonne volonté et le désir de bien faire, avait cru tout d'abord devoir prendre l'avis de l'Administration des Haras, mais le résultat de celte consultation ne rendait pas plus facile la solution de cette délicate question. Les Haras répondaient, en effet, qu'ils n'entendaient en aucune façon assumer la responsabilité des déclarations portées sur les certificats de naissance qui, bien que certifiés par eux, avaient été souvent établis avec beaucoup de légèreté, et, qu'en conséquence, il y avait lieu de les compléter par des pièces d'origine plus détaillées et plus certaines pour qu'un poulain fut bien reconnu de demi-sang.
La Société fort embarrassée, modifiait alors son règlement, en adoptant une mesure restrictive qui était de nature à inquiéter le monde de l'élevage : elle décidait qu'à partir de 1899, c'est-à-dire à partir de l'année où naîtrait la première production résultant de la saison de monte qui devait avoir lieu après cette modification, il serait exigé pour qu'un poulain fût reconnu par elle de demisang, la preuve que parmi ses ancêtres mâles jusqu'au troisième degré, — père, grand-père, ou arrière-grand-père, — il s'en trouverait un au moins qui fût reconnu de demi-sang.
Pour les chevaux normands, dont la filiation est maintenant régulièrement établie — pour ceux qui sont appelés à prendre part aux courses, — il devait être facile de satisfaire aux exigences du nouveau règlement; mais, pour les produits nés dans d'autres centres, pour ceux du Sud-Ouest en particulier, il en était tout autrement, la tradition ayant dans bien des cas suppléé aux certificats
officiels, et les origines immédiates étant en ce qui concerne les auteurs de demi-sang, assez difficiles à prouver d'une manière précise. On s'était contenté jusqu'alors des certificats de naissance, auxquels l'estampille administrative paraissait donner un caractère suffisant d'authenticité.
D'autre part, étant données les dispositions dont témoignaient les propriétaires, l'àpreté avec laquelle ils recherchaient les irrégularités involontaires qui avaient pu être commises dans les déclarations de variété des mères, il n'était guère possible à l'Administration de donner une sanction officielle aux simples mentions portées sur les certificats de naissance alors qu'il n'avait été fourni aucune pièce pour en établir la légitimité. Elle n'avait donné aucune instruction à cet effet à ses palefreniers, qui avaient inscrit, sans aucun contrôle, les déclarations faites par les intéressés ; il fut un temps où cela n'avait aucune importance. Les circonstances ayant changé, le principe devait également être modifié. Toutefois il était imprudent do le modifier trop brusquement. En outre, il était du devoir de l'Administration de donner aux poulains leur qualité de demi-sang, de déterminer leur espèce comme elle le fait pour les pur sang, droit qui ne saurait appartenir à une Société privée.
Comme il était facile de le prévoir, le nouveau règlement provoqua de nombreuses et très vives protestations et une Commission spéciale fut nommée au printemps de 1898, pour examiner la question ; comme toutes les Commissions elle émit des vœux qui n'eurent d'autre effet qu'une satisfaction platonique donnée aux intéressés. Ce n'était pas suffisant, aussi après une longue étude, l'Administration a-t-elle enfin établi les nouvelles conditions exigées pour obtenir la qualité de demi-sang; ces conditions ont été soumises au Conseil supérieur des Haras qui les a approuvées dans sa séance du 8 mai, les voici *: Sont officiellement reconnus demi-sang :
1° Les animaux qui ont à un degré quelconque un ancêtre mâle de demi-sang reconnu par l'Etat, c'est-à-dire un étalon national, approuvé ou autorisé ;
2° Les animaux qui auront dans leur ascendance une jument ayant produit, avec un étalon de pur sang, un étalon de demi-sang reconnu par l'Etat.
Enfin, à titre de mesure transitoire, les animaux nés avant le 31 décembre 1900, qui auront des papiers de demi-sang, seront
considérés comme demi-sang, mais ils ne qualifieront pas leurs produits, à moins qu'ils ne soient achetés, approuvés ou autorisés par l'État.
