A RENÉ BAZIN
Mon cher ami,
Je voudrais que t œuvre dont je vous prie aujourd'hui d'accepter la dédicace fût plus digne d'être offerte au conteur exquis auquel nous devons les Oberlé, la Terre qui meurt, l'Isolée, tant de récits d'une vision si nette, d'une documentation si juste, — à l'ouvrier littéraire d'un goût si fin, — et surtout au moraliste catholique d'une si sûre doctrine. Cest en effet une étude de psychologie religieuse que j'ai tentée, sous un titre emprunté à un mystérieux verset de la Bible, ce livre de tous les mystères. Autant que l'on peut suivre soi-même, et rétrospectivement, le travail de son propre esprit, il me semble que le problème posé dans le Démon de midi m'est apparu, pour la première fois, au cours d'une longue conversation où nous discutâmes, notre regretté confrère Melchior de Vogué et moi, sur la sincérité de Chateaubriand, voici des années. Vogué devait prononcer un discours à Saint-Malo, sur la
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tombe de l'auteur du Génie du christianisme. Je lui disais, je nie souviens, que les fortes pages de cet admirable écrivain ne me procuraient qu'un plaisir inquiet, à cause des contradictions intimes de t homme et de l'œuvre. J'accusais dans René l'attitude. Je rappelais à Vogué le témoignage de M. d'Haussonville, alors secrétaire à Rome, sur son ambassadeur, — celui plus décisif des Enchantements de Prudence, — le mot de Sainte-Beuve : « Un épicurien à imagination catholique. » Je concluais qu'ayant vécu d'une manière et pensé d'une autre, Chateaubriand avait toujours eu, dans son beau talent, une nuance de facticité, je n'osais pas ajouter de simulation. L'artifice, en effet, n'est pas la tromperie. Peut-être représente-t-il une tare plus irréparable. Celui qui ment, s'il sait qu'il menty peut détester son vice et se corriger. Mais celui qui ment et qui ne le sait pas?
Vogué protestait contre mes rigueurs, toutes mêlées d'ailleurs d'admiration. Chateaubriand, pour lui, était double. Il le voyait comme un catholique, non pas seulement d'imagination, mais de pensée, mais de conviction, et, en même temps, comme une créature d'entraînement émotif et de désir désordonné. Il apercevait, dans l'incurable ennui de René, le secret épuisement produit par cette lutte continue
entre les deux êtres, toujours en train de se disputer cette âme. Je l'entends encore me parler comme il faisait, dans les discussions où i( s'échauffait, avec sa voix devenue sourde, presque haletante. C'est en le quittant que j'entrevis comme un thème possible à un roman a" analyse, cette douloureuse dualité : de hautes certitudes religieuses coexistant, chez un homme public, avec les pires égarements de la passion. A-t-il le droit de servir : — orateur par la parole, écrivain par la plume, homme d'état par l'autorité, — des idées auxquelles il croit, sans y conformer sa vie? Oui, puisqu'il y croit. Non, puisqu'il ri agit pas d'après elles. Et, si les circonstances impérieuses le contraignent à défendre quand même ces idées, demeurenuelles entières en lui? Chateaubriand, pour en revenir à ce maître, a-t-il cru jusqu'à la fin, et de quelle qualité fut sa croyance? Les défaillances de la sensibilité et de la volonté ri atteignent-elles pas l'énergie de l'intelligence? FF y a-t-il pas une usure lente, une corrosion de la doctrine par les mœurs? Autant de questions que vous trouverez, sinon résolues dans ce livre, mon cher ami, indiquées du moins, parmi plusieurs autres. Car le Démon de midi est devenu, en cours de route, si je peux dire, l'étude aussi de la crise sentimentale qui guette tant d'âmes, nel mezzo del cammin di nostra vita. Le
milieu où les personnages évoluent a compliqué par surcroît le dessein primitif. Vous vous êtes, vousmême, trop enchanté à cet art du roman, enivrant et décevant comme un songe d'opium, pour ne pas savoir quune fois engagé dans ses imaginations, le conteur oublie bien vite et son point de départ, et son point d'arrivée. Il ne voit plus que ses héros et leur caractère. Un demi-délire presque hallucinatoire l'envahit. Il a voulu faire œuvre de docteur es sciences sociales, comme disait Balzac. Il nest plus que le témoin passionné des drames qu'il invente et auxquels il participe, comme s'ils étaient réellement vécus devant lui par d'autres. Étrange désarroi de la