‹ Le démon de l'argentChapitre 2 sur 2 · XII · texte numérisé non relu

XII

— Allons, Thérèse, hâte-toi un peu, dit une vieille feiume à sa compagne plus jeune, en franchissant la porte de la ville pour entrer dans le faubourg. Hâtetoi un peu, sinon nous arriverons trop tard pour voir la mariée. Avec des jambes comme les tiennes^ tu n'es pas capable de suivre Beth la Noire? On voit bien que Tespèce humaine dégénère ; quand j'avais ton âge, j'aurais sauté par-dessus les bornes, plutôt que de faire un détour de trois pas.

— J'en ferais bien autant, mais je n'ose courir dans la rue comme une folle, répondit l'autre ; tout le monde nous regarde.

— De quoi t'inquiètes-tu? Viens toujours! Va ! ce n'est pas à de pauvres gens comme nous d'avoir tant de scrupules ni tant de souci du prochain. C'est bon pour les riches ; ceux-là s'interrogent de l'œil les uns les autres et cherchent toujours à savoir ce qu'on pense d'eux. Nous pouvons nous dispenser, nous, Thérèse^ de demander avisa personne; tout le monde voit bien que nous sommes des gens du peuple. Il n'y a rien à faire valoir en nous ; et qui ne s'attend pas au bien n'a pas à craindre le mal.

Thérèse suivit silencieusement sa compagne pendant quelques instants, mais quand elles eurent atteint le faubourg et pris un chemin latéral, elle dit ;

— Connaissez-vous la mariée, Beth? L'avez-vous déjà vue ?

— Oui, je Fai vue descendre de voiture deux ou trois fois devant le portail de la cathédrale; un soir même que je lui demandai Taumône, elle me donna un franc ; mais il y a bien cinq mois de cela.

— Et est-elle vraiment belle ?

— Belle comme une image I

— Le teint blanc?

— Comme un lis.

— Des yeux noirs?

— Comme Taile du corbeau.

— Une petite bouche ?

— Comme un bouton de rose.

— Une taille mince ?

— Comme les anges qui sont sur le grand autel.

— Il y a une chose que je ne puis comprendre, dit Thérèse. Les gens riches ont le plus souvent le Hsage beau, la peau blanche, les membres délicats; les pauvres gens, au contraire, sont presque toujours lourds et mal faits; la plupart ont le nez épaté, une grande bouche, de gros bras et des jambes cagneuses D'où cela peut-il /enir ? Tous les hommes pourtant, pauvres ou riches, sont du même sang.

— Thérèse, Thérèse, tu ne comprends donc pas î répondit Beth la Noire. Les pauvres gens doivent travailler, et c'est pour cela qu'ils ont un corps robuste et des os solides. Est-ce qu'une frêle demoiselle comme celle qui se marie aujourd'hui s'en tirerait s'il lui fallait, comme moi, s'atteler deux fois par semaine à

une charrette chargée de moules ? Elle mourrait à la peine... ou bien si elle pouvait y tenir pendant quelque te:nps, elle deviendrait forte aussi, et le soleil brûlerait ^, peau comme il a brûlé la mienne depuis soixante ans. Tu vois bien que cela n^est pas dans le sang. Fais trotter Tenfant d'un riche avec une brouette, dès ses jeunes années/ et tu le verras devenir aussi osseux et aussi rude que toi et moi.

— Et c'est le commis de défunt M. Robyn, reprit la plus jeune, qui a hérité du vieil avare et qui va épouser cette demoiselle belle comme un ange? Quî aurait dit cela, quand nous étions à veiller le corps du vieillard? Je n'y comprends rien. Un si vilain homme qui n'aime que l'argent et qui n'a ni cils ni sourcils! Si je n'avais pas de mari et qu'il vînt me demander d'être sa femme, je me mettrais à crier de peur. Passer toute sa vie avec cette affreuse figure sous les yeux ! Je crois que j'aimerais mieux mourir. Mais comment se fait-il qu'une aussi belle demoiselle puisse ressentir de l'amour pour ce monstre ?

— L'argent, Thérèse ; l'argent, mon enfant.

— L'argent! Mais enfin un homme a beau avoir de i'argent^ cela ne le change pas ; il reste toujours ce qu'il est.

— Oui, cela nous semble ainsi à nous autres; mais nous nous trompons. I'

— Je ne suis qu'une sotte, mais il me semble qu'un " mariage où il n'y a pas d'amour, ce doit être un enfer; ^et pourtant les riches paraissent vivre en meilleure entente que nous. Il y a bien des choses que nous

ne pouvons comprendre avec notre esprit borné.

— Mais, Thérèse, c'est bien simple. Pourquoi IV mcîir est-il nécessaire dans un ménage ? Pour se con soler l'un l'autre de ses cha2:rins, et porter ensemble le poids de la vie jusqu'au cimetière. Ceux qui n'ont jamais de chagrins et qui passent la vie en chantant et en dansant, n'ont pas besoin d'amour... Mais c'est tout de même une jolie chose, dans une grande maison, qu'un mariage !

— Je crois, Beth, que vous n'en savez pas grand'chose ; car, de votre grenier, vous ne pouvez guère voir ce qui se passe chez les gens riches.

— N'ai-je pas été femme de charge pendant vingt ans, et n'ai-je pas nettoyé et lavé dans des centaines de grandes maisons? Ce que je ne voyais pas, les domestiques me le racontaient.

— Comment donc se fait un mariage ?

— Je vais te dire cela. Chaque demoiselle sait d'avance quelle somme d'argent elle doit épouser ; mais le cœur est jeune et l'amour aveugle, dit le proverbe. Il arrive ordinairement que la demoiselle jette les yeux sur un beau et brave jeune homme, sans lui demander combien il a. Alors survient le père qui calcule pour elle et met le galant à la porte. Puis les parents, dans la crainte que leur fille ne s'entiche de nouveau de quelque pauvre diable, se mettent eux-mêmes a la recherche d'un mari. Un jour ou l'autre le père vient du-e à la jeune fille : J'ai trouvé pour toi tant de milliers de francs. ; il faut les épouser. Qu'elle connaisse^ ou non le prétendu, que celui-ci soit laid à faire tomber

les enfants en convulsions, qu'il soit bête et méchant, cela ne fait rien à TafTaire. La pauvre demoiselle pleure, soupire et gémit pendant quelque t.,nips; mais elle fmit cependant par épouser Targent.., et Thomme.

— Oh ! vous dites toujours du mal des gens riches, s'écria Thérèse en l'interrompant ; ce que vous racontez là peut se voir une fois ; il arrive même de temps en temps dans notre rue que des parents veulent marier leur fille contre son gré, parce qu'un peu d'argent leur éblouit les yeux ; mais cela ne peut pas être la règle chez les riches plus que chez nous.

