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8, HUE GABArrClÈRE - 6°
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VIÏI
LA CATACOitBE
Que l'abbé Fauchon fût mêlé, d'une étroite manière, à ces fiançailles secrètes de Thérèse, Jacques (iéjà n'en doutait plus. Mais comment? Le cercle des hypothèses était bien restreint. La jeune fille nourrissait-elle pour quelqu'un des sentiments que Fauchon favorisait? La colère indigfnée de Pominique pouvait s'expliquer de la sorte. L'auteur à'Hakeldama, qui rappelait tant Lamennais, avait encore ce trait de M. Féli : l'attachement passionné de ses anciens élèves. Nombre de cpux-ci fréquentaient chez lui, et, plus ou moins, chez les Andrault. Tou|; en vaquant à sa vie habituelle, au lendemain de la cruelle révélation, Jacques passait en revue ces rivaux possibles. Plusieurs avaipnt été ses camarades à l'École Saint- André. En vain arrê^ait~il ses soupçons sur celui-ci ou celui-là. toujuurs son
infaillible divination d'amoureux le ramenait à cette idée contre laquelle il s'était aussitôt révolté : « Ce fiancé de Thérèse, c'est Fauchon. n Et toujours il la rejetait, sans se permettre de même l'examiner. Un fait allait lui donner la force de cet examen. Le samedi matin, après trente-six heures de cette obsession, il revenait de son cours de droit. Il prit par les galeries de rOdéon, comme il faisait sans cesse, depuis sa rencontre avec son terrible maître, pour voir si Hakeldama avait ou non paru. Son cœur battit. Le titre fatal flamboyait devant ses yeux, en larges caractères noirs, sur une couverture rouge. D'une main tremblante, le jeune homme saisit le volume. Il donna les trois francs à l'employé, la pourpre aux joues, comme s'il achetait une plaquette obscène. Le livre à peine ouvert, il vit ces mots : Le Mariage sacerdotal , écrits en tête d'une des parties. Il hâta le pas afin d'être plus tôt dans sa chambre, où il s'enferma pour dévorer, pour boire ces pages dont chaque mot le déchirait, le brûlait. La lecture de ce chapitre finie, sa conviction était faite. Avec une éloquence impérieuse, personnelle, frémissante, celle d'un passionné qui vous saisait le bras, les épaules, vous crie, vous pleure son plaidoyer, — avec une joie exaltée et sauvage, celle du prisonnier échappé à sa geôle, du naufragé solitaire qui a rencontré l'entr'aidc, de l'enivré qui court vers son désir,
Fauchon dressait contre le célibat ecclésiastique un réquisitoire sans arguments nouveaux, mais d'une logique invinciblement serrée, la sienne. Jacques en avait toujours subi l'emprise, depuis qu'il connaissait le prêtre, comme un attrait et une terreur. Il la subissait de nouveau. C'était une souffrance qui l'atteig^nait dans son intelligence et dans son cœur. La spécieuse rigueur du raisonnement violentait en lui le croyant orthodoxe qu'il restait, malgré tout, à cause de son père. Et que lui démontrait ce raisonnement? Qu'un prêtre pouvait, sans manquer à l'honneur sacerdotal, aimer, être aimé, se marier. Donc, Fauchon avait eu, de par sa doctrine, le droit de ressentir et d'accepter l'amour. Il avait eu le droit de se fiancer. Il avait le droit de se marier. De quel accent l'auteur de Hakeldama célébrait le ravissement de ce prêtre rencontrant « dans ses voies, » c'étaient ses propres expressions, « ce miracle vivant, la médiatrice entre Dieu et lui, l'âme féminine à laquelle il peut agglutiner son âme, qui est son disciple et dont il est le disciple, auprès de laquelle il peut s'agenouiller devant l'autel et se dire sacerdos et conjux in ceternum. » Un portrait suivait, celui de cette épouse idéale, tracé à la ressemblance de Thérèse. Gomment l'amoureux s'y fùt-il trompé? Oui. C'était de Thérèse Andrault que parlait Fauchon, quand il décrivait « cette force virile de volonté cachée
SOUS des dehors de g^râce enfantine » , quand il célébrait « cette pure ferveur d'enthousiasme unie à tant de simplicité, à des façons si calmes, si harmonieuses " , quand il admirait « ce courag^e à suivre jusqu'au bout son sentiment et sa pensée, dans un dédain, dans une ignorance absolue de Topinion du monde » . Ces nobles nuances de carj^ctère, c'étaient celles-là même dont Jacques s'enchantait depuis des années, celles qui avaient suscité son culte pour la jeune fille, éveillé sa tendresse. En lisant et relisant ces pages, il apercevait un roman mystérieux et tragique : Tliérèse se laissant prendre à la flamme de cet esprit supérieur, plaignant ce prêtre de ses luttes intimes, de son martyre, — ce prêtre reposant son cœnr ulcéré dans cette pitié, se réchauffant à cette brûlante candeur, — un amour naissant entre eux, ignoré d'eux d'abord et si mêlé aux émotions religieuses qu'ils ayaient pu le prendre, l'nn et l'autre, pour un appel d'En-Haut. ÎL.e jeune homme naïf, et qui n'avait jamais vécu que dans ses rêves, reconnaissait, avec une amertume accablée, la pauvreté, la maigreur de ses sentiments, à lui, si vifs fussent-ils, comparés à l'amplitude, à la richesse, à la poussée de la passion dans ce cœur de quarante ans. Quelle séduction ce génie tourmenté avait dû exercer sur une enfant romanesque, enveloppée, emportée dans cette tempête de détresse et d'es-
pérance, d'org^ueil et de dévouement, de révolte et de mysticisme ! Le masque rdVajjé de Fauchon s'évoquait devant le souvenir de Jacques, tel qu'il l'avait vu, pour la dernière fois, lors de leur rencontre, rue de Vaug^irard. Ces yeux de fièvre, ces rides tourmentées, ces joues émaciées, i, cette bouche frémissante s'expliquaient main- ■ tenant. Ënet-gique et douloureux visaçe d'uti homme consunié d'amour, et que cet amour décidait enfin au {jeste suprême de la rébellion! En publiant Hakeldama, Fatichon s'abîmait, et pour toujours, de l'orthodoxie da^s l'hérésie. Tl sombrait dans la toiirbe des renégats et des apostats, mais il avait passé aussi du vœu de chasteté au mariage. Il avait posé une doctrine qui lui permettait d'épouser Thérèse Andrault.
— « A-t-il cette doctrine parce qu'il l'aime, ou bien se croit-il autorisé à l'aimer parce qu'il a cette doctrine? Ce n'est poui'tant pas un libertin qui a séduit une jeune fille et qui se justifie de son crime. «
Se poser une telle question, c'était, potlr Jacques, douter lui-même du câfattère de Fauchon, comme Dominique. 11 se la posait pourtant. Était-ce jliste? Sa Aénération de tant d'années pour son ancien maître protestait là contre, puissamment, douloureusement. A qui recoilHf pour y voir un peu clair dans cette énig^me, sinon à son père, au g^rand àmi qu'il avait toujours
trouvé dans ses heures de trouble? Oui. Mieux valait tout lui dire et discuter, avec ses soupçons, les théories de Thérésiarque qui le bouleversaient presque autant. D'un impulsif élan, il sortit de sa chambre et vint droit au cabinet de Savig^nan. Il ouvrit la porte sans frapper, et il s'arrêta, décontenancé, en balbutiant un « Pardon, papa?... » Son père causait avec un prêtre assis au coin de la cheminée, et qui n'était autre que dom Bayle. La largeur du sièg^e, un vaste fauteuil du temps de Louis XIV, rendait plus exiguë encore la frêle silhouette du vieux moine, ramassée, recroquevillée contre l'un des bras. Ses yeux, si clairs et si jeunes dans son visag^e flétri, dardèrent leur reg^ard perçant sur le nouveau venu, dont la confusion aug^menta encore.
— « Entre donc, » lui dit son père, comme il se retirait. « Tu n'es pas de trop. Je suis heureux de te présenter à dom Bayle, que tu connais déjà de nom. Tu sais qu'il veut bien s'occuper de ma candidature en Auverg^ne... Mon révérend père, mon fils. »
Le relig^ieux salua le jeune homme, avec cette dig^nité un peu cérémonieuse qui était la sienne, et sa bouche se crispa dans un de ces sourires amers qu'il justifia, en montrant à Savignan un paquet posé sur le fauteuil, à côté de lui.
— " Je vois, I' dit-il, « que Monsieur vous apportait le même livre que moi. . . »
Jacques tenait, en effet, à la main Haheldama. Savig^nan ne s'y trompa point. Le demi-sourire signifiait : « Vous êtes trop content de retenir votre fils , parce que notre tête-à-tête vous gêne . » Et c'était vrai que les quelques paroles échangées avec le Religieux venaient de mettre l'amant de Geneviève au supplice.
— (i J'ai quitté Clermont hier soir, » avait dit dom Bayle, à peine entré. « Lartigue ouvre le feu ce matin par un grand article, dans notre journal. Il faut que Galvières ne lâche pas. On parle d'une grève à Aulnat, fomentée par Fayot et Laverdy. C'est, entre eux, la guerre au couteau. Il peut prendre peur... On raconte qu'il y a une histoire de femme là-dessous. Vous me renseignerez peut-être. Vous avez vu Mme Galvières à Soléac. Comment la jugez-vous? »
Si maître de lui que fût Savignan, la nervosité dissimulée sous le vague de sa réponse n'avait pas échappé au perspicace Bénédictin. Il avait étudié son interlocuteur et discerné en lui d'indéfinissables changements. Leur rencontre était pourtant si récente! Il avait insisté et vu le malaise grandir, puis le soulagement quand Jacques était intervenu. Trop évidemment le futur candidat répugnait à parler de Mme Galvières. Pourquoi? Les curiosités des gens d'Église sont patientes et lentes. C'était de Haheldama qu'il s'agissait maintenant, et, dépliant le paquet
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de ses Tiiains noueuses, dom Bâylé mOhtnft, au père et au fils, son exetnplàire.
— « Oui, » fit-il, «j'ai trouvé ce vôlutne chez moi, en arrivant, à six heures. Je l'ai déjà lu en entier. Voiis voyez. C'est même le motif principal de ma visite. Vous allez exécuter ça daiis le Germe, ou dans un journal, j'espère? Je voudrais alors liné isuite d'articles sous votre sigtiature, trois où quatre Varifétés à la Renan, à la Schèrer. Nos ennemis ont abandonné ce g^enre. Repretions-le. La Variété, c'est ï Essai, mais agile et qiii va plus loin que la pesante étude de revue. Si Vbiis préférez lé Gerfhé pourtant?. . . L'essentiel est que voUs êct-iviez sur ce livre. Il est affreux. Tout le modernisiîie tient dans ces trois cents pagfes. Vous avez là de l'essencfe, du comprimé d'hérésie. »
Et il feuilletait les pagres toutes cornées, toutes zébrées, balafrées de coups de crayon.
— « Poui" coramehCer : la plus perfide critiqué dès pontificats de Léoh XIII et de Pie X, tendahciéUsertieiit conipàt-és l'un à l'autre et détruits l'un par l'autre. — Puis Une histoire de la Réforme Catholique au dix-neuvième siècle, ou soi-disant telle, et xine explication vraiment diabolique de son avortement — ^la'SoXoc, l'avocat meilteur. — Écoutez ces titres de chapitres : — Le premier péché contre l'Espr'it : Dieu pi'ofarié parla raison. C'est l'agnosticisme que Fauchon af-
firme. — Le second péché conti'e l'Esprit : respectons Dieu dans l'inconscient. C'est Timmanentisme. - — Avec Newmatt et Dai-xvin, c'est l'évoliitionnisme. — Les « ne varietur » de l'Eôcégèse. — Cristallisations d'idolâtïne : la vérité sûd'âinentelle, c'est riiypercritique textuelle et historique. — Pour l'Église et la Révolution, c'iest le démocratismë. — Le Mensonge bldnc. Il s'ag^it ici dii Saint-Père et de ses prétendues usurpations... Vous voyez : toutes leurs thèses y sont, mais condensées, mais ramassées, avec uli relief, un talent!... Par bonheur. . . » — sa bouche mince ricana dé nouveau — « 1(^8 livres de ces sophistes sont la lance de la fable qui g^uérissait les blessures qu'elle faisait. Il y a un chapitre sUr le Mdricige sacerdotal. Ces pages-là, c'est l'aveu... n
Et, jetant le livre sur le bureau, il conclut avec cette rudesse brutale des hommes très chastes qtiaiid ils parlent des choses de la chair.
— « Ony entend le hennissement de la luxure. Demain, Fauchon se mariera, s'il n'a pas déjà quelque malpropre secret dans sa vie. »
Insultante et trop vraisemblable interprétation de ces pagres dont Jacques venait d'être si ému! Il avait bien pensé à une séduction possible de Thérèse par Fauchon, mais uniquement sentimentale. Que la jeune fille fût la maîtresse dti prêtre, il n'en pouvait supporter seulement
l'idée. Dans sa douleur il jeta un cri de dénégation :
— « Vous ne connaissez pas M. F abbé Fauchon, mon Père. J'ai été son élève. Je reste son ami. Il peut se tromper, mais c'est un honnête homme. »
— « Dites : je l'ai connu un honnête homme, mon enfant, » répliqua le moine. « Tous les hypocrites ont commencé par avoir les vertus dont ils g^ardent le masque. »
Sans doute, sa vieille expérience attachait peu d'importance à la protestation de Jacques, et beaucoup aux indices démêlés chez Savig^nan, car il regardait celui-ci, en prononçant cette phrase, qui entra comme une pointe dans cette conscience; et se défendant lui-même, avec une spontanéité qui était une imprudence devant un tel observateur, l'adultère répondit :
— « Que Fauchon vive bien ou mal, la question n'est pas là. Il vivrait mal, et Hakeldama soutiendrait des doctrines saines et justes, que je le louerais de son livre, en condamnant ses actes. Un homme est coupable. Est-ce une raison pour qu'il maxime sa conduite et que sa faute remonte de sa volonté dans sa pensée?... »
Puis arrêtant net la discussion :
— " Pourquoi tant ergoter d'ailleurs? Je vais lire l'ouvrage, et, s'il est ce que vous dites, mon Père, comptez sur moi. "
— « Alors, tu vas écrire cet article, papa?» demanda Jacaues, anxieusement, dom Bayle parti.
Impossible d'émettre devant son père, maintenant, le soupçon sur lequel il était venu le consulter, celui des fiançailles de Thérèse avec Fauchon. Elles ne pouvaient avoir été que secrètes, et ce secret supposait des rendez-vous, des téte-à-téte, de quoi justifier, pour la malveillance, les dégradantes accusations de dom Bayle. Si son père allait les reprendre? D'autre part, qu'un article parût sur Hakeldama, signé du nom de Savignan, tel que Thérèse ou Fauchon l'interprétassent comme une vengeance ! Et Jacques écoutait avec terreur son père répondre :
— « Oui, je vais l'écrire, cet article. «
— <i Dans le sens qu'a indiqué dom Bayle? Il a parlé d'une exécution. »
— « Certainement. »
— u Sans te rendre compte si Fauchon est d'une absolue bonne foi, ou s'il maxime ses fautes, pour prendre ton mot? Tu ne voudras pas faire cela, papa. Je te connais. On ne juge pas un livre en dehors de son auteur, quoi que tu aies dit, quand il s'agit d'un prêtre. Penser d'une manière et agir d'une autre, on le pardonne à un laïque... Et encore! C'est déjà si triste : un Chateaubriand composant le Génie du
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christianisme chez Mme de Beaumont! Mais un prêtre?... L'autre jour, quand j ai rencontré 'abbé Fauchon, il m'a parlé du tonde quelqu'un qui s'indig^ne contre une injustice et qui n'a jamais manqué à l'honneur de sa soutane. Dans ce cas, son livre peut être une errëtir, et il n'est qu'un malheureux. Sinon, son livre est une mauvaise action, et il est un coquin. »
— « Comment veux-tu que je me renseig^ne? » repondit Savignàri.
La phrase échappée au jeune homme, en passant, sur Chateaubriand et Mme de Beaumont, lui avait fait de nouveau très mal. Il ajouta, durement :
— « Je ne peux rien savoir de lui qu'à travers son livre. Tant pis si ce livre le calomnie. »
— " Tu peux le voir lui-même, i> répliqua l'inconscient bourreau, » La personne physique, c'est une révélation. Vois Fauchon, papa. Tu liras sa sincérité sur son visag^e, comme on lirait ta sincérité sur le tien, si quelqu'un pouvait douter de toi. «
— « Je ne le verrai pas, » dit le père, plus durement encore. « Il ne viendra pas ici, n'est-ce pas? Et moi, je n'irai jias chez lui. Ce que je lui dois, c'est de lire scrupuleusement son ouvragée, avant d'en écrire. Je vais commencer tout de suite. Il est onze heures. D'ici au déjeuner, je me serai fait Une première idée. Laisse-moi. »
LA CATACOMRE \S
En renvoyant son fils, Savignap ne mettait pas seulement fin à une scène trop pénible. Il avait bâte, il avait besoin, lui aussi, de lire ce livre dont le titre, outrageant et audacieux, l'irritait, l'attirait. Pour que dom Bayle fût accouru, dès son arrivée, lui eu parler avec cette passion, il fallait que l'œuvre fût bien forte. Mais, de cette vigueur, le bouleversement de Jacques n'était-il pas la meilleure preuve? Savignan ignorait quelle crainte nourrissait l'amoureux de Thérèse et le poignant intérêt de cœur éprouvé par lui à cette lecture. Il devait croire à un trouble tout intellectuel. Quels arguments nouveaux avait donc trouvés et combinés Je redoutable hérésiarque? Savignan était, comme dom Bayle, un trop sagace connaisseur en littérature religieuse pour ne pas rendre justice au vigoureux talent d'écrire de Fauchon, à sa dialectique supérieure, à son immense érudition. Et il y avait encore, dans l'attention ayee laquelle, à peine seul, jl ouvrit Hakeldama, pette curiosité qu'un peintre éprouve devant le tableau d'un rival, uu chirurgien devant le tour de main d'un concurrent. Il n'avait pas lu un chapitre qu'il était pris, lui aussi, par ce pamphlet, un des chefs-d'œuvre de la littérature moderniste et dont les exemplaires, retirés du commerce, se vendent aujourd'hui à prix d'or. Par-dessous les thèses habituelles aux novateurs de VéeoU et qu'avait sigpalée^ i§ pénédictio,
par-dessous les traces du roman personnel discernées par Jacques, une douleur extraordinaire palpitait dans ces pagres. Elles révélaient, sans les raconter, la longue trag^édie d'une âme restée sacerdotale, des jours, des mois d'un martyre caché. Visiblement, cet homme aimait passionnément l'Église. La quitter lui était un déchirement. Quand il affirmait « son impuissance à détruire en lui-même les certitudes produites par ses méditations et ses recherches, » quand il se déclarait « incapable de se supporter un seul instant, s'il reconnaissait publiquement comme faux ce qu'il jugi^eait vrai et comme vrai ce qu'il jugeait faux, » on sentait le douloureux accent d'une bonne foi, égarée mais entière. Certes, l'orgueil était là partout, le plus furieux appétit de domination intellectuelle, un mépris d'anarchiste pour les autorités les plus vénérables, l'inexpiable rancune d'un indépendant contre une soumission trop longtemps acceptée et peut-être trop sévèrement imposée. Mais cet envers misérable de sa rébellion, Fauclion ne le savait pas plus que le Tyrrel de la Much abused letter et de Mediœvalism ne savait l'envers de sa rébellion à lui. Gomme Tyrrel, Fauchon était sincère, lamentablement mais absolument sincère. Hakeldama jetait à chaque instant de ces cris humains qui ne s'imitent pas, et qui vont chercher un écho dans le» profondeurs les plus intimes de la sensi-
bilité. Nous avons beau faire : dès que nous avons entendu, à travers les lig^nes d'un livre, un de ces appels-là, nous pouvons haïr les idées de l'homme qui a sig^né ce livre, nous acharner contre lui, à cause d'elles, nous ne pouvons pas le mépriser. Cette sensation fut si forte chez Savignan qu'il ne la cacha pas à son fils, lorsqu'ils se retrouvèrent à la table du déjeuner.
— a J'ailn Hakeldama, f' commença-t-il. «Tu as dit le mot. Fauchon est un homme très malheureux. J'en tiendrai compte, en écrivant l'article. Peut-être as-tu raison dans ce que tu penses de son honnêteté. Il a l'air de croire à ce qu'il écrit. »
— « Il y croit, papa, » répondit Jacques, «j'en suis sur. S'il te reste encore des doutes làdessus, tu les perdras en le voyant. J'en ai trouvé le moyen, sans que tu le reçoives, sans que tu ailles chez lui... Cette messe de la Catacombe, dont t'a parlé M. Andrault, si nous y assistions demain, dimanche? C'est l'abbé Fauchon qui officie. Tu m'as répété souvent : « On ne i) connaît vraiment un prêtre qu'en le voyant » dire sa messe. " Et c'est si vrai. Je l'ai éprouvé combien de fois, quand l'ancien directeur de Saint-André, Mgr Taconet, vivait. Il était devenu bien çros, bien lourd, tu te rappelles? A l'autel, et quand il commençait : « Judica me, Deus, et
M discerna causant meam^ » sa ferveur le transfigurait ! »
— (t Tu n'y penses pas, " objecta Savjgpan. « Cette jnesse de Fauchon n'est pas publique.
Elle le serait, que notre présence s'interpréterait coname une adhésion. C'est impossible. «
A son insu, il avait mis plus de regrets qup de révolte dans son refus de cette proposition. Qui sait? D'entendre cette messe eût sans doute infligé à la naïveté du jeune homme une désillusion salutaire. La cérémonie était probablement une parodie grotesque du rite t^'aditionnel, comme les révolutionnaires en imaginent. Cette idée qu'il tenait là un moyen possible de guérir son fils, et qu'il ne l'employait pas, n'eut pas plus tôt traversé l'esprit de Savignan, qu'elle l'obséda. 11 ne cessa, dès qu'il fut seul, et tout l'après-midi, de se demander s il ne chqingerait pas d'avis, tant il sentait, voyant Japques si tepté, l'urgence 4'agir sur lui et de tputes les manières. Ce fut au point qu'il ne put se retenir, dans sa lettre quotidienne à Geneviève, de raconter son anxiété sur l'avenir religieux de cet enfant. La lettre écrite, il la relut.
— « Je perds le sens, » se dit-il. « Puisque j'accepte d'avoir deux existences, que chacune du moins soit séparée. »
Et il faillit déchirer la feuille pour en jeter les débris au f@U) Puis la mettant dans sou
enveloppe et traçant les mots de l'adresse :
— « Pourquoi lui cacher cela? Que je sois de moins complètement vrai avec quelqu'un! «
Triste compromis de conscience où s'affirmait ce devoir d'unité morale auquel il allait manquer lamentablement, cet après-midi même. Il en employa, hélas î la plus grande partie à presser l'installation de la rue Guvier, sans qu'au milieu de ses démarches coupables il cessât de penser au moyen d'ag^ir sur son fils. Il se répétait : « Décidément, jai eu tort de ne pas accepter cette offre d'aller à cette cérémonie. » Aussi eut-il une surprise de satisfaction, lorsqu'en rentrant chez lui, vers six heures, le jeune homme l'accueillit par ce cri :
— « C'est toi, papa! Quel bonheur!... J'ai passé chez Dominique. Nous pouvons assister à la messe de la Catacotnbc, sans que personne nous voie, si nous voulons. Au fond de la chapelle, il y a une tribune, comme chez les Bénédictines de la rue de Monsieur. Il s'y tient souvent une ou deux personnes, entrées avec la carte d'un des adhérents. On l'appelle la tribune des Catéchumènes. Elle a une sortie indépendante. Dominique y monte toujours. Tu seras heureux de savoir qu'il ne fait pas encore partie de la Catacombe. C est extraordinaire comme l'atmosphère de l'armée ag^t sur lui. Peut-être trop. Enfin, si tu ne veux pas venir à cette messe,
même dans ces conditions, voici deux entrées qu'il m'a remises — il les tient de M. Andrault — pour une conférence que Tabbé P'auchon doit donner sur son livre, d'aujourd'hui en huit, à YÉcole libre des Sciences relitjieuses, boulevard Raspail. Il n'y a pas d'affiches. Les organisateurs craindraient une manifestation. C'est encore un moyen pour toi de voir Fauchon, avant ton étude. J'ai bien réfléchi. Vraiment la justice le veut. »
— « Soit! » dit Savignan, après une minute de réflexion. « Je me rendrai avec toi à cette conférence. En effet, on ne se documente jamais trop. Et c'est toi qui vas être content. Je ferai mieux. Du moment que je peux assister à cette messe comme simple spectateur, je n'ai plus d'objection. Prends rendez-vous avec Dominique pour demain matin. Nous irons tous trois dans cette tribune. »
— « Merci, papa. Quel bien tu me fais! Je n'aurais jamais assisté à cette messe sans ta permission, et j'ai besoin d'y assister, si besoin, pour me prouver que je ne me trompe pas sur mon ancien maître, pour d'autres raisons encore!... Ne me les demande pas. Je te les dirai demain, quand nous aurons la réponse de Thérèse. Dominique doit me la rapporter aussitôt, quelle qu'elle soit. .. "
Ces mots furent prononcés d'un tel accent que
le père entrevit la vérité. Lui aussi se posa la question qui, depuis la veille, suppliciait son fils. » Ce fiancé de Thérèse, ce serait Fauchon? » Et, tout de suite : « Si c'était vrai ! Alors Jacques ne le verrait plus. Cette influence d'hérésie serait supprimée. » Puis, se reprochant ce mouvement de joie involontaire : « Le pauvre {jarçon souffre déjà tant! » Il entrevoyait, éclairé par ses propres souvenirs, l'agonie de son fils, au lendemain d'un tel mariage, s'il avait lieu. « Mais non. . . Il n'aura pas lieu. Andrault ne pousserait pas l'aberration jusqu'à donner sa fille à un prêtre!.. . Qui sait? Où ne va-t-on pas, avec l'orgueil de réinventer la vie?... Mais Fauchon? Est-il possible qu'il ait abusé de la confiance de cet égaré pour se faire aimer de cette jeune fille? Et il a plus de quarante ans ! »
— « Et toi-même? » répondait la voix intérieure.
— « Moi? Quand je commençais d'aimer Geneviève, j'étais jeune et elle était jeune. »
Triste raisonnement encore! Savignan sentait, lui aussi, ce qu'avait senti son fils en lisant //«Ae/daina, quelle profondeur prend la passion tardive, celle qui ravage un cœur déjà meurtri par la vie, et il le sentait par sa propre expérience. Maintenant, il éprouvait un désir, égal à celui de Jacques, de revoir ce prêtre qu'il n'avait plus rencontré depuis des années et de lui lire dans
iO LE DÉMON DE MIDI
l'âme, à travers son masque. Le criminel amour dont il continuait d'être dévoré donnait à cette rencontre un intérêt singulier. C'était pour son propre compte, en dehors de l'article à écrire sur Hakeldama, en dehors du service à rendre à son fils, qu'il regarderait, en chair et en os, celui dans lequel il soupçonnait soudain le héros d'une tragédie sentimentale, obscure et secrète comme la sienne, — dom Bayle aurait dit une autre victime du Démon de midi. Quelle complaisance dans la faute que cette curiosité autour d'un péché pareil à son péché ! Le père de Jacques ne s'y trompa point, et il eut derechef un de ces remords qui se multipliaient, depuis son retour, à chaque entretien avec son fils, quand celui-ci vint lui dire, — il était sorti après le dîner, pour aller chez son ami :
— « C'est entendu, Dominique nous attend, rue du Cherche-Midi, un peu avant six heures. Je vais te faire lever bien matin, papa... L'abbé Fauchon rêve de dire sa messe plus tôt encore, à la troisième vigile. Six heures, c'est une concession. Il voudrait que l'office fut une reproduction exacte de la Cène Eucharistique, et il cite le verset de Mathieu et celui de Marc, « Vespere autcm facto. » Il devait y avoir, en effet, tant de poésie dans ces réunions nocturnes des premiers chrétiens, quand il? se glissaient à travers les rues endormies, venant, qui de la Suburre, qui du
LA CATAC0M6Ë U
Cœlius, du Viminal, du Palatin, pour se rendre, au péril de leur vie, à ces mystiques agapes ! . . . »
Le jeune homme parlait idées pour ne pas reprendre la demi-confidence de tout à l'heure. Il la regrettait déjà. Son père le comprit et ne lui demanda aucune explication, ni ce soir-là j ni le lendemain matin, durant le temps qu'ils mirent à franchir la distance qui séparait la rue Cassette et l'endroit de leur rendez-vous, à l'angle des rues de Bagneux et du Cherche-Midi. Lui-même portait un poids trop lourd sur le cœur. Dans la toute dernière partie de cette route, ils se trouvèrent marcher derrière plusieurs groupes — une vingtaine de personnes peut-être — qui se rendaient, comme eux, à cette messe clandestine de l'hérésiarque. Ces gens disparurent derrière la porte du couvent désaffecté que déshonorait une lèpre d'affiches. Jacquesl'avait prédit justement : il y avait une poésie singulière, dans le défilé de ces pèlerins de la Catacojyihe, cheminant ainsi, le long des boutiques closes, sur le pavé des trottoirs, fantomatiquement, par le noir et le froid de cette aube de décembre, à Paris.
— « Te rappelles-tu, » dit Savignan à soii fils, « le vers d'Homère que je t'ai cité : « Nous V sommes tous là, béants après les Dieux?... » Faut-il que la religion soit encore vivante chez nous, pour qu'une telle chose soit possible! Mais
quel crime d'arracher ces âmes à la vieille mère ! "
— « Et si la vieille mère ne connaît plus les paroles dont elles ont besoin? » osa répondre Jacques, au moment même où Dominique Andrault débouchait de la rue de Bagneux et les abordait :
— «Vous êtes en avance. Tant mieux. Vous entrerez avant que mon père soit là. Il ne vous verra pas. Demain, je n'aurais pas pu vous servir de guide, monsieur Savig^an. Jacques a dii vous dire que j'ai mon exeat définitif, depuis hier soir. »
Il montrait son bras débarrassé enfin de son bandag^e.
— " Dans vingt-quatre heures, je serai a Orléans, au Quartier, et je m'y sentirai bien, très loin du monde et de la Catacomhe ! »
Savignan regarda son fils. «Tu vois,» signifiait ce regard « comment ton ami juge Fauchon, qu'il connaît mieux que toi. . . « C'était sa réponse à la phrase de révolte du jeune homme. Celui-ci n'avait que trop senti l'amertume empreinte dans la réflexion du frère de Thérèse. Il en frémit tout entier. Mais déjà les trois hommes franchissaient, eux aussi, la porte cochère. Ils étaient dans une vaste cour, mal éclairée par un unique bec de gaz. Des bâtiments, de construction composite et de dimensions inégales, se profilaient dans cette
pénombre, — alvéoles jadis vivantes de la ruche monastique maintenant dispersée.
— " Il y a de tout, ici, » disait Dominique, « des peintres, des sculpteurs, un atelier d'ébénisterie, des étudiants, un ménage d'acteurs... La chapelle est par là. Voici le perron. L'escalier de la tribune est à gauche. Prenez garde de ne pas tomber. Pas de lumière, et les marches sont en spirale et si étroites ! . . . »
En s'aidant d'une rampe en corde collée au pilier autour duquel tournait la vis de cet escalier, Savignan et les jeunes gens gravirent lentement les quelque trente-cinq degrés de cette véritable échelle de pierre. Ils débouchèrent dans une étroite galerie, bien sombre encore, mais qui empruntait un peu de clarté à la chapelle qu'elle surplombait. Assis sur les bancs de bois, et quand leurs yeux se furent habitués à ce jour obscur, les nouveaux venus purent distinguer dans cet ancien sanctuaire bénédictin, devenu une citadelle de rébellion, des groupes de fidèles sans cesse grossis. Les cierges de l'autel s'allumèrent, les uns après les autres, et, peu à peu, leur lumière finit par éclairer jusqu'aux murs sur lesquels étaient marouflées d'immenses toiles. Des artistes, recrutés par Andrault et dirigés par Fauchon, y avaient représenté des motifs empruntés aux véritables catacombes, celle de Saint- Galixte, celle de Domitilla. Rien de fantastique
t4 LE DÉMON DE MlDÏ
comme cette décoration dont le « faire » inachevé, presque bagnard, rappelait Montmartre. Et quels sujets! Les mêmes dont s'enchantait la foi naïve des premiers chrétiens : une ancre, une palme, une colombe, le poisson symbolique, VlyBvi^, formé avec les lettres initiales de la formule : lyiffoûç XptoToç, 0eoû utiç, awr^p, Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur. C'était encore le bon pasteur portant sur ses épaules la brebis égarée, un navire battu par la tempête, Jonas rejeté par la baleine, et assis sous le lierre, un naufragée chevauchant un dauphin, une table avec du pain et du vin, une Orante, les bras étendus. Les fidèles continuaient d'arriver, les uns après les autres, dan» un silence recueilli que coupait seul le bruit des pas sur les dalles. Cette rumeur s'apaisa peu à peu. Le cœur de Jacques sauta dans sa poitrine. La personne qui tenait le rôle de l'organiste venait de s'asseoir à un harmonium, posé de telle manière que le rayonnement des cierjjes portait en plein sur sa fig^ure encadrée d'une espèce de mantille noire. C'était Thérèse Andrault. Ses doigts coururent sur les touches. L'office allait commencer.
— « De la musique .de Beethoven, dans une messe du second siècle, quelle aberration! »
Ces mots, échappés à Savignan, furent entendus par Jacques, comme dans un rêve. Que lui importait, à cettç minute, l'illogisme du moder-
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niste dont cette cérémonie incohérente reproduisait la trouble pensée? Cet andante, Thérèse l'avait joué devant lui, bien souvent, au cours des soirées passées à s'enivrer d'elle, chez les Andrault. Jamais ainsi! Il la reg^ardait. Elle jouait, les yeux fermés. Sa dentelle était tombée sur ses épaules, laissant sa tête nue. La sombre épaisseur de ses cheveux noirs faisait encore ressortir sa pâleur. Les lèvres s' entr' ouvraient avec l'expression extasiée d'une âme ravie au monde visible, absorbée tout entière dans une ferveur d'une intensité tragique. Jacques en éprouvait une ang^oisse, comme s'il l'avait vue, dans un accès de somnambulisme, marcher au bord d'un abime, et il sentait en même temps, avec une inexprimable souffrance, qu'heureuse ou malheureuse, dans la rég^ion lointaine où elle était entrée, il l'avait perdue, d'une perte irréparable. Elle ne descendrait pas, de cette exaltation, vers son humble amour à lui, dont il avait presque honte, tant il lui semblait de nouveau chétif et pauvre, comme la veille, en lisant le chapitre de Hakeldama, auquel cette pag^e de Beethoven, interprétée de la sorte, faisait un commentaire accablant d'évidence. Jacques traduisait cette mélodie, non plus confusément et vag^uement, mais avec une précision pour lui affreuse. Et d'abord le choix seul du morceau emportait une signification si claire. Cette longue phrase, héroïque et
tendre, qui montait, montait, se reprenait, s'enflait sans cesse, qu'était-elle, sinon un hymne d'amour où se reconnaissait l'accent grave et passionné, ému et solennel, d'un cœur qui se donne, et pour toujours? Ce n'était pas à Dieu qu'allait l'ardente offrande. Cette musique était trop tourmentée, trop humaine, même dans son envolée. Elle semblait dire : « A travers toutes les angoisses, tous les sacrifices, dans la vie et par delà la mort, je suis à lui. » Il n'y avait pas de vertige, pas de faiblesse, dans cette douloureuse et forte musique. Le sublime courage de l'héroïque Beethoven y circulait, y respirait sous toutes les notes. Ce courage, Thérèse le retrouvait en elle. Tout naturellement elle s'identifiait à cette musique, parce qu'elle avait, comme Beethoven, cette énergie des dévouements absolus que manifestent les lettres d'amour du grand artiste qui appelait sa fiancée « mon immortelle bien-aimée. . . » A celui qu elle choisirait, Thérèse dirait aussi : « mon immortel bien-aimé. » Elle le disait, par le langage sans mots de ce magnifique andante, exécuté avec cette ferveur et devant cet autel où le Prêtre révolté allait célébrer sa messe d'hérésiarque. Elle avait choisi. Peut-être Jacques aurait-il moins souffert, s'il avait pu croire que la jeune fille cédait, par fragilité, à une séduction dont elle se défendait. Mais c'étaient des accents de certitude et de volonté,
les hardis coups d'aile d'un esprit qui s'élance vers un autre, librement, la révélation d'un amour spontané, lucide, irrémédiable. Jacques lisait cette vérité, pour lui terrible, sur ce pâle visag^e aux paupières baissées. Il l'entendait dans cette musique, dont les suprêmes accords s'étalaient, s'apaisaient. Cette sérénité lui faisait plus mal encore. Il avait froid. Il tremblait. Il allait sangloter, crier de douleur... Tout à coup, les doigts de la musicienne s'arrêtèrent de courir sur les touches. Ses paupières se relevèrent. Elle regarda, — de quel regard! Quelqu'un venait d'appataître, à l'entrée duquel tous les fidèles de la Catacombe se mettaient debout. C'était l'apôtre de cette petite Église, audacieusement dressée en face de la grande, l'auteur du sacrilège Hakeldatna, l'abbé Fauchon, le fiancé secret de Thérèse Andrault. Cette présence réveilla brusquement Jacques de l'hypnose où l'avait jeté cette musique. Il reprit une conscience aiguë et nette de l'endroit et de la minute. On se rappelle, il était venu là, possédé d'un double et passionné désir : savoir si Fauchon aimait Thérèse, se convaincre que le révolté restait sincère dans sa pensée religieuse. Il Favait devant lui, maintenant, qui marchait à l'autel dressé sous la haute verrière multicolore du fond de la chapelle. Fauchon soutenait dans ses mains un calice où se trouvait le vin destiné à la communion, et il
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était suivi d'un autre prêtre qui tenait une corbeille remplie de morceaux de pain, non coupés mais brisés, par souvenir du verset : « Ils l'avaient reconnu à la fraction du pain. » L'hérésiarque portait la chasuble souple et drapante que les archaïsants du modernisme opposent volontiers à la chasuble ordinaire j dont ils raillent la forme en étui à violoncelle. La vive couleur rouge de . l'étoffe brodée d'or contrastait violemment avec le bistre du masque tout creusé, tout en méplats heurtés et durs. La flamme intérieure le transfigurait à cette minute. Ce rayonnement d'un visage si tourmenté d'ordinaire avait une cause que Jacques comprenait trop bien, comme aussi ses deux compagnons. Il les entendait échanger tout bas des remarques dont l'une au moins, celle du frère de Thérèse, le toucha au vif de sa blessure.
— « Gomme il a changé ! « dit Savignan. « Savez-vous qu'il est presque beau? »
— Il Oui, n répondit Dominique, « mais d'une beauté d'acteur... Regardez-le monter à l'autel et se complaire dans ses gestes? Et cet ornement copié d'après d'anciennes fresques?... Ah! que je l'aimais mieux petit professeur, et si humble ! »
— Il Ce prêtre qui lui sert de diacre, avec Cette étole en écharpe? Qui est-ce? »
— Il L'abbé Chanut. »
— Il Le Démocrate? C'est juste Toutes les anarchies s'attirent. «
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Us se turent. Après avoir prononcé, en français, les mots de la Salutation adressée déjà par Booz à ses moissonneurs : a Que le Seigneur soit avec vous ! ... » le Célébrant commença la supplication, la litanie par laquelle, aux tout premiers siècles, s'ouvrait la messe primitive. Dans son chimérique essai de retour aux rites lointains, Fauchon avait réduit le saint sacrifice à quelques éléments très simples : plus d'Introït-^ cette litanie; la lecture, en guise d'Épître, d'une des lettres qu'il recevait, chaque jour, d'égarés comme lui; puis quelques versets de l'Évangile avec un commentaire; et, pour finir, la consécration, la communion sQus les deux espèces, avec des prières, le baiser de paix, tout un cérémonial destiné à reproduire la Gène. Il avait donné, de plus en plus, à cette dernière partie de l'office, l'ampleur et la solennité qu'elle avait dans les premiers siècles, quanidla. synaxe eucharistique, le repas de charité, constituait toute la messe. Il l'avait écrit dans Hakeldama : «Réalisons la Communion des Saints, ce dogme des dogmes, dont l'Incarnation même n'est qu'un corollaire, en adaptant aux plus récentes nécessités de l'âme moderne les plus anciennes formules. » Et c'est ainsi qu'agenouillé devant l'autel, il récitait, de sa voix profonde, la litanie modelée sur le type de celles qui se prononçaient, en effet, dans les catacombes, mais avec quels
noms, quels commentaires, dans quel esprit! Par instants, il s'arrêtait et Tassistance. dressée déjà à cette discipline, répondait :
— il Seigneur, exaucez-nous!.., » alternativement, ou : « Seigneur, ayez pitié!... i>
— « Nous vous prions, Seigneur, » disait-il, « comme nos frères d'il y a dix-huit cents ans
vous priaient, au nom de leurs martyrs dans la chair dont ils avaient, à proximité, les émouvantes reliques, au nom et en souvenir d'autres martyrs, les martyrs dans l'esprit dont nous considérons l'agonie morale avec la même vénération, la même piété que la vôtre, Seigneur, sous les oliviers solitaires du jardin, au prétoire devant le Juge inique, sur la Croix parmi les outrages, au tombeau et après le tombeau! Eux non plus, ces martyrs dans l'esprit, les Pharisiens, leurs ennemis et les vôtres, n'ont pas cessé de les travailler, même dans le sépulcre. Ce sont. Seigneur, les chrétiens sincères et dévoués que Rome, la véritable héritière de l'Iscariote, ne s'interrompt pas d'appeler Judas, et qui, vous aimant, Seigneur, vous cherchant uniquement, ont versé, comme vous, des larmes de sang, sous une odieuse légende, inventée par la haine et pour la haine. Et cette Rome injuste et persécutrice, cette Rome de toutes les duretés, de tous les anathèmes, ose se proclamer votre représentante, à vous, l'homme de douleur et d'amour
qui avez donné mission à Pierre de soutenir ses frères : « Et tu, conversas, confirma fratres tuos ! »
— Il Seigneur, exaucez-nous! » disaient les fidèles.
— a Nous vous prions, Seigneur, » continuait Fauchon, « au nom et en mémoire du grand Origène, insigne proie de ces chercheurs d'hérésies, qui, après avoir découronné un si beau génie, ont pu se flatter qu'aucune gloire chrétienne ne survivrait à leurs calomnies, au nom de tous les croyants condamnés par les premiers Conciles, à qui des évêques intrigants et jaloux ont prêté des hérésies imaginaires, comme ce pieux et fervent Nestorius livré pendant des siècles à l'exécration des catholiques, alors qu'il n'avait, nous le savons aujourd'hui, jamais enseigné qu'une doctrine orthodoxe, celle même de cette méditation Johannique sur votre personne sacrée qu'ils appellent, dans leur ignorance ou leur mauvaise foi, votre quatrième Évangile, Seigneur! »
— « Seigneur, ayez pitié ! »
— «Nous vous prions encore, au nom et en souvenir. Seigneur, des innombrables victimes de l'ambition pontificale, au nom des Empereurs, des Rois, des Ministres auxquels le Pape a fait la guerre pour agrandir son domaine terrestre, ce royaume du monde dont vous n'avez pas voulu, parce que vous n'êtes pas du monde ; au nom
des soldats qui ont trom'é la mort dans ces luttes monstrueuses, de ceux surtout qui, étant catholiques, se sont fait tuer de bonne foi pour cette cause impie du pouvoir temporel, victimes, celles-là, d'autant plus à plaindre qu'elles ont été des victimes abusées ! »
— « Seigneur, exaucez-nous ! »
— « Au nom et en souvenir de toutes les victimes de l'Inquisition médiévale, de tous les réformateurs mis à la question, puis livrés au bras séculier, que l'Église haineuse a précipités malgré eux au schisme, de ceux dont elle a fait des suspects éternels comme Érasme,' qu'elle a chargés de chaînes comme le cardinal Morone, qu'elle a brûlés comme Savonarole. »
— « Seigneur, ayez pitié! »
— «Et, dans des tempsrraoins éloignés, nous vous prions, Seigneur, au nom et en souvenir d'autres victimes de la dureté romaine, de Molinos ignominieusement diffamé pour l'exaltation de saint Ignace, de Fénelon sacrifié aux exigences de Louis XIV et d'une femme, au nom de Félicité de Lamennais, qui vint au Pape et à ses Cardinaux avec la simplicité et la confiance d'un enfant, et s'en retourna le cœur brisé par ces hommes qui semblaient, a dit un témoin, avoir reçu l'infernale mission de le pousser aux abîmes, et de le faire, comme il l'a écrit lui-même si douloureusement, expirer dans le vide!... Au
nom de Dœlllnger et des autres victimes de l'orgueil vaticaniste, au nom de notre Tyrrel, si pur, si courageux, de Tyrrel qui n'a pas, absous par un prêtre, obtenu cette sépulture chrétienne que l'Église accorde sans hésiter aux riches et aux puissants dont l'existence ne fut qu'une prédication vivante de luxure et de vanité. Enfin, Seigneur, nous vous prions au nom des innombrables catholiques inconnus qui subissent présentement leur Gethésmani, au nom des curés et des vicaires de campagne qui voient la vérité et qui doivent la taire, menacés qu'ils sont dans leur pain quotidien; — au nom de ces prêtres qui subissent la solitude du cœur dont a parlé dans une admirable prière le malheureux Perrey^ e qui aima et ne se permit pas d'aimer, écrasé dans le plus légitime des élans par cette loi du célibat ecclésiastique, mère de toutes les hypocrisies, quand elle ne l'est pas du désespoir. Nous vous prions aussi. Seigneur, au nom de tous les enfants du siècle qui avaient la soif et la faim d'une vie religieuse et qui, n'ayant pu la trouver dans une Église où Dieu n'est plus, ont désespéré de leur âme. Que toutes ces misères, Seigneur, n'aient pas été souffertes vainement, qu'elles retombent en pluie de bénédictions sur l'œuvre pour laquelle nous vous implorons, Seigneur, cette reconstitution de la véritable, de l'éternelle Église, cette Église dont Pascal, qui T. u, 3
eût été ici avec nous, j'en ai T assurance, a dit cette prophétique parole, notre devise, « qu'elle serait » sauvée par ses excommuniés » . Ainsi soit-il ! »
— « Seigneur, exaucez-nous! »
Cette extraordinaire incantation avait soulevé, chez les adeptes de l'hérésiarque, une émotion aussi extraordinaire, manifestée par une ardeur de plus en plus frémissante dans l'accent du répons. Cependant Fauchon s'était dressé. Il alla s'asseoir sur un fauteuil préparé à la droite de l'autel, tandis que Ghaiiut s'avançait sur le premier gradin, tenant un papier.
— «Voici l'Épitre, » fit tout bas Dominique.
