‹ Le démon de l'argentChapitre 1 sur 2 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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Les brumes de la nuit flottent encore^ comme un voile argenté, dans les profondeurs des bois. Mai bientôt un splendide soleil de mai élève au-dessus de ia forêt son disque éblouissant et verse ses rayons sur la nature endormie, comme pour la rappeler à la vie et à la joie... La lumière est douce et caressante; elle colore d'une changeante teinte d'or la cime des arbres ; elle ouvre par ses baisers le calice des fleurs et s'épanche comme un torrent de perles scintillantes sur les humbles brins d'herbe qui, encore assoupis, se baignent dans la rosée du matin... Le rossignol gazouille les dernières notes de sa chanson sous le feuillage silencieux; l'alouette monte vers ^e ciel et laisse tomber de son puissant gosier une mélodieuse pluie de sona ; cent voix retentissent dans les buissons, dans les haies, et chantent au Seigneur un cantique de reconnaissance. L'aîr est chargé des effluves parfumées des fleurs; la douce lumière du matin jetie sur

tous les objets son magique et virginal éclat; les arbres déploient leurs feuilles délicates; les insectes reprennent leur vie errante et sans repos ; le chant des oiseaux s'élève de plus en plus. Tout est régénéré, tout semble animé par la joie et Tespérance, tout s'écrie : a Salut ! salut ! ô printemps bien-aimé, jeunesse de la nature, sourire de la divinité !... »

Seul, rhomme reste insensible aux beautés nouvelles qui viennent parer sa demeure terrestre. Tandis que les animaux, les plantes — tous les êtres animés ou inanimés, s'épanouissent joyeusement sous le soleil du matin, lui, plongé dans un lourd sommeil, sans conscience de lui-même, ne sortira de cette léthargie qui ressemble à la mort, que lorsque l'œuvre mystérieuse et splendide de la nature sera accomplie.

C'est un triste aveu à faire pour notre espèce, mais il y a des gens dont la vie a été longue, et qui pourtant meurent sans avoir une seule fois contemplé le lever d'un beau jour.

Assurément il en est beaucoup aussi qui s'éveillent aux premières lueurs du matin, mais c'est la nécessité ou le désir d'un gain matériel qui les chasse du lit. Distraits et inattentifs, ils s'en vont la tête penchée sous les soucis ouïes chagrins; soit que le ciel se teigne des couleurs de l'arc-en-ciel, ou que le soleil épanche sur la nature ses magiques splendeurs, il fait toujours sombre dans le cœur de ces infortunés qu'un éternel labeur inquiète ou attriste, et un nuage gris voile sans cesse leur regard.

Ainsi en était-il de M. Kemenaer qui, depuis plus

l'argent. j

d'une heure déjà, dans son spacieux jardin, était assis sur un banc, à Toiiibre d'un grand accacia, les bras croisés sur sa poitrine et plongé dans une profonde préoccupation. Il n'était pas venu là pour jouir des beautés de la nature qui s'éveille ; car, adossé à un massif de seringats, il tournait le dos à l'orient, et son regard immobile était fixé devant lui sur le sable du chemin.

M. Kemenaer n'avait que quarante-cinq ans, et pourtant ses cheveux étaient déjà gris, son front ridé, son regard éteint. Vraisemblablement il avait passé sa vie au milieu des soucis matériels, ou peut-être sa tête était-elle courbée sous le poids d'incessantes adversités.

Quoi qu'il en fut, en apparence du moins il n'avait pas le droit de se plaindre de son sort sur la terre ; car sa demeure, qui touchait au vaste jardin dont nous venons de parler, était une des maisons les plus remarquables d'un des faubourgs d'une grande ville, et tout ce qui Tentourait, les plantations soignées, les arbustes rares, les fleurs recherchées ainsi que les belles statues qui se détachaient sur les massifs, tout, disons-nous, accusait, sinon l'opulence, du moins une aisance peu 3ommune.

Qu'importait à cet homme plein de soucis que les rayons du matin annonçassent une magnifique journée de printemps? Quelle joyeuse influence pouvait avoir sur lui le doux chant des oiseaux? Qu'importait à sa poitrine oppressée que l'air fijt chargé ou non de senteurs parfumées?

Absorbé par un pénible labeur du cerveau, il se baissait de plus en plus vers le sol, écrivait du doigt

des chiffres sur le sable et murinurait enlui-même les mots de capital et d'intérêts^ de rentes et d'argent...

Comme si d'involontaires pensées d'un autre ordre le troublaient dans ses calculs, il releva la tête et détourna son attention des chiffres qu'il avait tracés.

Pendant quelques instants,, son regard resta fixé dans le vague avec une anxiété croissante ; son visage blême sembla pâlir encore davantage; toute son attitude attestait une inquiétude secrète , comme si un coup douloureux l'eût frappé; ses poings se crispèrent avec désespoir et ses dents serrées grincèrent convulsivement. Pourtant une profonde solitude régnait autour de lui : rien ne pouvait Teffrayer ni l'inquiéter, sinon les sombres préoccupations d'un cœur tourmenté ou peut-être la voix accusatrice de la conscience.

Mais bientôt il parut secouer courageusement ses tristes réflexions et se dit à lui-même d'un ton de plaisanterie :

— Je suis fou! Pourquoi ne puis-je me mettre comme les autres au-dessus de vulgaires appréhensions? Étais-je donc trop simple, trop sot ou trop bon pour me lancer aussi dans la mêlée à la conquête de l'argent ? Chacun a soîf d'argent, chacun respecte l'argent, chacun jouit de l'argent; mais personne ne demande d'où il vient. Ne vois-je pas l'heureux banqueroutiet étaler en spectacle son luxe impudent et du haut de sa voiture éclabousser les victimes mêmes de sa mauvaise foi ? Le rusé boursier qui, en répandant de faux bruits, fait monter et descendre les fonds pu-

LE DÉMO> DE l'aRGE!». S

bfics et accumule ainsi des monceaux d'or, n'est-il pas vénéré comme le dieu de la spéculation ? Le marchand qui falsifie ses denrées, le négociant qui par des moyens frauduleux fait hausser le prix du marché, les directeurs d'une société financière qui en déprécient les actions pour les acheter sous iiîain à vil prix, tous ces gens-là ne sont-ib pas universellement respectés, vantés, considérés? et ne jouissentils pas paisiblement des fruits de leur intelligente habileté ? Moi seul, je me rongerais le cœur pour avoir commis une unique imprudence, pour avoir eu recours à des moyens qu'on trouve déshonorants parce que la loi les interdit? Mais qui peut en fournir la preuve ? L'écrit que j'ayais si étourdiment laissé entre les mains de M. Robyn est anéanti depuis longtemps. Le feu a dévoré ce sujet de crainte et d'inquiétude. Ne suis-je pas riche? Que puis-je désirer de plus? La tranquillité de l'âme? On peut se la donner soi-même. Allons, allons, l'anxiété qui me poursuit est sans fondement. Robyn ne vivra plus longtemps; avec lui descendra dans la tombe l'unique témoin de mon imprudente action... Et si Monck en savait quelque chose? Mais le père Robyn est trop fin pour confier son honneur et sa sécurité à un aussi madré renard... Je n'ai rien à craindre.

Cn sourire éclaira sa phyâonomie pendant on instant; mais peu à peu il retomba dans ses réflexions et fixa les yeox sur le sol. Son \isage reprit sa première expresskm triste^ froide^ anxieuse; on eût dit la statue da sood ou du remords.

Tandis que M. Kemenaer était assis sur le baDc, la porto de la maison s'ouvrit, et une jeune fille s'élança dans le jardin.

Elle s'avança d'un pas vif et léger, s'approcha des premiers massifs de fleurs et promena autour d'elle un regard plein de bonheur et d'admiration. La flamme d'une douce et poétique émotion rayonnait dans se yeux; un cliarmant sourire se jouait sur ses lèvres, et elle aspirait avec tant d'avidité l'air frais du matin que son sein se soulevait et s'abaissait visiblement... Mais à peine eut-elle ressenti l'impression de ce beau jour qu'elle leva vers le ciel son regard enthousiasmé, joignit les mains, et s'unissant de cœur à tout ce qui l'entourait, elle adressa à Dieu une fervente prière de reconnaissance.

Laura Kemenaer comptait dix-huit printemps. Sa taille était svelte et bien prise, sa physionomie belle et douce. Toutefois, sa beauté ne consistait pas dans cette régularité sans expression qu'on a coutume de regarder comme la perfection physique chez la femme. Non, son front eût pu être plus élevé ; certaines lignes de la bouche trahissaient trop de sensibilité ei de penchant à l'exaltation ; son nez légèrement recourbé était peut-être trop accusé, mais son front avait une blancheur dont la pureté ne le cédait en rien à celle du lis, et puis ses joues étaient si fraîches et si roses, ses yeux d'un bleu si céleste, son sourire si doux et si plein de vie !

La gracieuse majesté de son attitude, sa toilette à là fois simple et riche, et par-dessus tout, le parfum

(l'exquise distinction qui émanait de ses moindres mouvements, de son moindre regard, tout attestait que la jeune fille ne devait pas moins à l'éducation qu'à la nature, et qu'elle possédait le double don du sentiment et de la grâce, de l'esprit et des manières.

Quand sa prière fut achevée, elle tourna de nouveau les yeux vers l'orient ; son regard se baigna dans les flots de lumière, et, pendant quelques instants, elle prêta l'oreille aux chansons des oiseaux. Un sourire d'indicible bonheur illuminait ses traits, tandis qu'elle caressait et embrassait d'un coup d'oeil ravi tout ce qui autour d'elle annonçait le réveil de la vie. Tout à coup elle parut saisie d'un sentiment de tristesse : l'œil fixé au loin vers un massif de seringats, elle murmura :

— Mon père ! Toujours les yeux baissés vers la terre, toujours courbé sous le poids des soucis et de l'inquiétude. Quel motif peut lui faire chercher sans cesse l'isolement ? Je n'ose le lui demander, je l'attristerais encore. Oh ! l'argent ! ce malheureux argent !

En disant ces mots, elle s'avança dans le sentier pour rejoindre son père ; mais, avant qu'elle eût atteint le massif de seringats, son approche avait arraché M. Kemenaer à ses méditations. Un changement complet s'opéra en lui ; il quitta le banc, redressa la tête, se leva et alla avec un calme sourire au devant de sa fille. En ce moment, sa démarche était noble et imposante, s>on regard affectueux, son allure dégagée et pleine de distinction ; tout en lui révélait un homme laccoutumé à vivre dans le meilleur monde. Quand sâ

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fille lui jeta les bras autour du cou^ il la baisa sur le front en disant :

— C'est ce beau soleil de mai qui t'attire de si bonne heure au jardin^ n'cst-il pas vrai, ma bonne Laura ? Tu vas sans doute passer toute la journée au milieu de les fleurs à songer et à rêver ? Tu as raison, Laura ; le miel qui parfume les bords du calice de la vie est si doux !... Viens, promenons-nous ensemble ; ta joie simple et naïve me rappelle ta mère : elle aussi, dans sa candeur d'enfant, ne voyait que le beau côté du monde...

— Mon père, vous êtes triste ! dit la jeune fille d'une voix caressante. Dites-moi ce qui vous chagrine ; je vous consolerai.

— Triste, moi ? tu te trompes, Laura.

— Vous étiez tout à l'heure si songeur et si absorbé sur le banc.

— Ah, ah ! innocente enfant, tu t'imagines donc que l'homme en ce monde ne doit pas réfléchir ? — Je suis de bonne humeur ; le beau temps me donne comme un retour des sentiments de la jeunesse. Ecoute comme les oiseaux chantent, regarde la jeune verdure qui se déploie, vois les fleurs briller sous les rayons du soleil. Qui pourrait rester insensible au milieu de cette fraîche et souriante nature ?

Ces paroles et le ton dont elles étaient prononcées emblèrent réjouir Laura. Sa pensée prit une autre iircction.

— Mon père, s'écria-t-elle, siBerthold était ici, quel beau poëme il ferait ! Mais il habite la ville, et quand

LE DEMON DE L ARGENT. f

le soleil éclaire la maison de M. Robyn, il est déjà bien haut dans le ciel.

— Tu crois^ Laura, qu'il faut qu'un poète voie les choses pour les décrire sur ce ton exagéré qu'on appelle de rame et du sentiment?

— En effet, mon père, c'est singulier : Berthold n'habite pas la campagne, et pourtant il chante la nature, et décrit ses magnificences avec des couleurs si brillantes et si vraies ! On dirait que tout ce que j'admire ici a servi de thème à ses vers expressifs. Peut-être tout a-t-il son reflet dans l'âme du poëte ? Il sait sans doute, par l'inspiration seule, des choses que rien ni personne ne lui a apprises ?

— Naïve enfant, le poète met son imagination à la place des réalités, et, s'il lui convient de créer un monde fictif, ses vers plairont aux cœurs sans expérience comme le prisme de cristal séduit l'œil par le rayonnement de ses mille facettes.

— C'est beau d'être poëte, n'est-ce pas, mon . père ?

— C'est une distraction, un plaisir comme un autre, une fantaisie de jeunesse. Moi aussi, avant de connaître la vie réelle, j'ai fait des vers. Qui n'en fait pas, quand il voit, avec des yeux de vingt ans, les éblouissants dehors du monde ! Berthold sera très-riche un jour ; qu'il s'amuse pendant quelque temps encore à faire des vers, il n'y a pas de mal. Ce goût-là passera.

— Vous croyez? mon père.

— C'est certain ; — un homme riche ne fait pas de fers.

Laura appuya son bras sur Tépaule de son père, et dit avec un sourire de triomphe :

— Non^ non., vous vous trompez, mon père ; Derthold deviendra un grand poëte; son nom sera un nom glorieux, et il continuera à aimer avecla même ardeur tout ce qu'il y a de bon et de beau en ce monde.

— Tu crois cela, parce que tu le désires.

— Dois-je vous dire une chose, mon père ? Mais il ne faut pas laisser voir en présence de Berthold que vous le sachiez...

— Eh bien?

— Berthold fait imprimer ses poésies. Ah ! qu'i. sera beau le livre où il a épanché les généreuses émotons de sa belle âme !

Un nuage de mécontentement voila la physionomie de M. Kemanaer.

— Berthold fait imprimer un livre ? murmura-t-il, le front plissé. Son nom y sera-t-il ?

— Sans doute, mon père, en grandes lettres : Berthold Robyn ! J'en ai vu la première page. Il me semble qu'un homme est grandi de moitié quand son nom se trouve en tête d'une œuvre de l'esprit !

M. Kemanaer hocha la tête en réfléchissant^ mais il maîtrisa bientôt son mécontentement.

— Bah ! dit-il, on pardonne plus d'une folie à un jeune homme. Berthold n'attendra peut-être pas longtemps pour déplorer son imprudente action ; car la raillerie, l'envie

— Mais, mon père, dit Laure en l'interrompant, je ne comprends pas le monde. Berthold craint aussi ;

LE DEMON DE L'ARGENT. Il

il tremble comme si Tappantion de son livre devait être pour lui une source de chagrins. Qui le persécuterait ? Est-ce un crime que de chanter les œuvres de Dieu, et d'exprimer, par les plus belles formes du langage, les plus pures émotions de Tâme humaine ? Un beau poëme n'élève-t-il pas notre esprit aux plu» nobles sentiments? Ne remplit- il pas notre cœur de reconnaissance, et n'agrandit-il pas le bonheur de vivre en nous révélant la dignité de notre nature ? Pourquoi

donc haïrait-on le poëte? Que voyez-vous ? Ah !

Monck qui vient là-bas dans le sentier... Je ne sais ce que j'éprouve en présence de cet homme; quand je le voisj je frissonne malgré moi. Vous aimez mieux aussi que je m'éloigne, n'est-ce pas? mon père.

— Voilà comme tu te trompes sur le compte des hommes, ditM. Kemenaer quiavaitdéjà compriméson trouble. L'arrivée de Monck me réjouit; je l'attendais ; il doit m'apporter une nouvelle importante. Vois-tu, Laura, Monck n'est pas un poëte ; c'est un homme positif, fin, intelligent, habile. Son art, à lui, consiste à faire produire de l'argent à l'argent..., et si cet art ne donne pas la gloire, il donne la richesse, la considération et la puissance. Il est naïf dans son genre, It pauvre Monck ; par attachement pour M. Robyn, sor vieux maître, par habitude peut-être, il reste clerc ; mais sois sûre qu'il est assez habile et assez retors pour gagner des millions.

Laura pensait autrement. Sa physionomie piît une expression de fierté glaciale, lorsqu'elle vit le clerc de M. Robyn s'approcher dans le sentier.

la ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

Monck était un homme de moyenne taille, et pouvait avoir atteint Tâge de quarante ans. Ce qui, au premier aspect, donnait à son visage un air étrange, c'était l'absence de sourcils et de cils. Du reste il n'y avait rien de particulier dans sa physionomie, sauf peut-être l'éternel sourire qui semblait stéréotypé sur ses lèvres minces, et le rayon caressant et doucereux qui brillait dans ses yeux à demi fermés. Au fond, ses traits n'avaient pas de cachet déterminé ; ils ne disaient rien et no laissaient rien deviner qu'un homme ordinaire, trop humble ou trop simple pour vouloir ou pouvoir tromper quelqu'un. Son costume s'accordait parfaitement avec sa physionomie ; une longue redingote, négligemment portée, pendait pour ainsi dire jusque sur ses talons ; depuis longtemps son chapeau n'était plus neuf, mais sa cravate et son linge étaient d'une blancheur de neige.

Il s'approcha de Laura avec force salutations et en disant d'un ton plein d'humilité :

— Pardonnez-moi, je vous prie, ma bonne demoiselle Kemenaer, d'oser venir vous troubler ici dans la contemplation de la belle nature. Je vous supplie cent fois de m'excuser... Si M. Kemenaer veut bien m'accorder un instant, un tout petit instant, vous serez délivrée sur-le-champ de ma présence importune.

— Faites, Monsieur, faites vos affaires, répondit Laura avec une froide politesse. Vous n'avez nullement besoin de me demander excuse.

Monck sourit et s'inclina devant la jeune fille avec un murmure de reconnaissance, comme si, dans sa

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simplicité, il eût pris le regard sévère de Laura et ses brèves paroles pour une preuve de bienveillance à son égard.

M. Kemenaer s'était levé.

— Venez, mon bon Monck, dit-il d'un ton trèsaffable. Faisons un tour de promenade. Quelles nou velles y a-t-il ?

— De bonnes, de très-bonnes nouvelles.

— Oh ! vous êtes la perle des hommes... Laura, attends-moi... je reviens dans un instant.

— Deux mots, un tout petit instant seulement. Mademoiselle, répéta Monck, avec son sourire étrange et câlin.

Les deux hommes s'éloignèrent d'une trentaine Je pas et s'arrêtèrent derrière un buisson en s'entretenant à voix basse.

Laura s'assit sur le banc, pencha la tête et fixa les yeux sur le sol. Pendant un instant, elle songea à la rampante obséquiosité de Monck et à l'amitié que son père semblait porter au clerc de Robyn. Puis elle chassa de son esprit cette déplaisante image, et, reprenant sa méditation précédente, elle murmura :

— Je n'y comprends rien. Quand mon père parle à ses connaissances de Berthold et leur dit qu'il sera un jour très-riche, toutes les physionomies prennent une expression d'approbation et de respect ; mais, s'il le qualifie de poète et dit qu'il fait des vers, tous haussent les épaules et un sourire railleur contracte leurs lèvres. Cependant ils prisent l'art très-haut et mettent même leur orgueil à en parler avec admiration. Pourquoi

donc Tartiste semble-t-il un objet de pitié ou de dédain ? C'est étrange ! Le chant les séduit... et ils délestent le noble instrument d'où il s'échappe.

Elle fut soudain arrachée à sa rêverie par la voix de Monck, qui, passant devant elle avec d'interminables salutations, lui disait :

— Je vous souhaite le bonjour, mademoiselle Laura; vous voyez que je n'ai pas abusé de votre bonté ; excusez-moi, pourtant, je vous en prie... Votre serviteur... votre humble serviteur !

Il était déjà loin, qu'il se retournait encore pour prononcer ces derniers mots.

M. Kemenaer s'approcha de sa fille avec un sourire rayonnant, et en se frottant les mains d'un air de satisfaction.

— Ah ! vous êtes content, mon père ? C'est donc vrai ce que disait Monck ? Il vous apportait, en effet, de bonnes nouvelles?

— Oui, de bonnes, d'excellentes nouvelles. Je suis enchanté.

— Ah ! j'en remercie Dieu. Faites-moi partager votre joie, mon père : qu'est-ce que Monck vous a appris ?

— Laura, j'ai gagné dix mille francs ! Dix mille francs en un jour! C'est bien beau, n'est-ce pas?

— C'est beau, puisque cela vous réjouit, répondit la jeune fille avec froideur.

— Tu n'aimes pas l'argent, Laura ; tu y attache peu de prix... C'est naturel, tu ne sais pas encore ce qu'il coûte.

— Je Taimerais peut-être, répondit-elle, s'il ne vou^ accablait pas si souvent de soucis et de chagrins...

— Parlons d'autre chose, dit M. Kemenaer en ii)terrompant sa fille. Que me demandais-tu quani: Monck est venu troubler notre entretien? Ah ! je m'en souviens : tu demandais pourquoi l'on n'estime pas davantage les artistes ?

— Pourquoi le monde semble haïr le poëte.

— Le mot est un peu fort. Si le poëte est haï, c'es'c, selon toute probabilité, par ses collègues les autres poètes. Mais ce n'est pas là que se trouve l'explication de l'énigme. Il y a dans la société deux puissances qui se disputent la souveraineté du monde, l'argent et l'intelligence ; mais le pouvoir de l'argent est si grand, si irrésistible que l'intelligence en est réduite à se faire volontairement son esclave, sinon elle meurt infailliblement de faim ou de désespoir. L'art est la forme h; plus orgueilleuse que revête l'intelligence; sous cette forme, celle-ci refuse de rendre hommage au pouvoir de l'argent, et l'argent se venge. Rien n'est plus naturel. — N'as-tu pas vu hier soir par quel sourire de pitié on a accueilli mes paroles quand j'ai dit que Berthold fait des vers? Mes amis sont gens d'expérience; ils savent que toute la raison de l'homme, toute sa sensibilité, toutes ses forces sont encore insuffisantes à lui assurer sur la terre un sort supportable. Aussi n'at tachent-ils de prix qu'aux choses qui portent fruit, qu. sont pour nous la source d'avantages palpables et nous prêtent un secours efficace pour nous tirer des pénibles difficultés de la vie. Le mot artiste leur fait pitié.

Ils ne conçoivent pas qu'un homme qui semble doué d'éminentes facultés, puisse être assez inconsidéré pour ne pas appliquer ces facultés à gagner de l'argent, et, comme un mendiant orgueilleux, se targue d'être plus noble et plus grand que qui que ce soit, tandis que pour ne pas mourir à la peine, il est contraint de venir frapper à la porte de l'argent et d'y demander l'aumône. . . Il ne faut pas que ces vérités t'attristent, Laura ; Berthold est une exception ; une grande fortune l'attend ; il fait des vers, c'est vrai, mais ce n'est pourtant pas un poëte comme on l'entend d'ordinaire.

— Quel monde froid et insensible vous me montrezla, mon père ? Vos amis se trompent. L'homme n'a-t-il pas une âme qui doit vivre aussi? Outre les besoins matériels, ne sent-il pas un instinct qui le pousse vers les émotions plus élevées, vers un but plus haut que l'amour de la matière et de l'argent?

Un sourire plissa les lèvres du père, et il allait répondre quand un vieux domestique parut dans le sentier.

— Qu'est-ce que Pierre a à nous dire? demanda M. Kemenaer.

— Si monsieur veut déjeuner..., dit un domestique.

— Déjà? Nous avons le temps; tout à l'heure !

— C'est bien. Monsieur ; mais je dois dire à mademoiselle que maître Conrad est au salon depuis ur quart d'heure déjà. Il me dit que c'est mademoiselle qui l'a fait venir de si bonne heure aujourd'hui.

— Bon, bon, il peut attendre ; il est payé pour cela^ grommela Kemenaer.

— Non pas, Pierre^ dit Laura; priez maître Conrad de m'excuser, et de vouloir bien venir au jardin.

Et prenant la main de son père, elle lui dit d'une voix pleine de prière :

— Je vous en prie, mon père, allons déjeuner. J'ai prié maître Conrad de me donner une leçon de bonne heure aujourd'hui. Berthold a fait une belle chanson de Mai sur un thème de Mendelsohn, et maître Conrad doit me l'apporter.

— Allons, puisque tu le désires, répondit M. Kemenaer, en avançant dans le sentier. Je ne sais, Laura, pourquoi tu tiens tant à ce Conrad. C'est peut-être parce que Berthold lui témoigne de l'affection? On s'est déjà plaint à moi de cette intimité. Berthold est destiné à être riche un jour et à vivre dans le grand monde. Il n'est pas du tout convenable qu'il coure les rues au bras d'un homme que le besoin contraint à mendier des leçons de piano, et qui, de plus, joue du violon dans les églises.

— Mais, mon père, maître Conrad est un artiste Dlein de talent, un homme de sentiment et d'intelligence.

— Je le sais, Laura : il est, si tu le veux, moaeste, poli, intelligent, très-habile dans son art, connaissant parfaitement le monde, mais enfin, ce n'est jamais qu'un musicien! On peut chez soi se montrer affable envers de pareilles gens; mais daas la rue, on les salue avec un sourire protecteur et Ton passe. La bonne renommée de Berthold souffre dans le grand monde de ce qu'on le voit hanter ces hommes qui font de

Tart un gagne-pain, comme s'il s'estimait leur égal. El faut le lui dire : plus tard^ ces gens lui seront à charge. On viendra lui rappeler les relations d'autrefois et l'assaillir de demandes d'argent. Or, bien loin de payer un intérêt convenable, ces gaillards-là ne rendent même pas le capital. Et puis, vois-tu, le proverbe a raison : « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. »

En ce moment, maître Conrad apparut au détour d'un massif et s'avança vers nos deux interlocuteurs.

Il pouvait avoir environ trente-cinq ans, bien que son visage pâle et maladif et son dos légèrement voûté lui donnassent en apparence au moins dix ans de plus. Tout en lui, physionomie et allure, avait quelque chose de réservé et de doux, de modeste et de distingué à la fois. Ses vêtements étaient en parfaite harmonie avec le rôle de professeur de piano qu'il venait remplir chez M. Kemenaer. Il portait un habit noir, un gilet blanc et des gants jaunes dont la fraîcheur était quelque peu fanée. Son chapeau et son habit avaient eu bien souvent affaire à la brosse, comme le témoignaient les bords usés de l'un, les coutures blanchies de l'autre.

Tout dans la personne de maître Conrad, accusait l'humilité de sa condition, et trahissait même un cer tain abattement moral; seulement son regard avait parfois un rayonnement étrange, comme si ce corps 3hétif et débile eût recelé une âme ardente et en proie i 1 d'intimes souffrances.

Du plus loin qu'il put, il se découvrit et s'approcha, le chapeau à la main, du père de Laura,

LE DÉMOW DE EMARGENT. 19

Celui-ci alla au-devant du musicien, le salua avec affabilité, lui prit même la main du bout des doigts, et lui dit d'un ton très-familier, mais en même temps plein de protection :

— Maître Conrad, vous ne prendrez pas en mauvaise part, n'est-ce pas, qu'on vous ait fait attendre un peu? Je vous en demande mille excuses... Comptez un cachet de plus.

— Vous êtes bien bon, trop bon, monsieur Kemenaer, répondit Conrad. Si je suis venu mal à propos ou si je trouble votre promenade du matin, permettezmoi de me retirer. Je reviendrai, plusieurs fois, s'il le faut, mais, je vous le demande en grâce» ne me parlez pas d'un second cachet.

— En vérité! Avez-vous donc trop d'argent?

— Oh! non. Monsieur; mais je suis si heureux de pouvoir vous montrer combien je me sens honoré de votre bienveillance...

Kemenaer frappa sur l'épaule du musicien et s'écria avec satisfaction :

— Vraiment, maître, il y a de l'étoffe en vous; j'ai depuis longtemps l'idée que vous valez plus que vc*us ne le laissez voir. Je crois que vous feriez un fameux gaillard, si seulement vous étiez venu au monde avec une couple de centaines de mille francs.

Cette plaisanterie sembla déplaire à l'artiste ; tou son corps frémit sous la main qui pesait sur son épaule, et son œil lança un éclair que fort heureusement Kemenaer ne remarqua pas.

Laura tira Conrad de cette humiliante situation. Elle

passa son bras sous le sien et dit d'une voix caressante :

— Maître Conrad, mon père veut rire... Avez-voua apporté la chanson de Mai? Oui! c'est ce rouleau! Voyons donc! Que vous êtes bon ! maître Conrad. J6 rous remercie d'être venu si tôt. Allons au piano. V ous chanterez bien la seconde partie, n'est-ce pas 1 C'est pour ténor : vous avez une voix de baryton...

— Je n'ai pas de voix du tout. Vous le savez bien, Mademoiselle, balbutia le musicien.

— Vous ferez de votre mieux ; c'est seulement pour que je sois prête quand Berthold viendra.

— Ah ! mademoiselle Laura, répondit Conrad, que pourrait-on vous refuser ?

— A la bonne heure; je vous remercie de votre complaisance. Allons donc. Vous permettez, mon père, que nous allions nous mettre au piano.

— Et le déjeuner, Laura ? Je ne suis guère disposé à l'attendre pendant une heure.

— C'est vrai, je l'avais oublié. Mais si maître Conrad déjeunait avec nous ?

Un sourire contraint parut sur le visage du père, qui dit du ton le plus affable :

— J'allais justement prier maître Conrad de le faire. Vous me fei;ez plaisir, maître ; acceptez !

Et se tournant vers une servante, il lui dit d'un ton impératif et avec un regard sévère :

— Anna, si quelqu'un vient pour me parler, qui que ce soit, vous ne l'introduirez pas dans la salle à manger. Personne ! pas même Monck, entendez-vous ?

Le musicien comnrit la signification et le but de cet

ordre, car il connaissait depuis longtemps le caractère de M. Kemenaer. Il détourna de nouveau la tête pour dissimuler ce qui se passait dans son âme ; mais Laura lui prit la main^ Tattira près de la table, et s'écria avec l'accent d'une franche gaieté :

— Asseyez-vous là, à côté de moi, maître Conrad. Vous êtes un excellent homme; je ne sais comment cela se fait, mais je suis toujours joyeuse quand je vous vois.

L'artiste prit la place que Laura lui indiquait si gracieusement, mais il recula insensiblement sa chaise, comme s'il voulait montrer par sa contenance qu'il n'oubliait pas la distance qui le séparait de son opulent convive.

Pendant quelque temps, M. Kemenaer parla d'un ton dégagé et indifférent du dernier concert donné au théâtre, des tableaux de l'exposition et de certain livre qui avait alors beaucoup de succès dans le monde, quoique l'immoralité y fût poussée jusqu'au cynisme.

Conrad répondait peu ; la témérité et l'étourderie inconsidérée des jugements du père de Laura blessaient son cœur d'artiste ; mais, par politesse, il comprimait son mécontentement et hochait silencieusement la tête.

En ce moment la sonnette du corridor retentit avec îorce.

Pendant que la servante allait ouvrir la porte, M. Kemenaer prêta l'oreille et appuya la main sur la table comme tout prêt à se lever. Il entendit bientôt des pas d'homme retentir dans le vestibule, et quitta

la salle à manger pour ne pas être surpris en compagnie du musicien.

Mais il rentra sur-le-champ, et ouvrant la porte devant un jeune homme, il dit gaiement :

— Soyez le bienvenu, Berthold ; vous serez heureux de trouver ici maître Conrad ; il est, pour ainsi dire, votre ami. Qu'avez-vous là sous le bras ? Des livres? Ne craignez-vous pas qu'on vous prenne pour un étudiant ou pour un relieur?

Mais Berthold ne prit pas garde à cette plaisanterie. La rougeur de Témotion sur la joue, il alla à Laura, qui s'était levée vivement et avait salué son arrivée par un cri de joie.

— Mademoiselle, balbutia-t-il, voici la première production de mon humble muse, éclose sous votre regard; ne soyez pas trop sévère pour mes pauvres vers... Monsieur Kemenaer, daignez aussi accepter un exemplaire de mon recueil, non à cause de sa valeur, mais comme une faible preuve de mon profond respect pour vous... Et toi aussi, Conrad. Je destinais ce volume à mon oncle, mais j'en prendrai un autre chez mon imprimeur.

Tandis que Berthold tremblant semblait épier Teffel produit par l'apparition de son livre sur chacun des assistants, ceux-ci étaient occupés à feuilleter ses poésies. M. Kemenaer souriait en lisant les titres et .ïmrmurait : Enthousiasme, — Chanson du printemps^ — Hymme au Créateui', — Au rossignol..,

Laura tournait rapidemfînt les feuillets, comme si elle eut cherché dans le volume des pièces qui lui

fussent inconnues, et elle en trouva une, en effet, sur laquelle se fixèrent ses yeux ravis. Ce morceau avait pour titre : A elle.

Le regard du musicien brillait d'un feu inaccoutumé ; sans doute il avait rencontré quelque poëme qui lui plaisait tout particulièrement, car ses lèvres s'agitaient et il gesticulait de la main comme s'il eût en luimême déclamé les vers.

Berthold était un beau jeune homme aux traits fortement dessinés. Son visage, un peu pâle, avait un remarquable caractère de noblesse. Sous son front élevé brillaient deux yeux noirs, à la fois doux et ardents ; naturellement souriante, sa bouche, ombragée par une moustache naissante, prenait parfois une expression plus grave, et ses épais sourcils se contractaient, indice de pensées sérieuses, tandis qu'il contemplait tour à tour Laura et son père.

Sa mise, sa contenance et jusqu'à son sourire calme, tout en lui trahissait une grâce facile et douce, en même temps qu'une fierté contenue ; on reconnaissait au premier coup d'œil qu^à la bonté native de son cœur ce jeune homme joignait la distinction des manières et la délicate urbanité du grande monde.

— Mon père, mon père, écoutez quels beaux vers, s'écria Laura en se levant, le livre à la main. Quels beaux vers et quelles sublimes pensées !

Et d'une voix enthousiaste, elle lut :

a La nature a donné à l'aiglon une aile puissante pour fendre les nuages ; elle a donné au printemps, ieunesse épanouie de l'année, le rossignol poa*

chanter Thymne du malin ; elle a donné aux granas artistes le pinceau pour ravir d'admiration les âmes éprises du beau ; elle m'a mis, à moi, la harpe à la main, pour célébrer les gloires de la patrie. »

— Un mot, Laura, s'il te plaît ! interrompit M. Kemenaer, qui n'avait pas écouté et qui fixait les yeux sur le livre avec une sorte de colère. Berthold, que signifie cette pièce qui commence à la page cinquante? Sur qui avez-vous fait ces vers?

— Sur personne, répondit Berthold surpris. Laura avait cherché sur-le-champ la page indiquée

et se mit à lire, à demi voix et avec attention, le commencement de la pièce qui avait pour titre :

l'usurier.

« Dans ce palais de marbre, que le regard contemple avec admiration, habitent le luxe et l'opulence, mais non pas le bonheur. Là, rôde une ombre humaine, un squelette vivant, dont le front blême est marqué du sceau du crime, et qui cherche en vain dans la richesse le repos qui le fuit. »

Un secret effroi parut s'emparer de Laura, quand ce dernier vers s'échappa de ses lèvres. Elle se tut et pencha la tête.

M. Kemenaer pénétra la cause de l'émotion de sa fille ; il fit un effort extraordinaire pour dissimuler sa colère, et dit d'un ton affable :

— Eh bien ! continue donc, Laura. Le sujet est étrange pour un jeune poëte qui ne connaît pas encore

Lli: DÉMON DE l'ARGEM. 25

le monde; mais les vers néanmoins sont beaux et bien sentis... Voyons, je vais lire moi-même.

Demi-souriant et en apparence impassible, M. Kemenaer reprit la lecture interrompue. Quand les expressions du poème lui paraissaient fortes, il donnait même un accent plus énergique à sa diction.

« Là rôde une ombre humaine, un squelette vivant, dont le front blême est marqué du sceau du crime, et qui cherche vainement dans la richesse le repos qui le fuit. Le matin, il quitte sa couche, épuisé, sans forces, et durant la journée, aucun travail ne le réclame, aucune occupation n'abrège pour lui les heures; tout ce qui Tentoure ne lui inspire que dégoût et ennui. En vain toutes les parties du monde lui oftï'ent leurs plus riches trésors ; en vain l'art lui prodigue ses merveilles ; il les voit, mais ne les remarque pas. 11 n'aperçoit pas les magnifiques sculptures qui décorent ses parvis de marbre, ni ses lambris couverts de splendides tentures, ni ses parquets de bois précieux, ni les flots de soie qui ruissellent autour de ses fenêtres, ni même les chefs-d'œuvre de l'art qui partout surabondent, dans les cadres étincelants, dans les niches élégantes, éblouissernent des yeux payé au poids de l'or.

« Ainsi le désœuvrement et l'ennui pèsent sur lui durant tout le jour, et le soir, quand il s'affaisse dans Bon fauteuil, il laisse échapper un soupir, triste comme un gémissement^ ou s'il jette les yeux sur lui-même, il

«s ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE

les '-eferme aussitôt avec épouvante, comme s'il avait vu dans son âme là profondeur d'un abîme...»

La lecture achevée, il s'approcha de Berthold et lui secoua la main en disant :

— Ce n'est pas mal, en vérité; de la force, de

la couleur... d'heureuses expressions! un peu

d'inexpérience, un peu d'ignorance du monde ; mais c'est joliment tourné, lï y a çà et là de petits défauts;

je voudrais bien vous entretenir plus longuement

Et tenez, avant votre amvée, Laura se disposait à essayer un nouveau lied que vous devez chanter avec elle. Si elle voulait aller \ son piano avec maître Conrad, nous pourrions, pt-^idant un instant encore, rester ensemble et parier un {."^u d'art et de sentiment. Je t'en prie, Laura, suis ton n^aître au piano

Conrad s'était déjà levé ; La^ra quitta la chambre avec lui d'un pas lent, regrettant de ne pouvoir rester plus longtemps auprès de Berthold et savourer avec lui la douce émotion causée par la première apparition de son livre. Néanmoins, elle ob»'it au désir de son père sans la moindre marque de mauvaise volonté.

Dès que la porte de la chambr<i se fut refermée, M. Kemenaer se laissa tomber en riant dans un fauteuil, se croisa les bras sur la poitrine, et dit d'un ton ionique :

— Asseyez-vous, Berthold Ah! ça, dites-moi

Uouc si vous êtes devenu fou ?

— Je ne le crois 'pas du moins, répondit le jeune Aoinme. Pourquoi une pareille question, M. Ke iiieiiaer ?

LE DEMON DE L'ARGENT. i7

— Quel galimatias avez-voiis écrit là, à propos de cet usurier ? Vous oubliez donc qui vous êtes et à quelle classe de la société vous appartenez? Vous ête« très-riche ou vous le deviendrez un jour.

— Je ne vous comprends pas.

— Vos vers sentent Phomme qui a faim, qui porte des souliers crevés, et que dévore l'envie à la vue de ceux qui ont un meilleur sort que lui dar^s le monde. En un mot, vous parlez dans ce morceau comme un poëte réduit à la misère et sur le chemin de rhôpital ?

Le front de Berthold se colora d'une légère rougeur, mais il comprima son indignation et répondit :

— L^isure n'est-elle donc pas un mal qu'on ait le droit de stigmatiser? N'est- elle pas condamnée par la loi et par la religion ?

— Sans doute, sans doute, Berthold, murmura M. Kemenaer avec une mordante ironie.

— Le poëte n'a pas seulement pour mission de louer ce qui est bon ; il doit aussi, comme un médecin moral, appliquer le fer rouge sur les plaies qui gangrènent la société.

— Bah î ce sont des paroles en l'air que tout cela. Croyezrvous que la terre cessera de tourner comme à l'ordinaire, parce que les poètes et autres écrivassiers crient contre les gens riches? Mais, pour l'amour de Dieu, songez donc que le monde existe depuis des milliers d'années et que les artistes sont toujours de pauvres hères^ aussi dénués d'argent que de considération.

f 8 OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

— Mais, monsieur Kemenaer, Pusure est heureusement un mal rare ; pourquoi supposez-vous que, dans mes vers, j'aie voulu m'élever contre les gens riches en général ?

— Pourquoi ? parce que les mots usurier et homme riche ont la même signification dans la bouche ou sous la plume des envieux; du moins affectent-ils méchamment de les confondre Tun avec Tautre... Mais cela ne vaut pas la peine d'en parler si longtemps. Calmons-nous, et dites-moi franchement, Berthold, dans quel but vous avez fait imprimer vos poésies ?

Le jeune homme hésita et parut un peu déconcerté par cette question directe.

— Je ne le sais pas bien moi-même, balbutia-t-il. C'est un penchant irrésistible, une force mystérieuse qui m'a fait enfin prendre cette résolution, ou pour mieux dire, qui a triomphé à la fois de mes appréhensions et de ma volonté.

— La gloire, n'est-ce pas ? dit M. Kemenaer ; l'encens ? Savez-vous bien ce que vous rencontrerez ? Il me semble voir déjà vos compagnons les écrivains, car tous ces grififonneurs affamés sont aujourd'hui vos compagnons, — il me semble, dis-je, les voir déjà trempant le bec de leur plume dans le fiel de leur écritoire et prêts à vous déchirer, à se railler de vous... à moins, toutefois, que vous n'achetiez leur encens à prix d'argent ; car ces prophètes ne sont pas teîlemen' fiers qu'ils n'ôtent leur chapeau devant une pièc< d'or ! Votre nom paraîtra dans les journaux ; ici on proclamera que vous êtes un phénix; là on criera par-

dessus les toits que vous êtes digne de manger des chardons... Et, en fin de compte, tous les gens sérieux vous trouveront ridicule et vous vous mordrez les . doigts comme un homme qui a fait une irréparable sottise... Ah! ah! vous qui, grâce à votre fortune, pourriez faire ramper Tart à vos pieds, vous livrez votre beau nom à l'envie et à la malveillance du vulgaire ! Par politesse, Berthold avait contenu jusqu'alors rémotion qui par degrés s'emparait de lui. Le jeune homme connaissait le caractère du père de Laura, et avait été plus d'une fois blessé dans ses sentiments d'artiste par les froides plaisanteries de M. Kemenaer. En ce moment encore, il se maîtrisait autant que cela lui était possible ; cependant un dépit fébrile faisait trembler sa voix quand il répondit :

— Tout ce que vous dites peut être vrai, monsieur Kemenaer. Mais chacun sent en lui-même les tendances que Dieu a mises dans son âme. Une vie aussi froide et aussi égoïste que celle que vous me conseillez d'adopter, remplirait mon cœur de désespoir. Je veux

croire au bien, croire à l'avenir de l'humanité et si

la carrière que j'ai rêvée ne peut être parcourue qu'au prix de la raillerie et de la souffrance, eh bien ! j'accepte le sort que vous m'annoncez.

M. Kemenaer secoua la tête, et dit en souriant:

— Vous êtes jeune, Berthold ; votre inexpérience vous fait prendre l'apparence pour la réalité. Ne vaudrait-il pas beaucoup mieux pour vous jouir paisible-

! ment du bien-être qui vous est échu en partage ? Et t,i vous recherchez la gloire, la considération, la upé-

riorité sur les autres hommes, appuyez-vous sur la puissance de l'argent : l'argent peut tout, Targen* donne tout.

— L'argent à lui seul ! s'écria le jeune homme ave.

indignation Plus de Dieu, plus de vertu, plus ôi

grandeur morale : rien que l'argent ! Mais dans quel monde voulez-vous donc nous faire vivre ? Ainsi, il ne faudrait plus reconnaître sur la terre que deux puissances : l'argent et la ruse nécessaire pour se le procurer ?

— Vous l'avez dit, murmura Kemenaer. Et que cela vous offense ou non, tous les hommes vraiment raisonnables en sont convaincus : l'argent peut tout.

— L'argent peut tout ? reprit le jeune homme avec un amer sourire. Oui, en apparence, quand on ne considère que le moment actuel ; mais lisez donc l'histoire de tous les peuples ; suivez la marche de l'humanité à travers les siècles. Qu'est-ce qui a fait les nations ce qu'elles sont? Qu'est-ce qui a répandu dans le monde la lumière de la civilisation? Qu'est-ce quia contraint les forces de la nature à travailler comme de dociles esclaves au bien-être de l'homme ? Tout ce que nous possédons, lois, justice, liberté, puissance matérielle, supériorité morale, qui nous l'a donné ? L'argent, croyez-vous ? Oh ! non, mais l'intelligence ! étincelle divine départie à l'homme seul, pour que, du haut de sa raison, il reste le souverain de la matière... Et ne dites pas que l'esprit puisse devenir l'esclave de l'ar gent, cette déification de la matière. L'argent règne sur certains hommes, maia non sur l'humamté ; c'est

LE DÉMON DE l'ARGE^ . ai

une domination d'un instant ; son influence ne s'étend pas au delà du jour où elle naît. L'intelligence^ c'est rhumanité même ; ce qu'elle fonde ne périt pas, mais vit à travers les siècles, se développe et grandit sans cesse. Bien des peuples ont disparu de la terre ; le temps a enseveli sous ses ruines les signes matériels qui pouvaient perpétuer leur mémoire ; mais dans nos langues, dans nos lois, dans nos arts, dans nos sciences, leur esprit continue de vivre, parce que de tous les travaux de l'homme, il n'y a rien d'immortel que les œuvres de l'intelligence...

M. Kemenaer semblait vivement frappé parla parole vibrante et le regard étincelant de Berthold. Le sourire avait peu à peu disparu de son visage, et il contemplait le jeune homme avec une surprise mélangée de dépit. Lorsque sa voix enthousiaste se tut, M. Kemenaer reprit immédiatement son calme habituel, et répondit sans que son accent accusât la moindre irritation :

— Voilà de grands mots, Berthold ; vous avez puisé ces idées-là dans des livres écrits par des gens qui s'encensaient eux-mêmes. Quelle preuve sérieuse pouvezvous tirer d'un monde qui n'est plus ou d'un monde encore à venir ? Regardez autour de vous dans la vie réelle. Qu'est-ce qu'un artiste ou un savant sans argent? Lu pauvre diable qui vit au milieu des privaitions^ et qui regarde d'un œil suppliant s'il ne plaira |pas à l'argent de se souvenu* de lui. Au t«mpsoù nous Ivivons, qui est honoré, considéré, estimé ? Celui qui a de î'argent. Quoi que les poètes écrivent ou n'écriyent

pas là-dessus, il en a toujours été et il en sera toujours ainsi.

— Mais, monsieur Kemenaer, permettez-moi de ^ous dire que vous vous trompez ! s'écria Berthold frémissant d'une impatience à peine contenue ; visitez le monde entier ; voyez les peuples montrer avec orgueil les monuments qui font la gloire de leur patrie ;: écoutez-les exalter tous les souvenirs qui les honorent ; lisez les noms immortels dont Téclat éblouit nos yeux. A qui appartenaient-ils, ces noms illustres ? A des hommes qui s'appuyaient sur le pouvoir de l'argent? Oh ! non ; le nom de l'opulent Crésus n'éveille partout que la raillerie; le nom d'Homère, indigent et aveugle^ remplit de vénération, depuis vingt-sept siècles, jusqu'au cœur des rois eux-mêmes !

M. Kemenaer hocha la tête et haussa les épaules.

— Peu m'importe, dit-il, de savoir ce qu'on dira de moi quand je serai mort. J'ai pitié, vraiment, des gens qui passent leur vie entière dans le besoin et l'humiliation, afin qu'on prononce un jour leur nom quand ils ne pourront plus l'entendre. Mais ce qui me semble surtout — pardonnez-moi le mot — une insigne folie, c'est que vous, Berthold, qui, après la mort de votre oncle, posséderez peut-être un million, vous veuilliez, à l'exemple de ces malheureux plongés dans la misère et rongés par l'envie, déclarer la guerre à l'argent c* aux riches.

— Vous m'accusez à tort, monsieur Kemenaer, rc pondit Berthold avec plus de calme. Je ne hais pas l'argent. C'est un instrument nécessaire au développe-

ment de la vie sociale ; il s'amassera toujours dans certaines mains, fruit accumulé d'un long travail ou d'une habileté supérieure. J'ai la plus profonde estime pour l'homme riche qui jouit de sa fortune sans s'asservir tout entier à la matière ; qui admet d'autres qualités louables que la richesse et qui reconnaît que l'homme doit vivre aussi par le cœur et par l'esprit pour remplir, comme élu de Dieu, sa destinée sur la terre. Mais celui que je hais, c'est le riche qui veut que tout se désenchante et se matérialise autour de lui, parce que, maître des biens matériels, il deviendrait alors l'idole des adorateurs de la matière. Ce que je veux combattre de toutes mes forces, c'est la doctrine qui prétena que l'argent prévaut sur tout et légitime tout ; qu'en dehors de l'argent ni puissance, ni dignité, ni bonheur ne sont possibles en ce monde. Cette doctrine est l'ulcère qui, depuis un demi-siècle, ronge la société européenne. Elle détruit tout sentiment de sacrifice, de devoir et de vertu ; elle étouife toute foi, tout amour, toute tolérance. On dit au peuple qu'il lui faut s'agenouiller devant l'argent comme devant l'unique Dieu, et qu'il doit adorer la matière comme l'unique source du bonheur. C'est ainsi qu'on ne développe chez l'homme que les instincts brutaux qu'il partage avec l'animal : les appétits charnels, les désirs purement physiques et une jalousie toujours en éveil. Que sortira-t-il de là? Les symptômes se sont déjà montrés. Si ceux qui appartiennent aux classes élevées de la société reconnaissent eux-mêmes qu'ils n'ont pas d'autres titres à posséder l'argent que le fait même de

la possession , s us ment toute valeur personnelle ; s'ils enseignent que Targent, â lui seul, suffit pour faire d'un mendiant ou d'un imbécile un homme supérieur, comment le peuple ne se sentirait-il pas excité à s'emparer par la force brutale de cet argent dont la possession justifierait tout même le vice ? Autrefois les possesseurs des biens terrestres croyaient que c'était un devoir pour eux de donner au peuple l'exemple de toutes les vertus ; ils étaient les héroïques défenseurs de la patrie, les protecteurs des arts et des sciences^ les vigilantes sentinelles de la civilisation et de la moralité. Et maintenant ils renieraient au contraire toutes les vertus et ne donneraient au peuple que l'exemple de l'égoïsme, de la fourberie et du matérialisme le plus grossier ? Je refuse de croire à une chute aussi profonde ! La majorité des gens riches ne pense pas ainsi ; et si un jour la fortune me favorise, je veux me ranger parmi ceux qui estiment que l'argent est une puissance qu'on doit sanctifier en en faisant un bon^ un noble, un bel usage. Le sort m'a réservé de grandes ressources pécuniaires : je serai riche ; mais cela ne suffit pas à combler mes désirs. Je veux me placer audessus de la vie toute matérielle où se vautre l'homme chez lequel tout noble sentiment est mort, je veux être quelque chose dans le royaume de l'intelligence, multiplier mon être par la puissance de la parole, éla* ver les âmes de la fange de la terre à Dieu... et arriver au dernier jour avec la conviction que j'ai fait autre chose en ma vie que de trôner dans un sot orgueil et satisfaire de vulgaires désirs. Peut-être alors se sôu-

LE DÉMON DE L-jinGENT. ifS

viendra-t-on avec reconnaissance de mon nom, quand je ne serai plus. Il se peut que ce ne soit là qu'un rêve, mais il est si séduisant, si beau, que tous les grands esprits ont accepté la croix du martyre pour le réaliser...

Soit que M. Kemenaer n'entrevît pas de conclusion possible à cet entretien, soit que, par prudence, il ne voulût pas contrarier davantage les sentiments exaltés du jeune homme, il se leva en disant :

— Belles paroles, mais peu de bonnes raisons ! Il y a du pour et du contre, comme dans toutes les choses qui ne reposent pas sur une base solide. Heureusement, Berthold, que vous êtes riche. Je vous souhaite de tout mon cœur de n'avoir pas à déplorer plus tard votre façon de penser d'aujourd'hui... Allons au piano : Laura veut chanter la chanson de Mai que vous avez faite... Une chanson de Mai ! sans doute quelque apostrophe à la lune? Passe encore ; cela ne peut blesser personne, et je n'y verrais pas grand'chose à redire; mais juger, censurer, condamner la conduite des gens qui vous côtoient ! c'est dangereux, très-dangereux, BertJbiold ! — Allons î nous reparlerons de cela une autre fois ; votre jeune enthousiasme finira bien par se refroidir...

Le front encore rayonnant de l'excitation intérieure qui l'animait, Berthold suivit M. Kemenaer qui ouvrit devant lui la porte d'un salon voisin. Les accents de la belle voix de Laura vinrent frapper leurs oreilles, tandis qu'ils suivaient le vestibule et se dirigaient vers une autre partie de la maison.

se ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

La maison du vieux M- Robyn, située dans un quartier retiré, était de très-humble apparence. Elle avait pour unique entrée une porte noire^, de plainpied avec la rue, et seulement quatre fenêtres garnies de barreaux de fer pour plus de sécurité.

Dans l'allée qui se prolongeait jusqu'au fond du bâtiment, s'ouvraient, du côté droit, différentes portes donnant issue dans les parloirs où Ton faisait attendre ceux qui avaient quelque demande à faire à M. Robyn. La vieille servante, qui allait ordinairement ouvrir la porte au bruit de la sonnette, connaissait le désir de son maître et était dressée à ne jamais introduire deux visiteurs à la fois dans la même chambre, afm qu'aucun d'eux ne pût jamais savoir qui se trouvait à la même heure que lui chez M. Robyn.

A gauche, plus près de la rue, il n'y avait qu'une porte par laquelle on pénétrait dans le bureau. ' Cette dernière pièce était passablement vaste et haute de plafond ; ses deux fenêtres était fermées par des stores verts pour que personne ne pût y jeter du dehors un regard indiscret. Comme les carreaux étroits ne laissaient passer que peu de lumière, il régnait dans le bureau de M. Robyn une demi-obscurité qui donnait froid et serrait le cœur. A l'exception d'un pupitre noir, de trois chaises, d'un fauteuil garni de coussins, et de rayons supportant des tiroirs fermés et destinés à contenir des papiers, il ne se trouvait dans

cette chambre d'autre meuble qu'une haute armoire tout entourée de bandes de fer forgé, visiblement fixée au plancher par de forts boulons et garnie dt plusieurs serrures étranges...

Dans la même matinée où Berthold^ chez le père de Laura, plaidait la cause de Tart, peut-être aveci plus de bonne volonté que de bonheur, Monck le clerc de M. Robyn, était assis dans le bureau, devant le pupitre. La tête appuyée sur les deux mains, il demeura longtemps sans bouger. Quiconque Teût surpris ainsi immobile au milieu du morne silence qui régnait dans la pièce, eût sans doute pensé que Monck, par désœuvrement ou par ennui, était tombé dans un profond sommeil. Mais les éclairs de joie que lançait parfois Tœil du clerc, indiquaient suffisamment qu'il veillait, et l'observateur attentif eût frissonné en reucontrant la flamme de ce regard de vipère.