personnalité qui faisait dire à ce même Balzac : « Cest le rêve d'un homme éveillé. » Nous ne racontons pas nos romans. Ils se racontent en nous par un travail qui, après coup, nous étonne quelquefois nous-méme. « Consuelo? La comtesse de Rudolstadt? est-ce que c'est de moi? » disait George Sand, relisant ses propres pages et ne les reconnaissant plus . Cette sorte d'ardeur Imaginative est le trait qui distingue le roman de l'observation strictement scientifique. Quelquun Va défini de l'histoire possible. Formule très profonde. Notre observation à nous ne consiste pas uniquement à noter des faits. Nous en induisons les conséquences, et nous poussons
sans cesse, dans nos hypothèses, jusquau terme de leur logique, tels et tels types, telles ou telles idées, qui ne sont pas allés, qui n'iront peut-être jamais jusque-là. (Test une liberté permise à l'artiste que n aurait pas le pur savant. Pour ce qui concerne le Démon de midi, en évoquant, ainsi que je le disais tout à l'heure, les milieux religieux contemporains, j'ai considéré comme légitime de mener à leur extrémité d'action certaines théories, celle, par exemple, du retour à la primitive Église, celle du mariage des prêtres, communes à beaucoup de novateurs d'aujourd'hui. Ce droit de construction impose à l'écrivain un devoir d'élémentaire, probité : du moment qu'il crée des événements, il lui est interdit d'introduire dans sa fiction des individus ayant vécu réellement. Ce serait calomnier un Tyrrel, pour citer un seul nom et celui d'un mort, que de dessiner un prêtre moderniste d'après cette émouvante figure, puis d'associer le caractère ainsi tracé à des circonstances tout imaginaires. Fidèle à cette règle qui, encore une fois, me parait de simple probité, je me suis appliqué à éviter toute allusion à des personnalités connues, dans la peinture des hérésiarques et des révolutionnaires qui traversent ce livre. Ceci soit dit pour couper court d'avance à toute interprétation de ce genre. Il reste à savoir si, esthétiquement parlant, ce n'est pas une
erreur d'introduire dans une œuvre de fiction, et à quelque degré que ce soit, l'élément religieux luimême. Quand on a lu V encyclique Pascendi et le décret Lamentabili, on se rend bien compte quen effet les sophismes réfutés et les principes affirmés dans ces magnifiques pages nont rien de commun avec les aventures, plus ou moins intéressantes, qui constituent, par définition, la matière d'un roman. Aussi n est-ce pas directement que les thèses religieuses peuvent être abordées par un conteur. Elles ne lui appartiennent que dans la mesure où elles ont été soit adoptées, soit rejetées par des hommes vivants, et qu'elles ont été senties, aimées, haïes, agies par eux. Dans ce chef-d'œuvre qui s'appelle en anglais Old Mortality, et, en français, les Puritains d'Ecosse, Walter Scott, ce génial initiateur, nous a donné un modèle accompli de la manière dont ce domaine peut être exploité, sans que l artiste tombe ni dans le pamphlet ni dans la dissertation théologique, — égales erreurs dès qu'il compose un roman. Son Balfour de Burley, le fanatique tentateur d'Henri Morton, qui cite l'Écriture l'épée à la main et se livre à des méditations spirituelles entre deux embuscades, demeure sa plus étonnante création peut-être. Et cependant, quel peuple de figures inoubliables Scott a mis sur pied et avec quelle vigueur de touche, quel pou-
voir merveilleux de crédibilité! Je n'ai certes pas la prétention, permise au seul Balzac, de rivaliser de près ou de loin avec le Grand Écossais . Si f ai rappelé son nom à la première page d'un livre où est raconté un drame de conscience religieuse, c'est simplement pour bien prouver, par ce rappel, que les défauts du Démon de midi ne doivent être reprochés quà l'auteur et non au genre, et que Vart du roman peut s'attaquer légitimement, sans se dénaturer, même à cet ordre de sujets. C'est aussi pour rendre hommage une fois de plus à cet ancêtre, trop méconnu chez nous aujourd'hui, à ce grand « romantique conservateur » , comme l'a si heureusement appelé son dernier et distingué critique M. l'abbé Henri Brémond. Puisse le nom du noble Scott et le vôtre, mon cher ami, porter bonheur à ce livre que vous offre en témoignage de sa haute estime littéraire et de son affection
Votre dévoué confrère,
Paris, 24 juin 1914.