— « Lecture, " commençait Ghanut, " de la lettre d'un prêtre persécuté, serviteur du Christ qui a la même foi que nous dans la Rédemption et la même espérance d'une nouvelle structure de la véritable et indéfectible Église, contrela quelle les portes du Vatican ne prévaudront pas. . . "
— « Je n'en entendrai pas davantage, " dit brusquement Savignan, qui se leva. «Viens-tu, Jacques? »
Quoiqu'il eût, lui aussi, parlé a voix basse, n'étant qu'un hôte dans cette chapelle, et ne voulant pas troubler la cérémonie, le simple bruit du banc reculé fit que Chanut s'arrêta, saisi, tant était grand le recueillement de l'assemblée. Les trois occupants de la tribune effectuèrent leur sortie dans un silence où il y
avait presque du scandale. Jacques n'avait pas osé résister à l'injonction de son père. Dominique, en train de se débattre contre les sophismes du modernisme, brûlait d'entendre le jugement de l'historien, et il avait suivi. Tandis qu'ils descendaient avec une lenteur forcée l'escalier à vis et ses marches raides, des éclats de voix leur arrivaient. Ghanut reprenait sa lecture. Et c'étaient des lambeaux de phrases : a L'intolérable arrogance romaine. . . L'évolution intellectuelle... Une conception scientifique du monde... Le problème de Dieu posé en termes nouveaux... » Enfin, ils étaient dans la cour! Savignan respira librement, comme un homme échappé d'une atmosphère étouffante. Si le premier aspect de Fauchon l'avait saisi, en lui donnant cette impression qu'il attendait, celle d'un homme de son âge en proie, comme lui, à la frénésie de la passion, le seul exorde de la Litanie avait suffi pour qu'il ne pensât plus qu'à son fils. Il l'avait observé, avec une épouvante grandissante devant la tension exaltée de ce jeune visage. Pas une fois, devant cette sacrilège énumération des prétendus crimes de Rome, Jacques n'avait manifesté le plus léger sursaut de révolte, ni même d'étonnement. Le père avait pris peur. Il avait emmené son fils, et, tout de suite, s'adressant à Dominique, mais, en réalité, à Jacques :
d« LE DÉMON 1)K MIDI
— - « Ta sais que Fauchon est un imposteur éhonté, » — il continuait de le tutoyer malgré leurs dissentiments. « Il n'y a pas une phrase de cette prière qui n'affirme comme résolus dans un sens des problèmes, ou toujours en question, ou résolus dans un autre sens. Exemple : Origène. Mais son allégorisme effréné, mais sa conception de la préexistence des âmes, de la carnalité considérée comme le châtiment du péché, de la création ab œterno, de la rédemption finale universelle, tout cet enseignement si dangereux — ses disciples Font bien prouvé — ne méritait-il pas d'être condamné?... Nestorius? Il n'a donc pas soutenu que Jésus-Christ était un homme en qui le Verbe avait résidé ©omme dans un temple, et n'est-ce pas là un renversement du dogme de l'Incarnation?... Morone? Oui, Paul IV la soupçonné de protestantisme et emprisonné comme tel. Pourquoi Fauchon n'ajoute-t-il pas que ce même Paul IV a reconnu son erreur et que Pie IV se fit représenter par lui au Concile de Trente?... Savonarole? Mais c'est l'agitateur révolutioMnaire que l'on a exécuté en lui, comme Lamennais... Dœllinger? Pourquoi l'a-t-on frappé? Pourquoi Tyrrel? L'un s'est rebellé contre un concile. C'est lui-même qui s'est rayé de l'Église. L'autre entendait y rester, en interprétant les dogmes à sa manière. Us en sont tous là, d'ailleurs. Ce prêtre dont Chanut lit la lettre, en ce
LÀ catacomué il
moment, est desservant quelque part. Son évêque le croit soumis. Il 1 est, en apparence. De cœur et d'esprit, il tient pour ces g^ens-là contre le Pape. Ils appellent cela être persécutés. Quels mensonges ! ... »
Puis, épiant toujours l'effet produit sur son fils, et prolongfeant exprès cette discussion :
— « Gomment va se continuer cette messe? » demanda-t-il à Dominique.
— « Par une autre lecture tirée de l'Évang^ile, avec une homélie sur ce texte, enfin la communion. Le célébrant dépose le pain Eucharistique dans la main droite de chaque fidèle, en disant simplement : « Corpus Christi. » Le diacre leur présente le calice, en disant : « Sanguis Christi. » Ce moment, je l'avoue, est impressionnant, et surtout leur formule de la fraction du pain : « De même que ce pain rompu était dispersé sur la
» colline à l'état d'épis et quil est devenu un seul » morceau. . . »
— (I Qu ainsi soit rassemblée votre Église! w continua Savignan. « Je la connais, cette formule. Elle est eublime. Fauchon l'a prise simplement dans dom Cabrol, au septième chapitre de la Prière antique, comme toute l'ordonnance de sa messe, d'ailleurs. Le chapitre s'appelle, si ma mémoire me sert bien : Une messe au troisième siècle. 1)
— n G est la preuve de sa sincérité, papa, »
as LE DÉMON DE MIDI
interrompit Jacques. «Que veut-il? Revenir aux rites primitifs. »
— « C'est la preuve ae son org^ueil, » répliqua le père.
Ils étaient dans la rue du Cherche-Midi, maintenant, et marchaient dans la direction de leur maison, toujours accompag^nés par Dominique.
— « Mais oui. Que signifie ce retour à dixhuit cents ans en arrière, sinon que l'on s'est trompé pendant dix-huit cents ans? De deux choses l'une : ou bien la Révélation existe, ou bien elle n'existe pas. Si elle existe, elle est continuée. Dieu ne peut pas avoir permis que des millions et des millions de croyants de bonne foi, qui ont vécu et qui sont morts dans l'Église fondée par le Christ, aient vécu et soient morts dans un mensonge. Car c'est cela que prétend Fauchon, avec sa messe primitive, sa Catacomhe, toute sa doctrine, qu'il s'est produit une déviation. Où la place-t-il? De quel droit vient-il nous dire : » A ') telle date, évêques et papes se sont trompés. " Ah! S'il n'y a pas eu Révélation, si le Christianisme est une création purement humaine, alors, oui, la déviation a pu se produire. Mais Fauchon ne croit pas cela, puisfpi'il proclame la présence réelle : Corpus Christi, snngais Christi! Qu'est-ce qu il veut, alors?... Une révélation particulière, pour lui tout seul ! . . . Allez, mes enfants, c'était îvewman qui était dans le vrai quand il disait au
Père Hyacinthe, qui aurait tant dû Técouter. « Malg^ré les misères inhérentes à toute œuvre où » sont mêlés les hommes, il y a, dans l'Égflise )i catholique romaine, une stabilité, une anti- )) quité, une sécurité dont rien n'approche... «
— «Et une discipline aussi, » ajouta Dominique Andrault, « et dont on sent tout le prix quand on est dans l'armée. "
— « Une discipline? « rectifia Savig^nan. « Non. La discipline! Celle de la pensée qui prépare celle de l'action. . . Je vois, » continua-t-il, en reg^ardant l'ami de son fils profondément, « que tu commences à le comprendre. J'étais sur que, tôt ou tard, tu nous reviendrais. "
— « Beaucoup grâce à vous, monsieur Savignan, " répondit le jeune homme.
Jacques écoutait cette conversation, sans deviner combien chaque mot allait loin dans le cœur de son père et celui de Dominique. Ces explications qui n'en sont pas, ces phrases contenues par lesquelles se terminent des malentendus qui ne se sont jamais formulés, rendent un son si simple chez ceux qui les échangent, quand leur âme est d'une certaine qualité I Mais l'amoureux de Thérèse traversait une de ces crises émotives où tout fait blessure. Le ton abrupt et péremptoire de ses deux compagnons, leurs affirmations cassantes, le froissaient, le contractaient, au lieu de le convaincre. Et puis, ni son père ni Domi-
iÔ LE DÉMON t)Ë MIDI
nique ne paraissaient soupçonner sa douleur. L'un et l'autre, ils avaient entendu Thérèse jouer, avec cette passion révélatrice, Vandante dont les notes le poursuivaient de leur obsédante mélodie. L'un et l'autre, ils savaient de quelle importance était pour lui cette journée. Ils savaient son amour. Ni l'un ni l'autre, ils n'avaient pensé à le reg^arder, à le plaindre. Il subit là, en cheminant sur ce trottoir, par cette matinée sombre, entre son père pourtant et son plus cher camarade, une horrible impression de solitude.
— " Papa et Dominique ne pensent qu'à leurs idées, 1) song^eait-il. « Comme ils sont heureux! »
Le passionné g^arçon n'y voyait guère juste. En se jetant, avec cet élan qui tenait de la conversion, vers la doctrine de Savignan, Dominique fuyait surtout Fauchon, et cela pour des motifs de moins en moins intellectuels. Il ne doutait plus qu'entre sa sœur et le prêtre, il n'y eût une intrigue amoureuse, et il en frémissait d'indignation. Quant à Savignan, de s'entendre rappeler ses ouvrages et son attitude officielle avait de nouveau touché sa conscience au point malade. Gomme pour racheter ses défaillances récentes et prochaines, en faisant un peu de bien à cette âme qui s'offrait, qui se donnait à lui, il prit texte du compliment de Dominique et il lui répondit :
— « Je te dirai comme Ambroise Paré : « Je
» le pansai. Dieu le guérit. » Ce ne sont ni mes {jros livres d'histoire, ni mes pauvres articles du Germe qui ont agi sur toi. C'est la Vérité. Et pourquoi l'as-tu trouvée, la Vérité? Parce que l'armée t'a enseigné à voir les choses, non plus par l'esprit particulier, mais en fonction de l'unité et de l'autorité. Bossuet a écrit une phrase admirable là-dessus : L'esprit particulier, c'est le glaive de division que les hérétiques ont pris en tnain pour se séparer de l'Église. Vois Fauchon... Mais, 1) conclut-il, « achevons de nous purifier de ce malsain cauchemar. Saint-Sulpice n'est pas loin. Allons-y tous les trois entendre une simple messe, avec les bonnes femmes du quartier. C'est leur heure. Elle ne savent rien de l'exégèse, rien de la philosophie. L'insuffisance de la scolastique à servir de véhicule à la pensée moderne, comme disent ces messieurs, est le moindre de leurs soucis. Elles prient comme elles vivent, chrétiennement. Nous prierons comme elles. »
Certes, Savignan était bien sincère dans cet appel aux simplicités de la foi. Et qu'était-ce qu'un commentaire du célèbre conseil de Pascal : « Ce sont gens guéris de la maladie dont vous voulez guérir. Suivez leur manière, en prenant de l'eau bénite et faisant dire des messes » ? Pourtant, d'avoir donné à sa pensée une expression aussi marquée, aussi gesticulée, lui fut soudain une gêne, et qui le poursuivit jusqu'à la fin de
cette messe que les trois hommes entendirent en effet à Saint-Sulpice, dite par un vieux prêtre, devant de vieilles servantes, étrangères à tout modernisme. Les hommes publics — et quoiqu'il n'eût qu'une réputation restreinte, l'historien du Clergé de France au XVIIP siècle en était un — se divisent en deux g^roupes : ceux qui accentuent les attitudes que leurs admirateurs leur suggèrent, ceux qui répugnent à poser leur propre personnage. Savignan avait toujours eu la pudeur de ses opinions et une horreur de les étaler, égale à sa fermeté pour les affimer. Il y avait eu un peu de complaisance dans son discours à Dominique, ce rien de cabotinage que les très bons observateurs d'eux-mêmes ne se permettent pas sans le constater et se le reprocher. Allait-il, lui aussi, après tant d'autres, suppléer aux manquements dans la vie intérieure, par des soulignements dans la vie extérieure? Ainsi commencent les hypocrisies systématiques qu'avait flétries, la veille, le perspicace dom Bayle. Une fois de plus, l'amant de Geneviève se dit, avec toute l'énergie dont il était capable : «Je ne serai pas un Tartufe. » Ces mots avaient deux traductions : » Je ne verrai plus Geneviève. " C'était l'une. L'autre était : «Je n'écrirai plus de pages religieuses..." Hélas! La première ne traversait même plus sa pensée. Aussi éprouva-t-il une cruelle impression d'ironie,
quand, après cette messe, et sur les marches de l'égalise — commencée par l'austère M. Olier — Dominique Andrault lui dit, en prenant congé : — « Vous ne saurez jamais le bien que vous m'avez fait, en m amenant ici, ce matin, monsieur Saviçnan. Il y a quelque chose de plus puissant que les livres, voyez-vous. Il y a l'exemple. Je traverserai peut-être aujourd'hui une dure épreuve. Grâce à vous, je suis armé... »
Et à Jacques :
— « Tu as tout dit à M. Savig^nan, n'est-ce pas? Je pars pour Orléans, cette nuit, et j'ai bien des courses à faire. Je passerai, rue Cassette, avant midi, vous mettre au courant, comme je le dois. Il est possible qu'une influence se soit exercée et que l'on demande encore un délai, pour parler pendant mon absence. J'essaierai d empêcher cela. Dans ce cas, je viendrai seulement en allant à la g^are, vers neuf heures. A tantôt donc, ou à ce soir. »
Tandis que le frère de Thérèse s'éloignait, à travers la place, de son pas nerveux et décidé, les Savignan descendaient les marches pour obliquer eux-mêmes le long du vaste séminaire désaffecté, dans la direction de leur rue Cassette. Le père étudiait son fils maintenant, avec une attention que ne distrayait plus une autre présence. Il vit distinctement sa souffrance. Il en eut
pitié. N'était-ce pas une occasion unique d'en finir à jamais avec l'espèce de sortilège que Fauchon exerçait sur le jeune homme? Et sans attendre :
— « Cette influence à laquelle Dominique vient de faire allusion et qui pourrait retarder la réponse de Thérèse, c'est celle de Fauchon, n'estce pas? w
Jacques hésita un moment. Il avait horreur du mensonge, dans les petites choses comme dans les grandes. Il répondit :
— « Je n'en sais rien, mais je le crois. »
— (I Tu crois aussi que ce fiancé mystérieux, c'est Fauchon?. . . « insista Savignan brutalement.
— Il Oui, " répondit Jacques, tout bas, cette fois.
— - Il Si c'est lui, tu avoueras que c'est un grand misérable? »
— «Ne dis pas cela, papa! » protesta le généreux garçon, d'une voix suppliante. « Que M. l'abbé Fauchon veuille se marier, c'est légitime, du moment qu'il croit que le célibat des prêtres est contraire à la loi naturelle et à la loi surnaturelle. C'est la thèse qu'il soutient dans Hakeldarna, remarque. Il aime Thérèse. Il en est aimé. Il considère qu'il a le droit de l'épouser. Tout cela me fait souffrir horriblement. Quant à mépriser un homme qui obéit tout ensemble à sa conscience et à son cœur, je ne le peux pas. »
LA CATAGOMBE 45
— «Tune le veux pas, » répondit Savig^nan, « par point d'honneur avec toi-même, et parce qu'il est ton rival... Il aime? Il est aimé? Ce sont des formules, ça. Traduisons-les donc en faits. Ce sentiment, Fauchon l'a vu venir, naître en lui, grandir, et il ne s'est pas dit : « J'ai plus «de quarante ans. C'est une jeune fille. Je ne « dois pas l'aimer » Il croit que le mariag^e des prêtres est permis? Mais il sait bien que la femme d'un prêtre défroqué est une paria. Et il ne s'est pas dit : « Cette enfant ne sait rien de la vie. Je » ne dois pas l'entraîner sur ce chemin-là, rui- » ner son avenir. " Et Andrault, le père, son dévoué, son bienfaiteur, il n'a pas eu honte de le tromper? Car, enfizi, si Thérèse et lui se sont fiancés, c'est qu'ils se sont parlé, qu'ils se sont vus, à l'insu du père, qu'ils se sont donné des rendez-vous, en se cachant de lui. Il a menti et il a fait mentir. Pour un homme qui prétend réformer l'Église au nom de la Vérité, — tu l'as entendu ce matin, — avoue-le, ça manque au moins de logique. »
— « Et si c'est Thérèse qui l'a aimé, la première? » répondit Jacques. "Si c'est elle qui, touchée de pitié pour sa solitude de cœur... — Ilappelle-toi, toi aussi, comme il a prononcé ces mots de la belle prière de l'abbé Perreyve. — Oui, si c'est elle qui est venue au-devant de ce persécuté? S'il^ lutté, avant de se rendre à un senti-
ment dont il eût été surhumain qu'il ne voulût pas?... Hé bien, oui, il y a M. Andrault. Mais M. Andrault est dans ces idées, puisqu'il patronne la Catacomhe . L'abbé Fauchon a donc eu le droit de croire que ce mariag^e ne déplairait pas au père. Quant à cette opinion du monde dont tu parles, Thérèse et lui ont l'àme assez haute pour qu'une pareille misère n'entre même pas en ligne de compte. "
De quel accent le jeune homme avait luimême prononcé ces mots : l'àme assez haute! Ils signifiaient des façons de sentir, exaltées jusqu'à l'héroïsme, mais ^dont il ne s'étonnait pas, s'en trouvant lui-même capable. Il en donnait une preuve par cette partialité insensée et magnanime en faveur de celui qui lui était préféré.
— H Mon pauvre petit! " dit Savignan, avec une tendresse infinie, u C'est toi qui as l'àme haute... Mais ce que nous disons n'a pas de valeur, tant que les précisions nous manquent. Nous les aurons avant midi. Il s'agit de passer cette matinée. Tu vas travailler un peu pour moi. J'ai quelques lettres relatives à l'émigration de M. de Bonal, cet évêque de Glermont dont je t'ai parlé là-bas. On me les a confiées pour peu de temps. Tu me les copieras. Cette besogne t'aidera à tromper ton impatience et à garder ton calme. Je te plains beaucoup, mon Jacques. Mais je suis fier de toi. »
Pes deux hommes, ce fut le père qui reg^arda la pendule avec le plus d'anxiété durant les heures qui s'écoulèrent jusqu'à midi. Sitôt rentrés, Jacques s'était mis à sa table dans sa chambre. Il avait commencé de transcrire les lettres du prélat émig^ré, sans s'interrompre une minute, avec cette tension de tout l'être qui soutient les martyrs. Il avait, pendant la messe, fait un vœu et pris une résolution : renoncer à Thérèse, et lui cacher sa douleur pour qu'elle fût heureuse avec Fauchon, sans remords, si réellement elle l'aimait. Savignan, lui, était comme un médecin qui vient d'ausculter son propre enfant, et, l'oreille contre cette chère poitrine, d'entendre des souffles dénonciateurs de lésions profondes. Les fiançailles du prêtre révolté avec Thérèse allaient-elles se produire? Il les redoutait, à présent. Il tremblait qu'elles ne rapprochassent Jacques de l'hérésie, au lieu de l'en éloigfner. Il suffirait, désormais, que Fauchon fût mêlé à une discussion d'idées pour que le jeune homme la résolût dans le sens de son ancien maître, par folie de générosité... Cependant, midi avait sonné. Gélestinvint annoncer le déjeuner. Dominique n'avait point paru. « La réponse est remise, " pensa Savignan. « C'est un peu de temps g^açné. » Il était si persuadé d'avoir fait fausse route, le matin, qu'il s'appliqua, pendant le déjeuner, à parler uniquement des lettres dont
Jacques avait achevé la copie. Il ne fit allusion à la chose qui les préoccupait tous deux si passionnément qu'en se levant de table et pour dire :
— « Il est arrivé ce qu'appréhendait Dominique, évidemment. Il ne viendra plus qu'à neuf heures. Si nous allions à Versailles voir le buste du prince de Conti, l'un des correspondants de notre évèque, par Houdon? »
— a Je comptais monter à Montmartre, au Sacré-Cœur, » fit Jacques; mais du moment que je peux ne pas te quitter, allons à Versailles. ))
L'un et l'autre eurent le courage d'observer la même attitude de silence sur Thérèse et Fauchon, durant cet après-midi qu'ils passèrent à Versailles, d'abord dans les galeries du palais, puis dans le parc, à se promener parmi les reliques du Grand Siècle. Savignan commentait ici une peinture, là une tapisserie, ailleurs une statue, avec sa chaude imagination d'historien, et Jacques essayait de se prêter à cette fuite dans le passé qui lui était si indifférent. A la fin du jour, la mélancolie du soleil couchant, les reflets orangés et roses sur l'eau morte des bassins, l'assombrissement du ciel derrière les massifs de feuillages jaunis lui navrèrent le cœur trop amèrement, et il ne put s'empêcher de dire à son père, soudainement
— (I Pourquoi Dominique n'est-il pas venu
tout de suite? Il doit pourtant bien comprendre que les plus petits détails m'intéressent dans cette conversation que M. Andrault a eue avec Thérèse. Elle a dû donner des raisons, M. Andrault la presser. J'ai tant besoin de tout savoir. Il arrivera chez nous, en coup de vent, nous apportera un fait brutal, et puis rien!... Ah! ce n'est pas d'un ami. »
Que répondre? Saviçnan était lui-même dans un état de sensibilité si émue, si vibrante, dans ces jardins à la française dont l'ordonnance lui représentait Soléac, et devant le chag^rin de son fils qui lui rappelait ses agfonies à lui, au même âxre!
— « Tu as été si couragfeux jusqu'ici, mon petit! )) finit-il par dire. « Ne te laisse pas aller au coupable çoùt de souffrir, et surtout que ta douleur ne touche pas en toi à ton amitié. Dominique, c'est ton Larti(jue, et un Lartigue à qui tu peux parler, prononcer des noms, t'ouvrirtout entier. Crois-moi. C'est bien quelque chose. »
Il frémit d'en avoir tant dit, sous le regard que lui lança le jeune homme, et leur retour à Paris s'accomplit dans une g^êne sing^ulière. Le père avait lu, dans les yeux de son fils, cette pensée : « Tu as donc aimé comme moi, été trahi comme moi? 1) et cette supplication : « Dis-moi comment tu t'es guéri, pour m'apprendre ! » Ce malaise ne se dissipa qu'au moment où, descendus du train,
et tournant le coin de la rue de Vaugirard pour s'engaçer dans la rue Cassette, ils aperçurent quelqu'un qui allait et venait devant leur porte,
— « Tu vois comme tu as été injuste pour Dominique, » fit Savignan. « Son train part à neuf heures; il n'en est pas six, et il est déjà là. »
Le frère de Thérèse était là, en effet, qui reg^ardait sans cesse de droite et de g^auche, fouillant la dense obscurité de cette rue dont les réverbères n'étaient pas encore allumés. Il n'eut pas plus tôt aperçu les deux arrivants qu'il se précioita sur eux :
— « Ah! monsieur Savig^nan, que vous aviez raison! Quels bandits, que tous ces g^ens-là! »
— « Calme-toi, Dominique, » dit Savigfnan, effrayé de son exaltation. « Rentrons. »
— « Je n'ai pas le temps, » fitDominique. «Il faut que je voie encore mon pauvre papa et ma pauvre maman, avant de partir. Mais j'avais promis à Jacques de venir. Et puis, il vaut mieux qu'il sache l'affreuse chose par moi, et tout de suite. Et vous aussi, monsieur Savignan, pour que vous soyez sans pitié, quand vous écrirez sur Fauchon, maintenant. »
— « Mais qu'est-ce qu'il a fait? » demanda Jacques.
— « Ce qu'il a fait? Il a enlevé ma sœur... Laisse-moi parler, Jacques. En vous quittant, ce matin, je suis arrivé à la maison au moment où
LA CATACOMTÎE 51
Thérèse venait de déclarer à mon père qu'elle était fiancée à Fauchon. Je le savais. Gomment? Sur quels indices? Par quel instinct? Peu importe. Je le savais, et j'en avais Fhorreur. . . Un prêtre! Ma sœur, la femme d'un prêtre!... J'en avais l'épouvante aussi. Je me disais : « Mon père est tellement la dupe de cet homme ! S'il allait consentir? » Par bonheur, non. Il ne consent pas. Le vieux sang^ bourgeois s'est révolté. Ce que l'armée a été pour moi, cette abominable séduction l'a été pour papa. Elle l'a retourné, du coup. Il ne s'est plus açi de modernisme, d'immanentisme, de démocratisme, de Catacombe . Il s'est agi de la Famille. « Moi vivant, jamais tu n'épouseras cet homme. " C'est sur cette phrase que je suis rentré. Il a eu, pour me l'expliquer, une de ces nobles colères où l'on sent le chef, l'autorité. Je vous passe les détails, les larmes de ma mère, mon indignation à moi. Thérèse était assise, immobile, pâle, les mains serrées l'une contre l'autre, le visage noué, une flamme fixe dans les yeux, et toujours, toujours la même réponse : « Dieu m'a amenée dans sa vie. Ma mis- " sion est de le soutenir dans son œuvre. Je me " suis fiancée, en lui, à l'Église Nouvelle, C'est « mon devoir, je l'épouserai. " — « Je te donne » la journée, " a fini par dire mon père. « Si, « d'ici à cinq heures, ce soir, tu n'as pas changé ') d'idée, je t'emmène. Nous quittons Paris. Tu
» n'y rentreras que matée, je t'en donne ma » parole d'honneur. Va dans ta chambre. On t'y » portera ton déjeuner. Tu n'en sortiras que » pour te soumettre, ou pour partir. »
— « Et tu dis que Fauchon l'a enlevée? » interrog'ea Savig^nan. « De chez vous? w
— « Vous allez comprendre, » reprit Dominique. « Tu t'en rends compte, Jacques?. . . »
Il s'adressait à son ami, tour à tour, et à Savig^nan :
— « Dans ces conditions-là, je n'ai pas pu quitter rr^on père et ma mère, même pour venir à toi. Les pauvres g^ens étaient dans un état! Mon père surtout. Il voulait courir chez Fauchon, l'outrag^er, le frapper. J'aurais dû l'y laisser aller. J'ai eu peur d'un mauvais coup donné dans un mouvement de fureur, d'un meurtre. Pensez donc, monsieur Savig^nan, quel réveil pour lui! Quel écroulement! S'être cru devant un Apôlre, un Prophète, un Saint, et rencontrer un lâche, un immonde suborneur!... Et maman? Je peux bien te le répéter, Jacques. Elle nous l'a avoué là. Elle avait tant rêvé de t'appeler : « Mon fils! « Enfin, à quatre heures, elle nous dit : « Je vais essayer de lui parler. » Elle va jusqu'à la chambre^ La porte était fermée à clef. Elle frappe une fois, deux fois. Pas de réponse. Elle est effrayée. Nous aussi. Nous appelons : «Thérèse! Thérèse! >» Même silence. Mon
père enfonce la porte d'un coup d'épaule. La chambre était vide et la fenêtre ouverte. Vous vous rappelez : Thôtel, par derrière, donne sur un petit jardin, en bordure du Champ de Mars. Nos deux chambres, à Thérèse et à moi, sont à l'entresol, de ce côté. Cette fenêtre ouverte, les fleurs écrasées dans le massif en dessous, le désordre de la table de toilette où des objets manquaient, c'était l'évidence. Thérèse s'était laissée glisser là, en se suspendant à la b«rre d'appui, d'une hauteur de deux mètres. Elle avait d'abord lancé son nécessaire. Elle a dû choisir un moment où cette partie du Champ de Mars était vide. Et pas une lettre, pas un mot, pas un bout de papier, pas un indice. Rien, rien, rien ! »
— « Et Fauchon l'attendait?» demanda Savignan .
■ — « Oui, » fit Dominique. " Comment nous le savons? Voici. Notre première idée, à mon père et à moi, fut de prévenir la police. Et puis maman nous empêcha. « Je suis sûre qu'elle va » rentrer, » répétait-elle; «j'en suis sûre. Elle » ne nous fera pas cela de nous laisser passer la )' nuit dans cette ag^onie. Et surtout que perw sonne ne le sache, personne, personne!... « Alors, nous nous sommes décidés, papa et moi, à la seule démarche possible... Aller directement chez Fauchon, rue de l'Aude, près du parc de Montsouris. Là, nous avions une chance de
savoir quelque chose, bieu petite, mais une chance tout de même. « — Monsieur l'abbé ny V est pas, » dit le concierg^e. Je réponds : " Il y « est, » et je monte les quatres étages. A mon coup de sonnette, quelqu'un vient, la Reli^jieuse sécularisée qui le sert. Elle aussi me dit : n II n'y » est pas. » Je la bouscule. Je parcours les cinq chambres du logement. Personne. « Il est parti, » répond obstinément la Sœur à mes questions. « Pour où? ' — Je ne sais pas. — Quand? — Je » ne sais pas. — Seul? — Je ne sais pas. » Impossible d'arracher un mot de plus à cette vieille femme, fanatisée comme tous ceux qui approchent cet abominable comédien. Je descends. Mon père avait employé les grands moyens. Un billet de banque avait eu raison des réticences du concierge. « Eh bien, oui, monsieur. Il est » venu Mlle Andrault. Elle avait un petit sac à la » main. Il pouvait être trois heures, trois heures » et demie. Une grande heure après. Sœur » Marceline est descendue. Elle est allée cher- » cher un fiacre. M. l'abbé y est monté avec la » demoiselle. Elle avait toujours son sac, lui, » une valise. Ils ont donné au cocher ladresse » de la gare de Lyon. » Est-ce clair, cela?... Vous en savez tout autant que moi, maintenant, ') conclut Dominique. « Je rentre à la maison, avant de prendre mon train. Le désespoir de maman me fait peur. Papa, lui, est admi-
rable. Il m'a dit : « Je ne peux rien. Thérèse est » majeure du mois dernier. C'est évidemment '» ce qu'attendait ce coquin. La faute est à moi. " J'ai été bien coupable, en étant si faible, si ') confiant! Tout de même, je ne méritais pas » ça. " Ah ! non, le pauvre homme ne méritait pas ça. Mais lui, Fauchon, qu'est-ce qu'il mérite?»
Sur ce cri où grondait la menace de la plus furieuse veng^eance, le frère de la fugitive serra la main des deux hommes, et il disparut, pendant que Savigiian et Jacques se regardaient, avec une consternation qui ne trouvait pas de paroles pour s'exprimer.
— a Hé bien! non, papa, ce n'est pas vrai, » Jacques aborda son père, le lendemain matin,
par ce cri de protestation. Ses traits tirés, sa pâleur, ses yeux brillants dénonçaient l'insomnie, les longues heures passées dans l'ombre à scruter une indiscutable et insupportable idée. Il répétait : — « Ce n'est pas vrai ! L'abbé Fauchon n'a pas séduit Thérèse Andrault. Il n'est pas son amant. Ce n'est pas vrai! »
— « Tu as entendu Dominique, » répondit Savignan. « Le fait est là. Thérèse s'est sauvée de la maison. »
— « Et s'il n'y est pour rien? Si elle est venue chez lui, malgré lui? »
— « Alors, il l'aurait reconduite chez son père. Il ne serait pas parti avec elle, comme elle est partie. »
— « Cela prouve-t-il qu'il ne l'a pas respectée? Je sais. Toutes les apparences sont contre lui. Mais qu'est-ce que les apparences? Un
homme ne vit pas contre son âme, et l'abbé Fauchon n'a pas l'âme de cette action-là. "
— K II en a les idées. Tu as lu Hakeldama ? «
— « Mais il n'y a rien dans ce livre qui ne soit élevé, noble, généreux, même dans l'erreur. S'il se trompe, c'est avec tant de sincérité, tant d'idéal!... Et cette infamie?... Non, non, il ne l'a pas commise... D'ailleurs, Haheldama serait pire que son auteur pourrait n'être pas un scélérat. Toi-même, avant-hier, tu soutenais à dom Bayle que l'on peut penser d'une manière et agfir d'une autre. Tu disais : penser, remarque, et non pas sentir. On agit toujours comme on sent, d'après la Qualité de son être intime. . . Ce que je voulais te demander, papa, c'est simplement ceci : en écrivant ton article sur Rakeldama, fais, à l'abbé Fauchon, le crédit d'admettre que ses relations avec Thérèse peuvent ne pas être coupables, même à présent. Accorde-lui le bénéfice de cette dualité dont tu parlais. Ne le juge pas d'après une action qu'encore une fois il n'a certainement pas commise. »
— - "Jeté répéterai ce que j'ai encore dit à dom Bayle : je ne connais pas l'homme. Je ne connais que le livre. Évidemment, la journée d'hier n'est pas pour rendre ma tâche facile. J'essaierai pourtant de l'accomplir en toute conscience. »
En toute conscience?. .. Une fois seul, en face de sa table de travail, Savig^nan reprit une lettre cachée, à l'entrée de son fils, sous un volume qui était, précisément, Hakeldamn. Cette lettre, reçue une demi-heure auparavant, portait le timbre de Soléac. Geneviève y annonçait son arrivée à Paris, pour mercredi, — dans quarante-huit heures ! Il n'avait pas caché une autre lettre, timbrée aussi de Soléac, et dont l'enveloppe montrait une écriture impérieuse, haute, hâtive, celle de Calvières lui-même. Le mari annonçait aussi qu'il rentrait, sans parler de sa femme. Il donnait comme motif à cette rentrée précipitée la mort du député Audig^ier, survenue la veille, et la nécessité d'une action électorale immédiate. Ces deux lettres et l'exemplaire de Hakeldama se trouvaient, par hasard, toucher un cadre dressé sur le bureau, qui contenait une grande photo- (jraphie de Jacques. Savig^nan avait devant lui, comme ramassée, comme résumée en quatre signes, la trag^édie actuelle de sa vie. Le cahier de papier blanc préparé auprès, l'encrier, la plume l'appelaient, le tentaient. La veille, on s'en souvient, quand il écoutait la messe, à Saint- Sulpice, gêné jusqu'à la honte par l'admiration et le respect de Dominique, il s'était dit : «Je ne serai pas un hypocrite. Je n'écrirai plus de pages religieuses... « Pourquoi cette réponse à son fils alors et cette promesse d'impartialité que sous-
entendait Farticle sur Hakeldamn? C'est que l'honnête homme en lui continuait bien à se révolter contre une dualité qu'il qualifiait de duplicité. Mais le jouteur d'idées? Mais le dialecticien? Mais l'athlète intellectuel façonné par vingt années d'études historiques et ses deux années de polémique au Germe? Le talent est une créature vivante qui veut remuer, agir, s'employer, et que l'immobilité supplicie. Savignan éprouvait le besoin d'écrire cet article sur Hakeldama, en dehors de tout but, pour l'écrire, pour se donner cette sensation que les passionnés de doctrine connaissent si bien : le corps à corps avec un système hostile, thèse contre thèse, argument contre argument. Un g^rand article qui démolit un grand livre, c'est le sièg^e mis devant une place forte, l'ardeur d'un assaut où l'on esta la fois le général, l'ingénieur et le soldat. Savignan se figurait cet article, qui serait un de ses meilleurs, il le sentait. Il voyait l'épaisse brochure du Germe, la couverture verte, le format imité des hebdomadaires anglais, les cent vingt lignes à la page, distribuées sur deux colonnes. Et les raisons affluaient contre ses scrupules. A l'égard de Fauclîon, l'article serait juste, si dur fùt-il. Quel ménagement méritait ce malfaiteur en esprit et en acte? A l'égard des idées, l'article serait vrai. Il serait sincère. Il n'en exprimerait pas une qui ne fût comme la trame de l'intelligence
de Savigfnan. On est un hypocrite quand on parle contre sa pensée. C'est Tartufe étalant une intransigfeance de principes et n'y croyant pas, puisqu'il finit par avouer :
Mais le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait Et ce n'est pas pécher que pécher en secret.
Un Tartufe, amant d'Elmire, parce qu'il l'aime, et qui pourtant professe la vérité religieuse parce qu'il y croit, l'appellerons-nous encore hypocrite? N'est-il pas simplement l'homme déchiré de saint Paul : » Je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas? » Et l'apôtre ajoute, découvrant, dans l'existence même de la faute, une preuve de la règle : « Si je fais ce que je ne voudrais pas, je reconnais par là que la loi est bonne. » Soit. Mais une telle attitude suppose la confession publique, l'égarement avoué en même temps que le principe est affirmé. Tel le Centurion de l'Évangile qui proclame à la fois la miséricorde divine et son péché : « Domine, non siim dignus. . . » Le Pharisaïsme commence avec le silence sur cette indignité. Les images se précisaient. Savignan suivait les numéros du Germe dans leur voyage à travers la France. Ils iraient entre les mains de ses lecteurs habituels : des prêtres, des étudiants pieux, des officiers, tous gens de cœur et d'esprit droit, qui l'aimeraient, qui l'estimeraient, pour avoir écrit ainsi, et, se
LE CHEMIN DU DOUTE Gl
représentant Thomme d'après Fœuvre, ils lui feraient le crédit de penser qu'il pratiquait ce qu'il enseignait. Donc il les trompei^ail . Une autre phrase de la Bible, magfnifiquement traduite par Joseph de Maistre, lui revenait à la mémoire : « Dieu a dit : pourquoi te méles-tu d'annoncer mes préceptes avec une bouche impure? Je ne veux être célébré que par le Juste. " L'impression fut si forte qu'il écarta brusquement l'exemplaire de Haheldama. Il appuya sa tête sur ses mains pour méditer, puis, avisant la chemise qui contenait les documents copiés, la veille, par son fils, il se dit :
— « Je peux toujours continuer mes travaux d'histoire. L'historien n'est qu'un témoin, et que demande-t-on à un témoin? Un témoig^agfe exact, rien de plus. «
Ces documents consistaient en quatorze lettres adressées à Mgr de Bonal, le saint évéque de Glermont, alors émig^ré à Bruxelles, avant qu'il allât mourir à Munich. Elles émanaient d'un prêtre de son diocèse, réfugié à Paris. Ce prêtre s'appelait l'abbé Desaigues, nom bien auvergnat, et dont l'étymologie — de las aiguas, de aquis — rappelait à Savignan les manies de son cher Lartigue. M. Desaigues s'était fait revendeur de vieux habits, avec M. Magnien, le futur curé de Saint-Germain-l'Auxerrois. Tous les deux fîgu-
raient dans l'héreïque phalang^e des « Aumôniers de la g^uillotine » . Il rendait compte de sa vie sacerdotale à son évêque, et Savig^nan tomba sur le passag^e suivant, à la date de février 1794 :
a ...Le récit de ma journée d'hier sera, pour Monseig^ncur, une consolation, et de savoir que le plus humble de ses prêtres ait été choisi comme l'instrument du salut de deux âmes. On devait exécuter, à six heures, M. et Mme d'Ozillac, de Riom. Votre Grandeur se rappelle : M. d'Ozillac était bien un peu voltairien et philosophe. La Révolution a exercé sur lui, comme sur tant d'autres, cette action providentielle, visible partout dans les vastes cataclysmes sociaux. Dieu ne les permet que pour punir et g^uérir. M. d'Ozillac est redevenu pratiquant dans sa prison. C'est M. Grayo de Kéra venant, dont j'ai raconté à Votre Grandeur comment il franchit toutes les portes, qui l'a ramené, non sans de terribles luttes intérieures. Nous craignions une suprême révolte et que cet homme violent ne put pas, au dernier moment, faire son sacrifice. M. de Kéravenant est malade. Il avait été convenu, et les condamnés en avaient été avertis, que je le remplacerais. Je devais me trouver au passag^e de la charrette, sur les deg^rés de l'égalise Saint-Roch, avec, au bras, un paquet de vieux habits que j'élèverais pour me faire reconnaître. Je les absoudrais du geste, une dernière fois. J'étais à
LE CHEMIN nu DOUTE 65
mon poste, attendant le cortèg^e. Une main me touche l'épaule dans la foule, et j'entends une voix qui me dit tout bas, railleusement : « Dis donc, chand d'habits, tu n'es qu'un calotin, un réfractaire encore!... Tu t'appelles le Père Desaigfues. Tu me reconnais, hein?... » Je ne le reconnaissais que trop. C'est un nommé Martial Ghabanon, que j'ai eu comme élève au collègue de Clermont, un g^entil enfant, devenu un garnement, à l'âge de l'éveil des sens. Il continuait : a Tu m'as donné assez de pensums dans le temps. A mon tour, maintenant. Tu vas me suivre, et dans quelques jours. . . » Il ricanait, en me mo!itrant la rue où les soldats commençaient à faire la place pour la charrette : « Martial, " lui disje, en l'appelant par son prénom, comme autrefois. « Il va passer là un vieil homme et une vieille femme qui croient au bon Dieu, comme toi, Martial, quand je t'ai fait faire ta première communion. Ils savent que je serai ici pour leur donner l'absolution. Dans cinq minutes, je te suivrai. Laisse-moi ces cinq minutes, au nom de ta première communion, » répétai-je. Le fait qu'il m'eût parlé à voix basse, je vous l'ai dit, Monseigneur, m'avait donné le courage de lui répondre ainsi. Évidemment, il hésitait encore à me dénoncer. Il esquissa un geste d'impatience. Puis, brusquement : « J'attendrai. » Je rassemblai toutes mes forces, et je priai menta-
C/i LE DÉMON DE MIDI
lement, comme je n'ai jamais prié, Monseigrneur, pour que le sang^ des deux victimes que j'allais bénir et le mien, si ce malheureux devait exécuter sa menace, rejaillit en g^râces sur ce cœur ég^aré. Tout à coup, un remous de foule annonce l'arrivée des condamnés. Je vois M. et Mme d'Ozillac. Le vieux gentilhomme reg^ardait, de tous côtés, avec les yeux terribles de la fureur impuissante. Sa femme lui dit un mot. Il m'aperçoit. Je lève la main et j'esquisse en lair le sig^ne de la croix. Sa tête s'incline. Quand il la releva, son regard était changé. « Allons, dis-je à Chabanon, je te suis ! " Il ne me répondit rien, mais il commença de fendre la foule, en se retournant sans cesse pour voir si je le suivais réellement. Nous marchâmes ainsi, l'un derrière l'autre, pendant un quart d'heure peut-être, dans la direction de l'Hôtel de Ville. A un moment, il m'arrêta : « Père Desaigues, » dit-il, « vous m'avez fait bien souffrir, quand j'étais petit. Tout à l'heure, je ne sais pas ce qui m'a retenu de vous crier votre nom pour qu'on vous arrête. . . Et puis, ... et puis. . . , Père Desaigues, » continua-t-il, avec une espèce de fureur, « partez ! Que je n'aie pas le temps de changer encore d'idée! Partez vite! » — « Non, Martial, » lui répondis-je, « pas avant que tu m'aies dit où je peux te revoir. C'est Dieu qui m'a fait te rencontrer. Il te réclame, Martial. Je te donnerai
à lut une seconde fols. ^ Monseigneur^ je n'en écrirai pas davantag^e à Votre Grandeur. Mais qu'elle sache que cet enfant consent à me revoir, que j'ai un rendez-vous avec lui, pour la fin de la semaine, que j'ai la certitude, à présent, de le ramener. Notre-Seigneur dit, dans l'Écriture, qu'il ne faut pas demander de miracle. Je n'en ai jamais demandé. Il m'a fait l'insigne faveur de m'en montrer un. . . »
En marge de cette lettre, une autre écriture, celle du prélat, sans doute, avait tracé ces quelques lignes : " Nec gratta Deisola , nec ipse soins, sed gratia Dei cum illo (1). » Commentaire bien spécial, semblait-il, bien théologique. Il bouleversa, de nouveau, Savignan. C'était la réponse directe à son sophisme de tout à l'heure, que l'historien n'est qu'un témoin. Tout événement est un signe, et le comprendre, c'est l'interpréter. Un récit tel que celui-là, ce retournement subit d'un terroriste par un prêtre, comment le raconter, sans conclure? Ou bien il faut y voir, avec l'Évêque, un jeu sur une âme d'un travail surnaturel, ou bien l'expliquer par un pur mécanisme, dans l'espèce, celui des souvenirs d'enfance, et la suggestion d'une conviction forte. Comment échapper à ce dilemme ? Que Savignan conclût catholi-
(1) « Ni la grâce de Dieu ue suffit, ni la seule action de l'homme, mais la grâce de Dieu avec l'homme. « Saikt Augustim, D« la Grâce tt du Libre Arbitre,
quement, la même contradiction se retrouvait entre sa doctrine et sa vie. Il était derechef un hypocrite. D'un geste pareil à celui qu'il avait eu pour écarter le volume de Hakeldama, il écarta la lettre de l'héroïque abbé Desaig^es et les autres documents.
— " Il faut renoncer à ce travail aussi, » songea-t-il. Il répéta : « Renoncer!... A quoi d'ailleurs? Qu'est-ce que tout cela que de l'idéoloçie? "
Avec quel mépris il venait de prononcer ce mot! Une comparaison s'instituait en lui, malgré lui, entre ce monde de l'idée, le seul où il eût vécu, depuis son désespoir déjeune homme, et le monde de la passion où la rencontre de Soléac l'avait précipité de nouveau. L'idée, c'est une image, une représentation abstraite. La passion, c'est du réel et qui vous mord, qui vous brûle. Il avait repris la lettre de Geneviève. Il en étudiait les caractères. Il voyait la main dont ils étaient un prolongement, un geste fixé. Il voyait sa maîtresse, telle qu'elle serait là, dans vingt-quatre heures, à lui tout entière, s'il le voulait. La présence de cette femme, son existence, ses baisers, son amour, c'était une vérité. Le reste, une construction mentale, un phantasme sans consistance. Et voici que, l'homme de pensée cédant la place à l'homme de désir, non plus seulement dans les actes, mais dans la
conscience, cette construction mentale apparut à Savig^nan comme illusoire, en reçard des souvenirs de la nuit enivrante du château. De cette construction mentale, les choses relig^ieuses faisaient aussi partie, et sa phrase dédaig^neuse de tout à l'heure sur l'idéolog^ie se traduisit brusquement par cette autre phrase, si terrible et qui allait si loin qu'il en demeura épouvanté, même dans son délire.
— « Est-ce que je crois encore? »
Oui, il croyait encore. Sinon aurait-il vu dans le fait d'écrire des pages relig^ieuses, en ne vivant pas religieusement, une profanation, presque un sacrilège? Il croyait, mais d'une foi diminuée déjà, appauvrie, desséchée, indifférente. Il aurait pu, il aurait dû voir, dans ce phénomène d'inertie intérieure, une application à lui-même d'une des lois de la vie spirituelle la plus constamment reconnue par l'Église et qu'enveloppait la phrase empruntée par M. de Bonal à saint Augustin : à savoir que la foi suppose la grâce. C'est un acte raisonnable, mais surnaturel. Il suit de là que le péché diminue en nous la force de l'exécuter. Savignan venait de sentir cela, et approfondir une telle impression, c'eût été déjà se repentir, et il ne se repentait pas. Il rangea les notes éparses sur son bureau, déchira la lettre de Calvières, mit dans son portefeuille celle de
Geneviève, après en avoir baisé le papier d'une bouche passionnée. Puis il sortit en disant à son domestique qu'il ne rentrerait pas pour déjeuner. A quoi bon revoir son fils et recommencer une de ces pénibles discussions où la sincérité de Jacques accusait encore sa propre insincérité? Systématiquement, il usa le reste de sa matinée dans les occupations les plus étrang^ères à son trouble moral : des courses chez les fournisseurs, une visite à son agrent de change pour un petit déplacement de fonds. Il déjeuna dans un restaurant près de la Bourse, tout retentissant du tumulte du marché, avec les fiévreuses allées et venues des remisiers autour des tables. Il entra dans une exposition, pour regfarderdes peintures que d'ailleurs il vit à peine. Vers quatre heures, il était aux bureaux du Gei^me, situés près du quai, dans cette étroite rue des Grands-Au(justins dont le nom rappelle le vieux couvent du treizième siècle, aujourd'hui détruit, et qui servit souvent aux assemblées du Parlement. Ces vénérables souvenirs ennoblissaient d'ordinaire, pour l'historien, ses visites à cette Revue, commercialement installée au premier étage d'une grande librairie catholique dont elle était une « filiale, )) — pour parler l'argot des affaires. Ils ne prévalurent pas, en ce moment, contre l'antipathie que lui inspirait Goninfaure, le fondateur et le chef de la maison. C'était un homme de
soixante-dix ans, qui avait commencé sa carrière en vendant des bouquins, dans des boites, en plein vent, sur les parapets de la Seine. Il conservait, de son premier métier, la casquette à oreillettes rabattables, et, quand c'était l'hiver, des moufles fourrées qui lui pendaient des deux côtés du ventre. Ce madré Cévenol, â l'œil très fin dans une face épaisse de paysan, toute plaquée de vergretures roug^es, obséquieux et rapace, cauteleux et brutal, était, malgré cela, vraiment et profondément dévot, mais d'une dévotion étroite qui choquait toujours un peu Savignan. Elle était pour l'exaspérer encore dans sa crise actuelle. Goninfaure éditait et commanditait te Germe. La vue de son plus brillant rédacteur mit, dans ses prunelles noires, une lueur de satisfaction :
— «Vous arrivez bien, mon cher maitre, 't ditil. " Dom Bayle est en haut avec MM. Ossandon et Mercadier. Vous nous apportez votre article sur Hakeldama? i>
— il Non, " répondit Savignan. « Je venais aux nouvelles . >»
— » Hé bien! " repartit le libraire, « en parle d'un gros scandale Fauchon, mais là très gros : une jeune fille engrossée et enlevée... Je m'y attendais. Le jour où je l'ai vu rire de François, ici même. » — Il montrait du doigt son commis, espèce de basset humain, à tête et à torse
énormes, avec des jambes et des bras d'enfant. — « Et pourquoi? Parce que ce brave g^arçon avait retrouvé son porte-monnaie perdu, après une prière à saint Antoine ! . . . Toi, monsieur le voltairien, me suis-je dit, tu finiras mal. C'est dommagfe que votre article ne soit pas prêt. Avec cette histoire, on aurait bien vendu le numéro. » Il s'était avancé, pour tenir ce discours, hors du retrait qui lui servait de bureau et d'où il surveillait le prodig^ieux capharnaum de volumes, neufs et vieux, qu'était sa boutique. Il tenait aussi le livre d'occasion. Ses vêtements tachés, l'odeur de pipe qu'il dégag^eait, ses oncles noirs, ses bajoues non rasées, sa bouche où jaunissaient quatre dents dépareillées, son ling^e élimé, tout se réunissait pour faire de ce gros homme lourd un de ces exemplaires d'incurie physique qui se rencontrent trop souvent chez les basses g^ens de sacristie. Les ennemis de l'Église s'en gaussent. Ses fervents y voient une parodie regrettable, mais inoffensive, de ces hautes vertus chrétiennes : l'ascétisme et la mortification. Pour un Savignan, et qui vient de se dire, avec une anxiété meurtrie : « Est-ce que je crois encore?" ce manque de tenue devait être d'autant plus pénible qu'il s'associait chez l'éditeur religieux à cette avidité de lucre. Il hâta le pas pour gagner, par l'escalier intérieur, la salle de rédaction. Il alkit subir là d'autres atteintes dans sa sensibi-
lité blessée, et d'abord ce malaise que la présence de dom Bayle lui avait déjà infliçé, quelques jours auparavant. Il s'était acheminé vers la rue des Grands-Aug^ustins avec l'intention de questionner Ossandon, le rédacteur en chef du Germe. Il voulait savoir si l'article sur Hakeldama ne pourrait pas être demandé à quelque autre collaborateur, et Ossandon l'ayant accueilli par cette demande, lui aussi :
— » Vous apportez votre article? »
— « J'ai été trop occupé, " répondit-il, incapable d'articuler son refus sous le regard du Bénédictin. « J'ai eu à dépouiller toute une correspondance de M. de Bonal, l'évêque de Glermont, avec ses prêtres, pendant son émigration. "
— « C'est dommage, » dit l'autre, continuant d'employer les termes mêmes dont s'était servi le père Goninfaure.