Monck laissa enfin tomber ses bras sur le .pupitre ; un sourire plein de ruse contracta son visage et il murmura en lui-même :

— M. Kemenaer soupçonnerait-il quelque chose t Il me fait des questions si singulières ; il me flatte, il me cajole et parle à mots couverts ; il voudrait bien savoir si j'ai connaissance de certaines aff'aires ■;;ecrètes qu'il a faites avec le vieux Robyn. S'il se doutait que parmi les papiers que M. Robyn m'a donné à brûler, j'en ai conservé un qui vaut ^es sacs d'or ! Ah ! ah ! M. Kemenaer, vous n'êtes pas assez fin pour attraper un renard tel que moi. Ce morceau de papier, c'est tout simplement pour Monck

une rente viagère, si la nécessité le force à en venîf aux grands moyens. On ne sait pas ce qui peut arriver ! M. Robyn déclare "bien tous les jours qu'il me laissera un legs considérable ; mais il s'imagine qu'il vivra éternellement et remet toujours à faire son testament. Le vieil avare ! Il a peur d'un testament, comme si c'était l'abandon prématuré de ses biens. Et si l'apoplexie le surprenait ! je n'aurais rien ! Berthold recueillerait tout ! C'est ce que nous verrons!... Mais si ce malheur m'arrivait, s'il me fallait quitter cette maison, M. Kemenaer s'intéresserait au pauvre Monck et prendrait soin de lui. La précieuse pièce qui porte sa signature serait une puissante lettre de recommandation. Il est riche et sacrifierait bien quelques milliers de francs pour tirer de péril son honneur... sa liberté peut-être...

La sonnette retentit dans le corridor et éveilla d'une façon particulière l'attention du clerc. Il s'avança luimême vers la porte comme s'il attendait quelqu'un, mais sa physionomie laissa voir un désappointement marqué quand la vieille servante entra dans le bureau et lui dit d'une voix basse et mystérieuse :

— C'est l'entrepreneur qui est venu hier. Je l'ai conduit dans la chambre verte.

Qu'il attende que M. Robyn rentre ! grommela le clerc.

— Il y a aussi une femme qui est, depuis une demiheure, dans la chambre ronde. Elle a l'air commun ; ses joues sont baignées de larmes : ce ne doit pas être grand'chose.

— Je la connais; elle est dans de mauvais draps... Marguerite, vous savez ce que je vous ai dit, n'est-ce pas? Si Touvrier qui m'a parlé avant- hier à la porte sej présente, amenez-le directement au bureau. Comment cela va-t-il là-haut ?

— Mal ! mal ! il a toussé toute la nuit, comme s'il se préparait à partir pour l'autre monde. Je lui ai parlé hier soir et ce matin, vingt fois au moins et sur tous les tons, de faire son testament. Cela ne presse pas, dit-il. 11 me promet un bon legs, et je suis bien sûre que, si la mort ne surprend pas le vieux ladre, je serai riche un jour ; c'est pour cela que je ne lui parle jamais de moi, mais toujours de vous.

— Bonne Marguerite ! dit Monck avec un soupir. En ce cas, c'est une amitié réciproque ; j'agis de même en votre faveur.

— C'est notre avantage commun. Vous faites mon éloge ; moi, je vous porte aux nues. Je vante votre dévouement ; vous, mon attachement. De cette façon, l'avare nous donnera à tous deux bien plus qu'il ne le ferait sans cela. Qu'importe, d'ailleurs, lequel de nous deux recevra le plus, puisque nous mettrons en commun nos deux legs ?

— C'est vrai, Marguerite.

— Et quand il sera mort, nous mènerons joyeuse i^ie. Nous n'aurons pas longtemps à attendre pour nous marier ; nous ne sommes pas parents du grippe-sou.

— C'est encore vrai.

— Nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre,

40 ŒUVRES DE HENRI CONSCIEiNCE.

dit Marguerite en se frottant les mains avec un sourire. Nous ne sommes pas beaux non plus ; mais quand nous aurons Targent^ nous ferons bien voir si cela ne suffit pas pour vivre en bonne amitié et parfaitement heureux. Qu'en dites-vous, mon cher Monck 1

— Je suis de votre avis^ vous le savez bien, répondit le clerc enfoncé dans ses réflexions.

— Je vais retourner là-haut pour lui parler encore du testament et de vos bons services ; et quand il descendra, tentez un vigoureux assaut, Monck ; car, soyez-en certain, le ladre pourrait passer tout d'un coup et nous échapper. Mon Dieu ! pensez-y bien ! si cela arrivait^ Berthold, ce beau jaseur, aurait tout !

Monck haussa les épaules.

— Mais si cela arrivait ! répéta Marguerite en soupirant. Si, un jour, on trouvait le vieux grondeur mort dans son lit ? que diriez-vous alors ?

— Rien.

— Rien ? Ah ! si j'étais à votre place !

— Que feriez-vous ?

— Eh bien ! si je savais imiter l'écriture de Robyn aussi bien que vous, et que le vieux vint à mourir subitement, je ferais moi-même un testament.

Tout tremblant de stupéfaction et peut-être d'anxiété, Monck répondit :

— Folle ! vous voudriez donc me voir sur l'échafaud? Allons, allons, laissez-moi faire; il n'y a pas encore de danger. Ce matin, tout ira probalement au gré de nos vœux. Berthold a creusé lui-même un abîm e sous ses pieds; je l'y précipiterai dès aujourd'hui.

LE DÉaiON DE L'ARGENT. 41

— Vraiment ! Qu'a-t-il donc fait ?

— j'entends la sonnette ! dit Monck d'une voix contenue... Allez ouvrir, Marguerite, et si c'est l'ouvrier en question, amenez-le au bureau ; mais laissezmoi seul avec lui ; votre présence pourrait nuire à notre projet.

Il suivit de Toeil la servante jusqu'à ce qu'elle eut disparu, puis il murmura :

— Nous marier ? nous marier ! Si ta part d'héritage était considérable, peut-être bien ! pour ton argent, oui ! Si tu avais cinquante mille francs, je t'épouserais ! Vieille sotte !.. . Ah ! c'est le compagnon imprimeur, je reconnais sa voix !

Un ouvrier entra sur la pointe des pieds, et, regardant tout autour de lui avec crainte, comme un voleur, *1 tira de dessous sa blouse wn volume qu'il tendit au clerc.

Celui-ci prit le \\\m, chercha dans sa poche quelques pièces de monnaie et les donna à l'ouvrier.

— Voilà la réconpense promise, dit-il.

Mais l'ouvrier, ayant jeté un coup d'œil sur l'argent, tint encore la main ouverte.

— Que veux-tu encore? demanda Monck en feignant îa surprise.

— Il y a cinq francs de moins, répondit l'autre.

— Pasdu tout; je crois même que je t'ai donné trop.

— Oh ! Monsieur, comment pouvez-vous dire cela? Vous savez bien ce qui en est. Voudriez-vous tromper un pauvre diable qui s'est exposé pour vous rendre service?

4 s ŒUVRES DE Hi.

— Voyons, ce n'est pas assez^ dis-tu ? Reprends le livre et va-t-en.

— Vous me dites cela parce que vous savez que je ne saurais que faire du livre. Ce n'est pas bien à vous. Monsieur. Pensez donc ; il n'y avait encore que quatre exemplaires brochés parce que votre jeune monsieur n'en désirait pas davantage. J'ai soustrait les feuilles une à une et j'ai moi-même broché le volume. Si on venait à le savoir, je serais, bien sûr, renvoyé honteusement.

— N'as-tu pas !a récompense promise ?

— Non ; mais s'il n'y a rien à faire, donnez-moi du moins un petit pourboire.

— Allons, va-t-en ! voilà ton pourboire, dit Monck d'un ton bourru en lui mettant encore quelque monnaie de cuivre dans la main, et en ouvrant lui-même la porte devant lui.

Monck revint au bureau et contempla le volume sous toutes ses faces, avec un murmure de satisfaction et de triomphe ; puis il alla au pupitre et se mit à feuilleter les poésies de Berihold. Tout en tournant les pages, il disait d'un ton joyeux :

— I' l'a fait imprimer secrètement, parce qu'il espère que son oncle lui pardonnera cette désobéissance comme un fait accompli. Il s'imagine, le naïf jeune homme, que personne n'en sait rien. Comme si moi, qui suis son ennemi, je ne le surveillais pas ! Comme si, grâce à l'argent^ on ne pénétrait pas tous les secrets ! C'est moi, maintenant, qui présenterai le livre à son oncle * et Dieu sait si la colère de M. Robyn

LE DÉMON DE l'aRGENT. (S*

ne me rapportera pas quelques milliers de francs. En effet, c'est le désir de ne pas nuire à Berthold, son héritier naturel, qui l'engage à toujours différer son testamei t. Berthold est le fils de son frère ; nous ne sommes que des étrangers. Ah ! il y a guerre entre Berthold et moi, guerre ardente, implacable, mais légitime ! Il n'en sait rien, il ne le soupçonne pas, dans son aveugle insouciance. Tant mieux, tant mieux : un ennemi qui dort est plus facile à vaincre. Si seulement je pouvais trouver dans ce livre quelque chose qui fût une bonne arme ! Mais ce ne sont que des enfantillages ; des mots et des idées qui ne signifient rien : Rêve de jeunesse, — Prière du soir, — Au rossignol, -— Sur la tombe d'un enfant, — Découragement l.,.

Monck continuait à feuilleter rapidement; mars cette perquisition n'amenait probablement pas le résultat désiré : car peu à peu l'expression de joie peinte j.ursa physionomie disparut; et chaque fois qu'un nouveau titre passait sous ses yeux, il lui échappait uu mouvement d'impatience.

Tout à coup il se leva d'un bond et parut saisi d'un soudaiv» tremblement, tandis que son regard se fixait sui- la page ouverte du livre, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux.

— L'Usurier ! murmura-t-il, V Usurier \ Quel bon :inge lui a inspiré ce titre? Voilà de quoi frapper M. Robyn d'apoplexie ! Lisons... « Dont le front blême est marqué du sceau du crime et qui cherche en vain dans la richesse le repos qui le fuit... Ainsi le désœuvrement et l'ennui pèsent sur lui durant tout le jour.

ei le soir, quand il s'affaisse dans son fauteuil, il laisse échapper un soupir, triste conime un gémissement... » Bravo ! c'est on ne pGut mieux !... Mais il est fou ou inconcevablement stupide, ce Berthold ' il fait là le portrait de son oncle d'après nature ; il n'oublie même pas son fauteuil ! L'aurait-il fait avec intention ? Il est resté jusqu'à l'âge de vingt ans à l'Université et depuis, tandis qu'il couvait ces idées puériles et déraisonnables, on lui a caché, un peu d'après mes conseils, le négoce que nous faisons ici. Il aurait pu assez facilement s'en apercevoir ; mais il habite dans les nuages... C'est donc un hasard. Il a lu dans ses livres que les usuriers sont des gens dévorés de remords et qui, au milieu de l'or, cherchent en vainle bonheur et la paix. Innocent ! il se croit plus intelligent que qui que ce sok ; il jette un regard de dédain sur le pauvre clerc, et il est assez sot pour se mettre lui-même la corde au cou sans s'en apercevoir. Quelle heureuse chance ! Ah ! Monck, mon garçon, ton ennemi a donné dans un piège ; ne le laisse pas échapper ! J'entends M. Robyn dans l'escalier. Cachons le livre jusqu'à ce que les affaires de commerce soient expédiées; sans cela l'effet que j'en attends pourrait se trouver compromis.

Il se rapprocha vivement du pupitre, s'assit, et donna à sa physionomie l'expression de la plus placide tranquillité d'esprit ; il prit sa plume et fit semblant d'écrire.

Une porte latérale s'ouvrit. M. Robyn, appuyé sur le bras de la vieille Marguerite, entra et se laissa tom-

ber avec précaution dans le large fauteuil qui se trouvait près du coffre-fort.

M. Robyn avait Taspect d'un vieillard décrépit, hier qu'il n'eût probablement pas atteint la soixantaine mais, depuis longtemps, une maladie lente minait sa vie. Ses lèvres bleuâtres, la teinte jaunâtre et étrange de ses joues attestaient évidemment qu'il souffrait d'une maladie du cœur et peut-être, par suite, d'une hydropisie de poitrine. Du moins ses jambes et ses pieds étaient tellement gonflés qu'il ne pouvait plus se traîner sans le secours de quelqu'un. Tout l'extérieur de M. Robyn, son visage, son attitude et l'affaissement de ses membres, accusaient un grand dépérissement. Seulement ses yeux semblaient avoir encore conservé beaucoup de vivacité, et, à peine entré dans le bureau, il promena autour de lui, avec une remarquable rapidité, un regard inquisiteur et méfiant.

Le clerc avait salué son maître sans quitter le pupitre ni interrompre son travail.

11 y eut un moment de silence ; puis Robyn montra la porte à la servante, et dit d'une voix encore ferme, mais qui trahissait parfois de soudaines défaillances :

— Monck, viens ici I... Les renseignements que tu avais reçus sur l'entrepreneur se sont-ils confirmés? Car il faut nous tenir sur nos gardes : il pourrait bien avoir déjà emprunté de l'argent ailleurs ; s'il en était ainsi, on nous primerait à l'époque du remboursement.

— Il n'y a rien à craindre, répondit le clerc. L'entrepreneur a été surpris par un accident ; mais jusqu'à présent il a fait honneur à ses affaires.

— Tu crois donc que nous pouvons traiter avec lui!

— Oui, comme nous en sommes convenus hier.

— Eh bien, voilà les clefs ; ouvre la caisse et va chercher l'entrepreneur.

A ces mots, Robyn tira plusieurs clefs de Tanneau ie fer suspendu à son côté et les tendit au clerc.

Pendant que celui-ci ouvrait les serrures et faisait jouer par des ressorts secrets les bandes de fer, Robyn suivait tous les mouvements de ses mains et tenait Toeil fixé sur la caisse, comme s'il eût craint que son fidèle Monck lui-même ne le volât.

L'intérieur du coffre-fort était divisé en divers compartiments, fermés chacun par une serrure particulière. Robyn n'avait donné à son clerc que la clef destinée à ouvrir un seul de ces compartiments, qui probablement contenait l'argent nécessaire aux affaires du jour.

Dès que Monck eut exécuté le premier ordre de son maître, il quitta le bureau et rentra un instant après avec une personne d'apparence distinguée, à laquelle il off'rit une chaise. Puis il se remit au pupitre, ierrière l'entrepreneur, et de telle façon qu'il pût voir toujours le visage et surtout les yeux de son maître.

— Votre nom est Guido, monsieur ? dit Robyn. Vous désirez me parler ?

— Je me trouve dans une position critique, répondit le visiteur, et je venais vous prier d'avoir la bont^ de me prêter une certaine somme pour six mois, h suis tout disposé à payer un bon intérêt.

— Les temps sont mauvais ; l'argent est si rare, dil Ai. Robyn en soupirant et en levant les yeux au ciel. En quel état sont vos affaires?

— En assez mauvais état pour le moment. Il m'esl arrivé un malheur. J'ai entrepris pour le compte du gouvernement d'importants travaux qui étaient un peu au-dessus de mes forces. C'est une affaire de quatre cent mille francs. Tout a bien marché pendant assez longtemps; mais il y a une quinzaine de jours, une partie des constructions commencées s'est écroulée. C'est une grande perte, il est vrai ; toutefois l'entreprise donnera encore un bénéfice considérable. Mais, cet accident a beaucoup fait crier, et on en a parlé comme d'une ruine pour moi. Là-dessus, les fournisseurs ^ ^nt venus m'assaillir; mon crédit est en péril; il faut donc que j'aie de l'argent en main pour me procurer les matériaux de construction. Il y a un terme fixé pour l'achèvement des travaux et une forte amende à payer par chaque jour de retard. J'ai besoin de réunir un très-grand nombre d'ouvriers pour regagner le temps perdu ; mais comme le gouvernement ne me paiera pas avant que les constructions écroulées ne soient rebâties, l'argent nécessaire me manque... Vous pourriez m'obliger infiniment. Monsieur; pour moi l'alternative est de gagner près de trente mille francs, malgré le malheur arrivé, ou de me voir obligé d'ab ndonner l'entreprise et complètement ruiné.

— A combien peuvent s'élever les frais de? travaux restent à exécuter ? demanda Robyn.

— A cent mille francs au plus^ d'après mon estinatîon.

— Combien avez-vous encore à recevoir du gouverlemeni ?

^ Cent cinquante mille francs.

— Et de quelle somme avez-vous besoin?

— Avec vingt-cinq mille francs comptant, je pourrais mener mon entreprise à bonne fin.

— Vingt-cinq mille francs? C'est une somme énorme 1

— Je vous paierai un intérêt avantageux.

— Mais je ne prête pas à intérêt.

— Vous ne prêtez pas à intérêt? demanda Tentrepreneur avec surprise. On m'avait dit pourtant... Ainsi vous ne pouvez venir à mon aide ?

— Noî., maisje puis devenir votre associé.

— Comment Tentendez-vous, Monsieur?

— C'est fort simple. Il vous reste pour cent mille francs de travaux à exécuter. Suivant votre propre dire, toute l'entreprise, si vous trouvez l'argent nécessaire, peut vous donner un gain net d'environ trente mille francs. Prenons vingt-huit-mille francs, c'est-àdire pour les travaux qui restent à faire, sept mille francs. Eh bien ! je vous remettrai, pour six mois, la somme que vous me demandez, je m'associerai avec vous et nous partagerons ce dernier bénéfice.

— Mais, Monsieur, vous vous méprenez sans doute, s'écria l'entrepreneur. Vous retireriez de votre argen un intérêt de plus de vingt-cinq pour cent.

— Je ne prête pas à intérêt, répéta Robyn avec une ffoideur glaciale.

—Maïs partageriez-vous la responsabilité des risques qui peuvent encore survenir dans le cours de Tachèvement des travaux ?

— Iln^y a pas de risques, dites-vous. Ainsi le bénéfice est assuré.

— Que me demandez-vous donc ? Je ne vous comprends pas.

— Yous me signerez des lettres de changea différentes échéances pour la somme totale de vingt-huit mille francs.

— Et vous ne m'en donnez que vingt-cinq mille?

— Comme vous dites.

L'entrepreneur se mordit les lèvres d'indignation et agita les pieds avec impatience.

De son œil impassible, Robyn le regarda fixement dans les yeux; MonckTépiait par derrière. Tous deux gardèrent le silence pendant un instant. Enfin, lorsque la physionomie de l'entrepreneur exprima la douleur et le désespoir, Robyn reprit la parole.

— Vous devez savoir ce que vous avez à faire, monsieur Guido, dit-il. Si vous trouvez ailleurs, à de meilleures conditions, le secours dont vous avez besoin, prenez-le. Je l'aimerais beaucoup mieux; car si je n'avais pas compassion d'un honnête homme comme vous, je ne lâcherais pas si facilement mon argent. Réfléchissez donc que les trois mille cinq cents francs que peut me rapporter mon association avec vous ne sont rien en comparaison de ce qu'ils vous aideront à gagner. Et puis, — chose qui doit avoir aussi sa valeur pour VOUS; — je vous mettrai l'argent en main avant

que vous sortiez de chez moi, ici même, sur-le-champ, immédiatement.

L'entrepreneur réfléchissait toujours en silence, et semblait abîmé dans d'amères pensées.

— Eh bien! dit le vieux Robyn en toussant, mon temps est précieux; est-ce oui ou non ? Vous êtes d'ailleurs parfaitement libre ; vous me ferez même plaisir de ne pas insister davantage, et de vous en aller comme vous êtes venu.

Tout à coup Tentrepreneur se leva, et avec tous les signes d'une agitation fébrile :

— Soit, dit-il, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen de salut ! Je suis prêt à accepter votre proposition.

En moins d'un instant, quatre lettres de change furent préparées. L'entrepreneur les signa sans faire aucune observation ; et ce fut avec une visible expression de mépris qu'il prit les billets de banque que lui présenta Monck.

Sans saluer et le murmure à la bouche, il sortit du bureau et ouvrit lui-même la porte de la rue.

Le vieux Robyn se frotta joyeusement les mains ; Monck parut s'épanouir de satisfaction et s'écria :

— Ah! ah ! Monsieur, voilà une bonne affaire ! L'oiseau a encore quelques bonnes plumes ; il reviendra, il reviendra !

— Oui, oui, mon brave Monck, dit Robyn en riant ; tu méritais d'être riche, car tu sais ce que c'est que l'argent et comment il faut s'y prendre pour le faire fructifier honorablement... Y a-t-il encore des affakes à expédier !

— II y a cette femme à qui j'ai dit hier que vous n'étiez pas à la maison. Les renseignements ne lui sont pas favorables; maigre bête : elle ne vaut pas plus de quatre cents francs.

— Laisse-moi reprendre un peu haleine et me reposer, dit Robyn; nous verrons tout à Theure s'il n'y s pas encore là quelques sous à gagner.

Et, dans la salle, régna de nouveau le plus profond silence, interrompu seulement de temps en temps par la toux de Robyn.

Sur un signe de son maître, Monck alla chercher la femme annoncée et l'amena dans le bureau, où il lui indiqua la même chaise sur laquelle s'était assis l'entrepreneur, puis il reprit sa place devant le pupitre.

Cette femme faisait de visibles efforts pour ne pas fondre en larmes.

— Que désirez-vous? demanda Robyn.

— Ah! Monsieur, dit-elle d'une voix navrante, je suis si malheureuse, mais si malheureuse que je ne sais comment exprimer ce que je souffre ! Votre compassion est mon seul refuge ; ayez pitié de moi î

— Au fait, au fait, grommela le vieillard d'un ton impassible... Parlez clairement. Pourquoi êtes- vous venue ici, vous ? Vous tremblez !

— Pardonnez-moi, Monsieur, dit la pauvre femme en se tordant les bras de désespoir ; je viens vous demander secours, et, mon Dieu ! je n'ose vous raconter l'affreux malheur qui m'a frappée... Je ne devrais pas le faire peut-être. Mais vous êtes généreux; le secret que je vais vous confier m'est plus cher que la vie.

5t ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE

— Au fait ! au fait ! répéta Robyn toujours aussi froid.

— Mon Dieu ! quel aveu pour une mère ! s'écria la femme désolée. Monsieur, je suis veuve avec cinq enfants. Je me suis imposé bien des sacrifices pour donner à mon aîné, qui est un garçon, une bonne éducation. Il a maintenant plus de vingt ans et il est employé comme voyageur dans une maison de commerce. Mon pauvre fils était bon et dévoué; sa reconnaissance et son amour pour moi faisaient mon bonheur. Mais, je ne sais comment cela s'est fait, depuis quelques mois, il est tombé à Bruxelles dans une mauvaise société, et il a, sans qu'on le sache, dépensé beaucoup d'argent. On a découvert tout à coup qu'il avait ainsi disposé de plusieurs sommes reçues pour le compte de son patron. Celui-ci voulait s'adresser au procureur du roi, et faire arrêter mon fils comme voleur; mais j'ai couru chez lui, je me suis jetée à ses genoux pour conjurer sa colère et j'ai obtenu un dé- \ai de trois jours pour restituer l'argent détourné. Deux jours déjà se sont écoulés. J'ai sollicité partout, chez les membres de ma famille, chez toutes mes connaissances, partout enfin, la somme nécessaire; j'ai arrosé de mes larmes le seuil de dix maisons sans oser

révéler la cause de mon désespoir et rien, rien!

Vous seul , Monsieur, pouvez me sauver ! Ce soir expire le délai qui m'est accordé ; si, avant le coucher du soleil, je ne rembourse pas cet argent, mon fils sera, sous mes yeux, emmené par les gendarmes...

LE DÉMON DE l'ARG'ËNT. 51

— Ainsi votre fils est un voleur? dit Robyn.

Ces mots frappèrent d'épouvante la malheureuse veuve et firent couler de ses yeux un torrent de larmes.

— Non, Monsieur, s'écria-t-elle ; le pauvre garçon a été égaré, entraîné. Il est au lit plus mort qu6 vif; il a la fièvre, il tend les bras vers Dieu en implorant son pardon. Il veut mourir, dit-il, pour expier son crime ou son égarement !

— Mais, brave femme, à quoi servent ces lamentations? Dites-moi de quelle somme vous avez besoin, grommela Robyn d'un ton d'impatience et de mauvaise humeur.

— Mille francs. Monsieur, répondit la veuve en comprimant G^ nouveau ses larmes.

— Mille francs ! quel métier faites-vous ?

— Je suis marchande de modes, Monsieur; mes filles m'aident. Ma maison est avantageusement con« nue ; nous avons beaucoup de pratiques et nous nous tirons assez bien d'affaire.

— Possédez-vous quelques biens fonds?

— Non.

— Et comment donc me rendriez-vous les mille francs, si, par commisération, je vous les prêtais ?

— Ah ! Monsieur, comme il vous plairait de le fixer dans votre bonté. Nous en rembourserions tous les mois ou tous les trimestres une partie ; et certainement en un an, un an et demi peut-être nous pourrions économiser cette somme sur le produit de notre travail et nous acquitter envers vous; mais alors

même nous n'oublierons jamais votre insigne bienfait M. Robyn parut se consulter un instant. Monck se tenait debout, les bras croisés, derrière la malheureuse femme, et avait Tœil fixé sur elle, avec un demi-sourire.

Peu après, M. Robyn murmura en lui-même à mivoix, mais de façon à ce qu'on l'entendît :

— Mauvaise affaire ! Il est toujours temps de donner son argent.

La femme lut un refus dans ses yeux ; elle joignit les mains, et dit d'une voix suppliante : * — Pour l'amour de Dieu, mon bon, mon généreux monsieur, ne me repoussez pas ; ce serait pour moi le coup de la mort.

— Je suis fâché, mère, répondit Robyn avec plus de sensibilité, vraiment je suis fâché de ne pouvoir vous venir en aide...

— Vous ne pouvez m'aider, s'écria la femme d'une voix déchirante, en tombant à genoux devant Robyn et en levant les bras vers lui; et elle continua d'une voix pleine de supplication :

— Oh! ayez pitié d'une m.ère infortunée; sauvez-la, sauvez ses enfants du déshonneur; nous vous serons éternellement reconnaissants, nous vous bénirons, nous prierons pour le salut de votre âme jusque sur notre lit de mort. Pensez qu'il y a un Dieu qui récompense toute miséricorde ; il vous le rendra milk fois dans son pamdis ! Monsieur, Monsieur, ne me fefusez pas !

Le vieux Robyn parut en effet ému de pitié, et

peut-être allait-il céder à la prière de la pauvre suppliante. Elle s'en aperçut^ et son regard^ où brillait l'espérance, se fixa sur les yeux du vieillard... Mais Monck toussa pour appeler sur lui l'attention de son maître, et il fit de la tête un signe négatif que ne put voir la femme agenouillée.

Robyn haussa lentement les épaules comme pour dire : Elle est si malheureuse ! Mais Monck fit un nouveau geste de désapprobation, qui avait même quelque chose d'impératif. Le vieillard parut céder au conseil de son clerc.

— Retirez'vous, femme, dit-il ; ce que vous désirez est impossible.

— Hélas ! hélas ! n'y a-t-il donc plus d'espoir pour moi? s'écria d'une voix navrante la mère anéantie. Vous êtes riche. Monsieur; en me prêtant un peu d'argent, vous pouvez sauver six personnes du déshonneur, délivrer mon fils de la prison, l'arracher à la mort peutêtre

Monck s'était approché ; il coupa court à ses plaintes, en la prenant par les épaules et la forçant de se relever.

— Cessez vos prières, dit-il en la poussant vers la /oorte ; elles sont inutiles. Mon maître est malade ; il ne peut supporter ces lamentations ; partez sur-le-j champ.

j La femme se retourna encore une fois, et dit à| Robyn d'un ton suppliant :

' — Oh ! Monsieur , si vous ne pouvez me venir en aide, pardonnez du moins à une mère infortunée,

cette démarche importune, et je vous en prie, gardez nous le secret.

— Allons, allons, grommela Monck, pas de paroles inutiles !

Il la conduisit jusque dans le vestibule, et avança la main vers la porte pour Touvrir; auparavant il dit encore avec une glaciale indifférence :

— Vous pleurez ! Il n'est pas bon pour vous qu'on vous voie pleurer dans la rue : les passants se demanderaient quelle peut être la cause secrète de votre douleur.

— Merci, merci de votre conseil, dit-elle en franchissant la porte d'un pas chancelant.

Monck, rentré dans le bureau, vint se placer en face de son maître.

— Mais, Monsieur, qu'alliez-vous faire? demanda-t-il .

— Je n'en sais rien, répondit Robyn ; les pleurs de cette femme m'avaient touché. Peut-être pourrionsnous recouvrer cette somme peu à peu.

— Comment avez-vous pu avoir une pareille idée ? dit le clerc en souriant. Il n'y a aucune garantie. Ce seraient mille francs jetés à l'eau. Mille francs, mais c'est un trésor... Et s'il vous fallait secourir tous les malheureux de la ville, vous pourriez bien avant trois mois vous trouver sur la paille.

— C'est vrai ; mais que veux^tu, mon cher Monck, je me fais vieux et je ne suis plus le même. Le cœur prend le dessus, et tu le sais, le cœur est un mauvais financier. Si je ne t'avais pas pour penser à ma place, je ferais sur la fin de ma vie de déplorables sottises.

LE DÉMON DE i/aRGENT. 57

Viens, que je te serre la main, mon bon ami ; voilà encore mille francs qiib tu as épargnés pour moi. Je songerai à toi...., oui, je songerai à toi quand je ferai

mon testament dans quelques jours si ma poitrine

ne va pas mieux Ferme la caisse !

Pendant que le clerc exécutait cet ordre, Robyn demanda :

— Monck, y a-t-il des nouvelles du fabricant de Bruxelles ?

— Oui.

— Kemenaer a sans doute perdu une jolie somme dans cette affaire ? je lui ai bien dit qu'il risquait trop. Tu as eu tort, Monck^ de lui conseiller un jeu aussi dangereux.

— Permettez-moi de vous le dire. Monsieur, répondit Monck, vous vous trompez tout à fait. Je suis allé ce matin, de très-bonne heure, chez M. Kemenaer pour lui donner avis qu'il a gagné dix mille francs dans cette affaire.

Robyn parut saisi d'un tremblement, et il fut pris d'un pénible accès de toux.

— Comment ? que dis-tu ? dit-il enfin d'une voix dolente. Il a gagné dix mille francs dans l'affaire, et j'ai refusé d'y prendre part ! Malheureux que je suis !

— Vous n'avez pas voulu suivre mon conseil, dit Monck. Si vous aviez entrepris l'affaire en commun avec M. Kemenaer, comme je vous le proposais, il serait entré dans cette caisse cinq mille francs, qui sont allés élire domicile ailleurs.

— Hélas ! mon intelligence s'obscurcit ! dit Robyn

5 s ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

d*un ton plaintif. Cinq mille francs de perdus ! Ah ! mon ami^ quels douloureux battements de cœur tu me donnes ! Va me chercher un verre d'eau.

Le clerc, en s'éloignant, jeta un singulier regard sur son maître ; il se frotta les mains avec une joie secrète, et quand il eut refermé la porte, il murmura en lui-même:

— Cela va bien ; il ne sera pas fort disposé maintenant à entendre lire des vers. C'est sur Berthold qiia va retomber la perte des cinq mille francs !

Quand Monck lui eut apporté un verre d'eau, Robyn demeura, pendant quelques instants, plongé dans un morne silence. Pourtant il releva bientôt la tête :

— J'aurai beau m'affliger, dit-il, cela ne fera pas revenir l'occasion manquée ; le malheur est fe lot des vieilles gens... Monck, y a-t-il des lettres î

— Non, pas aujourd'hui.

— Alors, tout est expédié ?

— C'est-à-dire, il y a encore quelque chose ; mais, je vous en prie, permettez-moi de ne pas vous en parler.

— Pourquoi ce mystère, ce visage attristé ? Est-ce un nouveau malheur ?

— Ce n'est pas un malheur; je crains... Dans l'intérêt de votre chère santé, laissez-moi me taire

— Voyons, voyons, Monck, ne me mets pas en colère ! s'écria le vieillard avec impatience ; tu vas me dire ce que c'est ; je te l'ordonne.

— Ah ! monsieur Robyn !

— Je veux le savoir et sur-le-champ.

'— Il faut vous obéh*. Mais contenez votre éraotio%

LE DÉMON DE l'âRGENT. ft»

çt soyez indulgent pour un jeune homme égaré.

— Vas-tu parler î

Monck prit dans le pupitre le livre que lui avait remis Touvrier imprimeur; et tremblant comme s'il eût été en proie à Tanxiété la plus vive, il s'avança si lentement et avec tant d'hésitation vers son maître, que celui-ci rassembla toutes ses forces pour se lèvera demi de son fauteuil et voulut saisir l'objet qui devait lui donner l'explication des mystérieuses paroles du clerc. Mais celui-ci resta à deux ou trois pas de distance, et dit :

— Un vieux monsieur que je ne connais pas a remis ici, ce matin, ce volume pour vous. Par hasard j'ouvrais la porte moi-même. Ce monsieur m'a dit avec un sourire qui ressemblait fort à une raillerie : Monsieur Robyn ne connaît sans doute pas ceci. Il y a là de quoi faire jaser et rire à ses dépens !

— Qu'est-ce? qu'est-ce? Qui rira de moi? Pourquoi jaserait-on? s'écria Robyn déjà troublé.

— Un peu de patience; laissez-moi poursuivre, je vous en prie. — Mon Dieu ! reprit l'étranger qui disait être une de vos connaissances, quelle surprise pour chacun ! Ce Robyn malade, vieux, perclus, qui se met à faire des vers ! qui est amoureux de la lune et du rossignol l

— Mais, pour l'amour de Dieu, que me racontesu là ? Deviens-tu fou, Monck ? s'écria le vieillard que

l'impatience faisait presque bondir hors de son fau teuil.

— Non, je voudrais vous faire comprendre peu à

peu la chose, afin de ménager votre âme trop impressionnable.

•— Que tiens-tu donc là de si terrible? Donne, donne !

- C'est un volume contenant des poésies de toute espèce, et sur la première page duquel on voit imprimé en grandes lettres : soupirs de printemps, par Berthold Robyn.,, Et comme c'est là votre nom...

Il tendit le volume à Robyn qui, muet et tremblant de colère, tira de la poche de son habit son étui à lunettes, pour se convaincre par ses propres yeux qu'on ne le trompait pas.

Monck s'était rapproché du fauteuil et, d'un air compatissant, avait posé le bras sur l'épaule de son maître, en murmurant à demi-voix :

— Pauvre monsieur Robyn, maîtrisez votre douleur. Songez que Rerthold n'avait pas le dessein de vous nuire. Il est vrai qu'on se moquera peut-être de vous, mais Berthold ne pouvait pas le prévoir. C'est un hasard que vous soyez son parrain et qu'il porte le même prénom que vous. Vous ne pouvez pas le supposer ingrat: vous lui avez fait trop de bien pour cela...

— Ah ! l'imprudent ! Il n'a pas tenu compte de ma défense ; il a fait imprimer en secret ses poésies et m'a rendu ridicule aux yeux de tout le monde. Il me le paiera ! Où est-il ! Est-il à la maison?

— Non ; vous comprenez bien qu'un jeune poète a hâte de porter à ses amis les premiers exemplaires de

on ouvrage.

— Je lui apprendrai ce qu'il en coûte, il faut

Qu'il vienne^ qu'il vienne ! C'est inconcevable ; il faut qu'il soit possédé de quelque mauvais esprit !

Tout en parlant ainsi, il feuilletait le livre avec une précipitation si fébrile qu'il lui eût été impossible de rien distinguer.

— Eh bien ! s'écria-t-il, que contient ce livre ? Qu'estce que tout ce barbouillage ?

— Je n'en sais rien, répondit Monck ; dès l'enfance j'ai éprouvé une haine invincible pour les vers, et je n'ai pas ouvert le volume ; mais d'après ce que disait la personne qui l'a remis, ce ne sont que des chansons à la lune, au soleil, au rossignol...

— De pareils enfantillages signés de moa nom ! dit Robyn en soupirant.

— Oui, mais, toujours au dire de ce vieux monsieur, il doit cependant s'y trouver un beau poëme qu'il m'a prié de vous montrer. Attendez ; à quelle page commence-t-il donc? Il me l'a dit, mais je l'ai oublié... Ah ! je m'en souviens : c'est à la page cinquante...

Monsieur Robyn ouvrit le livre et chercha la page indiquée ; il fut assez longtemps sans la trouver, mais tout à coup le mot usurier lui sauta pour ainsi dire aux yeux ! *

» Il poussa un cri de dégoût et de colère, et le volume, lancé avec violence, vola, les pages ouvertes, jusques siu* le pupitre.

Qu'est-ce qui vous émeut ainsi ? demanda le clerc en feignant la surprise. S'est-on moqué de vous? Ce poëme n'est-il pas beau?

— Affreuse raillerie î s'écria Robyn d'une voix ton-

nawle. Ah ! Monck, mon bon ami, je ne me sens pas l'i(3(i. Mon sang bout de colère, et mon cœur bat avec iino violence!...

— Une raillerie ? Non pas à votre adresse, j'espère?

— Prends le livre, lis le mot qui se trouve en tête de la page, et voit si cela ne te fait pas dresser les cheveux d'indignation.

Le clerc ramassa le volume et l'ouvrit à la cinquantième page. Le terrible mot parut aussi le frapper d'horreur et il pâlit visiblement, tout en hochant la tête, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux. Puis, il se mita lire d'une voix assourdie, comme pour luimême, assez haut néanmoins pour être entendu de son maître exaspère.

« Là rôde une omnre numaine, un squelette vivant dont le front blême est marqué du sceau du crime et qui cherche en vain dans la richesse le repos qui le fuit K^^Uii.^i '.'l Vn"i:,«i. . . . .

Ainsi le désœuvrement et l'ennui pèsent sur lui durant tout le jour, et, le soir, quand il s'affaisse dans son fauteuil, il laisse échapper un soupir triste comme un gémissement; ou, s'il jette les yeux sur lui-même, il les referme aussitôt avec épouvante, comme s'il avait vu dans son âme la profondeur d'un abîme.... »

— Mais c'est inouï ! s'écria Monck, c'est affreux ! Berthold n'est pas l'auteur de ce poëme. Il est impossible qu'un homme se montre ingrat à ce point !

Un fort coup de sonnette interrompit ses exclamations ; il détourna la tête pour cacher la joie qui malgré

lui, éclatait sur son visage. La même idée avait sans doute surgi dans Tesprit de Robyn, car lui aussi dirigea vers la porte un regard plem d'attente et qui lançaif des flammes.

Un jeune homme entra dans le bureau; sur ses le' vres errait un doux et modeste sourire, et il tenait à le main un livre qu'il présenta à M. Robyn en disant :

— Mon cher oncle, vous ne m'en voudrez pas, n'estil pas vrai? Vous êtes bon, et vous me pardonnerez ce que j'ai fait. Ne repoussez pas cet humble petit livre..,. Mais comme votre regard est sévère !...

— Monck, donne-moi le livre que tu tiens là, s'écria le vieillard tout frémissant d'une colère contenue.

— Mes poésies ici! Que signifie? balbutia Berthold en arrêtant sur le clerc un regard interrogateur.

— Va- t'en, Monck ; laisse -moi seul avec le fourbe, dit Robyn d'un ton impératif.

Comme si Berthold eût deviné ce qui s'était passé et eût eu le pressentiment de ce qui l'attendait, il courba la tête et resta muet jusqu'à ce que le clerc fût sorti.

— Présomptueux ! s'écria Robyn d'une voix tremblante, tu as donc violé ma défense ? tu as donc fait inprimer tes insipides rêveries ? Est-ce là la récompense de mes bontés? Toi, orpheHn qui ne possèdes rien au monde, tu devrais consulter sans cesse mes yeux pour deviner ce qui peut me plaire ou me déplaire. Net'ai-je pas fait élever ? N'écoutant que mon affection, n'ai-je [pas pour toi gaspillé de l'argent que j'eusse pu éconojraiser à mon propre avantage? N'ai-je pas épargné, amassé, travaillé comme un esclave à la sueur de mou

front, et cela pour te laisser un jour un bel héritage? Et toi^ tu déshonores mon nom, tu me couvres de ridicule dans mes vieux jours !

Berthold écoutait tristement et en silence ces amers reproches.

— Eh bien! eh bien! qu'as-tu à répondre? s'écria le vieillard d'une voix irritée.

— Ah ! mon cher oncle, dit le jeune homme d'un ton navré, je ne comprends pas que vous puissiez être à ce point irrité contre moi ! Vous savez que, par respect pour vous, j'ai comprimé pendant deux ans mon désir de faire imprimer quelques-unes de mes poésies. Mais vous ne pouvez comprendre cela; c'est une fièvre, une maladie, quelque chose d'irrésistible. J'ai lutté ; j'ai combattu cette soif de renommée et de gloire qui m'entraîne malgré moi. Elle a été plus forte que ma volonté : j'ai obéi à la vocation qui me domine. Hélas! je savais bien que cela vous déplairait, mais j'avais cependant espéré que vous me pardonneriez, car, au fond, quel mal peuvent faire ces innocentes poésies?

— Continue, continue ! dit le vieillard av^c une amère ironie.

— Mon cher oncle, je vous mécontente parce que je semble attacher plus de prix à l'art, à l'intelligence, à la valeur morale, qu'à l'argent. Nul ne s'est fait soimême. Si cela m'était possible, je m'empresserais de vous complaire. Je ne le puis; mon âme ne peut s'at-; tacher à ces lieux communs de la vie réelle; il me faut vivre de la vie de l'esprit... Mais que vous importe,

mon bon oncle? Vous travaillez, dites-vous^ pour me rendre heureux? Et si Tart était le seul moyen d'atteindre ce but? Laissez mon cœur suivre son penchant, il vous en aura une éternelle reconnaissance...

— Tais-toi, tais-toi, hypocrite ! s'écria le vieillard Tiens ! prends ce livre ; ose lire ce qui s'y trouve, à \s. page cinquante, serpent que j'ai réchauffé dans mon sein et qui aujourd'hui me crache son venin à la face!

Berthold ouvrit ie volume, et en prononçant le mot Usurier j il fixa sur les traits de son oncle un regard étonné et interrogateur. Il ne semblait pas comprendre que le titre de son poëme pût faire sur le vieillard une si profonde impression. Poussé par un sentiment de tendre compassion, il voulut prendre la main de son oncle, mais celui-ci la retira avec colère.

— Usurier ! usurier ! dit Robyn, Ah ! tu me jettes à la tête le nom d'usurier? C'est ainsi que tu reconnais mes bontés?

— Mais, mon bon oncle, vous vous trompez, dit le jeune homme. Qui vous a fait croire d'aussi affreuses choses? Un usurier est un être sans âme, sans cœur ; un homme dominé par une infâme cupidité, qui s'en va à la piste des malheureux, des veuves et des orphelins, non pour leur venir en aide et les consoler, mais pour profiter de leur désespoir, pour sucer jusqu'à la dernière goutte de leur sang... Et vous dite? que je vous donne le nom d'usurier? Oh ! non, croyez-le bien, Je ne mérite à ce point ni votre haine, ni votre malédiction... Mais qu'avez-vous, mon pauvre oncle? Vous

êtes si pâle! vos lèvres tremblent! Mon Dieu! qu'avez> vous ?

— Va-fen ! va-t'en!... dit d'une voix gémissante le vieillard à demi évanoui... Va-t'en!... Ote-toi de mes yeux... sors de ma maison ! Va-t'en, je t'en prie, Berthold... jusqu'à midi; je me calmerai d'ici là... Vite, que je ne te voie plus !

Hors de lui^ et ne sachant quelle résolution prendre, Berthold, debout, et les mains jointes, regardait fixement son oncle, sans prononcer une parole. En ce moment, Monck entra dans le bureau avec un à-propos si ponctuel, qu'évidemment il avait tout écouté. Il prit Berthold par le bras, et lui chuchota à l'oreille :

— Obéissez, Berthold ; on ne peut résister à un vieillard malade. Partez. Allez faire une petite promenade : pendant ^,e temps, la surexcitation nerveuse qu'éprouve votre oncle se passera. Je lui ferai comprendre qu'il se trompe

— Hélas! hélas! quel mal at-je donc fait? s'écria Berthold avec désespoir.

— Aucun, reprit Monck à demi-voix; c'est une bouC^e; mais il faut montrer de la condescendant».

— Va-t-en ! va-t-en ! répéta Robyn, en laissant tomber sa tête en arrière sur le dossier du fauteuil.

Accablé et en proie à une sorte de vertige, le jeum* homme se laissa entraîner vers la porte par Monck. Le rusé clerc, avant de l'ouvrir, dit à Berthold d'un ton indifférent :

C'est un vieux monsieur, une connaissance de votre

LE DÉMON DE L'aIIGENT. »T

oncle, qui a apporté ici votre livre. Il croyait, bien faire ; car il trouve magnifique ce qu'il en a déjà lu. Allons, consolez-vous; monsieur Berthold : la gloire ne s'acquiert pas sans un peu de souffrance. Revenez après midi ; je saurai faire en sorte que votre oncle soit redevenu pour vous aussi bon qu'auparavant.

Berthold n'avait compris qu'à demi ces paroles, et il A'élança dans la rue, comme un fou, sans regarder autour de lui.

Lorsque Monck rentra dans le bureau, un cri d'angoisse lui échappa. Le vieux Robyn gisait dans son fauteuil, inanimé, pâle comme un mort, et ne donnant plus le moindre signe de vie...

Le clerc s'élança, les bras en avant, vers son maître et se mit à lui frictionner le front et les mains; mais tous ses efforts pour arracher le vieillard à son évanouissement furent vains. Il tira un cordon de sonnette pour appeler Marguerite à son aide.

„ La vieille servante parut. A peine eut-elle jeté un coup d'œil sur son maître, qu'elle se mit à se frapper la poitrine, à gémir, à jeter les hauts cris, et son chagrin était en effet si vif qu'elle semblait ne rien entendre de ce que lui disait Monck.

— Tais-toi donc ! disait impatiemment le clerc. Tu te conduis comme une sotte !

— Malheureuse, pauvre malheureuse que je suis, Ç s'écriait-elle ! le voilà mort, mort sans testament ! Dire ^ que j'ai servi pendant si longtemps ce vieux grippesou dans l'espoir d'en tirer un jour quelque cuose.-»

et le voilà qui part tout d'un coup, le ladre ! Malheureuse Margaerite !

— Que craignez-vous donc?

— Une apoplexie foudroyante 1 ne le voyez-vous pas? Le clerc fut pris d'un tremblement , comme si lui

aussi commençait à craindre que le legs promis ne vînt à lui échapper.

— Allez chercher de Teau, du vinaigre, dit-il; il faut que nous le fassions revenir à lui.

Avant que la servante fût de retour avec la bouteille de vinaigre, Robyn, à la grande joie de Monck, avait remué les bras, et, bientôt après, ouvert les yeux; mais son regard était si vitreux et si fixe que le clerc frémit à la pensée qu'une véritable attaque d'apoplexie avait peut-être ravi l'intelligence à son maître. Un homme privé de raison ne pourrait faire un testament!

Lorsque la servante rentra, Monck était en train d'adresser quelques mots de consolation à Robyn , pour s'assurer s'il comprenait encore ce qu'on lui disait; le vieillard le considéra d'un œil vague , mais ne réponlit pas.

— Hâtez-vous, Monck, hâtez-vous, murmura Marguerite. Parlez -lui du testament : peut-être est-il temps encore.

— Oui, mais laissez-moi seul avec lui, répondit le clerc ; retirez-vous bien vite.

— Et pourquoi ne puis-je pas être présente? grommela la servante. J'y ai autant d'intérêt que vous.

— Partirez-vous? dit Monck entre ses dents et d'une

voix presque étouffée; si vous restez, je fais en sorte que vous n'ayez pas un rouge liard !

Et comprimant soudain sa colère , il reprit :

— Allons, ma bonne Marguerite, je vous en prie, allez-vous-en ; vous nous faites perdre un temps précieux. Voici Toccasion favorable; et, si nous la laissons passer, peut-être ne reviendra-t-elle jamais. Ce que je veux faire n'est-il pas à notre commun avantage ?

— Hâtez-vous donc; sans cela il pourrait bien vous échapper, dit Marguerite en se dirigeant vers la porte.

Monck se plaça à côté de son maître et arrêta son regard avec une expression de pitié sur les yeux fixes et sans vie du malade. Pendant quelques instants, on eut pu remarquer sur les joues du clerc ces crispations convulsives qui se remarquent chez ceux qui cherchent à contenir leurs larmes ou qui font effort pour en verser. Quoi qu'il en soit, il se mit enfin à pleurer abondamment.

Soit que l'attaque qui avait frappé Robyn eût peu à peu perdu de sa violence , soit que la désolation de son serviteur le rappelât à la conscience de lui-même, le vieillard remua péniblement les lèvres et balbutia :

Berthold, où est Berthold?

— Pas de détours ! murmura joyeusement le clerc çn se parlant à lui-même, le temps est précieux.

Et, rapprochant davantage encore sa chaise, il entoura plus étroitement de son bras le cou de Robyn, et dit d'une voix caressante :

— Pauvre victime de l'ingratitude ! il y a de quoi

briser un cœur de pierre. — Vous trouvez-vous un peu mieux maintenant ?

— Mieux ^ mieux; pas mourir... pas encore mourir... balbutia Robyn à demi-voix.

— Oh ! que non, mon bon maître^ dit le clerc; je sais bien que votre indisposition se passera, mais je verse des larmes de colère et d'indignation quand je songe à la manière dont on vous récompense de vos bontés, et à la vie qu'on va mener après votre mort avec Targent que vous avez si péniblement épargné. Depuis votre enfance, vous avez vécu dans la solitude, dans la médiocrité ; vous vous êtes refusé tous les plaisirs et vous avez enduré les railleries du monde pour amasser, sou à sou, une petite fortune. Je vous suis venu en aide, je vous ai sacrifié mon avenir et j'ai partagé vos labeurs et vos soucis, comme si l'argen*. que nous pouvions gagner m'eût apparte?*" à rnoi-même. Eh bien! je l'aime, cet argent, je l'aime d'une affection paternelle... Et si je verse des larmes, des larmes amères, c'est parce que je déplore le sort qui est réservé à notre pauvre argent. Vous comprenez bien ce que je dis, n'est-ce pas, mon bon maître ?

— Oui... oui... argent... murmura Robyn.

— Berthold est votre unique héritier, reprit Monck d'une voix plus rapide et plus forte. Il aura tout. Mais il hait et méprise l'argent ; il le dissipera, le donnera, le gaspillera, comme le frui^ de ce qu'il appelle si impudemment le péché d'usure... Et il fera des vers pour célébrer sa vie déréglée, pour maudire cet argent que nous avons amassé au prix de tant d'inquiétudes et de

LE DÉMON DE L'ARGENT. Tl

SOUCIS... Qui sait si Tingrat, au milieu de sa société d'artistes, n'insultera pas, le verre en main, Tusurier qui lui laisse en héritage le fruit de toute une vie de labeurs et de soins; c'est en tous cas un bonheur qu'il a bien peu mérité.

>- Malheur à moi ! dit d'une voix dolente le vieillard tout tremblant d'effroi.

Tandis que Monck jetait une à une ces perfides paroles dans l'oreille de son maître, il épiait d'un regard oblique le visage de celui-ci, pour y mesurer l'effet de ses sinistres prédictions.

-Comme le sort est injuste! s'écria-t-il. Moi, qui ai mené avec vous une vie d'esclave, qui ai partagé tous T|DS soucis ; moi qui par amour pour l'argent et pour vous, ai passé ma jeunesse loin de tout plaisir; moi , je vivrais assez pour voir follement gaspiller le fruit de mes sueurs et de mon sacrifice ! Et il ne resterait au pauvre Monc^ que des larmes pour pleurer sur son vieux maître, et, pour récompense de son dévouement, le pain noir de la misère !..«

Robyn semblait éprouver de vives souffrances en entendîint la voix insinuante et presque fascinatrice de son vieux clerc; muet, il regardait Monck dans les yeux et ne donnait d'autre signe de connaissance qu'un douloureux soupir échappé de temps en temps de sa poitrine ou une plainte étouffée.

— Oh ! poursuivit Monck, pourquoi le ciel ne m'a t-il pas fait naître votre fils ou votre héritier ! Je garderais, je vénérerais, je chérirais tout cet argent, tout, jusqu'au moindre liard... Après vous, votre âme serait

encore pour moi dans ce coffre- fort; le son de l'or me rappellerait votre voix... Je saurais accroître notre trésor, le multiplier, et, avec lui, ma reconnaissance envers vous grandirait, grandirait sans cesse... et ainsi, vous, mon excellent maître, vous vivriez toujours; vous seriez toujours là; la mort ne vous atteindrait pas...

Le regard immobile de Robyn devint tout à coup si vitreux que Monck se prit à trembler d'épouvante et s'écria d'une voix désespérée :

— Maître, maître. Dieu peut vous appeler à lui. Ne me laissez pas pauvre et abandonné en ce monde. Dites-moi que vous voulez faire un testament, que je

dois aller chercher un notaire. J'y vais, j'y cours

Ciel ! que lui arrive-t-il? Il meurt !

Un frisson parcourut le corps du malade, ses membres se roidirent, et, la bouche ouverte, il s'affaissa dans le fauteuil.

Monck, que la terreur et l'anxiété semblaient rendre fou, secoua violemment son maître et l'appela par son nom, mais il était impossible de se tromper sur l'état du vieillard.

Les cheveux hérissés et plus pâle que le cadavre qui gisait devant lui^ Monck avait l'œil fixé sur le visage de Robyn et murmm^ait avec l'accent du désespoir :

— Mort ! il est mort ! sans testament! Tout revient à cet odieux Berthold ; rien, rien pour moi ! Je serai chassé d'ici, moi qui croyais être riche ! Aucun moyen de salut; la mort a prononcé I Oh, c'est affreux I misérable ladre, va !

LE DEMON DE L'ARGENT. 7t

Pendant un instant il demeura immobile, la iéte jdans les mains.

* Tout à coup et comme s'il eût été frappé d'une soudaine pensée, il s'écria avec un rire fébrile :

Quel trait de lumière ! Le conseil de Marguerite ! — Maisl'échafaud? un million on l'échafaad ! Quel terrible coup de dés !

Il tomba dans une sombre méditation, mais il en sortit bientôt et se dirigea vers le pupitre.

— Le démon de l'argent me possède, dit-il. Je tenterais en vain de lui résister... Allons, allons, un million! c'est un bon prix et qui vaut bien que, pour le gagner, on risque quelque chose. D'ailleurs, qui me trahira ? Ne sais-je pas imiter l'écriture de Robyn si parfaitement que moi-même je m'y reconnais à peine ! Je tremble! mais un mourant tremble aussi... Allons, allons, le sort en est jeté: millionnaire ou forçat !

Déjà il était assis au pupitre et avait posé une feuille de papier devant lui; la plume à la main et tout prêt à écrire, il murmura encore:

— Que donnerai-je à Marguerite? Oh, rien, rien! Seul j'accepte le danger, il faut que j'aie tout, tout à moi seul... Antidatons d'un mois pour qu'on ne soupçonne rien !

Il fit un effort suprême sur lui-même et réussit à ! omprimer son émotion pendant un instant. Bientôt iî eut tracé quelques lignes sur le papier et les relu deux ou trois fois avec une extrême attention.