— Oui, tu as peut-être un peu raison, Thérèse; mais cela ne s'est-il pas encore passé ainsi chez ce M. Kemenaer, dont la fille va épouser un homme laid comme le péché mortel, parce qu'il possède énormément d'argent? Elle a, dès son enfance, aimé ce jeune homme qui demeurait chez M. Robyn ; et pendant longtemps son père consentait à ce qu'elle fût sa femme. Il est vrai que chacun pensait que M. Berthold, — je crois que c'est son nom, — hériterait de la fortune de son oncle ; mais le testament a donné tout au commis. Alors le vent a tourné, et l'amour de la demoiselle aussi. Elle avait aimé Berthold \ elle a aimé le commis ; c'est-à-dire que là où allait l'argent, l'amour suivait... Marche donc un peu plus vite. Vois, que de monde il y a déjà dans l'allée et devant la maison de M. Kemenaer! Oui- oui, Thérèse, c'est ainsi que cela se passe dans les grandes maisons. On pourrait dire que c'est du mensonge, que c'est vendre son âme; mais mon enfant, qu'est-ce que

nous pouvons connaître à ces choses-là, bon Dieu!

— Betn, :.vant de blâmer et de censurer les gens, nous ilevrion? d'abord nous mettre en idée à leur place. Si vous étiez riche et que vous eussiez une fille, la laisseriez-vous se marier avec un pauvre garçon qui n'aurait pas un liard au monde ? Il faut de l'argent pour acheter du beurre ; avec l'argent on fait bien des choses dans un ménage; et croyez-vous qu'on s'aime beaucoup dans une maison où les souris crèvent de faim ?

— C'est vrai ; je ne veux pas dire qu'elle devait épouser ce Berthold ; mais ne pouvait-elle trouver quelque autre jeune homme qui eût de la fortune, au Heu d'aller choisir un magot qui n'a pas de cils aux yeux, et cela parce qu'il est riche d'un million, à ce qu'on dit? Mais nous voilà a^rrivées. Mainterant, tienstoi toujours derrière moi; il faudra un solide gaillard pour faire reculer Beth la Noire ! Tâchons de nous placer près de la porte; sans cela nous ne verrions pas la mariée !

— Oh ! Beth, les deux belles voitures ! s'écria Thérèse. Et ce domestique, là-haut, avec son habit vert et jaune; il ressemble à un perroquet sur son bâton !

j — Prends garde aux chevaux, Thérèse ; ils ne sont jpas aussi polis que leurs maîtres. Vois, comme ils frappent du pied avec mipatience et rejettent fièrement la tête en arrière. C'est que leur mangeoire est! toujours pleine d'avoine. Le cheval de notre voisin îo voiturier, lui, n'est jamais plus heureux que quand il peut rester en place. 11 en est des chevaux comme

des gens, mon enfant; les uns mangent beaucoup e( Iravaillent peu ; les autres se tuent comme des es claves et n'en font pas assez pour vivre Rapprochons-nous de ce groupe de jeunes filles ; nous entendrons ce qu'elles racontent.

Devant la demeure de M. Kemenaer stationnait une foule de curieux; c'étaient, pour la plupart, des femmes de la dernière classe du peuple qui s'étaient partagées en groupes et s'entretenaient à haute voix du mariage de Laura avec Monck le millionnaire e1 de la splendide toilette de la mariée.

L'une d'elles était en train de raconter avec enthousiasme comme quoi mademoiselle Kemenaer aurait une robe de satin plus étincelante que l'argent et des dentelles d'une blancheur de neige; comment ses oreilles, son sein et ses bras seraient ornés de diamants, d'or, de pierreries de toutes sortes, si bien que, des pieds à la tête, elle allait éblouir les yeux.

Les autres écoutaient la bouche béante et les yeux dilatés; tous les cœurs battaient de désir ou de jalousie.

Dès que la magnifique description de la toilette nuptiale fut terminée, le groupe entier répondit par des clameurs d'admiration ; Beth la Noire elle-même joignit les mains, comme si elle ne pouvait croire à l'existence de tant de belles choses. Tout le monde se mit à parler du bonheur drs gens ricl.es, et sur* tout du bonheur de Mlle Laura, qui, déjà riche pari elle-même, allait encore épouser un million ! Com \ bien elle devait être joyeuse et fière ! Elle se promè« nerait toute sa vie en voiture, habiterait un beau

château, verrait autour d'elle vingt domestiques empressés d'obéir au moindre signe de son petit doigt ; elle serait aussi riche que la mer est profonde^ parée comme une reine, admirée et enviée de tous. Pouï ces femmes et ces jeunes filles simples et naïves, il n'y avait pas de plus grand bonheur en ce monde, et si on leur eût dit que Laura Kemenaer, sous Téclat des diamants, sentait son cœur se serrer d'effioi et de douleur, elles n'en auraient rien cru ou l'auraient accusée d'ingratitude envers la Providence.

Et pourtant, tandis qu'elles enviaient son bonheur, la pauvre Laura subissait un si affreux martyre, qu'elle demandait à Dieu, comme une grâce, de la faire mourir.

Dans l'une des chambres de l'étage supérieur de la maison, quelques femmes — couturières, modistes et filles de service, — étaient occupéesàhabillerlamariée. Ordinairement ces préparatifs se font au milieu de la joie; on bavarde, on jase; aussitôt qu'une partie du costume est convenablement ajustée, c'est à qui s'empressera d'adresser un compliment à la mariée et d'exprimer son admiration de la façon la plus bruyante.

Dans cette chambre, au contraire, régnait le plus triste silence, et sur la physionomie des femfnes qui entouraient Laura, une expression de condoléance et de pitié avait pris la place de l'élogieux sourire. Si elles se parlaient entre elles, ce n'était que du regard, ou pour laisser échapper une sorte de gémissement étouffé que leur arrachait la vue de la pauvre fiancée.

Laura se tenait au milieu d'elles, la tête penchée, les yeux à demi clos. Elle laissait faire et se prétait

machinalement aux soins qu'exigeait sa parure ; on eût dit qu'elle avait perdu la conscience d'elle-même. Elle était pâle comme une morte ; sur ses joues se .dessinaient d'une façon presque imperceptible deux lignes bleuâtres, tracées probablement par les larmes que ses yeux avaient versées toute la nuit. Elle chancelait sur ses jambes, et chaque fois qu'une des femmes la touchait elle frissonnait de tout son corps. Si parfois on lui adressait une question, elle ne répondait que par un signe de tête ou par un regard si triste et si désespéré, que chacun se sentait rempU de compassion.

Cette toilette de mariée, faite au rhilieu d'un morne silence, ressemblait à celle d'une condamnée que l'on parerait avant de la mener au supplice. Et qu'était-ce en réalité?

Cependant quand Laura se trouva, au milieu de la chambre, complètement habillée et couverte de tous ses joyaux, les femmes ne purent tout à fait contenir leur admiration.

— Que c'est beau! que c'est magnifique! que c'est fiche ! murmuraient-elles d'une voix contenue.