Il ajouta un commentaire différent, mais par trop souligné aussi :
— « J'aurais aimé que le Germe parlât de Hakeldama, avant que le scandale dont on nous menace éclatât dans la presse. Nous aurons l'air de l'exploiter... Et puis Fauchon est prêtre, et, quand un prêtre manque aux mœurs, j'estime qu'il faut faire sur lui un silence de mort. C'est le cas de citer saint Paul : Que ces abominations ne soient même pas nommées parmi vous. "
Une tristesse pathétique , celle d'un vrai croyant
72 LE DÉMON DE MlDÎ
qui ne peut supporter^ sans en souffrir, la dégradation d'un pasteur d'âmes, avait comme voilé son visag^e. A cinquante ans, avec son profil aig^, sa barbiche jadis rousse, aujourd'hui grisonnante et taillée en pointe, Ossandon avait un masque de chef de ligueurs. Il en avait aussi le cotirage, la loyauté, mais, par malheur, le fanatisme, et une extraordinaire absence de critique dès qu'il s'agissait des ennemis de sa foi. Il le prouva, en ajoutant, et une flamme brillait maintenant dans ses yeux bleus :
— « Fauchon peut se mettre en ménage. Il a touché mieux que les trente deniers de son patron. Crémieu-Dax lui a, parait-il, donné deux cent mille francs pour écrire ce livre. »
Ossandon avait prononcé le nom de Crémieu- Dax avec une haine que justifiait, chez un catholique pratiquant, le projet de loi déposé par ce député sur la fermeture obligatoire de toutes les églises. Comment justifier, en revanche, cette affirmation sans preuves, ce marché absurde qui supposait chez l'un une générosité, chez l'autre une vénalité également invraisemblables? Savignan ne put se retenir, dans son irritation contre ses propres idées, contre son propre parti, de demander :
— il Deux cent mille francs? Vous avez vu le reçu? »
, -^ « Ça ne se donne pas, ces reçus-là, >» inter-
jeta dom Bayle. « Mais laissons l'accusé bénéficier du doute. Il n'y a pas doute, en reranche, pour l'enlèvement. Un de nos Pères a un log^ement rue de l'Aude, à trois maisons de celle de Fauchon. Les concierges ont causé. C'est ainsi que nous avons su l'histoire et même le nom de la jeune fille. Les parents, d ailleurs, ne cachent pas leur cha(jrin. Nous savons cela aussi, et nous ne sommes pas les seuls. Encore des propos de domestiques.. . «
— H Ou de Fauchon lui-même, mon Père, » dit Mercadier.
Celui-là était un jeune homme de mine chafouine. Son regard dur, sa bouche amère, son rire mauvais trahissaient l'envie. Il avait beaucoup de talent, de la conviction, du désintéressement dans les affaires d'argent, mais il aimait la gloire et supportait mal que ses cinq volumes déjà publiés — - des nouvelles, des études littéraires, un roman - — eussent subi ce supplice du silence auquel la grande presse condamne volontiers les écrivains religieux, quand ils ne font pas de concessions. Mercadier n'en faisait pas. Seulement, il était jaloux. Il insista :
— « Mais oui, mon Père, de Fauchon. Quelle réclame pour Hakeldama! Ah! C'est bien joué. «
— rt Je n'y avais pas pensé, » dit Ossandon. Visiblement, il acceptait déjà cette hypothèse,
car il ajouta :
— « Ah ! le misérable ! »
Dom Bayle avait secoué la tête, non sans impatience, tandis que Mercadier parlait, et sa bouche eut son rictus amer pour répondre :
— « Je le voudrais bien, que Fauchon fut un réclamiste ! Il serait moins dangereux. Vous avez peur, Ossandon, que nous n'ayons l'air de profiter d'un scandale. Il n'y aura pas de scandale. Vous verrez que les journaux maçonniques feront le silence autour de cette histoire. Nous n'en parlerons pas, nous, pour la raison que vous avez dite, et aussi à cause du nom du père de la jeune fille. Vous pouvez donc aller de l'avant, monsieur Savigfnan, et le plus tôt sera le mieux. »
Savignan devait se rappeler souvent cette visite aux bureaux du Germe — la dernière — et revoir en pensée les trois hommes assis autour de la table verte, charg^ée de journaux, de brochures et de livres, qui occupait le milieu de cette salle de rédaction. Une g^rande photog^raphie de Pie X était suspendue au mur, avec son expression de pieuse tristesse et de sévère bonté. Personne plus que l'historien ne rendait justice à l'action disciplinaire de ce grand pape, surgi au moment où la défense du dogme réclamait l'intransigeance d'une autorité fervente, perspicace et inexorable. Cette image était là, comme une invitation à voir dans l'Église son caractère vrai-
ment catholique, une synergfie d'innombrables consciences maintenues et commandées par une souveraine Sag^esse, celle du Pontife suprême. Saviçnan ne regarda pas ce portrait. Il n'écouta pas ce conseil. Quand il se retrouva dans la rue, et seul, il n'emportait, de cette visite à l'une des citadelles de la presse religieuse, qu'une impression de froissements successifs bien faite pour renouveler le trouble de son doute naissant. N'était-ce pas ce doute lui-même qui le rendait irritable à ce degré? On a déjà cessé d'aimer complètement une cause, quand on prend surtout garde aux défauts de ceux qui la servent. Savignan aurait dû se dire que les polémistes très convaincus ne sont jamais des critiques très sagaces, et ainsi excuser les crédulités d'un Ossandon par l'ardeur de ses certitudes. En littérature, le champ de la réputation est très étroit; par là s'explique l'aigreur d'un Mercadier. Il faut, pour la mise en train d'une entreprise de commerce, des rudesses et des âpretés. Un Goninfaure ne saurait être un Gratry ni un Lacordaire. Les grandes directions politiques impliquent une minutieuse information. D'où les habitudes inquisitives d'un dom Bayle. Au lieu de se tenir ces raisonnements, Savignan se disait :
— « Voilà pourtant mes compagnons de lutte : des visionnaires et des jaloux, des grippe-sous
et des policiers! Si les idées qu'ils servent ne les ont pas rendus meilleurs, qu'est-ce qu'elles valent ? . . . »
Question spécieuse, à laquelle il eût jadis répondu aussitôt : « Mais que vaudraient-ils, sans ces idées? » Au lieu de cela, elle se transformait déjà en une autre : " Qu'est-ce que ces idées ont valu pour moi? " L'avaient-elles empêché de tomber si soudainement, et si vite? Tandis qu'il marchait le long^ de la Seine, dans la direction du Palais-Bourbon, ses yeux erraient distraitement sur les arbres dépouillés, sur l'eau grise où g^lissaient d'énormes chalands, sur la berge où des manœuvres déchargeaient des pierres. La dernière fois qu'il était venu aux bureaux du Germe, quinze jours auparavant, il avait fait, en sortant, la même promenade. Quinze jours, et combien il avait changé! Cette impression dominait tout, lïlaintenant : la stupeur devant la foudroyante rapidité de cette catastrophe morale. De quoi lui avait servi son catholicisme? Il ne s'en rendait pas compte : son aventure s'expliquait bien simplement par l'antique adage, Optimi pessiina corruptio, soit que l'invisible esprit du mal déploie plus de force contre les plus belles âmes, aux heures de trouble, soit que nos renoncements répétés accumulent en nous des réserves de désirs. Ce serait alors la masse d'eau trop lourde, qui rompt la digue à la moindre fissure. Savi-
LE CHEMIN DU DOUTE Tt
gnan, lui, ne voyait que lo fait brutal : sa doctrine n'avait pas tenu contre sa tentation. Incrédule comme Geneviève, il ne fût pas tombé plus vite. Mais s'il n'y a pas, dans les idées, une force intrinsèque, une bienfaisance de la vérité, une malfaisance de l'erreur, si l'on ne peut pas juger l'arbre par ses fruits, à quel sig^ne recourir? Il ne se disait pas : « L'ai-je vraiment dressée contre la tentation, cette doctrine? Était-elle vivante en moi? Si elle l'avait été, aurais-je, moi, chrétien, conservé dans le fond de mon cœur, sans combattre là contre, ce regret passionné de la femme d'un autre? Ai-je, du moins, été pieux? Ai-je pratiqué avec ferveur?. .. )> Non. Il continuait son analyse sans aller à la racine profonde. Cette nouvelle question se posait devant lui : « Si ces idées sont impuissantes à soutenir l'individu, pourquoi soutiendraient-elles la Société? » Lui, le sagace historien et qui, en France, avait reconnu, le long des siècles, une concordance saisissante entre certaines croyances et la santé nationale, tout d'un coup, il doutait de cela aussi. Troublé par son propre cas, il se demandait si ce lien de cause à effet n'était pas imaginaire, s'il n'y avait pas eu, non pas concordance, mais simplement coïncidence. L'énergie de la vitalité nationale n'avait-elle pas fonctionné toute seule, pour des raisons ethniques et physiologiques, parallèlement à des idées en ellea-
mêmes inefficaces, si bien que la France du treizième et du dix-septième siècle, par exemple, s'était trouvée forte en tant que France, et catholique, par-dessus le marché? Rien de plus contraire que cette théorie, raciale et fataliste, au système qui avait jusqu'ici servi d'armature à l'esprit et à l'œuvre de Savignan : la civilisation pensée et voulue par l'homme. Qu'une telle hypothèse vînt le hanter, c'était l'indice que le scepticisme né du péché montait, montait dans cette âme. Mais le passage de la foi au doute ne s'accomplit pas plus en un instant que le passag^e du doute à la foi. Quand nous croyons, après n'avoir pas cru, un travail de reconstruction a précédé, inconnu souvent de nous-mêmes. Le coup de foudre du chemin de Damas n'en est que l'aboutissement. Inversement, cessons-nous de croire? Un travail secret de décomposition a corrodé, à notre insu, comme usé nos certitudes. Saviçnan n'en était qu'à la première période. Il allait douter. Il ne doutait pas encore. La preuve, en rentrant chez lui de cette long^ue et douloureuse promenade, il éprouva un véritable mouvement de joie, à cet accueil de son fils :
— «J'ai relu Hakeldama, mon père. J'ai relevé quelques points où l'abbé Fauchon a manqué de rig^ueur scientifique. Ainsi, pour Marc, il démontre la non-authenticité de cet Évangile par le verset célèbre : Un Jeune homme le suivait, cou-
vert seulement d'un drap. On le saisit. Mais, lâchant le drap., il s enfuit, nu, de leurs mains, n
— a Les anciens ont cru qu'il s'agissait de l'Évangéliste lui-même, " dit Savig-nan. « Ce n'est qu'une hypothèse. »
— a L'abbé Fauchon, " continua Jacques, « voit dans ce jeune homme une application de
cette prophétie d'Amos : Et ce jour-là, le plus courageux d'entre les braves s'enfuira tout nu. J'avoue ne pas comprendre le rapport. Dans Amos, la chose importante c'est que le fuyard soit courageux, et non qu'il soit nu. Les versets de Marc ne parlent ni de courage, ni de force. »
— « Et Fauchon donne ce rapprochement si arbitraire comme une preuve scientifique que l'Évangéliste a copié le Prophète?. . . Tu as là un échantillon de sa mauvaise foi, »
— «Non, " dit Jacques, mais d'une outrance dans l'exégèse, j'en conviens. A côté de cela, que de pages vraiment religieuses ! Tu en tiendras compte dans ton article? »
— » Si je l'écris ! . . . » répondit Savignan.
— <i Tu hésites?» interrogea le jeune homme, dans un tressaillement.
— <i Oui, 1» dit Savignan. "Je viens du Germe. Il faut croire que Hakeldama fait beaucoup de bruit, car ces messieurs désireraient que l'article parût très vite. Mais j'ai besoin de temps pour examiner le livre à fond. Il y a des recherches à
faire, et beaucoup, comme celle sur Amos, et cela ne s'improvise pas. . . «
Jacques avait bien eu un singulier reg^ard, tandis que son père prononçait cette phrase dilatoire. Mais cette conversation g^ênait trop celui-ci pour qu'il essayât, en la prolong^eant, de savoir ce que pensait son fils. Il se garda de la renouveler. D'ailleurs, cette soirée et la journée suivante ne laissaient place en lui à aucune autre préoccupation que celle de Geneviève. Il les passa dans cette attente du retour après l'absence qui, pour les cœurs passionnés, tourne aussitôt à l'obsession. Il ne trouva pas d'autre moyen de tromper sa fièvre que de parer le petit appartement de la rue Cuvier, installé déjà. Il essaya de lui donner un air habité, avec des fleurs, des gravures, des livres. Ne pouvant utiliser aucun des objets qui étaient chez lui, il dut procéder à des achats qui, du moins, usèrent un peu le temps. Galvières, dans sa lettre, lui avait demandé de venir à l'hôtel du Gours-la-Reine, le mercredi, après le déjeuner, en s'excusant de ne pas se rendre lui-même rue Cassette, pour causer de l'élection. Tout de suite SaA^ignan avait accepté, par un mot jeté à la poste, non sans une secrète amertume, à l'idée que sa première rencontre avec sa maîtresse, après la nuit enivrée de Soléac, aurait lieu devant uu témoin, et ce témaiu-làl
Puis il s'était dit : « Elle n'y sera pas, ou bien j'aurais eu un mot crdle m'indiquant un rendezvous ailleurs et avant. " Il ne s'était pas trompé. Mercredi matin, une dépêche pneumatique lui arrivait, que Geneviève avait fait porter au télég^raphe, très tard, la veille, à peine descendue du train, avec bien de l'imprudence ! Mais ces imprudences-là touchent à une place si profonde du cœur celui pour qui elles sont commises qu'il éprouve le besoin d'y répondre par un élan égal. Elles l'attachent d'un tel lien à l'amie qui risque pour lui son repos, son honneur, sa vie peutêtre ! Le lieu de ce rendez-vous était l'allée du parc du Champ-de-Mars qui longe le quai, entre l'avenue de La Bourdonnais et le pont d'Iéna, vers onze heures. Tandis qu'il traversait le Paris de la rive gauche, par le même chemin suivi, l'autre semaine, Savignan n'avait qu'une appréhension, celle de la pluie, à cause du ciel couvert de nuages. Le désir et l'espérance étouffaient en lui le remords qu'aurait dû lui donner le souvenir de la visite faite à l'hôtel Andrault, comme père, — et maintenant!... Maintenant il était avenue de La Bourdonnais. Les arbres du parc découpaient dans l'air gris leurs ramures dénudées. La monstrueuse armature de la tour Eiffel surplombait. Quelle différence avec les bois et les lacs, les vallées et les volcans d'Auvergne ! . . . Mais Geneviève est là. Savignan la voit qui
marche vers lui, mince et légère dans ses fourrures souples. Il voit son sourire frémissant, son reg^ard. La magie de cette présence abolit les vulgarités qui les entourent. Ce parc improvisé dans ce cadre de bâtisses neuves devient pour lui un jardin d'enchantement, — pour lui et pour elle. Quand une femme s'est donnée à un homme dans la faute, aucune minute ne lui est plus angoissante que la première rencontre après cet abandon. Elle va lire son avenir de cœur sur le visage de son amant. Y démêlera-t-elle l'arrièrefonds de mésestime, secret supplice de tant d'adultères? Y surprendra-t-elle l'orgueil brutal du mâle victorieux? Y devinera-t-elle, au contraire, la tendresse reconnaissante, à la fois fière et intimidée, de l'amant qui n'ose pas croire à son bonheur? Saura-t-il avoir, en l'abordant, ces yeux qui disent : « Pardonne-moi d'avoir tant exigé? » Lui parlera-t-il de cette voix caressante qui ne réclame rien, qui ne se reconnaît aucun droit, et qui cependant rappelle la possession? Cette minute, brève et tragique, est une catastrophe dès qu'elle ne provoque pas une complète fusion des âmes. Quand elle la provoque, c'est une ivresse, c'est un renouveau de la volupté partagée, les intimes épousailles de deux sensibilités qui éprouvent, à se comprendre, à se pénétrer ainsi, combien elles sont façonnées l'une pour l'autre.
— " Ces quelques jours m'ont paru bien longfs, » disait Geneviève. « Je ne crois pas que je les aurais supportés sans vos lettres. Comme je vous remercie d'avoir senti que j'en avais besoin, besoin de savoir que vous ne vous disiez pas de mal de moi, — de nous ! »
Elle le reg^ardait, en prononçant ce Jious qui les unissait dans leur faute et dans leur délire, avec des prunelles où il y avait de l'anxiété et de la grâce, l'émotion d'être tant aimée, et une crainte de toucher, dans le cœur de son amant, des cordes trop sensibles.
— « Oui, j'avais si peur de vos remords, si peur de votre retour à Paris, que cette rentrée dans votre vie vous rendît le souvenir de Soléac trop douloureux, que ce n'eût été qu'un vertig^e... Vous savez, » continua-t-elle, «je comprendrais tout, de vous, même que vous me quittiez, si vous ne pouviez pas supporter cette double existence. Je vous ai fait tant de mal autrefois, que je n'ai pas mérité d'être heureuse par vous. Et je le suis tant! Vous ne soupçonnez pas combien. Ces longues années où je me répétais : « Jamais plus nos chemins ne se croise- " ront, 1) quel désert! Mais c'est fini. Je vous ai retrouvé. Pour combien de temps? »
— (i Pour toujours, 1) répondit-il.
A écouter parler cette femme, de cette voix profonde, comme brisée, comme meurtrie par l'excès
de la joie, une langueur passionnée s'insinuait dans ses veines. Il lui semblait n'avoir jamais vécu jusqu'à ce moment. Toute son existence passée, si riche d'œuvres et de réflexion, lui apparaissait, à lui aussi, un vaste et froid désert. C'était vraiment comme s'il eût mordu à un fruit brû-^ lant et frais, dont il n'avait jamais rêvé la mortelle douceur, et il sentait qu'il ne pourrait plus jamais s'en passer, jamais guérir de cette défaillance des sens et du cœur que cette femme lui communiquait, rien qu'en respirant, rien qu'en boug^eant auprès de lui. Et elle répondait :
— (1 Toujours?. . . Ce n'est pas possible. Je ne suis plus jeune. Dans un an, j'aurai quarante ans. Et puis, nous ne sommes pas libres. Vous avez un fils. Pardonnez-moi de vous en parler. J'ai un mari. Si vous saviez combien, depuis ces quelques jours, j'ai souhaité vous avoir retrouvé sans que vous eussiez connu M. Calvières ! Ça, ce n'était pas impossible. Alors, nous aurions pu nous faire, de notre amour, pendant le temps qui nous reste, Une oasis, une vie à part dans notre vie. Nous nous serions vus, aimés, avec le secret absolu autour de nous. » Elle répéta : « Le secret ! » avec un accent où frémissait toute son âme. « C'est si doux, le secret, le mystère, que personne ne sache, d'avoir dans son existence un asile, un sanctuaire où s'enfermer ! Je sais ce que c'est, voyez-vous. Votre
souvenir a été cela pour moi, des années... »
— (1 Ainsi, » dit-il, « vous préféreriez que je ne vinsse jamais chez vous?... Mais, si je renonçais définitivement à cette candidature? Si j'écrivais cela, dès aujourd'hui, à M. Calvières?... Alors, notre amour pourrait s'isoler de tout, être ce secret, cette oasis dans notre existence, qu'aucun être au monde ne soupçonnerait. . . »
— "Si, » répondit-elle, alui. »
Elle eut comme une épouvante dans son reg^ard, mais pas pour elle.
— (i C'est un homiue très fort, voyez-vous, »> continua-t-elle, « très observateur. Bien peu de choses lui échappent. A Soléac, votre hésitation, après cet absurde dîner, l'a déjà surpris. A table nous avons causé bas. ^11 l'a remarqué. A Clermont, je ne sais pas ce que l'abbé Lartig^ue lui aura dit. Mais il s'est étonné que vous n'eussiez jamais appris à votre meilleur ami votre intimité avec mon frère. J'ai mis moi-même mes lettres et mes dépêches à la poste, quoique cette grève d'Aulnat le tmt éloigné de Soléac. Je ne suis pas certaine qu'à son retour il n'ait pas questionné la buraliste. Il n'est pas jaloux, mais il se défie de tout et toujours. Si je vous en parle, c'est seulement pour vous faire comprendre qu'à cette heure un brusque revirement de votre part, ce nouveau refus de la candidature, serait dangereux. » Elle répéta : « Oui, dangereux, vous ne
voulez ni prendre toute ma vie, ni me donner toute la vôtre, » — et tristement : — "Je ne vous blâme pas de ne pas le vouloir. » Tendrement, enfin :
— « J'ai une autre raison pour désirer que vous ne rompiez pas ce projet de candidature. J'aime à penser que je n'aurai pas g^êné votre gloire. Au contraire. J'ai tant lu tous vos livres. Il y a en vous vm g^rand orateur. A la tribune de la Chambre, il se révélera. Je serai fière d'y avoir aidé un peu. "
— « Vous désirez donc que j'aille au Cours-la- Reine, tout à l'heure ! » interrogea-t-il, «après vous avoir vue comme je vous vois, que je vous parle comme à une étrangère?... Ce sera une heure bien amère pour moi. . . "
— " Et pour moi? 55 fit-elle. « Mais il le faut.. . »
Et, comme fuyant un terrain brûlant :
— « Il faut que vous preniez en main cette candidature, et résolument. .. Je vous connais, Louis. Je sais que, liés comme nous le sommes, à présent, vous ne voudrez plus écrire comme vous écriviez. Vous vous ferez des scrupules. Vous vous en faites déjà, avouez-le. »
— " Oui, )) dit-il. « Gomme vous lisez en moi ! »
— (1 Je t'aime, » répondit-elle.
Il lui prit la main et la lui serra. Tout leur
cœur passait dans cette étreinte, qu'il interrompit, pour lui demander :
— « Hé bien! si je les ai, ces scrupules, me donnez-vous tort? »
— «Non. Si vous ne les aviez pas, vous ne seriez pas vous. Seulement, Faction du député n'est pas l'action de l'écrivain. A la Chambre, la bataille religieuse se confond avec la bataille sociale. Il n'y a pas besoin de pratiquer, ni même de croire, pour défendre, dans les églises, par exemple, une richesse nationale, dans les écoles libres, l'indépendance des pères de famille, dans les soeurs des hôpitaux, l'intérêt des malades, celui du pays dans la reprise des relations avec Rome. Je ne vous citerai pas tous ceux qui soutiennent ces causes par patriotisme, rien de plus, et qui ne sont pas des chrétiens. Vous pouvez faire ces nobles campagnes au nom de la France, comme eux, et m'aimer. »
La tentatrice parlait ainsi, et Savignan regardait ses pieds fins se poser sur le sable de l'allée. Il voyait sa respiration soulever sa gorge, ses joues se roser à l'air froid de ce matin d'hiver. Des sifflements de bateaux leur arrivaient, de la Seine toute voisine. Une rumeur métallique passait par moments, sur leur tête, celle des signaux télégraphiques envoyés du haut de la tour, dont les bases, vues d'en bas, prenaient la fantastique grandeur que Piranèse donne à ses projets d'édi-
fices. Les massifs des arbustes toujours veHs et les maigres g^azons givrés semblaient avoir froid, comme, là-bas, les frêles campaniles du Trocadéro, sous un ciel de plus en plus tendu, sans une éclaircie de lumière et d'azur. Mais c'était, dans le cœur de Savignan, une lumière et une chaleur. Il venait de recevoir une preuve d'amour supérieure à celle de la possession. Une femme peut se donner sans aimer, pour faire croire qu'elle aime. Gomment douter d'elle, quand elle devine notre pensée jusque dans les nuances les plus délicates, quand elle pénètre au plus intime repli de notre personnalité, quand elle nous dit tout haut les mots que nous nous sommes dits tout bas, dans nos heures les plus solitaires, quand sa tendresse devance les plus difficiles confidences et les plus douloureuses, celles que nous n'aurions jamais osées? Il se fait alors en nous, malgré les circonstances, une plénitude. Nous voudrions, comme Faust, arrêter le temps sur cette impression d'une joie unique et que nous ne dépasserons pas. L'amant ne remercia pas sa compagne. Il n'essaya pas de formuler le ravissement dont il était comme soulevé. Il lui dit simplement :
— « Je serai chez vous vers une heure et demie. Maintenant j'aurai la force de tout supporter. Mais quand vous reverrai-je, autrement? »
— « Quand vous voudrez. Une fois pour
toutes, sachez que je trouverai toujours le moyen d'être libre dès que vous m'appellerez. »
— « Voulez-vous demain à trois heures? »
— « Où? "
— jlA.u Jardin des Plantes, par exemple? » osa-t-il dire, « à la porte qui fait le coin de la rue Guvier et du quai. Vous la connaissez? »
— » Je la trouverai-, et j'y serai. »
En prononçant le nom de la rue où il avait préparé l'asile de leurs futurs rendez-vous, le cœur de Savig^nan avait tremblé. Allait-il lui parler de cet appartement? Non. Il eut peur de l'effaroucher, peur de g^âter cet instant divin par le rappel de ce qu'il y a de plus brutal dans une liaison cachée, les préméditations dans la volupté. Et puis, il n'avait pas respiré pour rien, durant tant d'années, l'atmosphère catholique. Pour un croyant, l'amour complet, hors du mariagfe, c'est toujours le péché, la chair, la souillure. Cette discipline de sa sensibilité suivait Savig^nan, même dans cet abandon total à la passion qu'il subissait, qu'il consentait. Non seulement il ne luttait plus, mais il voulait pleinement, résolument ce qui était. Une pudeur pourtant se mêlait à son désir, qui lui défendait, par ce matin de fusion de leurs deux âmes, cette allusion à l'heure où il posséderait de nouveau Geneviève, — une réserve qui le faisait reculer, en ce moment, devant les caresses les plus légères.
Des voitures passaient, dans une desquelles ils auraient pu prendre place. Il les laissait s'éloigner. Le parc avait des allées plus étroites, plus détournées, où ils auraient trouvé peut-être la solitude et le temps d'un baiser. Il ne se dirig^ea pas vers elles, et, quand Geneviève lui dit : « L'heure avance, il faut que je rentre, » il la quitta, sans même lui avoir demandé d'ôter son gant pour qu'il appuyât ses lèvres sur la peau tiède de sa main. Il la regrarda qui s'en allait, lég^ère, sur le trottoir du pont que gfarde le célèbre cavalier gaulois de Préault. A mi-chemin, elle se retourna. Le pont était désert. Savignan devina plutôt qu'il ne vit le geste enfantin par lequel, approchant de sa bouche ses doigts gantés, elle lui envoya, elle, de loin, le baiser qu'il n'avait pas osé lui prendre.
— " Gomme je l'aime ! Gomme je l'aime ! . . . » se disait-il en regagnant sa maison où il n'appréhendait même plus de retrouver son fils, tant il est vrai que l'amour heureux absorbe toutes les puissances de notre âme et ne nous permet plus de rien sentir hors de lui. Ge phénomène d'anesthésie morale par le bonheur explique seul ces anomalies déconcertantes : une femme d'une susceptibilité de cœur délicate jusqu'à en être morbide, rentre chez elle au sortir des bras de son amant. Elle voit son père, sa mère, sa sœur, son mari, ses enfants. Elle leur ment à tous, et
elle ne s'en doute même plus. Un jeune homme serre la main de l'ami dont l'épouse est sa maîtresse. Il est d'autre part un raffiné d'honneur et loyal jusqu'au scrupule. Cette g^rossière et lamentable imposture ne le fait pas souffrir. C'est ainsi que Savignan, après avoir déjeuné avec Jacques, gaiement et distraitement, sonnait vers une heure et demie à la porte de l'hôtel du Cours-la-Reine, où habitaient les Calvières, sans plus de remords que si un secret criminel ne l'avait pas uni à la femme qui vivait là, dans le luxe payé par le mari outragé. Avec quelle force il avait senti cette honte à Soléac, avant la possession ! . . . Aujourd'hui, il l'avait oubliée.
Il eut un premier réveil dans le vestibule où deux valets de pied — le style seigneurial continuait chez le parvenu, à Paris comme a la campagne — le débarrassèrent de son pardessus et de sa canne. Une douillette et un chapeau, posés sur une grande table, annonçaient qu'un prêtre était là. Quel prêtre, sinon dom Bayle, puisqu'il s'agissait d'une élection à laquelle le Bénédictin s'intéressait particulièrement? Que Calvières eût voulu causer avec le candidat, à la fois, et l'un de ses principaux fauteurs, rien de plus naturel. Rien de plus naturel aussi qu'il n'eût pas prévenu sa femme et que celle-ci n'eût pu avertir Savignan? Qu'importait d'ailleurs cette présence? Elle suffit pourtant à dissiper l'enchantement de ces
dernières heures. L'amour heureux, Geneviève venait de le dire si justement, veut le secret autour de lui, le mystère, et dom Bayle, avec son reg^ard aig^ sous son front plissé, avec l'intense réflexion de sa bouche serrée, ses déconcertants silences de liseur d'âmes, était un témoin possible. Tout en g^ravissant lentement les marches du vaste escalier de marbre, g^arni de plantes vertes et de tapisseries, le visiteur tendait sa physionomie, comme il avait fait le vendredi, chez lui, entre son fils et ce même dom Bayle. Cette appréhension eut cet avantage : il opposa du moins le plus impénétrable visage à Galvières, quand il entra dans le salon. Dom Bayle se trouvait dans la pièce, en effet, son frêle corps posé, à sa manière, plutôt qu'assis, sur le bord d'un fauteuil. Geneviève en face de lui, de l'autre côté de la cheminée, se garantissait de la flamme, au moyen d'un écran à main, et le reflet dorait doucement sa fine joue, tandis que Galvières allait et venait dans la pièce, nerveux et visiblement irrité. Les premières salutations à peine échangées, il tira de sa poche un journal et le tendit à Savignan. C'était la même feuille où il avait déjà signalé, au futur député, un entrefilet perfide sur leur alliance. Qu'il lût avec cette assiduité cette gazette sans tirage et qu'il attachât cette importance à ces taquineries le prouvait assez ; cette campagne électorale n'était au fond
qu'un duel au couteau avec un ancien ami.
— - a Vous avez lu l'article de Fayot, dans le canard? » dit-il. <i Lisez, lisez. Monsieur Calvières théologien! . . . Dame ! C'est de la polémique de province... Tout de même, votre ami Lartig^e a fait une g^affe. Il avait bien besoin, dans la chronique de son canard à lui, où il annonce que vous êtes le candidat du g^'oupe Galvières, de parler de cet Hakeldama et de cet abbé Fauchon? Qu'est-ce que ça peut bien fiche aux Clermontois, que M. Fauchon, qu'ils ne connaissent même pas de nom, quitte l'Église? RiHakeldaina? Vous voyez les gens de Jaude lisant Hakeldama, vous?... Alors?... Alors, c'est moi qui trinque, naturellement. J'ai partie liée avec vous. On m'endossera tous les articles qui vous soutiendront. Je le disais à dom Bayle et je vous le répète. Pour que cette campagne à deux soit possible, tenez-vous-en aux larges thèmes simples, et que nous pouvons tous accepter : intérêt français, tradition nationale, conservation de nos églises et de nos trésors d'art, liberté des pères de famille, sœurs dans les hôpitaux... Là, nous marchons. Mais si vous nous demandez d'aller à Ganossa. . . »
Un frémissement d'ironie crispa le visage de dom Bayle . C'est la note comique de nos misérables luttes contemporaines que leur assimilation aux luttes légendaires du passé. Le César des Sucre-
ries d'Aulnat se comparant au César allemand du onzième siècle, à ce formidable Henri IV prosterné aux pieds de Grégoire VII, dans le château de la comtesse Mathilde, quelle bouffonnerie! Pour Savignan, ce discours de l'avantageux Calvières rendait un autre son. Le mari de Geneviève lui dessinait, pour sa campagne électorale, précisément, le programme que sa maîtresse lui conseillait, ce matin, et presque dans les mêmes termes? L'adultère n'a pas de pire tristesse : surprendre de ces signes qui attestent des conversations intimes entre époux, des échanges d'idées, une cohabitation intellectuelle. L'amant lisait l'article, cependant, une sotte pasquinade qu'émaillaient de malicieuses citations, d'anciens toasts anticléricaux portés par Calvières dans des banquets présidés par Laverdy.
— « Je vous fais toutes mes excuses, » finit-il par dire, en rendant le journal, « d'avoir été l'occasion de ces attaques contre vous. »
— « Oh ! bien entendu, ça ne m'atteint pas, » répondit Calvières, « mais il y a mes ouvriers. »
— « Et pour nous, » reprit dom Bayle, « il y a nos fidèles. M. Savignan vous dira que cette affaire Fauchon est grave, très grave. Cet Hakeldama fait un bruit terrible, dans le monde religieux. La preuve : nous lui avons demandé à lui, qui est notre meilleur écrivain, une grande étude
sur ce sujet, pour le Germe, notre principale revue. »
— « Vos ouvriers ne sont tout de même pas si faciles à monter, " interjeta Geneviève. « Il vous a suffi de paraître à Aulnat pour que cette dernière grève échouât. Ainsi... "
— "Ne m'en veuillez pas, mon Père, » dit Galvières qui s'était repris, " si je viens d'être un peu vif, ni vous non plus, mon cher monsieur Savignan. Ce que je vous demande, c'est du doigté, jusqu'à l'élection... Et, maintenant, à notre affaire. Cartes sur table, n'est-ce pas? La caisse d'abord. Combien d'argent vous faut-il pour la campagne? "
— " Je vais vous laisser causer chiffres, » dit Geneviève, en se levant. « Mon Père, » et elle prit congé du prêtre, d'un signe de tète, « Monsieur Savignan. . . »
A lui, elle tendit la main. Il sentit qu'elle tremblait un peu. Il eut l'énergie, tandis qu'elle sortait de la chambre, de dévisager dom Bayle, bien en face. Celui-ci le fixait lui-même, avec une attention qui lui expliqua le tremblement de la pauvre femme. A cette observation inquisitive du moine, il opposa la fierté hautaine de l'homme qui dit à un autre, par toute son attitude : — « Qu'est-ce que vous me voulez?. . . « — Mais ne s'était-il pas trompé sur la signification de ce regard? Il y avait une telle liberté d'esprit dans
la façon dont le prêtre eng^agea la discussion avec Galvières sur la question d'arg^ent. Il y apportait une précision froide et par instants une telle âpreté que son interlocuteur finit par lui dire, en riant :
— (i Accipe, cape, râpe, sunt tria verha papœ. — Hein! mon Père, vous ne vous attendiez pas que je vous parle latin? Prenez-vous-en au petit séminaire de Glermont. On n'y travaillait pas mal, vous voyez... »>
— a Accipe? )) fit le moine. « Si vous voulez dire que nous mendions... — Cape? On nous a tout volé. . . — Râpe? Ce mot n'existe pour nous qu'en français. "
Il montrait, pour justifier ce médiocre jeu de mots, l'étoffe très râpée, en effet, de sa soutane, avec une bonhomie altière et humble, tout ensemble. Quel intérêt un homme pareil pouvait-il prendre à l'aventure sentimentale de Savignan et de Geneviève? L'amant se tranquillisa, pour s'inquiéter de nouveau, lorsque, ayant pris congé du grand électeur auvergnat, dom Bayle voulut sortir avec lui.
— «J'ai à vous parler, » lui dit-il. — Mais non. C'était de Fauchon encore qu'il voulait l'entretenir. — « Je suis allé chez Andrault, ce matin... "
— Il II aurait pu nous voir, » songea Savig^nan. Et l'imprudence de sa promenade, sous
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les arbres dépouillés du Champ de Mars, lui inflig^ea un frisson rétrospectif, tandis que le moine continuait :
— « J'avais su la fuite de sa fille. J'ai pensé qu'il avait besoin de consolations. Et puis c'était une occasion de le ramener, d'essayer au moins. De très vieilles relations rompues par son égarement me le permettaient... J'ai l'air d'avoir connu tout le monde, « — ajouta-t-il, comme s'il devinait que l'activité de sa police déplaisait à son interlocuteur. — » Que voulez-vous? Je suis un chiffonnier. Je me ■ promène avec ma hotte sur le dos et mon croc à la main. Je cherche des âmes. Quand j'en rencontre une, je la pique avec mon croc et je la mets dans ma hotte; j'en aurai quelques-unes à porter au bon Dieu, et celle d'Andrault, j'espère. »
— « Il vous a reçu? CouMnent était-il? »
— « Très malheureux. Mais nos malheurs sont toujours par quelque point des bénédictions. Fauchon l'a guéri de l'hérésie. Si vous l'aviez entendu jeter ce cri : « Dire que j'ai cru à ces » g^ens-là, mon Père? " Hélas ! il n'y a pas que son âme. Il y a celle de cette pauvre enfant. »
— « Oh ! oui! » dit Savignan. « La pauvre enfant, d avoir rencontré un tel scélérat ! »
— Justement... » reprit dom Bayle. « Elle verra clair, un jour. Ce jour-là, il ne faut pas qu'elle désespère. Le seul moyen, c'est qu'elle
sache que sa famille est prête à la recueillir. Une lettre qui le lui dise, et dès maintenant, est nécessaire. Mme Andrault récrirait. Andrault ne veut pas. Voyez-le, vous aussi, monsieur Savig^ian. Aidez-moi, dans cette charité. »
— Une lettre? " interrog^ea Savig^nan. « Vous savez donc son adresse? »
— « Pas encore. Mais je sais que Fauchon n'a pas quitté Paris. Ce départ en fiacre, ce nom de (jare crié au cocher devant son concierg^e, c'était une ruse, de quoi dépister le père et le frère quand ils viendraient aux nouvelles. Il rentrait chez lui, le soir même. »
— « Avec elle ? »
— « Non. Tout seul, après l'avoir cachée dans Paris. La preuve qu'elle y est restée, c'est qu'elle faisait, dès le lendemain, notifier à ses parents son prochain mariage, en vertu de ces abominables articles 151 et 154 de leur nouveau code, le plus grand attentat à l'autorité paternelle, commis depuis deux ans. Pensez donc : cette notification envoyée, elle peut se marier trente jours après ! »
— « Mais, » dit Savignan, « n'y a-t-11 pas un autre article d'après lequel le père peut faire opposition? "
— « Andrault refuse absolument de s'en servir, )) répondit dom Bayle. « Elle est morte pour » moi, » répète-t-il. Sa fille, la maîtresse de
Fauchon! Cette idée le rend fou. L'horreur qu'il a de cette souillure l'empêche de l'en plaindre. »
— « Pour cette notification, " reprit Savignan, u elle a élu un domicile? »
— » Celui de Fauchon. Mais elle n'y habite pas. Nous savons cela aussi. Qu'ils se voient, c'est certain. Nous la trouverons. La grande affaire est qu'Andrault écrive cette lettre. Je vous en conjure : allez chez lui. "
U insista :
— « Vous le devez à la charité. Vous le devez à votre fils. Il a voulu épouser cette jeune fille. Elle ne lui est certainement pas devenue indifférente. "
— « Raison de plus pour que je ne me mêle plus de cette affaire, 1) répondit Savi^j^-nan: «N'insistez pas, mon Père. Vous me désoblig^eriez. »
Il prit congre du vieux moine, brusquement. Rien d'étonnant qu'Andrault eût, dans l'éclat de sa douleur, fait des confidences que dom Bayle n'avait même pas eu besoin de provoquer. Savig^nan ne voulut voir là qu'un signe de cette perpétuelle enquête sur les gens et sur les choses qui l'irritait, en effet, si profondément. « Ah! l'odieux espionnage! L'odieux despotisme! ...» se disait-il, en proie à une véritable colère, qui se transforma vite en une inquiétude d'un autre ordre. Un fait résultait de cet entretien : Fauchon
restait à Paris. Il pouvait rencontrer Jacques, chercher à le voir. Depuis la fuite de Thérèse, Savignan avait au moins cette tranquillité momentanée : aucun rapport n'était possible entre son fils et l'hérésiarque. Il n'en allait plus de même à présent. Il en eut une preuve immédiate. A peine rentré rue Cassette, Jacques lui dit •
— « Papa, j'ai vu Thérèse. . . . J'étais allé prendre un peu d'air, au parc Montsouris. Je l'ai aperçue, assise sur un banc, avec l'abbé Fauchon. Je ne les ai pas abordés. J'ai fait une action qui n'est pas bien jolie. Je me suis caché pour les observer. A la manière dont ils se tenaient, sur ce banc, — et ils se croyaient bien seuls, le parc était presque vide, — j'ai eu, de nouveau, l'évidence qu'il n'y a rien de coupable entre eux. Ils se sont levés. L'abbé Fauchon est parti chez lui, de son côté, Thérèse du sien. Il a pris l'escalier qui monte à la rue de l'Aude, sur la gauche dans l'avenue du Parc. Elle a continué par la rue d'Alésia, jusqu'à la rue des Plantes. Là, elle est entrée dans une pension de famille tenue par une dame veuve tout à fait honorable. Thérèse habite dans cette pension. Je me suis renseig^né. Tu vas trouver que j'ai manqué à la délicatesse. Il m'a semblé que c'était mon devoir de t'apporter sur eux un témoijjnage certain. Ils ne vivent pas ensemble. C'est un fait acquis. Je
Lfe CHEMIN DÛ t)OUTE îoi
Vais l'écrire à Dominique. Papa, tu ne pourrais pas aller le dire à M. Andrault? »
— "Tu es par trop naïf, mon enfant, " répondit Savig^nan. « Ils n'habitent pas ensemble? Qu'est-que cela prouve? Que Fauchon tient à sauver les apparences. Pourquoi? Parce qu'il va épouser Thérèse... Moi aussi j'ai mes renseignements, sans les avoir cherchés. Dès le lendemain de son départ, elle a notifié son prochain mariag-eàses parents, et dans les formes lég^ales. Il est trop évident que Fauchon a dû prendre ses garanties . . .
— (I Tu ne supposes pas. . . »
— it Qu'il Fa déflorée exprès? Mais si, mon ami. C'est classique. Pour rendre tout irréparable. "
Il n'eut pas plus tôt prononcé ces affreuses paroles qu'il les regretta, tant le visage de Jacques exprima d'intime souffrance, et pour atténuer la brutalité de son discours :
— " Il n'est même pas besoin de lui prêter cet abject calcul. Elle l'aime. Il l'aime. Il l'a eue à sa discrétion. . . u
— Raison de plus, papa, " interrompit Jacques, « pour qu'il l'ait respectée, puisqu'il l'aimait et qu'elle était sans défense. Quand on aime, on veut estimer ce que l'on aime et s'estimer soi-même dans son amour. Posséder une femme hors du mariage, c'est l'avilir et s'avilir.
D'ailleurs, j'ai une autre preuve de l'honnêteté absolue de l'abbé Fauchon. Cette conférence sur Hakeldarna qu'il devait faire, j'ai appris à V École Libre des Sciences Religieuses qu'elle est remise de huit jours, à l'autre samedi, parce que le Père de Malaret doit la présider. Il vient d'Angleterre, tout exprès. Primitivement, il ne devait pas s'y trouver. Donc Faûchon lui a demandé ce service, remarque, depuis la fuite de Thérèse. Tu connais de réputation le Père de Malaret. Depuis l'année 1906, où il a quitté la Compagnie de Jésus avec son ami le Père Tyrrel, l'austérité de sa vie a été proclamée, même par ses pires ennemis. Et c'est cet homme, dont l'ascétisme reconnu ajoute une telle autorité à leurs communes idées, que Fauchon associerait, de parti pris, à une malpropre histoire de libertinage? Non, non, non, non!... Tu comptes toujours aller à cette conférence, papa, pour documenter ton article? »
— " Dans les circonstances actuelles, ça n est pas probable, » répondit Savignan; « nous en reparlerons. »
Le jeune homme regarda son père. Il crut l'avoir froissé, et sortit de la chambre, sans insiter. Il avait fait bien pis que de le froisser. Il avait frappé ce cœur malade, au point le plus vulnérable. Tout ce discours était bien naïf,
LE CHEMIN DU DOUTE lOS
mais quelle pureté ! Quelle noblesse que cette conception de l'amour dans l'estime! Que de sérieux moral dans ce respect du mariage ! Tout cœur un peu fier a ses façons de sentir, à l'aube de la vie. Savigpnan les avait eues, quand, à l'âge de Jacques, il souhaitait passionnément d'épouser Geneviève. La visite de cet après-midi, chez les Calvières, lui avait rendu trop perceptible la différence entre les songes de sa vingtième année et les réalités de la quarantaine. Les phrases de son fils, c'était le doigt enfoncé dans la plaie et qui la fait saigner. Il se les répétait, l'après-midi du lendemain, en s'acheminant vers son rendez-vous du Jardin des Plantes, avec une mélancolie singulière, qui devait l'accompagner, tout ce jour-là, même dans le désir, même dans le bonheur. « Posséder une femme hors du mariage, c'est l'avilir et s'avilir. « Mais c'est une loi de l'amour |qu'il tourne en ardeur jusqu'à nos souffrances, jusqu'à nos remords, comme la flamme d'un incendie se nourrit des obstacles qvi'elle rencontre. Les nuages de la veille avaient disparu. Un ciel de décembre, froid, clair et léger, riait sur Paris. Savignan le regardait avec tendresse, presque avec reconnaissance, en suivant la Seine. Il se disait, répondant en pensée à son fils : « Ce n'est pas vrai qu'on n'aime pas dans la faute. Ce n'est pas vrai, que j'aie avili Geneviève. Ce qui est vrai, c'est que la vie est
bien dure ...» Toutes les tristesses de sa jeunesse, réveillées par le voyag^e à Clermont, puis exorcisées par la nuit de Soléac, lui refluaient dans lame. « J'aurais été si fier d'elle, « pensaitil encore, «j'aurais eu tant de joie à l'associer aux succès que j'ai pu avoir, au petit éclat jeté sur mon nom, qui aurait pu être le sien ! ... » Ce qu'il y a d'inachevé, de mutilé dans la destinée humaine, lui apparaissait comme symbolisé dans ce rendez-vous furtif. Cette impression amère approfondissait encore son désir. A un moment, la silhouette de Notre-Dame, dessinée à sa gauche, arrêta son reg^ard. Les deux hautes tours montaient vers le ciel d'un mouvement simple. Les contreforts s'arc-boutaient par derrière fortement. L'édifice entier, dans sa sévère unité, semblait un élan de toutes ces pierres soulevées par une commune pensée de supplication et de piété. Ainsi, toutes les. âmes, dans la chrétienté, ne font qu'une masse, liée spirituellement comme les pierres de la cathédrale le sont matériellement, et toutes exaltées vers le ciel. En s'en allant où il allait, Savig^nan se mettait hors de ce concert. Il était la pierre détachée des autres et qui n'a plus sa place dans le mystique édifice. Il hâta le pas, pour fuir cette vision et cette idée. Il avait soif et faim de retrouver sa maîtresse, d'étourdir auprès d'elle sa conscience, d'abolir ses récurrences, de se sentir l'aimer, de sentir qu'il l'aimait.