-— Toutes les formes, toutes les prescriptions de la

loi sont bien observées, murmura- 1- il. Rien n'y manque; vite!

Il glissa le papier dans une enveloppe qu'il cacheta et sur laquelle il écrivit : Ceci est ma dernière volonté.

Puis il prit sur le mort les clefs du cofre-fort, l'ouvrit vivement, déposa le testament dans l'un des compartiments et replaça les clefs dans l'anneau où il les avait prises.

Il tira très-violemment la sonnette du bureau et donna à sa physionomie l'expression du plus profond chagrin.

Marguerite accourut, et saisie d'effroi à la vue du cadavre de son maître, elle s'écria :

— Eh bien? eh bien?... Mort! sans testament! Pauvre Marguerite, pauvre Monck, qu'allons-nous faire ? Il y a de quoi mourir de colère et de chagrin \

— Taisez-vous, taisez-vous, dit Monck; il y a un testament.

— Non, non, s'écria la servante, ne nous abusons pas : nous sommes bien malheureux. Le vieil avare m'a encore dit ce matin qu'il ne songerait à son testament que dans une quinzaine de jours. Ouvrez le coffre-fort; il doit contenir de l'argent. Comme cela nous aurons du moins quelque chose.

— Il y a un testament, vous dis-je.

Le ton assuré de Monck fit impression sur Marguerite et éveilla en elle l'idée qu'en effet il existait peut-être un testament. Cependant, comme elle doutait encore que le vieux Robi'n en fût l'auteur.

LE DEMON DE L ARGENT. 1k

elle arrêta sur le clerc un regard étrange et lui dit :

— Vous avez suivi mon conseil? vous l'avez écrit vous-même ?

Monck dissimula son anxiété sous un ironique sourire.

— Innocente ! répondit-il. Quand je pourrais gagner vingt millions par une action pareille, je ne la risquerais pas. Mettez de côté vos idées extravagantes. Robyn a fait son testament depuis un mois déjà. Je ne sais pas au juste ce qu'il contient; mais en mourant, notre maître m'a indiqué l'endroit où il se trouve.

— Là, dans le coffre-fort, sans doute!

— Oui.

— Oh Monck, lisez-le donc !

— C'est impossible ; le testament est scellé par Robyn lui-même. Le président du tribunal peut seul en briser le cachet.

— Et vous ne savez pas ce qu'il contient?

— Je crois pouvoir m'en faire une idée; Robyn vient encore de me dire tout à l'heure que nous serions tous contents.

— Si nous avions beaucoup, mais beaucoup ! s'écria Marguerite. D'ailleurs, quoi qu'il en soit, l'un de nous deux eût-il plus que l'autre, notre mariage demeure arrêté, n'est-ce pas?

— Qui sait? Si vous héritiez de beaucoup, mais de beaucoup, vous ne voudriez peut-être plus de moi.

— Ce qui est décidé, reste décidé. Seriez-vous par hasard d'un autre avis ?

— Non, non 3 nous n'avons pas le temps de parler

7f OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

de cela- Courez vite chez les voisins, et annoncez-leur la mort de notre pauvre maître; surtout n'oubliez pas de vous lamenter, de jeter de hauts cris, de pleurera chaudes larmes.

— C'est étrange pourtant, murmura Marguerite, qu'il ne m'ait rien dit du testament ! Peut-être me l'a-til caché pour me surprendre, après sa mort, par un legs considérable. Le brave homme !

— Allons, allons, faites ce que je vous ordonne, et n'allez pas bavarder chez les gens ; c'est dangereux. A l'œuvre ! en avant les pleurs et les cris !

La servante s'élança dans la rue en gémissant et en poussant des cris à fendre l'âme; — le bureau retentissait en même temps des sanglots lamentables de Monck.

CJae heure après que Berlhold, frappé de terreur et de stupéfaction, avait quitté la maison de son oncle, il (irait encore par les rues de la ville.

Les gestes qui lui échappaient de temps en temps, l'expression triste de son visage, les mouvements convulsifsqui contractaient ses lèvTes attestaient son trouble et son désespoir. Q uelques passants s'arrêtaient court pour le suivre du regard ; d'autres souriaient, quelques-uns se heurtaient contre lui; mais, abîmé dans ses réflexions, il continuait de marcher sans prendre garde à personne.

Tout à coup, dans une rue située non loin de la prin-

Lli DOlOiN DE LAKGEIST. 77

cipale porte de la ville, il s'arrêta et parut faire un effort sur lui-même pour maîtriser son émotion ; puis il entra à gauche dans un magasin de draps et demanda à une femme qui se trouvait derrière le comptoir si M. Conrad était chez lui.

— Ah! bonjour, monsieur Robyn, répondit la femme, qui sortit du comptoir avec force démonstrations de politesse et de respect. M. Conrad n'est pas chez lui ; mais la clef est sur sa porte. Il est sorti pour aller prendre du papier de musique et il ne tardera pas à rentrer. Donnez-vous la peine de monter et de l'attendre un instant.

Sans nul doute Berlhold avait plus d'une fois rendu visite à Conrad, car il monta l'escalier, entra sans hésiter dans une chambre et se laissa tomber sur une chaise. Le regard fixé à terre, il demeura un moment immobile, comme un homme accablé de lassitude qui s'abandonne au repos.

La chambre qu'habitait Conrad au-dessus de la boutique avait une très-modeste apparence, bien qu'elle fût entretenue avec une propreté remarquable et que tout y fût disposé avec beaucoup de soin. A l'exception du piano, magnifique instrument, loué chez Mn des fabricants de la ville, on n'y voyait d'autres meubles que trois ou quatre jolies chaises, une grande table toute couverte de musique, une boîte à violon et une assez grosse lampe destinée à éclairer le travail du soir; enfin trois ou quatre rayons sur lesquels Conrad avait soigneusement rangé une cinquantaine de volumes qui formaient sa bibliothèque. La

plupart étaient des œuvres de poètes anciens et modernes, et leurs feuillets fatigués attestaient Tusage fréquent qu'on en faisait.

Mais si, au premier coup d'œil, il était facile de voir que le maître de ce logis ne vivait pas dans Topulence, certains détails indiquaient en même temps qu'il n'avait i souffrir aucune privation et que parfois il se trouvait à même de satisfaire un caprice. La large cheminée était ornée de statuettes en plâtre, de coquillages, de plantes marines, d'oiseaux empaillés, et d'une foule de petits objets qui coûtent fort cher et n'ont de valeur que pour celui qui les a rassemblés. Mais quelque chose attirait plus particulièrement l'attention des rares visiteurs qu'il était donné à Conrad de recevoir.

Entre la cheminée et la fenêtre, la muraille était entièrement couverte de portraits d'artistes de tous les siècles, en nombre si considérable et si divers de forme et de grandeur, qu'on ne pouvait douter que Conrad n'eût, depuis bien des années, consacré tous ses soins à former cette collection.

Bien qu'il s'y trouvât des noms de musiciens, de peintres ci de savants, les poètes y étaient évidemment enmajoriié; Conrad avait même réuni quelques-uns de ceux-ci au centre de la muraille, et \ les avait entourés d'un ruban noir.

Dans ce cadre de deuil se trouvaient les portraits d'Homère, de Milton, du Tasse, de Camoëns, de Cervantes, de Vondel, de Chatterton, de Gilbert et de quelques autres encore.

Cette disposition avait quelque chose d'étrange et

LE DÉMON DB l'ARGENT. 79

il pouvait sembler étonnant que Conrad eût admis à la place d'honneur des poètes d'un mérite secondaire comme Chatterton et Gilbert, à Texclusion d'artistes d'un bien plus grand renom ; mais une secrète pensée sans doute avait motivé cette association de talents inégaux.

Longtemps Berthold était resté assis et immobile dans la chambre de Conrad ; mais peu à peu les idées qui le poursuivaient s'emparèrent de nouveau de son esprit. Il s'était levé, avait fait, sans s^'en rendre compte, quelques pas dans la chambre et se trouvait devant le mur sur lequel étaient exposés les portraits des maîtres de l'art. Son regard, après avoir erré longtemps, se fixa plus particulièrement sur ceux qu'enfermait le cercîe noir.

Jusque-là il avait fait peu d'attention à Tarrangement de ces figures ; il avait toujours cru que c'était une simple fantaisie de Conrad, et que celui-ci n'avait eu d'autre but que d'orner son appartement; mais dans la disposition où il se trouvait, la pensée qui avait tracé ce cercle funèbre parut se révéler tout à coup à son esprit. Abîmé dans une profonde rêverie, l'œil fixé sur les portraits , il murmura :

— Homère, le plus grand de tous les poètes : 11 mendiait son pain et était aveugle !

Tûrquato Tasso, la gloire de l'Italie : Il est mort fou!

Camoëns , l'illustre chantre de la Lusiade : Lui aussi dut travailler de ses mains pour ne pas mourir de faim 1

SO (EU\T.ES DE BENill CONSCIENCE.

Cervantes^ le spirituel auteur de Don Quichotte : 11 est mort pauvre et abandonné !

Vondel , le puissant génie de la Néerlande : A Vâge de quatre-vingts ans, l'illustre vieillard était encore îourbé sur un pupitre de commis dans le bureau du mont-de-piété î

Chatterton, le noble et généreux poète : Emporté par la folie du désespoir, il brisa lui-même une vie qui ne lui présageait que douleur et misère !

Gilbert, innocente viciime de la haine ! Il mourut de la mort la plus affreuse dans un hôpital !

Berthold recula épouvanté et s'écria avec l'accent du plus profond découragement :

— Quelle horrible destinée ! Les plus beaux no.ns, ceux qui forment la glorieuse couronne de Thumanite, associés ainsi à des souvenirs de pauvreté, de souffrance, d'ingratitude! Ah ! mon oncle, le père de Laura et tous ceux qui m'aiment ou me connaissent ont raison peut-être de vouloir détourner mes pas de cette carrière semée d'écueils. Oui, oui, ma résolution est prise, je dirai à Tart un éternel adieu ; plus de rêves décevants! J'oublierai qu'une aspiration vers une destinée plus haute se soit jamais révélée en moi. Je m'efforcerai de prendre goût aux choses matérielles, d'aimer l'argent comme l'unique source du bonheur de trouver le repos de l'âme dans le bien-être ^t le jouissances vulgaires. Alors peut-être m'assoupirai-je dans cette paix du cœur dont on me parle... Et je traverserai une vie tranquille et uniforme, sans gloire, mais aussi sans souiTrance, jusqu'à ce que la tombe

LE DÉMON DE L'aBGENT. 81

fasse disparaître en même temps mon corps et ma mémoire!... Oh! qu'il est pénible de renier sa nature!... Mais iî le faut ; la reconnaissance est un devoir qu'on ne peut méconnaître. En ce moment ce sacrifice me semble l'abdication de ma dignité d'être moral ; il fait saigner mon cœur et m'épouvante , comme s'il allait fermer désormais ma vie à tout espoir, à toute joie de l'âme; mais je me trompe sans doute...

— Ah ! Bcrthold ! s'écria Conrad, qui, en ce moment, entrait dans la chambre. Pardonne-moi de t'avoir fait attendre si longtemps sans m'en douter. Que tes poésies sont belles ! J'en ai lu déjà la plus grande partie. Quel feu! quel enthousiasme! c'est conta^^eux. Comme ton âme déborde de jeunesse ^.t dévie! Merci, merci, pour le bonheur et les pures émotions que tu m'as donnés... Mais tu es triste, BertholdUes traits sont altérés ? Est-ce que tu ne te sentirais pas bien ?

Le jeune homme prit la mam ae l'artiste et arrêtant sur lui un regard plein de mélancolie :

— Conrad, dit-il, je suis malheureux. Mon cœur a besoin de s'épancher. Laisse-moi me plaindre à toi du sort qui m'est fait; peut-être sera-ce un adoucissement à ma douleur...

l — Que t'est-il donc arrivé? demanda Conrad avec un sincère intérêt, mais sans s'émouvoir. Je tâcherai de te consoler, et je pense que ce ne sera pas difficile; il y a là quelqu'un de ces nuages noirs qui passent dans le ciel orageux de l'imagination, n'est-ce pas?

— Conrad, dit le jeune homme affligé, j'ai pris

rirrévocable résolution de renoncer pour toujours à Tart, à la poésie !

— Dieu soit loué s'il ne s'agit de rien de plus sérieux ! dit le musicien en souriant. C'est une fantaisie habituelle aux poètes de vouloir briser leur lyre à la moindre contrariété; mais l'instrument est dans leur cœur et à l'abri des atteintes de leur volonté. Allons, je vois que ton émotion n'est autre chose qu'une mélancolie de poëte. Que cela ne te décourage pas, Berthold; la douleur est la baguette magique qui fait rentrer l'âme en elle-même et par là double ses forces. Le poëte le sent si bien qu'il se crée lui-même des souffrances pour faire jaillir dans son âme la source des pensées ardentes et profondes...

— Non, non, tu te trompes, mon ami, dit Bertnold; ma résolution est immuable. Je renonce à jamais à raveniy que j'avais rêvé. J'en souffre, je l'avoue; mais je ch'^rcherai des consolations en donnant une autre direction à mon intelligence.

Le ton singulièrement résigné avec lequel le jeune homme avait prononcé ces derniers mots surprit Conrad, et parut le frapper d'une soudaine inquiétude. »

— Ob ! Berthold, s'écria-t-il,Dieu te garde de mettre à exécution ton fatal dessein I... Mais qu'est-ce donc qui a pu te porter à une résolution aussi inattendue?

— Une scène terrible dont je ne puis pénétrer la cause, dit le jeune homme. En 'quittant la demeure de H* Kemenaer, je me hâtai de gagner la maison pour offrir à mon oncle un exemplaire de mes poésies. Je sa-

vais qu'il fallait m'attendre à de sévères remontrances; mais j'avais aussi la conviction que mon oncle, cédant à sa bonté habituelle pour moi, finirait par excuser mon coup de tête. Ce fut avec cette confiance que j'entrai, et offris mon volume. Oh! Conrad, de ma vie je n'oublierai cet instant; mon pauvre oncle, malade, semblait hors de lui ; ses lèvres tremblaient de colère , il me regardait v:T5c une expression de haine et de mépris, comme s'il m'eût accusé du crime le plus infâme. Effrayé et tout étourdi, je lui demandai la cause de la terrible émotion qui l'agitait ; il ouvrit mon livre, m'indiqua le poëme intitulé Y Usurier, et éclata en reproches si amers, que chacune de ses paroles me remplit de désespoir et d'épouvante. Il me traita d'ingrat, dit qu'il regrettait les bontés qu'il avait eues pour moi, me reprocha de lui avoir jeté à la tête l'odieux nom d'usurier; enfin — je me sersdeses propres expressions — je suis un serpent qu'il a réchauffé dans son sein, et en récompense de ses bienfaits, je lui lance mon venin à la face !... Tout accablé que je fusse par ces cruelles récriminations, jevoulus essayer de le calmer; mais lui, pâle comme un mort, presque évanoui, s'écria que j'eusse à quitter la maison; il m'ordonna, il me supplia de m'éloigner jusqu'à midi; ma présence semblait lui iïiuîgerle martyre... Je mélançai comme un fou dans la rue, j'errai pendant quelque temps à travers la ville et je viens maintenant à toi, Conrad, afin de pouvoir raconter à un ami ce qui me pèse sur le cœur... Ce soir je brûlerai tout ce qui e^l jamais sorti de ma plume ; demain je fais anéantir tous les

g 4 CCUVRES DE HENRI GONSCIENGB.

exemplaires de mon ouvrage^ afin qu'il n'en reste pas même le souvenir.

Conrad secoua tristement la tête et dit :

— Anéantir ton ouvrage, BertholdT Je t'assure que tu ne le feras pas !

— N'en doute pas, dit le jeune homme en soupirant, mon parti est prit; rien ne peut le changer. J'en éprouve un vif chagrin; l'idée qu'il me faut défendre à mon âme de vivre dans le vaste domaine de l'imagination, m'épouvante ; il me semble que je tombe dans une nuit éternelle.,, mais ce sont là de vains rêves, je saurai les vaincre.

— Berthold, tu cherches à te tromper toi-même; je ne te crois pas.

— Tu verras.

— Je ne puis te croire. Comment, tu te soustrairais si vite à ta destinée, et, dès ton premier pas dans le chemin de l'art, tu t'arrêterais devant une contrariété passagère? Si je te croyais capable d'une semblable faiblesse, jeté dirais : Tu as raison, Berthold, fuis une lutte pour laquelle Dieu ne t'a pas fait assez fort ; — mais tu te méconnais toi-même : l'âme puissante qui se révèle dans tes poésies n'est pas capable d'abdiquer lâchement la couronne des poêles, dans la crainte de se blesser aux épines.

— Non, non, ce n'est pas cela, répondit tristement Berthold, le courage ne me manque pas; mais vois-tu, Conrad, après la mort prématurée de mes parents, mon oncle m'a aimé comme son propre fils. Il m'a fait donner une excellente éducation ; il épargne et

amasse encore sans relâche pour me laisser un jour un riche héritage. Je ne puis méconnaître sa bonté; ^ingratitude est un mot qui me fait frémir; c'est le phis horrible de tous les vices. Puisque j'attriste si inconcevablement mon oncle en m'occupant de poésie, eh bien ! je me conformerai à sa volonté, et j'accepterai mon sort avec résignation. Ne tente pas d'inutiles efforts pour me faire changer d'avis, Conrad ; tu ne réussirais qu'à jeter le doute dans mon esprit et à me rendre plus malheureux encore.

— Ainsi, c'est après mûre délibération que tu parles ?

— Oui, c'est après de sérieuses réflexions. Ce douloureux adieu que je dis au plus beau rêve de ma vie remplit moL cœur d'une indicible angoisse ; mais le sentiment du devoir a triomphé en moi. C'en est fait : je deviens étranger à l'étude, à l'art.

— Et tu éteindras dans ton sein rétincelle sacrée de la poésie ! s'écria Conrad avec un sourire plein d'amertume.

— Hélas ! oui ; irrévocablement, pour toujours ! dit Berthold en soupirant.

— Et que feras-tu de tes pensées ? Comment apaiseras-tu l'inquiète agitation de ton âme ?

— Je chercherai une occupation; je m'appliquera? au commerce, et je jouirai en paix des joies de la vie.

— Comme tu te trompes! s'écria Conrad. Tu seras malheureux, horriblement malheureux. Sais-tu, Berthold, quel est pour l'homme le secret de tout bonheur, de toute puissance et de toute grandeur? L'ar-

gent^ dirait M. Kemenaer, et toi-même, dans la triste disposition d'âmeoùtu es, tusembles lui donnerraison. Non, ce secret, c'est que Thomme reconnaisse et suive sa véritable vocation. Malheur à celui qui s'efforce d'effacer la marque que Dieu a imprimée dans son âme; malheur à l'infortuné que les événements jettent en dehors de la voie qui lui était tracée ! 11 y a des êtres qui, errants et comme perdus, se traînent péniblement à travers le monde, condamnés à une vie de souffrance, d'envie et de langueur; qui descendent dans la tombe sans avoir jamais su mettre en œuvre la puissance et les facultés qui étaient en eux... Et, Berthold, ce que je vais te dire te surprendra: je suis un de ces hommes, un de ces êtres fourvoyés !

— Toi ? s'écria le jeune homme avec étonnement. C'est impossible !

Conrad reprit d'un ton calme mais en s'animant peu à peu:

— Regarde mon visage; il est pâle et amaigri; mon regard est sans vie, mon dos voûté, ma poitrine débile. Je suis maladif et languissant depuis bien des années. Quel est le mal qui mine ma santé ? Le sais-tu? C'est une âme trompée qui se venge et qui à défaut d'autre aliment, dévore sa propre enveloppe ! Assiecls-toi et écoute; jeté dirai ce qu'a été ma vie. Peut-être ce récit te fera-t-il reculer devant la fatale résolution que tu veux prendre... Mon père était un pauvre maître d'école. Ce qui semblait faire le chagrin de sa vie, c'était la conviction qu'il ne pourrait rien me laisser en ce monde, à moi, son unique enfant. Néanmoins,

pour me doter d'une richesse quelconque, il donna à mon éducation tous les soins dont est capable un bon père ; non-seulement il me fit instruire dans la connaissance des langues, mais il me fit en même temps apprendre la musique, qu'il considérait particulièrement comme propre à devenir un moyen d'existence. Mon père était artiste dans l'âme et surtout fervent ^admirateur des grandes œuvres de l'esprit humain. Il me parlait avec une religieuse vénération des poètes illustres dont les noms rayonnent à nos yeux du fond des siècles passés, comme les étoiles de l'humanité ; il me lisait leurs ouvrages, m'en faisait remarquer les beautés, et, sans le savoir, allumait dans mon âme un ardent désir de devenir grand par l'intelligence et d'acquérir à mon tour de la gloire. Quand j'eus atteint Tadolescence, ma vocation se révéla : je faisais des vers sur tout et partout. Il semblait qu'un tyrannique esprit eiit pris possession de tout mon être ; un feu mystérieux me consumait. Mon père m'observait avec tristesse et avec crainte; ce qui le rassurait toutefois, c'est que j'étais sur le point d'obtenir une place dans le bureau d'un commerçant, et que je serais forcé par là de renoncer à la poésie. Il se trompait : je fis des vers sur les lettres du négociant, mon patron ; toujours abîmé dans mes rêves, je comprenais mal ses ordres ou je les oubliais. En un mot, j'étais tellement distrait, qu'on me prenait pour un idiot. Après une épreuve de quatre mois, je fus renvoyé du bureau comme un fou présomptueux tout à fait incapable de se livrer à une occupation sérieuse. Mon pauvre père

s 8 ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

s'effraya de Tavenir qui m'attendait. Lorsque je lui déclarai, avec une orgueilleuse fierté, que j'entendais devenir poëte, quoi que je pusse avoir à souffrir, il me représenta combien le sort des poètes est hasarjeux et précaire sur la terre ; il me raconta la triste existence et la déplorable fin d'Homère, de Camcëns, de Torquato Tasso, de Cervantes, et de tous ceux qui, de ce cadre funèbre , nous contemplent si tranquille^ ment. Je résistai à ses supplications pendant plusieurs mois; mais lui, — inspiré par sa craintive affection, plein de sollicitude pour la destinée de son fils unique, — pria, pleura, se jeta à mes genoux, si bien que je finis par avoir horreur de la poésie comme d'une chose qui devait faire le malheur de mon pauvre père et le mien. Je promis, loyalement et avec la ferme résolution d'étouffer désormais en moi toute idée d'un glorieux avenir. Je ne tardai pas à trouver une place dans un autre bureau, et j'y remplis mes devoirs avec beaucoup d'exactitude, mais en même temps sans plaisir et sans le moindre zèle. La flamme que j'avais crue éteinte continuait de brûler dans mon cœur; et quelque effort que je fisse pour le contenir, mon esprit se laissait encore emporter sur les ailes de l'imagination. Le combat était si rude et si pénible, que je tombai dans une sorte d'abattement et de mystérieuse souffrance ; je devins taciturne, rêveur, cherchant toujours la solitude ; mon âme languissait de tristesse... Devani mon père, je dissimulais ce qui se passait en moi; trompé par le calme apparent où il me voyait et qui lui semblait pour l'avenir d'un bon augure, il cher-

chait à m'affermir dans la voie nouvelle où j'étMs entré. en me peignant la vie qui m'attendait sous les plus séduisantes couleurs. Il m'expliquait comment, lorsque je serais plus âgé, je pourrais entreprendre moi- "nême un commerce qui m'enrichirait ; comment d'autres, qui, eux aussi, avaient commencé avec peu, éblouissaient maintenant la ville de leur faste et de leurs richesses. Si j'en avais cru sa tendresse, je me serais vu déjà au milieu de la vie, libre de tout souci, estimé, considéré et aimé de tous. 11 ne manquait pas de me vanter aussi la valeur et la puissance de l'argent, et de me le montrer comme la source assurée du repos, du bonheur et de l'iniluence... mais toutes ces considérations étaient sans force sur mon esprit et ma nature se révoltait malgré moi.

Cependant j'allais tous les jours à mon bureau, et je m'asseyais machinalement à la même place • j'étais comme plongé dans la torpeur du sommeil ; ma main travaillait avec régularité et exécutait ponctuellement la besogne qui m'était confiée, mais mon esprit était ailleurs et s'égarait au milieu de pensées vagues, indécises, désolantes. Peu à peu l'existence me devint insupportable; détourné de ma voie naturelle, je ne trouvais nulle part ni plaisir ni consolation. La musique même me devint indifférente ; mon violon qui, après les heures du bureau, avait été si souvent mor refuge contre le désespoir, pendait oublié à la mu raille. Cette tristesse continuelle mina ma santé ; une toux sèche et fréquente sembla me prédire une fii prochaine; je maigris et dépéris à vue d'œil.... Jô

restai commis pendant dix années, dix années de désespoir et de muettes souffrances !

Au bout de ce temps^ Dieu rappela mon vieux père. Ce coup me frappa douloureusement, mais il me rendit la liberté et avec elle Tespoir d'un autre avenir. Je vis de nouveau s'ouvrir devant moi le radieux horizon que j'avais rêvé dans les premières années de ma jeunesse. Je voulus encore faire des vers, et je passai des nuits entières, courbé sur le papier destiné à recevoir les épanchements si longtemps contenus de mon âme réveillée. Hélas ! la source des idées semblait tarie en moi, et je n'avais plus de la forme qu'un sentiment confus. Après bien des efforts inutiles, je dus reconnaître mon impuissance. Un travail purement machinal et la vie abrutissante que j'avais menée a\v?(ent paralysé mon imagination et émoussé en moi la délicatesse du sentiment. Mon désespoir ni mes larmes ne purent me rendre la vivifiante inspiration de la jeunesse... Ainsi il me fallait rester commis, contmuer de traîner une vie pleine de dégoûts, et mourir enfin d'humiliation et de chagrin !

Bien que je sois faible et peut-être lâche de caractère, — l'abandon de ma vocation semble le prouver, — je ne pus cependant accepter cette destinée comme une sentence sans appel. Je luttais toujours intérieu-, rement contre la triste révélation démon impuissance... Un soir que, seul, la tête dans les mains, je sondais avec auxiété le sombre abîme démon avenir, mon regard tomba sur le violon qui, couvert de poussière et oublié, était suspendu aumur. Un cri de joie s'échappa

de ma poitrine; il me sembla qu'mie nouvelle lumière .illuminait ma vie. Le violon ! Devenir musicien, vivre de la vie d'artiste, être artiste ! Plein de confiance et jd'orgueil, je renonçai à ma place de commis, et je me mis, avec ime fiévreuse ardeur, à m'exercer sur mon violon. Jour et nuit, pendant plusieurs mois, les sons de l'instrument qui devait me sauver retentirent dans ma chambre solitaire; je me donnais à peine le temps de prendre quelque nourriture, tant me dominait la ferme volonté de mériter enfin le beau nom d'artistv^. Ma santé semblait se rétablir; je renaissais; mais, comme je ne possédais rien, je tombai peu à peu, et presque sans m'en apercevoir j dans le plus profond dénûment. Je me logeai dans un grenier, je souffris la faim et les humiliations; mais j'étais soutenu par Tidéa que mon âme, mon intelligence sortiraient victorieuses de ce dernier combat ou que ma vie s'y consumerait. Hélas ! je m'étais trompé, Bei thold : quand on est né poëte, il ne suffit pas de la volonté pour devenir musicien. Pour devenir un véritable artiste, pour tirer d'un violon ou d'un piano ces sons qui ravissent les sens et pénètrent jusqu'à l'âme, il faut, dès l'enfance et sans interruption, s'être exercé sur ces instruments ; il faut que, de la tête et du cœur, l'intelligence et le sentiment jiient passé dans les doigts et s'y soient fixés, développés par une longue habitude. Sept années se sont écoulées depuis le jour où j'ai espéré trouver dans mon violon un meilleur avenir, sept années de sacrifices, de privations et de travail... Et je m'estime heureux d'avoir une place au jubé de la cathédrale,

et je courbe le dos pour mendier une leçon de piano!

— Malheureux ami ! murmura Berthold.

— Ah ! ce ne serait rien que cela , s'écria Conrad avec désespoir, ce ne serait rien, si le remords ne déchirait mon cœur ! Savoir qu'on était né pour être quelque chose en ce monde, pour devenir grand peut-être, — et sentir, dans son humiliation, qu'on porte la peine de sa lâcheté ! Être incapable de tout, parce qu'on a renié la seule chose pour laquelle Dieu vous avait créé ! Qu'est-ce que ma vie ? Désenchantement, douleur, désespoir. J'ai craint dans ma jeunesse la faim du corps... et maintenant, c'est ma pauvre âme qui est condamnée à languir aifamée, jusqu'à ce que îa mortl;*" délivre du lâche qui lui a fait ce supplice...

A ces mots, deux larmes coulèrent des yeux de Conrad, et il se tut, dominé par une vive émotion ; mais avant que Berthold pût lui adresser une parole de consolation, il releva la tête et dit avec une ironie pleine de tristesse :

— Et toi, Berthold, tu t'imagines que tu serais heureux de vivre de la vie vulgaire de ce monde? Tu crois que l'argent, l'opulence, le luxe, suffiraient à satisfaire une âme comme la tienne ! Eh bien ! mets à exécution ton dessein : essaie d'oublier qu'une étincelle de feu divin est descendue en toi. Quel sera l'inévitable résultat de cette lâcheté? Au milieu du faste^ (u sentiras ton cœur vide ; toujours, sans trêve ni relâche, ton âme voudra s'élever plus haut; tu rêveras, tu t'agiteras, comme s'il manquait quelque chose à ta vie... Et si tu laisses se flétrir la fraîcheur de ton imagina-

LE DÉMON DE L^AIlCiLM 91

tion, cette palette aux mille couleurs, si tu laisses passer le temps de TLispiration vive et soudaine qui donne l'amour de la belle nature, — alors tu devienjdras semblable à moi : tu languiras, miné par le dégoût îde la vie, et tu jetteras en arrière un regard de regret sur ce que tu auras renié et perdu à tout jamais. L'argent ne pourra te consoler; Targent ne donne pas à rhomme une valeur réelle : il fait de Timbécile, du savant, du rustre grossier et du grand seigneur, quatre hommes riches, mais voilà tout, et chacun d'eux est toujours dans l'opulence ce qu'il était dans la pauvreté. A toi, il a été donné une âme qui aspire ardemment à s'épancher, qui a soif de renommée, qui veut briller par sa propre puissance et sa propre vertu. Essaye de la tromper : elle ne te laissera pas de repos. Ose fuir ta destinée, et c'est moi, pauvre musicien, moi, pauvre artiste manqué, qui te le dis, tu seras malheureux !

Berthold, la tête dans ses mains, semblait accablé sous la grave et sévère parole de Conrad. Une vcix intérieure lui disait que la prédiction de son ami devait être vraie, et dans le combat qu'il avait livré lui-même avant de prendre une résolution, son imagination lui avait montré Tavenir sous d'aussi tristes couleurs. Accablé de chagrin et ne sachant à quel parti s'arrêter, il répondit après quelques instants :

— Si je pouvais obéir au penchant de mon cœur, Conrad, je suivrais ton conseil ; mais le doute me domine. Non-seulement mon affection et ma reconnaissance pour mon oncle me poussent à abandonner la poésie, mais la destinée même du poëte m'inquiète.

Ah ! la gloire est bien chèrement payée, s'il faut Pachelerau prix de toute une vie de souffrance et de douleur.

— Quelle erreur! s'écria Conrad. Il n'y a pas d'homme sur la terre qui soit plus heureux que le poète !

Berthold désigna avec un triste sourire les portraits enfermés dans le cercle funèbre.

— Je te comprends, dit le musicien ; c'est en effet pour me consoler du sort que ma lâcheté m'a fait que j'ai réuni sous mes yeux tous les poètes malheureux; mais cela ne m'a servi de rien, et c'est en va'o que j'ai fait de leurs noms de faux témoins.

— N'attestent-ils pas d'une manière irrécusable que la couronne de la poésie est la couronne du martyre S

— Non ; le monde le croit, mais c'est une erreur.

— L'histoire est là, pourtant ; elle a consigné dans ses annales, avec la gloire éclatante de ces hommes illustres, leurs misérables destinées.

— Écoute, Berthold; il ne faut pas juger la vie des poètes du même point de vue que celle des autre? hommes. Peut-être la plupart d'entre eux ne sont-ils devenus grands, que parce que leur vie a été pleine de traverses, d'agitation et d'infortunes apparentes. L'âme s'émousse et s'endort dans la prospérité ; elle ressemble à une lame d'acier qui perd son éclat et son tranchant sous U i^ouîile de l'inaction. Qui te dit que ces grands hommes n'ont pas détesté la richesse et les aisances de la vie, parce qu'un sentiment secret les poussait vers l'éternelle activité de l'intelligence? Aussi bien n'y a-t-il pas un seul de ces poètes auquel

n'ait été offert cent fois ce qu'un homme ordinaire appelle le bonheur. Ils ont refusé. Pourquoi?... Parce que, même dans leur misère, ils jouissaient d'une félicité plus grande que toutes celles que la fortune aurait pu leur donner!

— Conrad, je te comprends, dit le jeune homme en soupirant, mais admettons que le poëte s'élève assez au-dessus de la matière pour oublier les misères de la vie, ne faut-il pas que, comme l'aigle, il descende, à certains moments, sur la terre pour s'y reposer, et si son cœur a soif d'amitié, d'amour, d'admiration, quel douloureux désenchantement n'éprouve-t-il pas, s'il ne rencontre qu'inimitié, envie et humiliation ?

— Humiliation? dit Conrad en souriant. Le poëte serait sensible à l'humiliation, lui qui ne pèche jamais que par orgueil ? Non, non, ne le crois pas. Il se regarde comme un être privilégié sur la terre, et il l'est en effet. Il découvre dans la nature des formes sublimes, de séduisantes couleurs, des sens mystérieux qui échappent aux autres ; dans son imagination roulent des mondes d'une beauté et d'une splendeur infinies ; il savoure, en une heure d'inspiration, plus de bonheur vrai, plus d'émotions ineffables que la richesse matérielle n'en peut donner en toute une vie. Sa tristesse même est une iouissance; car la douleur est pour lui le foyer où son âme se retrempe et prend de nouvelles forces. Par ses œuvres, le poëte multiplie son être ; à de longues distances, au delà des monts et des fleuves, des lecteurs attentifs écoutent sa voix et subissent son influence; il est, au même moment, pré-

96 (ECrVRES DE HENRI CONSCIENCE.

jsent en mille lieux ; il est admiré, il charme, il domine partout où pénètre un rayon de son intelligence. Oh î ne reslât-il à Tartiste que la pensée qu'il ne mourra pas, la conviction qu'après la dissolution de son corps, ses créations survivront pour préserver les générations futures du mortel amour de la matière, et élever, par j ridée du bien et du beau, la nature humaine vers ^. Dieu, sa source immortelle ; ne serait-ce pas assez \ pour lui faire braver les vicissitudes du sort qui, d'ailleurs, frappe à l'aveugle, et ne respecte pas plus le puissant ou l'enrichi que le pauvre artiste?... Allons, Berthbld, crois aux paroles d'un ami qui te respecte et qui t'aime. Reviens sur ta résolution insensée...

— Que ne puis-je suivre ton conseil! s'écria Berthold en proie à une vive émotion ; car, je le sens bien, le bonheur ne saurait être pour moi dans les jouissances matérielles... Mais, je ne puis : mon oncle, la reconnaissance que je lui dois....

— Ton oncle se calmera, Berthold.

— Non, non, il est trop irrité contre moi ; je ne sais quelle flamme menaçante brillait dans ses yeux; quand il m'a montré du doigt le poëme de VUsurier, son regard étincelait de haine...

— Le poème de V Usurier! murmura le nmsicien. Je comprends...

— Tu comprends pourquoi ce morceau a jeté mon oncle dans une si grande colère? pourquoi il a fait frémir le père de Laura lui-même ?

— Quant à monsieur Kemenaer, il est possédé du démon de l'argent et il déteste tout ce qui ne s'achète

LE I>ÉMON DE L'aRGENT. 97

pas; maïs ton oncle, c'est une autre affaire : il fait . commerce d'argent. Quoi qu'il en soit, Berthold, il m'appartient aussi peu qu'à toi de rechercher pourquoi ton oncle a cru trouver dans ton poëme son pro» pre portrait.

— Mon Dieu ! si tu disais vrai ! s'écria le jeune homme stupéfait et tremblant ; mais c'est impossible ; mon oncle prête effectivement de l'argent, mais c'est à des malheureux, et bien plutôt oar comoassion que par amour du lucre.

— L'argent n'a compassion que des malheureux qui paient un gros intérêt.

— Oh ! c'est affreux ! s'écria Berthold en portant les mains à son front. Je serais donc, en eff'et, sans le savoir, un serpent qui lance son venin sur son bienfaiteur ! Et je n'anéantirais pas le livre dans lequel j'ai profané la poésie parla plus noire ingratitude ? Conrad, Conrad, pourquoi m'as-tu dit cela ? Pourquoi m'avoir confirmé ce triste pressentiment? Mais alors reconnais toi-même que je ne puis plus paraître devant mon oncle. Que ton opinion soit fondée ou non, peu importe ; il suffit que ce malheureux poëme ait blessé cruellement mon oncle, mon bienfaiteur, pour que je maudisse à tout jamais l'impression qui l'a dicté.

Conrad secoua la tête avec découragement et parut absorbé dans ses réflexions.

— Je te remercie, mon ami, de ta bonne et sincère affection, murmura le jeune homme. Tu avais une fois de plus versé dans mon cœur la consolation et le courage ; ta voix avait fait luire à mes yeux un nou-

veau rayon d'espoir; mais nous nous trompions tous deux. Courbons docilement la tête sous la fatalité... Tout à coup Conrad se leva vivement et s'écria avec un transport de joie :

— Ah ! je sais un moyen, — un moyen de te réconcilier avec ton oncle, de sauver ton livre et de dissiper à la fois tous tes chagrins !

Berthold regarda son ami avec un air d'incrédulité.

— Non, non, dit-il d'une voix abattue, n'aggrave pas mes douleurs par un nouveau doute, une espérance qui se changerait encore en déception.

— Le moyen est simple, mais infaillible, reprit Conrad. Fais enlever de ton livre la feuille qui contient V Usurier, et remplace-la par une feuille où tu feras imprimer d'autres vers. Montre à ton oncle que le fatal poëme est bien réellement et complètement anéanti. Il te saura bon gré de ta soumission.

Un sourire de bienheureux étonnemcnt illumina le visage de Berthold.

— Oh ! la bonne idée ! dit-il.

— N est-ce pas que ton oncle te pardonnera? et il ne s'opposera probablement pas à la publication d'un livre où rien ne peut plus lui déplaire.

— Sans doute, sans doute, ce maudit poëme est la seule cause de son inexplicable colère contre moi ; mon oncle est la bonté même ; il regrette peut-être déjà le chagrin qu'il m'a causé. De quel poids tu délivres mon cœur ! Conrad, je te trompais quand je feignais devant toi la résignation ; la lutte avait déjà commencé en moi ; le désespoir remplissait mon âme.

C'est fini maintenant ; le sombre nuage est loin de mes yeux. Être poëte ! Oui, je dois, je veux être poëte. Malheur, souffrances, persécutions, rien ne m'arrêtera.

Le musicien pressa avec effusion la main du jeune homme; des larmes de joie remplirent ses yeux, et il s'écria avec un généreux enthousiasme :

— Ne crains rien, Berthold ! Contemple avec une ferme confiance Tavenir qui t'attend. La plus belle existence qui ait jamais été accordée à un mortel s'ouvre devant toi. Tu seras riche, une grande fortune t'est réservée. Dieu t'a choisi, entre mille, une tiancée digne de devenir ta compagne ; celle-là te comprendra ; elle aimera et respectera en toi le poëte inspiré. Tout ce que peut donner l'argent est déjà à toi et tu savoureras en même temps toutes les joies que l'âme humaine recèle en elle-même. Doublement élu sur la terre, possesseur de la puissance matérielle et de la richesse de l'intelligence jointe à la jeunesse, tu parles de malheur!...

Tout à coup sa voix baissa de ton comme si une pensée douloureuse l'eût saisi.

— Oui, un seul malheur peut l'arriver, ajouta-t-il avec tristesse ; ton âme plongée par l'excès du bonheur dans un sommeil léthargique peut oublier la mission qu'elle est appelée à remplir. Cette idée m'effraie ; si elle venait à se réaliser, il me semble que j'en gémirais autant que j'ai pleuré sur la perte de mon propre avenir.

— Tu as donc pour moi une bien vive affection.

Conrad ? demanda le jeune homme ému par l'accent altéré de la voix du musicien.

— Oserai-je te Tavouer, Berthold? répondit Conrad, les yeux humides. J'ai suivi avec une sollicitude inquiète le développement de ta jeune intelligence ; je t'ai encouragé, et, sans que tu le saches, je t'ai poussé dans le chemin de l'art. Tandis qu'ignorant encore les trésors que Dieu a mis dans ton âme, tu faisais tes poésies uniquement pour pouvoir les lire devant la sensible Laura, je rêvais pour toi, dans ma chambre solitaire, les triomphes du génie et l'éclat de la gloire. Pardonne son orgueil au pauvre Conrad ; il s'est imaginé qu'il se relèverait à ses propres yeux et que ce serait une consolation dans sa triste vie, si n'ayant pu devenir artiste lui même, il réussissait à doter sa patrie d'un grand et puissant génie.

Berthold se jeta au cou du musicien et d'une voix pleine de tendresse :

— Excellent Conrad, dit-il, comment récompenserai-je tafit d'affection? Le premier usage que je veux faire de ma richesse sera d'améliorer ton sort. Nous resterons toujours unis...

L'hôtesse ouvrit la porte de la chambre et interrompit la reconnaissante effusion de Berthold.

— Monsieur Robyn, dit-elle, pardonnez-moi si J6 me présente ainsi devant vous; mais il y a là une femm< qui a pour vous un message pressé; c'est la servante de votre oncle...

— Marguerite ! s'écria Berthold en s'élançant au-

devant d'elle et en l'attirant dans la chambre. Vous pleurez ? Qu'est-il arrivé ?

I Mais la vieille servante se laissa tomber sur une chaise.

l mit ses mains devant ses yeux et se prit à sangloter tout haut. Le jeune homme, vivement ému autant par la pitié que par un secret effroi, lui adressa précipitamment plusieurs questions.

— Laissez-moi reprendre haleine, laissez-moi me remettre, s'écria-t-elle avec toutes les marques du désespoir ! ah ! j'en mourrai, c'est sûr ; je ne survivrai pas à ce coup-là !

— Pour l'amour de Dieu, pariez, Marguerite, dit Berthold d'une voix suppliante ; vous me faites trembler. Dites, pourquoi ces pleurs, pourquoi ces sanglots?

^ Oh ! que je suis malheureuse ! Ce bon M. Robyn, ce pauvre homme qui a fait un testament parce qu'il ne voulait pas oublier sa vieille Marguerite !

— Mon oncle ! Un testament ! Que dites-vous là ? Que lui est-il arrivé? s'écria Berthold tout pâle d'angoisse.

— Il est mort.... mort ! dit la servante en versant de nouvelles larmes.

Le jeune homme poussa un cri terrible et laissa tomber sa tète sur la poitrine du musicien.

— Conrad ! Conrad ! s'écria-t-il, aie pitié du pauvre Berthold. Oh! j'ai horreur de moi-même :1e serpent s'est retourné contre son bienfaiteur, et la blessure a été mortelle : il est mort ; sa colère l'a tué; il m'a maudit peut-être !

Comme si la tristesse de Marguerite se fût calmée sou-

dain, elle se leva et se rapprochant du jeune homme:

— Vous vous trompez, dit-elle, monsieur Berlhold ; il est mort d'une attaque d'apoplexie, et il n'était pas fâché contre vous, car il voulait encore vous voir avant sa mort. Il vous a souvent appelé ; mais nous ne savions où vous trouver.

— Mon bon oncle! il s'est souvenu de moi à l'heure de sa mort, dit Berthold d'une voix navrée. Merci , Dieu de bonté et de miséricorde ! Je puis encore espérer qu'il m'a pardonné !

Cette pensée fut un premier adoucissement à sa douleur, et ses larmes, jusque-là contenues, coulèrent avec abondance.

Conrad tenait une de ses mains et lui murmurait à l'oreille des paroles de consolation.

La vieille servante le considéra pendant quelques instants ; ses lèvres, légèrement pincées, exprimaient l'incrédulité. Il ne lui semblait pas possible qu'un homme qui allait hériter de tant de trésors fut sincèrement affligé. S'imaginant que Berthold feignait la douleur uniquement pour satisfaire aux bienséances, elle lui dit avec une certaine impatieiiice dans la voix :

— Voryons, Monsieur, ne soyez donc pas si triste ; vous trouverez de quoi vous consoler. Vous ne pouvez demeurer ici plus longtemps; la maison est pleine d'étrangers qui demandentoù voue Êtes. Une convient pas ^nu'on vous croie indifférent. Il faut renfcnjr ei montpcraux gens que fçous pleurez la tiiortKâe votre (oncte*.

— C'est vrai; il faut retourner à la nwriioii, -Benthdd ditleniiiisicien.

LE DÉMON DE LAIiGERT. lOt

— Viens donc avec moi, Conrad, dit le jeune hommft d'une voix pleine de prière, et entraînant son ami vers la porte.

Et comme le musicien semblait hésiter à raccompagner dans la maison de son oncle, Berthold lui dit avec une fiévreuse émotion :

— Conrad, j'ai peiar; j'éprouve je ne sais quel trouble, quel saisissement. Tu soutiendras mon courage ; tu éloigneras de moi le désespoir. Allons, allons prier ensemble auprès du lit de mort de mon bienfaiteur.

Conrad suivit Berthold et la vieille Marguerite.

Il fait nuit. La ville est plongée dans le silence et les ténèbres. Tout dort...

Dans la maison de M. Robyn, une petite chambre écartée est tendue de crêpes. Sur une table, il y a un; crucifix d'argent entre deux cierges de cire jaune. La lueur pâle et vacillante de ces flambeaux de deuil jette sur tous les objets une teinte livide et douteuse, et arrive à peine jusqu'à la profonde alcôve où un cadavre est étendu sous une couverture blanche. C'est un vieillard ; ses cheveux, blancs comme l'argent, brillent sur ses tempes. On pourrait croire qu'il dort d'un sommeil profond, sinon tranquille ; mais son visage, que frappent les jaunes reflets des cierges, est d'une pâleur livide et plombée ; ses lèvres contracteres restent immobiles, et toute sa physionomie est défigurée par une terrible expressioa de soUiSraûûe et de désespoir. On dirait qu6 cet homme a iété .surpris par la

mort au moment où il jetait un cri de détresse.

Au chevet du lit est assise une vieille femme, la tête appuyée au dossier de sa chaise. Ses vêtements sont « malpropres et usés ; de son bonnet à ailes s'échappent quelques mèches de cheveux qui pendent pxi désordre sur son front. Son visage est labouré de rides profondes, et la dureté masculine des traits atteste un caractère rude et brutal. Sa respiration est pesante; sa poitrine se soulève et s'abaisse péniblement en remplissant la chambre d'un bruit monotone. Cependant elle ne dort pas d'un sommeil profond ; car, par intervalles, elle ouvre ses yeux gris et jette un regard vaguo et indécis sur une autre femme assise vis-à-vis d'elle au pied du lit dans l'alcôve même.

Celle-ci est plus jeune, et bien que ses vêtements trahissent aussi l'indigence, ils sont propres et arrangés avec soin. Son bras replié soutient sa tête, et elle dort sur le bord de la table d'un sommeil paisible.

Pendant de longues heures, les cierges envoyèrent leurs funèbres lueurs sur les joues caves du mort; pendant de longues heures, les femmes chargées de le veiller demeurèrent plongées dans l'assoupissement... jusqu'à ce qu'un chariot, ébranlant le pavé de la rue, vînt enfin annoncer que le jour allait se lever...

La vieille femme ouvrit lentement les yeux, s'étira les membres et murmura à part soi :

— Penh ! qu'il fait froid ! J'ai les membres comme brisés d'avoir dormi sur cette chaise si dure. Vous croyez peut-être qu'on donnerait un coussin pour s'asseoir à une pauvre femme comme moi. Ah ! bien

LE DÉMON DE l'arGENT Î05

OMÎ. ce serait la gâter! Heureusement^ du moins, que la mort est juste. Ce vieux ladre, qui fait là une grimace comme s'il rôtissait déjà dans l'enfer, sera jeté ce matin dans une fosse, absolument comme si, de son vivant, il n'eut pas possédé un liard de plus que Beth la Noire ; et les vers ne l'épargneront pas plus que s'il fût mort sur la paille. — Penh ! qu'il fait donc froid ici ! ... Eh ! Thérèse, éveille-toi ! c'est assez dormir ! N'entends-tu pas les paysans qui déjà se rendent au marché ?

La jeune femme s'éveilla, se frotta les yeux, et dit en parcourant la chambre du regard avec une sorte d'effroi :

— Oh ! quel vilain rêve ! j'en ai encore la sueur par tout le corps.

— En vérité, Thérèse, il me semble que tu trembles? Je ne crois pas, mon enfant, que veiller les morts soit ta vocation ; c'est pourtant un meilleur métier que ça n'en a l'air. Si seulement on avait un peu plus à faire ; mais les gens vivent si longtemps aujourd'hui !

— Ah! Beth, comme j'ai eu peur! Je rêvais que le monsieur qui est là dans l'alcôve, — que Dieu prenne en miséricorde sa pauvre âme ! — je rêvais, dis-je, qu*il se levait de son lit et venait vers moi ; il me regardait tout fixement avec ses yeux vitreux, et voulait à toute force me donner la main. J'ai cru mourir d'épouvante, car vous savez que la main d'un revenant brûle comme le feu ?

— Allons donc, sotte, dit la vieille femme en riant, celui qui est mort est bien mort ; les esprits ne revien-

lee OEUVRES de henri conscience.

nent plus ; ils ont assez à faire là-haut quand l s'agit de régler leurs comptes.

— Beth, Beth, dit l'autre en faisant le signe de la croix, vous ne croyez plus à rien, vous. Ne savez-vous donc pas ce qui est arrivé autrefois dans la grande maison au bout de notre rue? Demandez-le à la grand'mère du maçon; celle-là a vu le revenant de ses propres yeux. Pourquoi mentirait-elle?

— Oui, cela se voyait dans le temps, répondit Beth, je le sais aussi : quand quelqu'un avait volé ou trompé les gens, il était condamné à revenir après sa mort jusqu'à ce que l'argent volé fût rendu. Mais tout cela est changé, mon enfant. Dieu du ciel;, si nous en étions encore là ! Mais si tous ceux qui trompent les gens devaient revenir en ce monde, il n'y aurait pfus moyen de passer dans les rues, tant elles seraient encombrées de revenants. Allons, allons, ce qui est là, sur ce lit, n'est que cendre et poussière, comme dit le proverbe... Regarde un peu sous la table s'il y a encore quelque chose dans la bouteille ; car je ne sais ce que j'ai, mais le cœur me manque ; il fait joliment froid ici !

Thérèse tira une bouteille de dessous la table et la tendit à sa vieille compagne. Celle-ci but une gorgée et, tout en faisant d'étranges grimaces, elle reprit :

— Voyons, Thérèse, bois un petit coup aussi ; cela te réchauffera.

— Fi ! répondit l'autre avec dégoût, je ne veux pas de cette vilaine boisson^à !

— Tu as donc été élevée avec du lait et du pata

LB DÉMON DE L'aRGBNT. 107

blanc? Attends, attends, ma chère : pour peu que tu continues à faire le métier de veilleuse de morts, tu changeras bientôt d'avis.

— Que Dieu me préserve de veiller encore de ma vie auprès d'un mort qui me serait étrangler ! dit la jeune femme avec un soupir. J'ai accepté cette fois-ci parce que mon mari est à l'hôpital et qu'il faut bien que je gagne quelque chose pour donner du pain à mes chers petits enfants ; mais, voyez-vous, Beth, c'est la dernière fois, et quand vous aurez besoin d'une compagne pour une pareille nuit, adressez -vous à d'autres. Un mort, c'est trop laid ; quand mes yeux tombent sur le visage de ce pauvre M. Uobyn, je trpmble comme une feuille.

— On voit bien, Thérèse, que tu n'es pas ancienne dans le métier; sans cela tu dirais au contraire : plus vilain est le mort, mieux ça vaut.

— Ah ! vous n'avez pas votre bon sens. Ne dites donc pas de pareilles choses dans l'endroit où nous sommes, s'écria Thérèse en secouant la tête en signe de désapprobation.

— T imagines-tu par hasard que le vieil avare t'en* tendra ? Ce que je dis est cependant facile à comprendre, reprit Beth la Noire. Quand nous mourons, nous autres pauvres gens, pourquoi nous en désolerions-nous? Nous sommes arrivés nus en ce monde, et nus nous en sortons. Aussi nous ne faisons pas d'aussi laides grimaces ; car, pourvu que les choses n'aillent pas trop mal là-haut, nous sommes toujours sûrs d'y être un peu mieux qu'ici.

— Si Ton n'avait ni enfants, ni mari, ni mère à quitter, la mort ne serait sans doute pas pour nous un bien grand malheur; mais le pauvre comme le riche tient à la vie !

— Un riche qui va mourir pense à son or, à ses maisons, à ses voitures; il était maître partout^ chacun rampait devant lui ; sur sa table il réunissait toutes sortes de mets appétissants ; il buvait du matin au soii d'excellent vin ; on venait faire chez lui de la musique : il jouait et faisait bombance comme si c'eût été oon unique emploi dans la vie... Et il lui faut quitter tout cela, tout ! De sa richesse, il n'emporte, comme toi et moi, que quelques aunes de toile. Si tu avais nagé toute ta vie dans Tor et l'abondance, et que la mort vînt te dire : c'est fini ! Crois-moi, tu ferais aussi une laide grimace.

— Ce que vous dites-là n'est que moquerie, répondit l'autre : j'ai vu, lorsqu'elle était morte, la dame de la maison à porte cochère qui fait le coin de notre rue. Elle avait la figure si calme, si douce et si sereine qu'on eût dit qu'elle était déjà un ange dans le ciel. Je n'avais pas peur d'elle, et si je l'avais osé je l'aurais embrassée, bien sûre que c'eût été pour moi une bénédiction. La mort, quand elle estainsi, n'est pas effrayante.

— Je le crois bien ! Mais aussi de qui parles-tu? dit Beth la Noire. Une dame qui aimait tant les pauvres gens, qui, tous les jours <^aisait des bonnes œuvres et ne connaissait pas de plus grande joie que de consoler les malheureux ! Si tu avais été riche comme cela, tu

LE DÉMON DE L' ARGENT. lOft

pourrais mourir sans effroi. Il a beau faire bon en ce monde pour ceux qui possèdent des trésors, il lait, vois-tu, encore meilleur en paradis... Mais, seigneur Dieu! les riches de cette espèce-là sont si rares ! Sais- •tu ce que c'est qu'un chameau, Thérèse? c'est une îçiande bête, n'est-ce pas? Eh bien! le vicaire a dit, limanche passé, dans son sermon, qu'un chameau passerait plus facilement par le trou d'une aiguille qu'un riche par la porte du ciel.