Et vraiment la fiancée était belle. Une robe de satin blanc moiré qui semblait tissée de fils d'argent, serrait sa taille pour tomber jusqu'à terre en gracieuses ondulations. Une couronne de fleurs d'oranger était artistement posée sur les boucles de ses cheveux aussi noirs que le jais. Du sommet de sa tête descendait un voile de dentelles qui l'enveloppait tout entière comme une vapeur transparente. Le feu vert

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des émeraudes scintillait à ses oreilles; le rouge éclat des rubis brillait à ses poignets ; niais c'éiait sur sa poitrine que le génie de l'artiste semblait avoir concentré en un ardent foyer tous les rayons et toutes les flammes des plus éblouissantes pierreries; c'était un bouquet de roses tout en diamants, si gros, si touffu, et de pierres d'une eau si pure, qu'au moindre mouvement des milliers d'étincelles en jaillissaient.

Pendant quelques instants, ouvrières et servantes restèrent à contempler la mariée et sa splendide toilette, tandis que Tune d'elles rectifiait encore çà et là un pli ou une ondulation de sa robe.

— Je vous fais mon compliment. Mademoiselle, dit enfin cette dernière d'un ton qui annonçait la compassion plus que l'envie ; c'est fini.

Laura fit quelques pas, cherchant de la main un siège ; mais la couturière poussa un cri d'effroi, et, arrêtant la jeune fille par le bras :

— Mademoiselle, vous ne pouvez vous asseoir, vous gâteriez votre magnifique robe.

Un sourire se dessina sur la physionomie de Laura, mais un sourire si plein d'ironie et de tristesse, que cette femme stupéfaite fit un pas en arrière.

La jeune fille se laissa tomber sur le siège sans pren« dre la moindre précaution, et parut même froisseravec intention sa splendide toilette nuptiale. Du reste, elle ne proféra pas un mot, et ses yeux restèrent obstinément fixés sur la parquet.

M. Kemenaer entra. Après s'être assuré que rien ne manquait à la toilette de sa fille, il remercia les

«0 0 OSCVUBS DE HENRI CONSCIEIS'CE.

femmes de leurs bons services et referma la porte derrière elles.

Laura, toute tremblante, les suivit du regard, et, dès qu'elles eurent disparu, un cri de soulagement s'échappa du sein de la jeune fille. Un torrent de larmes inonda ses joues, et elle s'écria avec un sourire où une sorte de joie mélancolique rayonnait au milieu des pleurs :

— Oh ! quel bonheur de pouvoir du moins pleurer encore, avant que ma bouche prononce un faux serment!

Son père lui prit la main et dit :

Laura, mon enfant, ayons du courage un instant encore. Notre destinée va bientôt s'accomplir.

La jeune fille se leva vivement, jeta ses bras au cou de M. Kemenaer, et, l'étreignant avec désespoir, elle

s'écria :

— Mon père, mon père, si Dieu voulait nous laisser mourir tous les deux... comme cela... dans les bras l'un de l'autre ! S'il lui plaisait, par un miracle, que la mort nous frappât et se mît entre Monck et nous; ah ! comme nos âmes monteraient vers le Seigneur en louant sa miséricorde, n'est-ce pas? — Tais-toi, Laura, ne parle pas ainsi ! dit le père suppliant. Pour l'amour de moi, contiens tes larmes. On t'attend en bas : chacun désire te voir. Il faut me suivre...

— Est-il déjà là ? s'écria la jeune fille avec terreur.

— Non, pas encore ; mais il y a un des témoins et cinq ou six de nos amis. On va savoir que ta toilette est terminée. Ne sois pas impolie ; aussi bien cela nftl servirait à rien.

— Cela ne servirait à rien ! répéta la jeune fille. Ainsi, rien au monde ne peut me sauver ! Dieu m'a tout à fait abandonnée ! Plus d'espoir : il faut que mon âme appartienne à ce cruel démon, et pour toujours ! pour toujours ! Oh ! je ne puis encore le croire ! c'est trop affreux ! Dans quelques heures, je lui appartiendrai, je serai sa propriété comme une esclave à qui il n'est plus permis d'avoir une volonté; Il viendra m'arracher de vos bras, il m'emmènera chez lui... Et alors... alors...

Cette pensée parut lui causer une sorte d'égarement; elle étendit ses mains tremblantes, et recula vers le mur comme pour échapper aune épouvantable apparition.

Son père, désolé, secoua la tête, et fit sur lui-même un si violent effort pour contenir ses larmes, que ses joues et ses lèvres se crispèrent convulsivement. Il reprit la main de sa tîlle, et d'une voix désespérée :

— Laura, ma bien-aimée Laura, dit-il, n'ajoute pas à ma douleur. Tu me promettais hier encore d'être forte et courageuse, de chercher une consolation à ton malheur dans la pensée que tu sauvais ton pauvre père de l'infamie... Tu oublies ta promesse, ou ton affection pour moi est moins forte que ta douleur. Songe aussi à la colère de Monck ; il a déjà parlé une fois de renoncer à son mariage avec toi pour exercer sa vengeance sur ton malheureux père. Si tu vas l'insulte! aux yeux de tous en laissant voir l'effroi qu'?l t'inspire, et si son orgueil, au moment qu'il a marqué pour son triomphe, reçoit de trop sanglantes blessures, songe à ce qu'il fera ! Il refusera ta main... Mais alors ton père

sera traîné devant la justice et couvert d'un éternel j opprobre. |

Le bruit d'une voiture interrompit M. Kemenaer, et j le hennissement des chevaux se ?A entendre au dehors.

A ce bruit, une même pensée fit tressaillir le père et la fille.

— Laura^ Laura ! c'est lui cette fois ! il est là ! tu me vois à tes pieds. Ah ! aie pitié de ton père ! Viens, descendons : essuie les larmes dont tes yeux sont pleins; cache, comme moi, à tout le monde les tourments qui déchirent ton cœur; efforce -toi de sourire.

Et le malheureux père essaya lui-même un rire convulsif.

— Oh! pardonne-moi Laura, reprit-il avec désespoir, la nécessité m'y contraint !

11 se releva, lui saisit la main, la força de quitter sa chaise et voulut l'entraîner vers la porte; mais la jeune fille résista à ses efforts avec autant de force que si ses pieds eussent été attachés au parquet.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Kemenaer; elle veut me condamner à une éternelle infamie !

Cette déchirante exclamation changea tout à coup les dispositions de Laura. Comme si elle se fût aimée d'une résolution soudaine, elle releva la tête, s'élança vers la porte, et la physionomie égarée, elle s'écria :

— Venez, mon père, venez ! C'en est fait : je m'abandonne à la destinée. Venez, vous serez content de moi... ^

Eiy suivie de Eemenaer, elle descendit au rez-dechaussée r;vec une précipitation singuliè:'e. Cependant,

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lorsqu'elle entendit, parmi d'autres voix, la voix de Monck retentir derrière la double porte du salon, le courage parut encore lui manquer.

Ce fut d'un pas lent .et la tête basse qu'elle parut devant ceux qui l'attendaient ; son père lui donnait la main.