.. A DjEMONIO MERID1AJSO
— a Hé bien, mon Père, pouvons-nous trouver un meilleur député?... » demanda l'abbé Lartigue à dom Bayle, quand Louis Savignan eut pris congé des deux prêtres.
La conversation entre les trois hommes avait eu lieu dans le salon d'une très vieille maison, sise elle-même dans une très vieille rue d'une très vieille ville, Y Augustonemetum des Romains, le Clermont-Ferrand du onzième siècle et de la première croisade. Derrière les hautes fenêtres garnies de vitres au ton un peu glauque, se profilait, plus sévère et plus grise encore par ce gris après-midi d'octobre, l'architecture de Notre- Dame-du-Port, le chef-d'œuvre peut-être de ce vigoureux style roman-auvergnat, dont l'origine demeure mystérieuse. Quiconque en a senti une fois la beauté forte et simple n'oublie plus ces i 1
églises, solides, trapues, ramassées, dont l'ordonnance extérieure, au lieu d'être un décor plaqué, reproduit en relief l'ordonnance intérieure. Vues du chevet surtout, avec l'hémicycle de leurs chapelles serrées, accolées contre la masse de l'édifice, elles donnent une saisissante impression d'aplomb et d'unité. Ces absidioles ont toutes un toit particulier qui les distingue de l'ensemble, sans les en séparer. Elles sont prises et comme encastrées dans le mouvement général de la construction. L'abbé Vincent Lartigue était l'un des vicaires de Notre-Dame-du-Port. Les photographies et les gravures qui tapissaient littéralement le salon attestaient sa ferveur pour sa basilique. Elles en reproduisaient tous les aspects, comme aussi les détails; celle-ci la façade, cette autre le chœur, celle-là le transept, une autre le clocher des églises similaires : celles de Ris et de Glaine-Montaigut, celles de Chauriat, de Saint-Saturnin, d'Orcival, de Saint-Nectaire. Saint-Étienne de Nevers n'y manquait pas, ni Sainte-Croix de Parthenay, ni Saint-Sernïn de Toulouse, ni Saint-Jacques de Compostelle, ni Saint-Vincent d'Avila. L'École auvergnate s'évoquait tout entière sur ces murs, par ses monuments les plus significatifs. Le vicaire lui-même, robuste et râblé, portait sur sa nuque musculeuse la tête carrée des aborigènes du Plateau Central. Sa structure lourde, tassée, mais énergique, ses
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traits larges, comme taillés à la serpe, mais fermes et francs, faisaient vraiment de lui l'homme de son église. Ce montagnard de quarante ans, si rude, mais si intact, sortait de la même race que les bâtisseurs, morts depuis très longtemps, qui avaient conçu et dressé ces sanctuaires d'une foi primitive et simple, — la foi qui éclairait les yeux d'un brun presque jaune de l'abbé Lartigue. Quel contraste entre cette maturité puissante et la fragile vieillesse du religieux dont le vicaire clermontois sollicitait l'approbation! A cinquante-neuf ans, dom Bayle en paraissait soixante-dix, quatre-vingt. Il n'avait plus d'âge. La peau parcheminée de sa face creusée et desséchée eût fait de lui une momie, n'eussent été le regard aigu et brûlant de ses yeux bleus, et le frémissement de sa bouche intelligente, passionnée, amère. Le beau portrait de Despréaux, à Versailles, nous montre cette nervosité presque morbide, dans la commissure des lèvres du satirique. Cet indice d'une sensibilité étrangement irritable pour ce qui touche aux idées marquait aussi la physionomie de ce disputeur infatigable que fut Brunetière. Gomme Brunetière, durant ses dernières années, dom Bayle semblait n'être plus qu'un esprit, tant son pauvre corps d'ascète, malingre par nature, se cachectisait avec l'âge. Une pleurésie mal guérie avait dévié sa taille et haussé une de ses épaules.