— C'était une manière de parler : le vicaire parlait des mauvais riches, et richesse n'est pas vice pas plus que pauvreté n'est vertu. Si un pauvre fait le mal, il faudra aussi qu'il en porte la peine. Vous avez une dent contre les gens riches, Beth, et vous parlez comme si Dieu dans le ciel n'était pas juste pour tout le monde. Ch2.cun sera récompensé selon ses œuvres.

— Oui, oui, peut-être ferions-nous aussi beaucoup de mal si nous en avions le pouvoir; mais, comme tu dis, riches ou pauvres, tout ce que nous faisons est écrit là-haut, sur le grand registre. En voilà un là, dans l'alcôve, qui a vendu sa pauvre âme au démon de l'argent, et, à l'heure de sa mort, il s'en est aperçu,* c'est pour cela qu'il est mort en faisant une si afîreuse grimace. Regarde-le donc: il ne te mordra pas.... Ventends du bruit!... C'est ta chaise qui craque....

— Comment ! ma chaise? dit la jeune femme épouvantée. Je n'ai pas bougé ! 0 mon Dieu! c'était derrière l'alcôve.... Encore!.... Il y a quelqu'un dans la chambre à côté.

— Ah ! ah ! elle a peur ! dit la vieille d'un ton railleur. Il va faire jour dehors; c'est peut-être Marguerite qui se lève. Oui, ma fille, quand le vieux richard était en vie, on n'osait pas dire grand'chose ; car il avait de l'argent, et le tribunal ne badine pas. Mais quand le cheval est mort, les enfants lui tirent la queue. Il faudrait entendre tout ce qu'on dit et raconte de M. Robyn. Il y a de quoi frémir : il a mis sur la paille plus de cent honnêtes gens.

— Oh ! il ne faut pas parler mal de votre prochain. Êtes-vous bien sûre de ce que vous dites?

— Qu'en puis-je savoir? Je l'ai entendu conter chez le boulanger.

— Vous voyez bien ! Ne valait-il donc pas mieus; laisser Dieu prononcer là-haut? Écoutez, quelqu'un monte l'escalier. C'est Marguerite ; je la reconnais à son pas.

La vieille servante de M. Robyn entra dans la chambre, jeta un regard indifférent sur le cadavre de son maître, et demanda en souriant aux veilleuses :

— Eh bien! comment s'est passée la nuit? Comme se doit être ennuyeux d'être assis près d'un mort ! J'ai bien dormi|; et pourtant, dès que j'ai été éveillée, je me suis sentie mal à l'aise dans mon lit, et il a fallu me lever. Je vais jaser ici une petite demi-heure avec vous ; car je ne me soucie pas de rester seule en bas.

Elle prit une chaise, et se frottant les mains d'un air de satisfaction :

— Dieu soit loué, dit-elle ! ce cadavre sortira d'ici aujour J'hui ! On devrait enterrer les morts tout de

LE DÉMON DE L'ARGENT. Hl

suite; ils ne donneraient pas tant d'embarras aux vivants.

— Et leur succession serait plus vite partagée? dit ironiquement Beth la Noire.

. — Eh bien ! oui, répondit la servante ; il y a quelque îhose de cela aussi. Je me fais vieille, ma chère, et ^ je dois jamais posséder quelque chose au monde, f aime mieux Tavoir aujourd'hui que demain.

— Hériterez-vous de beaucoup ? demanda la jeune femme.

— Je l'espère

— Vous ne le savez pas?

— Non, le testament est secret; quand le vieux ladre sera hors de la maison, on l'ouvrira et on en fera lecture.

— Mais le vieux ne vous en a-t-il jamais parlé? demande Beth en secouant la tête. C'est très-singulier. Il pourrait avoir oublié votre nom dans le testament, Marguerite !

Un léger frisson d'effroi saisit la servante ; mais elle se remit aussitôt.

— Ce serait une belle affaire, dit-elle. J'ai craint, |/endant bien des années, de finir par ne pas avoir un liard de plus que ce que j'ai pu économiser sur le ménage. Monsieur devenait plus malade de jour en jour; ,mais il tenait tant à son argent qu'il ne voulait pas faire j de testament. S'il était mort subitement, notre jeune

Monsieur, — un bel étourdi vraiment ! — eût hérité de tout, mais de tout ! Et moi et le clerc nous n'au-

Ht ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE

rions rien eu... Mais il me semble entendre quelque chose dans Tescalier ! Monck serait-il déjà levé?

— C'est une voiture qui passe, fit observer Beth.

— C'eût été une belle affaire, n'est-il pas vrai, que ce vieux ladre eût décampé de ce monde sans me laisser la récompense qui m'est due î

- Ainsi, il a fini par faire un testament?

— Oui, mais ce n'a pas été sans peine. Il ne voulait pas en entendre parler; à l'en croire, il était toujours temps. De colère j'aurais laissé le grippe-sou étouffer dans son lit! Je crois que notre jeune Monsieur, qui s'arrangerait volontiers de toute la succession, l'entretenait dans ces idées; mais heureusement, il est arrivé une chose qui nous a sauvés, et une chose à laquelle nous ne pensions guère. 11 faut que vous sachiez que notre jeune Monsieur fait des vers...

— Qu'est-ce que cela? dit Beth la Noire en interrompant la servante.

— Des poésies, des chansons. M. Robyn ne voulait pas en entendre parler. Notre jeune Monsieur qui, entre nous soit dit, est plus qu'à moitié fou, a fait imprimer un livre sans queson oncle en sût rien. Mais connaissez-vous Monck, notre clerc? Vous l'avez rencontré hier dans le vestibule. Il a l'air d'un innocent, d'un lourdaud, n'est-ce pas? En nien! croyez-moi, ce MoncK a plus de ^messe dans son petit doigt que le meilleur avocat dans toute sa personne. Il est ruse et malice de la tête aux pieds. Oui, oui, ce que je vous dis là est vrai, bien que ça n'en ait pas l'air. Il héritera de beaucoup

LE DÉMON DE L'ARGENT. lit

aussi; je vais me marier avec lui... Attendez donc, qu'est-ce que je voulais vous expliquer?

— Vous parliez d'un livre de chansons et du testament, répondit Betii la Noire dont la curiosité était vivement excitée.

— Ah oui ! Monck sait découvrir tous les secrets, et il savait que notre jeune Monsieur faisait imprimer son livre en cachette. li l'a dit au vieux Robyn et l'a tellement monté contre Berlhold qu'il l'a décidé du même coup à faire un testament. 11 y a de cela quelques jours. J'ai un gros legs !

— Combien? Vous n'en savez rien? Si c'était beaucoup, mais vraiment beaucoup, Marguerite? Si vous pouviez rouler voiture, hein? Est-ce que je pourrais venir à votre porte chercher les restes de la table ?

— Ce ne sera pas autant que ça, Beth.

— Vous ne pouvez pas le savoir.

— C'est vrai, tout est possible ; il m'aimait beaucoup, parce que je lui donnais toujours raison et que je le flattais; mais ce n'était pas pour ses beaux yeux, le vieux pingre !

— Ne parlez donc pas comme cela ! dit la jeune femme d'une voix suppliante. Je ne puis vous entendre sans effroi. Pour l'amour de Dieu, laissez les morts en paix ! C'est une honte de causer comme vous le faites, à côté d'un cadavre ! Vous devriez être reconnaissante envers lui et prier pour son âme.

— Qu'est-ce qui prend donc à cette niaise? s'écria Marguerite avec étonnement. Prier ! Cela aiderait à grand'chose 1

— Elle ne connaît pas encore le monde, reniarqua Ccth la Noire en riant. Elle h peur que le vieux ladre ne se réveille. Taisez-vous, Thérèse, et laissez les gens parler comme ils Tentendent... Dites- donc, Marguerite, est-il vrai qu'il était riche de plus d'un million?

— Monck garde bouche close là-dessus; mais je crois bien que oui.

— Et à quel commerce a-t-il gagné tout cet argent? Son père était brocanteur; il peut bien avoir amassé quelque chose ; mais un million ! Ça ne tombe pas du ciel.

Marguerite haussa les épaules avec un sourire étrange.

— Ne découvrons pas le pet aux roses ! dit-elle à demi-voix.

— Vraiment ! Vous vous imaginez sans doute que je n'en sais rien? Votre M. Robyn était un monstre; il a sucé le sang d'un tas de gens, et il a fait le malheur d'une multitude de veuves et d'orphelins.

— Qui dit cela? demanda la servante surprise.

— Tout le monde. Dans la rue on n'entend que cela.

— Et comment croyez-vous qu'il s'y prenait?

— Ah ! c'est que voyez-vous, en fait d'argent, je n'y entends pas grand'chose. Comment? cela passe mon idée. Mais, par exemple, danj la chambre du cordonnier, à côté de ma porte, demeurent ces gens qui, autrefois, étaient bien à leur aise. Ils avaient une grande boutique et gf puaient largement leur vie Maintenant ils sont si pauvres, que mvyi-même j'ai pitié d'eux. Où pensez-vous que soit allé leur bien ? Ici, dans cette

LE DLMON 0£ L ARGENT. 115

maison ; dans les mains du vieux renard qui attend ia son cer^aeil. Comment? Qui le saura si ce n'est vous? vous vous entendez, sans doute, mieux à ces choses-là que nous autres, pauvres gêna, qui n'avons jamais vu vingt florins ensemble.

— Ils tenaient vis-à-vis de moi leurs affaires aussi secrètes qui si j'eusse été femme à les trahir, répondit la servante ; mais si je ne savais pas tout, je savais beaucoup cependant. Ce qui e^t bien certain, Beth, c'est que Robyn aura là-haut un vilain compte à rendre. Je prierais bien pour lui, — si je savais pour combien je suis poi tée dans le testament ; mais. Seigneur Dieu ! ce serait bien en pure perte : il est plongé dans l'eafer jusque par-dessus la tête !

La jeune femme se leva brusquement, et dit avec indignation ;

— Je ne demeure pas plus longtemps ici ; libre à vous de me refuser mon salaire, mais j'aime mieux endurer le froid et les privations que d'avoir à entendre de pareilles choses. C'est affreux !

Beth la Noire appuya les deux mains sur les épaules fie sa compagne, et la contraignit à se rasseoir.

— Mais, innocente que tu es, si c'est la vérité que nous disons?

— C'est égal , cela me déchire le cœur ! s'écria l'autre.

— Eh bien ! nous en resterons là, dit Marguerite. Il fait déjà grand jour. Monck descend de bonne heure ; il faut que j'aille préparer son déjeuner. Je m'en vais, mais dès que le corps sera hors de la maison, je vous

116 OEUVRES DE BEMil CONSCIENCE.

donnerai une jatte d'excellent café. Nous mangerons des couques au beurre et de la langue fumée; nous nous amuserons bien... Ainsi^ à tout à l'heure !

Elle allait quitter la chambre^ mais au moment où elle se retournait, il lui échappa un cri de saisissement et d'effroi, et elle se laiàsa retomber sur sa chaise.

— Berthold! s'écria-t-elle d'une voix étranglée. Berthold se tenait debout, sur le seuil de la chambre,

et c'était l'expression de sa physionomie qui avait effrayé la servante. Il était pâle, ses lèvres tremblaient; dans ses yeux brillait le feu de la colère et de l'indignation. Sans donner à Marguerite le temps de prononcer un mot, il s'approcha d'elle, lui saisit le poignet, et l'entraînant hors de la chambre :

— Allons ! suivez-moi ! dit-il, obéissez! je le veux ! La servante, stupéfaite, se laissa conduire à travers

le corridor jusqu'à une chambre qui donnait sur le jardin et qu'éclairaient déjà les rayons du soleil levant. Berthold repoussa violemment la porte, se croisa les bras sur la poitrine, et se posant en face de Marguerite, il s'écria d'une voix que l'émotion faisait trembler ;

— Ingrate créature ! Comment ! tu insultes mo: oncle, ton maître, après sa mort ? Tu n'as donc pas d sentiment, pas d'âme, pour oser prononcer d'aus^ abominables paroles en présence du cadavre de tor bienfaiteur?

— Mais qu'ai-je donc dit? balbutia la servante ei se couvrant les yeux des deux mains.

— Ah 1 tu l'as flatté, poursuivit le jeune homme.

LE DÉMON DE L'AKGENT. iil

flatté pour qu'il se souvînt de toi clans son testament? Tu Tas cajolé, trompé, dans Tespoirde te faire donner de l'argent? Argent maudit, qui remplit même de venin le cœur d'une femme !

— Mais, Monsieur, s'écria la servante, je ne sais ce que vous voulez dire. Il est possible qu'une parole imprudente me soit échappée; mais, seigneur Dieu, j'ai tant pleuré aussi depuis quelques jours que je ne sais pas vaincre mon chagrin.

— Vil serpent, tu veux encore mentir ! cria Berthold d'une voix tonnante. J'ai tout entendu : c'est Dieu qui m'a réveillé et qui a conduit mes pas vers le lieu où tu jetais tes sacrilèges calomnies à la face d'un cadavre.

Il la saisit de nouveau par le bras et s'écria :

— Voyons, dis, que sais-tu démon oncle?

— Rien, rien ! balbutia la servante terrifiée.

— Pourquoi est-il dans l'enfer? Pourquoi ne servirait-il à rien de prier pour son âme ?

— Mais, Monsieur, qu'avez-vous ? Voulez-vous me tuer? dit Marguerite en gémissant. Une vieille femme sans défense! Lâchez-moi ou je crie au secours!

Cette menace, bien que feinte, effraya le jeune homme et lui fit sentir la nécessité de comprimer son indignation. Il reprit sa première attitude et continua d'un ton ironique :

— Te tuer. Non, non, mais te chasser, te défendre de jamais remettre le pied dans cette maison que tu as souillée par ton infâme ingratitude !

— Me chasser, moi ? dit Marguerite en pleurant,

118 ŒUVRES DE HENIlI CONSCIENCE.

moi qui, durant douze années, ai soigné mon vieux maître et qui ai si souvent veillé auprès de lui pendant sa maladie?

— Tu partiras, te dis-je, et cela sur-le-champ !

— Mais, Monsieur, on ne chasse pas ainsi une domesjque sans demander si elle a un toit sous lequel elle )uisse s'abriter.

— Cherche une auberge ; je paierai ton gîte. Marguerite semblait s'enhardir à mesure que la

voix du jeune homme indiquait moins de colère et qu'elle voyait s'éloigner le danger d'être maltraitée. Ce fut d'un ton presque assuré qu'elle répliqua :

— Quand on renvoie une servante, on lui accorde au moins quinze jours pour chercher une autre place.

— C'est possible, dit Berthold. Je te paierai un mois entier de gages ; mais va-t-en, je t'en prie. Tu ne peux rester davantage sous le toit où repose le corps de mon oncle. Ta présence est une injure pour lui.

— Mais je suis portée sur le testament aussi bien que vous, Monsieur; et avant que le testament ne soit ouvert, personne n'est maître ici.

Cette observation ht sourire amèrement Berthold. Son indignation contenue se ralluma.

— Tu es portée sur le testament, s'écria-t-il ; oui ! oui ! et tu sais dignement reconnaître ce bienfait ! C'est égal ; va dans ta chambre, ramasse ce qui t'appartient et pars sur-le-champ, ou je fais appeler ia police pour te mettre dehors. Ah ! tu voudrais boire du café et te réjouir, pendant qu'on enterre ton bienfaiteur ? Misérable a^éature ! T'en iias-tu, oui ou non ?

LB DÉMON DE L'ARGëNT. lift

La servante porta son tablier à ses yeux et se leva pour obéir à l'ordre du jeune homme. En gagnant la porte de sa chambre, elle murmura quelques paroles menaçantes ; mais elle descendit l'escalier sans ajouter un mot.

Berthold cédant aux émotions de cette terrible ma- :,inée, s'affaissa sur une chaise, et resta comme abîmé dans ses rcllexions.

Arrivée au rez-de-chaussée, la servante laissa tomber son tablier et traversa avec précaution le vestibule jusqu'à la porte du bureau ; elle regarda un instant par le trou de la serrure, et presque aussitôt un sourire se dessina sur ses lèvres.

— IJ est déjà là ! murmura-t-elle. Nous verrons si Marguerite se laissera chasser comme une mendiante.

Elle porta de nouveau un mouchoir à ses yeux, se mit à sangloter tout haut^ et frappa à la porte du bureau.

— Entrez ! cria une voix.

— Ah ! mon cher Monck, au secours, au secours ! s'écria-t-eile en tombant sur une chaise. Peut-il rien m'arriver de pire ! 11 y a de quoi mourir de honte et de chagiin î

— Eii bien ! que signifient ces pleurnicheries ? demanda Monck d'un ton brusque.

— Gomineiii, ces pleurnicheries? répéta-t-elle, l'œil enflammé et retenant tout à coup ses larmes. Est-ce 5ur ce ton-là que vous le prenez aussi, vous ! Ah ! vous vous iniriginez peut être que ça se passera ainsi quand nous serons mariés ? Pourquoi ne me chassez-vous

pas tout de suite comme un chien ? Prenez garde, le chien pourrait vous mordre !

En proie à une colère croissante, Monck fit un brusque mouvement des coudes et se mordit les lèvres ; cependant il alla à la servante, et prenant sa main d'un air caressant, il lui dit :

— Mais Marguerite, ma bonne amie, vous me tombez là sur le corps d'une façon si imprévue. Est-il surprenant qu'il m'échappe un mot un peu vif ? Allons, dites-moi ce qui vous chagrine ; je vous consolerai autant qu'il dépendra de moi.

— Pensez-donc un peu, Monck, que cette tête à Tenvers, ce faiseur d'embarras me chasse !

— Qui cela ?

— Berthold.

— C'est pour rire, sans doute? Ce n'est pas possible.

— Oui, oui, il faut que je parte sur-le-champ, sinon «1 me fera mettre dehors par la police, à ce qu'il dit.

— Mais pour quel motif ?

— Le motif, c'est parce que là-haut, près des veilleuses, j'ai dit de M. Robyn telle et telle chose: par exemple, que le vieil avare ne voulait pas faire de testament, qu'il brûle en enfer à l'heure qu'il est, et que prier pour son âme ne servirait pas à grand'chose. Monsieur était aux écoutes.

— Vous ne savez pas retenir votre langue non plus! s'écria Monck en frappant du pied. Imprudente, quand on hérite, il iaut parler avec respect de son bienfaiteur.

LE DÉMON DE L'ARGENT. Hl

— Condaimicz-nioi donc aussi, vous qui en dites Unt de bien î

— Entre nous, quand nous sommes seuls, et c'est bien différent; mais en présence d'étrangers!... Écoutez, Marguerite, je vous ai caché une chose, parce que vous ne savez pas vous taire. Maintenant je vais vous la dire pourtant; mais c'est un secret que personne ne doit savoir !

— Un secret que personne ne doit savoir, répéta Marguerite dont les yeux étincelèrent de curiosité.

— Mais je vous en conjure, qu'il ne s'échappe jamais de votre bouche un mot qui puisse faire soupçonner l'existence de ce secret. La moindre imprudence nous ferait perdre noire héritage :ilne nous resterait pas un sou.

— Eh bien ! eh bien! qu*est-ce que c'est? Parlez. Soyez tranquille, je me tairai.

— Marguerite, ma chère Marguerite, dit Monck en soupirant, le t2stament peut être cassé ; il n'est pas fait selon la loi.

— Ciel ! serait-il vrai ? s'écria la servante en pâlissant.

— C'est comme je vous le dis ; la loi veut qu'un testament, pour être inattaquable, fasse mention du lieu et du jour où il a été fait. Robyn a oublié la date.

— Comment savez-vous cela ? demanda Marguerite en lui lançant un regard accusateur. Vous n'avez pas vu le testament !

— Non ; ce que je vous dis m'a été communiqué secrètement par une personne que je ne puis nommer.

mais qui, par sa position au tribunal... vous m'ententendcz? Elle seule a remarqué cette omission, et, par amitié pour moi, j'espère qu'elle n'en dira rien.

— Il faut qull y ait toujours quelque chose qui nous contrarie. Vous verrez que tout à l'heure nous n'aurons rien du tout.

— Si vous pouvez vous taire, il n'y a pas de danger, mais si vous allez encore bavarder sur le testament avec les voisins, alors vous serez bien certainement la cause de notre misère. J'entends Berlhold qui descend. Ne craignez rien ; vous resterez ici ; j'arrangerai cela avec lui. Rentrez dans votre chambre par la porte dérobée et restez-y tranquillement jusqu'à ce que l'affaire soit terminée. Surtout gardez le secret; notre fortune en dépend.

Monck suivit des yeux la servante, jusqu'à ce que la porte se fût refermée sur elle.

Alors il se frotta les mains et dit en riant :

— Stupide bavarde ! Elle ajoute foi à tout ce qu'on lui dit. Maintenant qu'elle se croit en possession duu secret, elle ne songera plus à autre chose. Quand elle verra plus ^ard que son nom est oublié dans le testament, peut-être ira-t-elle dire, pour se venger, qu'il estirrcgulier, que la date y manque. On se moquera d'elle : le testament porte la date du 20 avril. Ah! ah! il faut avouer que je suis un habile homme! *•

Il gagna le pupitre à pas de loup, prit sa plume et se courba sur une feuille de papier, comme s'il était occupé à écrire. Sa physionomie était devenue soudain froide et indifférente.

LE DÉaiOiN DE L'aRGENT. 1Î8

Berthold entra dans le bureau, prit une chaise e/ dit en s'asseyant:

— Monck, j'ai à vous parler.

Le clerc se leva et se tourna de son côté.

— Asseyez-vous^ dit Berthold ; notre entretien peut être long.

— Ne faites pas attention, je suis accoutumé à rester debout, murmura le commis en fixant sur lui un regard pénétrant, comme pour deviner d'avance ce qu'il pouvait avoir à lui dire.

— Savez-vous, Montk, dit Berthold, que j'aurais bien quelque droit d'être irrité de ce qui s'est passé ici depuis quelques jours ; mais je ne veux pas «jouter foi aveuglément aux paroles d'une méchante femme.

— Monsieur a raison, parfaitement raison, dit Monck en l'interrompant ; Marguerite est une sotte qui n'a jamais su retenir sa langue. Elle dit du mal de tout le monde, de vous, de moi et d'elle-même; mais elle est vieille ; il faut avoir compassion de son âge.

— Elle va quitter la maison sur-le-champ ; je l'ai congédiée.

— Elle est venue me conter son chagrin ; mais vous n'y avez sans doute pas bien réfléchi. Monsieur?

— C'est irrévocablement décidé, et ne la plaignez pas, car elle a mérité son sort. Mon sang bout quand j'y pense. Mille idées tristes m'avaient empêché de dormir; au point du jour, je me suis levé dans l'intention de me rendre à la chambre mortuaire pour y prici quelque temps encore. Au moment où j'en approchai, d'étranges paroles frappent mon oreille ; saisi d'éton-

nemetit, je m'arrête et j'écoute. Marguerite insultait mon oncîe de la façon la plus sanglante ; elle se réjouissait de sa mort et lançait à la face du corps inanimé de son bienfaiteur Tinjure et la calomnie. Je l'ai chassée; il faut qu'elle parte à Tinstant... I)îaisje suis venu ici pour vous entretenir d'affaires plus graves.

— Marguerite ne partira cependant pas en ce moment ! grommela le commis plus haut qu'il ne le voulait.

— Vraiment ! Et qui s'y opposera ? demanda le jeune homme étonné de l'accent avec lequel Monck avait prononcé ces paroles.

Celui-ci se contraignit soudain et reprit avec un sourire sous l'humilité duquel un œil plus clairvoyant eût vu percer l'astuce et l'ironie :

— C'est vrai, vous êtes le maître. Ne prenez pas en mauvaise part ma confiance en votre bonté. J'osais espérer que monsieur se laisserait fléchir, qu'il pardonnerait à une pauvre servante, et je l'espère encore... Mais vous vouliez me parler de choses plus importantes? J'écoute.

Berthold se laissa prendre à la feinte humilité du commis, et poursuivit d'un ton plus doux :

— Monck, je ne veux pas rechercher les causes de la colère inconcevable de mon oncle contre moi, ni comment, avant l'apparition de mon livre, il a eu connaissance du poëme sur V Usurier. Les révélations de Marguerite fussent-elles même fondées...

— Elles ne le sont pas; Marguerite est une langue de vipère!

— Peu m'importe ; je veux tout oublier, mais à une condition.

— A une condition ? et laquelle?

— Que vous m'aiderez à atteindre un but louable.

— Veuillez me dire...

— Monck, on dit d'étranges choses sur le compte de non oncle et sur l'origine de ses richesses. On assure qu'il a réduit des veuves et des orphelins à la dernière misère. Je vous en prie, dites-moi franchement ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces accusations.

Un frisson parcourut les membres du clerc; ce mouvement n'échappa pas au jeune homme.

— Voyons, dit-il, apprenez-moi franchement quel genre de commerce se fait ici.

— Le genre de commerce ? mais un commerce légal, à ce que je présume.

— Un commerce légal ne saurait cependant avoir pour conséquence la ruine de tant de gens. Prouvezmoi donc que les accusations qui se répandent dans le public n'ont aucun fondement.

— Ne vous inquiétez donc pas de cela, monsieur Berlhold, dit le commis avec un calme simulé. C'est toujours ainsi dans le commerce : celui qui perd de l'argent en veut à celui qui le gagne, et quand on n'a pas d'autre moyen de vengeance, on se venge par la calomnie.

— En ce cas, je vais être plus clair. On cite une veuve Lorrain, qui jadis avait une position aisée, et qui, à l'heure qu'il est, habite avec ses enfants un grelucr où elle manque de pain. On dit que le patrimoine

i2B ŒUVRES DE Hî.NRl CONSCIENCE.

de cette venve et de ses enfants a passé dans les mains de mon ouïe. Est-ce vrai

— II y û bien quelque chose, murmura Monck.

— Mais qu'y a-t-il ? et comment cela s'est-il fait? Le com:nis haussa les épaules sans mot dire.

— Vous devez le savoir, vous qui vous occupiez des affaires et les traitiez plutôt que mon oncle luimême.

— Je ne vous comprends pas. Monsieur, répondit Monck d'un ton de dépit et d'impatience. Vos soupçons fussent-ils fondés, je devrais me taire, par respect pour mon bienfaiteur. Il ne vous appartient pas, je pense, de pénétrer des secrets qui, s'ils ont jamais existé, doivent aujourd'hui être ensevelis avec lui dans sa tombe.

— C'est vrai, vous ne me comprenez pas. Laissezmoi vous mieux expliquer quels sont mes projets. Depuis trois jours, j'ai beaucoup entendu et beaucoup appris ; et bien que mon cœur se refuse à accorder une foi entière aux bruits qui courent, la triste conviction que mon pauvre oncle n'a pas toujours suivi le droit chemin s'est emparée de moi : je crois qu'il s'est trompé sur la légitimité de certains moyens de gagner de l'argent. La pensée que là-haut Dieu lui demandera :n compte sévère, me poursuit nuit et jour et ne me •uisse pas de repos.

Les bras croisés sur la poitrine, la tête enfoncée dans les épaules, Monck fixait sur le jeune homme un regard immobile, tandis qu'un sourire d'incrédulité errai^, sur ses lèvres minces.

LE DÉMON DE L'ARGENT. l«7

— Sans doute, si mon oncle avait une si grande ' oif d'argent, poursuivit Berlliold, c'était uniquement par affection pour moi. Il voulait me laisser après lui une fortune considérable, et c'est dans ce but que, sans le savoir, il a chargé sa conscience et compromis le salut de son âme. Eh bien ! Monck, la reconnaissance m'impose des devoirs que je saurai remplii*. Je rechercherai les personnes qui ont pu souffrir de leurs relations d'argent avec mon oncle ; je réparerai le mal, et déchargerai ainsi l'âme de mon bienfaiteur du fardeau qu'il s'est imposé dans son amour pour moi. Si vous vouliez me seconder, dès aujourd'hui je porterais des consolations et des secours à ceux qui croient avoir des raisons d'accuser mon oncle devant Dieu. N'ayez, d'ailleurs, aucune inquiétude quant à votre propre legs; j'indemniserai tout le monde sur ma part d'héritage.

— Ah ! ah ! s'écria Monck, quelle idée insensée ! On se moquera de vous.

— Qui cela ? Les infortunés que je veux sauver et amener à prier pour mon oncle?

Monck releva la tête avec une soudaine hauteur et regardant hardiment son jeune maître en face, il dit d'un ton à demi railleur ;

— Vous parlez de reconnaissance, et vous voulei gaspiller l'argent que votre oncle a amassé au prix de tant de peines? Vous voulez^ par votre imprudente curiosité;, vouer sa mémoire a l'opprobre ? Vous l'accusez dans votre cœur d'avoir recherché un gain illégitime, et, disons le mot, de s'être enrichi par l'usure ! Et

128 OEUVRLs DE HENRI CONSCIENCE.

VOUS appelez cela de la reconnaissance ? Vous êtes insensé !

Berthold se leva en fixant surMonck des veuxéton nés et interrogateurs.

— Ah ! s'écria celui-ci, cela vous surprend que Monck, l'humble et simple commis, ose parler si hardiment à M. Robyn. Mais j'ai aussi des devoirs à remplir à l'égard de mon bienfaiteur mort ; et quoi qu'il arrive, je défendrai sa mémoire contre toute inquisition déshonorante.

— Monck, vous feignez en vain de ne pas me comprendre, dit Berthold avec un regard qui parut troubler un peu son interlocuteur. Ce n'est pas la curiosité qui me pousse ; je veux travailler secrètement à réconcilier l'âme de mon oncle avec Dieu, et à lui faire trouver grâce devant son tribunal, et cela en répandant des bienfaits en son nom. Il faut qu'il se soit passé de terribles choses ici, pour que la crainte de la publicité vous fasse trembler à ce point ! Pourquoi ne pas me dire tout de suite ce que je veux savoir ? Les papiers qui sont renfermés dans ce coffrefort me mettront au courant de tout !

Ces paroles firent bondir le vieillard comme s'il eût été frappé d'une secousse électrique. Il fit un pas en avant et un geste brusque qui semblait annoncer une résolution subite ; pourtant il s'arrêta, parvint à se contenir, et murmura à voix basse, mais de façon cependant à être entendu :

— Non, demain, demain...

— Va donc pour demain, dit le jeune homme qui

LE DÉMON DL l'AUGENT. 12»

se trompa sur le sens de ces mots. J'eusse préféré sanctilier le jour de l'enterrement de mon oncle par quelques œuvres de justice et de charité, mais je consens volontiers à ce délai, puisque vous me promettez de me venir en aide demain.

— Moi, vou? aider? s'écria Monck. Jamais ! Vous ne saurez rien. Non, non, vous qui, de son vivant, lanciez la calomnie à la face de mon bienfaiteur, vous n'appellerez pas l'infamie sur sa tombe. Je saurai bien vous en empêcher !

Le jeune homme devint pâle de colère.

— Insolent ! s'écria-t-il d'une voix tonnante. Qu'osez-vou5 dire ? Je pourrais vous répondre à mon tour, que c'est vous qui avez entraîné mon oncle à se livrer 1 l'usure, vouj, qui avez abusé de son penchant exagéré à l'économie pour éveiller en lui la passion de l'argent; mais c'est inutile ; j'ai un mépris trop profond pour vos méchantes accusations ; puisque vous refusez de me dire ce que je veux savoir, je tâcherai de le découvrir sans vous... Sortez et laissez-moi seul !

Un éclat de rire plein d'ironie et d'amertume fut l'unique réponse de Monck.

— Mais vous perdez donc la tête ? s'écria Berthold de plus en plus étonné. Qu'est-ce donc qui vous donne l'audace de me rire au nez de la sorte? Insolent, n'étiez-vous pas le serviteur de mon oncle, et n'êtesvous pas le mien tant que vous demeurez dans cette maison ?

— Je ris, dit Monck avec une expression de triom-

phe et de haine, je ris de votre inconcevable naïvoté. Il y a un testament qui doit rester secret jusqu'à demain. Vous vous hûtez trop de faire ici le scigne.r et maître ; vous feriez mieux d'attendre que les dernières volontés de l'usurier fussent connues. Vous chassez Marguerite et vous me montrez la porte ! Le testament seul peut nous dire qui doit partir d'ici, Marguerite, vous ou moi, ou tous à la fois. Qui peut savoir?

— Quelle présomption ! dit Berthold avec mépris. Allons, laissez-moi en paix. Je n'ai nul besoin de vous; je remplirai, comme bon me semblera, mes devoirs envers mon oncle.

A ces mots, il se retourna vers le coffre-fort et porta la main à la clef qui se trouvait sur la porte à demi ouverte.

A cette vue, Monck s'élança vers lui et s'écria :

— Arrière ! arrière !

— De mieux en mieux ; vous osez me donner des ordres !

— Vous ne l'ouvrirez pas, vous dis- je.

Le jeune homme détacha l'une des bandes de fer et ouvrit tout à fait la porte du coffre-fort, mais au même instant il sentit les deux mains de Monck sur ses épaules, et faillit tomber sous le violent eifort que fit tout à coup le vieillard pour l'éloigner du coffre.

Berthold se redressa, saisit son agresseur en pleine

poitrine, et d'un seul coup le lança contre le pupitre.

Le commis poussa des hurlements de douleur et de

LE DÉMON DE i/ATIGEKT. iSl

page; il était pâle, sesj'^ues frémissaient convulsivement, un feu sombre brillai't dans ses yeux ; et pourtant Tensemble de sa physionomie annonçait une joie sauvage.

— Vous me paierez cela... oui, vous me le paierez... vous me le paierez au centuple ! s'écria-t-il en ouvrant son pupitre et en paraissant y chercher quelque chose.

Berthold, les bras croisés sur sa poitrine, s'était adossé contre le coffre-fort. Dans cette attitude, il attendait, et sa physionomie exprimait un fier dédain.

— Ah ! ah ! s'écria Moncii en s'avançant vers le jeune homme un papier à la main ; je voulais éviter le bruit, tant que le mort serait dans la maison ; mais vous me forcez à me venger. Je veux vous voir vous tordre de dépit et de désespoir. Tenez, lisez, voilà la copie littérale du testament que M. Kobyn a, do sa propre main, écrit en ma présence.

Berthold prit le papier et se mit à lire.

Cependant Monck attachait sur lui un regard triomphant, et à mesure qu'il voyait le jeune homme pâlir et trembler, une expression de joie profonde et d'indicible satisfaction venait illuminer ses traits. Son ennemi était terrassé, et il pouvait hardiment et sans crainte lui poser le pied sur la poitrine.

Le papier tomba de la main de Berthold. qui contempla le commis d'un air de stupéfaction et de doute.

— Oui, oui, mon cher monsieur, c'est comme cela! dit IMonck ironiquement; tout, tout est à moi... rien à vous : Voilà ce que c'est que de jouer le pédant et de

faire des vers contre l'usurier. C'est payer cher une ■plaisanterie; mais qu'y faire? La cruche est en morceaux.

Cédant à son émotion et accablé par les cruelles railleries de Monck, Berthold^ sans avoir la force de prononcer une parole^ s'atfaissa sur une chaise^ et resta profondément abattu^ les yeux fixés à terre.

— Et si moij moi le pauvre commis dédaigné, je voulais vous montrer la porte, oseriez-vous résister à mon ordre? reprit Monck. Mais je suis prudent; je n'aime pas le tapage ; et puis le testament ne sera lu que demain.

Comme s'il se fût soudain rendu maître de son émotion, Berthold se leva et reprit avec énergie :

— C'est impossible ! vous me trompez : mon oncle ne peut avoir fait un testament semblable !

— Vous me croyez donc aussi enfant que vous ? répondit Monck en riant. Ne suis-je pas trop vieux et trop fin pour vendre la peau de Tours avant d'en être maître ? A quoi me servirait de triompher pour un jour ? Ne serais-je pas demain confondu et humilié, comme vous Tètes en ce moment ?

— C'est indigne ! s'écria Berthold. Vous m'avez trahi ; mon oncle a été trompé par vous, vous m'avez volé. J'invoquerai mon droit, je vous accuserai et je ferai casser cet acte que, par d'odieuses machinations, vous avez arraché à un vieillard malade.

— Invoquer votre droit ! faire casser cet acte ! répéta Monck d'un ton de pitié singulière. Croyez-vous donc

LE DÉUON DE l'ARGENT. 13S

que Monck ne sache pas comment un testament doit être fiût pour être légal et inattaquable ? Votre oncle Ta fait librement et de son plein gré. Ne vous bercei pas de ridicules chimères.

Berthold comprit qu'il lui fallait renoncer à tout 3spoir ; Monck était, en effet, trop habile pour ne pas avoir pris toutes les précautions nécessaires; évidemment il avait dû s'assurer la paisible possession de l'héritage qu'il s'était fait donner.

— Eh bien, soit ! dit le jeune homme avec une soudaine résolution. Je pars; il me semble que l'air que je respire ici est chargé de fraudes, de perversités et de crimes. Peut-être Dieu, dans sa bonté, a-t-il voulu me garder de toute souillure. Mon âme du moins ne se salira pas au contact de cet argent impur. Adieu ; je ne puis me venger de vous, c'est vrai ; mais du moins vous ne pouvez m'empêcher de vous mépriser et de vous détester, comme un misérable que vous êtes !

Il se dirigea vers la porte et allait sortir ; mais Monck se plaça devant lui et reprit d'un ton plus calme :

— J'oubliais de vous annoncer une chose.

— Non, non, je ne veux pas en savoir davantage, répondit Berthold.

— C'est une mission dont votre oncle m'a chargé, alors que le testament était déjà fait. Vous consentirez, je le pense, à entendre au moins ses dernières paroles.

— Eh bien ! de quoi s'agit-il ? Parlez vite, j'ai hâte de sortir d'ici.

114 ŒUVRES D>. HENRI GONSu.^MCE.

— Ne restez pas ainsi sur la porte ; rentrez un instant.

Berthold fit quelques pas dans Tintérieur du bureau.

— Le testament était déjà fait, dit Monck, quand ']e représentai à votre oncle que vous seriez réduit à la! misère et que vous auriez peut-être à soufl'rir de la faim. Je voulais faire mettre votre nom dans le testament; il s'y refusa, et mon insistance parut même lui être pénible. Mais enfin j'ai pu obtenir de lui qu'il me chargeât, ou plutôt qu'il me priât, car rien ne lui appartenait plus, — qu'il me priât, dis-je, de vous compter cinq mille francs en argent ; afin que vous ayez le temps de chercher une place de commis dans quelque bureau.

— Mensonge! s'écria Berthold. Quelle nouvelle imposture forgez-vous là?

— C'est comme je vous le dis. Signez-moi une quittance, et je vous remettrai cette somme à l'instant. Dès lors tout sera fini entre nous,

— Je ne veux pas de votre infâme argent ! s'écria le jeune homme indigné. Recevoir une aumône de votre main? je me mépriserais moi-même ! En vérité, vous êtes fou !

— Soit, monsieur Berthold, laissez-moi tout: je l'aime autant ainsi. Mais prenez bien garde à ce que vous faites : peut-être vous arrivera-t-il plus d'une fois de regretter cette somme. En tout cas, je veux être généreux, et je tiendrai cet argent à votre disposition, sous ia condition^ que vous viendrez mêle

LE DÉMON DE L' ARGENT. iSft

demander vous-même. Et vous viendrez... vous viendrez... n'en doutez pas!

— Je viendrai? s'écria Berlhold avec une amère ironie. Ah ! je méprise l'argent et vous aussi, et tous ceux qti, pour de l'or, vendent leur âme, leur conscience^ dt leur dignité d'homme. Adieu et si je voi^s tends jamais la main , méprisez-moi à votre tour, car, dans ce cas, je m'exécrerai déjà moi-même.

Berthold gagna d'un pas rapide la porte du bureau^ tandis que Monck lui criait avec un rire cruel ;

— Vous méprisez Pargent? Vous saurez un jour ce quMl vaut! Vous me détestez? Ah! ah! je vous souhaite de n'avoir ^us à vous repentir trop tôt de ce mot-là !

Le vieillard resta un instant debout devant le pupitre; sur sa physionomie brillait une joie sauvage. Sa poitrine haletait de contentement et il murmurait tout bas des paroles de triomphe. Peu à peu cependant ses idées parurent prendre une autre tournure ; il réfléchit. Bientôt ses traits s'assombrû-ent ; et, posant sa tête dans ses mains, il dit:

— Berthold invoquera son droit; il s'eflbrcera de faire casser le testament... Sur quel motif ? je n'en sais rien ; il n'a aucun soupçon de la vérité. Mais si Marguerite laissait échapper une parole imprudente! Quelle heureuse pensée j'ai eue de lui faire croire que , le testament était défectueux, et pouvait être annuléj parce que la date y manque. Elle s'imagine avoir par là le moyen de me contraindre, au besoin ; cela lui suffit. Elle ne songe plus à autre chose, et c'est

comme si elle ne savait rien... Mais si Berthold contestait jamais en justice la validité du testament, peutêtre en cherchant quelque autre vice de forme, déco'ivrirait-on la vérité... Allons, allons, il n'a pas d'argent pour intenter une action pareille !... Pourtant, si Kemenaer lui venait en aide ? Laura est sa fiancée...

11 se grattait le front comme pour tirer de son cerveau quelque machination nouvelle... Tout à coup il lui échappa un cri de joie; et frémissant d'émotion, il reprit d'une voix sourde :

— Oh ! quelle idée ! Laura deviendrait ma femme ! Mais ses traits s'assombrirent aussitôt, et, comme

si le découragement s'était emparé de son esprit, il s'écria :

— Non, c'est impossible. Ma demande paraîtrait ridicule à Kemenaer ; il se raillerait de ma présomption, et me traiterait de fou à lier Que mes

craintes sont puériles! reprit-il un moment après. Par ce trait d'audace, j'étoufferai tous les soupçons sur la légitimité de mon titre d'héritier. Ce sera une preuve évidente de ma confiance dans la validité du testament. Oui, oui, paie d'audace; sois arrogant, drape-toi impitoyablement dans ton orgueil : c'est ainsi qu'on aveugle et qu'on domine les hommes. Laura, ma /emme! Une fortune de quatre cent mille francs ! Pourquoi non? Qu'est-ce qui résiste à l'éclat d'un million? Et n'ai-je pas en mon pouvoir le moyen sûr de faire ramper Kemenaer à mes pieds comme un esclave, s'il le fallait? — Bien, très-bien! De celte

LE DiaitfON DE l'argent. 187

façon la ruine de mon ennemi est complète. Le remplacer jusque dans son amour! Le faire mourir dans les accès d'une rage impuissante !

Et comme s'il eût été enivré déjà du bonheur qu'il rêvait, il se laissa tomber en riant aux éclats sur le s siège que Berlhold venait de quitter.

A un quart de lieue de la ville et de ses faubourgs se trouvait le cimetière. C'étaitun vaste champ caché, pour ainsi dire, dans un étroit vallon entouré de toutes parts d'un mur peu élevé et qui semblait dominé et protégé par une gigantesque croix de pierre placée au centre sur une éminence. Quelques monuments, séparés par de grandes distances les uns des autres, marquaient, au milieu du champ du repos, la place réservée aux morts privilégiés. Mais, du côté du midi non loin du mur, les tombes d'apparat, les croix de marbre couvertes de lettres d'or se pressaient en foule et formaient comme un massif de pierres sculptées. Sur ces monuments on n'avait épargné ni l'éloge ni la flatterie ; il était facile de voir que la vanité croyait ainsi triompher de la mort même; la seule chose qui ressortît pourtant bien clairement des lettres d'or, c'était que les cadavres qui gisaient dessous, — si toutefois les vers ne les avaient pas encore dévorés, — avaient, pendant leur vie, possédé beaucoup d'argent.

Plus loin, dans la plus grande étendue du cimetière, on enterrait à rangs pressés les gens du peuple et de la

bourgeoisie qui vit de son labeur. Là il était difficile de reconnaître la place où reposait un père , un fils, un ami, si ce n'est au léger monticule de terre fraîchement remuée, qui, pendant quelques jours, s'élevait au-dessus des fosses récemment recouvertes, mais qui devait bientôt être foulé et disparaître sous les pas des fossoyeurs et des promeneurs.

Ainsi, même dans le champ de la mort, se retrouvait l'inégalité présomptueuse que consacre l'aveugle opinion des hommes. Les riches semblaient se survivre à eux-mêmes dans leur orgueil, les gens de rien paraissaient engloutis et oubliés à jamais dans une

fosse sans fin Et cependant tous dormaient du

même sommeil, tous gisaient, côte à côte, dans le sein de la terre, et, malgré les efforts de quelques-uns pour y distinguer leur place, le cimetière n'était en réalité qu'une vaste couche où reposaient ensemble les nombreux fils d'un même père.

C'était le matin d'un beau jour. Le soleil répandait ses doux rayons sur la campagne ; il faisait reluire les lettres d'or des riches monuments, mais il avait aussi lumière et chaleur pour les plus humbles tombes, et on eût dit qu'il se plaisait à y faire épanouir plus de fleurs qu'autour de la pierre froide des mausolées

Le cimetière était désert et silencieux. Les papillons folâtraient joyeusement dans la funèbre enceinte; les abeilles cueillaient le miel sur les fleurs des tombeaux, les brins d'herbe se balançaient au-dessus des ossements vermoulus, les oiseaux chantaient leurs amours perchés sur les riches monuments, et uour-

tant rien ne troublait le morne repos du champ des morts.

Une femme entra bientôt^ suivie de deux enfants. Bien que ses vêtements usés semblassent conserver dans leur forme la trace d'une ancienne aisance, il était facile de voir qu'elle était pauvre. Son visage flétri par le chagrin plus que par les années, était pâle et maigre, mais ses traits avaient encore une grande délicatesse. Ses deux enfants, — un petit garçon et une petite fille, — étaient frais et rosés. Peut-être la tempête qui avait brisé leur mère n'avait-elle pas atteint leur cœur simple et naïf.

Les enfants suivaient d'un pas timide leur mère au milieu des tombes. Elle s'arrêta près de la muraille, regardant avec inquiétude autour d'elle, comme pour découvrir une place qu'elle ne reconnaissait plus.

— Maman, où donc papa est-il enterré ? demanda la petite fdle.

La femme secoua la tête avec un muet désespoir ; une larme brilla dans ses yeux, et elle se mit à interroger le long du mur certaines pierres tumulaires qui devaient la mettre sur la trace de ce qu'elle cherchait.

— Dites-moi donc, chère maman, où papa est enterré ? répéta la petite fille.

— Tais-toi, mon enfant, je vais le trouver, murmura la mère ; on a changé quelque chose ici.

— Mais pourquoi aussi n'avez-vous pas fait mettre sur la tombe de papa une pierre avec son nom, comme en voilà tant ? demanda l'enfant.

— Ceux qui sont enterrés là sont des gens riches, dit la femme en soupirant et en continuant sa recherche. Ah ! il me semble que je reconnais la place !

— Maman, maman, quelle jolie petite fleur ! s'écria le petit garçon ; c'est une pâquerette et ses feuilles sont toutes bordées de rouge ! Et déjà Tenfant, penché vers le sol, étendait la main pour arracher la fleur de sa tige.

Mais sa mère le retint tout à coup.

— Non, non, mon petit Jean , dit-elle ; laisse vivre cette pauvre fleur : elle croît sur la tombe de ton père, mon enfant.

— Où donc est enterré papa ? répéta la petite fille pour la troisième fois.

— Ici, à nos pieds, Anna, répondit la mère en montrant le sol.

— Là ? vraiment ? Il n'y a que de Therbe !

— Maintenant, mes enfants, reprit la femme douloureusement affectée par les paroles d'Anna, agenouillez-vous et priez pour l'âme de votre pauvre père. Joignez vos petites mains et demandez à Dieu ^u'il lui donne dans le ciel la récompense promise à îeux qui ont été malheureux et éprouvés sur cette terre.

Les enfants s'agenouillèrent dans l'herbe à côté de leur mère. Les mots : Notre Père qui êtes aux deux tombèrent plusieurs fois de leurs lèvres ; longtemps l'humble prière retentit doucement à la place où le père goûtait le dernier repos ; longtemps des larmes coulèrent sur les joues de sa femme, qui enfin, con-

tenant sa douleur, se leva et se disposa à s'éloigner avec ses deux enfants.

— Oh ! maman, laissez-moi cueillir cette fleur ! dit la petite tille d'une voix suppliante.

— Non, Anna, répondit la mère. Laisse-la s'épanouir jusqu'à ce qu'elle se fane d'elle-même sur la fosse de ton père.

— Je vous en prie, maman ! dit l'enfant en insistant. Vous ne savez pas combien cela me ferait plaisir.

— Mais, mon enfant, si tu la cueilles, cette fleur ne vivra pas une heure et se flétrira bientôt dans tes mains.

— Non, non, maman; je la mettrai entre les feuillets de mon livre de prières. Elle s'y desséchera. Je la conserverai avec soin ; et quand j'irai à l'église, la pâquerette me dira toujours que je dois prier pour mon pauvre papa.

— Excellente enfant que tu es ! dit la mère, les yeux humides. Prends la fleur, prends-la. Oui, metsla dans ton livre de prières et garde-la comme une relique, comme un tendre souvenir.

Sa main gauche s'appuya sur l'épaule de la petite fille, et de la droite^ lui montrant le mur à quelque distance :

— Anna, dit-elle, tu es plus âgée que ton frère. Écoute-moi. Tu vois là, dans le mur, ces deux pierres tumulaires? Les reconnaîtras-tu bien? Quand tu voudras retrouver l'endroit où ton père est enterré, tourne le dos en regardant la croix qui est là-bas^ puis fais dix

i4t OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

grands pas à partir du mur.; tu retrouveras ainsi la place où nous sommes. Regarde bien tout, mon enfant, et n'oublie rien ; car il viendra un temps où je ne serai plus là pour vous conduire.

Elle s'éloigna de la tombe de son mari et se dirigea vers le lieu où se pressaient les monuments funéraires.

— Oh ! les belles tombes ! Est-ce toujours le cimetière, maman? demanda Anna.

— C'est le coin des riches, mon enfant, répondit la mère.

— Quand je serai grand, murmura Jean, j'apporterai aussi une lourde pierre sur la tombe de papa ; mais je ne suis pas encore assez fort...

— Papa a pourtant été riche aussi, n'est-ce pas, maman ? demanda la petite fille.

— Non pas riche, Anna ; mais à son aise, et il pouvait tenir dans le monde une position honorable.

— Alors il avait beaucoup d'argent, n'est-co pas ? Où est cet argent ?

— Ah ! ma chère enfant, tu ne saurais encore comprendre cela. Ton père a été trompé et a éprouvé des revers dans son commerce. Forcé par les circonstances, il a emprunté. Il est tombé alors dans les iHains d'un avide usurier ; et après une vie bien malheureuse, il est mort pauvre, abandonné de tous

Un fossoyeur, la bêche à la main, entra dans le cimetière et s'approcha de l'endroit où se trouvait la pauvre mère avec ses enfants.

— Ma bonne femme, dit-il, il faut décamper; voyez ce qui vient là-bas sur la chaussée î Regardez toutes

ces voitures ! Le cimetière va être tout à Theure rempli de monde.

L'œil fixé sur le magnifique convoi qui s'avançait, la femme demanda :

— C'est, sans doute, une personne considérable qu'on va enterrer? un haut fonctionnaire? un homme célèbre ?

— Je n'en sais rien, grommela le fossoyeur, mais il était millionnaire. Vous le connaissez bien ; toute la ville le connaît : c'est le vieux richard Robyn...

— Robyn ! s'écria la malheureuse saisie d'un tremblement subit; Robyn !... Venez, venez, mes chers enfants, allons-nous-en !

Elle entraîna ses enfants dans le sentier, et se dirigea vers la grande barrière ; chenj'n faisant, et les yeux levés au ciel, elle murmurait :

— Mon Dieu ! vous avez donc permis, vous gardiez donc à notre douleur cette dernière et poignante ironie. Lui, l'assassin de mon mari, enterré avec cette pompe, à l'heure même où les enfants de sa victime peuvent à peine retrouver la tombe de leur père !

— Anna, dit-elle un instant après, en montrant à la petite fille le convoi funèbre, vois-tu là-bas cette voiture couronnée de panaches qui flottent au vent, étincelante d'or, garnie de riches tentures de soie? Oh ! si tu savais, mon enfant, quel est celui qu'on [fCivie là-dedans, comme sur un trône, vers la fosse qui l'attend ! tu frémirais, et son nom ne sortirait de !a bouche, toute naïve qu'elle soit encore, qu'en- ».ouréde...

Mais, comme effrayée de ce qu'elle, allait dire, elle s'arrêta.

La petite fille la regardait d'un air interrogateur.

— Non, non, s'écria la femme ; sur le bord de la tombe commence le règne de la justice ; oublions toute pensée de vengeance. Que Dieu juge entre eux deux! Ah! pauvre âme pécheresse, puisse le Seigneur, dans sa sévérité, ne pas te condamner à une expiation éternelle !

En disant ces mots, elle s'éloigna rapidement du cimetière, et suivit un chemin de traverse pour ne pas rencontrer le convoi qui s'approchait.

Les voitures s'arrêtèrent devant la porte du cimetière. Pendant que les porteurs prenaient le cercueil sur leurs épaules, toutes les personnes qui suivaient descendirent et se formèrent en cortège, selon le rang et le degré de parenté. La porte fut lentement franchie.

Berthold suivait immédiatement le cercueil. Il était pâle et extrêmement ému; mais il marchait la tête basse, comme s'il eût voulu cacher sa douleur à ceux qui l'accompagnaient. Chacun, en effet, avait l'œil fixé sur lui, et tous s'entretenaient en souriant à demi de l'heureux mortel qui, dans leur opinion, allait hériter d'un million, et qui, néanmoins, savait si bien feindre la douleur et le désespoir.

Derrière le jeune homme marchaient quelques personnes opulentes, à la physionomie froide et solennelle, presque toutes étrangères au vieux Robyn qu'elles avaient à peine connu, mais qui, en cette cir-

constance^ venaient en grand deuil témoigner de leur respect pour l'argent.

Après eux marchait iMonck^ le commis, les yeux cachés derrière un mouchoir blanc. Il semblait tellenent accablé de tristesse qu'il chancelait sur ses jam- )es. Une des personnes du cortège,, touchée de cette profonde affection d'un serviteur pour son maître, avait pris le vieillard par le bras, et le soutint dans le trajet jusqu'à la fosse.

Plus loin, et aux derniers rangs du convoi, venait Conrad, le musicien. Il suivait le corps par sympathie pour Berthold et par reconnaissance pour l'homme qui, de quelque façon que ce pût être, avait laborieusement amassé un beau patrimoine à son jeune ami, le poëte.

Le cercueil fut bientôt descendu dans la fosse. Déjà le fossoyeur avait saisi sa bêche; quelques pelletées de terre allaient mettre entre la lumière du soleil et les ténèbres de la mort cette séparation qui semble éternelle ; mais un des assistants s'avança, un papier à la main, pour prononcer un discours funèbre.

Une expression de curiosité ou de raillerie contenue se peignit sur la physionomie du plus grand nombre. Que pouvait-on dire sur cette tombe à la louange d'un usurier ?

