‹ Le démon de midi (volume 2)Chapitre 13 sur 13 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

voit des difficultés, de dresser sa pauvre intelli- {jence à soi comme un juge suprême du dogme. La bonne foi est tout de même une atténuation. Fauchon croyait voir des réalités dans cet amas d'objections que les ennemis de TÉgiise multiplient contre elle; aujourd'hui, ils nous opposent une prétendue loi scientifique : hier c'était une découverte de l'exégèse; demain, ils argueront d'une erreur dans la discipline. Il n'est pas jusqu'aux iniquités de nos persécuteurs qu'ils ne nous reprochent, en les attribuant à notre action politique :

Tu la troubles, lui dit cette bête cruelle..,

Fauchon, comme bien d'autres prêtres, a été trompé par ces sophismes. Pourquoi? Je vais encore bien vous étonner, monsieur le vicaire. Parce qu'il a trop uniquement vécu parmi des prêtres. Au Séminaire, à l'École Saint-André, dans son couvent de religieuses, il n'avait rien vu du monde. Il n'avait pas pu comparer ce monde et ses pauvretés au milieu clérical. De ce milieu clérical, le seul champ de son expérience, il a méconnu la fécondité en vertus. Il n'en a plus vu que les petitesses, les insuffisances, les manques, les étroitesses d'esprit, les ignorances. Il y en a. Les meilleurs de nous ne sont que des hommes, de pauvres hommes. Alors, le prestige révolutionnaire a été tout-puissant sur cet esprit, subtil

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et naïf, érudit et ignorant. Il s'est rebellé. Ce qu'a été pour lui le premier contact avec ce siècle qu'il ne connaissait que par les livres, il ne me l'a pas dit, mais je le devine. Soyez assuré que d'aller seulement à la rédaction des Droits Nouveaux et d'écouter les gens causer là a jeté un flot de triste lumière dans une âme qui continue d'être chrétienne, car — et c'est aussi ce quia sauvé Fauchon — il n'a jamais cessé, dans ses pires erreurs, de croire à Notre-Seigneur. Il s'est marié. Là, je sais. J'ai causé avec Thérèse Andrault. A peine son péché commis, il en a eu l'horreur. L'âme sacerdotale s'est révoltée en lui contre la dégradation des sens. C'est le vrai drame du prêtre marié, cela. Qu'une fois tombé, il s'installe dans sa chute avec complaisance, que la chair déchaînée entraîne le cœur, il est perdu. Si, au contraire, il se dit : « Ce n'était que cela ! » s'il frémit de détresse en comparant les sublimités, les richesses, les abondances de la vie ascétique qu'il a sacrifiée et l'indignité de ce qu'il trouve, alors il peut se relever. Et que la Providence l'y aide, il se relève. La force qui ramène Fauchon à l'Église, ce n'est pas le remords d'avoir tenu l'arme qui a tué Jacques Savignan. Ce remords n'est que l'occasion. Cette force, c'est l'évidence qu'il a eue de la vérité catholique dans le malheur de son mariage et dans l'admirable mort de Jacques. Il a tenu là, devant

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lui, dans un raccourci saisissant comme une vision, le tableau de la vie humaine telle qu'elle est contre TÉglise, telle qu'elle est dans l'Église. Et, quand il a vu, il a obéi à la lumière. Au lieu que Savig^nan, lui, avait la lumière. Il l'a toujours eue. Il a failli en pleine conscience. Ces fautes-là sont les grandes fautes. Ces deux hommes étaient tentés, comme je vous le disais à Glermont, sans me savoir si bon prophète, par cet égarement du milieu de la vie que j'appelle le Démo?i de inidi. Seulement l'un n'a pas compris qu'il était tenté, et l'autre l'a toujours su. Voilà pourquoi Savignan est puni par la privation de la clarté contre laquelle il a péché. Cette clarté lui reviendra peut-être. Sa douleur, ses remords, son renoncement à sa faute peuvent lui rendre la foi, et surtout l'intercession de son fils. Mais il y faudra une lutte. Voyez-vous, monsieur le vicaire, il y a un grand enseignement dans cette histoire. Comprenons-le bien. C'est la clef de tant d'énigmes, le mot de tant d'intelligences, de tant de destinées. Cet enseignement, c'est qu'il faut vivre comme on pense, sinon, tôt ou tard, on finit par penser comme on a vécu. »

Clermont, décembre 1912. — Piris, juin 1914.

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