Le délabrement de sa soutane prouvait avec quelle rigueur cet ancien prieur d'un couvent supprimé aujourd'hui pratiquait la règle du fondateur de son ordre, saint Benoit (1) . De ce torse étique sortait une voix profonde et si mâle que le moribond en était transfiguré dès qu'il parlait. Cet organisme d'apparence usée gardait une réserve de forces qui achevait de se dépenser au service de l'Église, ardemment et finement. Dom Bayle est issu d'une des meilleures familles de Valognes. Chez lui, l'invincible génie normand associe toutes les prudences à toutes les ferveurs. Il estimait, et, vivant toujours, grâce à Dieu, il estime encore que le plus sûr moyen de briser la politique de persécution dont souffre la France catholique est la guérilla, la petite guerre, la résistance acharnée, continue, irréductible, sur quelques points bien choisis : la répartition des biens ecclésiastiques, les hôpitaux, les écoles, la presse, la presse surtout. Ce pauvre moine étique, quasi bossu, à qui vingt sous par jour suffisent, et qui ne désire rien pour lui-même, que cette bonne mort dont parlent les Vêpres des Trépassés : Beati mortui qui in Domino moriuntur, est un des maîtres secrets de notre journalisme. Il a participé au lancement ou au radoub de cinquante
(1) Règle de saint Benoît, chap. De Vestiariis et calceariis fratrum. « ...De quorum rerum omnium colore aut grossitudine, non causentur monachi... •
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gazettes peut-être, tant parisiennes que provinciales, et il garde sur elles la haute main. Quoique sa judiciaire lui fasse apprécier le Parlement pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire rien, il lui arrive de se mêler d'élections quand il croit que le subit changement de front d'un collège peut agir sur l'opinion. C'est ainsi qu'achevant une cure tardive à Néris, dans ce mois d'octobre 1912, il était venu à Clermont, sur l'appel de l'abbé Lartigue, afin de rencontrer Louis Savignan.
— « Oui » , insista le vicaire, « avec lui, le succès est certain. Pensez donc : un enfant du pays et qui a eu tous les prix, dix ans de suite, au lycée! J'étais son camarade. Je me rappelle. Il y avait foule à la Faculté quand il a passé son baccalauréat... Et cette vogue l'a suivi à travers ses travaux. Vous me direz : des œuvres si graves!... Assurément, je ne vois pas les électeurs de la troisième circonscription de Clermont occupant leurs loisirs à dévorer YHistoire du clergé de France au dix-huitième siècle, ou bien l'Église et l'Éducation. Ils savent tout de même que ces grands livres d'histoire font date, comme ceux de Taine. Ils savent, par les polémiques locales, quelle place le Germe occupe dans la presse catholique, et que Savignan est le plus brillant rédacteur de ce périodique. Et, je vous le répète, mon père, ils sont mûrs pour un revirement extraordinaire. Les tracasseries autour
des écoles libres les écœurent, les impôts qui grandissent et surtout le rôle que cette canaille d'Audiguier a joué dans l'affaire de la châsse de Nébouzat. C'est lui qui a empêché que l'enquête fût poussée à fond. Pourquoi? Quand on sait le prix que les Américains paient ces bibelots, ça se comprend trop. Et nos brayauds le comprennent aussi, allez. Tout de même, lui vivant, ils l'auraient renommé encore. Mais il va mourir. Son cancer à la gorge fait des progrès effrayants. C'est une question de jours. Nos gens prendront cette occasion de secouer le joug de Laverdy qui, depuis son entrée au Luxembourg, joue