L'orateur nomma Robyn son ami ; — c'est une bonne recommandation dans le monde que d'avoir été l'ami d'un homme aussi riche. — Ensuite, il parla de sa haute intelligence des affaires et le qualifia d'habile etéminent financier; il montra comment il avait passé

toute sa vie à travailler, malgré sa richesse; il vanta la simplicité de ses goûts et son esprit d'économie; mais sa voix, jusque-là contenue, prit surtout un accent pathétique lorsqu'il représenta Robyn comme un homme charitable, comme le refuge des malheureux, i des veuves et des orphelins, qui ne trouvaient jamais sa porte fermée, quand ils étaient dans la détresse et avaient besoin de secours. Pour finir, il dit d'une voix altérée, conformément à l'usage :

— Robyn, homme généreux, citoyen utile, ami fidèle, que la terre te soit légère ! Adieu !

Tandis que l'orateur essuyait la sueur qui perlait sur son front, la plupart des assistants vinrent lui serrer la main, et le féliciter du beau discours qu'il venait de prononcer. Qu'il eût dit la vérité ou non, ceux qui le louaient ne s'en inquiétaient guère ; quelques-uns riaient même tout haut de ce qu'ils appelaient l'habileté de l'orateur. Le cercueil était dans la fosse ; ils avaient rempli leur devoir aux yeux du monde, et Robyn était déjà oublié...

Pendant que les assistants se dirigeaient en causant /ers les voitures pour regagner la ville, Berthold s'approcha de son ami le musicien et lui dit à l'oreille d'une voix émue :

— Conrad, je t'en prie, reste avec moi, j'ai à te dire ne chose importante.

Sorti avec Conrad du cimetière, Berthold passa près d'une voiture sur le marchepied de laquelle Monck était déjà monté pour y entrer ; mais le commis, en apercevant le neveu de son maître, sauta à

LE DKMOiN DE L' ARGENT. 147

terre, tint la portière ouverte, et, s'inclinant profondément devant Berthold, lui dit d'un ton ironique :

— Monsieur Robyn veut-il monter? Son humble serviteur trouvera une petite place plus loin.

— Venimeux serpent ! murmura Berthold en lançant sur le vieillard un regard étincelant de mépris. Puis il prit le bras de son ami et s'éloigna avec lui par un chemin détourné.

Un instant après, tout le monde était en voiture. Les

cochers fouettèrent leurs chevaux et ce même

cortège qui, tout à l'heure, s'acheminait vers le cimetière si lentement, si hypocritement, et avec tous les dehors d'une profonde tristesse, vola sur la chaussée avec autant de rapidité et de bruit que s'il avait conduit à un fête la plus joyeuse compagnie.

— Eh bien 1 demanda Conrad, quand il se trouva tout à fait seul avec Berthold, qu'as- tu à me dire? Cette cérémonie n'est certainement pas la seule cause de rémotion où je te vois.

Le jeune homme laissa tomber sa tête sur la poitrine de son ami, et dit d'une voix douloureuse:

— Ah ! je suis bien malheureux ! Plains mon sort : l'avenir me fait trembler.

— Parle donc, Berthold. Un malheur imprévu t'at-il frappé?

Berthold releva la tête et dit d'un ton désespéré:

— Conrad, mon ami, je suis pauvre, plus pauvre que toi !

— Que me dis-tu là? je ne te comprends pas.

— Mon oncle m'a déshérité.

— Déshérité? Au profit de qui?

— Monck est son seul héritier.

— Ciel ! mes pressentiments ne me trompaient donc pas ! j'ai toujours craint qu'au dernier moment , rhypocrite coquin ne réussît à abuser ton oncle... mais à ce points c'est impossible !

— C'est la vérité pourtant. Monck en a imposé à mon pauvre oncle et m'a perdu dans son esprit. Sans s'en douter^ Marguerite m'a tout révélé. C'est mon poëme de V Usurier à la main, qu'il a arraché à la faiblesse d'un vieillard expirant le testament qui me dépouille.

— Mais ce testament, il faut le faire annialer, Berthold; il ne peut être valable.

— La loi ne donne-t-elle pas à mon oncle le droit de disposer de tous ses biens selon sa volonté?

— C'est égal, il faut attaquer ce testament en justice ; il peut s'y trouver un vice de forme.

— Vain espoir, Conrad ! Lorsque mon oncle a fait son testament, Monck était à côté de lui ; Monck est fin, et il ne sait que trop les conditions nécessaires pour qu'un testament soit inattaquable. Non, l'acte qui consomme ma ruine est irrévocable.

Conrad fut saisi d*un frisson, comme si une triste onviction s'emparait peu à peu de son esprit. Use tut et parut plongé dans de pénibles réflexions.

— Oh! j'ai agi comme un aveugle, comme un sot! s'écria le jeune homme. Je connaissais Monck pour un fourbe, et un secret pressentiment me disait qu'il fallait me défier de lui. Si Je n'avais pas été si léger et

si insouciant, d'un mot j'aurais pu mettre mon oncle en garde contre ses machinations ; mais qui eût pu croire à tant d'astuce et de perversité?

— Hélas ! dit le musicien en soupirant, c'est parce que l'artiste ne croit ni à la puissance de l'astuce, ni au triomphe de la perversité qu'il devient la victime de l'un et de l'autre !

Il y eut, entre les jeunes gens, un instant de morne silence ; tous deux, muets, immobiles, les yeux attachés au sol, semblaient accablés par la douleur.

Soudain, Conrad secoua la tête comme pour se débarrasser du poids d'une pensée importune. Il saisit la la main de son ami, et lui dit d'un ton presque résigné ;

— Pauvre BerthoiJ, c'est un grand malheur, sans doute, que de perdre tant d'argent. Mais ne crois-tu pas qu'il y ait dans le cœur humain d'autres sources de joie et de bonheur?

— L'argent? s'écria le jeune homme, dont un sourire fiévreux contracta les traits. Je méprise, j'exècre l'argent. Je sais maintenant ce qu'il peut y avoir de souillures sur une pièce d'or...

Et courbant la tête, il ajouta d'une voix sombre :

— Mais je sens aussi l'infernale puissance de l'argent. Je tremble comme un enfant ; une affreuse anxiété me torture le cœur. Est-ce donc pour l'argent? non, Emargent ne serait rien; mais Laura... Laura!...

— C'est vrai, Laura, Laura ! répéta le musicien presque à voix basse.

— Ah! pauvre poète déshérité, oserai-je encore

150 OEUVRES DE UENRl CONSCIENCE.

leverles yeux sur elle? Monsieur Kemenaer ne fermera» t-il pas sa porte à l'écrivain sans fortune ?

Conrad n'osait répondre, et tout en lui exprimait la plus douloureuse incertitude.

— Ainsi, s'écria Berthold désespéré, je ne serai pas seulement dépouillé de Pargent que j'estimais peu; mais le rêve de mon âme, le bonheur de ma vie, le rayon qui illuminait mon avenir, tout m'est ravi du même coup. Nous nous trompons, Conrad, nous nous trompons. L'argent est bien vraiment la source de tout bonheur î Oh ! si je pouvais changer mon cœur ! comme les autres, je vénérerais, j'adorerais l'argent: c'est la seule véritable puissance qu'il y ait sur la terre!

Le musicien voyait avec une pitié profonde la douleur ae son ami. Soit désir de le consoler, soit qu'il crût réellement les craintes dujeunehomme exagérées, il chercha à lui faire espérer que la perte de son héritage n'aurait pas pour lui les terribles conséquences qu'il redoutait.

— Voyons, Berthold, dit-il, défions-nous d'une imagination trop prompte à se désespérer. Regagnons la ville en nous promenant; car voici l'heure où je dois aller donner ma leçon de piano chez M. Kemenaer. Que crains-tu ? Penses-tu que Laura t'aimera moins parce que tu ne peux plus lui offrir une grande fortune avec ta main? Tu ne connais pas Laura comme je la connais. Son cœur renferme un trésor infini de générosité, de volonté énergique et de noble fierté. Je ne serais nullement surpris qu'elle mît son honneur à devenir ta compagne, et à contracter celte

LE DÉMON DE l'AUGEM'. 151

union au moment même où ta situation semble exiger de sa part plus d'amour et de dévouement. Ne désespère pas; Laura n'est pas une jeune fille comme les autres ; elle ne regarde pas l'argent comme la source de tous les bonheurs.

— Mais M. Kemenaerîdit le jeune homme en sourant; à ses yeux l'argent est tout.

— Tu le crois, Berthold? Il y a pourtant une chose que M. Kemenaer aime plus que l'argent: une chose pour laquelle, si on l'exigeait de lui, il renoncerait à son argent même.

— Et cette chose c'est, dis-tu?...

— Le bonheur de sa fille unique, de sa bien-aimée Laura. C'est parce qu'il croit que l'argent peut seul lui assurer, dans le présent et dans l'avenir, un sort digne d'envie; c'est par affection pour son enrant qu'il met en œuvre tous les moyens d'augmenter sa fortune. Si iLaura lui déclarait qu'elle ne veut pas renoncer à la douce existence que vous avez rêvée ensemble; si, blessée au cœur par la pensée d'une séparation, elle venait à languir au point que sa vie ou seulement sa santé parût menacée, M. Kemenaer lui-;.-.ême te supplierait de sauver son enfant, de lui conserver sa chère Laura.

— Merci, merci, mon ami, murmura le jeune homme. Tu me trompes peut-être; mais je sens que mon esprit malade accueille avec une entière confiance le rayon consolateur que tu fais briller à mes yeux.

— Sois sûr, Berthod, que forte de son amour pour

toi, Laura saura résister vaillamment, s'il le faut, à la volonté de son père ; la lutte durera quelque temps, il lui en coûtera beaucoup de larmes peut-être ; mai£ elle finira par l'emporter. Tn vois bien, Berthold, que tu as tort de l'abandonner au désespoir. Il est certain que ce changement imprévu dans ta position surprendra péniblement et indisposera contre toi M.Kemenaer. S'il était libre d'obéir à sa première impuU sion, il fermerait sans nul doute sa porte au poëte déshérité, pauvre, comme tu le dis; mais l'aimante, la courageuse Laura saura bien conjurer ce premier mouvement. Tu n'as pas le droit de soupçonner ta noble amie, avant de l'avoir mise à l'épreuve. Attends avec confiance ; l'avenir te promet encore la paix et le bonheur.

— Puisses-tu dire vrai ! s'écria le jeune homme en serrant la main de son ami avec une vive reconnaissance. Oh! alors, je bénirais Dieu de ce qui est arrivé. Oui, oui, Conrad ; car l'argent de mon oncle ne m'eût point laissé de repos, il m'eût rempli le cœur de remords... Tu ne le sais pas, toi, mais ces richesses, ce sont les larmes amassées des veuves et des orphelins, les cris de détresse des malheureux, le sang des pères (le famille réduits au désespoir, sucé goutte à goutte! En un mot, l'héritage que j'aurais recueilli était le fruit de la plus infâme usure !

— Je le savais, ou du moins je le soupçonnais depuis longtemps, murmura lemusicien ; mais, je voulais» épargner à ton cœur honnête et sensible un tourment ^ si cruel...

Et^ changeant soudain de ton, Conrad reprit avec plus de calme :

— Ainsi, continue d'espérer au moins jusqu'à ce que tu saches positivement si le destin sera pour toi aussi contraire que tu le redoutes. Il faut quitter le logement que tu occupais chez ton oncle ; tu ne peux habiter plus longtemps sous le même toit que ce mi sérable Monck.

— Je ne remettrai plus les pieds dans cette maison'.répondit Berthold. Il y a eu entre Monck et moi une vive explication. Pour rien au monde je n'irai sonner à la porte de cet exécrable fourbe ; sa vue seule me ferait mourir d'humiliation et de honte.

— Mais que vas-tu faire î où vas-tu demeurer?

— Je n'en sais rien.

— As-tu de l'argent?

— Il me reste trois ou quatre cents francs, je crois; mais ils sont restés dans ma chambre, et j'aimerais mieux mourir de faim que de les y aller chercher.

— Laisse-moi ce soin, Berthold ; je n'ai pas à rougir d'aller réclamer en ton nom ce qui t'appartient. Ton oncle ne t'a-t-il donc absolument rien laissé ?

— Rien! Monck voulait me donner cinq mille francs. Il dit que mon oncle, fléchi par ses instances en ma faveur, l'en a prié.

— Et tu n'as pas accepté ces cinq mille francs? Avec cette somme tu pouvais cependant attendre des jours meilleurs.

— Recevoir une aumône de Monck, moi? s'écria

Berthold avec indignation. Légitimer sa fraude et se fourberie en acceptant une indemnité ? Ah ! tu veux m'éprouver, Conrad. Si Monck m'eût mis cette somme dans les mainsje lalui eusse jetée àlaface, sois-ensûr. Zet argent, m*a-t-il dit, restera à ma disposition jusqu'à ce que je vienne le chercher en personne, et il assure que j'irai bientôt réclamer, en suppliant, l'aumône qu'il m'a offerte. Si jamais je me rends coupable d'une semblable lâcheté, oh ! alors méprise-moi, Conrad, car il faudra que je sois tombé bien bas et bien enfoncé dans la fange. Ne m'en parle plus, cela me fait mal...

— C'est vrai, tu as raison, dit Conrad, n'en parlons plus. J'ai une bonne proposition à te faire. Il y a, dans la maison que j'habite, une chambre vacante; elle est toute meublée et la porte s'ouvre vis-à-vis de la mienne. Loue-la jusqu'à ce que tu saches ^;e qu'il te reste à faire.

— La louer ! et de l'argent?

— Ne songe pas à cela. Conrad n'est pas riche ; mais il a toujours payé exactement et n'est pas sans crédit chez son hôtesse ; il te servira de caution.

— Et à la fin du mois ?

— Tu n'y resteras pas un mois, Berthold. Et si, ce qui est en dehors de toute probabilité, la décision de

\. Kemenaer se faisait attendre plus d'\in mois, ch

iien! Conrad paierait pour son ami... Mais laissons,

iout cela. Demain j'irai chercher l'argent que tu a"

laissé dans ta chambre. Refuser de le donner serai*

un vol stupide. Monck est trop habile pour s'engager

g'atuitement dans une mauvaise affaire. Ainsi tu es fssez riche pour vivre un mois et plus. Allons, allons^ c'est une affaire faite ; après ma leçon de piano, nous irons louer la jolie chambre voisine de la ' mienne. Tu seras logé comme un prince... et je serai toujours près de toi, Berthold, pour te consoler et ranimer ton courage si le sort le rend nécessaire.

- Excellent ami, murmura le jeune homme ; mon malheur n'a fait que rendre ton affection plus vive et plus tendre. Si tout venait à tourner contre moi, toi du moins, tu n'abandonnerais pas le pauvre Berthod ! Être près de toi, demeurer avec toi, rêver ensemble d'art et d'avenir, épancher nos sentiments dans le sein l'un de l'autre... C'est là un bonheur qui mt fait jeter au ciel un regard de reconnaissance !.... S mon cœur n'était accablé de tristes pressentiments, je m'abandonnerais à la joie et je pousserais des cris d'allégrt-sse... Mais l'infernale puissance de l'argent! mais Laura ! Maintenant que nous voilà à sa porte, je sens un frisson glacial dans tous mes membres. Je suis honteux. Oserai-je t'accompagner, Conrad? Mon Dieu! je ne suis vraiment plus le même homme; toute énergie m'abandonne ; je n'ai plus le droit d'aimer.— Supplier, trembler, rougir, voilà mon lot aujourd'hui ! Oh ! si l'argent n'est bon à autre chose, il donne du moins courage et confiance...

— Allons, calme- toi, Berthold, reprit le musicien, et sois plus maître de toi-même. Tu passes en un instant de la joie à la tristesse, du désespoir à l'espérance; calme-toi et sois homme. Voyons^ relève la tête

et ne t'abaisse pas sans raison devant M. Kemenaer II ne faut pas qu'il apprenne cette nouvelle imprévw par un autre que par toi. Ne crains rien : dis-lui har< diment ce qui est arrivé. Allons, je vais sonner.

La porte s'ouvrit. Sur la demande de Conrad, la servante répondit que M. Kemenaer n'était pas à la mai : son, mais que mademoiselle Laura était dans la ton [ nelle, au bout de la pelouse qui tenait au jardin,

Berthold tremblait ; une émotion dont il s'étonnait lui-même s'était emparée de lui. Jusqu'à cette heure, c'était toujours le regard assuré, le cœur joyeux et confiant, qu'il était entré dans cette maison. En ce moment sa tête tombait sur sa poitrine, son cœur se serrait, et ses joues se couvraient de la rougeur de la honte.

Ce fut sous cette impression toute nouvelle qu'il s'approcha du berceau où se tenait la jeune fille; mais il n'eut pas plus tôt jeté un regard craintif sur Laura qu'il poussa un cri douloureux, et porta les mains à son visage pour cacher les larmes qui remplirent soudain ses yeux.

Qu'avait-il donc vu qui pût lui causer une si vive émotion? Conrad lui-même le regardait sans rien comprendre.

Quand Berthola était arrivé à l'improviste devant le berceau, il avait aperçu Laura occupée à tresser une couronne. Les fleurs qu'elle façonnait ainsi étaient des fleurs d'oranger, et sous ses doigts leurs pétales parfumées formaient une couronne dont la blancheur virginale égalait celle de la neige une couronne de

mariée ! Ce signe d'un bonheur, naguère sa plus chère espérance, et qu'il croyait perdu pour lui, avait arra- •hé au jeune homme ce cri de douleur et d'effroi.

Laura et Conrad le considéraient. Tune avec anxiété, l'autre avec surprise ; mais avant que Tun ou Tautre pût dire un mot, Berthold s'affaissa sur le banc de la tonnelle, et s'écria d'une voix profondément altérée :

— 0 ma bonne Laura, notre rêve céleste ne se réalisera pas ! Brisez, brisez cette couronne : sa vue me déchire le cœur...

— Qu'avez-vous, Berthold? demanda la jeune fille toute tremblante. Pour l'amour de Dieu, parlez clairement ; votre émotion m'effraie.

— Laura, répondit-il, je ne possède plus rien au monde; je suis pauvre; avant de mourir, mon oncle m'a déshérité.

La jeune fille le regarda d'un air de doute.

— Monck a, par la ruse et le mensonge, arraché à mon oncle un testament qui me dépouille et qui le fait, lui, son légataire universel !

— Monck ? s'écria la jeune fille sur le visage de laquelle se peignirent la colère et le mépris. Oh ! voilà donc la cause de l'aversion secrète que j'ai toujours 3ue pour lui ! Oui, j'avais le pressentiment de son in-^ fernale perfidie; je frissonnais à son aspect, comme si j'avais compris qu'il ferait le malheur de celui que j'aime. Et il vous a dépouillé de votre patrimoine ! Vipère qui rampe et se cache pour lancer son venin I

Malheureux Berthold ! Mais il ne faut pas vous désoler

pour cela... Dieu saura punir le fourbe

A ces mots, elle se mit elle-même à fondre en larmes.

— C'est une triste catastrophe, n'est-ce pas, Laura? dit Berthold avec un soupir. Vous aussi, vous sentez ^•^ue le beau rêve que nous osions former pour Tavenir peut s'évanouir sans laisser d'autre trace qu'un désolant souvenir... Peut-être est-ce la dernière fois qu'il me sera permis de prononcer en votre présence le doux nom d'amie !

Laura considérait tour à tour le jeune homme et le musicien ; ses larmes avaient cessé de couler; sa physionomie n'exprimait que l'effroi et la surprise.

— Laura, poursuivit Berthold, ce n'est pas la perte de cet héritage qui méfait verser des larmes; ce qui m'épouvante et m'accable déjà, c'est la prévision d'un malheur plus grand. Il me semblait que Dieu vous avait fait naître pour devenir ma femme ; plein de cette douce espérance, le chemin de la vie me semblait s'ouvrir devant nous comme celui du bonheur; je ne voyais à notre ciel que des étoiles de paix, d'affection et de félicité qui souriaient à notre union et à notre amour. Qui sait, mon amie, qui sait si le sort envieux ne nous a pas fermé ce ciel pour toujours?

La voix de Berthold, en prononçant ces derniers mots, avait pris un accent de tristesse si navrant, que Laura poussa une exclamation de douloureuse pitié. Toute tremblante, elle saisit la main du jeune homme:

LE DÉMON DE l'aRGENT. 1S9

— Que voulez-vous dire, Berthold? s'écria-t-el!e. L'inconstance de la fortune vous fait-elle douter de mon amour? Non, non, ce soupçon serait une injure. Je ne vous ai pas aimé parce que vous deviez un jour posséder beaucoup d'argent. Ce qui m'attac'hait à vous, ce qui me faisait tresser avec joie cette couronuo de mariée, en pensant à vous, c^est la richesse de votre âme, la bonté de votre cœur, la noblesse de votre caractère. Ce que j'aime en vous, c'est Tami de Dieu et des hommes, c'est le poëte voué au culte de la vertu^ de la beauté et de Tart. Si un démon pervers, qui ne songe qu'à l'argent, vous a ravi la succession de votre oncle, mon fiancé n'a pourtant rien perdu des trésors de son âme. Consolez-vous et soyez courageux, Berthold; songez encore une fois que vos larmes me font injure, et ayez confiance dans la fidélité de Laura !

— Ange de générosité, cœur adorable ! répondit Berthold d'une voix qu'altéraient des larmes d'admiration..

— Il craint. Mademoiselle, que votre père ne l'éloigné de vous, dit le musicien dans le but évident de venir en aide à son ami et de donner à l'entretien une tournure décisive. M. Kemenaer fait grand cas de l'argent.

— Mon père; oui, mon père, murmura la jeune fille devenue tout à coup pensive.

— C'est sa décision qui m'effraie, Laura, reprit Berihold. Je suis pauvre; je ne possède plus rien; l'ai (!mr n'a plus pour moi qu'incertitude. Votre père aie demandera sur quoi je compte pour vous assurer

ICO CEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

dans la société un sort en harmonie avec votre condition. Que répondrai-je?Ne jettera-t-il pas alors un regard de dédain sur l'humble poète? Mon Dieu ! s'I' allait me repousser^ me séparer de vous et vouloh vous marier à un homme riche? Hélas! au lieu du bonheur que j'avais rêvé, il ne me resterait qu'une vie intolérable et une mort désolée !...

— Ce que vous redoutez n'arrivera pas^ dit ia jeune fille avec une certaine fermeté dans la voix. Mon père aime l'argent, c'est vrai; il le dit du moins, mais il ajoute aussitôt qu'il n'en fait cas que comme d'une garantie nécessaire à mon bonheur. Eh bien ! séparée de vous, je ne puis être heureuse, Berthold, je le lui ferai comprendre ; s'il le faut, je le prierai, je le supplierai, je me jetterai à ses genoux. Il ne me laissera pas tomber malade, il ne me laissera pas mourir de chagrin. Non, non, il m'aime trop pour cela. Il a sur le bonheur d'autres idées que moi ; mais il ne résistera pas à mes larmes.

— Et s'il refusait? Ah! Laura, je n'entendrais peutêtre plus jamais cette voix adorée.

— S'il refusait? répéta la jeune fille avec un regard plein de fierté, alors, je demeurerais avec mon père jusqu'à sa mort, et je continuerais de vous aimer du fond du cœur. Ah! Berthold, ne croyez pas que Laura 5oit une femme qu'on puisse donner, contre son gré, en échange d'une somme d'argent. Je veux respecter et aimer toujours mon père ; mais accepter des devoirs ^ue jene pourrais remplir qu'en apparence; me laisser condamnera toute une vie de dissimulation? Jamais!

jamais ! Vous serez mon époux, ou jamais homme au monde n'obtiendra mon consentemeut pour le devenir.

Le jeune homme balbutia quelques paroles de reconnaissance et d'admiration; mais Laura ne lui laissa pas le temps d'épancher son émotion. Elle se leva, et dit avec un regard plein d'énergie et de dignité :

— Ne craignez rien, Berthold. Si l'on nous séparait, je serais plus malheureuse que vous. L'amour de l'art pourrait encore remplir votre cœur; vous trouveriez dans son culte et dans la liberté dont jouissent les hommes, sinon des consolations, du moins des distractions qui vous arracheraient à vos tristes pensées. Une femme est toujours seule avec son âme, elle rêve et médite... Je ne veux pas languir ainsi! Mais laissezmoi; mon père peut rentrera tout instant. Il ne faut pas qu'il apprenne cette nouvelle par vous ; annoncée ainsi à l'improviste, elle pourrait amener de sa part quelque résolution fâcheuse. Laissez-moi faire, vous verrez que tout ira bien et finira de même. Je vous ferai dire par Conrad quand vous pourrez venir, et ce sera pour entendre de la bouche de mon père le mot qui doit dissiper notre inquiétude à tous deux. Maintenant, partez vite; mon père pourrait voiis surprendre. Ne vous affligez plus; ayez confiance en Laura: le bonheur de sa vie est en jeu; elle ne fléchira pas; elle est depuis trop longtemps votre fiancée pour ne pas devenir votre femme ; cela doit être, cela ne peut pas ne pas être....

En prononçant ces mots avec l'accent d'une iné-

branlable conviction, elle accompagna Berthold et son ami jusqu'à la porte.

A l'adieu que le jeune homme lui adressa d'une /oix tremblante, elle répondit, avec un sourire plein de consolation:

— Ne perdez pas courage, Berthold ; ce n'est qu'un nuage qui passe dans le beau ciel de notre avenir.

La servante de M. Kemenaer était occupée à épousseter les meubles d'un salon. De la main gauche elle tenait une chaise et de l'autre elle agitait un plumeau ; mais ce travail n'était pas évidemment ce qui l'occupait le plus; car, à chaque instant, ell^ restait immobile et prêtait l'oreille, avec une grande attention, au bruit de voix qui, par intervalles, pénétrait jusqu'à elle à travers la double porte d'une pièce voisine. Ce qui se disait là devait avoir pour la servante un grand intérêt, car sa physionomie changeait selon ce qu'elle entendait, et exprimait tantôt la crainte et la tristesse, tantôt l'espérance et la joie.

De temps en temps, elle oubliait complètement son travail, et alors, comme si elle eut pris part réellement à ce qui se passait derrière la porte, elle murmurait des phrases entrecoupées.

— Pauvre Laura ! comme elle doit souffrir ! M. Kemenaer a raison : l'amour sans argent, c'est une lampe sans huile. Quelle ferme résolution montre

LE DÉMON DE l'ARGENT. lt«

lotre demoiselle; mais cela ne réussira pas! Ah!

•omme elle pleure ! elle en mourra ! Mais la voix de /•nonsieur s'adoucit. Céderait-il à sa prière ? C'est im- ; possible ! Que dit-elle? Elle veut se retirer dans un couvent! Elle tombe en faiblesse, je crois... Oh ! non, la voilà qui reparle. Il lui promet de réfléchir encore c l'affaire . Il lui donne de l'espoir. Alors il est déjà à demi vaincu. Je n'aurais jamais cru cela ! On se tait ! Que peut-il se passer? Ils sont partis, je crois...

Elle écouta pendant quelques instants encore, sans rien entendre. Elle s'approcha de la porte et allait y appliquer l'oreille, mais la clef grinça tout à coup dans la serrure, et M. Kemenaer, encore tout ému de la conversation animée qu'il venait d'avoir avec sa fille, entra dans le salon.

— Que faites-vous ici ? dit-il avec un regard menaçant.

— Je nettoie, Monsieur, répondit la servante toute saisie. D'où peut venir toute la poussière qu'il y a ici ? Vraiment il faudrait faire tous les jours le tour de la maison avec le plumeau.

— Allez là-haut, près de ma fille, dit M. Kemenaer avec aigreur et impatience. Elle est dans sa chambre et peut avoir besoin de vous.,. Si je vous prends encore à épier vos maîtres, je vous chasse. Et ne vous le faites pas dire deux fois, entendez- vous?

Sans oser répliquer un mot, la servante quitta le jsalon.

M. Kemenaer s'assit sur une chaise près de la fenêtre, et appuya sa tête dans sa main comme pour ré-

fléchir à ce qui venait de se passer. Il paraissait triste et surtout vivement contrarié; car il se mordait de temps en temps les lèvres, et son impatience se trahissait par des mouvements convulsifs.

Il se leva enfin, et, se promenant de long en large : — C'est incompréhensible, dit-il, Beithold déshérité ! Monck, rhabile et rusé coquin, possesseur de ûette immense fortune ! Voilà ! on est poëte, on rêve, on vit dans les nuages, et on se laisse supplanter par Tastuce d'un commis ! Après tout, Pimbécile a mérité son sort ! S'il eût un peu plus songé à ses intérêts, pareil malheur ne lui serait pas arrivé. Il n'estime pas Fargent : l'argent s'est vengé ; il s'est donné à celui qui l'aime. Ainsi vont les choses. Et il deviendrait mon gendre ! lui, ce misérable faiseur de vers, ce rêveur dépourvu de bon sens, qui n'a pas même assez de raison pour prendre une place dans un bureau et se plier aux affaires commerciales ! Ce serait étrange, en vérité ! Et comme tous les gens sérieux se moqueraient de moi !... Mais ce Monck, qui eût jamais pensé cela ? Ce vil flatteur toujours rampant, cet humble commis, devenir tout à coup millionnaire ! Il est bien plus fin que le vieux Robyn ; il aura recours au luxe pour en imposer aux gens. Dieu sait quels trésors il amassera avec le temps ! Il sera aimé, adulé, considéré; gentilshommes, négociants, gens de finance vénéreront en lui l'argent qu'il possède, sans se demander d'où cet argent lui est venu et comment il se l'est approprié. Monck millionnaire ! quel coup de la fortune !

M. Kemenaer s'était rapproché de la table et^ en prononçant ces derniers mots, il se rassit. Il poursuivit en silence le cours de ses réflexions ; mais une émotion dont il ne pouvait se rendre maitre finit insensiblement par prendre le dessus. Il secouait parfois la tête d'un air de doute pénible, et de temps en temps un soupir s'échappait de ses lèvres.

— Pauvre Laura, dit-il enfin tout pensif et d'une voix attendrie, comme elle souff're ! Naïve enfant, qui, par amour, irait s'unir pour jamais au sort d'un pauvre poëte ! Elle en tombera malade, dit-elle, et mourra de langueur... Elle a un si étrange caractère ; elle est d'une sensibilité si vive, et d'une nature si Impressionnable ! Si, en eff'et, son aff'ection pour Berthold avait poussé de telles racines dans son cœur, qu'il ne fût plus possible de l'en arracher sans le déchiîer? Et si j'allais, en luttant ainsi contre son amour, faire à cette âme tiiOp tendre une inguérissable blessure ? Peut-être, comme elle dit, la verrai-je s'étioler et dépérir sous mes yeux. Sa constitution n'est pas des plus robustes.... Mon enfant unique, ma Laura bien-aimée î Mon Dieu ! dans quelle position me met cet étrange retour de fortune !

Durant quelques instants, M. Kemenaer regarda vaguement dans l'espace ; des gestes impatients lui échappaient, et il murmurait d'incompréhensibles paroles; puis son émotion parut se calmer, et souriant légèrement :

— Il faut, reprit-il, être prudent avec elle, lui laisser quelque espoir, et combattre peu à peu son amour

par le doute. C'est une question de temps ; un nomme qui n'a pas le sou doit perdre bien vite ses moyens de séduction. Et si Laura ne veut pas renoncer assez tôt à sa fatale passion, Berthold lui-même me fournira les ïioyens de la guérir. Je lui rappellerai de temps en lemps sa pauvreté, et lui ferai sentir que si on veut bien tolérer sa présence, c'est par condescendance pour le caprice d'une jeune fille, et seulement jusqu'à ce que ce caprice soit passé. Cela le blessera; et dans son orgueil il s'éloignera de lui-même. Allons, allons, les choses vont mieux que je ne pensais.

La sonnette de la porte d'entrée retentit en ce moment avec un bruit extraordinaire.

— Si c'était Berthold î s'écria Kemenaer ; mais il ajouta plus bas :

— Un homme déshérité ne sonne pas si fort. Qui sait pourtant? L'émotion peut-être...

La servante parut sur le seuil de la porte :

— Monsieur Monck désire parler à monsieur, ditelle.

— Monck ? Monck ? répéta Kemenaer, tandis qu'un sourire bienveillant venait ranimer sa physionomie. Pour l'amour de Dieu, ne le faites pas attendre, Rosalie î Hâtez-vous, priez-le de m'excuser, conduisez-le dans le grand salon et tenez-vous prête à nous servir le vin que je pourrai vous demander. Allez et n'oubliez rien.

Kemenaer entra lui-même dans le salon indiqué, avança vivement le plus beau fauteuil, se regarda dans la glace pour rajuster sa cravate, et /aménité

LE DÉMON DE L'AUGENï. 167

peinte sur le visage, se tourna vers la porte pour recevoir Tancien commis de Uobyn.

Dès que la porte s'ouvrit, il s'élança, les bras ouverts, au-devant du vieillard, et, l'accablant des marques de la plus vive sympathie :

— Eh! cher monsieur Monck, dît-il, que je suis heureux de vous voir ! Je vous félicite de tout mon cœur. Ce bon, cet excellent Robyn! Avec quel tact il a su placer son argnnt; il ne pouvait assurément le remettre en de meilleures mains que celles de Tintelligent et perspicace compagnon de ses travaux.... A quelle heureuse chance dois-je Thonneur de votre visite ?

Monck semblait complètement transformé par Théritage qu'il venait de faire. Ses vêtements de deuil, du drap le plus fin, lui prêtaient une sorte de distinction, et sous des gants glacés ses doigts secs et crochus avaient l'air très-présentables. Son visage, où ne se dessinaient ni cils ni sourcils, avait bien gardé quelque chose de repoussant; ses lèvres accusaient toujours la ruse e\ la bassesse ; mais la conscience de ce qu'il devait à sa nouvelle fortune, avait imprimé à sa physionomie un air imposant, une expression de contentement et d'assurance qui le faisaient presque ressembler à un homme comme il faut, peu favorisé sous le rapport des avantages physiques.

Au cordial accueil et à la question de Kemenaer, U répondit avec affabilité :

— J'ai voulu être le premier à vous annoncer que M. Robyn m'a institué son légataire universel.

— C'est trop d'honneur; vous êtes trop bon ! murmura le père de Laura.

— Mais je vois que vous le saviez déji. Berthold a i-il donc eu la hardiesse de se présenter chez vous?

— 11 est venu ici, en mon absence^ et il a appris ;ette nouvelle à ma fille.

— Vous lui avez sans doute interdit votre porte?

— Je réfléchissais justement^ quand vous êtes entré, à ce que je dois faire. Mais veuillez vous asseoir, cher monsieur Monck. Que désirez -vous prendre? un verre de madère?

— Rien, rien, je vous remercie.

— Du malaga? dupaxarète?

— Non, je n^ veux vous causer aucun dérangement, mon cher Kemanaer.

— Il faut cependant que nous prenions quelque chose, en Thonneur de cet heureux événement

— ' Soit ! ce sera pour vous plaire.

Kemenaer tira un cordon de sonnette, et donna à la servante l'ordre d'apporter les diverses espèces de vin qu'il avait nommées. Monck s'installa dans un fauteuil et se mit à battre du pied sur le tapis, comme un homme parfaitement à son aise et très-satisfait de lui. Il épiait toutefois M. Kemenaer, et, sur ses lèvres, se jouait un sourire où se confondaient la duplicité et l'ironie.

La servante avait appporté les bouteilles demandées et quelques verres de différentes formes.

— Maintenant, mon estimable anii^ le madère vous plaît-il ? demanda Kemenaer.

— Soit ! va pour le madère.

— Eh bien ! monsieur Monck^ je bois à votre santé et à votre bonheur. Puisse la fortune vous sourire sans cesse, couronner toujours votre habileté et augmenter encore vos richesses !

— Merci; vous êtes vraiment trop bon. Je désire surtout rester toujours votre ami, et que les circons* tances me permettent de vous faire participer à mes entreprises les plus fructueuses. Je me sens vraiment porté à me lier plus étroitement avec vous. Maintenant que j'ai aussi de la fortune, je voudrais pouvoir vous prouver combien je suis disposé à vous rendre "ervice.

Ces paroles orgueilleuses et prononcées d'un ton de protection arrachèrent à M. Kemenaer un mouvement de dépit; mais il maîtrisa sur-le-champ sa mauvaise humeur et répondit très-poliment :

— Je le sais, monsieur Monck, vous êtes un homme généreux; et je vous serai extrêmement reconnaissant, si quelque occasion se présente de mettre à profit votre ofTre bienveillante.

Monck se tut pendant un instant, effleura son verre du bout des lèvres e t regarda Kemenaer dans les veux.

- Vous vouliez me dire quelque chose? demanda celui-ci.

j — En effet, répondit Monck, mais cela m'est sorti de la mémoire... Ah ! j'y suis. Vous étiez en train de réfléchir, disiez-vous, sur ce que vous deviez faire à

l'égard de Berthold !

Je me trouve dans une position difficile, reprit

JCemenaer avec effort.

1 —Vous m'étonnez ! Vous ne pousserez sans doute PS rimprudence jusqu'à hésiter un seul instant. Berhold, à l'heure qu'il est, ne possède pas un sou au .iionde; il en est déjà réduit à habiter une misérable chambre, avec le musicien que j'ai renconlré quelquefois ici.

— En serait-il là ? répéta Kemenaer stupéfait.

— Vraiment, oui : et ne croyez pas qu'il y ait jamais rien à espérer de lui. J'ai voulu par pitié lui donner cinq mille francs. Il a refusé avec accompagnement de grands mots aussi creux que sonores. Il méprise l'argent, l'orgueilleux, l'insensé qu'il est !

— Ce que vous dites là m'attriste, mon cher monsieur Monck.

— Pourquoi ?

— Je ne sais que faire. Laura est dans un état à bri* ser un oœur de roche.

— Et que veut-elle ?

— J'ose à peine le dire. Elle veut, malgré tout, être la femme de Berthold.

— Ah ! ah ! s'écria Monck en riant aux éclats, vous plaisantez, c'est impossible! Elle, Laura, votre fille, la femme d'un poète ! Elle ne sait donc pas qu'il ne possède plus guère que les habits qu'il a sur le corps...

— Elle sait tout.

~ Mais que peut-elle dire pour justifier une idée aussi folle ?

— Qu'elle aime Berthold.

— De ramoiir? dit Monck ironiquement: c'est bon dans les livres. Oh ! là, on voit des princesses épouser de petits jeunes gens sortis de Thospice des Enfants trouvés et des banquiers offrir leur fortune aux filles de quelques pauvres veuves ; mais parlez donc de choses semblables dans la vie réelle ! Et vous, mon cher Kemenaer, vous qui connaissez le monde, peutil vous rester un seul doute sur la résolution que vous avez à prendre ?

— Vous avez raison, et pourtant cette affaire m'afflige beaucoup ; parlons d'autre chose.

— Non, non; je veux, à titre d'ami, vous empêcher de faire une incomparable folie. Il faut fermer votre porte à Berthold.

— Plus tard, sans aucun doute ; mais maintenant, cela m'est impossible. Ma fille, ma chère Laura en tomberait malade et peut-être en mourrait de chagrin. Il faut que je trompe sa douleur et que je cherche a vaincre peu à peu son amour pour ce fou de Berthold.

— Ainsi, il viendra encore chez vous ? s'écria Monck avec une colère mal contenue. En ce cas, vous me voyez pour la dernière fois, monsieur Kemenaer. Je suis fâché d'être obligé de rompre avec un bon ami ; mais Berthold m'a gravement insulté ; il est assez audacieux pour se poser en ennemi vis-à-vis de moi. Je ne mettrai plus le pied dans une maison où il conti nue d'être reçu.

— Ce n'est que pour quelques semaines ; je ferai er sorte que vous ne le rencontriez jamais. Ayez la bonté

de consentir à cet accommodement,, par pitié pour ma pauvre Laura.

— Oui, pour plaire à Laura je serais prêt à bien des sacrifices. Mais c'est autant par amitié pour elle que

'par respect de moi-même que je veux vous ouvrir les yeux. Ce que vous allez faire est de la plus grande imprudence. Supposons que Laura ne doive jamais être la femme de ce poëte condamné à la misère, — et vous reconnaissez vous-même qu'un tel mariage est impossible aujourd'hui ; — chacun saura dès demain que Berthold est déshérité, qu'il ne possède rien au monde et qu'il en est réduit à partager la chambre d'un joueur de violon. Si l'on s'aperçoit en même temps qu'il continue ses visites chez vous, que voulezvous qu'on dise ? Les gens raisonnables se moqueront de vous ; la bonne et vertueuse Laura sera l'objet de toutes les conversations ; sa réputation sera compromise; et si jamais elle se montre encore dans le grand monde, on l'y évitera comme une personne qui, par des relations inconvenantes, a manqué aux lois de la bienséance.

— Ce que vous dites est la pure vérité, dit Kemenaer en soupirant. Je le sais aussi bien que vous; mais je suis père : les larmes de ma pauvre tille me rendent indécis. Parfois même j'en viens à me demander si je ne ferais pas mieux de les marier tout de suite et de couper court ainsi à tous les bavardages. Ma fortune, sans être colossale, suffit pour leur assurer à tous deux une vie douce et exempte de soucis, du moins s'ils veulent être économes.

LE DEittUIN DE L ARGENT. 17S

Monck frappa du pied sur le tapis avec impatience.

Blessé à la fois dans son orgueil et dans ses sentiments de père, Kemenaer reprit d'un ton froid cL hautain :

— Monsieur Monck, ne suis-je donc pas le maître de disposer de ma fille et de ma fortune comme il me plaît et sans en rendre compte à personne ?

— Comment votre esprit, si judicieux, peut-il s'abaisser à ce point, mon cher Kemenaer, s'écria Monck. Un poëte économe ! Admettons qu'il ne gaspille pas son argent, il ne l'en perdra pas moins. Dépenser sans compter, se laisser tromper par tout le monde, et tomber dans la misère sans s'en douter, voilà le sort qui l'attend ! Mais épargner, gagner de l'argent, augmenter son bien, il est pour cela trop sot et trop étourdi. Quelle serait donc la conséquence de votre inconcevable résolution, si vous l'exécutiez ? Chacun doit mourir un jour, vous comme les autres. Eh bien ! figurez-vous un homme qui, avec ce que vous avez laissé à votre fille, mène une vie dépensière et déréglée; qui ne connaît pas la valeur de l'argent et le jette aveuglément à quiconque le flatte ou le prend pour dupe ; un homme qui, toujours et sans relâche, puise dans sa caisse, sans y jamais faire entrer un sou. Combien de temps cela durera-t-il? répondez... Votre fille, votre chère Laura, tombera dans la misère ; sa tête se courbera sous le poids des humiliations : et, mourant, avant l'âge, de remords et de chagrin, elle vous accusera d'avoir été, par votre condescendance, l'auteur de son malheur et de sa ruine.

Kcmcnaer parut vivement frappé de cette prédiction menaçante, et voulant peut-être faire oublier par une démonstration tout aft'ectueuse le mouvement d'aigreur et de dépit auquel il s'était laissé aller, il prit les deux mains de Monck, en disant :

— Ah ! vous êtes un sage conseiller ; ouï, oui, vous avez raison. Je vais à Tinstant faire défendre à Berthold rentrée de ma maison.

Puis il ajouta avec l'accent d'une douleur sincère :

— Mais Laura, Laura !...

— On ne meurt point d'amour, dit Monck en riant. Comment pouvez-vous croire qu'elle continuera d'aimer un homme qui habite une misérable chambre garnie et dont, avant trois mois, les habits seront percés au coude? Laura mérite un meilleur sort. Il faut qu'elle fasse un brillant mariage, qu'elle épouse un homme assez riche pour lui donner une haute position dansle monde, etla faire brillera côté des comtesses et des baronnes. Elle possède au plus haut degré tout ce qui est nécessaire pour devenir la femme même d'un millionnaire.

— C'est vrai, elle est belle ! murmura Kemenaer.

— Cela n'est rien ! répliqua Monck avec un sourire.

— Elle a de l'esprit et a reçu une excellente éducation.

— Tant mieux ; cela peut être utile.

— Elle a une belle voix et connaît passablement la zT usique.

— - Superflu !

— Elle est bonne, aimante, vertueuse.

— Certes, certes; mais elle a d'autres mérites dont vous ne parlez pas.

— Vraiment ! Lesquels î

— Elle est Tunique enfant et la seule héritière de M. Kemenaer; elle doit apporter un jour dans le coffre-fort de son marî nuelque chose comme quatre cent mille francs.

— Oh ! mon cherMonck, comme vous vous trompez, s'écria Kemenaer troublé ; vous exagérez singulièrement ma fortune.

— Soit, comme vous voudrez, je sais ce que je dis. Monck porta de nouveau le verre à ses lèvres, et

s'agita sur sa chaise, comme s'il avait peine à trouver des mots pour exprimer ce qu'il voulait dire. Kemenaer le <'onsidérait avec étonnement.

Mais se remettant aussitôt, Monck posa le coude sur la table pour appuyer sa tête, et dans cette attitude, il dit en regardant en face M. Kemenaer :

— Je suis venu ici pour vous parler d'une affaire très-importante, pour vous faire une proposition que sans nul doute vous accueillerez avec joie.

— J'écoute. Ayez la bonté de vous expliquer.

Un radieux sourire illumina le visage de Monck qui reprit d'un ton de triomphe :

— Je connais un bon mari pour votre fille. Vous emblez étonné ? Ah ! c'est un homme qui a beaucoup

de mérites; mais je ne vous en citerai qu'un seul, quj

suffit pour garantir tous les autres, il est millionnaire.

Kemenaer écoutait dans une muette stupéfaction.

En même temps on eût pu lire sur sa physionomie un pressentiment plein d'angoisse.

— Eh bien ! monsieur Kemenaer, poursuivit Monck, si un homme qui possède un million venait vous dire : Donnez-moi votre fiUe^ hésitériez-vous ?

— Mais de qui parlez-vous ?

— De moi-même^ répondit Tancien commis.

Le père de Laura pâlit^ tant il dut faire effort sur lui-même pour comprimer son indignation ; puis cherchant à dissimuler son émotion, il se mit à rire aux éclats :

— Ah ! ah ! cher monsieur Monck, dit-il enfin, vous n'y pensez pas: vous voulez vous amuser à mes dépens !

— Eh ! qu'y a-t-il de si surprenant dans ma demande?

— Parleriez-vous sérieusement ? Ah ! Il m'est impossible de le croire. Vous, épouser Laura ! Non, non, vous n'y songez pas !

Monck parut profondément irrité du ton moqueur que prenait Kemenaer ; toutefois il contint son dépit, et reprit d'une voix calme :

— Vous devriez vous réjouir, au contraire. 11 me semble qu'un million n'est pas un mauvais mari.

— Oui, oui, un million reste toujours jeune ; il brille il séduit, sans que le temps lui fasse rien perdre de ses charmes; mais vous, mon bon, mon brave Monck ?

— Eh bien?

— Vous êtes déjà vieux, ou du moins vous le paraissez.

— Cela ne fait rien à Taffaire.

— Votre extérieur n'a pas précisément tout ce qu'il faut pour plaire à une jeune fille. On peut vous dire cela ; vous êtes un homme d'intelligence et vous devez voir les choses telles qu'elles sont. Ah ! ah ! Monck, quelle plaisante idée vous avez eue là! Vraiment, j'ai encore peine à croire que vous parliez sérieusement,

Monck pouvait à peine contenir sa colère et tremblait sur sa chaise. Kemeaaer avait beau faire tout ce qu'il pouvait pour adoucir le ton de sa voix, il était évident qu'il se moquait de lui et se trouvait humilié de sa demande.

— Ah ! répondit-il, en arrêtant sur son interlocuteur un regard chargé de menaces, vous croyez que je plaisante? Non; ma proposition est sérieuse, si sérieuse que vous pourriez vous repentir, mon cher Kemenaer, de ne pas l'avoir acceptée sur-le-champ et sans paroles inutiles.

Le père de Laura fit un brusque mouvement, et malgré lui le rouge de la colère lui monta au front.

— Comment ? que voulez-vous dire ? Vous osez me menacer ! s'écria-t-il, profondément indigné.

Il réussit cependant encore une fois à contenir l'orage qui grondait dans son cœur, et il reprit en riant, d'une voix encore tremblante :

— Restons amis; vous réfléchirez, et vous avez trop de bon sens pour comprendre qu'il faut en rester là. Mon cher Monck, entre nous soit dit, vous êtes laid, fort laid !

— Bah ! qu'est-ce que cela fait I Je suis millionnaire 1

f7g ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

— Hier encore, vous étiez simple commis dang le bureau de Robyn. Vous avez encore les doigts tachés d'encre ; Targent finira par laver tout cela, je le sais, mais cela ne se fait pas en un jour.

Un rire de mauvais augure crispa le visage d^ Monck, et il regarda en face M. Kemenaer avec une si outrageante ironie, que celui-ci bondit et s'écria d'une voix tonnante :

— Mais cela va vraiment trop loin ! Le million vous a donc rendu aveugle ? Il est temps que cet entretien finisse !

— Asseyez-vous, asseyez-vous ! dit l'autre avec un calme glacial qui fit trembler Kemenaer et le contraignit à obéir, comme si son regard, pareil à celui d'une vipère, l'eût fasciné.

— Pour l'amour de Dieu, cessons cette mauvaise plaisanterie. Étes-vous fou? demanda-t-il avec effort d'un voix altérée par la colère.

— Pas le moins du monde.

^ Que voulez-vous donc?

— Eh bien ! sans détour, ami Kemenaer, je veux que votre fille soit ma femme.

— Jamais! la pensée seule d'une pareille union la ferait mourir d'effroi. Monck, renoncez à ce fatal projet. Je ne sais pourquoi, mais Laura vous porte une haine inexprimable.

— Elle aimera le million !

— Et puis vous n'avez pas d'amour pour elle!

— Mon million et ses quatre cent mille francs vivront ensemble dans une union parfaite.

M. Kemenaer se leva de nouveau vivement et ne •herchant plus à dissimuler son courroux:

— Ah! ce serait affreux, dit-il, si ce n'était ridicule ! Vous me croyez disposé à vous donner ma bienaimée Laura ? à jeter, comme une victime, dans les bras d'un vieillard sans âme, la noble et poétique jeune fille dont le bonheur est le dernier rêve de ma vie? Mais je suis son père ; je la chéris comme la prunelle de mes yeux! Et vous voulez que je l'unisse à à vous par un lien éternel, à vous dont le cœur est glacé comme celui d'un cadavre? J'ai trop longtemps écouté vos insultantes propositions. J'aurais désiré rester pour vous un ami ou du moins une bonne connaissance ; mais puisque vous avez pu déjà vous oublier à ce point, ne vous étonnez pas que voti-j orgueil ait rencontré le mien. Quittez cette maison ; oubliez ce que vous avez osé me demander, et soyez convaincu que vous n'obtiendrez jamais la main de ma Laura quand même vous posséderiez autant d'or que la Banque d'Angleterre en met en circulation durant toute une année ! Maintenant faites -moi le plaisir de vous en aller et ne revenez jamais ici. — Eh bien ! vous ne vous levez pas ? Voudriez-vous rester ici malgré moi ? Ce serait par trop d'impudence !

Monck ne bougeait pas, en effet, et écoutait Kemenear avec un sourire plein d'ironie.

— M'avez-vous compris, oui ou non ? cria celui-c' au comble de la fureur.

— Asseyez-vous encore un instant, répondit Monck, avec la plus grande impassibilité. Je ne vouspaFlerai

plus du mariage ; mais je veux vous raconter une petite histoire.

— Allons^ allons, pas d'enfantillages! c'est assez plaisanter î

— Asseyez-vous, répéta Monck. L'histoire que je veux vous conter vous intéressera, j'en suis sûr, monsieur Kemenaer. Prêtez-moi l'oreille pendant quelques instants... Après cela je m'en irai... le cœur joyeux et emportant votre consentement à mon mariage.

— Ah ! ah ! vous rêvez ! dit le père de Laura en riant, mais l'expression de sa physionomie trahissait une vive inquiétude.

— Asseyez-vous ! dit Monck en désignant de nouveau et d'un geste impératif la chaise que Kemenaer venait de quitter. Vous allez apprendre l'histoire en question.

Maîtrisé par l'accent de Monck et en proie à une secrète terreur, le père de Laura s'assit.

— Il y avait une fois un homme qui aimait beaucoup l'argent, commença Monck d'un ton calme et posé, et qui, pour s'en procurer, se montrait peu difficile sur le choix des moyens. 11 faisait l'usure; il aimait surtout les affaires qui rapportaient gros, et bien qu'il eût toujours Je Gode à la main et sût habilement s'arrêter aux limites de ce que permet la loi écrite, un jour cependant...

— Que m'importe cette histoire? dit Kemenaer d'une voix étouffée et ne trouvant plus la force de maîtriser son émotion.

LE DÉï»ION DE L' ARGENT. 181

— Ecoutez, écoutez la suite, continua MonrK. L'homme dont je parle croyait être fin; mais un jour pourtant l'amour du gain le poussa à commettre une action, qui, en bon français, se nomme escroquerie... Vous devez savoir quelque chose de cette histoire, ami Kemenaer.

Muet, la main crispée convulsivement au rebord de la table, Kemenaer regardait fixement l'impassible narrateur.

— N'est-ce pas, vous connaissez cette histoire ? répéta Monck, d'un ton ironique.

— Mais la preuve?... la preuve? dit Kemenaer d'une voix de plus en plus altérée.

— Je poursuis, reprit l'autre. L'affaire réussit; les victimes se laissèrent dépouiller complètement, et, d'ailleurs, eussent-elles soupçonné quelque chose, l'argent leur manquait pour avoir recours à la justice et saisir les fils d'une trame très-habilement ourdie. Celui qui s'était enrichi à leurs dépens, jouissait en paix du fruit de son savoir-faire et de l'estime du monde. Il s'imaginait que la preuve de son crime ou plutôt de son aveugle imprudence était anéantie depuis longtemps...

— Ciel ! n'en serait-il pas ainsi? demanda Kemenaer que l'épouvante rendait presque fou.

— La pièce qui le condamnait et qui aurait dû être brûlée,- avait été sauvée des flammes et conservée par un pauvre commis, reprit Monck toujours aussi impassible. Ce commis devint millionnaire, et il lui prit fantaisie d'épouser la fille du riche usurier.

Celui-ci le repoussa d'abord avec hauteur; mais le commis ou le millionnaire alla à la recherche des victimes, mit à leur disposition l'argent nécessaire, réunit toutes les preuves, et fit citer l'escroc devant un tribunal. Celui-ci fut déclaré coupable et condamné à... Je ne sais pas trop la peine: la loi parle de deux années d'emprisonnement

Pâle comme un mort et les lèvres tremblantes, Kemenaer écoutait ce récit.

— Vous... vous... vous possédez la pièce dont vous parlez? balbutia-t-il.

Monck fit de la tête un signe affirmatif et triomphant, puis il reprit :

— Mais je me suis trompé dans ma narration ; notre homme ne refusa pas. Pour sauver sa liberté et son honneur, pour ne pas laisser peser sur lui-même et sur son enfant une éternelle infamie, il donna sa fille au millionnaire en échange de la fatale preuve. Qu'en dites-vous, mon bon monsieur Kemenaer? N'est-ce pas ainsi que finit l'histoire?

Le père de Laura demeura pendant quelques instants encore écrasé par cette terrible révélation.

— La condamnation serait-elle par hasard le véritable dénoûment? demanda Monck. Au fait, cela dépend de vous seul. Parlez. Votre premier mot sera un arrêt irrévocable.