Son entrée fut suivie d'un cri général d'admiration. Qu'elle est belle! quelle magnificence! s'écrièrent tous ceux qui étaient là, et ce furent les seules paroles qui arrivèrent aux oreilles de Laura, dans le premier moment. Ses yeux, rougis par les larmes, ses joues pâles n'étonnèrent pas; il semblait naturel qu'une fiancée pleurât sa condition de jeune fille et éprouvât r.n sentiment de tristesse au moment de quitter la maison de son père pour embrasser une vie nouvelle, dont l'imagination s'effraie toujours.

Monck n'était pas de cet avis. Il lança un regard oblique sur Laura, et frémit de dépit et de colère, en lisant sur ses traits que son aversion pour lui était toujours la même.

Pourtant il s'efforça de grimacer un sourire aimable, alla vers la jeune fille et lui prit la main.

— Allons, allons, ma chère amie, ayez du courage, dit-il. Les jeunes filles pleurent toujours, quand elles vont se ma^'ier. C'est un jour de bonheur, pourtant. Relevez donc la tête et permettez à nos amis d'admirer VAS traits cliarmants. Vous êtes bien pâle, Laura ! Ces messieurs vont croire que vous avez du chagrin. Cela n'est pas, sans doute. Vous avez pleuré^ mais c'est d'émotion, n'est-ce pas?

Laur^î* plus morte que vive, resta muette. Elle tremblait tellement, qu'on entendait bruire les plis de sa robe de satin.

Le visage souriant, Monck approcha ses lèvres de Toreille de la jeune fille et murmura d'un ton menaçant:

— Vous voulez ressembler à un agneau que je conduirais à Tabattoir. Je ne Tentends pas ainsi; soyez aimable pour moi, sinon j'écrase votre père sous ma vengeance.

Kemenaer avait lu dans les yeux de Monck ce qui se passait dans son âme. Saisi d'anxiété, il prit l'autre main de sa fille.

— Laura, Laura, murmura- t-il, souviens-toi de ton père et de ta promesse i

— Mademoiselle ne refusera pas un bienveillant regard à son fiancé, n'est-il pas vrai? demanda Monck.

La jeune fille poussa un soupir si navrant qu'on eût dit que son cœur se brisait dans sa poitrine. Elle sourit pourtant et tâcha de donner à sa physionomie une expression d'affabilité; mais au fond de son regard, qu'elle s'efforçait d'adoucir, il y avait un inexprimable mélange d'angoisse et de haine.

— Je n'ai pas de chagrin, dit-elle tout haut, je n'ai pas peur non plus ; mais, pour l'amour de Dieu, partons. Cher Monck... oui, cher Slonck, répéta-t-elle avec un accent tout particulier, ne m'en veuillez pas; pardonnez-moi mon trouble; je ne sais ce que je fais... Voyons... à l'Hôtel de ville!... à l'église!... Oh! hâtez-vous; sinon je deviens folle!

— Je satisferais avec joie cette impatience qui me

flatte, répondit Monck, mais nous ne pouvons partir encore, ma chère amie. Notre second témoin n'est pas arrivé; nous ne pouvons nous passer de lui. En attendant, faites bonne contenance, soyez courageuse et laissez nos amis voir de près votre splendide toilette. Votre père me fait signe ; j'ai deux mots à lui dire.

Et se tournant vers la société, Monck ajouta de ce ton de politesse hautaine propre à ceux qui tirent toute leur importance du sentiment qu'ils ont de leur richesse:

— Messieurs, soyez assez bons et assez indulgents pour ne pas m'en vouloir; je suis obligé de vous quitter un petit instant. J'ai un mot à dire à mon neaupère. Je vous recommande la mariée : elle est fort émue. Mais tout à l'heure, au retour de la cérémonie, à table, vous serez tous charmés de sa bonne humeur et de son affabilité.

Il suivit Kemenaer dans son cabinet.

— Eh bien ! dit le père de Laura, avant de partir, n'avez-vous pas quelque chose à me remettre ?

Monck le regarda sans dire un mot.

— N'avez-vous pas apporté le papier que vous devez me rendre? demanda Kemenaer effrayé... Répondez donc. Quelle est votre intention?

— Je réfléchis, dit Monck; je me demande si je ne ferais pas mieux de rompre toute relation avec vous et s'il ne serait pas plus avantageux pour moi d'aller trouver le procureur du roi que de me rendre à l'Hôtel de ville.

— Il est impossible que vous ayez une pareille idée! d't Kemenaer d'une voix altérée. Après que, pour vous

plaire^ j'ai torturé ma fille pendant six mois^ vous iriez me perdre ? Pourquoi ? N'ai-je donc pas été assez cruel?

— Ce sont là des mots et rien de plus^ dit Monck avec une amère ironie. Votre fille est une ingrate; elle m'humilie en présence de vos amis. Tout à l'heure j'ai eu peine à ne pas éclater; la fortune m'a rendu orgueilleux et fier. Kemenaer! Et je ne puis voir sans un profond ressentiment, sans colère, que Laura seule refuse inflexiblement de se soumettre à mon désir, quand tout le monde plie sous ma volonté !

— Mais que puis-je faire à cela? Ce n'est pas ma faute. Tout est prêt maintenant. Laura souffre et le laisse voir, cela est vrai; mais il faut faire la part de l'émotion inséparable d'un pareil moment. Elle s'effraye de l'avenir; mais, quand vous serez mariés, quand elle vous connaîtra mieux, elle se consolera et acceptera son sort. Car vous la traiterez avec bonté, n'est-ce pas? Elle vous en sera reconnaissante; elle vous respectera, vous estimera d'abord; elle vous aimera peut-être. Voyons, donnez-moi ce papier; pour l'amour de Dieu, donnez-le moi î

Monck parut se complaire à voir les angoisses du père de Laura; il le contempla un instant dans l'attitude suppliante qu'il avait prise, les mains jointes, sans lui répondre autrement que par un léger signe de tête.

— Si vous ne voulez plus Laura pour femme, poursuivit Kemenaer, prenez la moitié de ma fortune pour] prix de ce fatal écrit. Oh ! laites cela, Monck, mon| cher Monck, et je vous bénirai comme mon libérateur, comme le bienfaiteur de ma fille.

LE DÉMON DE l'ARCT-M.

— Deux cent mille francs? murmura Monck. C'est ce que vous me donnez avec la main de Laura.

— Oh! laissez-moi mon honneur et mon enfant, et prenez tout... tout ce que je possède... Je vous remercierai à genoux.

Monck tira d'un portefeuille un papier plié et le tendit à Kemcnaer.

— Tenez^ reprenez votre signature, dit-il, c'est Laura qu'il me faut... autrement vous pourriez en* core vous aviser de la donner à ce poëte ivrogne...

Kemenaer saisît le papier d'une main tremblante, l'ouvrit et poussa un cri de triomphe. Puis, arrachant la fatale signataire et la broyant sous ses dents, il jata le reste de la feuille dans le foyer qui brûlait derrière lui, et le suivit d'un regard silencieux jusqu'à ce que cette pièce si redoutée fût complètement réduite en cendres.

Lorsqu'il se retourna, il avait la tête haute et le regard qu'il lança sur Monck était presque aîtier et menaçant. Le fiancé de Laura ne put se défendre d'an mouvement de surprise et d'elfroi, mais il dissimula cette soudaine émotion sous le masque de dédain qui lui était devenu habituel.