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— " Qu'avez-vous? » lui demanda Geneviève.
Elle était arrivée, la première, et le sourire qui avait éclairé son visage, à l'apercevoir de loin, s'était en allé, dès qu'elle avait pu distinguer l'expression tourmentée de ses traits.
— " Vous avez une peine, " insista-t-elle. « C'est d'être venu chez moi, j'en suis sûre, d'avoir causé avec mon mari. En vous voyant entrer, hier, j'ai deviné ce que vous sentiez. Vous étiez si différent du matin. . . "
Et, douloureusement :
— Il Moi aussi, j'aurais tellement préféré que vous renonciez à cette candidature, que nous nous voyions seulement en tête à tête, à l'insu de tout le monde ! Vous savez bien pourquoi je vous ai demandé qu'il en fût autrement. »
— « Vous vous trompez, » dit-il. « Certes, cette visite au Cours-la-Reine a été un sacrifice, mais que je vous faisais, et ces sacrifices-là ont toujours une douceur. Si j'ai paru contrarié, c'est parce que dom Bayle était là. . . «
— « Et qu'il nous a observés? » interrompitelle. « Je l'ai bien remarqué, allez. Qu'il croie que je vous aime et que vous m'aimez, qu'est-ce que cela nous fait? Il n'ira pas raconter ses soupçons à mon mari, ni nous en parler, à vous et à moi. Alors?. . . »
— «Alors?... Si cela était, comment voulez-
lOG LE DÉMON DE MIDI
VOUS que j'accepte, sans en souffrir, que quelqu'un vous juçe mal? D'ailleurs, ce n'est pas dom Bayle qui me préoccupe en ce moment, c'est mon fils.
— «Jacques?» interrog^ea-t-elle, étonnée.
Ils s'étaient eng^agés, tout en parlant, dans l'allée, qui long^e la rue Guvier, entre les enclos réservés aux biches, aux antilopes, aux axis. Les délicates bétes avançaient sur leurs pattes frag^iles et tendaient leur petit museau quémandeur à travers les barreaux. Une lente pensée, à demi végétale, emplissait leurs larges prunelles. Leur pelage, fauve ou tacheté, luisait sous le soleil. Les dernières feuilles d'or restées aux arbres brillaient dans cette lumière. Une d'elles se détachait et tournoyait doucement dans l'air tiède. Elle vint se poser sur la loutre sombre du manchon de Geneviève. Les cris des oiseaux exotiques perçaient de toutes parts. Ce vieux jardin mettait autour d'eux, avec ces gracieux animaux, ces feuillages d'automne, ces arbres séculaires, un décor d'idylle, et, avec toutes ses barrières, toutes ses grilles, un décor de prison. Les deux amants retrouvaient-ils, dans ce double caractère de sauvagerie primitive et de servitude, l'image du roman qu'ils vivaient? La fuite des jours leur était-elle rendue trop évidente par cet envolement des feuilles, une par une? Sentaientils que l'image évoquée du fils représentait le
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plus redoutable obstacle à leur bonheur? La voix de Geneviève s'était faite grave pour prononcer le nom de Jacques. Celle de Savignan se fit aussi g^rave pour répondre :
— (1 Oui, Jacques. »
— » A cause de ce mariage manqué dont parlaient vos lettres? » demanda-t-elle.
— " Ce sont surtout les idées religieuses de cet enfant qui me tourmentent, " répondit-il. « Je vous ai écrit combien je redoutais pour lui l'influence de cet abbé Fauchon dont nous parlions avec dom Bayle, hier encore. Peut-être avez-vous lu l'article de Lartiguc sur lui, qui inquiète M. Calvières? »
— « Oui, )) dit-elle, à cause de vos lettres, et je me suis étonnée, une fois de plus, que ces modernistes ne se rendent pas compte d'un fait évident : la religion dont ils rêvent existe. Elle s'appelle le protestantisme. Mais je croyais cet abbé Fauchon discrédité maintenant. N'a-t-il pas enlevé une jeune fille dans des conditions affrcuses, nous a raconté dom Bayle? »
— « La jeune fille que voulait épouser Jacques, i> dit Savignan.
— « Le malheureux enfant! " fit Geneviève. Ils échangèrent un regard qui émut l'amant
jusqu'aux larmes. La pitié que sa maîtresse donnait au chagrin de Jacques, c'était à lui qu'elle la donnait dans le passé. Dans sa correspondance,
il avait tu cette fuite de Thérèse, par peur de cette analogie entre la douleur de son fils et celle que Geneviève lui avait infligée jadis. Il dévia aussitôt la conversation :
— " Il est bien malheureux, en effet, mais il est encore plus troublé. C'est ce trouble qui m'inquiète. Voici des mois et des mois que les doctrines de Fauchon le tentent, je vous l'ai dit. Le crime commis par ce suborneur — et contre qui! — devrait en effet l'éclairer. C'est le contraire. Il met son point d'honneur à trouver des excuses à cet abominable rival. Enfin, j'ai de plus en plus l'impression que sa foi relig^ieuse est en dang^er. Vous venez de dire un mot si juste sur ces novateurs. C'est comme si je le voyais sur le point de se faire protestant. Et comment lutter? Quelle méthode suivre? L'autorité? Et s'il se cabre?... L'empêcher de revoir Fauchon? Par quel moyen?. . . Tenez, cet homme donne une conférence, l'autre samedi. Jacques désire y assister. Je n'ai pas su quelle réponse lui faire. Mais, avec vos idées, vous ne pouvez pas comprendre quel drame représente pour moi le péril que court la foi de mon enfant. Et, que je vous en parle, à vous, c'est si étrang^c. . . "
— (i C'est si naturel, » répondit-elle, en lui prenant la main, « et si tendre. . . Je ne connais pas votre fils, mais je vous ai connu jeune. Il doit vous^ ressembler. Non, n'employez pas l'autorité
avec lui. Laissez-le se désillusionner lui-même. Il n'est pas possible qu'il n'arrive pas à voir ce Fauchon tel qu'il est. C'est une telle honte : un prêtre qui séduit une jeune fille ! . . . Et vous me permettrez de vous donner un conseil? Ne donnez pas à votre fils le sentiment que vous avez peur de discuter. Tel que vous êtes, aujourd hui, vous devez vous faire scrupule de certaines conversations. N'ayez pas ce scrupule. En tout cas, n'ayez pas l'air de redouter les argfuments de vos adversaires. Menez-l'y vous-même, à cette conférence. C'est le vrai procédé pour en dissiper le prestige. Et puis, " continu a-t-elle, en le regardant profondément, « tenez pour certain que vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'affection que de m'associer à ce côié-là de votre vie. Je n'y suis rentrée, dans votre vie, que pour essayer à tout prix de vous rendre heureux, ou, si vous devez être malheureux en dehors de moi, moins malheureux. Je suis une chose à vous, toute à vous. »
Il ne lui répondit pas. Il lui avait pris le bras, d'un geste de possession, contre lequel elle ne se défendit pas. Ils marchèrent ainsi, lui la dirigeant, elle le suivant, jusqu'à la porte latérale qui ouvre en face de l'étroite et calme rue de Jussieu.
— « Nous quittons le jardin?» demanda-t-elle.
— " Oui, I) dit-il.
Son regard se fit si ardent à la fois et si sup-
pliant, qu'elle comprit. Ses paupières battirent. Son visag^e exprima cette angroisse d'une femme délicate qui appartient à un homme, qui veut lui appartenir, et qui doit dominer une révolte de sa pudeur secrète pour accepter les conditions matérielles de cet amour. Aussi un soulag^emcnt passa-t-il sur ses beaux traits, et, dans ses prunelles, une reconnaissance, lorsque, Savig^nan la guidant sans lui parler, elle eut franchi le seuil de la maison de la rue Guvier d'abord, puis de l'appartement. Elle regarda toutes les choses autour d'elle : la cheminée où roug-eoyait la braise, les fleurs dans les vases, les massifs du Jardin des Plantes derrière les fenêtres voilées de rideaux, ces nrieubles frais, ces tapis si différents de ceux qui g^arnissent les endroits de rendezvous. Elle comprit et, prenant la tête de Savig-nan entre ses mains, elle appuya long^uement sa bouche sur ses yeux, en lui disant :
— « Ah! merci de m'avoir donné ce chez îioifs! . . . »
— » Ce n'est pas ce chez 7ious-\à que j'aurais voulu te donner, " répondit-il.
Toute la mélancolie de l'amour dans la faute et dans le mensonge quand on aurait pu l'avoir dans le devoir et dans l'honneur, avait frémi dans sa voix.
— a Ne touche pas à la blessure, » dit-elle, en le serrant contre elle, sauvagement. « Aimonsnous et oublions tout ! . . . »
Il semble qu'il y ait, dans toute destinée, comme un rythme régulateur des événements, et qu'à chaque période de violence et de tumulte succède inévitablement une période de détente et de stag^nation. C'est la lame de marée qui monte, furieuse, précipitée, envahissante, et, soudain, elle devient étale. Mais ces alternances de passion et d'accalmies ne sont-elles pas la loi même de la vie? Elles se retrouvent dans l'activité politique comme dans la guerre, dans le développement des arts et des lettres, dans celui des animaux et des plantes. « La nature, » disait Pascal, " agit par progrès, itus et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que, jamais. » On croirait que notre sort individuel participe à cet universel mouvement de flux et de reflux. La semaine qui suivit cette prise de possession de leur asile d'amour fut, pour Savignan et Geneviève, un de ces moments de repos, où l'on sent un recul, une
paralysie des forces hostiles. Une difficulté subite avait rappelé Calvières au milieu de ses ouvriers d'Aulnat, dès le jeudi. Il était tombé chez Savigiian, vers neuf heures du matin, lui annoncer son départ et s'entendre avec lui pour la mise en train de la candidature.
— " Vous devriez venir avec moi, " lui avaitil dit. « Mais non. Vous êtes un Français casanier. Moi, ça me repose de bouger. Vous vous rappelez Fumât, mon médicastre ? Il prétend que r automobile est un véritable massage des glandes à sécrétions internes. C'est leur nouvelle marotte : les glandes endocrines. Si vous l'entendiez prononcer ce mot pédant!.. . La chose certaine, c'est que l'automobile me fait manger et dormir. C'est une cure d'oxygène dans de la vitesse, voilà tout... D'ailleurs, il vaut mieux que vous nous laissiez faire d'abord, Lartigue et moi. Je le verrai. Je lui donnerai la note, moi, pour son journal. Ce vieux Jésuite de dom Bayle se croit très fort. C'est un enfant. Mais si les Jésuites étaient les Machiavels que l'on prétend, ils auraient gagné la partie, avec leurs atouts, Savezvous ce qui m'étonne le plus, depuis que je vous fréquente, vous autres, les cléricaux?. .. Vous ne vous fâcherez pas?... i^on?... C'est que vous croyez à tout ça, réellement. Lartigue, passe encore. C'est un naïf. Mais dom Bayle?... Mais vous? Des hommes intelligents? Ça me dépasse. . .
L'ABBÉ FAUGHON 118
Enfin, n'engageons pas la discussion. Pour le moment, votre rôle de candidat doit se borner à prendre le contact avec ces gens que vous avez connus ou retrouvés par moi, Quirit, Trapenard, cette fripouille de Vayssier, ce pochard de Lâbécavinière, — c'est Vabbé, iabbé^ Vabbé, vous vous rappelez, — Il y a aussi les Gibert, les Prohet, les Gourtadon, les Galoche. Je vous ai apporté la liste avec les adresses. Écrivez, dès aujourd'hui. C'est promis?... Et maintenant je file. Ma voiture est en bas, celle qu'admirait votre fils. Gomment va-t-il, votre fils? Il me plaît, ce garçon. Vous nous l'amènerez à diner, dès mon retour... Je pourrais bien ne rentrer que l'autre semaine... Je veux vous dire ça. J'ai une autre affaire en tète. Acheter Fayot, hein? Il a une maîtresse, deux enfants naturels... Et alors, le canard à Laverdy, couic ! »
Il avait dit cela, sur le pas de la porte, en esquissant, avec ses fortes mains gantées de cuir fort pour l'automobile, le geste de tordre le cou à une volaille en chair et en os. La bouffée acre de son cigare et l'éclat de son gros rire emplissaient l'escalier, tandis que Savignan refermait la porte avec une intense sensation de soulagement. Gette sensation s'accrut à recevoir un billet de dom Bayle qui annonçait son départ, à lui aussi, pour quelques jours. Appelé à Rome, U insistait pour que l'article sur Haheldama parût
le plus vite possible. Les mesures à prendre contre ce livre n'étaient sans doute pas étranp-ères à ce voyage. Qu'importait à Savig^nan? Décidé à ne pas écrire l'article, il jeta cette lettre au feu, sans même noter l'adresse que lui indiquait le Religieux. Il serait temps de lui signifier cette résolution à son retour. Un troisième fait, d'un ordre très humble, contribua encore à endormir les plus douloureuses des inquiétudes qui eussent tourmenté jusqu'ici ce cœur de père et d'amant. Ce même jeudi, et comme il se rendait rue Guvier, il rencontra, place du Collège-de- France, le répétiteur de droit auquel il avait confié son fils.
— « Jacques est vraiment bien gentil, » lui dit ce personnage, Aàeux magistrat démissionnaire, lors des décrets — mais qui se rappelle ces obscurs héros de la conscience? « — Il se charge de reviser, en seconde, la nouvelle édition de mes Codes français, la grande, celle où figurent les arrêts de la Cour de cassation et les circulaires ministérielles. C'est un travail considérable et qui lui prendra beaucoup d'heures. Il ni'a offert ça, spontanément, ce matin. J'ai accepté. Ça lui rendra service, à lui aussi. Ça le calera pour son prochain examen. »
Ainsi Jacques méditait de s'écraser de travail, indice certain qu'il luttait déjà contre la souffrance. Savignan se souvint avec émotion qu'il
avait fait de même, à cet àgc. Il voulut voir, dans cette résolution, une preuve que le jeune homme se reprenait, et surtout une chance que cette pensée, absorbée autour des problèmes précis du Droit, cessât de s'ég^arer dans les dan- (jereux chemins de la fausse théologie. Il eut la satisfaction, en effet, de constater qu'à dater de ce jour Jacques s'appliqua, dans leurs entretiens, à ne nommer ni Fauchon ni Thérèse. Plus de ces questions derrière lesquelles se devinent de longues et profondes anxiétés d'esprit. Peut-être convenait-il de s'en inquiéter au lieu de s'en rassurer. Chez les jeunes gens comme celui-là, passionnés et romanesques, le silence signifie l'envenimement de la plaie intérieure, bien plutôt que sa g^uérison. Mais les discussions de ces derniers temps avaient été trop pénibles à Savig^nan, pour qu'il les rouvrît. 11 s'efforçait à croire ce qu'il désirait : que Geneviève avait eu raison et que le jeune homme se dégfoùtait par lui-même des doctrines dont il l'avait vu si tenté. Il endormait sa confiance de père avec ce sophisme, pour s'abandonner plus librement à son délire d'amoureux. C'était comme si les élans refoulés, les ardeurs réprimées de ses fiançailles d'autrefois avaient accumulé en lui des trésors d'émotion dont la richesse l' étonnait lui-même, tant les heures de ses journées s'écoulaient, brûlantes et pleines. Le matin, lui oui, ving^t années du-
lie LE DÉMON DE MIDI
rànt, sautait à bas de son lit sitôt les yetix ouverts, il avait maintenaat le réveil lent et paresseux. Il retrouvait son bonheur avec la sensation de Fexistence. Il évoquait Fima^fe de Geneviève. Il se disait et redisait : « Elle m'aime. Je la verrai aujourd'hui. Je la verrai! » Ces quatre syllabes lui causaient un émerveillement. S'il se levait, c'était pour écrire à sa maîtresse une longue lettré qu'il descendait confier lui-même à un commissionnaire. Il voulait qu'elle eût aussitôt l'impression de sa tendresse. Et, presque tout de suite, pourtant, il la lui dirait de vite voix. Car, pendant cette absence de Galvières, ils se rencontraient, une première fois, avant midi, dans une allée écartée du bois de Boulog^ne, par les beaux jours, et, par leS mauvais, dans quelque musée. A deux reprises, durant cette semaine, ils déjeunèrent en tête à tête dans l'appartement. Ils s'y retrouvaient tous les après-midi. Ils éprouvaient cette avidité maladive de la présence qui suit les trop long^ues séparations. Savig^nan s'en rendait bien compte, c'étaient là des imprudences, et très périlleuses. Ces façons dé vivre de Geneviève ne pouvaient passer inaperçues dé son éntourag^e, d'autant plus qu'ils s'étaient, par un accord tacite, arrangées pour qu'il ne vînt pas à l'hôtel du Gours-la- Réihe, et pour qu'il lié côliiiût par elle personne de sa société. Les jourtlées n'ayant qufe vin^-
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quatre heures, celles que la maîtresse donnait à l'amant, la femme du monde devait les prendre à ses relations. G'tait de quoi faire dire : « On ne voit plus Mme Galvières. Que se passe-t-il? « Savig^nan comprenait cela. Il se reprochait de Fentraîner dans cette voie, et il l'y entraînait, emporté lui-même par ce vertige de la volupté partagée où il y a comme un pressentiment tout ensemble et une ivresse de destruction. Qui a pu connaître l'excès du bonheur, sans qu'un frisson de danger courût en lui? Et l'on passe outre à cet avertissement. On néglige les précautions les plus élémentaires, les plus aisées. A quoi bon? Nous croyons tous, d'instinct et avec d'autant plus de force que nous sommes plus heureux, à la loi de partage symbolisée par les Anciens dans le dogme de Némésis. Destinés fatalement à payer d'une douleur égale une joie surhumaine, toute défense contre la rançon n'est-elle pas inutile? «Le bonheur humain, t> disait le poète grec, « parvenu à son comble, engendre. Il ne meurt pas sans enfants, et sa postérité est un effroyable malheur. " C'était surtout à la fin du jour, dans les rendez-vous de la rue Guvier, lorsque Gene»viève rhabillée se préparait à partir, que son amant éprouvait, à l'état aigu, cette sensation de la catastrophe prochaine et certaine. Il la suppliait qu'elle restât un peu. Elle s'asseyait, lui se mettait à terre. La tète sur ses genoux, il la
reg^ardait. Dans Fagonie de l'heure, la flamme de la cheminée, mourante elle-même, éclairait seule la chambre. Geneviève était là, comme un fantôme venu du fond de sa jeunesse, pour l'enchanter et le perdre, pour exalter son âme et la ruiner, à l'approche d'un crépuscule pareil à celui qui noyait d'ombre toutes choses autour d'eux, — crépuscule sans retour, car c'était celui de sa vie, prélude d'un au-delà dont il redoutait, malgré tout, le mystère. Le catholique n'était pas aboli en lui. Hélas! ce résidu indestructible de sa foi lui servait uniquement à encore approfondir sa passion. Penser qu'il sacrifiait à cette femme son salut éternel lui faisait davantage sentir, et avec un criminel délice, combien il l'aimait... Il ne lui parlait pas. Les rumeurs de la ville leur arrivaient, aussi assourdies, aussi lointaines qu'à des morts couchés dans le tombeau, et Savignan avait cette impression que toutes choses autour d'eux s'abîmaient d'un glissement doux, profond, irréparable. Leur existence à tous deux lui devenait un songe où rien n'était plus réel, sinon leur amour. Dans cet universel évanouissement, cette chambre se transformait en un tombeau où cet amour seul survivait, où il avait son amie à lui, pour toujours, comme il l'aimait depuis toujours. La tentation de mourir réellement ensemble, de s'en aller dans une étreinte qui n'aurait pas de
réveil, s'emparait de lui. Il avait peur alors. Il la serrait dans ses bras. Il lui disait : » Parle-moi ! » d'un accent qui lui faisait presque peur à elle aussi, tant elle le sentait angoissé. Il lui couvrait le visag^e, les cheveux, les yeux, les mains, de baisers passionnés, pour se convaincre qu'elle vivait,^ qu'elle n'était pas cette morte immobile et glacée dont il venait d'avoir l'hallucination. Et puis, comme brisé, la voix éteinte par la détresse du départ, il lui disait : «' Allons-nous-en. » Il l'emmenait. Leur pas sonnait sur le trottoir de la rue, déserte et sombre, où les becs de gaz ne s'allumaient pas encore. Ils gagnaient la plus prochaine station d'automobiles. Savignan donnait au chauffeur l'adresse de la gare des Invalides. Là, Geneviève descendrait. Elle prendrait une autre voiture et rentrerait chez elle. Ils allaient ainsi, emportés par un véhicule de hasard, si seuls toujours dans cet énorme Pa»'is dont ils traversaient les rues, les places, les boulevards, sans les voir. Elle dégantait sa petite main. Leurs doigts s'unissaient dans une longue et muette pression d'adieu. Lorsque enfin ils s'étaient quittés, qu'il l'avait vue disparaître dans l'autre voiture, une tristesse affreuse l'envahissait, une terreur d un accident, une impatience de devoir attendre plusieurs heures pour la revoir, et, de nouveau, la AÏsion de la catastrophe possible. Comme il Teùt désirée, cette catastrophe, et
Uô LÉ DÉMON DE MIDI
provoquée, s'il n'y avait pas eu son fils! Mais il y avait son Hls, et l'amant reprenait le chemin de sa maison, la sensibilité comme épuisée par l'usure de tant d'émotions. La sombre entrée de la rue Cassette lui glaçait le cœur de remords, et aussi l'aspect de son bureau, quand il voyait ses papiers rangés, ses livres, le crucifix ancien d'ivoire pendu sur le mur, la lampe à huile, sous la lueur paisible de laquelle il avait passé tant de 8oirs à travailler, le regard honnête et simple de son domestique, le beau regard de Jacques voilé de mélancolie, mais si pur, Sa vie avouée con^ trastait d'une manière si violente avec sa vie cachée, que cette anthithèse lui faisait mal, physiquement. Ce n'était pas seulement le conflit de deux ordres d'actions. C'était le heurt de deux ordres de pensées, de deux conceptions de la destinée, irréductibles, et la tragique question se posait de nouveau devant lui : « Où est la vérité? »
Cette question était tellement la foriTiule même de sa crise actuelle, qu'illa retrouvait sans cesse, à travers ces bonheurs dont il s'enivrait. Pas de jour où ses conversations indéfinies avec Geneviève, durant leurs rendez-vous, ne la fissent surgir. Jamais la maîtresse ne prononçait une parole qui fût une attaque directe aux croyances que son amant gardait au fond de son cœur, Elle les savait pourtant si hostiles à leur amour ! Mais
son çénie de femme devinait qu'en les comJbattant elle les réveillerait. Elle déployait à endormir, au contraire, à insensibiliser cette blessure cachée du remords, un tact infaillible d'amoureuse. On eût dit que la question religieuse n'existait pas entre eux. Elle se gardait bien de dire à Savignan : « Dieu, le Christ, l'Église, l'autre vie, ce sont des mensonges, » Mais elle lui mon-^ trait en elle-même une âme totalement étrangère à ces idées-là. Elle le faisait respirer dans cette atmosphère de négation morale où elle se mouvait. D'instinct, elle l'enveloppait, elle le baignait dans cette évidence qu'un être délicat et noble, elle, par exemple, pouvait penser, sentir, aimer, être heureux, sans Dieu, hors de Dieu, contre Dieu. Par une suggestion continue, elle l'invitait, elle l'incitait à la suivre dans son orgueilleux niliilisme. Était-ce une tactique réfléchie et voulue'^ Non, mais ce besoin, si profond chez la femme qui aime, de s'insinuer toujours plus avant dans le cœur qu'elle veut tout à elle, d'y faire la solitude pour y régner seule. Quelle maîtresse a pu voir son amant chérir un ami sans essayer, sinon de rompre, du moins de refroidir, de relâcher cette amitié? Le plus souvent elle accomplit ce travail meurtrier sans s'en rendre compte. Vous l'étonneriez de le lui apprendre. Vous l'indigneriez de le lui reprocher. Elle est femme, elle est la force invincible et inconsciente, l'arbre qui
pousse sa racine dans les fondations du inur, l'eau qui ronge la pierre à la base du palais, qui la corrode d'une usure lente. Le mur s'écroule, le palais s'abîme, sans qu'il y ait eu d'autre incident que ce travail imperceptible de chaque seconde, mais ininterrompu. Elle est aussi la force patiente, et qui n'ag^it que sûrement, avec l'infaillibilité des énergies de la nature. La racine de l'arbre contourne le bloc massif pour s'attaquer à la ligne de fente invisible, mais qu'elle devine. L'eau glisse sur l'arête pour creuser davantage la partie creuse, et cela quand le gel lui donne plus de prise. Ce choix des moments, génie de toute femme qui aime, à quel degré Geneviève le possédait, et aussi, cet art des nuances qui sous-entend ce qu'il serait dangereux d'exprimer ! A deux reprises seulement, pendant cette semaine d'intimité absolue, son incroyance se traduisit en termes si nets qu'ils appelaient la discussion. Une première fois, ce fut au retour de leur promenade du matin. Ils avaient causé avec un abandon si complet, tant joui de leur ferveur de cœur, qu'ils ne se décidaient pas à se séparer. Ils revenaient vers Passy à travers le Pianelagh, solitaire à cette heure-là. Ils durent s'arrêter de leur marche, à une intersection de rues, pour laisser la place à un convoi funèbre. Un homme de trente ans, en larmes, le père sans aucun doute, tenant par la main une
petite fille tout en noir, suivait le cercueil de son autre enfant.
— " Il fut une époque, » dit Geneviève, après un silence, " où je ne voyais jamais passer un enterrement sans envier celui ou celle qui s'en allait ainsi. Oui, j'enviais ce grand sommeil sans rêves, ce repos après cette ag^itation de la vie qui me paraissait si vaine, si stérile. »
— « Et si ce n'est pas le sommeil? " fit Savig^nan.
— " Mais c'est le sommeil, mon pauvre ami, le silence de tout, enfin ce qu'il y avait pour nous avant que nous fussions nés. Ily a cinquante ans, d'autres hommes, d'autres femmes étaient là qui pensaient, qui sentaient comme nous pensons, comme nous sentons aujourd'hui, et, comme nous, pour quelques saisons. Il y a cent ans, il y en avait d'autres; deux cents ans, d'autres encore, et ainsi de suite, indéfiniment. Que j'ai été soutenue, dans ma détresse, quand je t'avais perdu, par cette idée que nous serions, après, ce que nous étions avant! Que de révoltes je calmais par cette certitude ! Car c'en est une. "
— " Et maintenant?» interrogea Savig^nan.
— " Maintenant, c'en est une toujours, mais qui me fait mal, à cause de toi, parce que je sais qu'il faudra te perdre, et pas seulement toi, ton souvenir. Oui, cela me fait mal, et en même
lu LE DÉMON DE MIDI
temps, cela m'exalte. Je trouve, dans cette terreur, une force pour t' aimer davantage, pendant que je t'ai. Nous n'avons que des heures à nous. Défendons-les... Je ne voudrais pas chang^er mon désespoir contre ton espérance. Je suis sûre d'abord que c'est la vérité. Et puis cette idée me fait tant t'aimer ! w
L'autre fois, c'était rue Guvier, dans cette détente si douce qui suit l'abandon. La causerie alors va devant elle, au hasard. Ils avaient parlé de Soléac, des séjours que Savig^an devait y faire, s'il était nommé député. La perspective des compromis d'honneur que supposaient ces visites avait voilé ses yeux d'une tristesse. Geneviève ne s'y était pas trompée, et, tout de suite, elle avait détourné le fil du discours. Il s'y était prêté pour fuir lui-même une trop dure pensée. Elle avait rappelé quelques incidents de l'élection de cet Audig^ier dont il allait brig^uer la succession, et voici que, tout d'un coup, elle dit :
-.— «Je n'ai jamais compris pourquoi les g^ens s'indignent de cette formule : il faut une religion pour le peuple. Nous le savons que très peu d'êtres humains sont capables de trouver un point d'appui intérieur dans leur fierté. Pour ceux-là, pour les empêcher de se détruire et de tout détruire, il faut un frein, w
— «i Mais qu'appelles-tu la fierté?» questionna Sâviçnan.
— « Le respect de soi-même, l'horreur des actes qui vous abaissent. »
— « Tu vois que tu crois au Bien et au Mal, » dit-il.
— Il Non, 1) répliqua-t-elle. «Je crois a deux choses : à l'ordre dans la société, et, en moi, à uii certain sentiment intime qui fait que je me plais ou que je me déplais à moi-même^ d'une manière profonde, radicale, absolue. Je ne me supporterais pas, commettant une lâcheté. «
— « Tu crois donc à la conscience? » insista Savignah.
— « Peut-être. Mais à une conscience que j'ai créée moi-même, en moi-même, et dont je suis le seiil jugé. L'univers entier me dirait que je fais mal en t'aimant, moi, je dirais : non. Pourtant, un amour comme le nôtre, c'est ce que les hommes appellent le mal. J'en suis fière. Je ne m'estimais pas, quand je laissais passer des jours, des mois, des années^ sans me rapprocher de toi. Si tu étais parti de Soléae, sans que j'eusse essayé de té reprendre, je me serais méprisée. . . » Et, haussâiit lés épaulés : «Je sais, tu crois à l'importance des idées. Il n'y a que les personnes. J'ai connu deux mondes : celui où je suis née; celui où je suis entrécj quand j'ai commis la folie de té sactrifier. A qtioi, mon Dieu, à quoi?. . . Ces
deux mondes aAaient des idées si opposées en apparence ! Le fond d'égoïsme était si pareil! J'ai vu alors que les idées ne sont rien. Les manières de sentir sont tout. J'en ai eu la preuve en lisant tes livres. Je m'y suis tant plu, malgré les idées, parce que je t'y retrouvais tel que je t'avais connu, toi, avec ta personne, ton être intime. Et, aujourd'hui, est-ce que tu ne m'aimes pas contre tes idées, et cela empêche-t-il que tu te donnes tout entier? C'est que tes idées ne sont pas toi. Toi et moi, il n'y a que cela de réel au monde. " Elle avait, pour énoncer ces éternels sophismes de la passion révoltée, un regard ardent, une voix émue, un frémissement intense. Savigpnan n'essayait pas de réfuter des affirmations que son intelligence savait cependant fausses. La blasphématrice était sa maîtresse. Elle sortait de ses bras. Il venait d'accomplir avec elle cette œuvre de chair, si coupable que l'Écriture la poursuit jusque dans la pensée. « Celui qui a regardé la femme d'autrui avec concupiscence a déjà commis l'adultère. » Mêler à une pareille complicité des paroles d'apologétique, défendre une religion de renoncement et d'ascétisme avec la même voix qui venait de murmurer des paroles d'amour, cette profanation lui répugnait. Il ne pouvait pas plus discuter avec Geneviève qu'écrire sur Hakeldama, sans tomber dans cette honte de l'hypocrisie dont il avait une
horreur g^randissante. Il se taisait donc. Mais les paroles dites par cette femme demeuraient en lui. Elles conspiraient avec cet esprit de doute qui l'envahissait, pas assez pour étouffer entièrement ses remords. Il endormait la vivacité du reproche qui s'élevait, malg^ré tout, du fond de sa conscience, en se reposant sur la honte infinie de Dieu. Il savait bien que cette présomption du pardon d'En-Haut n'est qu'une forme détournée de la complaisance dans la faute. Cet apparent excès de la Foi cache une lamentable diminution de la Foi : la Révélation, l'Écriture, l'Église tenues pour rien, un relâchement abandonné de toute discipline et de tout dogme. Oui. Savignan savait cela. Le moindre livre de théologie enseigne que c'est pécher contre l'espérance que s'appuyer, dans la faute même, sur la miséricorde divine. Il ne savait pas que la tentation d'un certain péché, plus secret, plus subtil, se dégageait de ces entretiens. Ce nihilisme de Geneviève, en la lui donnant sans partage, flattait en lui l'amour et l'orgueil. Dans la détresse morale de cette femme qui ne croyait pas en Dieu, la passion devenait, elle l'avait dit, une religion, un culte. Le besoin d'infini qui tourmente toute âme humaine se transportait pour elle dans l'existence sentimentale. Elle était sur le chemin de cette idolâtrie où l'amour d'une créature est au-dessus de l'amour de Dieu, est l'amour de
Dieu appliqué à une personne. Et cette personne, c'était lui. Mais lui-même, n'éprouvait-il point, par contagion, des sentiments bien pareils? Sa passion ne tournait-elle pas à l'idolâtrie? Ne sacrifiait-il pas Dieu, délibérément, à une créature? Ne se complaisait-il pas à cette immolation, plus criminelle peut-être que la révolte d'un Fauchon? Ne g^oûtait-il pas une espèce de délice impie dans cette apostasie, qu'il ne s'avouait pas? Il la vivait. Il ne se disait plus : « Est-ce que je crois encore? » Réellement, il commençait à ne plus croire.
Un incident auquel il aurait dà s'attendre vint brusquement lui prouver que cette suspension des événements autour de leur amour pendant cette longue et douce semaine n'était qu'une trêve. Les difficultés secrètes de sa situation demeuraient entières. Le matin du samedi — exactement dix jours après la visite d'adieu de Galvières — et comme ils étaient assis, Jacques et lui, à la table du premier déjeuner, le jeune homme dit à son père :
— <i Papa, je ne t'ai plus parlé de l'article sur Hûkeldatna. J'ai compris que mon insistance te semblait un peu indiscrète, et tu avais raison. Des conseils à toi, un gosse comme moi ! . . . "
Il eut, pour souligner ce mot d'argot, exceptionnel dans sa bouche, un sourire d'une grâce enfantine. Puis, timidement :
— « Tu l'as fini, cet article? »
— " Non, " dit Sâvigfnan. « Pourquoi? »
— » Parce que c'est aujourd'hui , à neuf heures, que l'abbé Fauchon donne sa conférence, à ï École Libre des Scierices Religieuses, boulevard Raspail. »
Il s'arrêta, sans rappeler les derniers mots qu'ils avaient, son père et lui, échangées sur ce sujet : " Nous en reparlerons. » Il n'osait pas; mais, dans sa prunelle, passait un éclair d'anxiété, signe que le prestige de l'hérésiarque le tentait toujours. Savignan se souvint du conseil de Geneviève : ne pas s'opposer autoritairement à cette curiosité, ne pas faire barrière, laisser le flot tomber de lui-même.
— (' Tu voudrais aller à cette conférence? » demanda-t-il.
— «Je voudrais te consulter. J'ai reçu, hier soir, par le dernier courrier, une lettre de Dominique. Je n'ai pas pu te la montr ^ Tu étais sorti. »
La veille, Savignan avait commis cette suprême imprudence, pour une fois, de retrouver Geneviève dans sa loge à l'Opéra. Elle avait voulu entendre Tristan et Yseult avec son amant. Jacques continuait :
— « Cette lettre se termine par une phrase mystérieuse, qui me fait un peu peur... >»
Tirant l'enveloppe de son portefeuille, il lut à
son père un passa^je, g^ros de menaces, en effet, sous la plume du frère de la fille séduite : » La semaine ne se passera pas, sans nue Justice soit faite et que l'imposteur ait été exécuté publiquement. » Jacques conclut :
— « Il veut faire un éclat dans la réunion de ce soir. »
— « Il est à Orléans, » objecta le père, « à la caserne. »
— « Il peut demander une permission, et même s'en passer, et risquer le paquet. Si j'y allais, moi, à Orléans, par le train de ce matin?»
— « S'il a l'idée que tu crois, il en sera déjà parti. . . Et puis tu iras lui dire quoi? »
— « Qu'il n'a aucune preuve de la culpabilité de l'abbé Fauchon. Voilà des jours et des jours que j'y pense, papa, et que j'attends ce samedi. Si l'abbé avait quelque chose à se reprocher, il aurait encore remis la conférence. »
— a Pardon. Il a au moins à se reprocher d'avoir été la cause qu'une jeune fille s'est sauvée de la maison paternelle. »
— « Cette jeune fille est majeure. D'ailleurs, a-t-il été au courant de cette fuite? "
— « En tout cas, il n'a pas ramené Thérèse chez ses parents. »
— « Et si elle s'y est refusée? "
— <i Toujours des « si " ! Et tu crois que tu convaincras un frère ulcéré de renoncer à sa ven-
I/ABRK FAUGHON 131
g^eance, s'il en médite une, avec des hypothèses dont tu n'apportes pas une preuve, que ton désir d'innocenter ton ancien maitre? Tu çàteras ton amitié avec Dominique. Voilà tout. "
— a Pourtant, s'il est là ce soir, s'il fait un scandale? »
— " Il y a peut-être un moyen, » répondit Savignan, après un silence. « Ce serait d'être là, nous-mêmes, pour le voir arriver, s'il vient... »
— " Et c'est toi qui lui parleras, pour lui faire entendre raison? interrompit Jacques. « Je n'osais pas te le demander... Alors, nous allons à cette conférence? »
— « Soit, " dit Savignan. « Mais si tu veux mon avis, Dominique ne boug^era pas. Il sait écrire. L'exécution dont il parle, c'est une lettre à quelque journal. Il n'y a que cela, ouïes voies de fait. Et les voies de fait! . . . Enfin, nous serons là. »
— " Il n'y a pas de quoi être préoccupé, " disait Geneviève à Savignan, l'après-midi, quand il lui eut rapporté cette conversation. Il lui avait suffi de regarder ses yeux pour deviner chez lui une inquiétude, et elle l'avait tendrement interrog-é.
— « J'appréhende vraiment que Dominique ne provoque un scandale, " avait-il répondu.
— « Pour achever de déshonorer sa sœur publiquement? »
— (« Il est jeufie, et la jeunesse ne connaît pas ces prudences sociales. C'est un soldat et un homme d'action. Son goût du métier militaire le prouve. Et puis, on s'en rend compte quand il cause, il a une iniag^ination physique d'une précision extraordinaire. En me décrivant la messe de Fauchon, l'autre jour, il la voyait; "
— "Quel rapport?... » demanda Geneviève.
— « Quand il pense à sa sœur, " continua Sàvignan, « il la voit dans les bras de ce drôle. Ceux qui frappent et qui tuent par jalousie ou par veng^eance sont menés par ces visions-là. Mais qu'y a-t-il? «
— "Rien," répondit-elle.
Son geste démentant sa parole, elle prit la tête de son amant, entre ses mains qui tremblaient, et elle l'embrassa, à plusieurs reprises, presque convulsivement. Les phrases sur l'imag^ination physique s'appliquaient avec une telle exactitude à son mari ! Ces mots : « et qui tuent, " l'avaient glacée de terreur. Savignan lui rendit son baiser avec une passion égale, et qui lui prouva qu'il l'avait comprise. Puis, pour ne pas donner une forme à leur commune pensée, il continua:
• — (t Dominique Andrault, lui, est aussi un chrétien, un mystique même. Il se souviendra du Dêcalogue. Je ne redoute pas une catastrophe. Je redoute un esclandre . Enfin, qu'il nous trouve,
L'ABCÉ FAUGHON 133
Jacques et moi, à la porte d'entrée de la conféf rence, et rien n'arrivera. "
Ce prog^ramme a arrêter Dominique, dès le seuil, s'il venait à cette réunion, n'était pas d'une exécution aussi aisée que le pensait Savignan. On va comprendre pourquoi, h' École Libre des Sciences Religieuses, où devait parler Fauchon, possédait un hôtel à elle, construit dans la partie du boulevard Raspail qui long^e le cimetière Montparnasse, et sur l'emplacement d'un couvent désaffecté. Salomon Crémieu-Dax, le député israélite de l'Ariègfe, perspicacement à la fois et faussement accusé par Ossandon, avait fondé cet Institut, et l'avait doté de cette demeure. Munificence moins généreuse ^qu'elle ne semblait. Le terrain occupé par cet hôtel n'était qu'une parcelle d'un lot énorme, acheté au rabais comme bien de congrégation, sans concurrence d'enchères. Le socialiste trente fois millionnaire avait fait bâtir là des maisons de rapport, toute une cité. Il avait pu donner l'hôtel à l'École — dont il restait le plus fort actionnaire — tout en retirant six pour cent de son argent. Le Crémieu- Dax de 1912, héritier de l'énorme fortune du spéculateur son père, et membre du Parlement, était bien le même qui, jeune échappé de l'Ecole Normale, fondait, dans le Qartier Latin, l'Union Tolstoï, aujourd'hui disparue (voir l Étape) comme
la plupart de ces déraisonnables Universités Populaires. Le but atavique n'avait pas changée : détruire FÉg^lise. Il avait rectifié son tir. A la Tolstoï, il avait lié connaissance avec l'abbé Chanut, et tout de suite compris la lointaine portée du mouvement moderniste. Dans sa nouvelle tactique, V École Libre des Sciences Religieuses devait devenir un des centres de ce mouvement. Le programme consistait, sous prétexte de libéralisme, à ouvrir des chaires similaires, où enseigneraient des prêtres catholiques et des pasteurs protestants, des théosophes et des philosophes, tous les représentants d'un culte et d'un dogme quelconque. Ce parlement permanent des Religions affectait, dans son prospectus, cette large tolérance qui sert d'appeau à prendre, encore aujourd'hui, tant d'intelligences plus enthousiastes que sagaces. Sa fin véritable était de hâter ce schisme dont révent les ennemis réfléchis du catholicisme. L'École n'avait pas très bien réussi. L'intelligente et forte politique du pape Pie X n'était pas étrangère à cet échec. En dissipant les équivoques, des actes comme l'encyclique Pasccndi et le décret Lamentabili ont trop nettement mis les prêtres troublés devant les conséquences de certaines nouveautés, tentantes au premier abord. Devant cet insuccès, Grémieu-Dax ne s'était pas obstiné. Il ne s'y intéressait plus que pour couvrir cette faillite. Avec son génie réa-
L'ABBE FAUCdON 135
liste, 11 menait, dans les couloirs du Palais-Bourbon, une campagne plus efficace, pour obtenir, comme a dit étrangrement et profondément un de ses corelig^ionnaires, « la revision de l'affaire du Golgotha )> . Il utilisait cependant Tbôtel du boulevard Raspail pour des réunions exceptionnelles, du genre de celle qu'allait donner Fauchon. Le plus souvent, il n'y assistait pas. Sa précoce expérience lui avait appris qu'en politique l'action inonyme est la plus sûre. L'art d'agiter l'opinion consiste à bien connaître les passions d'un temps et à les déclancher au moment précis. Un détail caractérisera le procédé occulte des Crémieu-Dax. — Le personnage est légion. — Le fondateur de V École Libî'e des Sciences Religieuses prêtait son local à Fauchon, et il ne l'avait pas encore rencontré.
— « Je regrette bien de ne pas assister à cette conférence sur Hakeldama, » avait-il dit à l'abbé Ghanut, par l'intermédiaire de qui la réunion s'organisait. « La commission parlementaire qui prépare un remaniement de la loi sur les accidents du travail est convoquée pour la même heure. Et le peuple d'abord, la Grande Victime ! . . . Je me suis arrangé pour que vous ayez un large public, et chaud, je vous en réponds. «
— "Je vous ai toujours dit que vous étiez de notre Église, sans le savoir, " avait répondu le naïf Ghanut. Gette effusion de l'abbé démocrate
contracta dans un sourire singrulier le masque aigu de l'adversaire acharné du Christ qui continuait, malg^ré sa fortune, d'être révolutionnaire par messianisme, comme les Salvador et les Darmesteter, ses maîtres. Peut-être se dupait-il luimême, malgré sa lucidité native, et plaignait-il, de bonne foi, la Grande Victime? Peut-être son socialisme n'étalt-il qu'une prime d'assurance contre les Communes futures? Mais sa réelle raison pour ne pas assister à la conférence était son désir de ne pas donner son nom et sa présence comme une arme aux ennemis de Fauclion. Cette méthode d'effacement dans l'état-major de la persécution religieuse explique les erreurs où tombent les Ossandon. Ils devinent un travail secret. Ils le dénoncent en se trompant sur un détail, et leurs contradicteurs s'emparent de cette inexactitude pour discréditer des accusations, parfaitement justes en leur essence. Crémieu-Dax n'avait pas payé Bakeldama deux cent mille francs à Fauchon. Mais les diverses associations dont il disposait et qu'il mettait pour un soir à la disposition de l'hérésiarque lui coûtaient beaucoup phi8 de deux cent mille francs. L'agitateur en avait pour son argent. Cette dépense occulte lui permettait d'employer à ses desseins des hommes très sûrs, et, par exemple, de maintenir, dans des réunions comme celle-là, qui tournent si vite à la bagarre, un ordre quasi militaire. Il en dis-
L'ABBÉ FAUGHON 131
simulait ainsi la foncière incohérence. C'est à cet ordre que Savig^nan et son fils allaient se heurter dans leur projet. Quand ils arrivèrent, dès huit heures et demie, devant l'hôtel du boulevard Raspail, ils purent constater que plusieurs cenr taines de personnes attendaient l'ouverture des portes. La présence de nombreux agents en uni-? forme eût révélé, à des observateurs mieux renseig^nés, l'influence de Grémieu-Dax en haut lieu. La police était faite par des jeunes g^ens, habillés en cyclistes, avec un brassard rouge semé de croix de Terre Sainte, bleues et blanches.
— " Ce sont les Compagnons de Nazareth^ » dit Jacques.
Savignan connaissait de réputation le célèbre groupement d'ouvriers fondé par Chanut, avant sa rupture avec l'Église, sous ce vocable expressif. Presque tous les membres de la confrérie demeuraient fidèles au prêtre maintenant interdit, et qu'ils appelaient pieusement le Maître. Ils allaient et venaient, empêchant la cohue. Jacques et son père avançaient en essayant de distinguer, dans cette foule, le visage et la silhouette de Dominique. Deux des Compagnons les obligèrent à prendre la file, avec une rudesse de factionnaires qui observent très sévèrement une consigne très impérative.