Kemenaer fit un eff'ort lîiouï sur lui-même sans réussir à se rendre compléîement maître de son trouble ; il tendit la main vers Monck, et d'une voix suppliante :

— Mon bon^ mon cher Monck, dit-il^ vous aurez pitié d'un pauvre père, n'est-ce pas?

- Soyons francs Tun et Tautre. De la pitié entre nous? Que signifie ce mot? Si, en ce moment même, vous étiez libre de suivre votre volonté, vous me feriez jeter à la porte ! Oh! je le sais bien !

— Mais c'est comme si vous me forciez à tuer mon enfant !

— Paroles que tout cela, paroles qui n'ont pas de sens. Voyons, quel est votre dernier mot ? Est-ce oui ou non ?

— Mon Dieu ! mon Dieu! murmura Kemenaer, c'est affreux !

— Allons, dit Monck, je m'en vais, et, dès aujourd'hui, je ne songe plus qu'à bien assurer ma vengeance Adieu, Monsieur Kemenaer. Vous ne me

reverrez plus; il ne me convient pas d'avoir de rapports avec un homme que la prison réclame et qui ira bientôt s'asseoir sur le banc des voleurs et des criminels.

Il fit quelques pas vers la porte comme s'il eût eu réellement l'intention de se retirer; mais Kemenaer se précipita vers lui et le ramena près de la table.

— Eh bien? demanda Monck.

— Ah ! s'écria Kemenaer, c'est un sacrifice qui empoisonnera ma vie, qui fera mourir ma Laura adorée ; mais il faut que je plie sous l'horrible loi que m'impose le sort.

— Ainsi vous consentez à mon mariage avec Laura î

— Il le faut! il le faut!

— Et vous la déciderez à m'accepter pour époux, vnon avec joie^ du moins avec une résignation convenable? Alors, donnez-moi la main.

D'une main frissonnante, comme agitée par la fièvre, Kcmenacr toucha la main glacée de Monck, puis à bout de forces, il s'affaissa sur une chaise et laissa tomber sa tête sur h table.

— Allons ! allons, dit l'autre, consolez-vous donc ; vous n'avez aucune raison de vous attrister. Je rendrai votre fille heureuse; je l'entourerai d'un luxe princier; je la ferai briller dans le monde; je lui procurerai tous les plaisirs qu'une inépuisable richesse peut répandre sur les pas d'une jeune femme. En même temps, je vous aiderai autant qu'il dépendra de moi ; car, en réalité, par cette alliance, vos intérêts deviennent les miens. Ce qui entre dans votre caisse n'est pas perdu pour la mienne. Nous entreprendrons ensemble de magnifiques affaires; vous verrez grandir votre fortune de jour en jour, et soyez-en sûr, ami Kemenaer, le moment viendra bientôt où vous bénirez le sort de vous avoir donné pour gendre un homme tel que moi.

M. Kemenaer ne disait rien et semblait ne plus même avoir le sentiment de ce qui se passait autour de lui.

— Ah ! je songe encore à une petite circonstance qui a peut-être sa valeur, dit Monck. Il vient ici un professeur qui donne des leçons de piano à mademoiselle Laura ; ce professeur est ami de Berthold,

Vous ire feriez plaisir de lui interdire aussi l'entrée de votre maison. Vous comprenez pour quel motif, n'estce pas ?

Le père de Laura fit, sans en avoir la conscience^ un signe de tête approbateur.

— Les convenances exigent quMl s'écoule au moins quelques mois entre la mort de Robyn, mon bienfaiteur, et mon mariage, dit Monck; par conséquent nous avons le temps de laisser Laura se guérir de son affection pour le poète ruiné, et de lui faire apprécier les charmes d'une alliance avec un millionnaire. Cependant j'exige que vous lui parliez de ma demande sans retard, c'est-à-dire demain ou après-demain. II me serait agréable, monsieur Kemenaer, de pouvoir me présenter chez vous comme le fiancé de votre fille, et de me convaincre ainsi par moi-même qu'on ne laisse pas le moindre espoir à Berthold, mon entemi... Mais je ne veux pas vous déranger plus longtemps aujourd'hui ; je vais prendre congé de vous. Dans trois ou quatre jours, je reviendrai pour apprendre de la bouche de votre fille qu'elle accepte le titre de Madame Monck. Vous me connaissez, n'est-ce pas, monsieur Kemenaer? Vous me connaissez, et vous savez qu'il ne serait prudent ni de cherchera me tromper, ni de se moquer de moi. Le jour où je le soupçonnerais!... Mais non, vous êtes homme d'esprit ; j'ai toute confiance en votre loyauté. Ainsi donc, au revoh' !

Kemenaer, d'un pas chancelant, conduisit Monck triomphant jusqu'à la porte de la maison, et ce fut

d'une voix triste et à peine intelligible qu'il lui dit : Au revoir ! au revoir !

De retour au salon, il se mit à Tarpenter dans tous les sens, d'un pas rapide ; des soupirs étouffés s'échappaient convulsivement de sa poitrine : fou de douleur elde rage, il s'arrachait les clieveux, grinçait desdents. Fatigué enfin de cette lutte contre le désespoir, il s'écria d'une voix tremblante :

— Que faire ? N'y a-t-il donc aucun moyen de salut ? Rien ! rien ! Mon innocente et belle Laura deviendra la fiancée de ce monstre sans âme ! Oui, oui, il me faut la sacrifier, la condamner à la vie la plus horrible, moi, son père ! Fatale et déplorable faute qui me réduit à briser le cœur de mon enfant comme un bourreau ! Pas d'issue ! pas d'espoir I Hélas ! hélas ! comment lui dirai-je cela ? Je frissonne ; l'inquiétude, la fièvre me dévorent... et pourtant je ne puis échapper à mon affreux destin. Le déshonneur, l'infamie, la prison se dressent devant moi comme autant de spectres menaçants, et que je n'ose braver.... Oh! malheur! j'ai adoré l'argent; l'idole s'écroule sur moi! Elle écrase dans sa chute mon enfant, mon honneur, tout ce qui faisait le bonheur de ma vie... Oh! la juste vengeance du ciel est descendue sur moi. Dieu m'a maudit !

En poussant cette dernière exclamation, il s'affaissa dans un fauteuil, se couvrit les yeux de ses mains et se mit à pleurer abondamment.

Après être resté un quart d'heure environ abîmé dans sa douleur, il bondit tout à coup comme

SOUS rimpnlsion d'une violente secousse nerveuse.

— Non, non, cela ne se peut, s'écria-t-il, je ne donnerai pas le coup de la mort à mon enfant ! Il y a peut-être encore un moyen de salut. Le traître veut de l'argent. Ma tille lui est indifférente ; c'est ma fortune qu'il lui faut. Eh bien ! je la lui abandonnerai ; cent mille, deux cent mille francs... tout, tout!...

En disant ces mots, il rajusta ses vêtements avec une précipitation fébrile, saisit son chapeau, et à demi fou, il franchit la porte de la maison pour aller tenter auprès de Monck un effort suprême et désespéré.

Laura avait appris par Rosalie que Monck avait fait une longue visite à son père et que de vives paroles avaient été échangées entre eux : mais elle ignorait et le sujet de leur entretien et les circonstances qui pouvaient l'avoir fait dégénérer en une sorte de dispute.

Son père^ sorti peu de temps après la visite de Monck, était encore absent ; mais, comme il arrivait souvent que, ayant à traiter en ville des affaires de commerce, il laissait passer l'heure du dîner, cette absence ne l'inquiétait pas.

Le cœur de Laura était plein de joie. Bien que d'abord son père eût montré beaucoup de dédain pour Berthold, il avait fini par prononcer des paroles de consolation et d'espérance, et la jeune fille avait la ferme conviction que, dans son affectueuse bonté,

188 OEUVRES DE HENRi tU«SCIEKCE.

M. Remenaer consentirait à tout ce qui pouvait assurer son bonheur.

Dans Taprès-midi^ Laura se rendit à l'église avec sa fenrime de chambre. Elle se sentait portée à remercier Dieu de ce qu'il avait favorablement disposé pour elle, te cœur de son père ; elle voulait prier pour le pauvre^ Berthold si injustement dépouillé de son patrimoine par un homme pervers ; elle voulait demander au ciel conseil et force, afin de pouvoir préserver son malheureux ami d'un mortel désespoir.

Une longue et fervente prière rendit le calme à son âme troublée. Lorsqu'elle sortit de l'église, un sourire plein d'espoir se jouait sur ses lèvres, et elle contemplait l'avenir avec une douce confiance.

De retour à la maison, Laura déposa son chapeau et son châle dans l'antichambre et entra dans l'arrièresalon, où elle surprit son père qui, la tête dans ses mains, était assis près de la fenêtre, abîmé dans une profonde préoccupation.

Elle prit une chaise, se plaça à côté de lui, et, lui passant autour du cou un bras caressant ;

— Cher papa, dit-elle, il ne faut pas être si triste. Vous verrez plus tard que vous aurez lieu de vous ré" jouir de votre bonté pour moi. Il est vrai, le monde peut trouver à redire à votre indulgence ; mais qu'importe, si nous sommes heureux et si nous vous devons notre bonheur?

Sans répondre, Kemenaer continua de regarder fixement le parquet. Depuis un moment, il cherchait à s'armer de résolution ; il se disait qu'au fond un mil-

lion n'était pas à dédaigner^ et que lui et sa fille se trompaient probablement, elle, sur ses vrais sentiments, lui, sur les conséquences d'une union trop redoutée. Mais ses efforts étaient demeurés vains; la triste réalité, plus forte que tous ses raisonnements, le replongeait dans le désespoir, et son esprit ne lui fournissait aucun expédient ; il ne savait comment annoncer à sa fille la tenible sentence à laquelle elle devait se soumettre.

Laura reprit de Taccent le plus doux que sa voîx put prendre :

— Cher papa, vous qui êtes la bonté même pour votre Laura, vous n'éloignerez pas d'elle, n'est-ce pas, l'ami de son enfance, parce qu'il est devenu la victime d'un vil trompeur?

Un frisson parcourut les membres de Ken:enaer.

— Pourquoi ces idées tristes? poursuivit Laura d'un ton caressant. Tout ira bien pourvu que l'argent ne soit pas un obstacle à notre bonheur à tous... Car, voyez donc, mon père, combien notre vie sera heureuse si vous suivez la bonne inspiration de votre excellent cœur. Quand Berthold sera mon mari, il viendra demeurer ici avec vous. Ah ! Berthold a une si belle âme ! Sa reconnaissance envers vous sera sans bornes; il vous aimera, vous vénérera, vous obéira comme un fils soumis ; il saura lire dans vos yeux jusqu'à vos moindres désirs. Nous serons deux pour entourer votre vie d'amour, de sollicitude et de joie; et, tendrement aimé de vos deux enfants, vous goûterez en paix le bonheur le plus pur jusqu'à ia vieillesse

idO ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

la plus avancée, car Dieu vous accordera de longs jours, nous l'en prierons si ardemment ! Ne pensons plus ni l'un ni l'autre à l'argent. Unie à Berthold, je n'ai besoin de demander au monde ni distractions ni plaisirs; nous vivrons retirés, et, par conséquent, avec économie. Ce que vous avez amassé par votre labeur suffit à nous mettre à l'abri de tout souci matériel. Notre amour et la douce paix du cœur seront pour nous une intarissable source de bonheur. Nous trouverons dans la poésie et la musique des plaisirs toujours nouveaux ; nous admirerons la belle nature, nous cultiverons des fleurs. Tout entiers à une affection réciproque et sans nuages, à notre reconnaissance envers le bon Dieu, aux pures jouissances de l'art, notre vie s'écoulera sous un ciel toujours serein au milieu des joies les plus douces. N'est-ce pas, mon père bien- aimé, qu'un tel sort est plus beau qu'une vie agitée au milieu de la foule, que les stériles jouissances du luxe, que les plaisirs trompeurs que peuvent donner le monde et l'argent?

— Tais-toi, ma bonne Laura, murmura Kemenaer ; tes paroles me font cruellement souffrir !

— Mon Dieu ! comme vous êtes ému ! s'écria la jeune fille étonnée. Ai-je dit quelque chose qui puisse vous affliger ?

Gomme si M. Kemenaer eût puisé dans la situation critique où il se trouvait le courage qui lui avait manqué jusque-là pour prendre une résolution, il releva la tête, et dit avec une précipitation singulière, mais en même temps d'un ton empreint d'une profonde tristesse :

— Laura, mon enfant, je donnerais touie ii»a fortune et ma vie même, pour pouvoir remplir le vœu de ton cœur; mais je suis père, et un père bien malheureux, dont rame est cruellement déchirée par la lutte de Tamour et du devoir. Je ne puis consentir à ce que tu me demandes... Tu manques d'expérience; les joies que rêve ton cœur naïf, cette félicité que tu peins êi bien, n'ont qu'un temps ; tu en verrais bien vite le terme, et à ce bonheur passager succéderait infaillible-

mentle plus triste avenir. L'amour! l'amour !

c'est un sentiment qui va s'affaiblissant peu à peu, et qui finit par disparaître tout à fait. Malheur à celui qui veut fonder sur l'amour le bonheur de toute sa vie! Crois-moi, le seul fondement solide du bonheur et du repos, c'est l'argent, — c'est la richesse. Quand tout le reste nous échapperait, quand l'adversité et la maladie nous enlèveraient amis, parents, que dis-je? l'usage de nos membres, la vue même, — tant que nous avons de l'argent en abondance, nous sommes encore les maîtres de tout, et il suffit de faire briller l'or autour de nous pour que chacun s'étudie à pré*venir nos désirs et s'occupe de notre bonheur i

Laura, muette et interdite, considérait son père avec effroi. Tout semblait se transformer en lui; ses traits se contractaient convulsivement; sa voix devenait sèche et rauque. Ses paroles avaient un cachet d'exagération qui contrastait étrangement avec la modération habituelle de son langage.

— La vie que tu veux me forcer de te donner est une vie pleine de dangers, poursuivit Kemenaer. Sur

cette route où tu crois trouver le bonheur, tu ne rencontreras que l'humiliation, la misère et la honte. Éclairer l'inexpérience de ma fille, veiller pour elle, ne pas Texposer aux chances d'un avenir aussi menaçant, c'est mon devoir ! Berthold ne se doute pas de ce que c'est que l'argent; il dissiperait follement ton patrimoine et te plongerait dans la misère.... Je ne serais plus là, moi, alors; tu te trouverais seule au monde... et peut-être viendrais-tu sur ma tombe accuser ma coupable imprévoyance d'avoir fait ton malheur

— Mon père, mon père bien-aimé, que dites-vous là ? s'écria Laura. Ah ! de grâce, ayez donc pitié de votre fille !

— Pitié ! s'écria Kemenaer tout hors de lui. Non, pas de pitié! Je n'ai déjà que trop usé de ménagement; il faut, oui, il faut que j'étouffe dans ton cœur ce fatal amour pour Berthold; il le faut... fut-ce par la force !

La jeune fille, effrayée, se couvrit les yeux de ses deux mains et se mit à pleurer.

Kemenaer, pâle d'émotion, la contemplait en silence. La douleur de son enfant lui perçait le cœur. Cédant, malgré lui, à la plus implacable nécessité, et proie à une surexcitation fébrile qui le rendait presque fou, il s'agitait convulsivement sur son siège et se tordait les mains avec une violence nerveuse. Quelques instants après, l'orage qui grondait dans son cœur sembla se calmer ; son regard s'arrêta avec une exprès-' sion de commisération sur sa fille désolée, et il parut

be reprocher à lui-même la dureté de ses paroles.

Il lui prit la main, la pressa dans une étreinte caressante, et d'une voix triste et découragée :

— Laura, dit-il, pardonne à ton malheureux père ; c'est contre son gré qu'il t'afflige. Tu comprends bien, mon enfant, que je ne puis me soustraire à Taccomplissement des devoirs que la Providence même m'a hnposés? Écoute, je vais te parler avec bonté; toi aussi, sois bonne pour moi et aie compassion de ma douleur. Oh! elle est sans bornes !... Laura, du jour où je t'ai vue sourire sur les genoux de ta mère, j'ai rêvé pour toi la plus splendide existence. L'amour d'un père ne se trompe pas sur les conditions auxquelles est attaché le bonheur de son enfant. J'ai travaillé, sué, épargné, pour te donner une belle dot, pour te laisser un patrimoine considérable. Ta es belle, tu réunis tous les dons qu*^, la nature et l'éducation peuvent prodiguer à une jeune fille. Tout te donne le droit de briller, d'être respectée, enviée et admirée entre toutes. Ta destinée n'est pas de partager ta fortune avec un poète ruiné ; tu ne dois pas déchoir ; tu ne dois pas renoncer au trône que t'offre le monde. Il faut que tu habites un palais, que toute la ville te voie passer dans un équipage dont la splendeur efface jusqu'aux plus splendides ; tu dois commander, régner, et, reine par l'opulence comme par la beauté, te voir partout suivie, entourée et admirée... Tel est le sort que j'ai rêvé pour toi, Laura. Cependant je n'avais qu'en partie les moyens de te l'assurer; mon espoir

reposait sur un brillant rhartege... Cet espoir... cet espoir s'est réalisé : un honime puissamment riche, un homme qui possède plus d'un million, m'a supplié d lui accorder ta main... et moi, comme père... 0 mon Dieu !... oui, comme un père qui doit accepter le plus douloureux sacrifice, en vue du bonheur de son enfant...

Laura avait comprimé ses larmes, et, toute tremblante, interrogeait son père' des yeux.

— Et moi, ajouta Kemenaer en balbutiant péniblement, moi j'ai accordé au millionnaire la main de ma fille!

Cette révélation imprévue parut rendre quelque force d'âme à la jeune fille; elle releva la tête et dit avec un sourire convulsif :

«^ Ainsi, je deviendrais la femme d'un homme que je ne connais pas? ma main et mon cœur seraient le prix d'une somme d'argent ! Oh ! mon père, votre esprit s'égare ! C'est impossible!... vous ne me sacrifierez pas sur le vil autel de l'intérêt, moi que vous aimez tant!

Et, les mains jointes, elle s'écria :

— Mon bon, mon excellent père, vous ne me forcerez pas à cela? Non, n'est-ce pas? Vous ne me condamnerez pas à une vie sans amour? à une vie de souffrance et d'éternel désespoir?

— Il faut que cela soit ! murmura Kemenaer d'nne voix sombre.

— Non, je vous en prie, mon père, laissez-moi plutôt me retirer dansun couvent ! s'écria Laura. J'ou-

blierai Berthold, je ne penserai plus jamais à lui; mais, devenir hi femme d^un inconnu, d'un homme qu; a osé espérer que mon affection était à vendre et qu'il l'obtiendrait à prix d'argent! oh! mieux vaudrait renoncer tout de suite à la vie, et mourir de la mort la plus horrible.

Kemenaer fut obligé de rassembler toutes ses forces pour ne pas fondre en larmes devant la douleur et les angoisses de sa fille; mais quelque inexprimables que fussent les souffrances qu'il endurait, quelque désespérée que fût la lutte qu'il soutenait contre luimême, il ne voyait aucun moyen d'échapper à l'inexorable fatalité qui pesait sur lui. Il s'arma d'une résolutiolT suprême, et reprit d'une voix altérée :

— L'homme que je veux te donner pour mari n'est pas un inconnu, Laura; il est venu souvent ici et t'a toujours témoigné beaucoup de bienveillance.

Laura bondit comme si elle eût senti la morsure d'un serpent.

— Monck ? s'écria-t-elle, pâle comme la mort.

— Monck! répéta le père, tremblani d'anxiété. Laura, la tête haute, les yeux étincelants, ne put

contenir son indignation.

— Monck! Monck! dit-elle, vous voulez que je devienne la femme d'un Monck? Mais c'est un rêve affreux ! Moi, la femme de l'infâme larron qui a volé, Berthold? de cet hypocrite^, possédé du démon de l'argent et qui n'a ni cœur ni âme? De ce vil reptile qui flatte et caresse pour mieux lancer son venin? Ah!

je n'ai jamais ressenti pour ce monstre qu'une horreur instinctive; c'est le premier sentiment qu'il m'ait inspiré ! Et j'irais, en présence de Dieu, prendre l'engagement solennel de l'aimer? Non, non, je ne puis me rendre coupable d'un semblable parjure. Quand même je pourrais forcer ma bouche à prononcer ce oui impossible, mon cœur n'éprouverait jamais pour lui que haine et mépris jusqu'à son dernier battement.

Kemenaer lui prit les deux mains, et, attachant sur elle un regard suppliant :

— Laura, dit-il, je t'en conjure, au nom de ta mère morte, au nom de mon amour, au nom de tout ce qui t'est cher, ne lutte pas davantage contre un destin auquel rien ne peut nous soustraire. Épargne à ton pauvre père la plus affreuse des tortures. Ah ! si tu savais, ma chère enfant, combien tes paroles me font souffrir!... Et pourtant... l'un et l'autre nous lutterions en vain : tu seras la femme de Monck. Il le faut, rien ne peut l'empêcher. Cette union fùt-elle le plus grand des malheurs, fût-eile un crime, elle est inévitable.

Laura tomba à genoux devant son père et, levant les mains vers lui, elle s'écria :

— Grâce ! grâce, mon père, ne me condamnez pas à une vie si horrible. Ah ! je ferai tout ce que vous voudrez ; je chasserai Berthold, je le haïrai si je puis mais ne me donnez pas à Monck ! A cette seule idée, mon cœur se glace dans ma poitrine ! Moi , je passerais ma vie avec ce monstre, avec ce démon ! Jour et

nuit j'aurais sous les yeux ses traits abhorrés, et il me faudrait feindre de l'aimer !

— Mon enfant, ma pauvre enfant, tout est inutile, dit Kemenaer d'une voix sourde, il le faut !

— Pas de grâce ! pas de pitié ! s'écria Laura à demi folle d'effi'oi et de douleur. Ah! vous ne m'aimez donc pas? vous ne m'avez donc jamais aimée ?

Kemenaer ne put tenir contre cette accusation qui déchirait son cœur; il poussa un cri douloureux, se couvrit les yeux de ses mains, et fondit en larmes.

Plus vivement émue encore, Laura se releva et se jeta au cou de son père; elle lui prodigua, avec une ardeur presque convulsive, les baisers les plus tendres, et d'une voix entrecoupée de sanglots :

— 0 mon père ! dit-elle, calmez-vous, consolezvous, pardonnez -moi; je ne sais ce que je dis. Ne parlons plus de ces horribles choses. Vous n'y pensiez pas ; votre tendresse pour moi, vos craintes pour mon avenir ont égaré votre esprit ; mais, avec un peu de repos, le calme rentrera dans votre âme; vous m'aimez encore; vous m'avez toujours si tendrement aimée ! Voyez, je ne pleure plus. Ah! vos larmes me déchirent le cœur.

Et comme si cette affectueuse étreinte eût épuisé ses forces, elle se laissa tomber sur le sein de son père, mêlant ses larmes aux siennes.

Pendant longtemps le père et la fille demeurèrent plongés dans une muette et profonde désolation. M. Kemenaer comprenait toute l'horreur du sacrifice '\ue la fatalité le condamnait à accomplir. Vainement

il cherchait à comprimer ses pleurs. Enfm, d'un ton où se révélaient une inexprimable douleur et un désespoir sans bornes, il put répondre :

— Laura, ma bien-aimée Laura, je t'en prie, pai donne-moi le martyre que je te fais subir, malgré mo: Je ne crois pas non plus que tu puisses être heureuse avec Monck; moi aussi je déteste ce vil fripon!

Sa fille le regarda avec surprise, et un rayon de joie brilla à travers ses larmes.

— Hélas ! reprit Kemenaer d'une voix profondément triste, ne laisse pas l'espérance rentrer dans ton cœur, Laura. Pour nous, il n'y a plus d'espérance. Il faut que l'odieux Monck soit ton époux.

— Jamais ! jamais! s'écria la jeune fille !

— Pourquoi me forces-tu à la plus horrible révélation qu'un père puisse faire à son enfant? dit Kemenaer d'un ton déchirant. Eh bien ! puisqu'il n'y a aucun moyen d'échapper à ce supplice, je viderai jusqu'à la lie le calice d'amertume... Écoute-moi, Laura, tu vas savoir quel fatal mystère pèse sur moi... tu jugeras... tu me délivreras... tu me sauveras... ou tu me condamneras à une éternelle infamie.

La jeune fille avait de nouveau caché sa tête dans ses mains et pleurait en silence.

— Écoute, Laura, reprit le père. Écoute, et laissemoi du moins espérer que je trouverai quelque indulgence dans le cœur de mon enfant...

J'étais, comme tu le sais, tîls d'un médecin ; mon père ne me laissa rien au monde, qu'un nom honora-

ble et une bonne éducation. Ta mère était fille de parents très-riches. Je l'aimais comme on aime avant que le monde ait flétri de son souffle glacé les sentiments dévoués et les douces eff'usions de l'âme. Ses parents me refusèrent sa main^ sous le prétexte que, n'ayant pour toute richesse que mon amour, je ne pouvais lui assurer le bien-être auquel sa position l'avait accoutumée. Je priai, je suppliai ; je promis de *renoncer à toutes mes études, à mes goûts, à tous mes penchants pour ne songer qu'à gagner et amasser de l'argent. Vaincus, enfin, par la constance et la générosité de ta mère, ils consentirent, malgré eux, à notre union. Tout entier aux douces joies d'une première année de mariage, j'oubliai ma promesse; j'entourai ma chère Sabine, ta mère, de toutes les splendeurs du lUxe. Je ne reculais devant aucune dépense, dès i.{u'il s'agissait d'un de ses désirs à satisfaire. Je m'aperçus bientôt que nos ressources diminuaient. La pensée que le généreux amour de ta mère pour moi pouvait en effet lui imposer un jour de cruelles humiliations se présenta alors à ma pensée et me remplit de terreur. Quoi ! ma Sabine accoutumée à vivre heureuse au sein de l'opulence, il lui faudrait renoncer à ses goûts, changer la tenue de sa maison, sa toilette, ses rela- ( lions! Non! voir ta mère, au grand scandale de sesi parents et de ses connaissances, confesser, pour ainsi, dire, par son maintien, par ses paroles, par ses vête- , ments même, qu'elle avait eu tort de me donner son^ affection et de compter sur la mienne; qu'elle en était punie; c'était une idée trop cruelle pour moi... Le

inonde est si impitoyable pour ceux qui descendent l'cchelle sociale ! Il se raillerait de nous^ de ma bienîimée; il la montrerait au doigt. Non^ non^ cela ne pouvait pas être ! Mais comment la sauver de cette humiliation? Il fallait de Targent^ oui^ de Vargent! Pour la première fois je compris ce que vaut la richesse. Avec de l'argent^ tout était sauvé : j'assurais à ta mère bonheur^ paix et dignité.

Je me mis à faire le commerce; j'essayai de tout. Excité par le désir du gain, par le sentiment du devoir, par mon amour, je travaillais jour et nuit; je guettais sans cesse Toccasion de saisir au vol quelque gros bénéfice; je me mettais l'esprit à la torture pour prévoir et calculer les chances de chaque affaire; en un mot, je n'avais plus qu'une pensée, qu'un but : gagner de l'argent ! Ma vie se passait dans cette lutte continuelle; souvent je fus trompé, parce que je croyais trop encore à la probité des hommes ; mais quelquefois aussi je réussissais et je parvenais à réparer mes pertes.

Toi, Laura, tu allais avoir dix ans; je te voyais grandir, et d'enfant devenir jeune fille ; ton avenir m'inquiétait. Je me sentis excité à travailler davantage encore ; la passion de l'argent me dominait de plus en plus. Bientôt je risquai tout ce que nous possédions dans des entreprises hasardeuses, mais qui pouvaient riîpportev beaucoup. Un coup de dé me fit perdre à peu près tout à la fois. Que devais-je faire? Accepter ma ruine? laisser tomber dans la misère ma femme et ma tille? Oh non! Une certaine délicatesse de senti-

LE DÉMON DE L'aRGENï. 201

ments qui m'était naturelle m'avait arrêté bien des fois. Je m'en dépouillai comme d'un vêtement incom / mode, et, relevant la tête, je bravai ce monde où ne régnent que la fraude et la cupidité. C'est alors que! me fut offert par M. Robyn le moyen de regagner en une fois tout ce que j'avais perdu; il me proposait en même temps de me donner, en attendant le succès de l'entreprise, assez d'argent pour cacher ma ruine aux yeux de tous. J'hésitais longtemps ; mais comment résister à l'idée de la misère qui menaçait ta mère et toi, ma Laura? Je succombai...

Il baissa la voix et poursuivit avec effort :

- - Laura, je me sens mourir de honte au moment de te faire cet aveu; mais je ne puis échapper au destin qui me réservait cette expiation. Ah! du moins aie compassion de moi. Je signai, entre les mains de Robyn, des écrits qui me rendent criminel aux yeux de la loi- La jeune fille, toute tremblante, leva les yeux

sur son père; une mortelle pâleur couvrait son visage.

— Personne n'a jamais rien su de cette déplorable imprudence ; personne n'a jamais soupçonné que je pusse avoir commis une seule action déshonorante. Robyn m'a toujours dit que l'écrit, unique preuve de ma faute, était anéanti ; mais Monck, le perfide Monck, l'avait secrètement conservé. Il ne me le rendra, il ne consentira à le brûler en ma présence que si toi, Laura, tu consens à devenir sa femme...

Et d'une voix presque étouffée par les sanglots il ajouta :

— Sinon, il accusera ton père devant la justice et le fera condamner au déshonneur, à la prison...

Laura restait immobile comme une statue ; seule* ment ses lèvres s'agitaient convulsivement.

A. son tour, ce fut M. Kemenaer qui reprit d'une voix suppliante :

— Laura, ma bien-aimée Laura, grâce, grâce pour ton père ! Ne crois pas que ce soit par égoïsme qu'il te demande ce terrible sacrifice. Ah ! si Dieu voulait lui accorder de mourir, il expirerait à tes pieds avec reconnaissance, avec bonheur. Mais cela ne servirait à rien. Monck n'en poursuivrait pas moins l'exécution de ses projets, et si tu persistais dans ton refus, il se vengerait sur ma mémoire, et mon infamie retomberait sur toi. Soumets-toi donc, et, victime résignée, espère que Dieu bénira ton sacrifice... Oui, pour prix d'un si généreux dévouement, il t'accordera la paix et le calme, sinon le bonheur, dans la vie que tu auras acceptée pour l'amour de moi. Mais grâce encore une fois, et sauve ton père de la honte !

Un bruit se fit entendre à la porte; Kemenaer se releva vivement avant que Laura eût pu lui répondre. La servante parut sur le seuil.

— M. Monck, dit-elle, désirerait avoir un court entretien avec moc5ieur; il a une chose pressante à lui dire.

— Non, je ne suis pas à la maison ; je ne puis recevoir personne ! balbutia Kemenaer avec un geste où se trahissaient la colère et {'impatience.

— Rosalie, faites entrer M. Monck, dit Laura.

— Ciel! que vas-tu faire? s'écria Kemenaer.

— Tenter un dernier effort, répondit-elle d'une voix ferme et résolue.

— Mais il ne voudra rien écoutei.

— Qui sait? En tout cas ne craignez rien, mon père; j*ai compris mon devoir.

— Ah ! Laura, ne consomme pas ma perte ! ;

— Non, mon père, soyez tranquille : je vous sauverai... Mais je l'entends venir; laissez-moi seule un instant avec lui; je vous en supplie, ne me refusez pas cette grâce !

Kemenaer fut tellement dominé par Taccent de fermeté qu'avait pris tout à coup la voix de sa fille, qu'il céda aussitôt à son désir et passa dans une autre chambre.

La jeune fille essuya en toute hâte les larmes qui inondaient son visage; elle trouva des forces dans l'héroïque résolution qu'elle avait adoptée, et, quoique son cœur fût rempli d'une anxiété mortelle, ce fut avec un front presque serein qu'elle attendit Tennemi.

Elle ne put cependant se défendre d'un frisson glacial, quand elle vit Monck paraître dans le salon avec ce même sourire faux sur les lèvres et ce même regard caressant qui, dès l'enfance, lui avaient inspiré tant le mépris et de haine pour l'hypocrite.

Il s'approcha d'elle et lui dit du ton d'un homme ontent de lui-même :

— Mademoiselle Laura désire me parler? Son père lui a donc fait connaître mes vœux? Et elle y souscrit avec joie?

La jeune fille ressentit cruellement ce qu'il y avait de lâche ironie dans cette dernière question ; ses joues pâles se colorèrent soudain du feu de l'indignation et !e la colère. Ce mouvement l'effraya ; elle craignit de 'être pas assez maîtresse d'elle-même; mais faisant ppel à toute son énergie, elle parvint aussitôt à comprimer toutes les douleurs qui déchiraient son âme et ce fut d'une voix dont la douceur et le calme surprirent Monck, qu'elle répondit :

— Veuillez prendre un siège, Monsieur, et ayez la bonté de m'écouter avec toute l'attention que réclame une entrevue solennelle et décisive. Mon père m'a ordonné de vous accepter pour époux; il m'a fait comprendre qu'il serait malheureux si je refusais. Je suis prête à me soumettre...

— Vous consentez? s'écria Monck, trompé par le calme apparent et la résignation de la jeune fille. Ah! Laura, merci : je ne m'attendais pas à un accueil si bienveillant.

— Vous savez que je ne puis refuser, dit Laura d'une voix triste. Toutefois, avant que je prononce le oui décisif que vous demandez, il est nécessaire. Monsieur, que vous sachiez, et que vous sachiez bien, quelle place votre femme peut vous donner dans son cœur. Je ne veux pas vous tromper ; je ne veux pas me condamner même à l'apparence d'une éternelle dissimulation... Peut-être, après avoir réfléchi davantage au sort qui nous attend, reviendrez-vous encore sur votre décision...

— Impossible ! dit Monck eu l'interrompant. Si

LE DÉMON DE l'aUGENT. 205

c'est là le but de notre entretien, il est inutile d'y donner suite. Vous consentez à notre mariage; cela me suffit.

— Mais, Monsieur, s'écria Laura avec une énergie dont elle s'était promis d'arrêter les élans, je ne vous aime pas !

— Je le sais, dit Monck. Mais, pour le moment, cela ne fait rien à l'affaire. Notre mariage ne peut se célébrer que dans quelques mois. Par conséquent vous avez le temps de devenir plus juste envers moi; et, en tout cas, quand vous porterez mon nom, j'emploierai ma richesse à vous faire une vie si splendide, si opulente, si digne d'envie qu'il faudra bien que vous aimiez un peu l'homme qui jettera si généreusement l'argent à vos pieds.

— Non, non, je vous en prie. Monsieur, ne vous flattez pas d'un vain espoir, reprit Laura profondément émue. Je ne saurais vous laisser la moindre espérance. Vous aimer? non, je ne vous aimerai jamais. J'aurais beau y employer toute ma volonté, faire appel à toutes les forces de mon âme, je ne pourrais jamais tirer de mon cœur une seule étincelle d'amour pour vous.

— Eh bien ! soit, dit Monck. Nous verrons, cependant.

Laura se sentait détournée de son premier dessein par le ton glacial de Monck et par le regard perçant qu'il fixait insolemment sur elle. Elle avait espéré qu'il ne serait pas impossible de le faire renoncer luimême à ce fatal mariage par la prière et par la pers-

pective d'une vie de douleur et de désespoir. Mais Tindignation et l'aversion que lui inspirait l'homme qui était devant elle lui avaient fait presque entièrement oublier ce rôle de suppliante.

\près quelques instants de silence, elle réassit pourtant à reprendre un peu d'empire sur ellemême, et ce fut d'une voix plus calme qu'elle reprit :

— Ah ! Monsieur, ayez donc compassion de moi ! vous m'attachez à vous comme une esclave à son maître ; vous me condamnez au sort le plus affreux. Pour vous l'argent peut être la source du bonheur; il n'est rien pour moi; j'ai besoin d'amour, et de vivre par le cœur. M'unir à vous, il me semble que c'est me condamner à une nuit sombre et éternelle, à une vie dépouillée à l'avance de tout sentiment de tendresse et d'affection.

— Non, non, vous voyez les choses trop en noir, dit Monck d'un ton qni semblait vouloir être consolant et qui n'attestait que son insensibilité.

— Oh ! si le cri de ma douleur ne peut vous toucher, continua Laura, ayez au moins compassion de vous-même. Vous croyez qu'on peut vivre sans amour sur la terre? Vous reconnaîtrez un jour que vous vous trompez. Faites de moi votre femme ; je serai à côté de vous comme une martyre, comme une victime^ comme la statue glacée du devoir et de la soumission Pas un mot d'aff'ection ne sortira jamais de ma bouche; car ce mot, si je le prononçais, serait un mensonge. Ah ! Monck, vous seriez bien nialheui^u;; avec moi!

LE DÉMON DE l'aRGENT. J07

Monck se leva el, comme s'il n*eût fiiit aucune attention à la prière de Laura^ il dit avec une certaine impatience :

— J'en sais assez. — - Votre père m'attend ; j'ai à l'entretenir d'une affaire urgente qui promet de beaux bénéfices. — Ainsi^ Mademoiselle^ vous consentez à notre mariage ?

A cette question froidement posée, Laura devînt pâle comme une morte.

— Vous consentez? répéta Monck.

— Et vous, s'écria la jeune fille d'une voix sècbe et les lèvres frémissantes, et vous, acceptez-vous la vie que je vous annonce?

— Pourquoi pas? répondit Monck ; et il continua en attachant sur la pauvre enfant un regard de triomphe : J'attends votre réponse. Mademoiselle.

Laura lui tendit la main, et répondit d'une voix sourde, mais fermement accentuée :

— Eh bien ! que ma destinée s'accomplisse ! Soyez mon époux!... Allons maintenant réjouir mon pauvre père par cette bonne nouvelle !

— Un mot encore. Mademoiselle, dit Monck en la retenant. Vous m'avez imposé des conditions; à mon tour d'en poser une. S'il est vrai que vous ne puissiez jamais m'aimer, aux yeux du monde pourtant vous vous comporterer comme une femme qui respecte son mari ? Votre cœur sera fermé pour tous, et vous vous acquitterez de vos devoirs envers moi, comme il convient à une honnête femme?

Laura, vivement blessée par ces paroles, se re-

dressa fièrement^ et^ la tête haute, fixa sur Monck un regard empreint du plus souverain mépris. Il y avait dans l'éclair qui jaillit de ses yeux tant de hauteur et de dédain, que l'impudence de son interlocuteur en parut un instant déconcertée, et que, malgré lui, il se sentit embarrassé devant une attitude si digne et si noble.

Mais ii se remit bientôt, et reprit d'un ton ironique :

— Vous voulez dire que je n'ai rien à craindre de ce côté? Tant mieux. Mademoiselle. Je suis heureux que la seule pensée d'un devoir méconnu vous révolte à ce point. Allons rejoindre votre père; lui aussi se réjouira de votre consentement.

Laura suivit son fiancé, sans chercher à dissimuler l'aversion et le dégoût qui se peignaient sur sa physionomie, mais en même temps son pas était ferme, et attestait une résolution courageuse ou le triomphe d'un moment d'exaltation fébrile.

Un quart d'heure après, Kemenaer accompagnait jusqu'à la porte son futur gendre. Monck semblait content, et continuait de développer ses vues et ses entreprises financières.

Au moment où Kemenaer ouvrait la porte, et où, par politesse, il se préparait à faire quelques pas dans la rue avec Monck, Berthold avait justement la main levée pour sonner.

Monck ôta son chapeau avec des marques ironiques de respect, et dit en souriant au jeune homme stupéfait :

— Inutile, inutile, monsieur Robyn. Vous désirez

LE DÉMON DE L'aRGENT. ÎÔ9

savoir des nouvelles de mademoiselle Laura ? Je vais vous en donner et des plus récentes. Laura va se marier ; elle a accepté de son plein gré la main d'un homme, qui peut, du moins, lui assurer dans le monde une position convenable. N'est-ce pas, monsieur Kemenaer, que votre fille a accepté la main de votre ami Monck ?

— De Monck? de vous? s'écria le jeune homme d'une voix à peine articuU^e. Laura, votre femme?

Et, les yeux dilatés, la bouche béante, il regardait M. Kemenaer comme s'il lui eût été impossible de croire à cette terrible nouvelle.

— C'est vrai! balbutia Kemenaer d'un air confus.

— Ainsi, monsieur Robyn, dit Monck triomphant, vous voudrez bien oublier désormais le chemin de cette maison où demeure ma fiancée...

£erthold devint d'une pâleur livide; un cri rauque z' s'échappa de sa poitrine ; il recula tout effaré, les dents serrées ; il parut un instant se replier sur lui-même comme un lion prêt à s'élancer sur son ennemi, et l'œil étincelant du feu de la vengence, il s'écria :

— D'abord monpatrimoine... puis ma bien-aimée?... Et tu insultes à ma douleur ! Infernal démon, tu veux donc me forcer à commettre un crime ?

La voix tremblante de Berthold et le feu de ses regards frappèrent Monck et Kemenaer d'une profonde terreur. Tous deux reculèrent précipitamment dans le vestibule, et l'ancien commis repoussa violemment la porte.

Pendant quelques instants encore, Berthoïd, les

traits contractés, continua de regarder fixement cette porte qui venait de se refermer devant lui ; puis, poussant un cri de désespoir, il s'éloigna d'un pas chancelant, et avec des gestes qui auraient pu le faire prendre pour un insensé.

A quelque distance de la demeure de M. Kemenaer, se trouvait un parc, planté de grands tilleuls, dépendant d'une habitation voisine et dont aucune clôture ne défendait l'accès. Sur la limite extrême du massif, mais toujours à l'ombre du feuillage, il y avait un banc i'oii l'on pouvait découvrir la maison de M. Kemenaer et au delà les jardins et les campagnes voisines.

Sur ce banc était assis Berthold; son regard immobile semblait ne pouvoir se détacher de quelque objet placé devant lui, et il paraissait plongé dans une profonde rêverie.

Depuis que l'infortuné jeune homme avait été dépouillé si inopinément de la fortune dont il devait être l'héritier, les arbres avaient déjà changé leur première parure. Aux feuilles d'un vert tendre dont ils se couvrent au printemps a aient succédé des teintes plus foncées. Le cerisier commençait à étaler ses fruits empourprés ; l'herbe grandie se balançait au souffle du vent d'été ; les blés étaient en fleurs ; le rossignol, absorbé par les soins de la paternité, semblait avoir oublié ses chants magiques.

Le peu de temps qui s'était écoulé n'avait probable-

ment apporté aucune amélioration dans la fortune du poëte; car son extérieur accusait, sinon la misère, du moins une gêne toujours croissante. Sur ses vêtements usés au contact trop fréquent de la brosse, commençaient à se dessiner les lignes grises des coutures ; son chapeau, malgré le soin avec lequel il était entretenu, semblait fatigué par un long usage. Il y avait dans tout son aspect quelque chose d'indéfinissable qui décelait la pauvreté.

Il était impossible de n'être pas frappé de l'affaissement dont ses traits amaigris portaient Tempreinte. En quelques semaines, la douleur qui le rongeait avait creusé sur son front des rides profondes et imprimé sur ses joues caves les marques d'un profond chagrin.

Depuis longtemps déjà il était assis à l'ombre des tilleuls, sans que le moindre geste fut venu trahir en lui une émotion quelconque. Peu à peu cependant une expression pénible se peignit sur ses traits; il s'agita convulsivement et porta les mains à son front comme pour comprimer les battements de son cerveau.

Après ce moment d'émotion, le calme parut revenir dans son cœur. Un sourire morne se dessina sur ses lèvres et il murmura d'un ton plaintif :

— Ah ! ma pauvre âme, tu souffres et tu gémis, n'est-ce pas? Ange désolé, exilé du paradis, tu erres autour du ciel de ta jeunesse avec l'espoir ^'entendre »e vent qui passe te parler de ta bien-aimée? w'u vouirais au moins saisir dans l'air \e parfum de la fleur sur laquelle s'est reposé son doux regard?... Tu espères

tX% ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

encore?... Non^ n'attends rien de Tavenip : ce sombre abîme ne renferme que déception et tristesse; c'est dans le passé seulement que tu peux trouver encore quelque consolation. Oh ! retournons ensemble vers ces heureux jours; emporte-moi sous cet acacia don les fleurs blanches comme la neige sont tombées si souvent entre toi et celle dont Tâme es ta sœur; assieds-toi à côté d'elle, abreuve-toi de son doux regard; frissonne encore d'admiration à l'accent inspiré de sa voix; parlez ensemble, comme autrefois, de Dieu, de la nature et de l'art... Oui, rêve, rêve, ma pauvre âme; épuise les forces qui te restent dans la poursuite insensée du bien à jamais perdu ; pleure et languis, pour que bientôt, libre des chaînes qui t'attachent à la terre, tu puisses apaiser la soit qui te dévore à la source de l'éternel amour !

En prononçant ces mots, la voix de Berthold s'était élevée par degrés jusqu'au ton d'une amère ironie. Lorsqu'il se tut, ses lèvres continuèrent à s'agiter comme si sa douleur eût continué de se traduire en mots inarticulés. Peu à peu l'expression de sa physionomie changea. On eût dit que des idées d'une tout autre nature arrivaient en foule à son esprit; sa bouche se crispa convulsivement, et il se frappa le front avec colère. '

Il se leva brusquement, et s'écria avec l'accent du désespoir : :

— 0 mon Dieu, le courage m'a-t-il donc tout à fait abandonné? Que fais-je ici? Je viens repaître mon martyre de désolantes rêveries ; je cherche un aliment

LE DÉMON DE l'aRGENT. «Il

à la fièvre qui dévore l'âme et le corps... Et pendant que je sacrifie ainsi mon temps, mon intelligence,, tout ce qui me reste d'énergie morale à une illusior? sans espoir, j'oublie qu'il y a quelqu'un dont je paie les bienfaits d'ingratitude. Ce bon Conrad ! il travaille, il se fatigue, il s'épuise depuis le matin jusqu'au soir pour gagner quelque argent... Moi, lâche rêveur, je laisse peser sur lui seul la charge de pourvoir à notre subsistance; j'accepte le prix de ses veilles et de son rude labeur ; je mange, je bois, je me promène, — et je vois mon pauvre ami lutter contre la misère qui s'approche, sans trouver en moi le courage de prendre ma part du travail commun... Oh ! cette vie ne peut durer! Je briserai ces liens qui enchaînent mon courage et ma volonté. Fuyons ce lieu fatal !...

11 s'éloigna en effet du banc où il s'était assis, et marcha quelque temps d'un pas rapide sous les arbres, comme s'il voulait gagner la grande route; mais bientôt sa marche se ralentit peu à peu, et il finit même par s'arrêter de nouveau avec tous les signes de la plus grande indécision. Il s'appuya contre le tronc d'un tilleul, se croisa les bras sur la poitrine, et les regards attachés au sol :

— Oui, oui, murmura-t-il après un assez long silence, je me montrerai reconnaissant envers Conrad de l'affection qu'il me porte; je travaillerai, je gagnerade l'argent... Mais comment? Que puis-je faire? Des poésies, dit Conrad. Des poésies, moi! Quelle moquerie! J'ai fait des poésies; il a paru un livre de moi. Quelques personnes y ont applaudi; on a même écrit

tu OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

dans les journaux qu'un 6el avenir m'attendait et que j'étais appelé à faire honneur à ma patrie par mes ouvrages... Mais la foule est restée indifférente, et mon ]ivre se vend si lentement que je n'ai pu encore payer "non imprimeur. Une dette énorme dont je ne puis m'acquitter, voilà tout ce que m'ont rapporté mes vers. Faire des poésies, oh! non, non...

En se parlant ainsi à lui-même, il était, sans le savoir, revenu sur ses pas, et s'était rapproché du banc qu'il venait de quitter, comme si cette place eût exercé sur lui une mystérieuse et irrésistible attraction.

Il s'arrêta de nouveau et ses gestes désespérés attestèrent que ses pensées avaient, encore une fois, changé de cours. La physionomie empreinte d'une ironie pleine d'amertume, il reprit en soupirant :

— L'amour ! l'amour ! C'est un séducteur qui vous caresse, vous charme, vous aveugle en faisant briller à vos yeux une promesse de bonheur, et qui tout à coup vous perce le cœur et laisse le poignard dans la blessure, pour que la rouille du souvenir l'envenime et vous fasse périr d'une mort lente...

Revenu près du banc, un cri déchirant s'échappa de son sein, et, l'œil fixé sur la demeure de M. Kemenaer, il dit d'une voix sombre :

— Plus d'espoir ! non, plus d'espoir que dans la mort ! Condamner pour ia centième fois mon cœur au supplice d'une lutte inutile ? Non ; mieux vaut me complaire dans ma douleur, retourner impitoyablement le fer dans la plaie Cela hâtera la guérison.

Peut-être Dieu délivrera-t-il bientôt l'âme qu'il m'a

donnée et que rien ne peut plus satisfaire sur la terre.

Il s'affaissa lentement sur le banc et sa tête retomba lourdement sur sa poitrine.

Tandis qu'il se laissait ainsi aller à son désespoir et semblait même y prendre un sinistre plaisir, une personne qui paraissait chercher quelqu'un du regard ♦•uivait un des sentiers du parc. Lorsqu'elle découvrit de loin Berthold, une expression de joie se peignit îur ses traits. Elle dirigea ses pas vers le jeune homme it l'appela par son nom, du ton d'un homme sûr d'apporter une bonne nouvelle.

Le poëte, arraché à sa rêverie, se leva t *, le front couvert d'une subite rougeur :

— Conrad, dit-il, tu savais que mon imagination malade devait m'avoir conduit ici ? J'ai de nouveau manqué à mes promesses, n'est-ce pas ? Ah ! prends pitié de mes douleurs, pardonne-moi !

Le musicien ne prit pas garde à ces paroles.

— Assieds-toi, assieds-toi, s'écria-t-il. Ah ! Berthold, je t'apporte de si bonnes nouvelles ! Quel bonheur l'arrivé ! La joie me met presque hors de moi

— Un bonheur?... qui m'arrive à moi ? répéta Berthold, en fixant sur le musicien un regard étincelant.

— Berthold,mou ami, tu.croh^as à peine ce que je vais t'annoncer.

— Laura?... demanda le poëte avec saisissement.

— Écoute, dit le musicien. Avant-hier, la société coyale des Beaux-Arts a tenu une séance; elle a nommé des membres correspondants parmi les artistes

les plus éminents du pays. Ton nom brille sur la liste des élus ! Oh ! je peux à peine contenir ma joie ! L'étoile de la renommée s'est levée pour toi, Berthold. Maintenant personne ne peut plus contester ton mérite. Dans cette marque de haute estime qui f est donnée par les juges les plus compétents, tu puiseras le courage de conquérir la couronne de laurier qui s'offre à ta noble ambition. N'est-ce pas que tu vas chasser le doute de ton âme? N'est-ce pas que tu rempliras la brillante destinée que, dans sa bontés Dieu t'a réservée ?

Berthold regarda son ami avec un douloureux sourire.

— Ciel ! serais-tu insensible à un pareil honneur t reprit le musicien péniblement affecté.

— Non, non, répondit le jeune homme, je suis content... content de te voir heureux...

— Tu ne sais pas tout encore, poursuivit Conrad. Les journaux publient, avec ta nomination, le rapport du secrétaire qui t'a proposé aux suffrages de ses collègues. Tu y es qualifié de poëte plein de sentiment, grand par la pensée et par la forme, enfin de poëte éminent, et, comme preuve, le président lui-même a lu à l'assemblée ton dernier poëme : V Ame égarée. Les journaux disent que l'auditoire a été ému jusqu'aux larmes. Songe donc, Berthold, tu as fait pleurer les vieux maîtres de l'art. Ah ! je ne sais, mais il me semble que ce jour est le plus beau de ma vie !

— Excellent Conrad l dit le jeune homme en soupirant.

— Mais que se passe-t-il ? et comment ce triomphe ne te caus'^,-t-ilpas plus de joie ? demanda le musicien. Un autre, à ta place, remercierait le ciel aveceftusion !

— C'est très-beau, en effet, murmura Berthold. Mais que nous en reviendra-t-il ? La renommée ? Eh bien ! la renommée, lors même que j'aurais conquis une place parmi ses favoris, te dédommagerait-elle des sacrifices que ton amitié s'impose si généreusement pour moi ? C'est de l'argent, oui, de l'argent avant tout qu'il nous faut.

— J'en conviens, répondit Conrad, toujours souriant et cherchant à relever le courage de son ami, mais cette gloire qui t'arrive ne sera-t-elle pas aussi pour nous une source d'argent, de beaucoup d'argent, peutêtre ? Ne comprends-tu donc pas que ta nomination et les éloges publics des journaux vont fixer l'attention du public sur ton livre? Il doit s'en vendre sur-le-champ un grand nombre d'exemplaires ; peut-être l'édition entière sera-t-elle épuisée en quelques jours. Alors, nous payons notre imprimeur, et nous sommes encore >assez riches pour renouveler notre garde-robe. Allons, allons, ne te désole plus : l'argent ne nous manquera pas toujours; il viendra un temps où nous en aurons en abondance, et ce sera toi qui le gagneras pour nous deux.

Un éclair brilla dans les yeux de Berthold, et, comme ravi de cette prédiction, il fixa sur son ami un regard où se peignaient la surprise et la joie.

— Gagner de l'argent ! Je gagnerais beaucoup d'a^ gent, moi ? s'écria-t-il. Oh ! Conrad, si tu pouvais dire

vrai !•••

it

1)8 ŒUVRES DE UENRI CONSCIENCF

Puis il ajouta mélancoliquement :

— Mais tu te trompes^ ami : la poésie est sœur ins^' paràble de la misère ; il y a entre elle et Targent une ré» pulsion qui les tient à une éternelle distance l'une dd l'autre .

— Quelle nouvelle maladie s'est emparée de toi ? dit Conrad avec un peu de dépit. As-tu soif d'argent, maintenant ? Nous n'en avons pas trop, c'est vrai ; mais, sauf nos habits qui commencent à s'user, que nous a-t-il manqué jusqu'à présent ?

Un sourire amer crispa les lèvres du poëte.

— Conrad, où est ta montre ? demanda- t-il.

Le musicien parut surpris et déconcerté par cette question imprévue. Il hésita un instant.

— Tu demandes où est ma montre ? répondit-il enfin; je l'ai donnée à réparer.

— Non, mon généreux ami, non ! Ne cherche pas à me cacher ce que tu fais pour un pauvre insensé. Tu as vendu ta montre ou tu l'as mise en gage pour payer le loyer de ma chambre, n'est-il pas vrai? Ne cois pas que du moins j'accepte ton sacrifice avec un froid •égoïsme. La pensée de ce que tu fais pour moi, et de l'impuissance où je suis de reconnaître tant de dévouement est toujours présente à mon esprit; c'est un glaiv€ de plus dans mon cœur. Oh ! si seulement je pouvais reprendre quelque empire sur moi-même ! si je connaissais un remède au mal qui me consume.,.' Cette image, cette tyrannique image qui me poursuit nuit et jouF, si je pouvais enfin !.. .