— Que signifie ce regard de défi? demanda-t-il.

— Il signifie que je réfléchirai à mon tour... je verrai si je ne dois pas rompre ce mariage, répondit Kemenaer. En tout cas. Monsieur, et quoi qu'il arrive, je ne supporterai plus aucun manque d'égards de votre part; et vous respecterez la tristesse de ma fille, sinon...

Monck frissonna et devint pâle.

— Sinon, vous me mettez à la porte? dit-il. Homme

naïf que vous êtes^ vous imaginez-vous donc que je n'aie pas prévu ce qui arrive ? Vous ne connaissez pas Monck. Si je n'avais pas trouvé, dans les papiers laissés par Robyn, d'autres pièces qui vous compromettent out autant que celle que vous venez de détruire et ^âce auxquelles je suis sûr de vous tenir en mon pouvoir jusqu'après la conclusion du mariage, soyez persuadé que je ne vous aurais pas encore rendu cet éciit, dont la destruction vous rend si fier.

— Vous avez encore d'autres preuves ! balbutia Kemenaer d'un ton beaucoup plus bas. Vous me trcfliipez : il n'y avait pas d'autre signature.

— Il y en a deux autres, dit Monck, déjà sûr de sa victoire. Allons, allons, ami Kemenaer, je vous les rendrai au retour de l'église.

Kemenaer savait et était bien convaincu que Monck le trompait; cependant, il redoutait tellement la profonde astuce de son ennemi, qu'il le suivit sans ajouter une parole. Tous deux rentrèrent dans le salon où Laura se tenait affaissée plutôt qu'assise sur une chaise et les yeux baissés, tandis que tout le monde la contemplait en silence.

— M. Van Dol, notre second témoin, n'est pas encore ici ! s'écria Monck d'une voix où se trahissaient l'inquiétude et l'impatience. Je vais voir jusque dans Tavenue, et s'il n'arrive pas, nous partirons sans lui, dussions-nous prendre un second témoin à l'Hôtel de ville. En attendant, Laura, tenez-vous prête, je reviens vous prendre sur-le-champ.

11 quitta le salon, sortit de la maison, et^ traversant

Li: DÉMON DE L'ARGENT. 80»

la pelouse, s'avança jusqu'à la porte de l'avenue. Les femmes et les jeunes filles qui attendaient depuis si longtemps la sortie de la mariée, se rangèrent de côté, et des murmures des chuchottements singuliers se firent entendre à la vue de Monck. Quand celui-ci eut refermé la porte, Beth la Noire s'écria :

— Eh bien ! ne vous avais-je pas bien dit qu'il n'a pas de sourcils et pas un poil aux yeux ?

— Seigneur Dieu, qu'il est laid ! ajouta une jeune femme ; il y a de quoi en avoir peur.

— Quelle face de hibou! murmura une autre. Je n'en voudrais pas, malgré tout son argent.

— Oui, vous dites cela, remarqua une troisième; mais vous passeriez par-dessus bien des choses pour îoulev en voiture toute votre vie !

— Avez-vous vu, demanda une vieille femme, comme ses yeux de chat sont brillants? C'est un gaillard que je ne voudrais pas rencontrer seule au fond d'un bois. Il peut avoir tout l'argent du monde, mais il y a une mauvaise âme sous cette chemise brodée, c'est moi qui vous le dis.

Beth la Noire murmura à l'oreille de sa compagne :

— Attention ! la mariée va venir, Thérèse ; regarde là-bas, dans l'avenue, ces quatre messieurs qui accourent ! On n'attendait plus qu'eux et c'est pour voir s'ils arrivent que le marié est venu par ici tout à l'heure.

— La voilà! la voilà! s'écrièrent toutes les femmes en se précipitant vivement du côté de la porte.

Beth la Noire, qui s'était laissée surprendre, étendit ses deux bras musculeux dans le groupe compacte

placé devant elle^ et se fit d'un seul effort une large ouverture qui lui permit de voir dans la coîir.

— Oh! quVile est belle! oh ! qu'elle est belle! s'écrièrent à la fois toutes ces curieuses, Yoyez donc, voyez donc! que de diamants! C'est comme une sainte Vierge sur son autel. Ça éblouit les yeux. Elle en a sur elle, des mille et des cents! On dirait que sa poitrine est en feu. Mon Dieu, mon Dieu, que c'est beau! Faites place, faites place, la voici!

Mais au même moment quatre personnages arrivant du dehors se f-ayaient un passage à travers les groupes. C'étaient des hommes d'un aspect étrange; leurs manières rudes et hautaines étaient celles de gens habitués à se faire obéir. Ils ne tinrent aucun compte des plaintes ou des récriminations provoquées par leur irruption à travers la foule, et franchirent la porte ouverte au moment même où la mariée s'y présentait avec son cortège.

L'un des quatre hommes alla droit à Monck et lui dit quelques mots à l'oreille. Celui-ci devint plus pâle qu'un mort et se cramponna au bras de l'homme qui sans doute lui avait apporté une terrible nouvelle ; mais le nouveau venu lui fit faire deux ou trois pas à l'écart et continua de lui parler bas.

Kemenaer avait peine à se défendre d'une sorte de saisissement et tremblait; Laura levait les yeux au ciel comme si elle eût cru voir dans cet incident un secours inespéré de Dieu. Tous les spectateurs, aussi bien les femmes groupées devant la porte que les personnes qui accompagnaient Monck, s'interrogeaient du regard.

Monck se retourna^ il était d'une pâleur mortelle. Il dit à Laura et à son père, avec une émotion que^ malgré tous ses efforts^ il ne pouvait maîtriser cette fois :

— Il m'arrive une chose étrange et que je ne puis comprendre. Nous sommes attendus, Monsieur et moi, pour une affaire qui no souffre pas de retard. Je le suis, mais no vous inquiétez pas : ce n'est rien. On m'a calomnié; je me justifierai d'un mot. Attendez encore un peu, un quart d'heure au plus; je reviens à Tinstant. . .

En disant ces derniers mots, il suivit Tinconnu; celui-ci le fit monter dans une des voitures, et y entra lui-même avec deux de ses compagnons, après quoi il donna un ordre au cocher... Le fouet siffla sur le flanc des chevaux; la voiture vola comme une flèche à travers l'avenue, et elle avait disparu avant qu'aucun des spectateurs fût revenu de sa stupéfaction.

— Eh ! Soigneur Dieu, le démon de l'argent va en prison ! s'écria Beth la Noire. Il avait vraiment une tête faite pour figurer au haut d'une potence. On a bien raison de dire que pile et face se touchent.

Ne te réjouis pas encore ! Contiens-toi, dit Kemenaer d'une voix rapide et fiévreuse à Laura, dont le visage s'illuminait à son insu d'un rayon d'espérance. C'étaient des gens de justice. Qu'est-ce que cela peut signifier? Rentre, Laura ; sois tranquille et ne te tourmente pas ! Je veux savoir ce qui se passe ; je vais le suivre, prendre des renseignements, revenir aussitôt. Rentre, mon enfaut, rentre !