— " J'aime toujours a constater, " dit Savignan, « que la Révolution, dès qu'elle veut vivre
138 LE UEMON DE MI il
et agir, doit s'organiser. Gomme il y a des lois de l'ordre, indépendantes de nos sophismes et de nos volontés, elle est forcée de s'y conformer, et elle se détruit en triomphant. . . Mais qu'allonsnous faire? w
— « Nous mettre à la suite, papa, comme ils l'exigent,- pour entrer au moins. Nous chercherons Dominique dans la salle. Tu vois, » continua-t-il, et il montrait d'autres arrivants,
« quelle force on a frappée dans Fauchon, comme il est populaire ! »
— « Je vois surtout que l'affaire est bien montée. Regarde les tètes autour de toi. Tu t'imagines que ces gaillards-là s'intéressent à l'exégèse et au dogme? Allons donc! Ceux de la Catacombe, oui. Rappelle-toi. Quelle différence ! »
Certes, le contraste était grand entre les fidèles qu'ils voyaient, dix jours auparavant, se diriger, dans la pénombre glacée du matin, vers la messe primitive, et les recrues de Grémieu-Dax. Il y avait là des professeurs et des prolétaires, des esthètes prétentieusement costumés et des étudiants, des étrangers surtout, juifs pour la plupart, avec de longs cheveux et de brûlants regards dans des faces maigres de fanatiques, beaucoup de jeunes filles, les unes Anglo-Saxonnes, les autres Russes, comme le décelaient leur type et leur langage. Des prêtres défroqués se reconnaissaient, des pasteurs protestants, un pope en
costume. Après cinq minutes, Saviçnan et Jacques avaient presque oublié Dominique et le motif de leur venue. De cette foule où ils baignaient à présent, un mag^nétisme se dég^ageait, cette ivresse collective qui tantôt abolit, tantôt exaspère l'énergie de la personnalité. Chez le jeune homme, l'ancien enthousiasme pour Fauchon, à la fois déchiré et exalté par la plus douloureuse jalousie d'amour, tressaillait, palpitait, se réveillait au contact d'autres fanatismes. Au contraire, Savignan subissait une réaction de violente antipathie, presque de haine. Sa foi dans la relig^ion g^énératrice de l'ordre, si diminuée, si ébranlée par ses propres désordres, lui revenait tout entière devant ce public disparate où son instinct devinait partout la Bête révolutionnaire. Entrés dans la salle, après un quart d'heure de piétinements, ce fut pire. La lumière crue sculptait le relief des physionomies. Elle en faisait saillir le caractère dur. C'était le trait qui dominait sur tous ces masques : la dureté. Visiblement, ces g^ens étaient venus là, non pas pour quelque chose, mais contre quelque chose. Rien de vulg^airc, d'ailleurs, dans cette assemblée, rien qui rappelât les sottises et les bassesses de l'écœurante agape de Soléac. Ces gens discutaient entre eux, à mi-voix, sans cris. Ce sérieux était bien frappant. Dans ces hommes, vieux ou jeunes, enrégimentés par Crémieu-Dax, ou dirigés par
lui à leur insu, Savignan discernait un autre aspect de la maladie française : l'idéalisme destructeur que de savants manœuvriers conjuguent avec la g^rossièreté des appétits démocratiques. C'est tout le régime actuel que ce redoutable accord. Devant cette évidence, l'historien catho* lique se réveillait. Tous les jours et à toutes les heures, une bataille se livre dont la France est l'enjeu, entre le pays traditionnel qui veut vivre et les forces d'anarchie, actionnées par l'étrangler de l'intérieur, lequel poursuit contre nous ses ambitions propres, ses intérêts, ses passions, sa foi. De cette bataille Savignan avait été un des soldats. Il était en train de déserter. Ce ne fut qu'une impression d'une minute. Elle suffit pour qu'un jet de remords inondât son cœur. Mais déjà son fils lui disait tout bas :
— (i Père, je vois Dominique. Comme nous sommes loin de lui ! . . . Tiens, là, au pied de l'estrade, à droite, en tenue. . . Il faut le rejoindre. »
Le frère de Thérèse était assis, reconnaissable à son uniforme d'artilleur. Il était le seul militaire parmi les cinq ou six cents personnes qui remplissaient maintenant la salle. Il occupait une chaise, au tout premier rang;^. Les Savigi^nan, eux, étaient au douzième. Le choix de cette place attestait chez le soldat des intentions ag^ressives, de quoi justifier les pires inquiétudes chez un ami renseigné sur le drame secret de la mai-
L'ABBÉ PAUCHON 14l'
son Andraiilt. Jacques se leva. Avant qu'il n'eût même déplacé sa chaise, les Compagnons de Nazareth préposés à la police de la salle lui avaient crié un vig^oureux : « Assis, là-bas! « auquel le jeune homme dut obéir, immobilisé par l'apparition sur l'estrade, parmi des applaudissements frénétiques, de Fauchon lui-même. Deux personnages l'accompagnaient. L'un était Ghanut, l'autre le Père de Malaret. Tous les trois portaient la soutane, pour affirmer, par leur seul costume, qu'en dépit des interdits et des excommunications, ils se considéraient comme faisant toujours partie de l'Ég^lise, comme étant l'Égalise. Chanut tenait à la main un crucifix dont le pied s'engageait dans un socle à forme de rocher. Il le posa droit sur la table, à côté du plateau préparé, avec son verre d'eau, sa carafe et son sucrier. Il s'assit à côté de Fauchon, qui s'occupait à tirer d'une serviette des livres marqués de multiples signets de papier, pour les citations de son discours, et une liasse de feuillets écrits. Le Père de Malaret, lui, se tenait debout, près de la table. Il attendait que les applaudissements eussent cessé. Le célèbre ancien Jésuite était un homme de soixante-dix ans, mince et resté très droit, avec une physionomie altière et sans flamme. A ce carrefour de toutes les hérésies qu'est le Modernisme, cet homrne de grande vertu, mais follement orgueilleux, lui aussi, a
été amené par le chemin de la philosophie. Aucun des rebelles de ce groupe disparate n'a poussé plus loin le principe spécieux de l'Immanentisme. Bien peu de g^ens, dans cette assemblée, s'étaient assez occupés de métaphysique pour comprendre comment une conception purement agnostique'de l'univers, a conduit ce théologien, d'abord à situer dans l'âme même le fait religieux, puis à considérer la Révélation comme uniquement intérieure, enfin à conclure que le dogme, que tout l'appareil de l'Église doivent être en constante évolution, comme cette âme. Mais si, pour comprendre cette dialectique, fûtce dans ses lignes les plus générales, des études particulières sont nécessaires, il suffisait de regarder Malaret pour reconnaître la rigidité morale du personnage. La sophistique et la superbe ont pu l'égarer. La vie ascétique est demeurée chez lui intacte et intense. De ses longs séjours outre-Manche — il n'a pas quitté Storrington depuis la mort de son grand ami Tyrrel — il tient une froideur puritaine qui s'harmonise à la clarté de ses yeux bleus, à la pâleur de son teint, à ses joues creusées, à ses cheveux jadis très blonds, aujourd'hui d'un blanc à demi fauve. Sur cette estrade, sa silhouette sèche et sévère de docteur du moyen âge prenait une valeur encore plus expressive par le contraste avec la bonasserie enfantine, un peu niaise, du démo-
I/ABBE F A ne H ON 143
crate Ghanut, et l'aspect tourmenté de Fauchon, visag^e bourrelé, gféné, troublé, où l'on devinait une lutte obscure, l'apôtre en train de tourner au tribun, le mystique à la veille de sombrer dans la sensualité. Ces trois hommes étaient bien trois représentants sig^nificatifs de la rébellion nouvelle, et le public savamment recruté par le chef d'orchestre invisible communiait avec eux déjà dans une même haine. Les protestants, nombreux dans la salle, acclamaient, en ces révoltés, de mortels ennemis de leur mortelle ennemie, Rome. Les juifs leur pardonnaient le crucifix et la soutane, comprenant que ces soi-disant réformateurs de l'Église en étaient réellement les destructeurs. Les socialistes flairaient en eux les porteurs d'une dynamite morale aussi efficace, à sa manière, que la poudre blanche des bombes. Les étudiants saluaient, dans un Malaret, dans un Ghanut, dans un Fauchon, des précurseurs et des martyrs. Grémieu-Dax avait su les choisir parmi ces jeunes gens de l'espèce nigaude qui prennent leur badauderie échauffée pour un généreux enthousiasme. Un triomphe avait été préparé à l'auteur de Hakeldama. Gette savante machination supposait un machiniste. Savignan s'en rendait de plus en plus compte, à ces mille riens qui caractérisent l'hostilité ou la sympathie d'une foule. G' est comme une électricité amrbiante qui met au même diapason cinq cents
tempéraments contraires. L'historien catholique ne connaissait pas assez Grémieu-Dax pour remonter au véritable orfjanisateur de cette entreprise, dont il attribuait l'idée et les préparatifs au bénéficiaire. Son indig^nation contre l'ancien professeur de son fils grandit encore. Elle atteignit son comble quand le Père de Malaret commença de parler, au milieu du silence enfin rétabli, — un de ces silences d'une attention aig^ë, que les Latins définissaient d'un mot expressif : acre silendum .
— u Mesdames, messieurs, » disait le Père de Malaret, « M. l'abbé Fauchon va vous expliquer lui-même le sens profond du livre qu'il vient de publier, avec un si grrand retentissement dans la conscience religieuse de tous, le sens de Hakeldarna . . . i»
De nouveaux applaudissements, frénétiques cette fois, accueillirent ces quatre syllabes. L'orateur les avait détachées de sa voix âpre. Elles rendaient le son funèbre d'un glas. Cet écho immédiat à sa parole exalta le vieil hérésiarque. Il se redressa, rejeta sa tète blanche en arrière, d'un geste de défi. Dans ses yeux bleus courut une flamme, et il continua :
— « Auparavant, je veux vous avoir dit ce que M. l'abbé Fauchon ne vous dira pas, les admirables vertus chrétiennes et sacerdotales, qui ajoutent, à l'autorité de l'écrivain, celle de
l'homme. Je veux d'autant plus vous lavoir dit que, demain, vous lirez dans les journaux qu'un décret d'excommunication vient d être rendu contre lui par la Congrégation du Saint-Office. Il n'en continuera pas moins, il me la déclaré, de porter le titre que lés fidèles de France donnent â leurs Jjrêtres. Il reste l'abbé Fauchonj parce qu'il n'a pas cessé d'appartenir à l'Église, la vraie^ et d'être le digne ministre du Prêtre Éternel qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il ne dépend pas de la bureaucratie Romaine d'effacer ce caractère sacré. Je répète de la bureaucratie, car, étant catholique et me glorifiant de l'être, je ne confondrai jamais l'Église Romaine avec la poignée de sectaires et de politiques mitres qui font vraiment du Vatican le coin maudit, le champ du sang, le Hakeldama de Judas et des trente deniers. . . »
Le Père de Malaret dut s'interrompre derechef, tarit était forte et unanime l'acclamation soulevée par son invective. Puis, comme les battements de mains diminuaient; on piit entendre deux cris qui donnaient à cet enthousiasme sa véritable portée. Un groupe d Anglais hurlait : No Popeiy! Un groupe d'Allemands : Los von Rom! Et, s'emparant de cette dernière interruption, le Père s'écria plus véhémentement :
— « Non, non, mes frères, ne dites pas : « Séparés de Rome ! » Dites : « Toujours avec
Rome, avec la Rome de saint Paul et des Martyrs!... » Cette Rome, la Rome idéale, et qui n'est pas construite de pierres mortes, mais de cœurs vivants, c'est nous qui l'habitons et non pas eux. Multi intus sunt qui for is videntur . Beaucoup semblent hors de l'Égflise, qui, en réalité, sont dans l'Église, qui sont l'Église. M. l'abbé Fauchon est un des prêtres de cette Rome-là, un prêtre saintement passionné d'honorer le Verbe incarné, en débarrassant son culte de cet esprit de mensonge que le Vatican essaie de maintenir entre Jésus-Christ et le monde, — un prêtre qui a toujours aimé la pauvreté, les humiliations, la souffrance, — un prêtre qui s'est dévoué sans mesure pour le service des âmes, — un prêtre que personne, parmi ses pires ennemis, ne saurait approcher sans valoir mieux, tant rayonnent de lui les grandes vertus Catholiques de patience et d'abnégation, de charité et de sincérité. . . »
Comme il prononçait ces mots, en désignant Fauchon d'un geste solennel, une voix éclatante couvrit tout à coup la sienne. Cette voix, dont le timbre fit tressaillir Savignan et Jacques, criait furieusement, du pied même de l'estrade : — « Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai ! » Cette protestation était si complètement inattendue, telle était sa discordance avec les sentiments de l'auditoire que le premier effet fut une stupeur. Les spectateurs de cette scène inexpli-
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cable virent un jeuue homme, en uniforme d'artilleur, sauter sur l'estrade.
— Il Ce n'est pas vrai ! " répétait-il, — et montrant, lui aussi, Fauchon, de sa main tendue : — " Ce qui est vrai, c'est que cet homme est un coquin, oui, un coquin, un infâme, un immonde suborneur. . . Et ce qu'il mérite, le voici ! . . . »
Et, marchant sur Fauclion, qui, debout, les bras croisés, le regardait et le défiait, il le souffleta.
— « Arrêtez-le ! . . . Arrêtez-le ! . . . Misérable ! . . . Lâche! Lâche!... Assassin!... A la porte! Non, arrêtez-le ! . . . »
Une immense clameur de menace et d'indig^nation, faite de ces cris et de cent autres pareils, emplissait la salle, maintenant. Tous les assistants étaient debout, g^esticulant, vociférant. Quinze ou ving't Compa<jnons de Nazareth avaient, eux aussi, sauté sur l'estrade. Ils saisirent Dominique, qui par le corps, qui par les bras, qui par les jambes, sans qu'il essayât même de se débattre. Cette soudaine passivité, succédant à son action de forcené, le sauva des mauvais coups que ces vigoureux poings lui eussent certainement prodigués. Ces séides de l'abbé démocrate étaient des exaltés, mais c'étaient aussi des chrétiens convaincus. Devant cet homme immobile, qui ne se défendait point, ils demeuraient hésitants, sans le frapper. Ils se contentèrent de le mainte-
nii^, eh interrogeant Ghanut du regard. Chanut lui-même regardait Fauchoti. Celui-ci, devenu livide sous l'atroce outrage, avait pris sa tête dans ses mains crispées, du geste de quelqu'un qui ramasse toutes ses forces dans un frémissetiieiit d'énergie Suprême. Quand il découvrit sa face, des gouttelettes de sang perlaient sur soii front, tant ses ongles s'y étaient enfoncés sauvagement. Il jeta les yeux autour de lui, tomme égaré. Il vit Dominique, les Compagnons de Nazareth tjui le tenaient. D'un pas décidé, il marcha vers le groupe, en disant d'une voix que l'émotion étranglait encore :
— « Laissez-le libre ! . . . " Devant les hésitations des jeunes gens, il insista plus iiîipérieuseiïierit : « Laissez-le libre ! »
— « Laissëz-le libre! " répéta Ghanut.
Les Compagnons de Nazareth obéirent, et chacun qut voir ce spectacle extraordinaire : cet homme de quarante-trois ans, en Soutane, ë'avançànt Veré ce jeune homniê de vitigt àllfe, en tiniforrifie, qui venait de le souffleter, et, lui tendâUt son visage, il lui dit ces ttidts qUi tombèrent dàhs le silence haletant de cette salle, dù tôUâ restaieut debout, mais satls plus parler :
— «t L'autre joue. »
Les poings de Dominique se serrèreilt. Une convulsion d'horteur décomposa ses traits, et, dans iiii râle, il cria par trois fois ;
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— « Hyppprite! hypocrite! hypppritq ! » * Puis, se retournant, il écarta brusquement les Compagnons de Nazarçth, le Père de Malaret, Chai^ut, qi;i, d'instinct, s'approchaient pour séparer les deux ennemis, et i| disparut derrière une porte fpstée ouverte s\\y le cplé g^auche de l'estrade, poursuivi dans sa fuite par l'ovation enthousiaste que ce public ég^aré faisait à Fauchon. Le frère de Thérèse avait voulu, comme il l'avait éprit à Jacques, stig^matiser publiquement le séducteur. Il venait d'aider à son apothéose.
— " Si je remontais pourtant, " se disait-il, en s'appuyant à la rampe de l'escalier où il s'était engagée . IL^'éipotion de la colère déchaînée d'abord, rentrée ensuite, faisait treriibler tout son être. -^- « A quoi bon? » — Il répétait : — « Hypocrite ! hypocrite ! hypocrite ! » — et ses pieds défaillaient sur les marches. Au bas de l'escalief s'ouvrait un couloir obscur qu'il suivit. Il était dans le vestibule de Ihôtel. D'autres Compagnons de Nazareth le guettaient, Jls avaient l'ordre de faciliter son départ. Ils le laissèrent passer, sans qu'il y prit garde. Une fois dehors, il s'arrêta une minute pour respirer l'air frais de la rvie. Gomme il arrive dans les moments 4 extrême bouleversemenl, où la faculté de sélonner semble abolie, il n'"JPut ni un mot ni un geste de surprise à voir Sayignan se dresser devait lui. Le père de Jacques, quanj-l Iç^ CQo\paginQ\\s,4e IS^zareihs,'hi3i\^\\\
élancés sur l'estrade, avait voulu les suivre. Un remous de la foule Ten avait empêché. Il avait vu les Compagnons saisir Dominique, le lâcher, l'étonnante action de Fauchon, la sortie précipitée du jeune homme. Lui-même était sorti, de son côté, sans sinquiéter si son fils, dont ce tumulte l'avait séparé, le suivait aussi.
— (i Qu'as-tu fait, mon pauvre enfant? » ditil simplement, avec une émotion toute paternelle, à Dominique qui répondit, la tête basse, de l'accent d'un homme réveillé d'un délire et encore à demi inconscient :
— « Oui, qu'est-ce que j'ai fait?... J'ai été fou, monsieur Savig^nan. Je suis venu, avec l'idée de parler après cet homme, de le démasquer, de le confondre. J'avais préparé mes phrases. Je savais si bien ce que je voulais dire. J'aurais raconté son histoire, sans prononcer un nom propre. Ces gens auraient senti que je disais la vérité. J'aurais dit comment il a été reçu dans une famille chrétienne et la besogne de crime qu'il y a faite. Je l'aurais défié de me répondre, et il ne m'aurait pas répondu. Et puis, quand je lai vu, là,
, devant moi, en chair et en os, quand j'ai entendu ces applaudissements allant à cet infâme, et le Père de Malaret, . . . alors la colère m'est montée à la tête. Ça été quelque chose de plus fort que moi... Qu'est-ce qui va se passer, maintenant? Qu'est-ce que mon père va lire dans les journaux
L'ABBÉ FAUGHON 151
de demain? Il ne sait même pasque j'ai demandé une permission, et que je suis à Paris. Si vous alliez le voir, monsieur Savig^nan?8ivous lui expliquiez?... Non, non, " continua-t-il en se parlant à lui-même, à présent, « c'est moi qui dois tout lui dire, lui demander pardon, c'est moi. C'est le seul moyen. Il ne faut pas que ça me reprenne. Quand j'aurai vu mon père et ma mère, je suis sur que ça ne me reprendra pas... Cette fois, » — il montrait la porte par laquelle passerait Fauchon, tout à l'heure. — « Cette fois je le tuerais... Priez pour moi, monsieur Savig^nan, pour que ça ne me reprenne pas. . . "
Avant que son interlocuteur eût pu lui répondre, il était parti. Il fuyait le meurtre dont Saviçnan avait vu distinctement la tentation dans ses yeux.
— " Oui. S'il est repris? " pensa celui-ci... « Tout à Iheure, s'il vient attendre Fauchon à cette porte?. . . Il vaut mieux ne pas le quitter. »
Il hâta le pas derrière Dominique dont il voyait la silhouette mince courir presque entre les passants, le long de hautes maisons neuves et des vieilles bâtisses qui bordent ce boulevard improvisé. Il allait l'atteindre, quand le jeune homme héla un auto-taxi. Savignan l'entendit qui criait au chauffeur le nom de l'avenue Émile-Deschanel, le numéro de Ihôtel Andrault, et qui ajoutait : «Vite, surtout, vite! " en refermant sur lui la
portière. L'automobile partit à toute allure. ■ — (f II va voir sa mère, » — soiig^ea Savignan, " il n'a plus besoin de moi. » Il rebroussa chemin, un peu étonné de constater que le trottoir restait vide devant Y Ecole Libj-e des Sciences fieligieuscs . Personne n'en sortait. La conférence continuait, malg^ré le tragique incident de tout à l'heure. L'idée que Jacques assistait à la suite de cette séance, et seul, changea le cours des préoccupations du père. Il se dit : « Dieu sait quel effet lui aura produit Fauclion, quand il a tendu l'autre joue! i> Quoiqu'il inclinât, comme Dominique, à ne voir dans l'attitude évangélique du séducteur qu'un cabotinage calculé, lui-même ep avait été remué.
— « Mon pressentiment avait raison, » se ditil encore. « Je n'aurais pas dû le conduire là. Je vais l'emmener tout de suite. . . "
Il était si absorbé dans cette pensée qu'il ne remarqua pas un groupe de Compagjwns de Nazareth, debout sous la voûte de l'hôtel et qui l'observaient.
— « On n'entre pas, monsieur, » lui dit l'un d'eux, comme il se préparait à franchir le seuil.
— <i Mais j'ai une cartp, » répondit-il.
— (i La conférence est commencée, >! reprit le jeune homme. « Notre consigne est absolue. »
— « Elle ne serait pas commpncée, » dit un
f/ABnn FAUCHpîi 153
autre des ÇQtnpagnons, « que vpijs rj'pntreriez pas. )'
— u Vous étiez de mèche avec le soldât qui a commis cette lâcheté, » fit un troisième Compagnon. « Nous venons de vous voir vous cppcerter avec lui . v
— « Vous pouvez lui dire, n reprit }e second des jeunes gens, « que si Notrp-^eig^neur p'avait pas défendu à saint Pierre de frapper Malchus, nous l'aurions passé à un de cps tabacs ! . . . "
— « Allez-vous-en, monsieur, » dit celui qui avait parlé le premier et qui paraissait le chef de l'escouade. « Vous voyez hien que nous avons de,viné vos intentions. »
Les Compagno7is, dans leur ejf^citation, avaient parlé haut. Des sergents de ville se rapprochaient. Deux badauds s'arrêtèrent. La perspective d'un attroupement et d'un scapdale de plus dans le compte rendu des journaux décida Savignan à céder.
— Il Vous vQus trompez, messieurs, » dit-il, « et, pour des chrétiens, vous n'êtes ni charitables, ni justes. »
Il s'était exprimé avec un tel air de dignité que les jeunes gens le regardèrent s'éloigner, sans relever son reproche et un peu décontenancés.
— " Tu n'aurais pas dû lui parler de ses intentions. Tu n'en avais pas Je droit, frère pou-
tant, " finit par dire le seul des Compag^nons qui ne se fut pas mêlé à cette courte scène. « Ni toi, frère Dupuy, de rappeler Malchus. C'était le menacer. »
— « Qu'est-ce que tu ^/eux, frère Blanchet? » répondit Dupuy. « Il y a six mois, avant de ren contrer le Maître, j'étais un des costauds de Montroug^e. Et alors. . . »
— « C'est vrai que j'ai manqué de charité, » fit Coûtant, à son tour. « Et l'abbé Fauchon venait de nous donner une si belle leçon de charité ! . . . J'ai eu peur pour lui. "
— "Tout de même il a été joliment chic! " dit Blanchet. « Des types comme ça, il n'y en a que chez nous. »
— " C'est égal, » reprit Dupuy, en sortant de sa poche un revolver, « quand il partira, je le forcerai à emporter mon rigolo. Au besoin je le lui mettrai de force dans la poche de sa soutane. 1»
— « Tu crois qu'ils oseraient l'assassiner? " demanda Coûtant.
— " Quand on hait la Vérité, i» dit Dupuy, « on est capable de tous les crimes. »
— " Tu peux lui donner cette arme, » conclut Blanchet. « Il préférerait mourir que de s'en servir. C'est un cœur de martyr, tu Tas bien vu . . . »
Tels étaient les propos qu'échang^eaient les
Compagnons de Nazareth et qui valaient la peine d'être rapportés. Quelques détails achèveront de caractériser Fétrang^eté de l'association où Ghanut faisait régner un esprit de démocratie mystique : Frère Dupuy était un ouvrier menuisier, frère Blanchet, un ouvrier serrurier, frère Goûtant, un garçon épicier, et les autres, à l'avenant. Quoique Savignan ignorât ces professions et qu'il n'eût pas entendu ce dialogue, la physionomie de ces jeunes gens etle ton de leurs paroles l'avaient renseigné, comme aussi l'accent avec lequel son fils lui avait dit leur nom : les Compagnons de Nazareth. Il avait reconnu en eux des exemplaires, grossiers mais très significatifs, du type moral qui s'ébauchait dans Jacques. Dans une même génération, les mêmes dispositions d'esprit se manifestent chez les classes les plus différentes par des symptômes analogues. Ges prolétaires, enrégimentés par un prêtre révolutionnaire, qui l'appelaient « le Maître » avec cette piété, qui s'appelaient « frèies » avec cette onction, ces chrétiens passionnés, capables de si complets dévouements, mais dont la foi, égarée par leur sensibilité, demandait une nouvelle Église, combien ils s'apparentaient étroitement à leurs contemporains de la jeune bourgeoisie et du jeune clergé! A ceux-là non plus l'antique cadre spirituel ne suffisait plus. Les uns et les autres ne s'apercevaient point que cette rupture
avec la tradition suppose un appel au sens prqpve; et Fappel au sens propre est, par définition, la mort de toute église, de toute religion. Les étypiologies ont ici leur forte éloquepiçe : rÉglise, c'est ce qui rassemble, 1^ Religion, ce qui re|ie. Cette ressemblance intime et profonde entre les u militants " du déraisonnable abbé Gh^nut et son généreux mais peu rçiisonnable fils avait enppre avivé les inquiétudes de Savignan. Le cberrjin entre le boulevard R^spail et la rue Cassette li;i parut très long. Cette séance ne finirait dQHG jamî^is? Dans quel état laisserait-elle Jacques? Si Fauchop avait trouvé, sous le coup du plus terrible affront, la force de tendre l'autre joue, de quel accent il se défendrait devant ce public, térpoin de l'agression! Vingt fois, le père se détourna, durant ce trajet, pour voir s'il ne reconnaissait pas son fils parmi les passants qui marcbaient derrière lui. Vingt fqis il fut sur le pojut de rebrousser chemin, Il était dix heures, quand il monta l'escalier de sa maison. A dix heures et demie, Jacques n'était pas encore là, ni à onze heures. Tragiqu'e attente pour un homme dont la sensibilité religieuse s'était concentrée toute dans sa fibre paternelle! Enfin, vers onze heures un quart, un coup de sonnette le fit se précipiter hors de son cabinet de travail. Il puvrit lui-même la porte, et il denaeura paralysa par la surprise. Sur le palier, dans l'ombre,
L'ÀBBÉ FAUCIION 1Ô7
à côté de Jacques, il avait reconnu l'abbé Fauchon.
— .1 Voulez-vous entrer dans mon cabinet, monsieur?... " finit-il par dire.
La présence, dans l'antichambre, du domestique, accouru, lui aussi, au coup de sonnette j l'obligeait de prendre un parti. Son premier mouvement avait été de crier au renég^at : n Que venez-vous faire ici? » et de le chasser. Il le recevait, cependant. 11 n'aurait pas su expliquer pourquoi. Était-ce une charité envers la pauvre Thérèse Andrault, comme avait demandé dom Bayle? Appréhendait-il qu'une brutalité jetât son fils plus avant dans le parti de cet homme? Entrevoyait-il une occasion d'éclairer Jacques siir ce mauvais prêtre, une fois pour toutes? Gédàit-il simplement à la curiosité de déchiffrer cette énigme vivante? Qu'allait lui dire cet ennemi de toutes ses idées, qui n'était pas venu chez lui depuis dix ans ? Cette démarche extraordinaire annonçait un entretien d'une importance telle, qii'én regardant ce redoutable personnage pénétrer dans soti cabinet de travail, Savignan sentit que son cœur battait plus vite.
— "Papa," dit JëcqUes fiévreusement, quand ils furent seuls, tous les trois, « M. l'abbé Fauchori a désiré te parler en tête-à-téte. Il m'avait reconnu dans la salle, là-bas. Il m'a fait appeler après sa conférence. C'est nlbi qui ai voulu qu'il
vînt, ce soir même... La justice exige que tu Técoutes, après l'affreuse scène qui s'est passée tout à l'heure... Papa, Dominique a outragée un saint... Il ne sait pas. Il faut qu'il sache, que tu lui dises. Toi, il te croira. Il faut que tu saches aussi. Monsieur l'abbé, parlez à mon père. Vous voyez qu'il vous a reçu tout de suite. Moi, je vais prier pour que la Vérité soit enfin proclamée. »
Il quitta la chanbre, laissant les deux hommes, face à face. Sur un geste de Savignan, Fauchon s'assit. Les bras repliés sur la poitrine, les mains unies, la tête penchée, les paupières baissées, il sembla se recueillir dans une méditation douloureuse. Le père de Jacques considérait ce masque creusé, ce front où se voyaient les traces rouges des ongles qui s'étaient enfoncés dans la peau après le soufflet. Quel homme avait-il devantlui? Un monstre d'hypocrisie, ou bien un égaré, mais convaincu? Pour la première fois, il lui faisait crédit du doute. Certes, ce n'était pas un saint, comme avait dit Jacques, dans la naïveté de son enthousiasme. Il n'y a pas de saints dans la révolte, fût-elle la plus justifiée. Tout de même si, en tendant l'autre joue, comme il avait fait tout à l'heure, cet homme avait obéi, non pas à un calcul, mais à sa foi évangélique, il méritait ^ le respect, jusque dans son erreur. Mais Thérèse? 9
Mais cette séduction? Cependant, Fauchou avait relevé les paupières, et, ses yeux noirs dardés fixement sur ceux de Savigpnan, il disait :
— « Monsieur Savig^an, vous êtes mon ennemi. Vous avez l'horreur de mes id^es, comme jai l'horreur des vôtres. Mais je sais que vous ries un honnête homme. C'est à cause de cela (jue je vous ai choisi comme témoin. i>
-'— Il Témoin de quoi, monsieur? » dit Savifj^nan. — La voix sourde et désaccordée de Fauchon venait de détruire l'impression de pitié provoquée par la tristesse empreinte sur ses traits. — (i Je ne vous comprends pas. "
— «Témoin de la Vérité, » répondit Fauchon, <i comme l'a dit votre admirable fils. Monsieur,
soyez fier d'en avoir un pareil. Monsieur, je viens de recevoir, devant vous, le plus sangflant des outrages. Et de qui?. . . Mais, si j'en garde encore la brûlure sur ma joue, il n'en reste rien sur mon âme. Ceux qui ont souffleté Celui-là... » — il montrait le crucifix pendu au mur — « n'ont pas su ce qu'ils faisaient. Dominique non plus n'a pas su ce qu'il faisait. Je lui ai pardonné. Il a cru qu'il souffletait en moi un suborneur. Il Ta (lit. Monsieur, je ne suis pas un suborneur. Je n'ai pas séduit Thérèse Andrault. Elle est ma fiancée, c'est vrai. Je ne suis pas son amant. »
— « Alors, pourquoi lavez-vous fait se sauver de chez son père ? »
— Il Je ne l'ai pas fait se sauver. Elle est partie librement, parce qu'elle Fa voulu, et elle seule. . . "
^^ — « Et quand elle est arrivée chez vous, rue de l'Aude, — car elle est allée chez vous^ je le sais, — comment n'avcz-vous pas compris quCj ne pas la ramener, c'était la déshonorer? "
— Il Ah ! chez moi ! » dit Fauchon, qui répéta : « chez moi !.;.<)
Il s'était levé. Il marchait dans la pièce, maintenant, bouleversé par le souvenir qu'évoquait son interlocuteur, et, s'arrétant devant lui, il reprit, sauvagement, âpremetit :
— « Savez-vous ce que vous auriez vu, chez moi, rue de l'Aude, ce dimanche-làj si vous y étiez entré, à quatre heures du soir? Vous nous auriez vus, Thérèse Andrault et môij à gfenoux tous deux et en prière. . . Monsieur, je ne me fais pas meilleur que je ne siiis. . . Dans l'Église primitive, lés fidèles se confessaient les uns aux autres, publiqùemëflt... Hé bien ! Je me confesse à vous. Vous rtie connaîtrez dans mort infirmité, mais aussi dans ma victoire. . . Agenouillé près de cette enfant, savez-vOUs ce que je demandais à Dieu? Qu'il écartât de moi la hideuse tentation dont j'étais possédé. Oui, monsieur, quand cette jeune fille est entrée dans ma chambre, quand elle m'a dit ce qu'elle avait fait, et pour moij je l'ai prise
L'ABBË FaUCHON ICI
dans mes bras. Pour la première fois depuis deux ans que nous nous aimons, mes lèvres è'appuyèrent sur ses joues. Je sentais son corps contre moi. Je voyais sa beauté, sa tendresse. J'aspirais ses cheveux. Mon sanç brûlait mes veines. Ma chair criait de désir. La bête s'était réveillée. Il s'en est fallu d'une seconde que la luxure ne me terrassât, que je n'abusasse de cette enfant, là, sur place, comme une brute. Et puis, comme elle était si confiante, si abandonnée, la honte me prit. Dans l'éclair d une horrible évidence, je compris que j'allais faire une chose abominable, me souiller d'une souillure que rien, rien n'effacerait! Cette enfant envoyée par Dieu dans mes voies, comme j'avais été envoyé par Dieu dans les siennes, je la salirais d'un bestial désir! Non, non, non... Monsieur, ce que je vous raconte est tellement humiliant, je me découvre à vous dans une telle misère que vous devez m'en croire quand je vous dis : L'homme de l'esprit a vaincu l'homme de la chair... J'ai triomphé. Je me suis écarté d'elle, d'elle dont la sublime innocence n'avait rien deviné. Je lui ai dit : « Prions! » Et j'ai supplié Dieu qu'il m'épargnât le retour d'une telle épreuve. Quand je me suis relevé, l'orage était passé. J'ai eu là iine autre évidence, celle d'une manifestation de Dieu à son Serviteur. C'est Dieu qui m'a donné le pouvoir de me dominer comme
T. II. ii
il m'a donné l'amour de cette jeune fille. Oui. Dès le premier jour, j'ai considéré Féclosion de ce sentiment extraordinaire, en elle et en moi, comme un miracle, destiné à me consoler, à m'aider, à m'illuminer dans la plus sainte des tâches : la rénovation de l'éternelle Égalise. Si j'ai accepté cet amour, si je l'ai partagé, si je me suis fiancé à elle, secrètement, mystiquement, c'est parce que j'ai vu clairement l'action sur nous de la Providence, qui veut que nous instaurions ensemble un nouveau monde, celui du foyer du prêtre... Monsieur, j'ai respecté cela dans Thérèse Andrault. Depuis la terrible minute de ma tentation, jamais elle n'est revenue chez moi. Jamais je ne lui ai fait visite, seul à seule, dans sa chambre. Je ne l'ai revue en tête à tête que dehors ou bien à l'égalise. Il en sera ainsi jusqu'à notre mariage. Elle ne passera mon seuil que le jour où, devant la loi et devant Dieu, elle sera ma femme. . . Monsieur Savignan, ce que je vous demande, au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ, auquel nous croyons tous les deux, et qui nous a défendu de dire Raca à nos frères, c'est d'aller la voir. Jacques sait son adresse. Il vous conduira. Je vous demande de causer avec elle, de l'interroger. Elle est vierge, et tout en elle crie qu'elle est vierge : son regard, sa voix, son attitude, ses pensées... Un homme qui dit la vérité, tout en lui, aussi, crie qu'il la dit...
Vous le voyez bien, monsieur Savig^nan, que je ne vous mens pas. i>
Et, reg^ardant de nouveau vers le crucifix du mur, il tendit la main, et solennellement :
— " Devant Lui, monsieur Savig^an, et sur mon salut éternel, je vous jure que je ne vous mens pas. »
Puis, marchant vers la porte, et se retournant avant de sortir :
— Il Monsieur Savig^nan, vous ne pouvez pas me refuser d'être mon témoin auprès du père et de la mère de Thérèse, auprès de Dominique. Vous leur direz ce qui est, parce que vous êtes un honnête homme, je vous répète, et qui ne supportera pas que ces gens croient de cette enfant et de moi ce qu'ils en croient, qu'elle est ma maîtresse et que je suis son amant. Nous avons droit, tous deux, à cette justice. Vous nous la ferez rendre. »
l'avertissement
Cette confession du prêtre rebelle avait été si rapide, si déconcertante, sa voix, ses g^estes, son reg^ard imposaient l'évidence d'une telle sincérité , que Savignan l'avait écouté sans une question, sans une objection, avec une stupeur qui devait s'accroître, une fois seul. Depuis des années, il se construisait, de l'hérésiarque, une image de plus en plus systématique, presque théorique, à laquelle ne ressemblait guère l'homme obscur, effréné, mais passionnément convaincu dont il entendait encore l'accent sourd et le halètement. (i M'a-t-il menti? » se demandait-il, et il se répondait : " Non. » La scène de tentation se peignait devant sa pensée : l'enfant innocente et illuminée s'abandonnant aux bras du séducteur, et ce séducteur la respectant! Il savait, par expérience, de quelle ivresse l'exaltation sentimentale trouble les sens d'un homme qui n'est plus tout jeune et qui fut longtemps continent. Il comprenait quelle victoire Fauchon avait, dans
L'AVERTISSEMENT 16d
cette minute-là, remportée sur lui-même. Il se rappelait le soufflet de Dominique, le front de l'outragé saignant sous les ongles, la joue tendue. Dans cette attitude extraordinaire, il reconnaissait maintenant une autre victoire. Mettant ensemblç ces deux gestes : la luxure domptée, l'affront pardonné, il reconstituait la vérité d'un caractère qui lui faisait horreur et honte également. Horreur : — car cette force morale, où le renégat la puisait-il, sinon dans la discipline sacerdotale de cette Église qu'il s'acharnait à ruiner? Honte surtout : — ce double effort héroïque prouvait que l'auteur de Hakeldama^ s'il était un orgueilleux, un monstre d'orgueil, de sophisme et d'anarchie, n'était pas un hypocrite. Il accordait ses actes et sa pensée, au lieu que lui, Savignan!... Traduits l'un et l'autre devant le tribunal d'une conscience pure, celle de Jacques, par exemple, lequel, de lui ou de ce prêtre, eût été absous, lequel condamné? Comme si d'évoquer ce juge en pensée donnait au père le besoin de plaider en effet sa propre cause, et, pour cela, de chercher ses arguments dans les portions encore ténébreuses des fiançailles de Fauchon avec Thérèse, Savignan sortit de son cabinet, brusquement, et il passa chez son fils. Le jeune homme ne l'entendit même pas ouvrir la porte. Il était à genoux, absorbé dans une prière dont la ferveur attestait à la fois l'intensité de sa vie religieuse et
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quelle importance il attachait au résultat de la visite de Fauchon. Une lampe à huile posée sur la tahle éclairait à demi cette chambre, vaste et haute, comme il s'en rencontre dans les Adieux logis parisiens. Le décor apparu dans ce rayonnement doux contrastait étranglement avec l'atmosphère de sentiments désordonnés où se mouvaient le séducteur de Thérèse et l'amant de Geneviève. Une alcôve, au fond, montrait une étroite couchette monastique, et, dans l'ang^le, une sorte d'oratoire. Un prie-Dieu sur lequel se tenait Jacques et un crucifix ancien dans un cadre formé avec les instruments de la Passion le composaient. Deux bibliothèques basses couraient, le long des murs, garnies de livres, tous reliés, tous choisis et soignés avec amour. Quelques portraits racontaient les dévotions secrètes de l'étudiant : ceux de Newman et de Lacordaire se faisaient pendant, des deux côtés d'un grand panneau en bois sculpté, de l'école auvergnate, qui représentait saint François recevant les stigmates. Un trophée de fleurets, de masques d'escrime et de gants de boxe se voyait au mur, comme chez Andrault. L'usure de ces outils de sport décelait des pratiques plus sincères que celles du quinquagénaire maniaque. L'entrainement physique figure aujourd'hui au programme de toutes les jeunesses, catholiques ou autres. L'ordre méticuleux du bureau achevait d annon-
cer une existence fermement et sûrement réglée. Le père demeura, quelques minutes, à reg^arder, parmi tous ces objets, d'une sig-nification si juvénile et si gfrave, son noble enfant qui priait. Puis, lui mettant la main sur l'épaule, et devançant toute question :
— " Hé bien ! Jacques, j'ai causé avec l'abbé Faucbon. Tu avais raison sur un point. Il a respecté Thérèse Andrault. «
— " J'étais sûr, papa, que tu lui rendrais justice, quand tu l'aurais entendu. Sans cela, je ne l'aurais pas amené. Tu feras ce qu'il est venu te demander? Tu témoijjneras pour lui auprès des Andrault? »
- — » Peut-être, " dit Savig-nan.
— <i Pourquoi peut-être? '•
— "'Je n'y vois pas assez clair dans ses mobiles. "
— Il Comment? »
— » Oui. Qu'il ait respecté Thérèse, pour extraordinaire que cela paraisse, je le crois. vSinon, il m'aurait joué une trop abominable comédie. Il n'en reste pas moins que, reçu dans une maison, — et sur quel pied ! — il a noué une intrigfue secrète avec une jeune fille, qu il l'a séduîte, qu'à cause de lui, elle quitte les siens, qu'elle se révolte. Quand M. et Mme Andrault me diront cela, que veux-tu que je leur réponde? «
— « Qu'il ne l'a pas séduite, papa, qu'il
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n'a noué aucune intrigue. En venant ici, tout à riieure, il m'a raconté son histoire. Thérèse n'a jamais été très heureuse chez elle. Ça, je l'ai toujours deviné. C'est la raison qui m'a tant attaché a elle. Parlons franc. M. Andrault est un très brave homme, mais ostentatoire, vaniteux, sans vérité profonde. Mme Andrault est la première domestique de la maison, une femme exellente, mais absolument incapable de comprendre les nuances d'àme, les susceptibilités de cœur d'une enfant, délicate et fine, comme Thérèse. Dominique, tu sais si je l'aime. Mais il est entier, abrupt. Pour lui, la sensibilité féminine, c'est de la sensiblerie. Admirable par certains côtés, il y a en lui un élément brutal. Nous l'avons trop vu, ce soir. Il croit que l'armée l'a changée. ]Son. Il ne s'est pas fait, il s'est retrouvé soldat. Il n'a pu être d'aucun secours à sa sœur. Il n'a pas compris. Dans cette solitude morale. Thérèse a rêvé d'adord d'entjer au couvent. L'abbé Fauchon a été le confident de ce rêve-là, Une amitié spiri* tuelle s'est établie entre eux, celle de saint François de Sales et de Mme de Chantai, de Fénelon et de Mme Guyon. Très naturellement, Thérèse a participe ainsi au drame de conscience que l'abbé traverse, depuis ces deux ans. Devenue son adepte, le couvent lui était fermé, puisqu'il avait déjà, en esprit, rompu avec Rome. Elle a tourné tout son élan de dévouement religieux
L'AVERTISSEMENT I6d
Vers la nouvelle Égalise. Affiliée à la Catacomhc, elle avait le droit de s'attacher à Thomme dans le prêtre, puisque la Catacomhe admet le mariag^e sacerdotal. Je ne discute pas la vérité ou l'erreur d une thèse, papa. Je te marque des étapes dans une voie uniquement mystique, et comment F abbé Fauchon s'est trouvé avoir inspiré à cette enfant un amour passionné, alors qu'il n'en soupçonnait rien, mais rien, rien. Il ne Ta pas séduite. C'est ■ elle, la pure, l'innocente, la sainte qui l'a séduit. Gela parait invraisemblable. Mais son respect aussi pour elle est invraisemblable, quand il la tenait à sa merci. Tout est invraisemblable dans cette aventure, tout est exceptionnel, comme ces deux belles âmes... Voilà donc un homme qui, croyant intimement, absolument, à l'action de Dieu dans le monde, et travaillant lui-même à l'œuvre formidable d'une immense rénovation religieuse, aperçoit un dévouement magnifique et spontané venir à lui, comme par un miracle. Il a cru reconnaître là un signe, en effet, un décret de la Providence auquel il n'avait pas le droit de se dérober. Tu connais le reste, et par quelle déplorable coïncidence ta démarche en mon nom chez M. Andrault a précipité les événements.
— » J'accepte ton hypothèse. . . » dit Savignan.