par trop insolemment au grand électeur... Vous avez causé avec Calvières. Pour qu'un gros industriel radical, comme lui, en vienne à vous dire : « J'en » suis revenu, de l'anticléricalisme » , il faut que la haine contre M. le sénateur Laverdy soit plus forte que tout, chez lui et ses amis... Or, ils ne peuvent battre la bande à Laverdy qu'avec notre appoint. Savignan va être le candidat auvergnat, autochtone, local. On lui passera son catholicisme, à cause de cela. Nous l'aurons, mon Père; nous aurons un député catholique d'Auvergne. — Croyez-vous qu'il a un masque superbe? Cet homme-là, éloquent comme il est, à la tribune, et défendant la liberté religieuse,... je ferai le voyage de Paris, rien que pour voir ça. . . »
— « Il a le signe, en effet » , répondit dom
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Bayle. — La parole du Bénédictin, posée, volontiers mordante, toujours un peu sèche, contrastait autant que son aspect physique avec les exubérances de son interlocuteur. Il y a un demi- Méridional dans tout Auvergnat, et un demi- Anglais, au contraire, dans tout Normand. — « J'ai toujours pensé » , continua- t-il, « que, l'inégalité étant une des lois du monde, certains hommes naissent pour commander, et, l'univers visible se modelant en tout et partout sur l'autre, ces hommes portent sur eux l'empreinte de leur destinée. Paraissent-ils? Une voix secrète nous dit, comme à Samuel rencontrant Salil : Ecce vir. Iste dotninabitar . De ces chefs-nés, Savignan a tous les traits : la dignité physique d'abord qui exclut la familiarité, la simplicité en même temps qui fait que cette dignité n'est pas blessante, le regard direct et fermé tout ensemble qui lit en vous et ne se laisse pas lire, cette voix prenante qui persuade, rien que par son timbre, cette belle physionomie qui appelle la médaille et le buste. Je savais déjà, par ses écrits, la qualité de sa pensée. Je sais, maintenant, qu'il sera un orateur. Vous avez raison. Oui. C'est absolument le candidat qu'il fallait. Je mettrai donc la petite influence que je peux avoir, à son service. C'est entendu... Et pourtant!... » ajoutat— il, après un silence.
— « Pourtant? » interrogea l'abbé Lartigue.
L'inquiétude subite de son expressif visage prouvait à la fois combien il aimait Savignan et dans quelle estime il tenait le diagnostic moral du perspicace dom Bayle.
— « Quel âge M. Savignan a-t-il exactement?» demanda celui-ci, au lieu de répondre.
— « Le mien» , fit le vicaire. «Quarante-trois ans. Je vous ai dit que j'étais son camarade de classe. »
— « L'âge du Démon de midi» , répondit dom Bayle. o Vous vous souvenez du mystérieux verset : a sagittâ volante in die, a negotio peratnbulante in tenebris, ab incursu et dœmonio meridiano? »
— « Tu ne redouteras ni la flèche qui vole pendant le jour, ni la peste qui marche dans les ténèbres, ni la contagion qui ravage en plein midi. . . Comment aurais-je oublié ce verset? Je l'ai récité comme vous, mon Père, tous les jours, à Compiles, jusqu'à la récente réforme du Psautier... Je ne vois pas qu'il y ait un rapport. . . »
— « Entre notre candidat et cet exorcisme? Avec votre traduction, aucun. Elle peut être exacte. Je m'en tiens à celle de nos aînés. Pour eux, le dœmonium meridianum était un véritable Démon, la tentation du milieu du jour, particulière aux cloîtres. Ils avaient observé que la sixième heure, notre midi, est redoutable au Religieux. La fatigue du corps, épuisé par la veille et le jeûne, gagne l'âme qu'un trouble envahit.