Le musicien prit les deux mains de Berthold et dit /l'une voix expressive :

— Ami, tu t'égares. Le.remède que lu cherches n'est pas loin *, mais il faut l'accepter franchement, te souvenir que tu es homme et lutter avec une énergique volonté contre les rêves de ton imagination malade. Vois les choses de sang-froid et saa*^ te laisser aller à l'exagération. Là-bas, dans cette maison dont tu ne peux détacher ta vue, habite une jeune fille qui était destinée à devenir ta femme, quit'a fait croire qu'elle ne pourrait vivre sans toi, que son âme languirait séparée de la tienne... et, — comment cela a-t-il pu se faire ? je ne le comprends pas, — mais enfin un seul jour a suffi pour lui faire oublier ses promesses. Ses paroles étaient fausses, trompeuses. Elle ne t'aimait pas ; le seul objet de son amour, c'était le million dont tu devais hériter. Aussi, dès que le million t'a été enlevé, son cœur s'est éloigné de toi pour suivre l'héritage. Cette tendresse qu'elle t'avait promise, ces serments qu'elle te prodiguait, elle va les vendre à prix d'argent et se lier par une exécrable union à celui qui t'a dépouillé...

Berthold leva des main« suppliantes comme pour demander à son ami d'épargner Laura.

— Conrad, Conrad, dit-il en soupirant, si nous nouî trompions ? Ne parle pas d'elle ainsi; tu me déchires le cœur !

— Non, non, pas de grâce pour celle qui a violé son serment ! s'écria Conrad. .Elle ne mérite que notre mépris. Qu'elle pût encore, ta luine consommée, faire

consentir son père à votre mariage^ je ne veux pas le prétendre^ bien que je Taie cru d'abord ; mais accepter dès le lendemain pour époux le misérable qui t'a volé, se donner elle-même, par amour pour l'argent, à l'homme qu'elle a toujours méprisé et détesté ? Oh ! c'est le comble de la lâcheté; c'est une conduite si basse et si ignoble, qu'au lieu de te plaindre, tu devrais remercier Dieu d'avoir écarté de ton chemin une femme aussi indigne ! Ne tourne pas davantage tes regards vers cette maison! Là, triomphe le perfide Monck ; là, Kemenaer se raille du poëte déshérité ; là, Laura se moque du pauvre jeune homme qui, jadis, a osé lever les yeux sur elle. Oui, oui, que cela te blesse ou non, elle doit rire avec Monck du bon tour qu'il t'a joué et du succès de sa fourberie; autrement comment plairait-elle à son futur époux ? Ainsi, qu'espères-tu ? que désires-tu ? que veux-tu ? Tu perds ton temps, tu uses tes forces à la poursuite d'un rêve qui n'a pas même une ombre de réalité. Si ton souhait pouvait s'accomplir, si Laura revenait à toi, ne la repousserais-tu pas avec horreur ?

Berthold se leva péniblement et d'une voix découragée :

— Hélas ! dit-il, il me faut donc renoncer à tout, même au souvenir, cette dernière ressource des âmes souffrantes? Languir et mourir avec la conviction qu'après ma mort elle rira de ma douleur, voilà donc le sort qui m'est réservé !

— Si j'étais à ta place, Berthold, je trouverais bien un moyen de me venger.

— Un moyen de me venger ? s'écria le jeune homme avec une soudaine énergie. Dis, que ferais-tu ?

Le musicien répondit d'un ton inspiré :

— Je voudrais, rassemblant toutes mes forces, et donnant l'essor à mon génie, forcer mes compatriotes à l'admiration. Je voudrais que mon nom vénéré, aimé, vanté par mille bouches, pénétrât jusqu'à celle qui m'a si lâchement oublié ; que ma renommée brillât à ses yeux d'un éclat sans rival et peut-être alors déplorerait-elle son parjure... Mais tu pâlis? tu trembles ? que vois-tu ?

Saisi, frémissant de tous ses membres, Berthold montra dans le lointain, à travers les tilleuls, deux femmes qui, sans avoir aperçu les deux amis, s'approchaient lentement du lieu où ils étaient assis.

La plus jeune de ces femmes marchait d'un pas chancelant, et tout annonçait en elle une grande faiblesse. L'extrême pâleur de ses joues, l'indécision de son regard, l'expression douloureuse et découragée de sa physionomie, donnaient lieu de croire que la pauvre enfant relevait à peine d'une grave maladie. Appuyée au bras d'une vieille servante, elle semblait être venue chercher quelque adoucissement à ses maux sous l'ombre épaisse et embaumée des tilleuls.

— Laura ! c'est Laura ! murmura Conrad, en saisissant le bras de son ami. Viens, Berthold, viens ! qu'elle ne lise pas du moins sur ton visage ce que tu souffres !

— Ce que je oouffre! s'écria Berthold. Vois donc, .vois; la mort est peinte sur ses traits !

f«2 ŒUVRES DE HENIU CONSCIENCE.

— Allons ! hâtons-nous de nous éloigner,, dit Conrad en s'efforçant d'entraîfter son ami; mais celui-ci, comme fasciné par cette apparition, résista et dit d'une voix suppliante:

— Non, non;, laisse-moi la contempler une fois encore... encore une fois! Et puisje renonce à son souvenir ! Une fois encore, un seul regard sur ses traits chéris que je ne reverrai plus î

A ces mots, il se leva vivement et attendit, en proie à une indicible émotion, les deux femmes qui s'approchaient.

Laura devait aussi l'avoir aperçu et reconnu, car tout son corps avait frissonné, et sa physionomie trahissait une sorte d'embarras. Cependant, bien que sa compagne voulût aussi la retenir, elle ne s'arrêta pas, et marcha droit à Berthold.

Lorsque tous deux, plus près l'un de l'autre, purent échanger un regard et découvrir réciproquement sur leurs traits les traces de la souffrance et du chagrin, il leur échappa un même cri de compassion mêlée d'angoisse. D'abondantes larmes s'échappèrent des yeux du jeune homme : vaincu par la douleur, il détourna la tête, et son regard se fixa sur le sol.

Laura, appelant à son aide toute la force que peut donner le sentiment du devoir, s'était aussitôt efforcée de se rendre maîtresse de son émotion. Son visage semblait impassible et calme; mais sous ce calme qui avait quelque chose de solennel, on retrouvait l'empreinte d'une tristesse inexprimable et d'une résignation douloureuse et sans espoir. On eût dit que la

LE DÉMON DE l'ARGEM. 22 S

certitude d'une mort prochaine lui donnait seule la force nécfcotriHire pour ne pas succomber aux émotions d'unç telle rencontre.

— Vous êtes malade, Berthold, dit-elle d'une voix , douce et triste. Pauvre ami, je ne vous demanderai pas de quel mal vous souffrez; je connais les tortures que subit un cœur au désespoir. Moi aussi j'ai été malade. Étendue sur un lit de douleur, j'ai demandé à Dieu qu'il vous donnât du moins la force de supporter courageusement votre sort...

Presque hors de lui, Berthold tendit les mains avec reconnaissance vers la jeune fille, et dit avec effusion :

— Vous avez prié pour moi?

— Oui mais je n'ai pas été exaucée, poursuivit-elle; et Dieu^ en permettant que je vous visse encore une fois, semble avoir voulu m'ôter jusqu'à cette dernière espérance. Je n'avais pas assez de mes propres douleurs...

— Ce n'est pas une illusion ! s'écria Berthold stupéfait. Vous pensez à moi? vous plaignez mon sort? Ce n'est donc pas librement que vous avez accepté la main de celui qui m'a dépouillé?

— Je le sais, Berthold, votre cœur m'a accusée, reprit Laura, tandis qu'un triste sourire errait sur ses lèvres. Vous me croyiez heureuse ! Regardez-moi, ef voyez ce que le bonheur a fait de cette beauté et de cette jeunesse qui m'ont valu tant de louanges.

— Mais cela ne se peut pas ! c'est un vertige ! Vous, Laura, vous regretteriez notre amour? vous aimeriez encore le pauvre Berthold î

82 4 CEUVllES UE HENRI CONSCIENCE.

— Aimer! répéta-t-elle avec une douloureuse ironie. Oh! non, je ne puis plus aimer. Le destin a prononcé sur moi un arrêt irrévocable ; mon ciel s'est obscurci; la plus sombre nuit m'environne; je ne vois plus qu'une étoile me sourire au loin, et cette étoile brille sur un tombeau.

— Laura, Laura, vous me faites mourir, s'écria Berthold au désespoir. Je comprends votre douleur ; je devine le sens de vos tristes paroles. .. Mais n'y a-t-il donc aucune puissance au monde qui puisse vous délivrer?

— Il n'y en a qu'une, et devant celle-là tout s'efface. Avec quelle impatience pleine d'espoir, avec quelle joie, quelle reconnaissance j'ai senti, pendant quelques jours, la maladie ronger ma poitrine, la fièvre miner ma vie. J'espérais quitter la terre avant le jour où devra s'accomplir l'horrible sacrifice...

— Mourir! vous voulez mourir? s'écria Berthold épouvanté.

— Non, dit-elle. Dieu n'a pas voulu m'accorder cette grâce. Je guérirai !... hélas ! je guérirai !

L'accent de profond désespoir avec lequel la jeune fille prononça ces lugubres paroles, arracha à Berthold de nouvelles larmes. Laura n'était sans doute pas moins émue. Car, bien qu'elle ne pleurât pas et qu'elle contemplât Berthold avec un calme apparent, il étail i facile de voir, au frémissement involontaire de ses • joues et au feu sombre qui brillait dans ses regards, qu'elle ne souffrait pas moins que lui.

La servante lui prit le bras, et lui dit d'un ton suppliant:

— Ah ! Mademoiselle, venez. Éloignons-nous d'ici. Votre père a dit qu'il nous suivrait.

Et, voyant que Laura résistait, elle ajouta sous forme le menace :

— Et M. Monck accompagnera votre père, sans aucun doute.

— Monck ! Monck ! s*écria Berthold en levant les yeux au ciel comme pour lui demander vengeance.

Laura parut rassembler toutes ses forces, et ce fut avec Taccent d'une touchante résignation qu'elle reprit :

— Berthold, le hasard nous a réunis ici pour que nous puissions nous dire un suprême et éternel adieu. Bientôt un lien solennel m'imposera d'inexorables devoirs, et entre nous s'ouvrira un abîme que ni l'un ni l'autre nous ne pourrions chercher à combler même par le souvenir ou la pensée sans nous rendre criminels. Oubliez-moi, je vous en prie ; reprenez courage, triomphez de votre douleur, et laissez-moi au moins la consolation de croire que je suis seule à souffrir.

— Berthold, vite, retirons-nous ! s'écria Conrad. Là-bas vient ce démon incarné qui vous condamne tous les deux à mourir de chagrin. C'est Monck ; il te voit !

— Adieu, Berthold, dit Laura à demi-voix sans témoigner le moindre eff'roi. Si jamais vous m'avez aimée, écoutez-moi en ce moment. Donnez toutes vos affections à la poésie ; devenez grand et illustre ; le bruit de votre renommée trouvera un écho dans le cœur de la pauvre Laura. . et s'il lui faut oublier l'ami

de son enfance^ elle pourra du moins admirer et aimer le poëte qui sera Torgueil de son pays.

Berthold se sentait en proie à une foule de sentiments divers; la surprise^ la pitié, le désespoir, et en même temps une sorte d'exaltation joyeuse. Muet et tremblant, il suivit du regard la jeune fille qui s'éloignait lentement, appuyée sur le bras de la servante.

Monck passa devant les deux amis ; la rage crispait ses lèvres ; dans ses yeux brillait le feu de la colère et de la vengeance. Lorsqu'il regarda le musicien, il se mêla à l'expression de sa haine quelque chose de si dédaigneux, de si humiliant, que Conrad dut faire un effort surhumain pour retenir un cri d'indignation.

Quant à Berthold, depuis que Laura s'était éloignée, il n'avait relevé ni la tête ni les yeux. Il était tellement absorbé par son émotion que Monck avait disparu sous les arbres avant qu'il l'eût remarqué.

— Malheureux ! dit Conrad, cette rencontre aggravera ton mal.

— Aggravera mon mal? s'écria Berthold avec une explosion de joie insensée. Quel mal? ma tristesse? Non, non, Laura ne m'a pas oublié, ne m'a pas trahi. Elle m'aime encore ; c'est par amour pour moi qu'elle souffre et languit. Oh! cette conviction me rend tout mon courage ; je me sens grandir; ma poitrine se dilate, je veux, je veux !...

— Calme-toi, calme-toi, dit Conrad effrayé de cette exaltation.

— Viens, viens, s'écria le jeune homme en entraînant son ami avec une précipitation fébrile. Viens^je

serai poëte maintenant; je veux un nomillustre; j'ai soif de renommée... Oh! ma tête brûle ; mon cerveau va éclater; tout un monde de poésie se presse^ s'agite sous mon front. Elle a dit : J'aimerai le chantre qui sera une des gloires de sa patrie !

Et, s'élançant si vite que Conrad, déconcerté, pouvait à peine le suivre^ il s'enfuit comme un insensé hors du parc.

Marguerite, assise devant une élégante petite table, dans un fauteuil de velours vert, prenait du chocolat dans une tasse de porcelaine transparente ornée de feuillages d'or. Le salon où elle se trouvait était garni de meubles de prix,de tapis moelleux et de riches tentures, le tout neuf et disposé avec le goût le plus exquis.

La vieille servante de feu M. Robyn n'était pour ainsi dire plus reconnaissable. Elle portait un bonnet de dentelles à la dernière mode, de grandes boucles d'oreille, et une robe de soie. A la voir, entourée de tout le confort que donne l'opulence, appuyée sur les coussins du fauteuil, où elle était plutôt couchée qu'assise, trempant de délicates conques au beurre dans le breuvage parfumé, on pouvait, au premier abord, prendre Marguerite pour une dame de haut parage. S'il n'y avait pas beaucoup de distinction dans son atj titude, dans son costume, ni dans sa façon de manger, on trouvait au moins dans son regard, dans ses

traits, cet orgueil et cette assurance qu'inspire la pos* session de Targent.

Quelque satisfaite que Marguerite parût ae sa nou velle position, et avec quelque voluptueuse avidité qu'elle dévorât ses couques les unes après les autres, il fallait néanmoins que, de temps en temps, une pensée triste s'élevât dans son esprit ; car, par moments, elle demeurait immobile, semblait oublier son chocolat, et paraissait livrée à des réflexions pénibles. Alors, elle frappait du pied sur le tapis, et la colère altérait ses traits; ou bien elle fermait le poing, comme si elle menaçait quelqu'un de son courroux ou de sa vengeance.

Il eût été difficile de deviner ce qui la préoccupait ainsi, car s'il lui échappait quelques paroles de coièrc, elles étaient rares, décousues et confuses. Toutefois un auditeur attentif eût pu distinguer les noms de Laura Kemenaer et de Monck, prononcés plus clairement et d'un ton qui trahissait la jalousie et la haine.

Absorbée par ses pensées, elle étendit le bras avec distraction pour prendre sur un plateau placé près d'elle une nouvelle conque ; mais il n'y en avait plus. Elln agita avec violence la sonnette qui était sur la table.

Une domestique accourut. — C'était une jeune

campagnarde chez qu le séjour de la ville n'avait pas pncore effacé la gaucherie du village. — Elle s'aporocha toute troublée de Marguerite et lui dit :

— Plaît-il?

— Imbécile, est-ce ainsi qu'on me parle ? s'écria rîarguerite.

— Faites excuse. Madame.

— Voilà un mot qui ne sort pas facilement de ta bouche, malhonnête. Fi ! tu sens encore l'étable!

— Mais, Madame, balbutia la jeune fille, vous êtes toujours en colère contre moi. Ce n'est pas ma faute si je ne suis qu'une paysanne ! Je fais pourtant tout mon possible pour apprendre à bien servir.

— Te tairas-tu ! cria Marguerite. Une servante ne doit pas parler ! Tu me donneras la fièvre avec touies tes observations... Ah ! pourquoi donc t'ai-je appelée?... Je te demande pourquoi j'ai sonné? N'entendstu pas?

— Madame a sans doute vidé sa tasse de chocolat et en désire encore? dit la jeune fille.

— Ah ! j'y suis! Comment se fait- il que tu n'aies mis que quatre conques sur ce plateau?

— Six, Madame, six !

— Quatre, pas une de plus.

— Non, Madame, six.

— Comment, tu oses dire que je mens ! Quatre, te dis-je. Avoue qu'il n'y en avait que quatre, sinon, je te ferai voir qui est maîtresse ici. Vite, parle; il n'y en avait quatre, n'est-ce pas?

— Vous vous trompez. Madame; il y en avait six, balbutia la servante.

— Paysanne têtue ! s'écria Marguerite, cours à fa chambre, fais ton paquet, et arrange-toi de façon à être partie avant midi; autrement je te fais jeter dans la rue par le domestique. M'as-tu comprise, oui ou non? Retire-toi, insolente!.

La jeune fille porta son tablier à ses yeux et se mit à pleurer. A la vue de ses larmes, Marguerite parut se calmer; et au lieu d'insister pour qu'elle se retirât surle-champ, elle lui dit d'un ton radouci :

— Voyons, songez-y bien, Catherine : il n'y en avait que quatre, hein ?

— Ah, Madame, si vous le voulez absolument, je répondrai oui, dit la jeune fille en sanglotant; oui, il y en avait quatre. Il faut avoir pitié de moi. Madame ; je ne sais rien de rien; je voudrais bien mentir pour vous plaire, mais je ne le puis pas.

— Approche, Catherine ; je veux te donner un bon conseil. Feras-tu ce que je vais te dire?

La jeune fille s'approcha timidement.

— Tu es encore niaise comme une fille qui vient de quitter ses vaches, dit Marguerite eu lui prenant la main. Tu aurais dû commencer par servir chez de petits bourgeois. Ces maîtres-là ont des soucis jusque pardessus les oreilles et, quand l'ouvrage de la maison est fait, la servante est tranquille. Chez nous qui sommes riches, cela ne va pas ainsi, mon enfant. Nous avons trop de temps à perdre et trop de caprices. J'ai servi aussi, Catherme.

— Je le sais. Madame, murmura la servante.

— Ah! vraiment, tu le sais?... Mais il faut te taire quand tu vois que je veux parler. Qu'allais-je dire? Ah ! oui, quand je m'engageai pour la première fois. Je tombai comme toi chez des gens riches, dans une maison où l'on changeait de domestiques au moins quatre fois par an. J'étais fine, et je vis bientôt ce qu'il

fallait faire pour gagner en même temps les bonnes grâces de madame et celles de monsieur. Madame était maîtresse au logis; je vis toujours par ses yeux. Paraissait-elle en colère ou de mauvaise humeur, je me taisais; m'appelait-elle âne^ stupide, buse, je la regardais d'un air suppliant, comme si j'eusse avoué qu'elle avait raison de me traiter ainsi. A l'occasion, je van< tais sa beauté et la distinction de ses ajustements; je feignais d'aimer à la folie ses méchants enfants, sol hargneux Bichon ; en un mot, j'avais l'air d'aimer tout ce qui paraissait lui plaire. Toutes les fois qu'elle était en querelle avec monsieur, je lui donnais raison, — dès que monsieur était parti, bien entendu, — et je plaignais son sort comme si je l'avais réellement trouvée bien malheureuse. Mais j'avais soin d'épier sur son. visage ce qui se passait dans son âme, afin de toujours changer de langage à propos.

Quant à monsieur, c'était autre chose. Il s'imaginait qu'il n'y avait pas au monde d'homme plus habile et plus spirituel que lui. Aussi, à la moindre chose qu'il disait, je levais les mains avec admiration, comme si c'eût été un prodige, et je disais souvent, quand mes maîtres étaient de bonne humeur, que j'aimerais mieux posséder l'esprit de monsieur ou la grâce de madame que tout leur argent. Ils me croyaient et j'étais toujours bien avec eux, parce que je leur frottais la manche... Eh bien! Catherine, maintenant, 'ois-tu? j'^ suis la dame, et toi, tu es la servante. Conduis-toi vis-à-vis de moi comme je me comportais à l'égard de mes maîtres; lis dans mes yeux ce que je désire,

232 ŒUYUKS DE IIKMII CONSCIENCE.

flaite-moi, cède à mes caprices; dis qu'il y avait sur ce plat quatre conques ou cent^ n'importe^ pourvu que lu dises comme moi et que tu me fasses plaisir. Pourquoi certaines personnes aiment-elles tant leurs chiens? Pourquoi notre voisine donne-t-elle à son Azor des friandises et du sucre à foison? C'est tout simple Azor est sans cesse caressant, et même dans ces moments où Ton sent le besoin de battre quelque chose ou quelqu'un, s'il arrive qu'on le batte, il flatte encore et lèche la main qui l'a frappé. Du temps que je servais, je trouvais très-dur et très-mauvais que, poui plaire, il fallût se réduire à la condition d'esclave ou de chien; mais aujourd'hui que je suis riche, je trouve cela lout naturel. Quand je te jette à la tête des mot? d'imbécile ou de sotte, il ne faut pas pleurer pour cela Catherine. Laisse-moi dire; ce que j'en dis n'est que pour me faire sentir à moi-même que je suis riche.

— Êtes-vous donc si riche, Madame ? demanda la servante qui n'avait compris que cela de toute la longue tirade de sa maîtresse.

— Oui, oui, Catherine, je possède bien un million.

— Un million ! Cela doit faire bien de l'argent ! Et vous avez un million ?

— C'est-à-dire, Catherine, je ne possède pas encore le million ; mais je vais me marier avec M. Monck qui en a hérité.

— Avec notre monsieur? Je ne, le crois pas, dit la servante avec un sourire qui fit réfléchir Marguerite.

— Pourquoi cela? Tu oubUes que c'est moi qui te paie Ce que je crois, tu dois le croire aussi.

— Ah! oui, je Tavais oublié. Laîssez-moi retourner à la cuisine, s'il vous plaît. Il faut encore que je prépare le déjeuner de monsieur.

— Non, il faut me dire pourquoi tu doutes de mon mariage avec monsieur.

— Je n'oserai jamais, bégaya la jeune fille.

— Il faut oser ; je le veux ! dit Marguerite d'un ton impérieux.

Et comme la servante hésitait, elle ajouta :

— Tu as sans doute entendu parler d'une certaine demoiselle Laura Kemenaer? On t'a dit que monsieur va l'épouser ? N'est-ce pas chez le boulanger qu'on t'a fait ces contes-là ?

La jeune fille fît de la tête un signe affîrmatif.

— Il ne savent ce qu'ils disent, Catherine ; l'amour de monsieur Monck pour Laura Kemenaer n'est qu'une feinte. Dans deux mois, tu m'appelleras madame Monck, sois-en sûre.

— Je vous le souhaite ! murmura Catherine.

— Comment ! tu me le souhaites? Saurais-tu quelque chose de particulier ? demanda Marguerite qu'étonnait, au plus haut degré, le ton affîrmatif et décidé de la servante.

— Oui. oui, une chose que je n*ai pas encore osé • ous dire.

— Parle, parle vite ! s'écria Marguerite effrayée.

— Voyez-vous, Madame, dit Catherine, je ne connais pas grand'chose au monde de la ville ; mais à la campagne, dans les villages, les gens s'aiment aussi. Le fils du fermier chez lequel j'ai demeuré avant de

venir ici, était amoureux de la fille du bourgmestre, et les choses n^allaient pas comme il l'aurait voulu. Le )auvre garçon restait assis des jours entiers, la tête dans ses maii>s, et ne faisait que songer ; d'autres fois èes yeux étaient tout drôles et il murmurait toujours : Rosa ! Rosa !

— Ah çà ! es-tu folle ? Stupide fille, va ! La voilà qui va me raconter une histoire de son village !

— Oui, mais vous allez voir ce que je veux dire, reprit la jeune fille. Notre monsieur songe aussi pendant des jours entiers et regarde tout droit devant lui sans bouger. Quand vous arrivez, Madame, il se lève et il rit. Mais il ne fait pas tant d'attention à moi, et je l'ai entendu bien des fois qui soupirait : Laura ! Laura ! juste comme le fils du fermier.

Marguerite pâlît.

— Et faut-il que je vous en dise davantage ? poursuivit la servante. Hier, pendant que vous étiez sortie, monsieur m'a envoyée bien vite, avec une lettre, à la belle boutique qui se trouve sur le marché, vous savez bien, cette boutique où il y a de si beaux habits de aames devant les fenêtres. J'en ai rapporté une grande boîte. Monsieur l'a ouverte ; elle était pleine de dentelles. J'ai cru d'abord qu'il voulait vous faire un cadeau ; mais il m'a défendu de vous dire où j'étais allée. Un peu après, j'ai vu sortir le domestique avec la boîte sous le bras. C'est tout co::ime a fait le fils du fermier, quand il a été sur le point de se marier. Ir a •icheté un beau mouchoir à carreaux rouges et bleus pour Rosa, la fille du bourgmestre...

— Va-t-en à la cuisine ! dit Marguerite toute tremblante de colère. Va-t-en à la cuisine, te dis-je !

— Tiens, vous voilà encore une fois fâchée ! balbutia la servante. Je vous ai pourtant raconté ce que monsieur m'avait défendu de dire. Une pauvre servante mt peut jamais bien faire.

— Au contraire, tu as bien fait; je t'en récompenserai, dit Marguerite qui se leva tout à coup et gagna vivement la porte de sa chambire en murmurant toutes sortes de menaces. Je veux savoir ce qu'il en est. Si tu as dit la vérité, tu verras de singulières choses, Catherine ! Oh ! le vaurien ! me tromper ! ... Ah ! c'est ainsi ! En ce cas, il ne gardera pas grand' chose du million !

Elle s'élança hors de la chambre, traversa rapidement le vestibule, et surprit en efTet Monck assis dans le bureau tout pensif et la tête dans les mains. A ?apparition de l'ancienne servante, il se leva, et un affectueux sourire entr'ouvrit ses lèvres.

— Bonjour, Marguerite, dit-il; comment vous trouvez-vous ce matin ? Votre mal de tête d'hier est-il passé?

-^Tu as plus mal à la tête que moi, hypocrite, vil trompeur ! s'écria-t-elle en l'interrompant. Dis, pourquoi es-tu là à rêvasser pendant des journées entières ? Ce n'est pas à moi que tu penses, quoique tu en dises; mais Marguerite te connaît, et elle sait lire dans tes yeux de renard que tu cherches à la trahir. Prends garde, Monck, prends garde; si cela est, je me vengerai d'une manière terrible !

— Tu recommences encore ? grommela Monck avec

un geste d'impatience. Parle; dis en trois mots quelle nouvelle sottise te trotte dans la cervelle. Je n'ai pas le temps d'écouter un bavardage qui n'a pas le sens commun.

— Oh! tu sauras bien en trouver du temps. Il ne t'en manque pas pour soupirer et roucouler ailleurs, du matin au soir. Ah! ah! voyez donc le beau galant avec sa face de hibou ! Fi ! il y a de quoi être honteux. Tu es laid à faire peur aux enfants...

— Te tairas-tu, insolente ! s'écria Monck, frémissant de rage.

— C'est cela ! Montre les dents ! dit Marguerite avec ironie... mais nous verrons si tu mordras.

— C'est trop fort, en vérité c'est trop fort ! cria Monck en frappant du pied avec violence. Tu te crois donc la maîtresse ici ? tu me crois donc ton esclave ? Il faut que cela finisse.

— Cela finira quand tu voudras. Tu n'as qu'à parler, traître.

— Ton ingratitude dépasse toute mesure, Marguerite. J'hérite de toute la fortune de M. Robyn; tu n'a» pas le droit de rester un seul instant contre mon gré dans cette maison qui m'appartient; et moi, par bonté, par affection, je te laisse commander ici ; je te donne des domestiques, de beaux habits, tout ce que tu peux désirer. Que veux-tu de plus ?

— Que tu es donc bête ! dit Marguerite avec un sourire railleur. Crois-tu me faire prendre des vessies pour des lanternes ? Toi, de l'affection? de la bonté? Non. non, c'est que tu as peur de moi. Si tu osais me jeter

dans la vue, tu n'attendrais pas jusqu'à demain pour le faire. Je le sais à merveille. Mais je te tiens bien aussi; et sois-en sûr, tu ne m'échapperas pas.

Monk se sentit battu par la vieille servante; il grinça des dents avec impatience et attacha sur elle un regard où se lisaient la haine et la vengeance ; mais Marguerite, sûre de ses avantages, le contempla d'un air provocateur.

— Si je ne me retenais pas ! hurla Monck en la menaçant du poing.

— Ah ! bien oui, dit-elle d'une voix moqueuse, je te le conseille ! Je crie à ameuter tous les voisins et je t'arrache les yeux de la tête. Allons ! va ! ne te retiens pas!

Monck arpenta deux ou trois fois le bureau de long en large; il faisait évidemment des efforts inouïs pour se contenir ; mais il fallait que la tyrannique domination de Marguerite lui pesât beaucoup, car il ne parvenait que difficilement à vaincre sa colère. Tout à coup il revint se camper devant elle, comme s'il eût pris une soudaine résolution, et d'une voix que l'émotion rendait encore tremblante :

— Dis clairement ce que tu veux, reprii-il, et si ma réponse ne te satisfait pas, cours chez les voisins, va ameuter tout le monde et raconter, comme une bavarde que tu es, ce que tu as tant de peine à garder pour toi.

— Ce que je veux ? Je vais te le dire une bonne fois et tout net; d'abord je te défends de remettre les pieds chez Kemenaer; et en second lieu, tu m'épouseras d'ici à six semaines. Est-ce clair ?

— Et en troisième lieu ? demanda Monck,

— En troisième lieu^ tu me donneras l'argent nécessaire pour faire faire ma toilette de noces. Beaucoup d'argent !... Car je veux qu'on parle longtemps dans la ville de la toilette de madame Monck.

Comme si Monck eût eu à son tour le dessein d'irriter Marguerite, il répondit avec un dédaigneux sourire :

— Et si je disais que je me moque de tes ordres, et que je ne veux plus entendre parler de tous ces enfantillages.

— Comme tu t'en repentirais bien vite î Le mot ne serait pas lâché, et je n'aurais pas fait un pas vers la porte, que tu courrais après moi, tu prierais et supplierais ; mais prends-y garde, si jamais ma résolution est prise, je poursuivrai ma vengeance jusqu'au bout.

— Allons donc ! Voyons, que ferais-tu?

— Je crierais sur les toits que tu es un vil fourbe, et j'apprendrais à tout le monde que le testament peut être cassé.

— Tu n'en sais rien.

— Non ? Je ne sais pas, sans doute, que la date y manque. Cela t'a échappé dans un moment d'imprudence ; mais sois en sûr, tes paroles n'ont pas été perdues.

— On ne te croira pas.

— Ton visage de comédien peut jouer le calme et la confiance ; mais au fond tu es bien moins tranquille que tu ne veux le paraître.

— Eh bien! s'écria Monck, l'œil rayonnant d'orgueil

et triomphant ; eh bien ! je te dis que je ne veux pas recevoir d'ordres de ceux qui devraient ici m^obéir avec reconnaissance. Tu peux attendre, attendre humolement ce qu'il me plaira de décider quant à la promesse que je t'ai faite ; mais que je cesse mes visites chez M. Kemenaer, n'y compte pas. — Et maintenant, sors du bureau, je te l'ordonne.

Marguerite, les poings sur les hanches, était arrivée au dernier degré de l'exaspération.

— Ah ! c'est sur ce ton-là que tu le prends?... Adieu donc, tu entendras parler de moi ! Je cours trouver Berthold; il saura ce qui manque au testament; je lui dirai comment tu as trompé son oncle par tes viles macmnations , comment tu lui as sournoisement escroqué son héritage. Oui, oui, je lui expliquerai comme quoi M. Robyn lui-même avait oublié ^e testament, à preuve qu'il me disait encore, le matin du jour de sa mort, qu'il ne voulait faire son testament que dans une quinzaine de jours. Berthold verra plus clair que moi dans ce brouillamini... Pauvre Marguerite, voilà donc comme tu es récompensée d'avoir eu confiance dans la parole d'un coquin ; te voilà mise à la porte. Mais console-toi ; Berthold ne t'abandonnera pas...

En disant ces mots, elle fondit en larmes, et se dirigea vers la porte ; pais, se retournant, elle ajouta en montrant le poing :

— Adieu, infernal serpent, je te verrai mendiei ton pain, si je ne te vois pas auparavant monter sur Téchafaud.

Les dernières paroles de Marguerite avaient produit sur Monck une assez vive impression ; il avait pâli, et les menaces de l'ancienne servante lui inspiraient évidemment des craintes dont il n'était plus maître. Il la suivit d'un œil abattu et découragé, jusqu'au moment où elle porta la main au bouton de la porte poui quitter le bureau et probablement la maison.

Alors Monck sembla sortir de son affaissement ; il s'élança vers Marguerite et la saisit par le bras en murmurant quelques paroles de bienveillance. Puis il la conduisit aune chaise, et prenant sa voix la plus douce :

— Assieds-toi, dit-il, et ne pleure pas, ma chère Marguerite. C'est ta faute, si je me suis fâché. Tu prends un ton si impérieux! Si je voulais t'écouter et suivre tes conseils, nous serions malheureux tous les deux. Voyons, calme-toi ; nulle autre que toi ne deviendra ma femme ; quoi qu'en dise le monde, je veux t'épouser et je t'épouserai...

— Quand?... demanda Marguerite.

Plus tôt que tu ne le crois; mais il nous faut

encore être prudents pendant quelques jours. Nos ennemis relèvent la tête ; ils n'ont pas perdu tout

espoir.

Tu me trompes encore ! s'écria Marguerite, en

s'essuyant les yeux. Pourquoi donc rêves-tu et soupires-tu toute la journée ? Pourquoi le nom de Laura est-il toujours sur tes lèvres, quand tu es seul ? Croistu que je ne comprenne pas ce que cela veut dire ?

— N'est-ce pas naturel? Je songe à Laura, à Kemenaer, àBerthold.Maisce n'est pas du tout pour le motif

que tu t'imagines; j'y songe parce que je les crains et les hais tout à la fois. Tu ne sais pas de quels tourments, de quelles inquiétudes mon âme est remplie. J'en ai maigri.

— Cela ne va pas sans doute comme tu le voudrais, chez Kemenaer? dit Marguerite ironiquement. Sa fille ne veut pas écouter les roucoulements d'un aussi séduisant tourtereau ?

Monck se mordit les lèvres de dépit, comme si cette plaisanterie l'eût blessé au cœur. Il répondit pourtant avec un malicieux sourire :

— Tu l'as deviné, Marguerite ; elle me hait, elle me déteste, parce qu'elle voit en moi l'ennemi de Berthold. A ses yeux, je suis, en effet, un monstre odieux ; mais tant mieux, tant mieux !...

— Comment? que veux-tu dire ? demanda Marguerite étonnée.

— La terreur que je lui inspire la rend malade et la fait dépérir. Elle en mourra, et alors je serai délivré des craintes qui me font trembler jour et nuit.

— Tu ne l'aimes donc pas ?

— L'aimer !.. . moi, l'aimer? Me prends-tu donc pour un enfant ? Si je n'étais pas obligé de dissimuler dans notre intérêt commun et pour tromper notre ennemi, ma haine seule suffirait pour me porter à feindre de l'amour pour Laura.

— Ta haine ?

— Oui, ma haine I une haine ardente et implacable contre Berthold. Oh ! tu ne peux comprendre à quel point ce sentiment me domine. C'est parce que Laura

est assez sotte pour aimer encore ce misérable Berthold;, que je Tenveloppe aussi dans ma haine et veux me venger d'elle comme de lui.

— Et les dentelles dont tu lui as fait cadeau ? Tu ne m^en as rien dit^ tu me Tas caché ; ce mystère seul prouve que tu cherches à me tromper.

— C'est vrai, Marguerite, je t'ai trompée... pour ne pas éveiller ta défiance et t'épargner un chagrin, (^est mon affection pour toi qui m'inspire ces précautions. Crois-moi, sois raisonnable, et je ne te cacherai plus rien, absolument rien. Oui, j'en suis réduit à feindre et à jouer un rôle que je suis le premier à trouver très-pénible et très-humiliant ; mais c'est un sacrifice que je m'impose en vue de nos intérêts à tous deux, mon amie.

— Mon Dieu ! quel ennui d'avoir affaire à un homme si retors et si plein de ruses ! dit Marguerite avec un soupir annonçant qu'elle était déjà apaisée à demi ; on ne sait jamais ce qu'on doit croire. Et combien de temps ce jeu durera-t-il encore f

— Jusqu'à la mort de Laura. Elle était déjà en assez bon chemin et elle semblait toucher aux portes du cimetière; mais elle paraît revenir un peu sur ses pas.

— Et si elle guérit?

— Jfe ne crois pas qu'elle guérisse, répondit Monck ; elle désire la mort, et le chagrin qui la consume abré géra encore ses jours. Après cela, tout peut arriver Supposons qu'elle' guérisse ; alors il me faut feindre jusqu'à ce que son mariage avec Berthold soit devenu une chose impossible. Kemenaer a pitié des larmes de

sa fille, et il y a des moments où il semble prêt à lui laisser épouser Berthold. Mais tu comprends bien, Marguerite, qu'il faut empêcher ce mariage; car si Berthold devenait le mari de Laura, le premier soin de Kemenear, qui est un fin matois et qui ne songe qu'à l'argent, serait de contester la validité du testament. Il est riche et porterait l'affaire devant les tribunaux. Ce qui manque au testament, je n'en sais rien; mais les avocats le tourneraient et le retourneraient si bien, qu'ils finiraient par le découvrir. Et, ma bonne amie, qu'en résulteraient-il?

— Il serait annulé? demanda Marguerite d'un ton d'intérêt et d'anxiété qui fît briller un instant sur la physionomie de Monck un éclair de joie et de triomphe.

— Oh ! je n'en dors plus ! reprit le fourbe d'une voix dolente et conome altérée par l'inquiétude et le chagrin. Nous perdrions tout l'argent que nous possédons aujourd'hui. Redevenir pauvres! Pour toi, ce ne serait pas encore un si grand malheur : tu pourrais reprendre ton état de servante.

— Moi, me remettre à servir ? s'écria Marguerite, mieux mourir de faim. Les gens me montreraient au doigt dans la rue et se moqueraient de moi. Mais, Monck, cela n'en viendra pas là, n'est-ce pas? Tu me .mets la mort dans l'âme !

\ — Si Berthold épouse Laura, nous sommes perdus.

— Il faut l'empêcher ; coiite que coûte, il faut l'em ' pêcher. Ah ! mon cher Monck, ne recule devant au cun sacrifice.

— Moi, reculer ! Non, non ; je lutterai, je combattrai, je les entourerai d'embûches jusqu'à ce que la victoire nous soit assurée. Non, dussé-je encore, pendant des mois entiers, m'abaisser jusqu'à la feinte et au mensonge, je ne me découragerai pas. Maintenant, comprends-tu que je ne recule devant aucun effort pour faire croire à Kemenaer que je songe à la main de sa fille? Comprends-tu pourquoi }e cherche à les tromper tous deux en envoyant des cadeaux? De cette façon, le temps se passe; Laura dépérit; Berthold s'enfonce de plus en plus dans la misère... Kemenaer n'ose presque plus avouer qu'il l'ait jamais connu...

— C'est vrai, dit Marguerite en confirmant l'assertion de Monck. Je l'ai aperçu de loin avant-hier. Comme il avait l'air misérable! Il a toujours ses habits d'autrefois; mais comme ils sont râpés ! il m'a semblé que j'avais pitié de ce pauvre garçon.

— Tu plaisantes... Pitié de notre mortel ennemi?

— Je dis cela par manière de parler. Qui pourrait avoir pitié d'un ivrogne, d'un paresseux qui ne veut pas travailler!

— Un ivrogne ! s'écria Monck d'un ton où se peignaient tout à la fois la joie et la surprise ; Berthold, un ivrogne ! Qui dit cela ?

— Tu ne le savais pas ? Berthold vit dans la société aes plus mauvais garnements. Il passe des journées entières au cabaret à boire du genièvre. Je l'ai entendu dire chez ma marchande de modes par une femme qui demeure dans son voisinage.

— Allons ! allons ! ma bonne amie, tu vois bien

que tu t'étais trompée sur mon compte et que, loin de m'en vouloir, tu devrais me remercier. Sois désormais sans inquiétude et ne prête plus Toreille aux caquets des voisins. Il est possible, — je ne le crois pas, mais qui peut savoir ? — il est possible que la nécescité me pousse jusqu'à me préparer en apparence à mon mariage avec Laura. Mais que cela ne t'inspire aucune crainte ;toi seule, Marguerite, deviendras ma femme. Je te l'ai promis, et cela sera. En attendant, tu es maîtresse absolue ici et tu y fais ce qui te plaît. Veux-tu de l'argent ? tu n'as qu'à parler. Que peux-tu désirer de plus ? — Va, laisse-moi faire ; je saurai bien triompher de nos ennemis. D'ici à deux ou trois mois, tu seras madame Monck. Eh bien ! cela te convient-il ? Es-tu contente?

Marguerite le regarda fixement dans les yeux; il subit cet examen sans laisser paraître le moindre trouble.

— Bien sûr, tu ne me trompes pas? demanda-t-elle.

— Toujours ces mauvaises idées ! Si j'éprouvais quelque sympathie pour Laura Kemenaer, est-ce que je souhaiterais sa mort ?

— Soit! je suis une bonne fille, sans malice, et on peut facilement m'en faire accroire; mais tiens-toi pour assuré, Monck, que situ te joues de moi, tu auras à t'en repentir. Dans ce cas, tu sais de quoi je

, suis capable !

— Si je ne t'ai pas dit la pure vérité, venge-toi comme tu voudras ou comme tu pourras; je reconnais d'avance que je l'aurai mérité. Mais je suis sans crainte à cet égard : aussi vrai que je suis bien décidé à ne

pas encourir ta vengeance. Sois donc tranquille et n'aie plus à mon égard de ces vilaines pensées, ma chère amie : tu n'as plus longtemps à attendre. Tiens, voici ma main comme gage de notre prochain mariage Maintenant sois assez bonne pour me laisser

seul un instant. J'ai à écrire des lettres urgentes. Ce Berthold finira par me rendre fou ; j'ai la tête si fatiguée que je ne puis rassembler mes idées... Marguerite, si ce monsieur d'hier vient, reçois-le de ton mieux et amène-le-moi sur-le-champ.

— Quel monsieur? demanda Marguerite; celui qui a des lunettes?

— Non, celui-là ne viendra pas aujourd'hui; l'autre !

— Ah ! celui qui a un col d'habit si gras, et un chapeau tout déformé ? Il veut sans doute t'emprunter de l'argent? Il a l'air d'un pas grand'chose, Monck...

— Tu te trompes; ce n'est pas pour cela qu'il vient. Il m'aide à me venger de Berthold. Voyons, fais ce que je t'ai dit, ma bonne amie.

Marguerite quitta le bureau. A peine avait-elle refermé la porte, que Monck frappa violemment du pied sur le parquet, et parcourut deux ou trois fois la chambre de long en large, murmurant entre ses dents :

— L'insolente ! Elle commence à m'ennuyer avec ses ridicules prétentions. Monck, le millionnaire Monck, épouserait une stupide servante, à la fois vieille, laide et pauvre? Si je lui donnais cinq ou six mille francs? Peut-être les accepterait-elle avec joie et me rendrait-elle ma promesse? Mais alors elle ne dépeii-

drait plus de moi ; elle bavarderait, parlerait du testament, et, sans s'en douter peut-être, laisserait échapper des paroles qui pourraient faire soupçonner la vérité. Non, tant qu'elle mangera le pain que je lui donne, je puis la contraindre à se taire; il me faut dissimuler, la tromper et la flatter, jusqu'à ce que Laura soit ma femme. Si alors Marguerite ne veut pas courber la tête et se résigner à son sort, qu'elle s'en aille!... Mais c^est à tort que je la redoute ; elle croit tout ce qu'on lui dit. Si je n'avais à craindre que ses défiances !...

Il s'assit devant le pupitre, la tête cachée dans ses mains, et resta ainsi quelques instants plongé dans ses réflexions ; puis, se redressant soudain et d'un ton irrité : — Plus de délai! reprit-il. Le père et la fille se liguent ensemble pour gagner du temps. Ils n'ont pas perdu tout espoir! Il se trame là quelque chose qui m'effraie. Berthold a encore des intelligences dans la place. Laura se fait malade et languissante pour retarder le mariage. Déjà trois fois sa guérison paraissait assurée ; mais sitôt que je parle de presser notre union, elle a une rechute. Elle refuse démanger! Elle veut m'échapper par la moii;. Si elle y réussissait ! — Me tromper, moi? c'est difficile. Elle est polie avec moi, mais c'est dissimulation pure, et chaque fois que son regard se tixe sur moi, il me semble que je lis dans ses yeux le mot de bourreau! Il faut qu'elle me haïsse et me méprise bien, pour me regarder, pendant des heures entières, avec cette muette et glaciale arro- |igance ! Mais je me vengerai ; dût-elle tomber mourante au pied de l'autel, elle sera ma femme... Et je

ne veux plus attendre : je suis décidé à réclamer impé-' rieusement la conclusion du mariage ; je serai impitoyable. Je sais ce qui l'entretient dans sa haine poui^ moi. C'est la renommée de Berthold qui la séduit. Ah ! ah! cette renommée je saurai bien la faire s'évanouir en fumée. Nous verrons : quand son poète critiqué, tourné en ridicule, ne sera plus aux yeux du monde qu'un objet de haine, de raillerie ^t de pitié; quand l'opinion le condamnera et le flétrira comme le propagateur d'idées immorales et dangereuses, — nous verrons si elle sera fidèle à son souvenir. Je veux qu'elle rougisse de lui et le haïsse à son tour.

Il prit un journal qui se trouvait devant lui, le déploya, et tandis qu'il lisait, d'abord tout bas, puis à demi-voix, une joie infernale se peignait sur ses traits :

«Les amis de la littérature nationale, etnous-même, plus qu'aucun autre, nous avons applaudi aux premiers essais de Berthold Robyn, et nous n'avons eu pour l'auteur que des paroles d'encouragement, parce qu'à défaut de véritable talent, nous avons cru y trouver au moins le gage de quelques dispositions naturelles. Mais, si porté que l'on soit à l'indulgence, il faut nécessairement avouer que son second recueil, qui vient de paraître sous le titre de Douleur et Es'pérance, a trompé l'attente générale. Pour notre part, nous avons eu beau feuilleter ce volume et en interroger chaque page, nous n'y avons trouvé que déclamations ampoulées, galimatias et mauvais goût. Le style en est plat, et les fautes contre la langue fourmillent à chaque page.

a Les allusions que, dans son humeur chagrine, il se permet contre les riches sont odieuses, sinon stupides. On dit que Tauteur est ingrat de sa nature, et ne s'est pas toujours montré reconnaissant envers ses bienfaiteurs. Nous ne savons ce qu'il en est; mais ce qu'il y a de certain, c'est que ses poésies trahissent un cœur plein de fiel et de mauvais sentiments, et la naïvet(i dont il affecte le ton sentimental dans quelques-unea de ses pièces les plus faibles, ne peut faire illusion à personne. »

Que va dire Laura à la lecture d'un pareil éloge ? continua Monck en déposant le journal. Que penserat-elle quand d'autres voix encore lui apporteront, dans les mêmes termes, le jugement de l'opinion publique ? — C'est bien pour un commencement ; mais il faut frapper encore, frapper toujours, jusqu'à ce que Berthold, écrasé sous le mépris général, expire de colère et de rage. L'art contre l'argent ? C'est la lutte d'un enfant contre un géant. Si seulement mon journaliste venait ! Voilà déjà deux heures que je l'attends. Il a promis de me faire connaître d'autres écrivassiers incorruptibles... comme lui. La jalousie qui s'attache à la renommée naissante de Berthold me fera trouver, même parmiles poètes, de dociles instruments. Cela me coûtera quelque argent, mais c'est un sacrifice nécessaire... Et ce journaliste qui ne vient pas ! Je voudrais cependant bien examiner avec lui s'il n'y aurait pas moyen de reprocher à Berthold, dans un nouvel article, son goût pour la boisson. Ah î il boit. Marguerite Ta entendu dire. Il semble que les

mauvaises langues de la rue se liguent pour assurer mon triomphe. Il boit ! Ce mot-là ne sera pas perdu. Parlons d'abord de ses ouvrages, puis ds sa vie passée, puis de penchants honteux, d'idées fausses et dangereuses; puis glissons quelques mots sur le dégoût qu'inspire rivrognerie. Oh ! ce sera le coup de grâce !... Allons, je vais trouver mon journaliste ; cela me distraira ; cela me rafraîchira le sang...

A ces mots il prit son chapeau et sortit.

M. Kemenaer se promenait à pas lents dans son jardin, la tête penchée, et les yeux fixés sur le sable de l'allée.

Sa physionomie portait les traces de longs chagrins; l'inquiétude et les soucis avaient creusé plus profondément les rides de son front ; ses sourcils s'étaient contractés ; il semblait avoir vieilli de dix ans.

Des deux côtés du sentier qu'il suivait, les dernières fleurs de l'année déployaient leur parure. Le dahlia étalait ses mille couleurs; les chrysanthèmes de l'Inde émaillaient les parterres de leurs nuances si variées ; l'aster des Alpes semblait refléter l'azur du ciel.

Déjà le feuillage de certains arbres s'était couvert des riches couleurs de l'automne. On eût dit qu'avant d'abandonner sa parure au souffle de l'hiver, la nature voulait s'off'rir aux regards de Thomme avec une plus grande magnificence.

Le soleil était encore chaud e^ ses rayons versaient

sur ce tranniiille paysage comme un torrent de lumière. La création, à cette époque avancée de Tannée, a sa beauté et son charme, comme aux plus riantes journées du printemps. Celui qui vit en paix avec luimême et avec les autres peut encore y trouver de justes motifs d'élever à Dieu son âme reconnaissante et la source de douces et poétiques émotions...

Il fallait que M. Kemenaer fût bien absorbé dans ses pensées, car — indifférent à tout ce qui Tentourait et insensible môme à la bienfaisante influence du soleil — il marchait sans rien regarder; il semblait interroger la terre d'un regard désespéré.

Aucun geste néanmoins ne trahissait le trouble de son cœur. Au moment de traverser un massif, il leva les yeux comme s'il eût été certain d'avance de découvrir quelqu'un dans cette direction.

Il s'arrêta, le regard fixé dans le lointain, et le nom de sa fille s'échappa de ses lèvres. Puis, levant vers le ciel des mains suppliantes :

— 0 mon Dieu ! murmura-t-il, il n'y a donc plus de grâce à espérer pour ma pauvre Laura? Faut-il donc qu'elle soit sacrifiée en expiation de ma faute? L'arrêt est-il irrévocable ? Oh ! dans votre colère, frappez-moi. Seigneur; prenez mes jours, mais ne me frappez pas dans mon unique enfant !

Il laissa retomber ses mains, puis les porta à son front, et il resta un instant ainsi, immobile et comme accablé sous le poids d'une affreuse certitude. Quand il découvrit son visage, ses traits étaient contractés par un rire sombre et amer.

— Oui, c*en est fait, plus d'espoir ! continua-t-il en s'avançant dans le ^entier. J'ai fait de la matière l'objet de mon culte; j'ai servi le démon de l'argent; j'ai adoré l'or comme une divinité : le Seigneur s'est servi de l'or pour me punir. Laura, ma pauvre enfant ! encore quelques jours et il faudra qu'elle marche au supplice ! Et moi, son père, je serai le bourreau chargé de la conduire et condamné à frapper cette jeune âme si pure et si sainte ! Demain, le contrat de mariage... Demain !... Allons! il n'y a pas à reculer; il faut montrer du courage, feindre le calme et la confiance... Oui, tendre père, c'est à toi de consoler ta fille; dislui qu'elle se trompe, qu'elle sera heureuse avec cet horrible monstre que l'enfer a jeté sur ma route comme une malédiction !... Ah ! c'en est trop ! c'est affreux!

Son front parut tomber plus bas encore. Cependant, à mesure qu'il se rapprochait du banc où sa fille était assise, il s'efforçait de donner à sa démarche plus de fermeté et à son visage une expression moins découragée. Mais il n'y réussit qu'en partie ; et quelque effort qu'il fît pour dissimuler son anxiété, on voyait toujours sur ses traits et jusque dans son sourire je ne sais quoi de triste qui trahissait une intime souffrance et de cruels tourments.

Laura n'aperçut son père que lorsqu'il fut tout près; elle leva sur lui un regard languissant et murmura d'une voix profondément triste quelques paroles de bienvenue. Il s'assit sur le banc, à côté d'elle, et prit une de ses malûs.

Tous deux baissèrent les yeux et gardèrent le silence pendant quelques instants ; ils n'avaient, en effet, rien à se dire.

Laura était pâle et amaigrie; cependant son front l'une blancheur de lis et ses joues presque transpa- .•cntes avaient encore ce charme magique qui se rencontre sur la physionomie de certaines jeunes filles en proie à une maladie de langueur. Elle et son père, muets et assis à côté Tun de l'autre^ ressemblaient à deux malades sortis pour un instant de leur lit de douleur et demandant aux derniers rayons du soleil un peu de soulagement à leurs souffrances:

M. Kemenaer rompit le premier ce pénible silence, et d^me voix à la fois mélancolique et tendre :

— Laura, ma pauvre enfant, demanda-t-il, comment vas-tu ce matin? Toujours triste? Ta main tremble ; tout ton corps frissonne. Hélas! la fièvre serait-elle revenue ?

— Non, soyez tranquille, mon père, balbutia la jeune fille. La fièvre m'a quittée.

— Mais cette violente agitation que tu éprouves, d'où vient-elle ? Qu'as-tu donc ?

— Rien, mon père; un rêve qui, cette nuit, m'a rffrayée dans mon sommeil; une scène épouvantable qui a failli me faire mourir de terreur. Mes nerfs sont oncore agités de cette terrible émotion; mais cela se passera ; cela va déjà beaucoup mieux.

— Malheureuse Laura, dit Kemenaer d'une voix plaintive, ta douleur se crée des fantômes. La réalité n'est-elle pas assez triste, et faut-il encore que tu

t54 OEUVRES DE BENRI CONSCIENCE.

ailles chercher un aliment à ta douleur dans tes rêves? Tu sais bien que ce ne sont là que de vaines et trompeuses illusions ?

— De trompeuses illusions? répéta la jeune fille ivec une mélancolique ironie. 0 mon père bien-aimé, plaise à Dieu que vous disiez vrai en ce moment! Mais non, mon rêve était bien le tableau, l'affreux et vivant tableau du sort qui m'attend !

— Voyons, Laura, raconte-moi les scènes que ton imagination malade a évoquées cette nuit. Tu verras que c'est bien à tort que tu te laisses émouvoir par de vaines chimères.

— Ce récit vous attristerait trop, mon père.

— Je ne le crois pas ; mais en fût-il ainsi, où verseras-tu tes chagrins, si ce n'est dans le cœur de ton père? Ce sera du moins un soulagement pour toi, ma bien-aimée Laura.

— Eh bien ! dit la jeune fille d'une voix profondément émue, sachez donc ce qui cause mon agitation et me fait mourir d'effroi... Cette nuit, pendant mon sommeil, il s'est passé une chose étrange. L'esprit qui vit en moi a quitté mon corps ; délivré des entrave? de la matière, il a lu dans l'avenir et m'a montré ce qui attend la pauvre Laura en ce monde... J'étais av pied de l'autel ; aux fleurs de ma couronne de mariée se mêlaient des 4pines qui déchiraient mon front ; le sang dégouttait sur mon visage ; je sentais l'anneau nuptial brûler mon doigt. Le oui fatal s'échappait de mes lèvres tremblantes; je promettais amour, amour et obéissance! J'étais mariée; victime et esclave...