— it Ce n'est pas une hypothèse, papa, <» interrompit Jacques.
no LE DEMON DE MIDI
— « J'accepte ton récit. P'auchoii n'en est pas plus excusable. Je retrouve, dans son aventure comme dans son livre, le même effroyable orgueil : l'individu s'érig^eant en juge, et violant, au nom du sens propre, les règles sans lesquelles il n'y a pas de Société. La Société repose sur la Famille, et la Famille sur l'autorité paternelle. De quel droit M. Fauchon ose-t-il marcher sur tout cela et nous dire : — Cette fille se révolte contre son père. Je suis avec elle! — Oui, de quel droit? "
— " Du droit que toute créature intelligente et responsable possède de vivre d'après son âme, papa. La Société n'est que la somme des consciences individuelles. »
— " Non. C'en est la règle, comme l'Église est la règle de nos croyances. "
— Il Mais tout commence par une liberté, par une spontanéité," répondit Jacques. « Sinon, que devient la Société? Un mécanisme. L'Église? Un ritualisme. »
Il s'arrêta, ému par la souffrance qu'il lisait sur le visage de son père, et, humblement, tendrement :
— «En tout cas, papa, la faute de l'abbé Fauchon, s'il en a commis une, n'est pas celle dont l'accusent Dominique et M. Andrault. La justice veut que le père et le frère de Thérèse, s'ils doivent le condamner, le jugent au moins sur des
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faits exacts. L'abbé Faucbon ne t'a demandé que cela, remarque : mi témoignante. "
— « Soit, " fit Saviçnan; » j'irai chez Andrault, demain matin. Mais pour le renseigner. Voilà tout. Ne me demande pas d'insister pour qu'il pardonne à sa fille. »
— " Provoque seulement une enquête, papa. S'ils la font, je suis sur du résultat. Dominique lui-même voudra réparer son affreuse action. «
Une certitude ressortait de cet entretien : dans ce drame sinistre qui mettait en conflit la famille de Thérèse et le prêtre séducteur, Jacques prenait complètement le parti du prêtre. Il avait certes souffert, et beaucoup, de son roman d'amour brisé. Ce n'était qu'un roman, le songe idéalement caressé d'une imagination juvénile. Ce qui faisait la réalité vivante et saignante de cette intelligence et de cette sensibilité, c'était le problème religieux. Ce problème se concentrait, pour l'ancien élève de Fauchon, autour de son maître. Le père le constata derechef, le lendemain. Au moment où il se préparait à se rendre chez les Andrault, Jacques entra dans son cabinet, les mains chargées de journaux, et il disait :
— " Aucun compte rendu de la réunion d'hier ne nomme Dominique. De vagues allusions à un scandale aussitôt étouffé, c'est tout. L'abbé Fauchon aura fait le tour des salles de rédaction
m Le dkmon de midi
pour que Thérèse ne soit pas compromise. »» Savigfnan déplia quelques-unes des feuilles. Il les parcourut d'un coup d'oeil. Quoiqu'il ne fût pas journaliste, les séances dans les bureaux du Germe l'avaient assez renseigné sur la presse pour qu'il distinguât aisément les « communiqués " tendancieux, des notes écrites par des rédacteurs libres de leur plume. Le chef d'orchestre occulte avait de nouveau fonctionné. Du moins cette intervention évitait le scandale. Mais ce mot d'ordre, si exactement suivi, dénonçait trop une puissance, un plan concerté, une conspiration secrète et permanente de toutes les forces hostiles à rÉxjlise. Qu'arriverait-il, lejour inévitable où les meneurs de cette campagne connaîtraient le trouble intellectuel de Jacques et s'attaqueraient à cette précieuse recrue? Fauchon n'avaitil pas commencé celte conquête, en leur nom? Cette idée angoissa le cœur du père. Il prit là, sur place, la résolution de quitter son fils le moins possible, ces temps-ci, et il inaugura ce programme, en lui disant :
— «Je vais, de ce pas, chez les Andrault. Tu m'accompagnes? Tu m'attendras au Champ de Mars. Tu sauras plus tôt l'issue de l'entretien, w
— (i Tu me permettras de la rapporter tout de suite à Fauchon? «
Cette fois encore, Savignan ne répondit pas. Quand il quitta son fils, sur le seuil de F hôtel
Ândrault, à peine avaient-ils échangé vin^ paroles. Jamais le père n'avait senti d'une manière plus aig^ë la contradiction de son état moral et de son devoir envers son enfant, jamais non plus détesté davantage l'esprit d'hérésie. Détour étrang^e du cœur : sa passion était en train d'user en lui, d'effriter la croyance, et l'idée que Jacques pût cesser d'être un bon catholique lui paraissait intolérable. La visite chez les Andrault ne pouvait que renforcer cette impression. Il allait y constater quels ravagées les fausses doctrines mul tiplient autour d'elles. Un domestique l'introduisit, dont les prunelles brûlaient de curiosité, cette insultante curiosité des inférieurs autour des trag^édies traversées par les maîtres. Andrault, sa femme et son fils se tenaient au premier étage, dans un salon non moins moderniste que la salle d'exercices physiques. La physionomie douloureusement anxieuse des parents de Thérèse semblait plus triste encore dans l'extraordinaire décoration de ce salon ovale, avec ses panneaux d'un jaune clair où couraient des branches vertes, sa frise de mosaïque bleue à cartouches routes, sa cheminée de marbre revêtue de mosaïques, ses sièg^es en forme de chaises curules, et des bras de cuivre projetaient, le long^ des murs, des vasques de marbre translucide pour l'électricité. Andrault allait et venait dans ce fastueux et cocasse décor, foulant d'un pied rag^eur un tapis
aux nuances violemment ag^ressives où des dessins de fleurs aquatiques se détachaient en violet sur un fond vert jjlauque. Une jonchée de journaux attestait une enquête pareille à celle de Jacques. Dans les crises décisives, le plus paradoxal novateur redevient toujours l'homme de sa caste. Le champion de l'art nouveau, le révolutionnaire féru de Démocratisme, de Scientisme, de Modernisme, qui s'était tant complu à étonner, par ses audaces d'opinion, les commerçants, ses collègues, se retrouvait, devant le scandale, un simple bourg^eois français, un personnag^e de la classe moyenne. Expression si juste ! Le bourgeois est tout voisin du métier, mais il va en sortir, il en est sorti. Il commence à vivre noblement, comme on disait jadis (1). Ses réalités vmies, à lui, c'est le sens de l'argent et le désir d'être haut classé. Il veut être opulent et honorable. L'un et l'autre de ces points vitaux saignaient chez Andrault, et cette double réaction se manifesta par ce cri, quand Savignan lui eut parlé :
— " Voilà donc sa nouvelle infamie ! Ah ! l'impudent menteur! Et vous avez été sa dupe, vous? Je l'ai bien été, pendant des années... D'autres le sont, puisque la Catacotnbe prend son
(1) « Ma famille vivait noblement, c'est-à-tlire de ses propre» revenus, sans y joindre aucun état, ni aucune industrie. » Mémoires de Marbot, ch. I.
parti... Mais d'abord, où est la preuve? A quelle personne de bon sens ferez-vous croire qu'il ne s'est rien passé d'irréparable entre ce coquin et cette malheureuse ? Vous-même, voudriez-vous d'elle pour votre fils, aujourd'hui? Répondez... Jamais de la vie! . . . Par conséquent, il s'est arrangé pour qu'elle ne puisse faire aucun mariage propre. Il la tient par là, ou croit la tenir. Seulement, vivre en ménage avec elle, sans argent, il ne veut pas de ça. Il s'est dit : " Andrault est solide. J'attendrai longtemps, avant que le Code — il est joli, leur Code — donne à sa fille un gros morceau de sa bonne galette. Si on lui faisait le coup du scrupule, de la délicatesse?... G est une vieille béte. Il s'attendrira. On lui carottera peutêtre une pension... » Hé bien! non. La vieille béte ne s'attendrit pas. L'ère de la jobarderie est close. Pas un sou ! Il verra ce qu'elle deviendra, sa Catacomhe, quand je n'arroserai plus. Pas un sou! Pas un sou! Quand je devrais savoir que Thérèse mendie au coin des rues ! . . . "
— Il Mon ami, " implora Mme Andrault, « si c'était vrai, pourtant?. . . "
Avec quelle supplication la mère avait gémi, avec quelle épouvante de sa propre audace ! Savignan savait l'atmosphère d'autorité oppressive où Andrault maintenait sa femme. Tout décelait l'effacement, une personnalité sans affirmation chez cette honnête créature : l'insigni-
ne LE DEMON DE MIDI
fiance des ttaits dans uti visage grisâtre, le son de la voix, comme neutre, comme étouffé. Rencontrer le regard terne de ces prunelles craintives était toujours pénible au père de Jacques. N'avait-il pas, lui aussi, imposé autrefois à sa propre femme un rôle de première servante, à son foyer de grand travailleur? Et il écoutait Mme Andrault continuer d'une voix pourtant plus assurée :
— K Oui, si c'était vrai?... Ludovic, tu sais quelle horreur m'inspire l'idée d'un mariage avec un prêtre. Jamais je ne dirai : mon fils, à cet homme. Jamais il ne me dira : ma mère. Cependant, s'il n'y rien a eu? . . . ss — Cette formule vulgaire devenait tragique par l'accent dont elle la souligna. — « Alors, notre devoir serait de la reprendre, de l'arracher à cette influence, en lui rouvrant notre maison. »
— « Elle ne voudra pas y rentrer ! » répondit Andrault, « et le Gode — toujours le Code ! — ne me permet môme pas d'empêcher cet affreux mariage. Le Gode, ce devrait être la garantie de toutes les propriétés, de toutes lés autorités, celle du père d'abord... Au lieu de cela!... » — Il poussa un rugissement. Puis, se tournant vers sa femme, cette fois d'un ton qui trahissait le doute éveillé en lui par le témoignage de Savignan :
— "Mais, s'il ne s'était rien passé, ma pauvre femme, Thérèse aurait déjà fait les premiers pas
L'AVERTISSEMENT lll
Vers nous. Elle ne se serait pas supportée dans cette pension où ce brigand l'a mise. Une boite où Ton reçoit des jeunes allés, dans des conditions pareilles, qu'est-ce que ça peut être? Et lès g^ens qui tiennent ça?. . . "
— Il Des illuminés, sans doute, » dit Savignan. « Cet homme a le don de fanatiser ceux qui l'approchent. . . »
— «Tu vois bien, Ludovic!... )t implora de nouveau la mère, et s'adressant à Savi/jnan, cette fois :
— ^ Il Je vous en supplie, mon cher ami, usez de votre influence sur lui pour qu'il me per^ mette d'aller seulement voir ma fille, parler avec elle. . . Je saurai tout de suite. . . Ah ! je sUié trop malheureuse ! » — Elle éclata en sanglots et elle sortit du salon, en répétant : ' — « Je ne peux plus! Je ne peux plus ! »
— " Vous n'allez pas Itii refuser cette dernière chance de sauver Thérèse?... » dit Savignan à Andrault. a Et toi, Dominique, tu dois donner raison à ta hière. N'as-tu pas besoin aussi de savoir si tu ne t'es pas trompé, hier, en traitant P'auchon comme tu las traité? n
Le justicier de la veille avait assisté a ce débat, sans dire un mot. Il hocha la tête et il continua de se taire, tandis qu' Andrault reprenait :
^-- " C'est ce qu^il à fait dé mieu*, de souffle-
ter ce drôle en public... Quand il m'a raconté la scène, hier, ça m'a rafraîchi le sang... Et lui! Ah! le lâche! ah ! l'hypocrite! Non, » poursuivit-il, en marchant sur Savignan, « Thérèse ne voudra pas recevoir sa mère, parce qu'elle aura honte. Car, elle a honte. Sans cela, elle aurait écrit. Elle aurait envoyé quelqu'un, vous, par exemple. C'est ce coquin qui vous a envoyé, remarquez, c'est lui. Elle a honte, je vous répète. C'est tout ce qui lui reste de bon, cette honte... Non, je ne permettrai pas cette visite de ma femme. Je ne la permettrai pas. Mais, dis-moi donc que j'ai raison, Dominique!... » supplia- t-il, en revenant vers le jeune homme.
La détresse de cet appel à son fils révélait la lutte engag^ée dans ce cœur de père entre l'indignation et la pitié, l'orgueil ulcéré et l'attendrissement.
— » Papa, » dit Dominique, « j'ai écouté maman. J'ai écouté M. Savignan. Je t'ai écouté. C'est maman qui a raison. Je ne suis pas suspect d'indulgence pour M. Fauchon. Mon acte d'hier le prouve. Précisément parce que je l'ai, au nom de nous tous, exécuté en public, j'estime que nous lui devons de vérifier une allégation que, pour ma part, je crois un mensonge, comme toi. Il n'y aurait qu'une chance sur mille pour que cette allégation fût une vérité, une chance sur dix mille pour que cette démarche de maman
L'AVKU 1 ISSEMENT 179
sauvât Thérèse, nous nous devons, nous devons à ma sœur, de courir cette unique chance. Nous le devons même à cet homme, " conclut-il, presque à voix basse, " après que je l'ai frappé. . . Je te le demande, pour moi. »
— « Mon enfant, » reprit Andrault, après un long^ silence et avec un visible effort, u je ferai ce que tu désires. Tu as si admirablement veng^é notre famille, hier, que son chef n'a rien à te refuser. Contrairement à toutes mes idées, j'autoriserai ta mère à voir ta sœur. J'irai plus loin. Je donnerai à Thérèse, si Fauchon a dit vrai, — et ta mère le saura, — vingt-quatre heures pour rentrer ici. J'y mettrai une condition, une seule : qu'elle s'eng^age devant Dieu à ne jamais revoir cet homme. Si elle refuse, il sera inutile que ta mère ou toi vous me parliez jamais d'elle. . . Ça, c'est mon dernier mot... Vous permettez, mon cher Savigfnan, que je passe chez ma pauvre femme, lui apprendre cette décision? Elle ne sera soula^jée, un instant, que pour être plus désolée ensuite, j'en ai bien peur. Mais je serai allé jusqu'à l'extrême limite des concessions. Et alors.. . 1)
— "Je pense comme lui, là-dessus encore, » disait Dominique, en reconduisant Savig^nan,
« Thérèse refusera de revenir. Quant à Fauchon, s'il l'a respectée, ce respect ne peut être qu'une
écélératesse de plus... Il n'en veut qu'à l'argent de papa. . . "
Il prononçait ces paroles sur les dernières marches de l'escalier. Cette haine du meilleur ami de Jacques à l'ég^ard du prêtre révolté s'accordait trop bien aux sentiments que Savignan souhaitait inspirer a son fils. Dominique lui apparut soudain comme un allié, qu'il fallait à tout prix conserver. Pour cela, il importait que les deux camarades se revissent très vite, avant que Fauchon eût eu le temps d exaspérer Jacques contre son agfresseur d'hier.
— (i Tiens avec moi, » dit le père a Dominique; «Jacques m'attend. "
— « Tant mieux, « fit le jeune homme. » Je voulais aller le trouver dès aujourd'hui. »
Il prit son sabre, son képi et son manteau posés dans l'antichambre. L'uniforme sombre accentuait encore sa pâleur. Il semblait très souffrant, mais son attitude avait quelque chose de couragfeusement fier dans la tristesse. Son empressement montrait combien il tenait à l'estime de son ami. Le père savait depuis longftemps la rare qualité de cette amitié, et qu'elle reposait sur une haute communauté d'Idéal. Il en eut une nouvelle preute, par les premières phrases que les jeunes g-ens échanjjèrent :
— » Tu étais là, hier, Jacques? « demanda Doiïltiiiquei
— «Oui, ') répondit Jacques.
— (4 Tu crois toujours à Fauchon? »
— " Toujours. Il
— » Alors, moi, ce que j'ai fait?. . . »
— « Ce que tu as fait? Je l'ai dit à mon père. Tu as insulté un Saint. Ton excuse est de ne pas l'avoir su. Tu le sais, maitenant. Tu as entendu le témoignage de papa. Ton devoir serait d'aller chez M. l'abbé Fauchon et de lui demander pardon. "
— « Mon pauvre Jacques, » répondit Dominique, «je voudrais tant que tu eusses raison. Ça ne me coûterait guère, va, de m'humilier, si je croyais de ce iTialheureux ce que tu en crois. Je suis sûr que tu te trompes... Mais je ne suis pas venu discuter ce sujet avec toi. L'évidence de la vie nous départagera. Ce que je tenais à te dire, — ^ car, entre Fauchon et moi, je savais que tu prendrais parti pour lui, —— c'est que je resterai ton ami, ton frère, même si cet homme arrivait à te brouiller avec moi. S'il est ce que je pense, il l'essaiera. Je tenais aussi à t'avertir d'une promesse faite à mon père Je lui ai donné ma parole que la scène d'hier ne se renouvellerait pas. Cette soirée et cette nuit marquent une date dans ma vie. J'avais le droit, le devoir même de faire acte de justicier, pas comme cela, pas avec cette violence et dans ce scandale. J'avais résolu de parler. J'ai frappé. La passion m'a dominé. J'ai décidé de m'en punir, et aussi
1S2 LE DEMOiN DE MIDI
de mater la béte furieuse que j'ai sentie hier, avec épouvante, se déchaîner en moi. J'ai fait un vœu, celui de ne plus quitter le milieu de discipline où je suis entré. L'armée n'était pour moi qu'un passage. Elle sera ma demeure, et mon expiation. Oui, » continua-t-il, en s'exaltant, «je me considère comme lié à elle, maintenant, d'un lien aussi solennel que si les ordres militaires existaient encore et que je me fusse enjjag^é parmi les Hospitaliers ou les Porte-Glaives. Dans ma méditation de cette nuit, je me suis dévoué. Je suis soldat pour toujours. Je préparerai 1 Ecole de Versailles et je ferai toute ma vie dans la régule et pour la régule... Maintenant, adieu. Adieu, monsieur Savi^nan. Vous savez ce que je vous dois. Je vous dis encore merci. Adieu, Jacques. Nous ne nous reverrons plus de longtemps, à moins que. . . "
Il n'acheva pas la phrase. L'émotion l' étouffait. Il serra la main des deux hommes, fiévreusement, hâtivement, et il courut, plutôt qu'il ne marcha, dans la direction de sa maison, sans se retourner.
— " Tu le laisses partir ainsi? " demanda Savignan à son fils.
— <i II est trop injuste, » répondit Jacques.
— » Tu ne crois cependant pas ce que tu lui as dit, tout à l'heure? " reprit le père, « oui, quand tu as parlé de sainteté? »
LaVERTISSEMENT 183
— •' Si, papa. » — Et Jacques avait mis dans cette affirmation une fermeté sing^ilière. —
" Qu'est-ce qu'un Saint, sinon un homme qui pratique sa foi jusqu à l'héroïsme? Et n'est-ce pas cela, cette joue tendue au soufflet, cette jeune fille respectée dans cet abandon absolu, quand elle l'aime et qu'il l'aime si passionnément, ce sacrifice de tout l'avenir que son talent lui assurait dans l'Eglise?. . . "
— «Un Saint n'écrit pas Hakeldama, » interrompit Savig^ian.
— Il Je te répondrai, avec Pascal : Jamais les Saints ne se sont tus. "
— u Et moi, avec l'Évang^ile : Malheur à celui par qui le scandale arrive. »
— " Mais par qui le scandale arrive-t-il? »
— " Comment, par qui? "
— » Oui. Quand Notre-Seigneur chassa les vendeurs du Temple, qu'il renversa les tables des chang^eurs et de ceux qui vendaient les colombes, ce fut un grand scandale aussi. Était-il imputable à }^otre-Seigneur ou aux changeurs? Si Hakeldama dénonce des abus, d'où vient le scandale? De ce livre ou de ces abus? »
— " Il sagit de savoir si Fauchon dénonce des abus, M dit Savignan, « ou s'il se révolte, simplement, contre l'autorité légitime. Sur quoi te fondes-tu, mon pauvre petit, pour trancher une pareille question? «
184 LK DÉMON bR MlD!
— « Quand ce no serait que sur ton silence, papa, 1) répondit Jacques. « Oui, » insista-t-il, « voici dix jours que tu as couïmencé d étudier
liaheldayna, et, depuis ces dix jours, je l'ai bien remarqué, va, tu évites do m'en parler. Tu n'écris pas l'article qu ils t'ont demandé au Ge?-me. Pourquoi, sinon parce que tu sens toi-rmême qu'il y a, dans CG livre, une force de vérité irréfutable? »
— «Alors, » dit le père douloureusement, «c'est ainsi que tu interprèlos mon silence? Hé bien ! . . .»
Et une violence passa dans sa voix :
■ — a Tu l'auras, cette réfutation do Hahelfînnm, et plus complète que tu ne l'aurais voulue. C'est vrai. Il m'en coûtait décrire cet article — îà, tu vois juste — pour des motifs qui n'ont rien de commun avec ce triste ouvrag^e et les sophismes dont il est pétri. Du moment qu'il s'ag^it du salut de ta foi, mon enfant, aucun de ces motifs n'existe plus. »
Il s'arrêta, épouvanté de ses paroles et de cet eng^ag^ement. Puis, brusquant l'entretien :
— « Quittons ce sujet. Il m'est trop pénible. Quand j'aurai écrit larticle, s'il te reste encore des doutes sur les élucubrations de ce malheureux, nous les discuterons. Mais il ne t'en restera pas. Je ne ménage plus rien... Ce que je te promets, c'est que l'article ne contiendra aucune allusion à l'histoire de Thérèse. «
— « Ça, j'en suis bien sûr, u dit Jacques.
L'AVEftTISSEMËNt 18f»
L'extrême ainotion de son père avait surpris le jeune homme. Quoiqu'il ne put même pas soUpvcnner la vraie et triste cause qui, depuis ces deux semaines, paralysait le polémiste catholique, il le voyait profondément remué par leur cCiivcrsation, et il constatait que ce trouble ne tenait pas à des hésitations de doctrine- U se tut, par une réserve qui acheva de bouleverser le père. Si jamais son fils devinait qu il portait un mystère dans sa vie? Ils étaient, en ce rnoment, sur le trottoir de la rue Saint-Dominique, en face de l'égalise du Gros-Caillou. C'était le dimanche. Des gens se pressaient sur les marches.
— - « Si nous entendions cette messe-rlù? " prprposa-t-il.
C'était un moven trop naturel d'interrompre une discussion dans laquelle il en avait déjà trop dit. Ils entrèrent donc. Comme, jadis, à Clermont dans la chapelle de Saint-Pierre des Minimes, et l'autre dimanche, à Saint-Sulpice, il eut une impression singfulièrement amère à constater la différence de ferveur entre son fils et lui. Cette différence avait encore grandi, depuis quelques semaines, depuis huit jours. En s'agenouillant, en se signant, en battant sa coulpe, au Confiteor et au Domine, non siun dignus, Savignan n'exécu-r tait certes pas des gestes de simulation, et pourtant!... Entre la foi et sa perte complète, il y a un domaine vague, comme une pénombre de
croyance, quelque chose d'analogie au crépviscule qui n'est, lui non plus, ni la clarté, ni les ténèbres. Saviçnan était à ce point obscur. Plus que jamais il se posait la question : " Est-ce que je crois encore? » Et, à travers ce trouble, les attitudes et les formules ressuscitaient en lui
I homme qu'il avait été, qu'il était toujours partiellement. Ces reviviscences de sa foi ancienne lui mettaient instinctivement aux lèvres le nom de Geneviève, quand, à la partie de l'office appelée Mémoire des vivants, il prononçait la phrase : Mémento, Dotnine, famidorum famularinnaue tuarum... Folles contradictions, et combien misérables devant la belle simplicité d'àme de son fils !
II r étudiait de nouveau, à la dérobée. Le caractère entier de cette personnalité enthousiaste lui apparaissait maintenant comme une menace. Si jamais Jacques entrait dans l'hérésie, ce serait de toute son âme, et qu'il fût sur le point d'y entrer, son mot à Dominique le prouvait trop. Toute hérésie étant un choix, — at'péaç, de atpgco, je prends, — ce choix est toujours déterminé par nos tendances intimes. Aussi chaque {vénération a-t-clle ses hérésies propres qui tiennent à l'ensemble de son type moral et sentimental. Les jeunes gens du début du ving^tième siècle ont pour pôle de leurs pensées les idées représentées par ce mot indéterminé qui revenait sans cesse dans la conversation de Jacques, on l'a déjà signalé, la Vie!
Savi^iiaii avait vu ses contemporains à lui, avant 1900, avoir pour pôle de leur pensée cet autre mot, la Science. Les hommes de la fin de l'Ancien Réjjime, que l'historien connaissait si bien, avaient, eux, pourpôlede leur pensée, la Raison. La Vie? Le prestige du modernisme sur les nouveaux venus réside précisément dans un constant appel aux forces indéterminées qu'enveloppe cette formule si périlleuse par son vajjue même. La Vie, c'est l' action. Mettons la vérité religieuse dans l'action et c'est le Prag^matisme. La Vie, c'est l'inconscient. Mettons la vérité religieuse dans un sentiment issu des profondeurs les plus indéterminées de notre être, et c'est l'Immanentisme. La Vie c'est le développement. Nous voici à l'Évolutionnisme, qui met la vérité relig^ieuse dans une révélation sans cesse renouvelée, sans cesse adaptée, mouvante et chang^eante comme le Siècle. Avec quelle ang;^oisse le père avait vu ces sophismes s'approcher de cette âme de jeune homme, aussi naïve que noble et dont il avait la charge, autant et plus que de la sienne! La crise définitive approchait, activée par la séduction individuelle de Fauchon. l'ne intervention décisive était urgente, et la messe, pour Savignan, s'acheva sur cette résolution prise cette fois sous une forme impérativo :
— Il II faut que j'écrive cet article sur Hakelddina. •»
Le sentiment aigu du devoir paternel avait, pour un instant, aboli Fhorrible impression de duplicité qui retenait sa plume. Ecrire pour préserver rintelli(jence de son fils, c'était ajjir dans une vérité, celle de ce devoir-là. Ce demi-apaisement de sa conscience ne dura pas une heure. Rentré chez lui, un téléj^ramme de sa maîtresse l'attendait. Elle lui demandait de venir, rvie Cuvier, à tout prix, cet aprèsr-midi. Elle avait, disait-elle, besoin de lui parler le plus tôt possible. Ces mots soulig^nés mêlèrent une inquiétude au remords qui avait ressaisi le père. Quelle nouvelle d'une extrême {jravité poussait Geneviève à lui donner ce rendez-vous, — un dimanche? D'ordinaire, il consacrait ce jour à son fils. Ils allaient ensemble au Salut. Elle le savait et elle respectait cette pieuse habitude, conservée à travers tant de désordres contradictoires. L'idée qu'elle se croyait enceinte et qu'elle voulait l'en informer aussitôt le secoua d'un frisson tel, qu'il eut, par comparaison, une impression de soulag^ement, quand, à peine arrivé dans l'appartement, elle lui dit, — et ces mots emportaient pourtant avec eux une simplification bien redoutable :
-^- « J'ai bien peu d'instants à vous donner. Mais il fallait vous prévenir. Mon mari est revenu d'Auvcrfjne, hier soir, à l'improviste. Il se passe quelque chose d'assez grave. Il a paru dans le journal de Laverdy une note très obscure et très
perfide, qui me désigne nettement comme la promotrice de votre candidature. J'aurais voulu TOUS apporter le numéro. Mon mari Fa g^ardé. Gomment l'auteur de cette note a-t-il 8uque nous nous sommes connus jadis à Saint-Saturnin? Il l'a su, et il y fait allusion. La phrase est entortillée, mais elle ne prête pas à l'équivoque. Enfin, une de ces infamies, impossibles à relever, ce serait en préciser le sens. Mon mari n'a pas encore de soupçons. La preuve : il m'a fait lire l'article. Tout de même son attention est éveillée. Ces jours-ci, au moins, nous devrons prendre quelques précautions pour nous voir. Le plus sag^e sera de ne nous retrouver ici que le vendredi. Il a un conseil d'administration. Je viendrai dès deux heures, et j'aurai du temps. Les jours me paraîtront longs, bien longs. Mais c'est raisonnable. Je le connais. Il observera mes faits et gestes, cette semaine, instinctivement, malgré lui. Puis, s'il ne surprend rien de suspect, il n'y pensera plus. Il est toujours tout au présent. En ce moment, le présent, c'est cet article. Dans huit jours, le présent, ce sera le renvoi d'un contremaître à Aulnat, une opération de Bourse, une réparation d'automobile, que sais-je? Et nous serons, de nouveau, tranquilles... Lundi, mardi, mercredi, jeudi... 1) continua-t-elle, « oui, ce sera long. « Et l'émotion lui mettant aux lèvres le tutoie-^ tnent des minutes passioîmées :
- — a Je trouverai le moyen de t'écrire tous les jours, si je ne peux pas te voir. Tâche, au moins, de venir une fois à la maison, demain par exemple, après le déjeuner. " — Puis, le reg^ardant profondément : — « Mon ami, dis-toi bien que j'accepterai tout. » — Elle répéta : — « Tout, pour que ta Aie ne soit pas troublée. Mais vas-tu continuer de m'aimer, si je ne peux plus te montrer combien je t'aime et te faire m'aimer? Car c'est moi qui te fais m'aimer, c'est moi. Que cela t'enlève du moins tes remords. La faute est à moi, uniquement à moi, s'il y a faute. »
Que sa liaison avec Geneviève comportât toujours un dang^er possible du côté de Galvières, Savig^an le savait, depuis la première heure. Il savait aussi qu'une élection politique en province exaspère des intérêts trop personnels pour ne pas dég^énérer bien vite en une guerre au couteau. C'était logique : Fayot, l'âme damnée de Laverdy, instituant une petite enquête privée, apprenant par les clients humiliés de Soléac, les Fumât et les Vayssier, l'attitude singulière de Geneviève et du nouveau candidat durant le fameux dîner, puis, par les petits employés des Postes locales, les échanges trop fréquents de télégrammes ou de lettres entre les deux amants. Quand un homme élevé dans une cité départementale devient célèbre à Paris, il se lencontre
toujours un ancien camarade qui fait l'important à son endroit et raconte, en les faussant ou les inventant, des anecdotes de jeunesse. Quelque bavard de cette sotte espèce avait connu Savig^nan à Saint-Saturnin et rappelé ses assiduités auprès de Mlle de Soléac. Ces propos rapportés à Fayot avaient aidé le drôle à construire un roman, trop voisin, hélas! de la réalité. Sur quoi il avait écrit l'article à tout hasard, en vrai partisan : imprimons d'abord; nous rectifierons après, s'il y a lieu. Encore une fois, rien de plus log^ique et qui ne s'expliquât par la suite normale des événements. Oui, pour un autre. Mais pour Savig^nan? Il avait écouté Geneviève sans l'interrompre, avec un saisissement qui n'était pas un simple éveil de défense contre un péril possible. Toute la vie relig^ieuse repose sur la foi dans une Providence et son action constante. Le Fiat voluntas tua du Pateî'na pas d'autre sens. Remué dans les profondeurs de sa conscience par la visite de Fauchon, la veille, et par les discours de son fils, ce matin, cet homme, si intimement pétri de catholicisme, eut comme l'évidence d'un avertissement. L'audacieux scepticisme de sa maîtresse disant, de leur adultère : « Si c'est une faute. . . » accrut encore cette impression, celle du tranchant de la justice divine appliqué déjà sur eux. Il aperçut une direction secrète dans les circonstances fortuites dont le concours avait permis à
Fayot la composition de ces lignes divinatrices. Gomme il aurait voulu les lire ! Mais cachant son inquiétude pour ne pas aug^menter celle de sa maîtresse :
— « Crois-tu que le temps ne me paraîtra pas long^, à moi aussi, après cette semaine? On doit payer une rançon pour tous les bonheurs, et celle-là est bien petite pour le nôtre, qui est si grand... Mais, » ajouta-t-il, «puisque nous devons être prudents, commençons tout de suite. Il faut que tu rentres, pour n'avoir pas à justifier une trop longue sortie. »
— " J'ai laissé ma voiture à la porte de Notrc'- Dahie " , répondit-elle. « Aujourd'hui dimanche tous les magasins sont fermés... Je serai allée écouter les orgues. »
— « Je t'accompagnerai jusque-là, » dit-il, continuant à dissimuler. N'était-ce pas un autre défi à ce Dieu dont il avait peur, que ce sanctuaire associé de la sorte à un tel rendez-vous? De quel nouveau malheur cette nouvelle provocation allait-elle être suivie? Aussi demeurat-il comme étonné, quand il quitta Geneviève dans le petit jardin ménagé derrière le chevet de la cathédrale, qu'ils n'eussent fait aucune dangereuse rencontre. Elle disparut par une dos portes dé côté, et, tout en se hâtant vers la rue Cassette, il commença, lui, de se mettre en quête. Il désirait oassionnétnent lire cet article
dénonciateur du journal de Laverdy. Naturellement, il le demanda en vain dans les kiosques et les librairies restées ouvertes. Qu'il ne pût trouver ce numéro d'une petite feuille de province dans les environs de Notre-Dame et du Luxembourg^, c'était très naturel, encore. Il avait beau réagir, la terreur de la menace providentielle grandissait en lui, à cause de ce mystère même. Geneviève lui avait-elle dit toute la vérité? L'article n'était-il pas plus explicite? Gomment Galvières, parti avec l'intention d'acheter Fayot, n'avait-il réussi qu'à exaspérer le venimeux journaliste? Savignan se posait cette question avec une angoisse de plus en plus vive. Il cessait de raisonner, et, à travers des événements si vulgaires, cette âme en détresse sentait Dieu passer.
T. M, ■« . ta
Un nouvel incident, et, lui aussi, bien inexplicable, allait lui mettre le journal vainement cherché entre les mains, et redoubler encore cette sensation d'une occulte influence en travail contre lui, pour le punir. Il était assis à la" table de son bureau, chez lui, vers six heures, occupé à relire Hakeldama. Il ne parvenait pas à fixer sa pensée, tant la conversation de Geneviève en avait déplacé le plan. Dans cet état d'extrême nervosité, un coup frappé à la porte par le domestique le fit tressaillir. Il avait donné l'ordre de ne recevoir personne.
— a Mais, c'est M. l'abbé Lartig^ue, " dit Célestin, répondant d'avance au reproche du g-este contrarié de son maître.
— " Faites-le entrer, " dit Savig^nan.
La voix lui manquait. Lartigue à Paris, et juste au moment où la dénonciation de Fayot venait de paraître? Tout de suite, à l'anxiété empreinte sur le rude et naïf visage de son ami
d'enfance, l'amant inquiet comprit qu'il devinait juste. Le prêtre Amenait lui parler de cet article. Pourquoi? Était-il donc si grave, ou bien le vicaire de Notre-Dame-du-Port identifiait-il déjà Geneviève avec la jeune fille pour laquelle Savig^nan avait voulu mourir?
— « Je suis arrivé à cinq heures, » disait Lartigue, ^/isiblement gêné. « Ils m'ont nommé membre du Comité des Églises de France. Il y a une réunion, tous les mois, et, comme celle de décembre tombe demain... J'ai pris le train après ma messe. Le temps de déposer ma valise à l'hôtel, tout près de chez toi, rue Pérou, et me voici. »
— « Tu restes à dîner? " demanda Savignan.
— «Je ne peux pas. Dom Bayle m'attend. Il revient de Rome et il compte repartir, cette nuit, pour Lille, où il est en train de préparer la fondation d'un nouveau journal. Il m'a demandé de lui donner ma soirée pour étudier ton élection, et comme il habite rue du Bac. . . » Et, avec un embarras grandissant : « A propos d'élection, tu ne vas pas envoyer tes témoins à Fayot?
— « Enfin, 1» songea Savignan, a je vais savoir. » — Et tout haut : « Des témoins à Fayot, moi? Sous quel prétexte? "
Pour toute réponse, le prêtre ouvrit la serviette qu'il portait sous son bras, et qui contenait sans doute de précieux documents sur
quelque basilique de l'écple Auverg^nate. Il en tira un numéro de journal qu'il tendit à son ami. C'était la troisième fois que Savig^nan avait entre les mains cette petite feuille, imprimée avec des têtes de clous sur du papier verdàtre. Il avait souri de la première attaque, haussé les épaules à la seconde. Celle-ci lui donna cette sensation de resserrement au creux de l'estomac dont s'accompagnent les grandes colères rentrées. Sous ce titre : Les parfums de Rome, emprunté au beau livre de Louis Veuillot, il lut les lignes suivantes :
a La faction romabie ne se met pas en fiais d'inventions électorales . On est traditionaliste ou on ne Vest pas. Quand la Calotte — hou! hou! — pousse un candidat, cherchez la fempie. H y d toujours un cotillon sous roche... ou sous urne. Si Molière vivait de nos jours, g uelle comédie il écrirait, avec Org07i devenu grand électeur de Tartufe à la suggestion d'Elmire, ou bien avec Mlle de Sottenville faisant voter son gros vaniteux de George Dandin pour Clitandre! Afin que la bouffonnerie fût plus complète, il serait bon guElvire eût connu Tartufe, jeune fille, que Mlle de Sottetiville eût flirté jadis avec Clitandre, et que cette croisade A. M. D. G. fût le retiouveau d'une ancienne idylle. Queussiezvous dit de ces combinaisons érotico-politiço-çatholiques, vieux saints d' Auvergne , saint Alyre, saint Avit, saint Genès, saint Flour, et toi, saint Saturnin?
LE î)ANGEft 197
Mais, au fait, qui est^ an juste, ce saint Saturnin qui sert de patron à l'un de nos plus pittoresques villages et à sa charmante église? La Légende dorée mejitionne trois bieîiheureux de ce nom. Un d'entre eux était le frère d'un personnage qui saint Satyre s'appelait. —— Héî Hé! — // avait pour amie une noble dame nommée Perpétue. — Hu! Hu! - — Je serais bien étonné, si ce saint-là — ah! ah! — n'était pas particulièrement cher à nos candidats cléricaux. — Oh! Oh! — C'est toujours la même histoire : senteurs de sacristie, parfums de Rome, odor di feniina. »
—^ « Tu ne voudrais pas que je relève de pareilles niaiseries? " répondit Savignan, et il rendit le journal à Lartigne, en haussant les épaules.
— « Certes non, " dit le vicaire. « Mais, pour être grossière, l'allusion n'est que plus évidente. Elmire, Mlle de Sottenville, Perpétue, c'est Mme Galvières. Tartufe et Clitandre, c'est toi. Oi'gon et George Dandin, c'est Galvières. Quant à ce nom de saint Saturnin soiiligné ainsi, Galvières, lui, ne s'y trompera pas. Il est venu me raconter lui-même que tu as connu son beaufrère Guy, celui qui est mort à ^Madagascar, et sa femme, quand elle était Mlle de Soléac, à Saint- Saturnin. «
— « En effet. Où veux-tu en venir? n
— « A te poser une question, Louis, à te la poser avec tout mon cœur d'ami, tout mon cœur
198 LE nÉMON DR MIDI
de prêtre... Louis, celte jeune fille que tu as aimée autrefois, à qui tu étais fiancé, qui t'a trahi, pour qui tu as voulu mourir, dis-moi que ce n'était pas Mlle de Soléac. »
— " Il avait été convenu entre nous, Vincent, que tu ne ferais jamais allusion à cette histoire. J'avais ta promesse. Jusqu'ici, tu l'avais tenue. Je te la rappelle. Changeons de sujet de conversation. "
— » Du moment que tu ne dis pas non, c'est elle, » insista Lartigfue. « Je m'étais fait montrer son portrait et j'avais tout redouté ! . . . »
— « Ghang^eons de sujet de conversation, » répéta Savig^nan.
— « Ma conscience ne me le permet pas, » répliqua le prêtre. « Louis, pense donc que l'initiateur de cette candidature, c'est moi, que j'en ai, le premier, parlé à Galvières, que je suis venu te chercher! ... Si j'avais pu croire, un soûl instant, que c'était te remettre en face d une femme qui t'a été si funeste, t'exposer audang^er de l'aimer encore, quand elle n'est pas libre ! . . . Mais non, ce n'est pas possible. Si c'était elle, tu n'aurais jamais accepte, toi, un bon chrétien, de courir au-devant d'une telle tentation. Dis-moi que ce n'est pas elle, dis-le-moi, Louis! Mais, tu ne me répondras pas, » — continua-t-il avec désespoir, et suppliant : — "Si ce n'est pas elle, pardonne-moi une intervention qui te prouve
combien je t aime, et pas seulement pour cette vie qui passe si vite, mais pour l'autre, pour celle qui ne passe pas!... Si c'est elle, prends mon conseil. Fuis cette femme. Je te connais, Louis. Je t'ai vu dans ton ménage. Comprends donc que je t'ai accompag^né parFâme dans toute ta vie. Tu n'as jamais cessé de l'aimer. Si tu te remets dans son atmosphère, si tu la revois dans l'intimité, et, comme candidat, comme député, tu devras la revoir, tu succomberas. Et moi, si je devais assister à ta chute, avec l'idée que j'en suis la cause, je ne m'en consolerais pas ! » — Et s 'exaltant : — " C'est elle, c'est elle. Sans quoi, je n'aurais pas eu cette inspiration, sitôt cet article, de venir à Paris pour te parler. Je ne suis venu que pour cela. L'autre chose n'est qu'un prétexte. Ces irrésistibles mouvements émanent de Dieu, vois-tu. C'est lui qui t'avertit par ma voix. C'est un appel. Sa miséricorde devance ta faute pour l'empêcher. C'est une grkce, une grande grâce, et il faut avoir peur de ne pas répondre à la grâce. "
Savignan écoutait son ami, avec le trouble d'un homme qui en entend un autre lui parler sa propre pensée. La divination de Lartigue le touchait, comme la preuve d une affection bien profonde. En même temps, cet ardent appel aux portions mystiques de sa sensibilité achevait de les réveiller. La vague d'émotion montait en lui,
si forte qu'il ne put pas la contëiiirj et, prenant les mains de Lartigue :
— « Hê bicft! oui, » dit-il, cette femme que j'ai tantaiihéé, jeune fille^ c'est Mme Galvières. «
Il s'arrêta. L'hoiiucuf lui défendait d'en dire aavantage. Il eut une autre émotion) de honte eëllé-là : aucun soupçon n'effleurait même Ce généreux esprit sur la nature vraie des rapports actuels de son ami avec Geneviève.
•— « Mon pâuvt-e Louis, i> répondit le prêtre simplement, <i j'aurais du me rendre compte, qliand je t'ai parlé de cette candidature et que tu as tant hésité. . . Je n'ai rien compris, alors, rien, riert! Ah! comme tu as dû Souffrir! J'en suis la cause. Et maintenant, ce secret de ta jeunesse, deviné par des bandits comme Fayot! Je m'explique tout : il aura rencontré quelqu'un qui lui aura dit que tu avais habité Saint-Saturnin. Il y sera allé. Il aura fait causer de vieilles g^ens. Il ne faut pas lui en vouloir, il te sauve peut-être, je ne dis paé de la chuté, tu ne serais pas tombé» mais d'une affreuse épreuve. Cette femme aurait efesayé de te reprendre. Elle a recommencé d'être coqutette avec toi, comme autrefois, j'en suis sur... ))
-^ « Tu me fais mal, Vlncéht, » înierrompil Savi^nan. « Parie-moi de itioi. Ne mé parle pas d'eUc. «
-^^ il Goinme tu i'saitnes encore! » dit Lartig^e.
LE DANGER SÔi
Et solennel, impérieux comme un médecin qui commande, parce qu'il est le secours dressé au chevet d'un malade :
— " Louis, il faut renoncer, tout de suite, à cette candidature. Ça, c'est le premier devoir, pour couper court aux relations. Je vais prévenir dom Bayle. Il approuvera. Il avait tout prévu. Et si elle cherche à t'attirer chez elle, quand même, et que tu te sentes tenté, pars. Va trèê loin. Qu'elle ne puisse plus te poursuivre. Emmène ton fils. Quand ce ne serait qu'à causé dé lui, tu dois ne pas permettre que cette personne entre dans sa vie. Tu m'as dit souvent que tu tremblais pour sa foi, que ton influence le préservait, seule, de l'hérésie?... Que quelqu'un lui envoie ce numéro de journal, qu'il en cherche la signification... Pense donc! S il s'imag^inait qUe tu caches un secret coupable, quelle autorité garderais-tu sur cette âme? »
— - " Silence! Le voici, » fit Sâ\Hgnan.
Il avait reconnu lé doublé coup dé sonnette de Jacques. Presque aussitôt le jeune homme entrait dans la chambre.
— " Je vous quitte, " dit l'abbé, après qu'il eut échangé quelques banalités avec le nouveau venu. Quels arguments pouvait-il donner à son ami qui valussent cette présence? Il lui dit, à voix basse, comme lautre le reconduisait dans l'antichambre :
— " Tu n'es plus candidat, c'est entendu? »
— " Je ne le suis plus et tu peux annoncer ma résolution à dom Bayle. Mais ne nomme pas Mme Galvières. »
— " C'est lui qui me la nommera. Je te promets de l'arrêter net. Il restera ensuite à prévenir Galvières. Veux-tu que j'y aille aussi dès ce soir? »
— « Nous réglerons ce point demain, » répondit Savignan. Sa voix était si altérée, son visage empreint d'une telle tristesse, que l'ami fidèle l'embrassa sans ajouter un mot, comme eût fait un frère. Cette cordiale et virile étreinte fut le réconfort inespéré dont le père avait besoin pour supporter le nouveau coup que son fils allait lui porter.
— <i Je viens de chez l'abbé Fauchon, papa, » commença- t-il, Lartigue parti. «J'ai cru que je devais lui apprendre aussitôt le résultat de ta démarche auprès des Andrault. D'ailleurs, Mme Andrault avait vu sa fille, cet après-midi. Thérèse refuse de rentrer. Quand je suis arrivé rue de l'Aude, elle avait déjà prévenu son fiancé. »
— " Ne profane pas ce mot, " interrompit Savignan.
— « Je l'emploie avec intention, papa, et précisément parce que c'est un terme de respect. Après ce que nous a dit cet homme calomnié, à toi et à moi, je croyais que tu partageais mon sentiment. Je me suis donc trompé?... » Puis
anxieux : « Je savais bien que tu ne me permettrais pas de faire ce qu'il m'a demandé? »
— (i Mais quoi? " interrogea le père, non moins anxieux.
— » Hé bien! " reprit Jacques, avec un visible embarras, « devant l'attitude des Andrault et surtout devant le scandale provoqué par Dominique, — le silence des journaux l'atténuera sans l'empêcher, — l'abbé Fauchon a pris un parti. Dès ce soir, il fait des démarches pour bénéficier de l'article 169 du Code. C'est moi qui lui ai indiqué cette loi du 21 juin 1907. En voici le texte : Le procureur de la République dans l'arrondissement duquel sera célébré le mariage peut dispenser, pour des causes graves, de la publication et de tout délai. Par l'influence du député Crémieu-Dax, que l'abbé Chanut connaît beaucoup, Fauchon compte obtenir cette dispense. Il se mariera tout de suite. J'aurais voulu que tu l'entendisses me dire, et de quel accent : " On n'insultera plus Thérèse à » cause de moi... » , il t'aurait ému, comme il m'a ému. «
— " Et il a profité de cette émotion pour te demander d'être son témoin? » questionna le père.
— " Oui, papa. »
— « Et cette proposition ne t'a pas révolté? Tu ne lui as pas dit non, là, sur place? »
— "Pourquoi, papa?»
— « Mais t'associer à une cérémonie pareillcj c'est te mettre hors de l'Église. »
■ — « Et si c'est l'Église qui est hors de la vérité?» répondit Jacques.
— « C'est Fauchon et Chanut qui sont dans l'aberration, " repartit le père. « Bien que leur idée de s'adresser à un Crémieu-Dax le prouve. Celui-ci, d'ailleurs, a beau être persona grata dans les ministères, il n'obtiendra pas un pareil abus de pouvoir. Je Connais bien cet article 169. Ce qu'il visé, c'est la régularisation m extremis > Dans le cas de Fauchon, où sont-elles, ces causes graves dont parle la loi? Mais, avec ces gens, tout est possible. S'ils autorisent ce mariage immédiat entre un prêtre apostat et une jeune fille abusée, je te demande, moi, qUe tu ne m'infliges pas cet atroce outrage de traîner mon nom à une cérémonie qui fera horreur à tous les catholiques» »
— « J'avais prévu ta réponse, papa, » dit Jacques, tristement et doucement. «Et je n'avais pas caché à Fauchon ma certitude de ton refus. Il a insisté pour que je te parle, et j'ai cru que je lui devais de te parler en effet. D'ailleurs, je n'ai jamais admis qu'il y eût, entre lui et moi, un secret, par rapport à toi, mon père. Ne lui en veuille pas de son offre et de son insistance. Il semblait si persuadé qu'après votre entretien de l'autre jour tu n'aurais plus d'objection
contre son mariage, de son point de vue... «
— «La voilà, Faberration! » interrompit Savifjnan. « Et la discipline de l'Église, qu'est-ce qu'il en fait?... Mais ce n'est pas le moment de discuter là-dessus. Jeté remercie de ta confiance, mon Jacques. Tu as raison de tout me dire, surtout tes troubles de conscience. Je vois combien les sophismes de cet homme t'inquiètent. Je te délivrerai d'eux. Je vais écrire l'article sur lia kel^ dama. » — Il montra le volume rouge sur sa table. — « Je l'écrirai pour toi. Je suis si sur qu'après ma réfutation, il ne restera pas une ombre sur ton esprit. Je vois trop clairement l'erreur pour que je n'arrive pas à te la montrer. »
— « Mon père, » dit Jacques après être resté silencieux quelques instants, i» j'ai une autre chose à te demander, en mon nom cette fois. Paris, en ce moment, m'est très douloureux. Me trouverais-tu capricieux si je te priais de me laisser faire un petit voyage? Tu sais qu'il y a longtemps que je désire aller en Angleterre. Je voudrais visiter Oxford, Littlemore, Egboston, tous les endroits où a vécu Newman. Il me semble que ce pèlerinage me ferait du bien. "
— " Attends que j'aie fini mon article sur Bakeldama, » répondit Savignan, « c'est-à-dire cinq ou six jours. "
— « Tu m'accompagnerais? » dit le jeune homme, et une lueur illumina son visage si triste
d'abord. « Quelle joie ce serait! . . . Mais, que je suis égoïste ! Et ton élection? »
— « Je ne me présente plus. Cette fois, c'est définitif. "
Il n'avait pas le cœur, devant la joie ae son fils, de lui dire le vrai sens de sa phrase de tout à l'heure. Il n'avait jamais eu l'idée de voyag^er avec Jacques, il voulait simplement ne pas le laisser partir sans avoir discuté à fond avec lui son article en cours.