Une réglementation étant nécessaire, il élait difficile, on en conviendra, de l'établir sur des bases plus libérales. Il se trouvera pendant quelques années encore des poulinières qui, issues de juments de pays ne pourront justifier d'un auteur mâle de demi-sang à un degré quelconque; mais dans la catégorie de celles qui produisent des chevaux d'hippodrome, elles sont relativement peu nombreuses et pour empêcher la fraude, pour prévenir surtout des réclamations incessantes qui rendraient leurs courses impossibles, il était indispensable qu'une réglementation quelconque fût fixée.
Le croisement. — Les zoolechnistes ne sont pas d'accord sur l'un des points capitaux de la théorie du croisement, bien qu'ils soient unanimes sur deux suppositions qui leur servent de base.
La première de ces suppositions, c'est que, dans les accouplements croisés, le mélis représente toujours exactement la demisomme des valeurs de sang représentées par les deux reproducteurs; la seconde, qu'au début de l'opération le sang de l'un a toujours une valeur égale à zéro.
Il y a dissidence, d'une part, sur le point de savoir si la pureté ou la plénitude du sang de l'une des races en présence peut jamais être atteinte et, d'autre part, dans le cas de l'affirmative, sur celui du nombre de générations nécessaires pour que son intervention continue réalise cette pureté du sang.
Les uns soutiennent que la pureté du sang, une fois altérée ou souillée par un mélange à un degré quelconque, ne saurait jamais se rétablir ou devenir immaculée ; selon eux, il restera pour toujours impur, au moins virtuellement. C'est là de la pure métaphysique, à laquelle il serait superflu, sinon déplacé, de s'arrêter, de la part d'un physiologiste. Les autres admettent au contraire qu'il arrive toujours un moment où la fraction d'impureté devient tellement petite, qu'il y a lieu de la négliger dans la pratique. Parmi ces derniers, les avis varient quant au nombre des générations suffisantes pour réduire cette fraction à sa valeur négligeable. Ce nombre se maintient toutefois entre cinq et dix.
Pour mieux faire saisir cette théorie du croisement, qui exerce encore sur la production animale de l'Europe une influence que
l'on peut sans crainte d'exagération qualifier de désastreuse, nous emprunterons des expressions chiffrées à deux de ses principaux soutiens, l'un français, l'autre allemand.
Le premier suppose que le croisement s'exécute entre un mâle appartenant à une race qu'il qualifie de régénératrice, et auquel il donne une valeur = 1, et une femelle de race dégénérée, dont la valeur = 0. « On admettra aisément avec tous les naturalistes, dit-il, que le produit amélioré qui résulte du mariage représente une valeur égale à la moitié du caractère du père et à la moitié de celui de la mère. »
C'est s'avancer au delà des limites permises, car il s'en fallait bien que, même au moment où cela était écrit, tous les naturalistes fussent de son avis. Quoi qu'il en soit, l'auteur désigne le mâle par R, la femelle par I) et leur premier métis par A. Les métis seront ensuite désignés par G.
Dans l'union de R = 1 avec D = 0, la valeur, ou ce que l'auteur appelle le caractère de A, sera égale à la moitié du caractère de R, ou = 0,50, et à la moitié de celui de la mère D, ou = 0, cette valeur sera donc =0,50 ou demi-sang, première génération. Soit ensuite l'union encore de R = 1 avec A = 0,5, le résultat sera :
Ri + A 0,50 ...
ou trois quarts du sang potentiel, deuxième génération.
La valeur de R étant toujours égale à 1, à la troisième génération, on aura :
ou 7/8 de sang1.
A la quatrième génération, où R = 1 et C'= 0,875, on a :
C" = Rl +2C0-875 = 0,9378
ou 15/16 de sang.
A la dixième génération, où R = 1 et G """' = 0,998016875, on a :
r Rl +C 0,998016875 a(1(in„,r„
1. Croisement du Nouveau Dictionnaire pratique de Médecine, de Chirurgie et d'Hygiène vétérinaires, de Bouley et Reynal, I. IV, p. 559, 1858.