Votre baiser, 6 mon père, se posait pour la dernière fois sur mon front; je fus séparée de vous et conduite dans «me sombre demeure. Pendant longtemps des chants ironiques, des cris de joie et de triomphe reten tirent à mes oreilles; mais enfin vint la nuit. Tout devint silencieux comme une tombe autour de moi. J'étais seule avec mon époux. Tout à coup ses traits et son corps se transformèrent. J'avais devant moi un esprit de l'enfer, un démon; ses cheveux étaient hérissés, ses dents grinçaient. Son œil était ardent comme le feu; il semblait me dévorer du regard... Personne ne pouvait m'entendre, personne ne pouvait venir à mon secours ! Je tombai à genoux, et tremblante, fondant en larmes, me traînant à ses pieds, je demandai grâce d'une voix suppliante); mais lui, poussant d'affreux hurlements, me saisit par la main et me traîna sur le sol jusqu'au bord d'un abîme. Je bondis en arrière, et j'échappai à l'ennemi de Dieu. Mes cris de détresse se perdaient sous des voûtes épaisses; je courus en tous sens, j'appelai ; tout fut inutile. Le cruel démon me saisit de nouveau parle bras et m'entraîna vers le gouffre qui devait être mon tombeau. Un cri s'échappa de ma poitrine oppressée ; « Grâce, grâce ! que voulez-vous de moi? » — « Ton âme, c'est ton âme qu'il me faut, hurla ce monstre, ton âme pour l'éternité. Alors mon esprit rentra dans mon corps ; je m'éveillai ; la sueur de l'angoisse coulait sur mon front et j'étais en proie à une fièvre, brûlante. . Sont-ce là des chimères, de vaines et trompeuses illusii^ms, mon père? Kemeaaer, comme s'il n'avait pas entendu cette

question, essuya silencieusement une larme qui mouillait sa joue. Laura tenait les yeux baissés, et ses regards semblaient attachés au sol. Pendant quelque temps il régna entre eux un silence solennel, p'ius expressif qu'aucune parofe n'eût pu l'être. La jeune fille releva enfin la tête.

— Ainsi il n'y a plus d'espoir! mon père, dit-elle. Demain il me faudra signer ce fatal contrat! Dans peu do jours, mon horrible rêve sera donc une réalité !

— J'ai mis en œuvre tous les moyens possibles, répondit Kemenaer. J'ai pleuré devant lui, j'ai imploré sa pitié, je lui ai offert ma fortune comme rançon de mon honneur et de ma liberté; il est implacable. Laura, ma bonne, ma douce Laura, par amour pour ton malheureux père,accepte ton sort avec résignation.

— Je suis prête, murmura la jeune fille. L'avenir m'inspire une inexprimable terreur ; mais je suis résignée.Ne craignezrien, mon père. Quand viendra le jour décisif, peut-être accepterai- je la main de Monck avec calme et courage; car au delà de cette union qui m'enlève ma liberté, je vois encore un rayon d'espérance...

— Toujours, toujours cette sombre pensée! dit Kemenaer en soupirant. Tu veux mourir, tu souris à la mort ; mais tu ne songes donc pas à moi ! Ainsi, Laura, je resterai seul au monde... Seul, avec l'affreuse conviction que c'est moi, ma chère enfant, qui t'ai conduite au tombeau, toi si innocente et si jepne ! Sois plus raisonnable, je t'en prie. Peut-être est-ce, en eifet, un malheur que de devenir la femme d'un homme qu'on n'aime pas; mais que ce soit un sort

aussi horrible que te le fait croire ton imagination un peu romanesque, on peut en douter. Que de centaines de mariages se font, chaque année, dans notre ville, uniquement par des raisons d'égoïsme, d'orgueil; ou de convenances sociales! Dans la haute société, l'argent a si bien établi sa domination, qu'il règne sur le cœur lui-même, et que, tout le monde en convient, il n'y a plus que les petits bourgeois et les pauvres gens qui se marient par amour. On ne s'aperçoit pas pourtant que les gens riches soient les plus malheureux en ménage.

— Mais savez-vous, mon père, répondit Laura d'une voix expressive, quels chagrins, quels combats et quelles haines peuvent se cacher dans le mystère d'une famille? La voix du crime ne sort- elle pas de temps entemps du palais de ces riches, qu'on appelle des heureux, pour annoncer qu'une de ces chaînes forgées par l'égoïsme, l'orgueil et par ce qu'on appelle les convenances, vient d'y être brisée ?

Kemenaer pâlit, mais il maîtrisa son émotion, et reprit avec un calme apparent :

— Il y a des crimes partout, et c'est là un cas sur cent mille; c'est une exception très-rare et qui frappe d'autant plus qu'elle tombe sur un nom noble ou illustre. Il ne faut pas raisonner ainsi, Laura. Le sentiment qu'on nomme amour ne s'éveillera probablement jamais entre M. Monck et toi. C'est, en effet, une chose qui ne se commande pas; mais, avec un peu de bonne volonté de ta part, un sentiment tout aussi doux pourrait prendre sa place ; je veux parler de celui qui naît d'une estime réciproque...

— De l'estime ! s'écria Laura en levant les mains,au ciel. De l'estime pour Tennemi de mon père ! ^iour celui qui a dépouille... Oh! peut-on faire deux parts de son âme? Peut-on haïr et estimer en même temps?

— Je ne veux pas dire cela, Laura ; tu ne me comprends pas. Supposons que tu acceptes avec résignation une destinée inévitable. Ne trouveras-tu pas des consolations dans les jouissances de la richesse et du luxe qui seront à ta portée? Il y a tant des gens qui renonceraient à jamais à l'amour,, s'ils pouvaient, à ce prix, briller, comme tu le pourras et éclipser leurs rivales. Songes-y bien, il n'est peut-être pas de jeune fille qui n'envierait ton sort. En effet, tes moindres fantaisies seront satisfaites; tu auras une magnifique maison de campagne pour résidence d'été, de nombreux domestiques, des bijoux superbes, de splendides toilettes. Plût à Ditu que ce bonheur pût te rendre la vie, sinon belle, du moins supportable ! peut-être alors un rayon de paix descendrait-il encore dans le cœur de ton père ; peut-être ses vieux jours ne seraient-ils pas un long et cruel martyre.

'^ Il ressaisit 4e. main de sa fille, la pressa avec tendresse, et ajouta d'une voix suppliante :

— Ma bien-aimée Laura, donne-moi du courage : dis-moi que tu t'efforceras de trouver quelque joie et quelque consolation dans les jouissances de la richesse et du luxe ; promets-moi que tu chasseras loin de toi l'image de la mort...

Laura arracha sa main de celle de son père avec une vivacité si convulsive que Kemenaer, stupéfait, la re garda d'un air interrogateur.

LE DÉMON DE l'argent. SSf

— Silence, mon père ; le voilà ! Monck ! Monck ! murmura la jeune fille en détournant la tête avec effroi.

— Contiens-toi, ma fille; de grâce, sois prudente, et aie au moins la force de dissimuler ce qui se passe dans ton cœur, dit Kemenaer. Je t'en conjure, sois au moins polie.

— Oui, oui, je tâcherai, balbutia Laura ; mais ce regard, ce regard infernal ! Ah ! le démon de mon rêve !

Monck était encore loin, mais il se dirigeait de leur côté. Son maintien était solennel, sa démarche légère, son geste dégagé. Ses vêtements d'une coupe distinguée semblaient le rajeunir; une badine flexible tournoyait dans sa main ; sur son visage rayonnait un soupire de joie et d'orgueil. On voyait à tout son extérieur qu'il était satisfait de lui-même au plus haut degré.

Après avoir salué Kemenaer, il s'assit auprès de Laura.

— Vous jouissez du beau temps, ma chère amie ? ditil. Le soleil est riant et chaud. Comment allez-vous maintenant? Mieux, n'est-ce pas ?

— Je ne sais ; je suis encore bien faible.

— Oh l vous guérirez, reprit Monck; je veillerai à cela. Je vous ferai une existence si digne d'envie que 'ous vous étonnerez vous-même un jour de votre triscsse actuelle. J'ai acheté une belle calèche pour le ,

grand jour ; j'aurai les plus beaux chevaux anglais qui se trouvent dans la ville. Nos domestiques porteront une livrée vert et rouge. Est-ce bien ainsi, Lama ?

— Oui, Monsieur, c'est bien ! dit la jeune fiiie avec un soupir.

«60 OEUVRES DE UENRl CONSCIENCE.

— Mais vous êtes toujours triste. Laissez-moi au moins lire dans vos beaux yeux que vous êtes con- \ente de ce que je fais pour vous plaire.

II lui prit la main et voulut la serrer dans la sienne; mais Laura la retira comme Si ce contact l'eût brûlée .

— Vous retirez votre main ? dit-il d'un ton qui caressait et menaçait en même temps. Vous me refusez cette main ? Dans peu de temps ne m'appartiendrat-elle pas pour toujours?

— Excusez-moi, dit Laura avec une résignation douloureuse et en lui donnant la main, je suis troublée, je ne sais ce que je fais, je suis malade...

— Malade ! répéta Monck irrité ; malade ! vous m'aviez promis cependant de ne plus être malade. Je suis bon... mais...

— Ne vous fâchez pas, mon cher monsieur Monck, dit Kemenaer. Elle ne l'entend pas ainsi.

Et, arrêtant sur sa fille un regard suppliant, il lui demanda:

— La fièvre t'a tout à fait quittée, n'est-ce pas ? Tu ne désires plus que le mariage soit différé ?

— Non, je ne suis pas malade, répondit-elle ; je suis prête ; plus tôt le mariage sera conclu, mieux ce sera.

Monck tenait toujours sa main ; mais le bras de Laura tremblait, et le frémissement nerveux dont il était agité gagnait jusqu'aux joues de la jeune fille.

Monck feignit de ne pas s'en apercevoir, et sa physionomie reprit peu à peu l'expression dégagée et de bonne humeur qu'il avait en arrivant,

— Je me trompais, dit-il, tant mieux. Laura, mon

LE DÉMON DE l'ARGENT. Î61

amie, vous verrez tout à l'heure ce que je fais pour vous. C'est une surprise, une agréable surprise que je vous ménage ; aussi, je ne veux pas encore vous dire de quoi il s'agit. Mais Rosalie viendra nous appeler tout à l'heure, et vous verrez que je sais le moyen de dissiper votre tristesse.

Laura demeura immobile, silencieuse, les yeux baissés vers la terre. Cette indifférence parut déplaire à Monck. Il lança à la jeune fille un regard oblique, et un pli de mauvais augure crispa un instant ses lèvres. Puis se tournant vers Kemenaer, il poursuivit d'un ton qui ne trahissait cependant aucune préoccupation :

— Eh bien ! ami Kemenaer, pas de nouvelles?

— Rien que je sache, répondit Kemenaer.

— Vous n'êtes donc pas allé à la Bourse hier ?

— Non, vous le savez, je ne vais plus que rarement à la Bourse.

— Vous y auriez appris une chose qui n'a peut-être quelque intérêt que pour nous seuls.

— Vraiment ! relativement à votre mariage?

— Non, relativement à Berthold Robyn.

Laura releva la tête comme si une secousse mystérieuse l'eût soudain arrachée à sa douloureuse rêverie- Ce mouvement n'échappa pas à Monck.

— Oui, il s'agissait de Berthold Robyn, répéta-t-il eï feignant de chercher quelque chose dans la poche de son habit. On a distribué à la Bourse une brochure qui renferme de singuliers renseignements sur la conduite de Berthold. Et que cette brochure ne contienne que la pure vérité, c'est un point hors de doute ; car elle

262 OEUVIiES DE HENRI CONSCIEI^CE.

Bst évidemment écrite par un ami de Robyn luimême.... Mais où donc est cette brochure? Je Tavais cependant mise dans ma poche. . . Je l'ai perdue, peut-être.

— Ne vous donnez pas la peine de chercher davantage, dit Kemcnaer. Que nous importe la façon dont Berthold se conduit. Mieux vaut que son nom ne soit plus jamais prononcé entre nous.

— Ah ! la voici ! dit Monck en ouvrant une brochure à couverture bleue. C'est trop long pour que je vous la lise en entier. Je ne vous en ferai connaître que quelques lignes ; elles suffiront pour vous apprendre avec quel cynisme ce misérable Berthold se plonge dans la fange du vice.

Laura, toute tremblante, arrêta sur Monck un regard étincelant de colère. Celui-ci ne parut pas s'en apercevoir, et, après avoir tourné quelques feuillets, il lut :

« — Nous sommes de ceux qui ont eu des encouragements pour le jeune poète Robyn dès ses premiers pas dans l'épineuse carrière dés lettres. Bien qu'il fût difficile aux juges compétents de reconnaître dans les quelques ébauches qui marquèrent son début les signes d'un véritable talent, nous espérions qu'à force d'étude il acquerrait un jour assez d'expérience et de savoir-faire pour tenir un certain rang parmi les écrivains nationaux. C'est donc une voix amie qui, dans cette humble brochure, lui crie : — Berthold, la voie où vous vous enfoncez chaque jour n'est plus celle de la gloire, mais celle de l'opprobre, vous déshonorez votre nom et toute la littérature avec vous. Vous tuez votre âme et votre intelligence; tous ceux qui vous connaissent commen-

cent à n'avoir pour vous qu'un sentiment de mépris. Oh ! s'il en rst temps encore^ arrachez-vous à la fange du vice ; quittez ces honteux cabarets où vous mêlez votre voix enrouée aux cris de la plus vile populace; ne buvez plus !:.. Fuyez le genièvre qui mine votre esprit et votre corps. Entendez le terrible mot : Ivrogne y qui vous poursuit comme le cri de la réprobation générale.»

— C'est faux ! ô mon Dieu, c'est faux ! s'écria Laura hors d'elle-même.

Monck sourit.

— FauXj dit-ii, pourquoi?

— En effet, Laura, comment peux-tu savoir cela ? dit son père avec des larmes dans les yeux.

— Je n'en sais rien, balbutia la jeune fille que l'effort qu'elle faisait pour se contenir rendait toute tremblante. C'est possible... Non, cela ne se peut pas. Berthold, un ivrogne ! Ah ! pourtant... pourtant... le chagrin , le désespoir, i égarement !... Mais qui a écrit ces pages ? Laissez-moi voir !

— Il n'y a pas de nom, dit Monck.

— Pas de nom ? répéta Laura avec une exclamation de dégoût.

Monck trembla à son tour ; la jeune fille lui avait lancé un regard accusateur qui avait pénétré jusqu'au fond de son âme et lui avait fait comprendre que Laura n'ignorait plus de quelle main perfide le coup était parti.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Kame naer fut en proie à une vive terreur. Il tremblait qu'un orage terrible ne s'amassât dans le cœur de Monck et que la colère ne le poussât à quelque xruelle vengeance.

t64 OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

Il se trompait toutefois^ car l'éternel et hypocrite sourire qui causait à Laura de telles angoisses reparut sur le visage de l'ancien commis, et indiquant de la raain l'allée par laquelle il était venu :

— Voilà, dit-il, Rosalie, qui me fait signe que ma surprise est prête. Venez, nous sommes des enfants. Au fond, cela nous intéresse bien peu de savoir ce que Berthold fait ou ne fait pas.

Et présentant son bras à Laura, il continua d'une voix douce :

— Allons, mon amie, ne songeons plus à cette brochure ; elle ne contient que des faussetés, comme vous le dites. — Veuillez accepter mon bras ; nous allons tout à l'heure vous voir bien contente, soyez-en sûre.

Laura obéit, et reprit le chemin de la maison, appuyée sur le bras de Monck. L'infortunée pouvait à peine se tenir sur ses jambes, et, à la voir se traîner ainsi, la tête basse, on eut dit une condamnée qu'on mène àl'échafaud. Il fallait vraiment qu'elle ressentît une inexprimable aversion pour cet homme, puisque sa présence seule redoublait sa souffrance et lui causait un tel effroi...

Monck ne parut pas prendre garde à l'état de la jeune fille, et, tout en marchant, dit à Kemenaer:

— J'aurai une serre pour y cultiver les plantes des pays chauds. Quant à moi, je ne suis pas grand amateur ; lorsque je me trouve par hasard dans les champs, je sais à peine distinguer l'orge de l'avoine, et je ne rrois pas que je fasse jamais de grands progrès en bota , nique, car je n'ai jamais pu comprendre l'utilité de cette

science. Mais il me suffit de savoir que Laura raime. Pendant que j'appliquerai toute mon activité à gagner de Targent età augmenter notre fortune^ elle pourra s'a muser à soigner des fleurs, à cultiver des plantes rares Cette occupation vous plaira, n'est-ce pas, mon amie>

— Oui, sans doute... des fleurs... elles me plairont beaucoup, murmura Laura, sans presque savoir ce qu'elle disait, tant c'était pour elle une torture de sentir la pression du bras de Monck sur le sien.

— Vous êtes un vieil amateur, ami Kemenaer, vous me donnerez vos conseils, vous me viendrez en aide, dit Monck. Ce sera une occasion de nous honorer plus souvent de votre visite.

— Vous faites vraiment trop pour Laura, répondit Kemenaer. Quelque considérable que soit votre fortune, toutes ces dépenses exagérées pourraient la compromettre.

— Ne craignez rien, dit Monck en riant, nous connaissons les moyens de faire fructifier l'argent. Je sais déjà trois ou quatre bonnes aff'aires. Entre autres, je veux fonder une société industrielle, une grande association, au capital de plusieurs millions. J'en serai le directeur, et vous, Kemenaer, vous pourrez en être ]e trésorier, si vous voulez.

Nous gagnerons de l'argent avec l'argent des autres et de plus, nous saurons administrer si bien les intérêts, des actionnaires, qu'une bonne partie du capital entrera I aussi dans notre caisse. Rien n'est plus facile : si vous " avez seulement, Kemenaer, un peu de résolution, d'audace et de finesse, je vous mettrai en main les moyens

de doubler votre fortune en peu de temps. Je ne veux plus m'occuper de petites affaires comme en faisait Robyn ; cela va trop lentement. Il y a plus à recueillir dans le champ de la grande inxustr.d ; là coule un fleuve d'or où chacun puise et qu'aucun propriétaire ne surveille... Vous me comprenez^ n'est-ce pas?

Kemenaer ne répondit à l'offre de Monck que par quelques mots décousus et par un signe de tête affirmatif. Pendant quelques instants, tous trois suivirent l'allée en silence.

Quand ils furent tout près de la maison, Monck dit à Laura :

— Ma chère fiancée, vous allez voir vos cadeaux de noces. Je souhaite qu'ils puissent vous plaire. Je n'ai rien épargné pour vous être agréable, et je suis bien sûr qu'on trouverait difficilement, dans la ville entière, rien de plus riche et de plus magnifique.

Il lui prit la main et la conduisit à travers le vestibule et plusieurs pièces jusqu'à Tarrièrc-salon où les cadeaux étaient étalés sur une grande table. C'étaient toutes sortes de splendides étoffes de satin et de soie, des dentelles à profusion, et merveilleusement belles. Il y avait aussi une boîte ouverte, au fond de laquelle l'éclat de l'argent et de l'or se mêlait au scintillement des pierres précieuses.

Laura considérait ces riches présents d'un œil indif féreiit, tandis que Monck la conduisait autour de la tabler pour lui faire admirer successivement chaque objet.

— Eh bien ! que dites-vous de ces dentelles ?

— Belles... elles sont belles, murmura Laura.

LE DÉMON DE l'aRGEM. 2«7

— El ce châle des Indes? En avez-vous jamais vu ub qui lui fût comparable

— Il est beaU;, balbutia la jeune fille

— Et cet écrin , ces diamants , ces rubis , ccb émeraudes ?

— C'est beau... très-beau répéta Laura d'une

voix triste.

— Eh bien ! ami Kemenaer, trouvez-vous que je m'entende à choisir des parures? N'ai-je pas bon goût?

— Oui, vraiment, c'est tout à fait royal ! s^écria Kemenaer, en qui la vue de ces riches cadeaux réveillait sa passion pour l'argent. Laura, tu dois être contente; tu seras la plus belle fiancée qu'on ait vue depuis bien des années. Remercie donc ce bon monsieur ElOiick, qui te donne tant de preuves d'affection.

— Merci, merci ! murmura la jeune fille.

Monck prit, parmi les étoffes^ un châle de dentelle, le mit sur les épaules de Laura et l'attacha sur son sein avec une admirable broche qui représentait l'Amour allumant de sa torche le feu du sacrifice sur l'autel de l'hyménée. En même temps il lui suspendit au cou une chaîne artistement travaillée.

La pauvre fille, immobile comme une statue, baissait les yeux, et le laissait faire. Combien elle devait souffrir en ce moment ! Sa poitrine se soulevait péniblement, ses lèvres tremblaient ; mais elle s'efforça de comprimeras terribles émotions qui l'agitaient.

Quelle était l'intention de Monck ? Était-ce vraiment la haine qui lui faisait infliger ce martyre à Laura ? Pourtant il semblait attendre et désirer une bonne

parole de la bouche de la jeune fille. D'ailleurs, l'idée qu'une aussi pure et aussi belle enfant allait être sa femme^ flattait son orgueil. Peut-être y a-t-il des hommes dont le cœur est si plein de mauvais instincts que leur affection même se change en méchanceté. Pendant que Laura, immobile, se laissait contempler et admirer, Monck reprit :

— Ah ! vous serez vraiment charmante ainsi ! Il me semble déjà vous voir à mon côté, devant l'autel. Allons, je veux savoir aussi comment vous ira la couronne de mariée...

11 s'approcha d'une chaise sur laquelle était déposée une grande boîte d'où il tira une couronne de fleurs d'oranger au milieu desquelles étincelaient des pierreries.

La vue de cette couronne fit pousser à Laura un cri déchirant. Elle recula en portant les mains en avant, comme si elle voulait écarter quelque effrayante

vision. Une couronne de mariée! Une couronne de

blanches fleurs d'oranger, semblables à celles qu'elle

avait jadis tressées de ses mains pour une autre union.

Monck s'approcha d'elle en souriant, la suivit jus-

^ qu'à l'extrémité du salon ; puis, sans avoir l'air de re-

'; marquer son trouble, il lui posa sur le front la fatale

îcouronne. Mais, comme si le contact seul de ces fleurs

, 8Ût produit sur elle l'effet d'un poison violent, le visage

^de la jeune fille se couvrit d'une pâleur mortelle; un crij

navrant s'échappa de son sein, et elle tomba inanimée '

sur le oarquet au moment même où Monck s'écriait :

— Madame Monck, que vous êtes belle I

LE DÉMON DX5 l'aRGENT. 2G9

Conrad était étendu sur une chaise auprès d'une étroite fenêtre, et demandait un peu de chaleur aux rayons affaiblis du soleil couchant. Il était enveloppé d'un manteau usé et ramassé sur lui-même comme une personne qui souffre vivement du froid. Le pauvre musicien était malade ; il avait une fièvre qui lui donnait parfois des frissons si violents qu'on entendait distinctement ses pieds frapper le plancher.

Dans les intervalles de repos que lui laissaient les accès de la maladie, s'il lui arrivait de jeter un regard attristé à travers les vitres verdâtres de la fenêtre, L pouvait embrasser de l'œil une partie de la ville, et, en ce moment, il suivait d'un regard mélancolique, dans la direction du couchant, la décroissance des derniers rayons du jour qui inondaient de pourpre et d'or les toits des maisons. 11 n'habitait plus la belle chambre qu'il avait occupée jadis au premier étage, dans la maison du marchand de draps. Il fallait que la misère l'en eût chassé et l'eût obligé de se réfugier plus haut.

En effet, la pièce où il tremblait, en proie à un accès de fièvre, était située sous le toit d'une haute et antique maison ; elle avait été prise sur un grenier qui, dans les siècles précédents, servait de magasin ou de halle à un corps de métiers. Au-dessus de la tête du musicien, de grosses poutres se détachaient en saillie sur le plafond, et l'extrémité d'un tuyau de cheminée qui montait d'étage en étage courait obliquement le long du mur.

Tout, dans cette chambre^ attestait le dénûment et la pauvreté. Trois mauvaises chaises et une table en constituaient tout l'ameublement ; sur la table, au milieu de quelques papiers et de cahiers de musique,, se trouvait encore un plat ébréché avec un couteau et deux fourchettes restés là depuis le dernier dîner.

Rien n'interrompait la nudité grisâtre des murs, si ce n'est quelques habits suspendus dans un coin près de la fenêtre et un violon posé, contre le tuyau de la cheminée, sur un monceau de vieux livres. — Au-dessous, sur le carreau, se trouvaient deux paires de souliers dont les dimensions différaient assez pour laisser deviner que toutes deux n'appartenaient pas à la même personne. Le pot à cirage et les brosses, placés à côté, incKquaient que les habitants de celte mansarde étaient habitués à se servir eux-mêmes.

Depuis longtemps déjà, Conrad était assis à la fenêtre sans que la vie se manifestât en lui par aucun mouvement autre que le frisson de la fièvre ; seulement il prêtait de temps en temps l'oreille à quelque bruit confus, et alors flottait sur son pâle visage comme un sourire d'espoir.

Bientôt le soleil disparut à l'horizon, et peu à peu une profonde obscurité envahit la chambre ; on ne pouvait plus distinguer que la lueur verdâtre du crépuscule sur les carreaux de la fenêtre. Un profond silence régnait autour de Conrad; pas un soupir ne s'échappait de sa poitrine...

Tout à coup, il entendit retentir dans l'escaner des pas précipités. Il rapprocha sa chaise de la table, ouvrit

LE DÉMON DE L'AllGliM. 271

son manteau et s'efforça de redresser la tête : il voulait, sans doute, cacher à la personne qui montait au moins une de ses souffrances.

La porte s'ouvrit, et une voix pleine de désespoir s'écria dans les ténèbres ;

— C'est affreux ! Les hommes sont des vipères... J'en deviendrai fou ! Oh! ma tête, ma tête !

— Bertliold, allume la chandelle ! dit le musicien effrayé par les exclamations de son ami.

Une allumette dessina sur la muraille une ligne lumineuse, et immédiatement après une chandell* éclaira la chambre d'une douteuse clarté.

Le jeune homme s'élança vers le malade, lui prit les deux mains, et dit avec l'accent d'une douloureuse affection :

— Mon pauvre Conrad, tes mains sont glacées; comme tu trembles ! Tu ne te trouves pas bien?

— Mieux, beaucoup mieux, murmura le musicien. La fièvre s'en va.

— Mon Dieu ! et aucun moyen d'avoir un poêle ici ! s'écria Berthold en s'arrachant les cheveux. Pas d'argent pour faire venir un médecin ou acheter des médicaments !

Le malade regarda son ami avec une stupéfactioi pleine d'anxiété.

— N'as-tu donc pas reçu d'argent ? dit-iL

— Rien, rien !

— Et l'épithalame ? M. Rœîof ne t'a-t-il pas payé î

— Tout tourne contre nous, dit le jeune homme en soupirant. Je rapporte mes vers. M. Rœlof

t7î OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

les a refusés. Ils sont trop sombres et trop tristes.

— Je te Tai dit, murmura le musicien ; tu t'imagines trouver dans les effets que produit sur l'imagination le contraste du bonheur et du malheur une source de sentiments agréables ; tu te trompes. Ceux qui sont heureux ne veulent pas entendre le cri de la douleur; il les blesse comme une accusation... Voilà donc vingt francs de perdus !

Berthold se jeta sur une chaise, et répondit avec un regard qui semblait demander pardon :

— Cher Conrad, que pouvais-je faire? N'était-ce pas une sanglante ironie du sort, que de me condamner à faire un épithalame pour demain ? Demain Laura

épouse Monck ! Et je chanterais, et j'aurais des

élans d'allégresse, et mon âme trouverait un cri de bonheur ! J'ai essayé ; j'ai travaillé avec obstination à donner par un rhythme rapide un ton joyeux à mes vers... Tous mes efforts ont été vains. Ceux mêmes où j'ai introduit les mots de joie et d'espérance respirent la tristesse, l'ironie et le désespoir. C'est ce que m'a dit M. Rœlof en me montrant la porte... Oh ! je ne sais, mais il me passe d'étranges choses par la tête !

— Allons ! allons ! calme-toi, dit Conrad, si tu n'as pas d'autre sujet de tourment; dans trois jours je touche mon mois à l'église, et alors nous redevenons riches

Abîmé dans ses réflexions, Berthold semblait ne pas avoir entendu les consolantes paroles de son ami ; ses yeux fixes avaient quelque chose de hagard ; il s'agitait sur son siège, et de rauques et sourdes exclamations s'échappaient de sa poitrine.

— Berthold, tu me caches quelque chose, dit le musicien. D'où vient Témotion où je te vois?

— Ne m'en parle pas, dit le jeune homme. Cestà en devenir fou ! Cet après-midi, le malheur m'a poursuivi comme une malédiction et avec un acharnement qui eût fait entrer le désespoir dans une âme plus énergique que la mienne. Écoute et, si tu le peux, reste maître de ton indignation.

Je t'avais quitté pour aller porter mon poëme à M. Rœlof. A peine ai-je tourné le coin de la rue, que je rencontre mon imprimeur qui m'accable de paroles grossières, me dit que je Tai indignement trompé, e,i me demande le paiement immédiat des cinq cents francs que je lui dois encore pour l'impression de mon dernier ouvrage. Il va même jusqu'à me menacer de la prison ; il ajoute que tout le monde se moque de mon livre, que les journaux en parlent avec mépris, et que ce que j'ai de mieux à faire, c'est de vendre au poids à quelque épicier les exemplaires qui me restent! Accablé par la honte, j'écoute un moment ses injurieux reproches, puis je me sauve sans savoir ce que je fais. A trois pas de là je vais me heurter contre ton ami, qui joue du cor. 11 m'arrête et s'informe de ta santé; je lui apprends que tu as la fièvre. Oh! le sang me bout dans les veines! Il me répond : Conrad a trop regardé le fond du verre ; c'est l'effet du genièvre ; prenez ijarde à vous ! N'allez pas suivre ce mauvais exemple...

Le malade leva les yeux au ciel, et dit d'un ton navré:

— Est-ce possible? ô mon Dieu ! Berthold, tu lui as dit qu'on l'avait trompé, n'est-ce pas?

— Ah ! je ne lui ai rien dit. T'accuser d'ivrognerie, toi, Conrad, le modèle de toutes les vertus, la bonté et le dévouement mêmes ! Je n'ai pas été maître de mon indignation : je saisis le calomniateur au collet, je te le lance si violemment contre le mur de la maison voisine que son visage en est devenu tout bleu; mais on Fa bien vite arraché à ma colère. Il s'est enfui; moi, de mon côté, j'ai dû me soustraire aux menaces des spectateurs de la scène, et je me suis hâté de porter mon poëme chez M. Rœlof.

Chemin faisant, je m'arrachais les cheveux ; mon front brûlait; c'était comme si on m'eût brisé la tête à coups de marteau. Arrivé devant la maison de M. Rœlof, je m'arrête un instant pour me remettre de l'émotion que tout cela m'avait causée. Je sonne enfin; on m'introduit ; je présente mes vers. M. Rœlof les lit, et me les rend avec colère, en me demandant si j'ai voulu me moquer de lui. Mes excuses sont inutiles; il ne les écoute pas, et me pousse plus qu'il ne me conduit jusqu'à la porte, où, pour dernier adieu, il me jette à la face le plus sanglant outrage... Oh! pourquoi ne l'ai-je pas traité comme l'autre ?

— Que t'a~t-il donc dit? demanda le musicien après nn moment de silence.

— En me montrant la porte, il m'a dit ces mots qui Bont tombés sur mon cœur comme un fer brûlant : « Vos vers sont l'œuvre d'un homme qui n'a pas sa tête à lui; quand vous les avez faits, vous étiez ivre !... »

— Pauvre Berthold, dit le malade avec un soupir, quelles affreuses épreuves tu es condamné à subir!

— Toi ivrogne! moi ivrogne! s'écria le jeune homme. Nous qui nous contenions, dans notre grenier, d'un peu de pain et d'eau pour ne pas mourir de faim et de soif! Mais c'est inconcevable ! Toute la ville semble convaincue que nous vivons dans la débauche et l'ivrognerie. De quel enfer sort donc cette horrible calomnie ?

— Monck ! murmura le musicien.

— Monck? répéta Berthold en secouant la tête. Tu te trompes, Conrad ; quelles raisons peut-il avoir de me persécuter si cruellement? Il possède mon patrimoine; demain Laura sera sa femme. Que peut-il encore m'envier ? Je n'ai plus rien : ni fortune, ni amour, ni honneur. Et puis, lui ai-je fait le moindre mal?

— Il t'en a fait, dit le malade.

— Mais je lui ai pardonné.

— Le méchant ne pardonne jamais le mal qu'il a fait.

— Oh ! laisse-moi douter : ne m'oblige pas à maudire l'humanité ! s'écria Berthold au désespoir en se couvrant les yeux des deux mains.

Conrad garda le silence ; les frissons semblaient avoii' beaucoup diminué, et une légère rougeur qui commençait à colorer ses joues annonçait que l'accès de fièvre passait de la période glacée à la période brûlante. Il regardait son ami qui restait la tête penchée dans ses mains Un profond silence régna longtemps dans la mansarde.

Berthold semblait en proie à une violente agitation; il se frappait le front et ses gestes brusques et saccadés trahissaient ce qui se passait dans son âme. Peu

à peu cependant son émotion parut se calmer; sa physionomie prit une expression plus calme et finit même par offrir l'image d'une douce résignation. Alors il rapprocha sa chaise de celle de Conrad, et prenant la main du musicien, il lui dit d'une voix suppliante :

— Conrad, mon bon ami ne t'oppose pas, je t'en prie, à la résolution que j'ai prise. Par affection pour moi, tu as accepté la misère ; c'est du tourment que je te donne, du chagrin que tu éprouves de ne pas me voir heureux que te vient la fièvre qui te mine. Je ne puis cependant te laisser mourir, sous mes yeux, dans les privations, quand j'ai entre les mains le moyen de te sauver. Ne me condamne pas à la plus dure ingratitude ; je t'en supplie, laisse-moi remplir mon devoir envers toi; ne me retiens pas davantage.

— Que veux-tu dire? demanda le musicien.

— Je veux aller demain demander à Monck les cinq mille francs qu'il tient à ma disposition sous la condition que je vienne les chercher moi-même. Il me les donnera ; ne me l'a-t-il pas encore écrit, il y a quinze jours?

— Sa lettre était une infernale raillerie.

— Qu'importe ! s'il consent à me donner l'argent ?

— Et ta dignité, Berthold? s'écria le musicien avec une sorte d'effroi.

— Que me reste-t-il en fait de dignité, et qu'ai-je encore à faire respecter en moi ? dit le jeune homme d'une voix triste. Accablé sous le mépris général, haï comme homme, bafoué comme poète, conspué comme un débauché qui noie dans l'ivresse le peu

d'inleiîîgence que Dieu lui avait donné ! Et k\ parles Je dignité? Ce serait, de notre part, l'orgueil du pauvre vermisseau qui s'efforce de lever la tête au-dessus de la fange dans laquelle il rampe. Plus de chimériques illusions, Conrad! demain j'aurai creusé entre mon passé et mon avenir un abîme que rien ne pourra plus combler. Le jeune homme plein d'amour, plein de fierté, plein de courage, le poëte à l'avenir duquel tu croyais, sera mort. Ce qui survivra, je ne le sais; n'accable pas l'artiste déchu sous le souvenir de ce qu'il osa espérer jadis. Laisse-moi chercher du secours où je puis en trouver.

— Non, je ne le veux pas! s'écria Conrad. Comment? toi, Bertliold, tu tendrais la main, tu demanderais une aumône à celui qui a voulu te tuer par la calomnie après t'avoir dépouillé de ton patrimoine ? Tu commettrais une pareille lâcheté, toi ?

L'émotion qu'avait éprouvée Conrad en écoulant le premier récit du jeune homme, avait précii)ité la marche de la fièvre. Il ne tremblait plus; à la pâleur de ses joues avait succédé une rougeur ardente ; sa voix était forte et éclatante.

— Oh! je le sais, ditBerthold. Ce que je veux faire est une lâcheté... Et pourtant je le ferai. Ce serait une plus grande lâcheté encore que de te laisser succomber^ à la maladie, au besoin, à la misère... et cela pour échapper à une humiliation. J'ai compris mon humiliation; j'ai compris mon devoir. Quoi que tu puisses dire, Conrad, demain je vais trouver Monck; j'espère que Dieu^ en considération du motif qui m'y

Î78 OEUVRES DE liENRI CONSCIENCE.

pousse, me donnera le courage nécessaire pour sortir heureusement de cette pénible épreuve.

— Tu n'iras pas, Berthold, reprit le musicien avec une sorte de colère. Te jeter aux pieds de cet hypocrite ? te déshonorer à tes propres yeux? jamais -1

— Mais comment sortir de Pafireuse position où nous sommes? Cela ne peut cependant pas durer ainsi.

— Tu exagères tout, Berthold. Quand j'aurai touché mon mois, nous aurons de quoi vivre pendant quelque temps, et il faut espérer que tout finira par aller mieux. C'est la calomnie qui t'abat ainsi, n'est-ce pas? Il est douloureux, en effet, de sentir le mépris de tous peser sur son cœur, comme la pierre d'une tombe ; mais les hommes qui, dans tous les temps, sont arrivés à une grande renommée, n'ont-ils pas eu à traverser de pareilles épreuves? C'est là le baptême de la gloire, et il manque quelque chose à la couronne de l'artiste, tant que l'envie et la calomnie ne l'ont pas jugé digne de leurs coups.

Cette tirade fut interrompue par un pas qui retentit dans l'escaHer.

— Qui peut venir ici? dit Berthold; encore mon imprimeur peut-être !

— C'est le domestique d'en bas, répondit Conrad ; [q le reconnais à sa toux.

Un homme entra, et après avoir jeté autour de la chambre un regard empreint d'une grossière ironie:

— Ouf ! fit-il, comme vous demeurez haut. Messieurs! Voici une lettre que le petit enfant de chœur a apportée è. la boutique pour M. Conrad Qu'il fait

LB DÉMON DE l'aRGENT. 579

noir! Vons êtes ici comme dans une cave. Si c est h la lumière de cette chandelle d^m liard que M. Berthold écrit ses livreS;, je lui fais mon compliment ; il a le bons yeux... Bonsoir, Messieurs.

Lorsque les pas du domestique retentirent de nouveau dans Tescalier^ Conrad ouvrit le billet ; Berthold suivait attentivement tous ses mouvements. Dans la situation où ils se trouvaient, toute voix du dehors pouvait leur appoiterune nouvelle injure ou un secours inespéré; aussi le cœur des deux amis battait-il au moment d'apprendre ce que contenait cette lettre inattendue.

Tout à coup Conrad pâlit; il passa la main sur son front et se frotta les yeux, comme si sa vue se fût troublée, ou comrae s'il eût éprouvé une sorte d'éblouissement. Un cri étouffé, un cri d'angoisse s'échappa de sa poitrine.

— Qu'as-tu? Que contient cette lettre? s'écria Be> thold épouvanté.

Pour toute réponse, le musicien lui tendit le papier.

Comment? qu'ai-je vu? s'écria le jeune homme; ort t'ôteta place à l'église? Notre dernière ressource! le seul morceau de pain qui nous restât encore ! Et cela pour cause de mauvaise conduite !

Le musicien courba la tête, et des larmes tombèrent sur ses genoux.

Tremblant d'émotion et de pitié, Berthold posa lé bras sur l'épaule de Conrad, et lui dit :

— Calme-toi, mon pauvre ami; console-toi. Ce n'est pas sur ton propre malheur que tu pleures, n'estce pas? La cause de tes larmes, c'est le chagrin que

lu éprouves en te voyant obligé de renoncer a tous les rêves de gloire et de grandeur que tu faisais pour moi ! N'est-ce pas vrai? Que veux-tu? notre malheur est complet; acceptons du moins notre sort avec courage et résignation. Consens à ce que je fasse ma démarche auprès de Monck !

— Plutôt mourir dans ce grenier ! murmura le musicien, dont la douleur semblait augmenter encore la colère. Ah! chassé pour cause de mauvaise conduite !

— Écoute-moi donc ! reprit Berthold d'une voix suppliante. Je te disais que c'était uniquement par affection pour toi que je me soumettrais à cette cruelle humiliation. Je te trompais^ Conrad; Tégoïsme n'était pas étranger à ma résolution. Que puis-je faire encore dans cette ville? Y fussé-je glorifié et respecté autant que j'y suis méprisé et honni, je n'y pourrais trouver désormais un seul jour de calme. Demain Laura accepte, au pied de l'autel, en présence de Dieu, la main de Monck. Tu crois que je ne l'aime plus, parce que depuis longtemps je t'ai caché la flamme qui me dévore. Oh ! Conrad, son image était toujours devant mes yeux ; elle trouble encore mon sommeil ; elle est sans cesse présente à ma pensée. Elle ne pouvait devenir ma femme, je l'avoue; mais la savoir unie à un autre homme, à un Monck !... La rencontrpv avec son mari; être éclaboussé peut-être parles roues de leur voiture ! ... Oh ! non ! ce seraient là tant et de si cruelles blessures, que l'âme et le corps y succomberaient. Il me faut partir, m'éloigner, fuir vers un pays lointain où rien ne puisse me rappeler ce que j'étais et ce que

j'ai osé espérer... Permets-moi d'aller chercher ces cinq mille francs, Conrad. Avec cette somme, nous payons mon imprimeur, nous acquittons nos dettes, nous partons pour la France, pour Paris ! Là, perdus au milieu de la foule qui se presse dans cette capitale du monde, nous serons inconnus; la calomnie perdra notre trace; Tenvie ne pourra nous suivre. Tu trouveras de remploi dans quelque église; je travaillerai, j'apprendrai un métier, s'il le faut; j'offrirai mes services dans une imprimerie ou dans un bureau. Nous vivrons en paix, tranquilles, et aussi heureux que peuvent l'être de pauvres exilés.

— Que cette perspective serait belle encore, dit le musicien avec un soupir, s'il ne fallait pas l'acheter au prix d'un aussi cruel sacrifice !

— Ah ! Conrad, ce n'est pas ta guérison ; non, c'esï mon salut que j'implore de toi. Par pitié pour moi^ fuyons le lieu où elle vit. Consens !

— Horrible pensée ! s'écria Conrad. Je te vois prosterné aux pieds de l'infâme Monck ; tu tends les mains vers lui ; il se raille de ton abaissement !

— Tais-toi, tais-toi, Conrad ! balbutia Berthold frémissant. Laisse-moi mon courage ; ne réveille pas la fierté dans mon cœur ! Consens; car, si tu refuses, que faire?

Un bruit se fit entendre au dehors.

— Une voix de femme dans l'escalier? continua îe jeune Robyn tout étonné. Me trompé-je? Il me semble que c'est la voix de Marguerite, la servante de mon oncle. Cette méchante femme vient- elle encore in-

sulter à notre misère ? elle demeure chez Monck ; c'est un nouveau malheur qui nous arrive !

Marguerite poussa vivement la porte en grommelant tout haut :

— Me chasser ! le coquin ! le fripon ! Il saura ce qu'il peut lui en coûter ! se disait-elle à elle-même.

Frappée de la demi-obscurité qui régnait dans la mansarde, et du dénûment au milieu duquel elle retrouvait son jeune maître, Marguerite s'arrêta interdite.

— Que venez-vous faire ici? demanda Berthold, qui s^était levé brusquement et fixait sur elle un regard irrité.

— Oh ! mon Dieu ! dit la vieille servante et levant les mains au ciel, est-ce bien vous, monsieur Berthold?

Si maigre, si ! sans votre voix, je crois que je ne

TOUS aurais jamais reconnu. Comme le malheur change les gens !

— Que venez-vous faire ici? répétale jeune homme.

— Ah ! ah ! dit Marguerite en riant, ce bon monsieur Berthold qui se fâche contre moi ! Si vous saviez pourquoi je viens vous chercher dans ce vilain grenier, vous me baiseriez les mains de reconnaissance et de joie.

— Pas un mot de plus, insolente ! s'écria Berthold qui s'avança vers elle d'un air de menace. Allez- vousen ! allez-vous-en, vous dis-je !

^ Vous me chassez ! dit la vieille femme en soupi- ?ant. Eh bien ! je m'en irai. Si vous saviez pourtan t et que j'ai à vous dire ! J'étais venue pour vous rendre l'héritage que ce traître de Monck vous a volé... Oui, •ui, volé comme un vr^ voleur I

LE DÉMON DE L AllGENT. 2 88

Un sourire d'incrédulité et de dédain passa sur les traits de Berthold.

— Monck vous a sans doute envoyée ici pour insulter à notre misère ? dit-il d'une voix altérée.

Mais Conrad s'était levé; Témotion Tavait rendu tremblant, et dans ses yeux brillait Téclair d'une joie «ontenue.

— Tais-toi, Berthold, sois calme dit-il. Écoute au moins ce que cette femme veut te dire.

Et, prenant Marguerite parla main, il la conduisit à une chaise.

— Voyons, ma bonne femme, asseyez- vous et soyez tranquille, reprit-il avec affabilité. Vous voulez rendre à monsieur Berthold son héritage, dites-vous ? l'héritage que Monck lui a enlevé ?..

— Monck m'a chassée; il m'a jetée à la porte comme un chien ! s'écria Marguerite en frappant du poing sur la table ; mais il s'en repentira ! Je devais devenir sa femme, c'était convenu entre nous, du temps que le vieux Robyn vivait encore; mais Monck m'a odieusement trompée, comme un hypocrite scélérat qu'ils est. Demain il se marie avec Laura Kemenaer, parce que son père a beaucoup d'argent ; car, vous ne le croiriez pas, il la déteste....

— Mais parlez donc de l'héritage 1 dit le musicien avec impatience.

Marguerite ne parut pas prendre garde à cette exclamation et poursuivit :

— Et cette Laura? Elle le déteste aussi, et ef le a tellement peur de lui, qu'elle en est devenue étique

284 ŒUVRES DE UENUi CONSCIENCE.

Oui, oui, monsieur Berthold, vous ne savez peut-être pas cela, mais Laura vous aime encore tant, qu'elle s'en va de jour en jour; elle se consume à petit feu; elle meurt parce qu'elle est séparée de vous.

La colère du jeune homme était tout à fait dissipée; il avait écouté, le cœur palpitant et les yeux humides, les dernières paroles de la vieille servante. Il demanda d'une voix radoucie et presque suppliante :

— Elle meurt ! Laura m'aime encore, dites-vous, Marguerite? Comment pouvez-vous savoir cela?

— C'était là le plus grand chagrin deMonck, et c'esi pour cela qu'il vous a fait autant de mal qu'il a pu. Il voulait vous faire mourir de chagrin ou vous forcer à quitter le pays; et il vous aurait réduit là, bien que vous ne le croyiez peut-être pas. Avec de l'argent on peut tout,

— Le mai surtout ! dit le musicien avec un soupir. Mais l'héritage, l'héritage ?

— Ainsi, c'est Monck qui a détruit ma réputation et mon honneur par des calomnies payées à prix d'argent? s'écria Berthold.

— Et qui serait-ce donc? Homme simple que vous êtes, ne le savez-vous pas ? demanda la vieille femme avec suprise.

— Vous veniez ici pour parler de l'héritage de Berthold, interrompit encore une fois le musicien dont l'impatience croissait à chaque mot.

Marguerite s'installa plus commodément sur sa chaise et toussa plusieurs fois comme si elle se préparait à faire une importante révélation. Puis elle dit avec un fin sourire ;

— Nous allons parler de cela sérieusement. Les bons confiptes font les bons amis^ dit le proverbe. Que me donnerez-vous si je vous indique le moyen de recouvrer le million queMonck vous a dérobé ?

Le musicien regarda fixement Berthold ; une expression de mépris plissa les lèvres du jeune homme.

— Elle ne sait rien, murmura-t-il.

— Rien ! je ne sais rien? répéta Marguerite. Trois jours après la mort de votre oncle, Monck m'a confié un secret qu'il voudrait bien retenir aujourd'hui et qui le fait trembler, le scélérat, puisque, pendant plus de six mois, il m'a flattée, il a rampé à mes pieds comme un chien couchant, pour obtenir mon silence. Si ce secret est révélé à la justice, le testament devient nul devant la loi.

— 0 mon Dieu ! s'écria le musicien, en levant les mains au ciel. Puissiez-vous dire la vérité, ma brave femme ! Berthold, nous serions alors au-dessus de la calomnie: rien n'entraverait plus ta carrière; ton nom brillerait au ciel de l'art comme une radieuse étoile! Et ce secret, ma bonne femme, ce secret!...

— Que me donnerez-vous, si je vous le révèle? demanda Marguerite avec une impassible froideur.

— Que désirez-vous? que demandez-vous ? s'écria Conrad hors de lui.

— Il faut savoir, répondit Marguerite, que je devais être portée sur le testament de M. Robyn ; mais Monck l'a empêché. Si les choses avaient été comme elles devaient aller, j'aurais eu un gros legs. Restituez-moi ce legs.

f86 OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

— Combien encore une fois, combien 'iemandezvous?

— Mais quelques milliers de francs.

— Combien? Parlez.

— Je serai raisonnable. Est-ce trop que vingt mille francs C

— Non. Vous aurez vingt mille francs, vingt-cinq, trente mille!...

— Voilà qui s'appelle parler, s'écria Marguerite avec joie. Vous êtes de braves gens, vous, qui ne refuseriez pas à une pauvre servante le pain de ses vieux jours... Mais, puis-je compter sur votre parole?

— N'en doutez pas, brave femme, répondit Conrad; le service que vous rendrez à Berthold vaut bien cela. Vous aurez les trente mille francs. N'est-ce pas, Berthold, qu'elle les aura? Vous le voyez bien, ma bonne femme ? Maintenant, dites-nous le secret.

— Vous ne me trompez pas ?... Eh bien! je vais parler. La loi déclare nul tout testament qui ne porte pas de date. N'est ce pas ainsi ?

— Oui ; que voulez- vous dire?

— Le testament de M. Robyn n'est pas daté.

Le musicien s'élança vers la table, ouvrit le tiroir et y chercha un papier d'une main tremblante. Dès qu'il l'eut trouvé, il y jeta rapidement les yeux. Une gourde exclamation de désespoir lui échappa aussitôt, et il laissa tomber le papier sur la table en s'écriant .

— Amère déception !

— Va-t-en... va-t-en d'ici... sur-le-champ! cria Berthold à Marguerite. Je savais bien que Monck t'a-

LE DÉUON DE l'aRGEM. 287

vaii envoyée pour insulter à notre misère. Oh ! si tu n^étais pas une femme!

— Qu'avez-vous donc tous les deux ? dit Marguerite stupéfaite. Maintenant que vous savez le secret, allezf ous me mettre à la porte avec des injures? Vous ne mt connaissez pas ; les choses ne se passeront pas ainsi.

— Mais on vous a trompée, dit le musicien. Voici une copie littérale du testament. Il porte la

date du 20 avril. Je veux bien admettre que vouf n'êtes pas venue ici pour vous moquer de nous, mais vous voyez bien qu'il n'y arien à faire; allez-vous-en...

— Le 20 avril ? répéta Marguerite. En êtes-vous bien sûr?

— Voilà la copie ; si vous savez lire^ voyez !

— Cette mauvaise plaisanterie a-t-elle duré assez longtemps ? s'écria Berthold. Partirez-vous enfin?

— Un instant, dit la vieille femme en se grattant le front; un instant, laissez-moi réfléchir... Ah! Monck dissimule ! Il m'a trompée ; il m'a fait une histoire qu'il m'a donnée à garder comme un secret d'où dépendait la validité du testament, et cette histoire était fausse! Pourquoi tous ces mystères?... Mais si mon premier soupçon était fondé ! Oui, oui. Quel trait de

amière ! J'y suis!

— Qu'est-ce ? dit le musicien étonné de l'émotion qui /emparait de Marguerite.

— Ce que c'est? Le testament est faux : ce n'est pas M. Rôbyn qui l'a fait.

— Expliquez- vous; que voulez-vous dire ?

— Écoutez. Le vieux M, Robyn refusait de faire soi

testament. Nous craignions^ Monck et moi, qu'il ne lut surpris par une attaque d'apoplexie et qu'il ne mourût sans nous laisser le legs qu'il ne manquait jamais de nous promettre. Le matin du jour où il est mort, je le suppliai encore de songer à ses dernières volontés. Tout ce que je pus obtenir de lui, ce fut la promesse que, dans une quinzaine de /ours, si cela n'allait pas mieux, ii ferait venir un notaire, Il n'y avait pas de testament, j'en ai la conviction. Monck resta seul pendant une heure environ avec le vieillard. On sonna; je trouvai M. Robyn étendu mort dans son fauteuil, et vous en direz ce que vous voudrez, mais ma première pensée fut qu'il était mort sans testament; mais Monck me dit qu'il y en avait un. Comprenez-vous ce que cela veut dire?

— Pour l'amour de Dieu, continuez ! dit Conrad.

— Il faut savoir, reprit Marguerite^ que Monck contrefaisait si bien l'écriture de M. Kobyn, que notre maître lui-même pouvait à peine s'y reconnaître. Une heure ou deux auparavant, — que le bon Dieu me pardonne ! mais je ne voulais pas vous dépouiller, vous, l'héritier, — j'avais dit à Monck : Si la mort le surprend, faites vous-mênie le testament! Et soyez-en sur, Monck a suivi mon conseil, et il m'a fait accroire antre chose pour me faire oublier cela...

Pendant quelques instauts, Conrad regarda fixement dans la vague, comme quelqu'un qui reste plongé dans une profonde méditation; puis bientôt rejetant le manteau qui couvrait ses épaules, il courut au mur, en détacha une redingote avec une précipitation fébrile, saisit son chapeau et s'écria:

LE DÉMON DE L'aRGEM . 389

— Berthold, la lettre que Monck t'a écrite ! Vite, donne-moi cette lettre !

— Que vas-tu faire ? demanda le jeune homme- Où veux-tu aller?

— La lettre... la lettre! Ah! c'est ainsi que les ctioses se sont passées ! Berthold, si ce soupçon était fondé ! Tu recouvrerais ton patrimoine ; le misérable Monck serait puni de sa scélératesse...

— Reste ici, dit Berthold. Tu es malade, Conrad. Il sera temps demain de rechercher s'il y a du vrai dans les paroles de cette femme.

— Demain! s'écria le musicien. Non, non, dussé-je courir toute la nuit, dussé-je tomber épuisé sur le pavé de la rue, je veux tenter de sauver Laura. Demain, il sera trop tard, demain, elle épouse Monck.

— Tu veux sauver Laura? s'écria Berthold. Que distu? Je ne te comprends pas. Tu veux empêcher ce mariage ?

Mais Conrad, comme emporté par une force impétueuse, saisit Marguerite par la main, la força de se lever et l'entraîna en disant :

— Allons, il faut venir avec moi pour donner des éclaircissements ; venez, vous aurez les trente mille francs. Suivez-moi seulement, et tâchez de courir; nous n'avons pas un moment à perdre.

Du seuil, il cria encore à son ami :

— Berthold, si Dieu me vient en aide, tout te sera ndu : amour, renommée, argent, tout, tout !

Les pas du musicien retentirent dans l'escalier, s'éloignèrent rapidement et bientôt se perdirent tout à fait.

Berthold leva au ciel ses mains jointes et adressa une muette mais fervente prière à Celui qui tient en ses mains toutes nos destinées.

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