Puis il courut à l'une des voitures, l'ouvrit et cria au cocher :

— A fond de train, au palais de justice '

Berthold, les bras croisés sur la poitrine, debou devant la fenêtre de sa mansarde, semblait absorbé )ar quelque pensée, et contempler machinalement, à travers les vitres verdâtres, les toits qui s'échelonnaient jusqu'aux limites de Thorizon. Depuis longtemps, immobile comme une statue, il avait Tœil fixé sur le clocher d'une église, dont le cadran doré brillait aux premiers feux du matin.

L'infortuné jeune homme, le cœur palpitant, suivait les aiguilles de Thorloge dans leur lente révolution. Chaque fois que la cloche annonçait qu'une partie de l'heure s'était écoulée, ses sons vibrants avaient dans son cœur un si pénible retentissement, que chaque coup lui arrachait un soupir étouffé de douleur et de désespoir.

A mesure que le temps marchait, son regard annonçait une inquiétude toujours croissante, et son visage devenait de plus en plus pâle. Enfin, lorsque la cloche eut sonné dix coups, son émotion fut si forte qu'il chancela sur ses jambes.

Il s'éloigna de la fenêtre, porta la main à son front et s'écria d'un ton de profond abattement :

— Dix heures ! Conrad n'est pas de retour. Plu.s d'espoir !

Puis son regard, d'abord fixé sur le carreau de la mansarde sous le poids d'une sombre rêverie, se releva peu à peu, et parut errer autour de lui comme

s'il eût suivi dans le vide quelque apparition soudaine. En même temps, il murmurait d'une voix tremblante :

— La voilà ! La couronne nuptiale orne sa tête. Monck lui donne le bras... Le misérable triomphe ; il sourit... Elle monte en voiture; les chevaux fendent rair, ils volent... des flots d'encens remplissent Téglise; rhymne sacrée s'élève jusqu'aux voûtes... De l'encens et des chants !... Il y a bien aussi des chants et de l'encens autour d'un cadavre; pourquoi n'y en aurait-il pas au sacrifice d'une pauvre jeune fille?... Voyez, voyez ! elle s'agenouille au pied de l'autel... Monck passe à son doigt l'anneau nuptial... Le prêtre demande si elle aimera Monck, et elle répond : Oui I... Malheur ! malheur ! c'en est fait !

En poussant cette dernière exclamation, il se laissa tomber sur une chaise, et, plongé dans un profond desespoir, ses regards retombèrent sur le sol ; puis sa fébrile agitation se calma par degrés, et ses idées paruient prendre un autre cours. Ce fut d'une voix plus assurée qu'il continua :

— L'amour de la gloire, la soif de l'immortalité, le désir d'une vie morale plus étendue, enfin l'aspiration ardente de notre âme vers un destin plus élevé, tout cela serait-il aux yeux de Dieu une criminelle ambition? Le sort qui pèse sur moi serait-il la punition de l'orgueil ? J'étais jeune, doué d'intelligence, de sensibilité, initié aux trésors de la science ; tout me souriait : mon avenir ressemblait à un ciel semé de radieuses étoiles. J'aimais une jeune fille, belle et pure comme un ange, et son amour, répondant au mien,

me promettait le suprême bonheur ; je devais être riche et voir réclat de l'or rayonner autour de moi... Mais^ hélas ! Tâme que Dieu m'a donnée désirait plus encore ; il lui fallait s'élever plus haut ! Je voulais à toutes les joies d'ici-bas joindre celles de la seconde viC;, de la vie immatérielle de l'intelligence et de l'imagination ; me rapprocher davantage de Dieu, dérober au ciel une étincelle de la puissance créatrice... Et alors me voir admiré, vénéré par la foule comme un être d'élite... inscrire un nom éclatant sur le livre des âges, et, même sur la terre, être immortel ! Téméraire, tu t'es élevé sur les ailes de l'orgueil, et tu as regardé avec dédain le monde matériel, comme un séjour indigne de ta nature supérieure ; mais la foudre t'a frappé. Et l'aigle gît maintenant, l'aile brisée, précipité cTans la fange d'où il ne se relèvera jamais. Si pourtant j'avais pu consentir à me courber devant cette idole toute-puissante qu'on nomme l'argent ; si j'avais seulement ressenti moins d'éloignement pour les réalités terrestres, ma vie se serait écoulée douce et tranquille, comme un fleuve de bien-être, de jouissances et de luxe ! Et maintenant, que suis-je devenu ? Un être misérable et sans énergie, qui s'en va courbé sous l'opprobre ; un paria découragé qui n'a plus même la force de gagner son pain, qui accepte tout d'un pauvre ami, tout, jusqu'au sacrifice de sa santé, et qui est devenu trop lâche t)0\iv se relever û une pareille abjection i et ce n'est pas assez de la vérité, si humiliante qu'elle soit, la calomnie vomit encore sur moi sa bave envenimée ; je suis un misérable ivrogne j

je tue par le genièvre tout ce qu'il y a de divin en moi ! Si je maigris et dépéris de jour en jour, c'est parce que )e sacrifie ma santé aux plaisirs honteux de l'orgie !... Oh ! mon Dieu !... et dans quelques heures j'irai trouver le inonstre qui a semé sous mes pas toutes ces misères, toutes ces horreurs, toutes ces hontes, — l'hypocrite qui a trompé et égaré mon oncle, — l'infernal démon qui va tuer l'innocente Laura sous le souffle de son infâme amour... Je ramperai devant lui comme un de ces vermisseaux qu'on écrase du pied, je lui tendrai la main, je le prierai, je mendierai une aumône de celui qui m'a volé, déshonoré, réduit au plus affreux désespoir... Ah !....

Comme si cette dernière idée l'eût frappé d'épouvante, il fixa dans le vague un œil éperdu, se prit à trembler de tous ses membres, et murmura des paroles inintelligibles.

Tout à coup un triste sourire parut errer sur son visage; ses bras inertes s'affaissèrent le long de son corps, sa tête se pencha sur son épaule et des larmes silencieuses tombèrent de ses yeux.

Muet et immobile, il demeura abîmé dans sa douleur, jusqu'à ce qu'un bruit venu de l'escalier le rappelât à lui-même.

Une joie soudaine illumina son visage ; il s'élança vers la porte et s'écria tout tremblant d'émotion :

— Ah ! voilà Conrad : de bonnes nouvelles peutêtre ! La délivrance de Laura, la punition de Monck , le bonheur de l'amour, la gloire... Non ! malheur à moi! je suis un insensé !...

Un cri déchirant s'échappa de son sein quand son ami entra dans la chambre, et qu'il put lire sur la physionomie triste et abattue de Conrad que tout espoir était perdu. Il courut cependant au-devant de lui, saisit sa main et lui dit :

— Eh bien ! Conrad, que sais-tu ? L'accusation de Marguerite était fausse, n'est-ce pas ? C'était une infernale machination de Monck pour me faire succomber aux cruelles péripéties de l'espérance, du doute et de la plus horrible déception ?