A la vingtième
ù la
2e génération
Cn = 0,999999671300689375.
À la trentième :
Cn = 0,99999999907900145048586484733.
L'auteur est allé jusque-là dans ses calculs. En Allemagne, son imitateur, Settegast, s'est montré plus modéré; il s'en est tenu à la dixième génération, et s'est exprimé en fractions ordinaires dans le tableau suivant, que nous lui empruntons : En accouplant Tollblut avec Oblut, on a ainsi :
1/2 blut (sang) à la lre génération
De tels calculs ne peuvent paraître sérieux qu'à la condition qu'on n'ait aucune notion sur les lois de l'hérédité; Settegast n'admet, parmi les puissances héréditaires, que l'individuelle. Mais encore faudrait-il pour que son calcul soutint l'examen, que les puissances héréditaires en présence fussent nécessairement toujours égales chez les sujets accouplés. On sait bien que, même selon lui, il n'en est pas ainsi. Il ne peut pas être contesté, dit-il, que dans certaines circonstances favorables la marche de l'amélioration est très accélérée, et qu'après peu de générations, le produit croisé ne diffère que peu du pur sang. Gela dépend naturellement tout à fait de l'individualité du pur sang employé au perfectionnement.
Que signifient alors les calculs que nous venons de voir, calculs encore compliqués par d'autres combinaisons, dans lesquelles intervient, à un moment donné, un père croisé à la place du père de pur sang?
Nous retrouverons ces combinaisons à propos de la théorie du métissage. Poursuivons ce qui concerne celle du croisement.
Settegast considère que toutes les observations concordent pour
établir que la fraction de sang hétérogène qui, à la dixième génération, reste encore dans l'individu issu de croisement doit être regardée comme à peu près sans importance pour la pratique de la production, et quelle ne se fait guère remarquer ni dans les formes, ni dans les qualités. Lorsque, dit-il, le pur sang (To/lbhd), et la pureté de race (Reinblut) étaient des notions identiques, on considérait comme impossible d'atteindre au pur sang par la plus longue suite de générations dans la voie de l'ennoblissement, quelque prolongée que fut la reproduction, théoriquement, il restait toujours une trace d'impureté. Mais, maintenant que pour nous, ces notions sont différentes, l'expérience nous a appris que nous sommes en état par le croisement continu d'éliminer le sang mélangé à une race aussi complètement que cela est nécessaire pour le but pratique.
Tel n'est point l'avis du théoricien français du croisement, dont l'auteur allemand a sur tous les autres points, adopté la doctrine. Il n'admet pas que la pureté du sang, ou plu lot le pur sang, comme il le définit, puisse jamais se rétablir, et il l'explique par une comparaison. « Si, dit-il, l'on introduit une goutte d'eau dans un vase rempli d'une autre liqueur, de vin par exemple, soit une bouteille, si grande qu'on la suppose d'ailleurs, est-ce qu'il suffirait de transvaser ensuite le liquide pour obtenir que la goutte d'eau s'en échappe et que le vin redevienne complètement pur? Non, sans doute; l'étrangère aurait altéré la pureté de la liqueur à tout jamais. »
Non, assurément, cela ne suffirait point dans le cas donné. Mais on est en droit de demander ce que véritablement, il peut y avoir de commun entre ce cas et celui du phénomène de la reproduction des animaux. Toutefois, sans sortir de ce cas, supposons qu'il existe un réactif capable de précipiter la goutte d'eau ajoutée au vin et de l'en séparer ainsi, en combinaison avec lui, soit par décantation, soit par filtration. Est-ce que le vin ne sera pas, après cela, redevenu pur? Eh bien! dans la physiologie de la reproduction, la supposition n'est point gratuite. Nous savons que, dans de certaines conditions, l'un des modes de l'hérédité, l'atavisme fait élection des caractères purs de l'espèce et élimine tout ce qui leur est étranger (Sanson).
Ces conditions nous sont connues ; nous les avons étudiées ailleurs ' ;