— «Mais c'^st impossible! Pourquoi?... Je devine. A cause de moi. Tu as peur que ce voyag^e seul ne soit trop triste? Je t'assure que j'ai du courage. »
— « Je te donne ma parole d'honneur que tu n'es pour rien dans cette décision-là, ') dit Savignan, toujours sans dissiper l'équivoque. « Je viens de causer longuement avec Lartigue. C'est lui, tu m'entends, c'est lui qui me conseille d'abandonner la partie. Elle se présente dans des conditions inacceptables. Je te les expliquerai. Tu n'es pour rien là dedans, je te répète. En revanche, tu vas être pour tout dans cet article. » — Et, s'asseyant à son bureau, il préparait son papier et sa plume. — «J'ai encore une heure avant le dîner. Je le commence. Tu vas écrire à Fauchon. C'est si simple. J'ai refusé mon consentement. Voilà tout. Si cette lettre t'est trop pénible, attends à demain. S'il n'obtient pas la
dispense, tu te trouves tout dégagé. Et reposetoi sur ton grand ami, mon cher petit. Il ne te manquera jamais. »
— « Ah! papa, que tu es non! » fit le jeune homme dans un élan. « Quand tu es là, que nous causons, c'est l'évidence, c'est la lumière. Quand je suis auprès de lui, c'est le doute, la révolte, une possession. . . »
— Il Je t'en délivrerai, mon enfant. Va. Laissemoi travailler pour toi. J'ai trop tardé. »
Le désir d'un pèlerinage aux demeures du saint Cardinal de VApologia n'était pas nouveau chez Jacques. Mais qu'il l'eût énoncé à nouveau, juste à cette minute, avait accru chez Savignan l'impression que des forces mystérieuses agissaient autour de lui, et qu'il en était à un tournant décisif de sa destinée. De même qu'au retour de la promenade au lac Pavin il avait trouvé sur sa table la lettre de son fils et le numéro du Germe pour l'arrêter sur le chemin du péché, il venait, depuis quelques heures, de subir coup sur coup tant d'invitations à le quitter, ce chemin coupable. Un des psychologues, chers à la génération dont était Jacques Savignan, a parlé de ces moments où l'homme voit clairement que » son moi supérieur fait partie de quelque chose de plus grand que lui, mais de même nature, quelque chose qui agit dans l'univers en dehors de lui, qui peut lui venir en aide. »> Et William
James ajoute : <t Gomment refuser le nom de réalité à ce qui produit des effets au sein d'une autre réalité?" Quand nous entrons ainsi en coinmunication avec cette réalité supra-sensible, c'est par les portions les plus intimes de notre être et les plus inconscientes, par cet élément dernier de notre personnalité qui est en nous, inconnu de nous, et plus nous que nous-mêmes. De là le déconcertement inexprimable dont nous sommes saisis à ces momepts-là. C'était celui de Savignan. Il venait d'entendre, il entendait cet appel dont avait parlé Lartigue, annonce d'un péril prochain, s'il ne se repentait pas. Mais, pour l'écouter, il eût fallu être seul à courir ce dang^er. Rompre avec Geneviève eût été possible à ce retour du lac Pavin, quand elle n'était pas sa maîtresse, et qu'aucun péril ne la menaçait. Mais à présent! . . .
— "A présent, » se dit-il enfin, «je n'ai qu'à essayer de désarmer Dieu en sauvant une âme. »i
Quiconque l'aurait vu, sitôt cette parole prononcée, ranger son papier, tracer tout de suite le plan général de son essfii, feuilleter de nouveau l'exemplaire deHakeldama et crayonner des signes dans les marges, n'aurait jamais cru que cet ouvrier littéraire, si ordonné en apparence, si précis, était un visionnaire qui traversait une crise de terreur mystique, et il luttait contre elle en écrivant par remords des pages dont il §' était
LE ttANGfeR 209
dil à tattt de reprises : « Si je leiB écris j je serai ûh hypoiônie ! » Il hë sie ëoùciait plus de ce scrupule. Il Veilàil de Voit" trop clàirertieht que son fils était à l'extrêmie lihiite de sa fcrise, à lui, et il côhtlh\iait a tié voir plus tjii'un devoir : le rèd'ônner à l'É^lisë-, — qu'uhë 'chance dé pardon poiir lui-Hiêttie : lé sauvetage de la foi de son éilftirit.G'e tumulte de séhtiriiiéhts l'ai^it jeté daiis liii êtiàt d'exaltatiôri fiévreiise et llicidè qui dura toute là ii\ilt. Il eut l'énerg^ife de là passer à sa table, tl avait dîiié ti-ès lég^èrethéiit, comme jadis quaiid il hiéditait quelque grand travail, pris du café Itês Fort, et il écrivait. Par lihé sorte de transfert rtiôtal, l'émotion séicrête dont il était bouleversé passait sur son papier. Il instituait une discussion d'idées avec la chaleur dont le brûlait uilfe aventure tOiite j[)èr80nneUe et s'entiiifientale. 11 îie sfe rendait pas cbhripté lùi-niême de l'ardeur dbilt il chài'géait tes jiàgffes. Il se fuyait en elles, car, à travers toiit cela, il sentait cruellerriënt la ïnô'rsui-e de éà conscièii'ée. Mais daiiS icette fuite il emportait toute sa ïlaihmê. Il s'é décida, Vers cihiq heures dh màlili, à iriteri-ompre ce forcené labeur et à ^e mëtti-e au lit. Cet article devant lequel il reclilûit, dë|5uis iaïlt de jours, était à nibitié fait. Il s'endormit de fatigile et d'épuisérhént, |)oiit se réveiller dans Uiite détresse qu'une lettre de Giehèviève, enVoyée dèis là prértiière heure, porta soudain à stth bbniblë.
Elle tenait sa promesse de lui écrire. Il la vit donnant cette enveloppe à un domestique pour qu'il la jetât aussitôt à la poste, et profitant sans doute de l'absence de son mari. De nouveau il eut l'évidence du danger! Geneviève lui parlait de ce mari. Galvières avait demandé, comme en passant, si elle n'avait reçu aucune visite de Savig^nan. » Je suis étonné, avait-il dit,^qu'il ne soit pas déjà venu aux nouvelles. Je lui avais annoncé que je rentrais à Paris dans les huit jours. " Ces propos témoig^naient que le perfide entrefilet de Fayot travaillait cet esprit d'homme d'affaires, si naturellement défiant. La maîtresse insistait pour que son amant parût à l'hôtel du Gours-la-Reine, dès ce lundi, après le déjeuner. « Et puis, » ajoutait-elle, "jeté verrai. " Ce tendre tutoiement fut comme un baiser mis sur le cœur du malheureux, attendri jusqu'aux larmes par cette lettre. Il se remit au travail, pour tromper de nouveau les heures. La verve n'y était plus. A peine ajouta-t-il une page, entre son réveil et le déjeuner de midi, aux dix-huit feuillets noircis durant la veillée passionnée de la nuit. Il est vrai qu'il fat interrompu dans sa besogne par la visite de Lartigue, mais seulement quelques instants. — H J'ai annoncé à dom Bayle ton désistement, 1» lui dit le vicaire, u Tranquillise-toi. Je n'ai rien répété de ta confidence. D'ailleurs nous avons si peu causé. Il attendait plusieurs per-
sonnes. Il repart, mais ce soir seulement, pour trois jours. Je suis allé droit au fait. Avec lui, c'est le mieux. « Mon Père, il faut que nous cher- » chions un autre candidat. Pour des raisons que 1) je ne peux pas vous expliquer, Savig^an rew nonce à se présenter. Peut-être même va-t-il » devoir quitter Paris. Il obéit à un scrupule qui » intéresse sa vie religieuse et celle de son fils. " Le Père m'a regardé comme il regarde. Il a simplement répondu : « C'est bien. " Pas un mot de plus. Et sais-tu qui je lui ai suggéré, pour te remplacer? Galvières. Oui, Calvières lui-même. <i Qu'est-ce que nous voulons? » ai-je encore dit au Père. « Un député de plus pour défendre la n liberté de l'enseignement et la reprise des re- » lations avec Rome. Il acceptait ces conditions, » quand il s'agissait d'un autre. Pourquoi les )> repousserait-il, quand il s'agit de lui-même? » Doin Bayle n'a pas répondu non. Il a demandé le temps de la réflexion. Et toi, as-tu écrit à Galvières? »
— "Pas encore. Je me propos d'aller causer avec lui aujourd'hui même, n
— « Écris plutôt, " insista Lartigue. u Loui.s, il faut écrire et ne pas y aller. »
Il avait mis, dans cet « il faut )> , un accent plus impératif encore que celui delà veille. Ces roideurs d'autorité sont un pli de métier chez les prêtres. C'est l'habitude du confessionnal et de
m LE DÉMON DE MIDI
ses dictatures. Mais Savig^an n'était déjà plus daiis le trouble mystique de la veille. Cette mainmise sur lui irrita ses hérfe trop tendus, et il répondit sèchement :
- — ■ X C'est moi que ça reg^arde^ et je suis seul jug^e du procédé à employer. » -^— Puis^ répétant liii-méme les formules de Sbn interlocuteur ^ sur lin ton d'indépendance froissée : — - u Ce qu'il fatit, c'est que ma résolution de désistenienl n'ait pas de contre-coup sut la tranquillité-, dans son intérieur^ de quelqu'un que j'ai le devoir de ménàg^er. Tu oublies que Calvièreè a lu cerlainement cet article dé Fayot. Que j'aie l'air de l'éviter mainlehant, il peut en côhclùi'e qiie sa feriime a quelfcjue chose à se reprocher dans sdn attitude avec moi; et je dois empêcher cela. "
— ti Tu fieras comme tu veuxj » dit Làrtig^Cj sahs appuyer dhvantag^è.
Il n'osait plus. Une autre habitude-, celle dé toujours s'incliner devàht la supériorité de son ami, le reprenait et le paralysait. Il continua :
— « Doih Bayle demahde que tu le préviennes, lui-même, sitôt Calvières averti. Th sais l'adresse du Père? Rue du Bac, presque à l'angfle de la rue de Babylone, tout contre les Missions Éttartg^ères . »
Etj après iine visible hésitation :
— «J'ai rencontré ton fils tout à l'heure. Il lïi'a dit qu'il allait faire uh voyag^e on Angleterre
L% DAHÇBR 213
e^i que tu parlais de l'accampagner. Sols sur que c'est encore là une inspiratiQU d'En-I^aut, mftïi cher Loi^is. w
— «^ ï\ien o'est décidé, » répondit Savigpnan ^vas.JYement. f4 1 heuye présente, je suis tout pntjer à mon article sur Hakel^ama. .. v II montfâit les feuilles éparses §ur sa table.
— « Tu fais cet article? " s'écria Lartigup. «Le Père ne l'espérait plus, et il y tient tant! Qu'il va é.i\e heurpux ! . . . Il eé.i avancé? »
— " l\ paraîtra dîms le numéro de samedi, » répqndit Savignaii- « Ils l'auront, au Germe, jeu(li soir, ^ai^ je n'ai pas de temps à perdre. »
— « Je te reverrai encore, » fit Lartigue, en se levant. <i Je retoucherai barre à Paris à la,&^ de la ^eqiaine. Je profite de mon cong^é ppvir pousser jusqu'à Poitiers. Je travaille à un petit mpmoir-e s.vir les rapports de l'école Romane Pc^itevifte sjyec notre école Romane d'Auvergne. Je veux revoir de près Nptre-Dame-la-;Grande — qu'elle est belle! r— et, dans le département, la curieuse église de SaintrSavin, commencée en 1023(. Ppin^ mpu opinion, le sanctuaire Poitevin, ^ dé?iml)ulatoire étroit, avec absidioles rayonnantes en nombre impair, dérive du nôtre- Je croi^ en avoir tv-çimé une démonstration indiseur ^abj e , .. V
P<),ur une foi§, ce bavardage technique n'étc^it pa§ absolument sincère. Le prêtre archéologue
s'en servait pour masquer son émotion persistante, et, l'interrompant :
— « Ne m'en veuille pas, Louis, si je t'ai brusqué tout à l'heure. Je sais bien que tu ne tomberas jamais. Je voudrais seulement que tu t'épargnes une épreuve morale très douloureuse et que, dans ce but, tu évites des rencontres inutiles. »
Le fidèle Lartigue partit sur ces mots dont la sollicitude crispa son ami davantage au lieu de l'attendrir. Lorsque le cœur est si malade, toute parole qui touche à la place intime, çiême et surtout pour l'adoucir, l'aigrit, l'envenime. Cet état de susceptibilité sèche et tendue s'aggrava encore, durant le temps qui sépara cette visite du vicaire et celle que Savignan devait faire, à l'hôtel du Gours-la-Reine. Quand sa main posa sur le timbre à la porte d^ l'hôtel, il en était à souhaiter de nétie pas reçu, — comme un enfant! — Il retrouva son courage, à la réponse faite par le concierge que Monsieur était là. Il ne pouvait plus reculer. « C'est ma dernière conversation avec cet homme, " se disait-il, redevenu calme. «Tâchons de la mener de manière à éviter à Geneviève tout ennui. N'étant plus candidat, je n'aurai plus à revenir. Je ne la reverrai plus que là-bas. " L'appartement caché de la rue Guvier se peignait dans sa pensée, et la modeste
entrée de la maison, tandis qu'il montait, accompagné par le valet de pied, les marches du somptueux escalier de marbre dans le style du temps de Louis XIV. Ces deux imagées symbolisaient la double vie de sa maîtresse, aussi contrastée dans le décor naturel que pouvait l'être la sienne dans les données morales. Il fut introduit, comme la première fois, dans le petit salon. Geneviève s'y trouvait de nouveau, mais seule.
— " Monsieur est dans son bureau avec le chauffeur, » dit-elle au domestique. " Prévenezle que M. Savignan est ici. »
Cet homme à peine sorti de la chambre, l'audacieuse créature marcha droit à son amant, le saisit dans ses bras. Elle le serra contre elle avec une force extraordinaire, et l'embrassa passionnément.
— «On ne te prendra pas à moi, " dit-elle; «je ne le permettrai pas. "
Puis se dégageant •
— « Il faut nous défendre. »
Et, à voix basse, rapide, précise, décidée :
— « Il ne sait rien, tu m'entends? rien, rien. Il voudra te parler seul. Je vous laisserai, de manière à lui prouver que je n'ai pas peur. Chacun de ses mots sera un piège, rappelle-toi. »
Et très haut :
— « Mais asseyez-vous, monsieur Savignan. » Elle l'invitait du geste à se mettre sur un fau-
âiO LE DÉMON J)B MIDI
teïiil, en fftpe d'eHe, de Fautre côté de la cheminée. Avec la finesse d'ayie d'une femipe qu^ CQpnait les moindres bruits de sa maison, elle reconnaissait le pas de son mari dans la pièce voisine. Son doigt levé montra la porte pour indiquer qu'il était là et qu'il écoutait, et. d'une voix qui ne tremblait pas ;
— " J'espère que vous n'avez pas été souffrant, tous ces jours-ci, où je comptais un peu yousi voir. . . »
— « Ah ! Ah ! vous venez aux nçiuvelles, monsieur le caiididat? v.
C'était Qalvières qui entrait dans la chambre.
— « Il ét^it temps ! Je commençais à croire que vov^s nous claquiez de nouveau dans la main. "
Quelle occasion po^r Savignan de prononcer la parole libératrice ! Gomment l'articuleF avec une bouche que le baiser de Geneviève brylait encore, et sous le regard de ses yeux profonds, alors qu'il ne l'avait pas avertie et qu'elle pouvait prendre spn renoncement pour un premier effort vers la rupture? Ce fut elle qui répondit pour lui :
— <i Justement, je reproc^iais à M. Savignan 1 de m'avoir tant négligée, pendant votre absence. Mais, V ajouta-t-elle en se levant, « les hommes de sa valeur ont mieux à faire que des
LE pANP.PB in
visites, ^<;>i^ dont c'est \a principale opeupation, vous m'excuserez, monsiei;^r Savignan, si je vpus quitte. M. Galyières a^ ^e bq^nes ^puvelles à vous donner, et j'en suis heureuse. "
Elle s'en alla,. sur ynp si^][iple inplioaison de tête, sans tendre la inain à son amant qua l'antithèse entre cette f éservp et la caresse 4e tout à l'heure aurait accablé de honte, si unp ^^utre antithèse n'eût g^randi ei\ lui la sensatien du danger. Galvières Ivii parlait avec y^e cordialité qui démentait trop les renseignements ïeçus. Elle était denc jouée.
— (S Oui, les nouvelles sont bonnes, très bonnes. Tvapenard est parfait. Ah! vous avez là un ami... Gihert aussi est très chaud. Vous vpus rappeler? L'institutem*... Et Craloçhe, le vétérinaire?. . . Fumât est un peu froid; c^est un jaloux. Il marche quand même... Vous savez, le maître d'école et les deux rebouteurs, celui des bêtes et celui des gens, c'est quelque chose dans un pays. . . Je suis moins content de Vayssier, mais je l'ai à l'oeil... Voypns, quand retournez-rvpus en Auvergne? '»
G était une seconde occasion de parler. Savignan ne la saisit pas plus que la première. Le débat sur les motifs de son désistement lui parut trop périlleux à soutenir avec cet homme dont les prunelles aiguës et la visible tension révé-r laient qu'il était à l'affût. L'imprudent répoiudit
donc, s'engageant davantag^e, après qu'il était venu pour s'affranchir :
— " Ça dépend beaucouo de mes travaux, et de vos conseils. »
— « Mon conseil est de partir au plus vite. Carpe horam, c'est ma devise, et aussi : Age quod agis. Des travaux, à la veille d'une élection! Quels travaux? »
— « Mais, plusieurs, notamment une étude sur le livre de cet abbé Fauchon dont nous avons parlé : Hakeldayna. »
— « Hakeldama? » répéta Calvières, en éclatant de rire. « Voilà ce dont vous vous occupez en ce moment? Enfin , si ce sport vous amuse ! . . . "
Puis, cessant de plaisanter et chang^eant de ton :
— « Maintenant, je voudrais aborder un point très délicat. Mais entre g^ens qui s'estiment, la véritable délicatesse est l'absolue franchise. Vous avez vu certainement l'abominable entrefilet que Laverdy et Fayot ont fait passer dans leur journal? Je l'avais joint, le Fayot, dès mon arrivée à Glermont. Et je lui avais lu dans la main tout de suite. Ce garçon est encore plus haineux que vénal. C'est laid. C'est pauvre. Quand ça pense à quelqu'un comme moi, comme vous, le fiel lui crève. Enfin, vous avez vu l'entrefilet?»
Où était le pièce et que fallait-il répondre? D'instinct, Savignan choisit l'attitude la plus simple.
— « Oui, » dit-il, «je 1 ai vu. »
— « Vous êtes abonné au journal? »
— « Non, 1) fit Savigpian.
— " Ils vous l'ont envoyé, » dit Galvières, « naturellement, avec leur ordure encadrée au
crayon roug^e ou bleu. Je connais ça. « — Et, trahissant, malgré lui, sa colère intérieure : — « Ah ! les bandits ! »
— « Je vous avoue, " dit Savig^an, d'autant plus froid qu'il voyait son interlocuteur plus irrité, « que je n'ai pas attaché la moindre importance à cette sottise. "
— " Vous avez eu tort, n répondit Galvières vivement, « Ce n'est qu'un début, si nous ne coupons pas court à cette infâme campagne, et tout de suite, vous ou moi, par l'envoi à M. Fayot d'une paire d'amis. Catholique pratiquant comme vous êtes, c'est difficile. Si je vous ai bien jug^é, vous êtes de ceux qui ne transigi^ent pas avec leurs principes. "
L'amant de Geneviève se sentit rougir sous un éloge, dont il ne devinait pas s'il était sincère, ou bien un coup de sonde jeté dans sa conscience.
— "Quelles que soient mes convictions, monsieur Galvières, je ne crois pas que je laisserais passer certains outrages sans les relever... Mais de telles vilenies ne méritent vraiment que le dédain. »
— » Pour vous, peut-être, » dit Galvières.
^^() LE DÉMQN pE MIDI
'« Moi, je suis le i^ari. Vous voudriez mçircher que je vou^ cr^p^ais : « Halte-r|ft! Mpij 4'?^t>ord. » L'entrefilet date de tr^js jqurs. Si je ft'ai pas ag^i sur l'heure, c'est que je pensais; un peu à vous demander d'être mon térpqiçi. ^'appréhei^d^i^ vos scrupules reliçipux. Vous venez de me dire qu'ils ne vous arrêterc^iept pas dans certaines circonstances. En voici une, ou jamais. Oui. En ypus pr^n^çit pour téir^oin, jp prouve à pes: g^enslà e^ an public ma cqpf^plète confiance dans votr^ honnevir. pn acceptant, vous leuv prouvez, vous, que vous méritez cette cpn^ance. A moii^s d'être \in spél^yat, qn ne sert pas de tpmoi^^ à uu mari dont on courtise la fpi[5^pie, dans un duel qu'il ^ pour ç^\ie femme. »
Clalvlpres regardait son homme A^ep ses yeux 4vii"s et sGPvit^teurs, ev^ artipVtl?^Rt pes phrasps. Ghacvi^e éte^it un é^u qui sprr^it, ^errait davî^^tage. Il av^jit trouvé le seul ^^oy^n de parler de cet article, sans en discuter le fond — c'evit é^é ignolîlp — et de o^anière à forper pqvn-tant Savig\ian à efl parley luiTj;néme. Avai^-il rppllement le projet de venger sur Iç terrain une "^i niisér?^hile abaque ? Qvi htiep sa jaloijsie déj^ éveillée trouvaiteUe V^Vi fissoiivissefr^ei^t % supplicief qv^eiqiV^ï^ qui, tout jeune, pouv^i^ §'é^re ocpvipé 4^ ss^ femme? \l n'avait Gey^ginement p£^s deviné la vérité complète. Sans quoi, il n'eût pas ev^ cette lijierté 4'ali\iies. Que Vôy^aitrUt Que cherchait-
Lfe DÀSGkb 23l
il? Sarigmaii se cfUt 1res àdrdit feft ?ê^bridant : — u Jfe vôiis sèrvlfai dé témoîil qùàrid Voils voudrez, moiisiéùr GàlVièrts. Sèuleriienl cbhsûltez. Je serais biéti étonilê si des pérsôilîiës desintéressées ne Vous cbiiseillàient pas d'attiendrë àù moins qu'une lioiit^ellé àttacjue se produise. Et, » ajoutâ-t-il, « elle ne se produira pas. »
Il pensait a sa prbpt*e résolution de renoticement; ïl mit, dâUs ces derniers itlots, un tiel acceht d'affirmation, que Gàlviêres s'êtbrihà. Une question lui vint aux lèvres : « VOtis saVeè donc autre chose? » Il ue la prbnônçà point. Son épreuve avait réuSsi. Que Savig^hail acceptât son offre prouvait une volonté d'ëndbrmir ses soupçons. Il en savait assez pour àtijbUrd'hui : l'entl-efilet de Fayot n'était pas éiitiêrfeihent faux. Sans quoi le Catholique eût déclirié uflè Ôffr'é trop peU justifiée. Il interprétait ftitisi là répbhsë de son interlocuteur, qui s'était fcrU hâhilé. Et, cessant de jouer aU plus fiUj afin de ne pas âvertii- davantage une attention (:ju'il Voyait déjà éveillée, il recommença de parlët* des g^randis élétJteiii'S auverg^nats. Il mentionnait les autréS, iiiàlntéhant : cet ivrogpae de Làbécàvinière, GoUi^tadôn l'épicier, Ghamal le notaii-e, t>rôhet l'expert en bois. Il riait. Mais, si rusé fùt-il, maintenatit Son rii^ë ébiinait faux. Visibleniënt, il jouait tin rôle, et cette conversation se termina sur ces lUbts q\ii achevèrent d'inquiéter l'amàiit :
— (i En cas de duel, je compte donc sur vous. Mais ce que vous m'avez dit me frappe. Je vais consulter. Peut-être l'abstention est-elle la sagfesse, quoique je ne sois pas, moi, de ceux qui tendent l'autre joue, comme a fait cet abbé Fauchon, la semaine dernière, m'a-t-on raconté. "
Cette pbrase-ci était un sig^ne de l'intérêt provoqué chez lui par tous les incidents où Savignan était mêlé, de près où de loin, un signe aussi que cette vie de demi-politicien touchait 4 bien des choses et à bien des gens. Ce scandale de Y École libre des Sciences Religieuses , il l'avait appris à l'un de ses cercles, composé de commerçants et d'industriels. Il fréquentait moins cette citadelle parisienne du radicalisme, depuis sa rupture avec Laverdy. Pourtant, dès son retour, il avait passé là, pour se rendre compte de l'effet produit dans ce milieu par l'article venimeux de Fayot. Le cercle recevait'tous les journaux de province et ils étaient très lus. Il avait pu constater que, pour une fois, le coup n'avait pas porté. Aux aguets et allant de groupe en groupe, il avait entendu prononcer le nom de Fauchon et il s'était approché. Incapable de reconstituer ces détails, Savignan se disait, en quittant le Cours-la-Reine :
— « Que le monde est petit et comme tout se sait! Cette algarade de Dominique avant-hier, mon histoire de Saint-Saturnin, il y a vingt ans. . .
C'est un bonheur que j'aie lu cet article auparavant et que Geneviève m'ait mis en g^arde. » — Et sa réflexion se dévidant : — « Si pourtant il n'a pas rusé? S'il a réellement l'idée de ce duel?. . . Non. . . Il a rusé. . . Donc il estjaloux. En ne disant pas non à son offre d'être son témoin, je lui ai donné une preuve qu'il se trompait. Mon renoncement à la candidature sera une autre preuve. Si je lui écrivais pour lui annoncer la chose dès aujourd'hui?... Pas avant d'avoir causé avec Geneviève, vendredi. " Il se redit lentement ces trois syllabes : vendredi. Et une mortelle défaillance s'insinua dans son cœur. Il avait suffi qu'il revit cette femme, qu'il respirât son souffle, qu'il sentît sur sa bouche l'ardente douceur de son baiser pour que l'idée de la perdre lui fût intolérable, intolérable l'idée qu'elle courût un danger à cause de lui, intolérable que d'autres soupçonnassent le secret de cet amour, intolérable qu'il en eût parlé autrefois à Lartig^ue. Aussi frémit-il de contrariété à trouver, quand il rentra chez lui, la carte cornée de dom Bayle.
— " Vincent lui aura rapporté notre conversation, et il l'aura chargé de me surveiller, » pensat-il, et, tout haut, s'adressant à son concierge :
— « Si ce prêtre revient, vous direz que je n'y suis pas. Vous entendez? N'importe quel jour. Je ne veux plus le recevoir, u
Dans cette instinctive terreur de se rencontrer
Vai LE DÉMO^' DE MIDI
fàcfe â fiàbe avec le Rëli^ieut, il y ^Vàil ùilê lâchelé indigne de ébn tcai-iactêr'é eï dônlil né se fût pas estimé autrefois. Il h'éh était ^l'iis â tes délicatesses, puisque, à peiné rentré dahs son cabinet, il reprit F article contre Hakeldafna, ce irîiVail qui supposait, pour qu'il s'estimât de le faire, une purlBfcation, une simplification de sa vie, un afccôrd entre ses àcVes él ses principes, et il venait d'aggràVer feon renieméiltde sa foi. N'avait-il pas accepté, âil moins de boUché, l'offre de fi^rétdaiis Un duel! Plus bbutrelé, plus inquiet que jamais, il écrivit d'ari-achë-piéd plusiciirs pà^s. C'était de notiveàii se fuir. Vers six heures, Jacques rënti-a. Il tenait à la main une lettre qu'il tendit à son père
-^ « C'est de l'abbé Fauchon, » lui dit-il. « Je suis heureux dé ne pas lUi avoir répondu ehcb te. GbanUt a vii Gtémieu-Dax, î'è dépUiê de l'Ârièg^e, et, avec lui, le procureur de là tlépublique. Tu avais raisoh. L'atticle 169 ne s'applique pas, dàtis l'espèce. Le mariàg^é projeté n'a donc pas lieu, au rinôins pas tbiit (^e suite, il ne s'à^jit plus pour moi d'y figuter conirti'e tétïioin. Mais, lis la lettre de Fauchôii. TU verras qu'il vient de prendre une g:rave résolùtioïi. Il à décidé dé lie pas attendre lé mariage civil pour procéder au mariage religieux. ïl considère que les caloiniiies auxquelles donne prétexte l'état de chose actUel lui font Un devoir de régulariser sa situation vis-
Le DAJJGfeA 22S
à-vis de Thérèse, N'ayant qu'liil moyéti à sa disposition, il l'emploie. Ils se marieront demain à la Catacotnbe. G'eèt îui-mémè qui célébrera là messe. Charttit Tassistéfà. Le Père dé Malàrët est déjà reparti pour l'Ang^leterrê. »
Saviçnan lut cette lettre Où le ptétre annonçait cette extraordinaire notiVêlle, danà le jargon â la fois agressif et onctueux, ésotérique et péremptoire dont ces hérésiarques ont le secret. 11 ajoutait qu'après la messe, Mme Justin Fauchon recevrait quelques amis, rué dé l'Aude.
— u Tu ne vas pas me demander dé te pér^ méttte d'aller à cette réception, I) ditlepère, «rti à cette messe? it
— " Je ferai Ce que tu désireras, papa. »
— « Je désire que tu suspendes tout tâppôrt avec Fàuchon, jusqu'à ce que tu aies lu mort af* ticle Sur son livre. Je té l'ai dit^ ce h'est qu'une discussion d'idées. J'espère avoir tî'ôuvé déS ftt;" gUments assez forts pour té convàinct-e. Je vois bien que tu gardes des doutes sur l'illégitimité de l'action que ce malhetlteu± Va ébmmétti'è. •»
- — «Oui, papa, j'en gardé. Mais je t'obêirai. Je né répondrai même pas à Cette lettre. Béùlé*ment, quand je t'aurai lu, si... »
Il hésitait.
— Il Quand tu m'auras lu^ hôtis discute* rons, i> interrompit Savignan, « el je suis sur dU résultai. »
T, II, iâ
2Î6 LE Dfî'MON DE MIDI
En affirmant, avec cette énergie, sa confiance dans l'issue du débat engagé entre lui et Fauchon, sur le terrain de Hakeldama, pour F arrachement définitif de son fils à l'erreur religieuse, Savignan se mentait à lui-même. Il essayait de se rendre du courage. Cette dernière conversation venait de tant l'inquiéter. Elle redoublait en lui l'impression qu'il subissait , depuis la veille, du châtiment imminent. Allait-il prendre cette forme? Ah! Plutôt l'autre, plutôt la vengeance de Calvières, si féroce dût-elle être, que cette épreuve-là : Jacques tombé définitivement sous l'influence du prêtre rebelle ! Il en était si près ! L'attrait d'un dévouement romanesque l'entraînait si visiblement vers ce foyer sacrilège, fondé sur sa douleur! Autrefois, avant ces tout derniers jours, aurait-il dit, aurait-il pensé cette phrase, ce " Seulement quand je t'aurai lu, si... » qui signifiait : « Si tu ne m'as pas convaincu. . . » Savignan se répétait : « Je le convaincrai. » S'il ne le convainquait pas, cependant? Où irait cet enfant, d'une générosité naïve et sans défense, sur un pareil chemin? Tout, plutôt que cela, tout! Et, l'action suivant la pensée, à peine son dîner fini, qu'il avait pris sans presque dire un mot à Jacques, il s'enferma pour travailler de nouveau, toute la nuit, avec la même frénésie que la veille. Ce qu'il fuyait maintenant dans ces pages fiévreusement noircies, ce n'était plus une
crainte vague, l'appréhension confuse d'un avertissement inécouté, c'était l'anxiété la plus précise, la terreur de la foi de son fils détruite, pis que détruite, pervertie. Il ne se disait plus qu'il n'avait pas le droit d'écrire les lignes que sa main traçait, de professer cette intransigeance d'idées. Il écrivait toujours, enflammé par cette volonté : arracher son enfant à Fauchon. Sa vie relifrieuse à lui était perdue, perdu son honneur intime, perdu peut-être son honneur public si les soupçons de Galvières aboutissaient à une certitude et à un scandale. Tout lui était indifférent en regard de ce but, où se ramassait à présent toute sa sensibilité catholique : il sauverait l'âme de Jacques. Et il écrivait. L'article était fini à l'aube. Après quelques heures données au repos, il se leva pour le recopier. Il emproya la matinée et une partie de l'après-midi à cette besogne. Vers quatre heures, quand son fils rentra de l'École de droit, il put lui dire :
— « Voici l'essai sur Haheldama. Lis-le, la plume à la main, pour que tes objections soient bien précises, et fais-les librement. Tu t'y engages, et à ne conserver oar devers toi aucune arrière-pensée? "
— « Oui, papa, " repondit Jacques. « Tu m as trop souvent dit qu'il faut aller au vrai avec toute son âme pour que je te cache rien de mes objections. »)
Sag LE DÉMON DE ^IIDI
Le jëtlne homme sortit sur ces mots, prononcés avec une solennité , qui n' était pas j ouée , Savig^nan s'en rendit trop compte. Certes, l'amant de Geneviève avait connu, depuis ces dernières semaines, bien des émotioiis poignantes. Ailcuné n'avait égalé en intensité l'an^joisse de cette attente : lui, accoudé à là table de son cabinet, Jacques à quelques pas, dafts l'aUtre chambre, lisEtttt ces pages. Qu'allàit-il en penser? Le père ne se doutait pas de la passion dont il lés avait chàrgféeô^ ces pagres, de leur éloquence, de lelir force. Ce morceau, qui fit sensation dans la presse relijjieuse de l'époque, avait un peu de cette palpitation à la Pascal j de cette flamme qUi Vient du coeUt- et qui s'ig-nore. Ce fut une surprise pour le malheureux hointtie, à en défaillir, quand son fils reparut, les feuillets à là tnain. Une lueur d'enthousiasme au visage, et se jetant dartè les bras de S&vignan :
— a Ah! papa! Tu m'as délivré! QUel afticle ! Gomrtie j'y vois clair, à présent!... C'est l'évidenee même. Ta teprise des preuves thomistes de l'eiistence d'un Dieu personnelj comme elle est forte ! Gomme tu as bien montré, ce qUe je ne saisissais pas assez, que l'agnosticisme et Timmanentisme mènent aU panthéisme et les conséquences! Et ton analyse de l'évolution, avec quelle lucidité tu as établi qu'elle se contredit elle-même et ramène tout à une permanence, qUi
LE DANGKll. 229
est la négation de 1^ vie ! Et sur l'authenticité des jÉcritures, sur la vérité sacramentelle!... En te lisant, je ne comprenais plus commeiit les subtilités de Hakeldama m'ont tant troublé. . . Mais le chef-d'œuvre, c'est le passag^e contre le mariaxTe des prêtres. Que je suis heureux de t'avoir obéi et de n'être pas allé, ce matin, à la Çatacomhe! . , , Je n'ai qu'une terreur, » ajouta-t-il, « c'est que la pauvre Thérèse ne lise cet article. . . w
Il s'arrêta. Il voyait la femme du prêtre apostat — elle l'était depuis quelques heures — subissant, comme lui, l'emprise de ces pages éloquentes et doutant de sa propre action. En épousant Fauchon cornrne elle avait fait, en vivant avec lui comme elle allait vivre, elle s'était engagée sur un de ces chemins qui n'admettent pas de retour. Que le doute traversât son esprit, qa seul jour, une seule heure, ce serait le désespoir.
— « Elle ne lira pas l'article, " répondit Savignan. « Fauchon ne le lui montrera pas. Il s'ar-: rangera pour que le Germe n'arriye pas rue de l'Aude. Quant à moi, mon enfant, » ajouta-t-il, avec une profondeur d'accent singulière, «tu me donnes, en ce moment, une des grandes joies de ma vie. Souiiens-t'cn toujours, quoi qu'il arrive ...»
Et cornrne s'il avait pei;r de son propre attendrissement et des paroles qui lui échappaient :
— ■ « Rends-moi un service. Il est cinq heures»
La librairie Goninfaure ferme à six. Tu vas sauter dans un taxi et porter l'article. Ils l'enverront à l'imprimerie dès ce soir. Cela me permettra d'avoir deux épreuves. »
Par quel mystérieux contre-coup cetté~scène redoubla-t-elle chez le père coupable l'impression de l'avertissement? Longtemps il regfarda la porte par où son fils était sorti, et sa crise de remords mystique le reprenait, plus lancinante encore. Instinctivement, il avisa un exemplaire de la Bible qu'il gardait toujours à portée de la main, sur son bureau. Il l'ouvrit, et il tomba sur ce passage : « Ne va pas sur un chemin dégradé, et tu ne te heurteras pas aux pierres. » Cette phrase, telle qu'il s'en rencontre des milliers dans les Livres saints, lui apparut soudain comme chargée d'une signification redoutable. Il feuilleta le volume et se mit à rechercher les chapitres du second livre des Rois où il est parlé de l'adultère de David avec Bethsabée. Il les lut avec une terreur grandissnnte jusqu'au verset final : " Et Nathan dit à David : Jéhovah a pardonné ton péché; tu ne mourras point. Mais parce que tu as fait, par cette action, mépriser Jéhovah par ses ennemis, le fils qui t'est né mourra. " Son émotion fut de nouveau si forte qu'il retrouva, pour une minute, le sursaut d'énergie qu'il avait eu à Soléac, avant l'empoisonnement de la volupté, et il se dit :
— "Je ne resterai pas dans cette faute. Je ferai ce voyag^e en Ang^leterre avec Jacques. Peutêtre , avec 1*^ absence , arriverai-j e à me reprendre . "
Et comme pour se démontrer à lui-même que, cette fois, il ne faiblirait pas, il s'assit à sa table et il commença d'écrire une lettre à dom Bayle. Il s'excusait de ne pas lui rendre sa visite, étant sur son départ. Il confirmait son renoncement à la candidature, annoncé par Lartigue et demandait que le Père voulût bien communiquer la nouvelle à Calvières. Il sortit, afin de mettre luimême cette lettre à la poste. Quand elle eut disparu dans la boîte, il ressentit un apaisement qui ne devait pas durer. Il n'était pas rentré chez lui que déjà l'image de Calvières écoutant dom Bayle, puis parlant à Geneviève, se dessinait devant son esprit. Que penserait-elle, et de ce renoncement dont il ne lui avait pas parlé et surtout de ce départ"? Y discernerait-elle un premier effort pour rompre? Il était pourtant fait, ce premier effort, et déjà l'amant était dans la détresse ! Son cœur battait bien fort, le lendemain, quand le billet quotidien de Geneviève lui arriva. Elle ne parlait de rien. Dom Bayle n'avait pas vu encore Calvières. Les épreuves à corriger de l'article sur Hakeldarna, des courses à faire pour le voyage — s'il partait — aidèrent Savignan à passer ce mercredi. Le jeudi matin, après une imit d'anxieuse insomnie, le courrier lui appointa-.
fai LE DEMOBî CE MIDI
upe autre lettre de sa maîtresse, Ç^tte fpis elle sftva^ une 4e^ deU3^ uouvellf!§, celle du çetrait de la candidature. Dqiu Bayle avait sang doute cru devoir taire l'autvp, par prudence. Gençyiève approuvait son armant de sa dét^rniination : « Je u'avais pa^ Qsé vqus l& copseillpr, d disait-elle, o par crainte de nuirp ^ vpt^e ayenir. Mais après la scèue qui ^'est passée, l'autre jpur, et dont je deyine l'affreuse ^mertuipe, çouiniejeyousGompreu4s, ^t conjme je vpu^ ^iiU^ ! » Gpuimp il l'aini^it, lui aussi, et pomme, de la sentir si délicate, si tendrp, si confiante surtout, lui toucha le pœur! Perpchef la volonté de rupture avait disparu, pçir ^^& JUSigiç én^^née de cçtte fine et uprveuse écriture. Ces projets des amants, c'çst le palai? des Mille et une NuUs, qui surgit et qui s'efface, qui Ç^st là aujourd'hui et qui n'est plus là dPiuaiiî, et quand, le veudredi, à trojs hpures, Geueyjève eut sonné à la pprte de l'appartement de la rup Guvier, l'homme qui yint lui ouvrir n'était plus que passion et qu'ampur. C'était le moment où le nurnéro (Ju Gern^e parfiis^ait aux vitrines des librairies. 3avignan n'y pensait pas plus que si Ip titre de l'artiple sur ffakeldama u'eùt pas figuré sur la baude, avec son upm ^mprjmé en gros caractères. Jl n'avait qu'une idpe? qu'un désir, daus son cœur et dans ses sens : avoir pette femme à l^^f s'ep eniyrpr. Cependant, la menace do|[\t i\ avait senti l'approcl^^ à taftt de reprisses
lî: DANOBB 23S
depuis le poirimencempiit de cette semaine s'était déjà réalisée. Il n'eut pa§ plus tôt pris sa maîtresse dans sps bras qu'il vit qu'elle était toute contractée, toute frémissante. Uprut qu'elle savait maintenant ce projet de voyaçp.
— " Qu'as-tu, mon amour'?- •• » lui demandat-il, certain de la rassurer, si c'était cela. Il avait renoncé à partir-
— » Des impressions, » dit-plie, « Pas autre pjiosp. J'ai bpspin qup tu me répondes en détail pour les dissiper. . . Pense donc, " ajouta-t-elle avec un sourire que sa voix et son regard démentaient, (( jp ne t'ai pas vu depuis que tu as causé avec mpu ruari. Répète^moi toute votre conversation. Chaque phrase, si tu peux, chaque mot. Tâche de te souvenir. C'est important- Tu sauras pourquoi. »
Tandis que Savig^nan racontait la pénible explication que lui avait imposée Calyières, l'extrême attentiou de Geneviève achpYait de trahir l'inquiétude révélée par sa nervpsité-
— « Tu as deviné juste, " conclut-elle. « Ce soi-disant projet de duel, c'était une épreuve. Il n'a pas pensé une seconde à se battre ayec Fayot. Ce n'pst pas qu'il manque de bravoure, mais il considère le duel comme un préjugé ridicule, et F^ypt cpmmP nn méprisable drôle. Encore une fois, c'était unp épreuye. Elle a rpussi. C'était trop naturel. Il s^i^ très bien qu'un l^QmPie qui
aime une femme met son honneur à sacrifier cet honneur à l'honneur de cette femme. Tu l'as fait. Tu devais le faire. Il en a conclu qu'il pouvait y avoir du vrai dans l'article... Ne te reproche rien. Tu aurais refusé de l'assister sur le terrain, qu'il aurait sans doute interprété ce refus dans le même sens que ton acceptation. Le soupçon est comme le feu. Tout lui sert d'aliment. Bref, depuis ces quatre jours, il n'a plus prononcé une seule fois ton nom, sauf pour m'apprendre la nouvelle de ton désistement, apportée par dom Bayle. Cette totale absence de commentaires dénonce le deg^ré de sa préoccupation. Il y a deux hommes en lui, vrais tous deux : l'un le jovial, l'expansif, celui qui pense tout haut. Alors, c'est qu'il se sent en pleine confiance avec lui-même, avec la vie, qu'il joue sa partie à coup sûr, ou qu'il le croit. L'autre homme, c'est le réfléchi, le taciturne, le chachouin, comme on dità Soléac, le paysan qui jne veut pas se laisser duper. Et ce sont des questions qui n'ont pas l'air de tenir ensemble et qui, toutes, conspirent à une enquête secrète. En ce moment, il cherche à reconstituer ma vie, la semaine dernière. Il me demande où j'ai diné, tel jour, les visites que j'ai reçues et rendues, si je suis allée au théâtre, quels livres j'ai lus. Il s'est étonné que le chauffeur ait usé si peu d'essence. « — Vous n'avez donc pas pris « votre automobile? » m'a-t-il dit, « ou bien
" François serait-il devenu honnête homme? " Quand il prononce de ces phrases, on ne sait pas s'il gouaille ou s'il menace. Ce soir, j'en suis sûre, il saura que je suis allée au Bon Marché, et que j'ai envoyé mon valet de pied mettre des cartes, pendant ce temps-là. Je me suis arrang^ée pour faire, dans ce mag^asin, une crosse commande, absolument inutile. Elle justifiera cet alibi. Tout cela, d'ailleurs, n'est rien, mais voici qui est g^rave. "
Elle tendit son poignet à Savignan. D ordinaire, elle portait une gourmette d'où pendait un anneau fermé, avec de petites breloques : une monnaie ancienne, une bague qui avait appartenu au vieux Soléac, une de ces pierres de jade que les Anglais appellent charms, et aussi une minuscule clef de sûreté en or. Cette clef manquait. Savignan le remarqua tout de suite :
— « Tu avais la une clef, toujours, à ce bracelet. Tu ne l'as plus. C'est ça qui t'inquiète? »
— » Oui. Elle servait à ouvrir un coffret à gecret où je mets tes lettres. »
— « Quand l'as-tu perdue? »
— " Je ne sais pas. Je l'avais encore hier. Je l'ai employée pour rouvrir ce coffret. Je ne quitte mon bracelet que pour mon bain ou ma toilette. Je dors avec. C'est tout à l'heure, dans le taxi qui m'amenait du Bon Marché, rue Guvier, que j'ai
constaté cette disp^ritiopi. Quoique le ressort de l'anneau soit bien splide, regarde : il peut s'être ouvert par hasard. Je peux l'avoir mal refermé et la clef être tombée. J'ai cherché partout dans le taxi, dans les coussins, sous le tapis. Rie4. J'ai pu perdre la clef, si je l'ai perdue, daris mon automobile à moi, au Bon Marphé, sur le trottoir, à la maison. Mais si je ne l'ai pas perdue? Qui. Si elle m'a été volée? Le coffret qu'elle puvre a un secret : deux boutons qu'il faut d' abord mettre au point mort, puis tourner, t;ii certain nombre de fois chacun, pour que la clef fonctionne. Ces combinaispns-iù sont de pelles qu'il est bien aisé de clécouvrir, pourvu qu'on ait un peu de temps. Pour celle-là, j'ai adopté wn nombre très simple. Je suis née le 25 septembre. J'ai pris 2 comme premier chiffre, 5, comme second- Tu vois le pfopédé à suivre. Il est pnfantin. On met le premier bouton à 1 . On essaie les chiffres de 0 à 9 avec le second. Ou recommence en mettant le premier bouton à 2. On a^ les combinaispns 2 et 0, 2 et l, 1 et 2, 2 et 3, 2 et 4, 2 et 5... et la clef tourne. . . "
— « Alors, » dit Savig^an, « tu crois qu'e ton mari ? . . . "
— " Je ne crois rien, sinon que je n'ai plus ma clef et que tes lettres sont dans le coffret, n
— <i pt le coffret lui-même, où est-il? »
—r~ " Dftus un des tirpifs de mon secrétaire. «
Lfe DÀNGEft 2i31
— a Et la clef de ce secrétaire? »
— " A mon trôtisseaii ordinaire, celui que j'ai sur moi. Mais cette serrure-là, le premier ouvrier venu l'ouvrirait avec un crochet. Il suffit d'un tournevis pour là dértiontet. »
— <i Et tu dis que tu ne peux avoir posé le bracelet que dans la salle de bains ou ton cabinet de toilette. . . "
— « Où persotiiie n'entré que ma femme de chambre. Il se peut qu'elle dit volé la clef en vue d'un chantage. Alors ce ne serait qu'une question d'argent. Il se peut que mon mari ait voulu fouiller dans mes papiers, it
— " Il aurait acheté cette fille âlots, et obtenu d'elle le Vol de la clef? Il n'a pas fait cela! 1»
— « 8'il se défie vraiment, il l'a fait. »
— " Dans ce cas, » dit Savignan, devenu tout pâle à son tour, u tu ne peUi pas t'exposer à la brutalité de cet homme, à sa folie. Tu ne peux pas rentrer. »
— "Si, " répondit-elle, en dressant sa tête fièrement, « je rentrerai. Ah! mon ami, que tu viens de me faire du bien par ton geste ! "
D instinct, il l'avait prise dans ses bras, pour la protéger.
— «Je n'ai pas peur pour moi, vois-tu. Je lé regarderai d'une certaine façon, et il de mé tou-' obéra pas. C'est pour toi que j'ai peur, com-
prends, peur d'un duel, quoique... » — et elle le serra dans ses bras à son tour, — « peur du scandale, à cause de ta réputation, à cause de ton fils. Ne pas rentrer, c'est le scandale certain. Après tout, il y a des chances pour que la clef ait été simplement perdue. Juliette, ma femme de chambre, me sert depuis dix ans. C'est une fille d'Orcival. Elle est âpre au g^ain, comme une Auverg^nate. De là au chantag^e et à la trahison, il y a un abîme. D'ici à demain, je saurai à quoi m'en tenir, et je te préviendrai aussitôt. Maintenant, il faut que je m'en aille, pour vérifier si le coffret se trouve à la même place. Et puis la prudence le veut, pour toi autant que pour moi. Je t'ai fait déjà tant de mal ! . . . "
Et comme il allait protester, elle lui mit la main sur la bouche :
— Dis-moi que tu m'aimes seulement, dis-lemoi. "
— a Si je t'aime? » répondit-il. «Ah! pasonnément. »
— « Et que tu ne m'en veux pas d'avoir gardé tes lettres?... J'ai toujours su que c'était d'une imprudence folle... Ces lettres, c'était toi. Je n'ai pas pu. Si je retrouve la clef, elles seront détruites, aujourd'hui même, je te le jure. Mais dis que tu ne m'en veux pas? «
— « De tant m'aimer? Gomment ferais-je?»