— Hélas ! dit le musicien en soupirant, quoi qu'il en soit, la destinée de Laura s'accomplira aujourd'hui. Je suis épuisé, à bout de forces; tout mon courage m'a abandonné. Comme le cœur souffre, quand le dernier espoir de salut et de délivrance lui est arraché pour jamais !

— Tu es malade, Conrad, dit le jeune homme d'une voix pleine de sympathie et de tendre sollicitude. Oh! comment pourrai-je jamais reconnaître ton dévouement ! Assieds-toi, ne parle pas, reste en repos ; ta fièvre va revenir.

Le musicien se laissa tomber sur une chaise et dit avec un douloureux sourire :

— Ce n'est pas aujourd'hui mon jour de fièvre ; c'est demain. Laisse-moi me reposer un instant et reprendre un peu haleine.

Le jeune homme s'assit silencieusement et s'empara d'une de ses mains qu'il pressa tendrement comme pour ranimer son courage et le consoler par cette étreinte où s'exprimaient à la fois l'amitié et la reconnaissance.

Après quelques instants^ le musicien reprit :

— Bcrthold, je suis allé me placer dans Tavenue qui précède la maison de Kemenaer. Les voitures de la noce ont passé devant moi; j'ai vu Monck descendre à la porte et^ le sourire du triomphe sur les lèvres, s'élancer dans la maison pour^ aller chercher sa victime...

— Et tu les as vus partir pour l'Hôtel de ville, pour l'église ? demanda aussitôt Berthold, dominé par une émotion qu'il s'efforçait en vain de contenir.

— Non, poursuivit Conrad; je demeurai un instant anéanti par la désolante certitude que rien ne pouvait plus arracher l'innocent agneau aux serres du vautour ; mais de mon désespoir même jaillit une étincelle d'espérance. Il pouvait être temps encore ; sur les degrés mêmes de l'Hôtel de ville la loi pouvait placer son glaive entre le bourreau et sa victime. Je courus comme un fou au Palais de justice pour voir le juge qui, hier soir, avait reçu la déposition de Marguerite et la mienne. Impossible de le trouver nulle part. Je courus à sa demeure : il n'était pas chez lui. Alors je revins au tribunal ; j'interrogeai greffiers et commis ; on me regarda en riant, comme si l'on me prenait pour un fou. Personne ne put me rien dire qui calmât mon anxiété, qui m'indiquât ce que j'avais à faire ou qui me donnât quelque espoir.... Accablé de fatigue et convaincu qu'il n'y avait plus rien à faire, j'ai dû renoncer' à toute nouvelle tentative. . . . Nous sommes bien malheureux, mon ami, mais s'il nous reste encore des larmes, ah! qu'elles coulent sur le sort de l'infortunée Laura ; elle est bien plus malheureuse que nous.

Berthold se couvrit les yeux des deux mains et resta muet.

— Comme j'étais content ! Combien cette trompeuse espérance me rendait heureux ! dit le musicien après un instant de silence. Lorsque je fis connaître au juge les graves présomptions qui s'élèvent contre Monck, et surtout quand il eut entendu les révélations de Marguerite, sa physionomie me parut exprimer une conviction pour ainsi dire sans réserve ; il dit qu'il allait sur-le-champ commencer une enquête et qu'il la poursuivrait sans relâche , dût-il même y sacrifier le repos de sa nuit. Je lui avais fait comprendre que la vie d'une pauvre jeune fille en dépendait, et que ses efforts pour arriver à la découverte de la vérité pouvaient, en «unissant un coupable, prévenir encore un irréparable malheur. Le juge n'a pu empêcher le fatal mariage ! Ce que Marguerite nous a dit était

donc faux Berthold, mon ami, je pleure sur ton

infortune; mais, je t'en conjure, sois courageux; le temps guérira ces cruelles blessures....

Le jeune homme secoua la tête, se leva, fit quelques pas, puis d'une voix à laquelle il cherchait à donner l'accent de la fermeté et de la résignation, il répondit :

— Eh bien ! Conrad, efforçons-nous d'étouff'er le chagrin dans notre cœur. Les faits sont accomplis ; des plaintes ne nous seraient d'aucun secours. Acceptons du moins notre sort avec la résignation que doit inspirer le sentiment de l'impuissance. Demain nous serons déjà loin d'ici. Peut-être un autre pays nous rendra-t-il, à toi la santé, à moi la paix de l'âme. Oui, car

je veux devenir meilleur; je travaillepoi, je renoncerai \ tous ces vains rêves d'art et de renommée, et j'appliquerai l'intelligence qui me reste encore à faire en partie pour toi ce que tu as fait pour moi avec un si affectueux dévouement.

— Tu persistes donc dans cette affreuse pensée? demanda tristement Conrad. Tu iras implorer le secours de cet odieux Monek ?

L'attention des deux amis fut tout à coup détournée par une voix qui criait d'en bas :

— Par là. Monsieur! Plus haut!... encore plus

haut ! jusqu'à la dernière marche ! Ouvrez la petite

Dorte noire.... C'est cela.

— Monsieur Kemenacr ! s'écrièrent en même temps le musicien et Berthold, qui, tout tremblants, interrogeaient du regard le visiteur inattendu.

— Pardonnez-moi la liberté que je prends de venir vous trouver, dit Kemenaer le chapeau à la main. Monsieur Robyn, je vous apporte une nouvelle de la plus haute importance. Monck vient d'être arrêté et conduit en prison.

— Ciel ! s'écria Berthold qui pâlit de saisissement. Et Laura est-elle sa femme ?

— Non, répondit Kemenaer ; elle était sur le poiiit de monter en voiture ; Dieu a eu compassion d'elle.

Berthold se jeta avec un fol emportement dans les bras de son ami, et s'écria en versant des larmes de joie:

— Conrad ! Conrad ! Laura n'est pas mariée î Lauii est sauvée !

— Je vous remercie^ monsieur Kobya, dit Keme-

iSO ŒUVUES DE HENRI CONSCIENCE.

naer profondément touché, je vous remercie de vouloir bien porter encore tant d'intérêt à ma pauvre enfant, et je suis heureux de pouvoir vous annoncer qu'il vous arrive à vous aussi un bonheur inattendu. Monck est arrêté sous Tinculpation d'avoir écrit de sa propre main un faux testament et de vous avoir dépouillé par là de la succession de votre oncle. Si Taccusation est prouvée, la loi vous met en possession du million laissé par votre oncle. En ce moment on met les scellés chez Monck.

— Berthold ! s'écria le musicien avec joie, tu ne t'abaisseras pas devant Monck !...