LE DANGER 23î>
— a Et que tu ne m'aimes pas moins? » interrogea-t-elle .
— « Je ne t'ai jamais tant aimée, » répondit-il.
Et c'était vrai.
En interrog^eant Saviçnan, Geneviève avait tremblé. Si souvent, depuis qu'elle s'était donnée, elle avait surpris dans le reg^ard de son amant des profondeurs de tristesse, un arrièreplan de remords ! Et, pour une femme, le remords est toujours un peu le reg^ret. Elle avait pressenti, deviné quelque chose de la tragédie muette qui se jouait dans le cœur du chrétien et du père. Mais cet élan vers elle, sans une hésitation, et avec cette spontanéité, dès la première menace du dangfer, c'était une preuve d'amour, si évidente qu'elle quitta l'appartement de la rue Cuvier, encore plus heureuse qu'inquiète. La joie de sentir cet homme à elle, enfin complètement, dominait tout. Avec la logique implacable des amoureuses, elle entrevoyait, dans ce danger, une chance inattendue que Savignan lui donnât toute sa vie. Elle ne se permettait pas de fixer sa pensée sur cette perspective. Pourtant elle en tressaillait d'espérance. Elle s'était tant promis
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de respecter le pacte tacitement passé entre eux, et de lui laisser vivre son existence avouée à côté de son existence secrète, sans que celle-ci troublât celle-là ! Mais si une catastrophe survenait, dont elle ne fût pas responsable, et qui rendit impossible cette dualité? Si la destinée les contraig^nait à vivre ensemble pour toujours?. . . La nécessité d'ag-ir, et aussitôt, Faida un peu à repousser la redoutable tentation de cette criminelle chimère. A peine remontée dans son automobile, à la porte du Bon Marché, elle fouilla minutieusement les moindres recoins de la voiture, sans résultat. Rentrée à Thôtel du Gours-la-Reine, elle explora de même les pièces traversées, depuis le matin, les sièg^es où elle s'était assise. Rien. Elle vérifia si le coffret se trouvait à sa place habituelle, dans le tiroir de g^auche de son secrétaire. Il s'y trouvait. Elle le saisit et le secoua, épiant le bruit des papiers remués à l'intérieur. Rien encore. C'était une de ces boites en acier, comme il s'en fait aujourd hui, hermétiquement closes sous leur secret, qui défient et l'incendie et le marteau. Elle prit enfin un parti décisif, celui de porter l'objet chez le fabricant, dans une rue très éloig^née du faubourgs Saint-Antoine, pour qu'un ouvrier spécialiste démontât la serrure. Cette opération faite, ses doutes cessèrent. Les lettres de Savig-nan n'étaient plus dans le coffret. On avait dérobé la petite clef d'or du bracelet pour
s'emparer de ces lettres. Qui et dans quel but? C'est ce qu'il fallait savoir, et d'abord prévenir Savignan. En quittant la boutique, la courageuse femme arrêta sa voiture au plus prochain bureau de télégraphe où elle écrivit une dépêche qu'elle déchira aussitôt, et elle repartit pour le Cours-la- Reine, en se disant, avec autant d'amour que d'énergie :
— « A quoi bon le tourmenter? Si c'est un chantage de Juliette, l'affaire sera vite réglée, et sans lui. Si c'est l'autre chose, il voudrait me défendre. Je me défendrai bien toute' seule. . . »
Elle devait diner dehors avec son mari. Entre cinq et sept heures, elle prit la précaution de vaquer à quelques visites, pour prouver au détenteur de la clef, quel qu'il fût, sa totale absence d'inquiétude. Revenue chez elle, vers sept heures, elle commença de s'habiller. Avant de passer dans son cabinet de toilette, elle posa ses petits bijoux : bagues, montre, bracelets, épingles, comme d'habitude, dans une coupe placée ellemême sur la cheminée de sa chambre à coucher. Quand elle revint pour en reprendre quelquesuns, elle vit que la clef d'or, si anxieusement cherchée cet après-midi, pendait de nouveau parmi les breloques de la gourmette. Personne n'était entré dans la pièce que la femme de chambre. Cette remise de la clef à son anneau avait une signification plus cfirayante que le vol
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lui-même. Il indiquait un plan réfléchi, un projet d'endormir la méfiance, peu compatible avec le chantage et son brutal « donnant donnant » . Geneviève se mit à observer la voleuse avec cette attention aig^uë qui ne laisse échapper aucun signe. Julienne était une paysanne d'Orcival, élevée par les Sœurs de l'endroit. Venue au château comme petite lingère, son assiduité l'avait promue à la place qu'elle occupait maintenant. Elle était mince, assez jolie. Par une de ces inconscientes imitations des caméristes pour leurs maîtresses, elle avait quelquefois de faux airs de Mme Calvières, et des façons plus soulignées, plus délicates que ne le comportait sa position. A d'autres moments, le pli serré de sa bouche, le regard de ses yeux luisants et jaunes entre leurs paupières bridées, dénonçaient l'Auvergnate — comme Geneviève l'avait dit à Savignan — et cette cupidité réfléchie qui marque d'un trait essentiel cette forte race de gagne-petit. Deux expressions très différentes composaient cette physionomie : l'âpreté foncière et une gentillesse qui n'était pas tout à fait jouée. Ce soir-là, cette gentillesse manquait totalement. De petites maladresses de geste en coiffant sa maitresse, en agrafant sa robe, dénonçaient, chez cette fille, une extraordinaire agitation intérieure. Mme Calvières se dit : « Hésite-t-elle encore? ou bien at-elle déjà remis les lettres à mon mari? » C'est la
Ui LE DEMON DE MIDI
question qu'elle se posait, quelques instants plus tard, à côté de ce mari, dans l'automobile qui les emportait vers l'avenue duBois-de-Boulog^ne, où ils devaient dîner chez Mme Moreau-Janville, la femme du célèbre directeur des Forges et Chantiers de la Rochelle. Plus d'une fois déjà, on s'en souvient, Geneviève avait eu la sensation que Galvières pouvait être le mari qui tue. Mais un trait distingue les natures vraiment braves : le dang^er les calme, et c'est avec un sang-froid absolu qu'elle étudiait le redoutable compag^non assis auprès d'elle, coude à coude. Il lui parlait de questions domestiques. Il projetait de congédier leur concierge, et il expliquait ses motifs, d'une voix où elle devina un frémissement contenu. Elle observa, quand les cahots les rapprochaient, qu'il se retirait instinctivement, comme si le simple frôlement de sa personne lui faisait horreur. Il lui avait dpmandé, contre toutes ses habitudes, d'éteindre l'électricité sous le prétexte d'une fatigue de ses yeux, en réalité pour qu'elle ne cherchât pas son regard. Ces indices, associés à la disparition des lettres, emportaient une évidence qui ne fit qu'augmenter, durant le dîner et la soirée. Le hasard voulait qu'il y eût un rapport singulier entre le ménage Moreau-Janville et le ménage Galvières, puisque Moreau-Janville a, lui aussi, épousé, en secondes noces, une fille noble, Mlle de Teydes, et qu'il a traversé un
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drame douloureux de trahison corijug^ale. (Voir l'Envers du décor). Ce drame, Galvières le connaissait, comiirtc on connaît, à Paris, ces histoireslà, en bloc, mais sans détails précis. Mme Moreau- Janville avait eu pour àmaht un aventurier du nom de Calvijjnac, Ifeqitël avait abusé de cette ihtirriité pour séduire et enlever la fille du premier lit. Les jeunes gens s'étaient mariés, mais les Morëaii-Janville n'dvaifent aucuiie relation avec ce ménagée, et, dépuis ldr$, Mme Moreau-Janvi-Jle; si libre et si hardie autrefois, tremblait viêiblement de terreur devant son mari. Celui-ci avait donc tout su. Cet esclavage de la femme infidèle était sa vetigearice. Calviêres rriéditait-il d'en jiratiquer une pareille? D' Ordinaire j il causait peu avec Moreau-Janville, qui l'humiliait par sa seule existèiibe. L'opulent maitre de forges était bien un àiilmal social du même type que le seigneur d'Aliliiat, mais plus étoffé, plus large. Ce soir-là, ils ne se quittèrent pas, comme si Calviêres eût éprouvé tin èdtllagement à prendre, d'im homme outragé comme lui, une leçdn d'orgueil, de rancune et de dureté. Par instants, soùs ses doigts nerveux qili tii'aillaient sa moustache, sa botiche se crispait dans uhfe commissure féroce. Geneviève s'était assise dé manière à suivre dans une glace ses moindres mouvements. Elle n'avait plus dé doute inairitenant. C'était pour le compte de son mari que Juliette Amblard
avait agi. Il détenait ses lettres. Qu'allait-il en faire?
Elle voulut cependant, pour n'ag^lr elle-même qu'en toute sûreté, arracher d'abord l'aveu à la voleuse. Elle ne parla donc de rien à Galvières, quand ils se retrouvèrent dans la voiture, elle, toujours attentive et silencieuse, lui, bavard à présent et d'une gfaieté menaçante. Ils se séparèrent dans le vestibule de l'hôtel. La volonté de ne rien donner au hasard était si ferme chez Geneviève, qu'une fois en tête à tête avec sa femme de chambre, elle ne l'interrogea pas tout de suite. Pendant que cette fille l'aidait à sa toilette de nuit, elle n'eut pour elle que des paroles de douceur, lui rappelant Orcival, ses parents, les longues années de son service, avec l'idée que le remords arracherait peut-être à la voleuse une confession spontanée. Mais non. Devant ce silence, elle se décida enfin à lui dire, en lui montrant le paquet des petites breloques pendues à son poignet :
— «Juliette, quand je suis sortie aujourd'hui, cette clef manquait. J'ai ôté mon bracelet, avant de m'habiller pour le diner. Je l'avais posé là, dans cette coupe. Quand je l'ai repris, après avoir passé dans mon cabinet de toilette, la clef y était de nouveau. Vous êtes la seule personne entrée dans ma chambre. C'est donc vous qui avez remis la clef à l'anneau du bracelet. Pourquoi l'aviez-vous prise?. . . »
— « Madame, » balbutia la femme de chambre, " la clef était tombée sur le tapis. Je l'ai retrouvée. Je l'ai remise, en effet. Je n'ai pas pensé à en parler à Madame. . . "
Puis, tout d'un coup, et comme Geneviève la dévisageait fixement :
— " Je n'ai pas cru que Madame attachât cette importance à une clef. Madame n'a rien à cacher. »
Cette insolence était un aveu. Pour que Juliette parlât sur ce ton, elle si soumise d'ordinaire, il fallait qu'elle se sentit soutenue par une puissance qui lui permettait de braver sa maîtresse en face. Restait une dernière épreuve : le renvoi. Si l'Auvergnate l'acceptait sans se débattre, avec les profits de sa place, c'était le signe que Galvières avait mis le prix à la trahison. Geneviève n'en douta plus quand cette fille, avec une audace grandissante, eut pris les devants, et lui eut dit :
— " D'ailleurs si Madame n'a plus confiance en moi, je n'ai plus qu'à quitter le service de Madame, et le plus tôt sera le mieux. "
— « Très bien, " répondit Geneviève, simplement. » Vous avertirez la seconde femme de chambre. Elle s'occupera de moi, demain matin. Vous vous ferez régler par le maître d'hôtel. Je préfère ne jamais vous revoir. Allez! »
Elle avait prononcé ces derniers mots d'un
accerit, si triste à la fois et si dég^oûté, que Juliette en demeura, un instant, saisie. Il s'établit, entre une femme de chambre et sa dame, comme elles disent, des relations sing^ulières. L'involontaire imitation signalée tout à l'heure y joue son rôle. On se modèle toujours un peu, intérieurement, sur une personne dont on fait les gestes. Malgré l'envie de l'employé pour l'employeur, malgré les secrètes haines du pauvre pour le riche, et la corruption des gains illicites, cette influence produit une sorte d'attachement. Juliette avait trahi sa maitresse pour de l'argent. Elle avait succombé à l'appât de la grosse somme offerte. A cette seconde, elle éprouva pourtant qu'elle l'aimait. Les larmes lui vinrent au bord des yeux, un cri de repentir au bord des lèvres. Et puis elle ne pleura pas, elle ne parla pas. Brusquement, quasi automatiquement, elle sortit. Elle emportait la robe décolletée, l'écharpe, le manteau, les bas, les souliers de satin, avec un frisson de remords. Cette défroque de la femme élégante, dont elle ne s'occuperait plus, la lui rendait trop présente. En montant les marches de l'escalier de service qui menait au troisième étage, elle se répétait, entre ses dents serrées, des phrases de révolte contre sa propre sensibilité :
— " Ah! ça, non, par exemple! C'était trop béte! Il faut que je prévienne Monsieur tout de
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suite. Il pourrait croire que Madame sait tout par moi et annuler le chèque. »
Elle était dans la ling^erie. Elle avisa, sur une table, du panier, de grossières enveloppes, une plume, de l'encre, et elle écrivit, d'une écriture et d'une orthog^raphe qui ne rappelaient plus sa maîtresse : t^ Julielle derncnide à Monsieur aue Mo7isieur la reçoive tout de suite, rapporta la clef. » Dix minutes pliis tard, le valet de chambre, à qui elle avait confié ce laconique billet, l'introduisait dans le cabinet de travail de Calvières. Malg^ré ses cruelles préoccupations et le drame conjugal qui se préparait, le directeur des Sucreries d'Aulnat vérifiait les comptes reçus de l'usine. Il dbnnait des signatures dont le paraphe, comme griffé, portait la trace de sa fureur :
— "i Vous avez parlé? » dit-il à Juliette, durement. « Vous savez nos conventions. Nous sommes vendredi. Le chèque de dix mille francs est daté d'un des jours de la semaine prochaine. Si vous avez parlé, je fais opposition. Vous ne touchez rien. »
— « Je n'ai pas parlé, monsieur, " réponditelle. « Je viens seulement pour avertir Monsieur que Madame s'est aperçue de la disparition de la clef. ))
Et, après avoir tout raconté la scène qui avait eu lieu entre elle et sa maîtresse :
— « Monsieur ne me retirera rien des dix
mille francs? Ce ne serait pas juste. Il n'y a pas de ma faute, là dedans. J'ai été honnête avec Monsieur. Quand Monsieur m'a fait demander avant-hier, et qu'il m'a eu questionnée sur mes économies, il m'a dit : « Il vous faudrait dix » mille francs pous vous marier et vous établir? ')) Je vous les donne si vous m'apportez la clef » que Mme Galvières porte à son bracelet, sous )i la condition que vous me g^ardiez le secret le » plus absolu. ') J'ai apporté la clef à Monsieur et j'ai gardé le secret. Monsieur n'a pas le droit de me retirer le chèque, surtout que je perds ma place à cause de lui. . . "
Il y avait déjà de la menace dans ce « Monsieur n'a pas le droit » . Toute l'attitude de la fille dénonçait la paysanne lentement pervertie par la domesticité d'une grande maison. Un ignoble marché proposé par son maître en avait fait soudain une scélérate. Galvières eut-il l'évidence qu'elle disait la vérité? Devant la bassesse d'un pareil débat, éprouva-t-il une nausée de sa propre action? Il arrêta d'un geste son interlocutrice :
— « Je ne retirerai pas le chèque, " dit-il. (i J'y mets seulement une autre condition. Vous allez faire votre malle tout de suite. Dans une demi-heure, il y aura un taxi à la porte. Le concierge chargera votre bagage. Vous connaissez bien un hôtel meublé où aller?... Vous m'en ferez savoir le nom. Vous ne reviendrez pas ici.
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Vous direz en bas que vous avez reçu de mauvaises nouvelles de votre famille et que vous quittez Paris par le premier train. L'express de Bour^jes part à minuit trente-cinq. Si Ton vous questionne, dites cette heure, et pas un mot sur le reste. "
— (1 Monsieur peut compter sur moi, » répondit la femme de chambre. « J'ai juré à Monsieur que je ne le vendrais pas. Et moi, quand c'est juré, c'est juré. »
— « Elle bavardera la semaine prochaine, » se dit Calvières, quand son avilissante complice eut passé la porte. « Mais, alors, ça m'arran- (jera. . . » Et, à haute voix :
— « Maintenant, rira bien qui rira le dernier, mademoiselle de Soléac. »
Si Geneviève avait entendu le mari outragée prononcer son aristocratique nom de jeune fille, elle en aurait frémi, malgré son courag^e, tant il passait de haine dans ce grommellement, et aussi de voir ces robustes mains velues de demi-ouvrier se crisper sur les lettres d'amour de Savignan, extraites d'un portefeuille qui ne devait plus le quitter. Il y en avait dix-sept, les unes, celles reçues en Auvergne, très longues, les autres, celles de Paris, plus courtes, quelques-unes de vingt lignes à peine. Toutes brûlaient du feu de la passion partagée qui rend la trahison plus odieuse. L'époux n'est pas seulement humilié
dans son honneur, bafoué dans son avèUg^lemënt. L'évidence dès émotions qu'il n'a pas su éviéil- Icr atteint le mâle au vif de sa chair, par la plus insultante des comparaisons. Sans cesse, dans ces lettres, revenaient des allusions au roman vécu jadis par Savig^nan et Geneviève; pariiii les paysag^es de Saint-Saturnin. Ces horizons, Calvières en connaissait trop bien les aspects : ils s'éA'oquaient devant sa mémoire et l'idylle des jeunes g^ens lui devenait si vivante ! Cette révélation allait chercher dans son coeur des fibres profondes. Il se revoyait lui-même, à l'épOque de ses fiançailles. Il se demandait jusqu'où était allée l'intimité des amoureux. Avait-il eu seulement sa femme vierjje ? ToUte son existence conjugale lui apparaissait comme une duperie prolongée, depuis le premier jour jusqu'à l'instant où il avait ehfin pris ces lettres. Il froissait leur papier avec une horreur où se mêlait le sauvage délice de la vengeance prochaine et sûre. Il en tenait l'instrument. A Une minute, cette haiile et cettfe soif de veng^eance se fii-ent si furieuses qu'il sortit de son cabinet de ttàvail pour aller chez sa femme. A mi-chemin, il s'arrêta, et après une hésitation, il rentra chez lui :
— " Quelle nuit elle doit passef! )» se disâit-il. « C'est déjà un cbmméilëërherit. «
Il se tronlpait et il devait le constater, le lendemain, avec ilhë colère encore accrue devant
l'énerg^ie soudain déployée par Geneviève. Cette énerg^le pouvait paraître une bravade. Elle n'était qu'une log^ique. Les âmes très entières dans leurs sentiments éprouvent, dans les pires catastrophes, une impression de véritable délivrance. Affranchies du mensong^e, elles vont vivre dans leur pleine vérité. La dissimulation pesait tant à ce cœur d'amoureuse, depuis que ces quelques jours de demi-indépendance lui avaient permis de goûter les joies complètes de la passion sans contrainte. Le geste de son amant, cet après-midi, devant la menace d'un danger possible, cette ardente étreinte de tendresse et de protection lui faisait encore chaud dans toutes ses veines. Il l'aimait donc absolument! Le saisissement causé par la certitude du vpl des lettres p'avait pas prévalu en elle contre l'ivresse de cette certitude-là. Elle s'était raisonnée. Galvières n'avait pas tué tout de suite. Il ne tuerait pas. Ces exécutions conjugales ne se remettent point. Peut-être avaitil médité de surprendre un rendez-vous des deux amants? Son silence de ce soir s'expliquait ainsi. Mais quoi? Geneviève avertie, ce plan n'existait plus. Que pouvait-il faire? Un procès? Le connaissant ou croyant le connaître, elle se dit qu'à la réflexion, il reculerait devant un scandale qui serait la fable du Puy-de-Dôme. L'entrefilet de Fayot, si énigmatique, si peu intelligible aux lecteurs non informés, ne l'avait-ii pas bouleversé?
Il préférerait, au procès, une séparation, sans tapajje, d'autant plus qu'elle accepterait toutes ses exigences. Elle y était résolue. « Séparée!... " Elle s'était répété ce mot indéfiniment. Il lui entr'oTivrait la perspective d'une liberté où elle vivrait à côté de Savignan, sans qu'il eût à briser lui-même son intimité avec son fils. Quelques mois, et ce fils partirait pour le régiment. Quelques années, il s'établirait. Geneviève s'était vue, retirée dans un appartement de quelque quartier paisible de Paris. La petite fortune béritée de sa tante lui suffirait. Ab! qu'elle regrettait peu ce luxe qu'elle allait quitter, du moment qu'elle aurait à elle, tout à elle, le seul homme qu'elle eût jamais aimé. Son unique tristesse serait de lui avoir dérobé, par son manque de décision, tant de belles années de leur jeunesse. C'était vers cette lumière de bonheur soudain apparu qu'elle allait marcher, maintenant. Juliette Amblard ne l'avait pas quittée depuis une demi-heure que cet énergique esprit de femme construisait déjà un projet d'action, très net, très simple, mais aussi très décisif. Elle l'exécuta, dès le lendemain matin, après une nuit passée dans ce sommeil sans rêves, celui des veilles de duel et de bataille, où les organismes faits pour l'action retrempent leurs forces, comme par un don spécial de la nature. Elle prit son bain, à l'ordinaire, déjeuna, s'habilla, servie par la seconde femme de cham-
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bre, que le brusque départ de sa camarade avertissait bien d'un drame. La curiosité si fortement éveillée de cette fille n'en surprit d'autre trace qu'un ordre inattendu, celui que l'on descendît les malles.
— " Madame part en voyage ? » demanda-t-elle .
— " Faites ce que je vous dis, » répondit simplement Geneviève. « Je vous donnerai la liste des objets à emballer. »
Elle eut le sang-froid de noter par écrit le détail du linge, des robes, des chaussures qu'elle emportait. Elle mit, dans son nécessaire, quelques bijoux personnels, quelques papiers. Elle téléphona même à un hôtel de la rue de Rivoli, pour s'assurer un appartement, et, à dix heures et demie, prête à partir, ses malles et ses sacs bouclés dans leurs housses, elle-même gantée, le chapeau sur la tête, elle sonna le maître d'hôtel pour lui dire :
— « Voulez-vous prier Monsieur de descendre? J'ai à lui parler. »
Quand les deux époux furent en présence l'un de l'autre, un témoin qui eut ignoré la vérité de leur situation les aurait pris, lui, si visiblement nerveux, pour un mari coupable, elle, si calme, pour une femme sans reproche et qui accuse . Ce fut d'ailleurs par une accusation qu'elle commença :
— « J'ai renvoyé Juliette Amblard, » dit-elle, sans autre préambule. « Je suppose que vous le savez. 1»
— » Je le sais, « répondit-il.
— « Vous savez aussi pour quel motif? n
Et comme il se taisait, tirant et mâchonnant sa moustache, elle osa continuer :
— (1 Vous ne me répondez pas? Il n'y a pas de quoi être fier, en effet. Vous avez acheté une salariée, pour vous procurer malproprement des papiers, que vous pouviez prendre d'autorité. Je Fanrais compris. Mais cette ruse, mais des domestiques mêlés à nos affaires intimes, mciis cette clef chipée, puis remise, mais ce silence après, pour me faire filer sans doute, si je n'avais rien deviné, pour mettre la police en çampag^ne après l'office, hé bien! c'est bas, c'est abject, c'est répug^nant. Vous pouviez vous conduire comme un maître. De par la loi, vous l'êtes. Vous vous êtes conduit comme un gfouj^t. . . i>
— « Et vous, comment vous êtes-vous conduite? » repartit Galvières, devenu très pâle, puis très rouge. « C'est donc propre, ça, mei^tir, trahir, traîner dans la boue le nom de quelqu'un dont vous et les vôtres avez été trop contents de trouver l'arguent? Ce n'est pas abject, ça, pas répug^nant?. . . Quand je vous ai épousée, il y a eu des .<jcns pour me crier : » Gare ! Les maris » pris pour leur fortune sont d'avance des maris
)> trompés. " J'ai répondu : " Je ne le serai pas! » Savez-vous pourquoi? Parce que Mlle de Soléac 1) a une probité d'honnête homme. » Et, riant d'un rire implacable, outrageant et tragique dans son cynisme, il ajouta : — « Imbécile! Mlle de Soléac était une. . . »
Dans sa fureur, il proféra une ignoble injure. La femme coupable ne plia pas sous l'outrage. Son regard soutint celui de Calvières, et, riant, elle aussi, avec un égal mépris :
— "C'est vrai," dit-elle, «j'ai manqué à l'honneur, mais c'est quand je vous ai épousé. C'est quand je me suis vendue. Ce jour-là, je me suis prostituée. Mon mariage n'a pas été un mariage. C'a été un abominable, un infâme marché... Ce jour-là, oui, j'ai tout mérité. Je me suis salie, avilie, souillée, et pas seulement moi, mais l'amour que je portais au cœur. Car j'aimais Savignan. Je n'ai jamais cessé de l'aimer, pas un jour, pas une heure, même quand je le trahissais lâchement. Mon véritable, mon unique mari, c'était lui, c'est lui. . . Je ne m'estime un peu que depuis l'heure où j'ai eu de nouveau le courage de mon sentiment. Ce qui me pesait, ce qui m'humiliait encore, c'était de ne pas avoir ouvertement ce courage, c'était de mentir. Vous me délivrez de cet esclavage et je suis presque tentée de vous en être reconnaissante. Pour la première fois depuis l'horrible pacte, je vous ai T. II. n
parlé comme je vais vivre, dans la vérité. Ah! que c'estboii! . . . " Elle répéta, respirant l'air par ses narines frémissantes : — " Que c est bon! "
— « Et moi aussi, " répondit Calvières, « je trouve que c'est bon, très bon d'en avoir fini avec le mensonge et la comédie. Je vous ai laissé parler, sans vous interrompre, pour bien savoir qui j'ai devant moi... Ah! vous aimez Savignan depuis toujours! Tant mieux. Vous avez cru me blesser, en me le disant en face? Malheureuse, mais c'est ma vengeance, cela! Plus vous l'aimez, cet homme, plus vous souffrirez de le voir perdu, déshonoré, méprisé, à cause de vous! Car il va l'être. Vous auriez pris comme amant n'importe qui, Laverdy, par exemple. . . — il vous a fait la cour et j'ai eu la bêtise d'en être jaloux ! — oui, vous l'auriez pris, et on le saurait, la chose n'aurait aucune importance pour sa carrière. Il ne s'est jamais donné comme un catholique, lui, comme un dévot. Mais un Savignan, un monsieur qui écrit des livres bien pensants, un défenseur de l'Église, un professionnel de haute vertu? Et l'on apprend qu'il a pour maîtresse la femme du brave 'homme qui s'apprête à payer les frais de son élection ! . . . "
Et comme Geneviève protestait d un cri :
— a Ça n'est pas vrai, ça? n continua-t-il, d'une voix plus âpre. « Ça n est pas vrai qu'il écrit des articles indignés contre un pauvre diable
de curé qui se marie bravement, publiquement, et, pendant ce temps-là, il se glisse, lui, sous un faux nom, vers un log^s clandestin, pour s'y vautrer dans l'adultère? Ça n'est pas vrai qu'il est un Tartufe, un infâme Tartufe? Hé bien, cette infamie, on la saura. On la saura. Et, cela, l'hypocrisie, la tartuferie, chez nous, en France, ça ne se pardonne pas. Je vous en réponds, moi, que son histoire fera du bruit. Je m'en charg^e. Je veux un procès retentissant, où mon avocat lise ces lettres. "
Sa main frappa convulsivement la poche qui contenait son portefeuille.
— « Tous les journaux en publieront des extraits, de longs extraits. Qui donc alors pensera aux infortunes conjugales de M. Calvières? Personne. Il n'existera plus, M. Calvières. Ce qui existera, c'est la duplicité, c'est la fourberie de l'éminent historien du Clergé de France, du vertueux paroissien de Saint-Sulpice, convaincu d'avoir mis dedans tous ses lecteurs, tous 'ses amis, les Lartigue, les dom Bayle, Calvières avec, Calvières' surtout. Qu'est-ce que ça prouvera? Rien, sinon que ces honnêtes gens n'ont pas pu croire à une pareille vilenie. Ce sont des dupes, soit. Mais lui, c'est un coquin. .. Vous parlez de police? C'est exact, j'ai rêvé cette vengeance au premier moment. C'est le motif pour lequel je ne vous ai pas mis tout de suite le nez
dans votre ordure. J'aurais voulu assister à cette scène : le commissaire surprenant ce monsieur avec vous dans un lit, et ce fait divers dans toutes les feuilles... Ah! vous l'aimez? Vous l'aimez? Soyez tranquille sur lui. Je ne vous le tuerai pas. Le sang^ laA^e la honte, et c'est sa honte qu'il me faut. Un duel, c'est bon pour un noble ou pour un jobard. Je ne suis pas un noble, moi, mais je ne suis plus unjobard. Je suis un homme pratique, — me lavez-vous assez reproché! — et qui va s'offrir une vengeance pratique... Ces lettres seront publiées et votre amant déshonoré. Vous entendez : dés-ho-no-ré. Sa célébrité même fera son infamie. Je serai vengé de lui, et lui, il me vengera de vous. Jamais il ne vous pardonnera la boue où je vais le rouler, à cause de vous . Jamais ! Jamais ! . . . "
Tandis qu'il parlait, le mari outragé pouvait voir la physionomie de sa .femme passer du défi arrogant à la terreur. La rage de la haine mettait à nu le fond de ce petit-fils enrichi des durs paysans de la Lozère. La pièce maîtresse de cette nature n'était pas l' amour-propre, comme le croyait Geneviève. Cette pièce maîtresse, c'était l'orgueil plébéien. Cette passion, tout animale, d'affirmer sa force, fait, dans les crises graves, agir celui qu'elle domine, au rebours de soniiitérêt, de sa vanité, de ses habitudes. Quand Galvières avait dit : « Je ne suis pas un îioble, moi, »
quand il avait bafoué « l'eminent historien et sa célébrité, » son accent plus amer avait trahi les deux sentiments qui devaient le rendre implacable et porter sa colère jusqu'au délire, la rancune foncière du roturier contre l'aristocrate et celle du rustre contre le lettré. Un troisième sentiment exaspérait cette férocité : celui de l'homme qui a su provoquer chez beaucoup de femmes, y compris la sienne, des émotions toutes physiques, mais jamais cette tendresse profonde, jamais ce don absolu de soi, jamais cette sublime et ineffable exaltation. De là, l'énerg^ie de cette menace que Geneviève essaya de parer, non pas pour elle, mais pour son amant. Hélas! que pouvait-elle, sinon en appeler, chez son mari, au caractère qu'elle lui avait toujours contiu, précisément à l'heure où il lui en révélait un autre? Et cet autre, le plus sur moyen de le précipiter aux pires excès était une parole de défi jetée sur un ton où l'épouvante se g^rimait en ironie :
— " Moi aussi, je vous ai laissé parler. Moi aussi, je sais maintenant qui j'ai devant moi. Chacun se venge comme il est. Vous voulez une publicité vilaine et scandaleuse autour de nous? Allez-y! Donnez à causer à tous les Fumât, tous les Vayssier, tous les Prohet, tous les Thibault de Labécavinière. Vous voulez que tous ces gens-là lisent ces lettres? C'est votre droit. Celui qui les a écrites apparaîtra, aux yeux de tous, comme un
homme qu'une passion sincère a emporté hors de ses principes. On peut l'en plaindre. On ne peut pas l'en mépriser. Là, votre haine vous égare. Quant à son élection, il s'était retiré avant que vous eussiez volé ces lettres, et précisément pour ne pas vous la devoir. Il n'avait même pas posé sa candidature. Mais,» conclut-elle, en se reprenant, par un visible effort de sa fierté, «je ne sais pas pourquoi nous nous dégradons à discuter ce que vous ferez ou ne ferez pas. Il fallait que la situation fût posée entre nous, sans équivoque. Elle l'est. Nous n'avons plus à causer maintenant que par nos avocats. »
— « C'est bien mon avis, » répondit Galvières, froidement cette fois. Il s'était repris à son tour : (c Le mien est Delattre, l'ancien ministre. Vous le connaissez. Vous voudrez bien lui faire savoir le nom du vôtre, quand vous l'aurez choisi. . . Tout goujat que je sois, « continua-t-il, «j'entends, pour ce qui touche à votre vie personnelle, répondre aux torts que vous avez eus envers moi, par des procédés d'une absolue correction. Je vois » — il montra les malles d'un geste — u que vous vous préparez à vous en aller. Vous fixerez vous-même la pension que vous désirez, jusqu'au règlement légal de nos affaires. Vous direz où vous voulez qu'elle vous soit servie. Puisque vous paraissez craindre les ragots d'office, vous apprendrez avec plaisir que j'ai
pris mes précautions. Juliette Amblard ne parlera pas . Nos cens ig^noreront absolument le motif de votre départ. Vous pourrez donc faire prendre ici, de l'endroit où vous serez, les objets à votre convenance. Avez-vous encore à me demander quelque éclaircissement? "
— Il Aucun, 'I répondit-elle. « Je vous sais gré des facilités que vous me donnez pour ce départ. Je n'en abuserai pas. J'ai retenu un appartement à V Hôtel Itnpérial, rue de Rivoli. Quant à l'argent, je ne désire aucune pension. Je vivrai dorénavant avec ma petite fortune. Elle me suffit.
— « Il en sera comme vous voudrez, " fit Galvières. Saluant de la tête, it alla pour sortir delà pièce, et se retournant sur le seuil : « J'oubliais de vous dire l'adresse de Delattre, 47, avenue d'Eylau. »
Dans les entretiens commencés sur un éclat violent comme celui-ci, les interlocuteurs sentent vite que, s'ils poussaient plus avant, ils en viendraient aux voies de fait. L'instinct de se respecter, ce dernier frein du civilisé chez qui se déchaîne le sauvag^e, agit sur eux, malgré eux, et leur colère recule devant son paroxysme, se ramasse, devient tout intérieure. Peut-être se haïssent-ils avec une frénésie pire qu'à la minute où ils s'insultaient. Mais cette haine revêt sou-
îC-4 LE DÉMON DE MIDI
dain — on vient de le voir — des formules de politesse. La brutalité de la parole a cessé, par effroi de la brutalité du g^este. Celle du cœur demeure. Elle est pire. Galvières, devenu soudain courtois, était plus près des dernières extrémités que Galvières grossièrement injurieux. Geneviève l'avait bien senti. Elle ne pouvait pas soupçonner ce que cet homme ignorait encore lui-même, la voie tragique où allait l'engager son appétit d'une vengeance immédiate. Car il la lui fallait immédiate. La différer, maintenant qu'il venait d'être bravé en face, lui était insupportable comme à l'affamé de ne pas manger, à l'assoiffé de ne pas boire, et tout de suite. Il n'avait pas quitté sa femme depuis dix minutes, déjà il arpentait le trottoir du Cours-la-Reine, en marché vers le Palais de Justice. Il y trouverait sûrement, à cette heure-là, l'ancien président du Conseil transformé, par la vertu de la toge et de la robe, en maître Delattre, à l'imitation de plusieurs de ses fameux prédécesseurs. Le Barreau et l'Institut sont les deux havres où les politiciens de la Troisième République radoubent et rééquipent volontiers leur barque, l'un plus décoratif j l'autre plus fructueux. Les plaideurs avisés savent l'influence que ces ministres passés et futurs exercent sur un tribunal. Aussi les choisissent-ils volontiers. Dans l'espèce, l'anticléricalisme longtemps affiché par Delattre
semblait en faire un sur instrument pour l'exécution d'un Saviçnan. Mais un chang^ement s'accomplissait, depuis quelque temps, chez l'ancien radical-socialiste. Tombé du pouvoir à la suite d'un effroyable scandale autour des marchés de la marine (voir ie Tt-ibun) , mais resté sénateur, il était en train de lier partie avec ses adversaires d'autrefois, contre ses amis de la veille. Il nég^ociait avec le Centre et la Droite, faisant en g^rand ce que Calvières avait essayé en petite dans sa coalition avec dom Bayle et Lartig^ue contre Laverdy, et par rancune, comme Calvières encore.. Celui-ci était trop perspicace pour que ce travail, quoique dissimulé, lui eût échappé. Tandis qu'il allait le longf du quai, il se figfurait par avance la scène vers laquelle il s'acheminait. Il voyait la salle des Pas-Perdus, Delattre, en costume professionnel, la serviette sous le bras, toque sur la tête. Il le voyait recevant cette confidence et trahissant aussitôt son inquiétude — faute de mieux — comme a dit si drôlement d'un de nos plus souples parlementaires le plus mordant de nos humoristes.
— " Delattre? Delattre?" pensait-il, en hâtant le pas. a Ça va peut-être le dérang^er dans ses projets, cette affaire-là. Voudra-t-il marcher à fond?... Delattre? C'est une fille. Mayence l'avait acheté pour le compte de Moi-eau-Jànville. Les Jéstiites l'achèteront pour repêcher Savignan.
Ils ne laisseront pas un de leurs hommes sombrer , sans tout essayer pour le sauver . . . Delattre ? Ils l'auront en lui promettant des voix à la Chambre, s'il reforme un cabinet. Ou bien ils le menaceront d'une reprise, dans leurs journaux, de son histoire de chèques, et, comme c'est aussi un froussard. . . »
Les images se précisaient. Le personnag^e se peignait dans l'esprit de Calvières, avec une netteté hallucinatoire : son masque de politicien à tout faire, immobile, comme figé, quelque chose de brutal et d'avili dans la bouche que barrait une moustache taillée en brosse, l'œil aux aguets, un œil de joueur de bonneteau et d'enfonceur, cette allure lassée de tout le corps qui décèle l'épuisement de la débauche dans l'ambitieux. D'où les plus terribles besoins d'argent, et le reste.
— « Gomment va-t-il me recevoir? » songeait encore Calvières. « Il va me dire d'être prudent, d'attendre... Et je neveux pas attendre, moi. " — Il serra les poings dans un sursaut de cruauté impatiente. — « Et puis, si ces gens l'achètent, il me fera traîner, de remise en remise, six mois, un an, deux ans. Il me faudrait un jeune avocat sans le sou, enragé de parvenir et qui casse les Autres, le Gambetta du procès Baudin. » — Déjà son pas se faisait moins rapide. Il avait moins de hâte d'arriver au Palais de Justice, de s'enga-
g^er. Et dans sa fièvre d'aboutir : — a Si je quittais Delattre? Il ne pourrait pas s'en offenser. C'est un avocat d'affaires. Il s'ag^it d'un divorce. Ce n'est pas sa partie. . . Oui, mais comment trouver l'autre, le Gambetta jeune et famélique?. . . » Il en était là de ses réflexions, quand, arrêté sur un des refuges de la place de la Concorde et se préparant à traverser parmi les autobus, les taxis, les fardiers et les fiacres, le cri d'un camelot accrocha son attention. C'était un vrai famélique, celui-là, hâve et minable, qui hurlait, d'une A'oix éraillée : « Les Droits Nouveaux ! demandez les Dî'oits Nouveaux ! Édition de midi... Premier article du célèbre ahhé Fauchon! . . . Demandez ! " Ce nom de Fauchon, Calvières l'avait, ces dernières semaines, associé sans cesse à celui de Savignan. La veille encore, il avait vu à une devanture et acheté le Germe, avec l'étude sur Hakeldama. Il y avait même fait une allusion dans sa dispute avec sa femme. Fauchon répondait-il à cette attaque? Sans raisonner, d'un geste instinctif, Calvières héla le camelot, tira un sou de sa poche et prit le journal. Il commença de le lire, en continuant sa marche. Cet article de Fauchon eut un grand retentissement, à l'époque. Mais qui se le rappelle? L'argot des journalistes a un mot bien juste. Ils disent en parlant de leur besogne : rnon papier. Ce n'est que cela, un article, si beau soit-il, huit jours après son appari-
tion, le lendemain, le soir, un chiffon de papier que l'on froisse et que l'on jette. Cette page, d'une éloquence très rare dans la presse, s'intitulait : L'Excommunication libératrice. Elle ne contenait aucune allusion à la critique de Savignan. Le prêtre condamné y racontait, avec l'âcreté concentrée de sa longue souffrance, ses difficultés avec Rome. Plusieurs portraits d'évéques et de prêtres, mêlés à son aventure, y étaient dessinés en quelques lig^nes d'un crayon cruel. Unâ note de la direction annonçait que l'excommunié devenait un rédacteur régulier du journal. Il y écrirait tous les samedis. La lecture de cette diatribe dont il sentit la force de venin, sans en bien comprendre les dessous, fut une illumination pour Galvières :
— " Mais le voilà, mon homme! » se dit-il brusquement. « Hargneux, besogneux, rien à ménager, la dent empoisonnée, du fiel plein le cœur. . . Et puis il y a cet article du Germe entre eux... Mais c'est mon homme, c'est lui. J'aurai la peau de Savignan. Cette fois, ça ne tramera pas. »
Le temps de sauter dans une automobile, d'aller rue du Croissant, aux bureaux du journal révolutionnaire, d'y demander l'adresse de Fauchon, et, remonté en voiture, le mari, en mal de vengeance, filait à toute vitesse, dans la direction de la rue de l'Aude. Cette rtie, une des plus reti-
rées de Paris, est juchée, à rextrémité du Petit-?- Montrougfe, sur une butte qui flanque les vastes réservoirs de la Vanne. Du côté de l'avenue du Parc de Montsouris, on y accède par un escalier en pierre. Cette avenue longue elle-même la lig^ne du chemin de fer de Sceaux, en sorte que, prise entre le talus de la butte et le talus des rails, elle n'a de maisons, durant toute une partie de son développement, ni à droite, ni à gauche. Quand son chauffeur l'eut arrêté au bas des marches, Calvières demeura un instant saisi par l'étrangeté de l'endroit, et, plus encore, les marches gravies, par l'aspect de la maison où habitait le prêtre. « Il doit payer trois cents francs de loyer, » songea-t-il. « Tant mieux. . . » Quand le concierg-e, à sa question : « M. Fauchon est-il chez lui? 1) eut répondu, avec un sourire goguenard : « Monsieur l'abbé vient de rentrer avec sa femme, " il pensa de nouveau : « On le blague dans le quartier. Tant mieux encore. Ça doit lui donner envie de mordre. . . » Cependant il préparait sa carte de visite, tout en s'engageant dans l'étroite cage de la maison. Le relent des plombs ménagés au demi-étage, à l'ancienne mode, le bois malpropre des degrés sans tapis, le suintement des murs mal crépis, la peinture défraîchie des portes, tout attestait la médiocrité de l'existence que l'hérésiarque menait depuis le commencement de sa révolte. Le brutal Calvières se
dit encore : « Quelle maison pour y passer une lune de miel ! Il est vrai qu il a sans doute épousé une bonne ...» Il ne se doutait guère de la tragédie que représentait le mariage de la fille du millionnaire Andrault avec l'habitant de cette demeure délabrée, et, pas davantage, que son intervention allait en précipiter le dénouement. Il était au palier du quatrième et devant une porte sur laquelle se voyait une carte clouée par quatre punaises. Cette carte, jaunie par le temps, portait encore, au-dessous du nom de F abbé, le titre de professeur au Collège Saint-André, la pension d'où on l'avait congédié. Le rebelle maintenait là ce titre comme une protestation. Calvières tira le cordon de la sonnette. Fauchon lui-même vint lui ouvrir. L'ancienne Religieuse, qui continuait à tenir le ménage de l'excommunié, besognait à la cuisine. L'odeur de la friture emplissait le petit vestibule en forme de couloir sur lequel donnaient trois portes : une était celle de la cuisine, les deux autres, celles de la salle à manger et du cabinet de travail. Illogique pour la première fois dans son programme de défi, Fauchon portait une longue redingote à col droit de pasteur, avec la gaucherie d'un homme habitué à la soutane. Pour qui le connaissait, cette concession de tenue dénonçait le trouble intérieur qui datait de son mariage. L'expression de son visage en témoignait plus encore. Il avait perdu sa sérénité
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sacerdotale, conservée jusqu'ici même dans sa révolte. Une lueur hag^arde passait dans ses yeux. La rudesse de ses traits — il descendait de pauvres cultivateurs du Nord — avait donné longftemps, à son masque d'ascète, un caractère sauvage et fier qui n'était pas sans charme. Ce masque s'animalisait, se bestialisait maintenant. Fauchon n'avait pas dit toute la vérité à Savig^nan lors de leur explication. Non seulement il avait respecté Thérèse, quand celle-ci était venue rue de l'Aude, mais il n'avait pas, depuis son ordination, une seule faute à se reprocher contre la chasteté. Il n'est pas besoin d être médecin pour comprendre la misère du drame physiologique qui s'était joué rue de l'Aude ces derniers jours, drame qui devait donner à l'entretien de l'hérésiarque avec Galvières, par un retentissement inattendu, la plus terrible conclusion. Chez un homme passionné, demeuré continent à plus de quarante ans, l'initiation sexuelle déchaîne de si violentes frénésies, que cet ébranlement de tout l'être confine à la folie. Que cet homme ait entre les bras, comme Fauchon< Thérèse, une jeune fille exaltée et pure, qui ne soupçonne rien des réalités conjug|-ales et qui se donne dans un élan de mysticité, quel désarroi pour lui, et pour elle, quel réveil! Gomme cette inexpérience a vite fait de transformer, chez lui, l'ardeur des sens en un aveugle et brutal délire, et l'abandon,
chez elle, en un martyre! En dépit du consentement, il y a du viol dans une pareille union. Elle s'achève sur une détresse de l'un et de l'autre, lui, honteux dans la grossièreté d'une possession si farouche, elle, encore plus meurtrie dans son âme que dans sa chair, épouvantée jusqu'à l'effarement par une révélation qui lui fait horreur et qui lui découvre du coup l'insanité de sa chimère. Avoir quitté, comme cette enfant, sa mère, son père, son frère, son foyer, sa caste, ses amis, tout enfin, pour venir à ce mariage avec un apôtre, comme à une profession religieuse, et trouver ça, quel écroulement! Elle ne veut pas se l'avouer. Son acte de foi, elle ne veut pas le renier. Elle est là, docile et brisée, au pouvoir d'un maître dont le désir s'exaspère avec la douloureuse torpeur de sa victime, qui la brurtalise sans s'apaiser. Encore un peu de temps, la haine se glissera entre eux, grandissante à chaque étreinte, et qu'ils mettront des jours et des jours à se formuler. Pour la fille séduite, quel martyre! Pour le prêtre égaré, quel châtiment!
— « C'est bien à monsieur Fauchon que j'ai l'honneur de parler? » dit Calvières.
Il demeurait saisi, devant l'apparition de la sinistre figure où cette tempête intime marquait déjà sa trace, et qui, le scrutant d'un regard défiant, répondit :
— « Oui, monsieur, à monsieur l'abbé Fauche n. »
LorgTieil de rhorame d'Église déchu, qui se sent un paria et n'accepte pas sa déchéance, avait frémi dans cette voix. La porte restait entr' ouverte. L'étrange personnage, la main sur le battant, continuait à dévisager son visiteur, sans l'introduire. Puis, impatiemment :
— Il Et vous, monsieur, qui étes-vous, et que voulez-vous? 1)
— Il Mon nom ne vous dira rien, » répondit Galvières, qui tendit sa carte. " Mais un autre nom vous dira quelque chose. Je viens vous parler de Louis Savignan. »
— « M. Savignan est un coquin, monsieur, » fit le prêtre, avec une violence dont Galvières eut chaud au cœur. « Il a écrit sur moi, dans le Germe, un article infâme, et que lui seul n'avait pas le droit d'écrire. Il sait pourquoi. Ah ! il vous envoie parce qu'il a honte? Hé bien! vous pourrez lui dire comment je vous ai reçu, et comment je le recevrai, s'il ose jamais venir luimême. 1)
Et il repoussait la porte, que Galvières immobilisa en pesant dessus avec ses fortes mains.
— « Mais écoutez-moi donc, monsieur l'abbé ! » insistait-il. « Où avez-vous pris que je sois un ambassadeur de Savignan? Hé! Oui! C'est un coquin et je viens vous donner les moyens de