Mais une expression de profonde tristesse se répandit sur les traits de Kemenaer, et ce fut d'une voix hésitante et craintive qu'il reprit :

— Monsieur Robyn, vous croyez voir devant vous un homme qui pousse l'adoration de l'argent assez loin pour sacrifier à cette idole du temps jusqu'au bonheur de son unique enfant. Oh ! n'ayez pas de moi une pareille opinion. Jadis elle a pu être fondée jusqu'à un certain point; mais aujourd'hui elle serait injuste. Dieu m'a puni; pendant bien des mois, j'ai expié par le plus affreux martyre une faute qui, je l'espère, m'est enfin pardonnée. Je viens à vous. Monsieur, comme un père affligé qui implore de votre générosité la vie de sa fille. Oh ! Berthold, consentez à devenir mon fils ; sauvez ma pauvre Laura d'une mort certaine ; votre amour seul peut l'arracher à la tombe qui s'ouvre devant elle.

— Comment ! que me demandez-vous ? Ai-je bien compris ? balbutia le jeune homme éperdu. Laura^ ma

LB DÉMON DE L'aRGëNT. 131

femme? Mais c'est impossible ! tant de bonheur à la fois î

— Ainsi vous acceptez ? demanda Kemenaer.

— Ah ! c'est trop, c'est trop de joie ! s'écria le jeune homme ; merci, merci, ô mon Dieu !

— En ce cas, monsieur Robyn, reprit Kemenaer avec hésitation, je ne veux pas vous tromper. Ma fortune va se trouver considérablement réduite ; peut-être ne n>e restera-t-il que la moitié de ce que je possède aujourd'hui.. . j'ai une fois en ma viecommisune injustice, et par amour de l'argent, j'ai fait le malheur d'une famille. Je veux désormais être en paix avec ma conscience, et chercher le bonheur dans les douces jouissances que donne la vertu. Dieu, je l'espère, n'en a pas tari la source en mon âme. Mais, pour réparer le mal que j'ai fait, j'aurai à m'imposer de lourds sacrifices. Vous serez millionnaire, vous ; il n'y a pas à en douter. Cette diminution dans la fortune de Laura ne vous fera-t-elle pas hésiter? maintiendrez-vous votre généreux consentement ?

Berthold poussa un cri de joie en se jetant dans les bras de Kemenaer.

— C'est un rêve ! s'écria- t-il... Oh 1 laissez-moi vous donner le doux nom de père ! Moi aussi, si la justice prononce en ma faveur, je veux consacrer une partie de mon patrimoine à réparer le mal que l'amour de l'argent a fait commettre. Nous rechercherons ensemble les malheureux, et nous les consolerons par nos restitutions et nos bienfaits. Que je serai heureux, mon père, d'associer mes eft'orls aux vôtres, et quelle joie aussi pour Laura!

828 ŒUVRES DE HENRI t.un&tlENCE

Les yeux de Kemenaer se remplirent de larmes et il pressa avec effusion le jeune homme sur son cœur.

Mais fSerlhold^ comme si une soudaine réflexion eu*, traversé son esprit, se dégagea de Tétreinte de Kemenaer, et d'un ton ferme et résolu .

— J'ai cependant une condition à poser, dit-il, une seule ; mais elle est si irrévocablement arrêtée dans mon esprit, que je ne veux pas même avoir à insister; je n'admets pas qu'elle puisse être contestée.

— Et cette condition, quelle est-elle? demanda Kemenaer avec anxiété.

— Voyez-vous, M. Kemenaer, répondit Berthold en désignant Conrad, voyez-vous cet homme? C'est un ange de dévouement et de Lonté. Il a eu pour moi k sollicitude d'un père ; il a travaillé pour moi comme un esclave. Pour me donner le temps de poursuivre la gloire littéraire, il s'est ôté le pain de la bouche; il a porté ma croix, souffert avec moi les sanglantes injures de la calomnie ; il a sacrifié sa santé, son honneur, son bien-être, son repos, par affection pour le pauvre poëto. Il a accepté sa part dans mes souffrances, il lui faut sa part de mon bonheur et de ma prospérité. La condition que je pose est celle-ci : Conrad a été pour moi un ami et un frère dans les jours de misère; il restera mon ami et mon frère dans les jours d'opulence : il vivra avec moi, ne me quittera jamais, ci disposera de ma foitune comme si elle lui appartenait en pleine propriété.

Conrad sourit, et ses yeux s'emplirent de douces larmes, i^es paroles au jeune nomme l'avaient si pro-

fondement ému, qu'il ne put prononcer un mot. M. Kemenaer lui prit la main, la lui serra avec eftusion, et dit ;

— Vous ne me reconnaîtrez plus, mon excellent Conrad; j'accepte avec joie cette condition. Vous savez combien Laura vous estimait; dans ces derniers temps, votre nom se mêlait souvent aux épanchements de sa tristesse. Qu'un même lien d'affection nous unisse tous à jamais. Laura, Berthold, vous, Conrad, et moi, nous ne ferons plus qu'une seule famille. Je serai artiste avec vous, du moins pour admirer et aimer ce qui est bon et beau. Venez, Conrad, que je vous presse aussi dans mes bras. Ce jour est le plus beau de ma vie !

Il embrassa le musicien attendri ; mais tout aussitôt il se retourna vers la porte et poursuivit avec une sorte de précipitation :

— Venez tous deux; suivez-moi. Oh ! que ma pauvre Laura va être contente ! elle nous attend...

— Laura sait donc que vous êtes ici ? sait-elle pourquoi ?

— Elle le sait, répondit Kemenaer, mais elle tremble... et chaque minute de retard ajoute probablement à son inquiétude. Elle craint que vous ne refusiez sa main... Ma voiture esta la porte ; ne perdons pas de temps, je vous en supplie.

— Et nos habits ? dit le jeune homme. »— Eh ! qu'importent vos babits ?

— Allons donc ! s^écria Berthold en saisissant la main de Conrad et en entraînant son ami.

lis descendirent rapidement et s'élancèrent dans la

voiture ; Kemenaer n'eut qu'un mot à dire au cocher ; celui-ci fouetta les chevaux, et comme s'ils eussent compris qu'ils allaient être des messagers de bonheur, les dociles coursiers partirent au galop en faisant jaillir du pavé des milliers d'ét'incelles.

Bientôt ils eurent atteint la porte de la ville et prirent Tavenue qui conduisait à la demeure de Kemenaer. Arrivé devant le perron, le père de Laura s'élança de la voiture, suivi des deux amis, se précipita dans la maison, et ouvrit la porte du petit salon où il savait que se trouvait sa fille.

Lorsqu'ils entrèrent, Laura était agenouillée dans un coin, et levait vers le ciel des mains suppliantes.

Laura, chère Laura, s'écria son père, lève-toi, sois heureuse : voici ton époux !

La jeune fille se leva d'un bond et courut vers Berthold les bras ouverts. Mais elle s'arrêta, et, les yeux au ciel, elle s'écria avec une joie inexprimable ;

— Merci, merci, ô mon Dieu! vous m'avez donc exaucée !... Berthold, Berthold !

Et elle s'appuya, à demi évanouie, sur le sein du jeune homme... Mais un si radieux sourire illuminait son visage qu'il était impossible de se méprendre sur la nature de l'émotion sous laquelle elle semblait prè.^ de succomber. Cette fois c'était de bonheur que son cœur était inondé.

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Paris. — imp. Chaiy, suce, de Sainl-Oueii 9l79-t.

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