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Yà acedia monte, ce dégoût, cette tristesse des choses de Dieu qui donne au cénobite la nostalgie du siècle quitté, le désir d'une autre existence, une révolte intime et profonde, et c'est le Démon de midi. Je donne, moi, le même nom à une autre tentation, et je ne crois pas manquer de respect à la Sainte-Écriture, toujours chargée de plus de sens que n'en comporte la lettre nue. Cette tentation, c'est celle qui assiège l'homme, au midi, non pas d'un jour, mais de ses jours, dans la plénitude de sa force. Il a conduit sa destinée, jusque-là, de vertus en vertus, de réussite en réussite. Voici que l'esprit de destruction s'empare de lui, — entendez bien : de sa propre destruction. — Une force ennemie, Yœternus hostis, l'attire hors de sa ligne, dans la voie où il doit périr. Cet étrange vertige va du spirituel au temporel. C'est, dans Tordre de la grande histoire, Bonaparte, en 1809, entreprenant la guerre d'Espagne; son neveu, cinquante ans plus tard, celle d'Italie. C'est, dans un autre ordre, le Victor Hugo des Feuilles d'automne et le Lamartine des Harmonies, tentés par la politique. Vous savez où elle les a menés. C'est, dans un autre ordre encore, et, pour nous, plus grave, Lamennais et Lacordaire fondant l'Avenir et aboutissant au terrible carrefour de 1833, où le Démon de midi les attendait, pour être vaincu par l'un et pour perdre l'autre. »
— « Je devine — » interrompit l'abbé Lartigue. « Vous avez peur, si Louis devient député, qu'il se trouve pris dans une de ces circonstances comme fut la loi sur les associations cultuelles où les avis peuvent différer, que le sien soit en contradiction avec celui de Rome, qu'il s'y entête et qu'il arrive à la révolte. Est-ce bien ça?... » — Un sourire éclaira son rude visage. L'orgueil de son amitié pour Savignan brillait dans son regard. — « Je me porte garant pour lui, mon Père. Louis n'est pas seulement catholique par le cœur et par la foi. Il l'est aussi, je dirai presque il l'est d'abord, par la passion, par le culte qu'il a pour l'ordre, et pour l'ordre français. Il l'avait déjà au lycée. Je l'entends encore me dire : « Je deviendrais athée ; comme Fran- » çais, je continuerais à m'affirmer catholique. » Il aimait, dès lors, dans l'Église romaine, précisément ce que les Lamennais de tous les temps ont détesté : la hiérarchie, la soumission du sens personnel. . . Ainsi, vous voyez ! . . . »
— « Je vois que vous l'estimez profondément, monsieur le vicaire » , répliqua dom Bayle. « C'est le plus probant de$ témoignages. Nous méritons toujours par quelque endroit les sentiments que nous inspirons. Ce n'est pas moi qui dédaignerai ce catholicisme national. Je préfère une autre apologétique. Celle-là en est une... Mais, ditesmoi, votre ami fréquente-t-il les sacrements?...»
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— o Je n'ai pas abordé ce point avec lui » , répondit l'abbé Lartigue. « La chose ne fait pas doute... Pourquoi cette question, mon Père? Et, permettez-moi une franchise complète, pourquoi cet arrière-fonds de défiance contre l'auteur du Clergé de France? »
— a Parce que j'ai peur de son orgueil » , dit le Bénédictin, après un nouveau silence.
Ces pauses qu'il faisait, par instants, entre deux de ses phrases, donnaient, aux reprises de sa parole, une gravité singulière. On sentait que chacun de ses mots avait été pesé intérieurement, avec quel scrupule et par quelle conscience, par quelle intelligence ! Celle d'un saint qui a confessé trente années durant. Aussi la physionomie du vicaire s'assombrit-elle, du coup. Il mit comme une protestation suppliante, dans l'accent avec lequel il répondit :
— « De son orgueil? Mais il n'en a pas, mon Père. C'est le plus simple des hommes, et il aurait le droit d'être si fier ! . . . Pensez donc : le fils d'un petit médicastre d'Issoire, parti dans la vie presque sans famille, sans protection, et le voilà célèbre. Il serait de l'Institut, s'il n'avait pas ses opinions. Tout lui a succédé, sans qu'aucun bonheur l'ait changé, ni la gloire, quand ses grands livres d'histoire se sont vendus comme des romans, ni la fortune, quand sa femme a fait cet héritage inattendu. Tel il était quand nous jouions
aux barres dans la cour des petits, — courait-il vite, le mâtin! — tel je l'ai retrouvé à chaque occasion... Tenez, mon Père, tout à l'heure, à cette place , quand il a discuté avec nous le pour et le contre de son élection, était-il simple!... » — « Je n'ai pas dit qu'il avait de la vanité » , rectifia dom Bayle. « C'est la vanité qui n'est pas simple. L'orgueil l'est, et d'autant plus volontiers qu'il est plus complet. Le véritable orgueilleux se suffit à lui-même. Il n'éprouve aucun besoin de produire de l'effet. Il est à lui-même son juge et son public. Ce qui le distingue, c'est une espèce de tranquillité superbe, celle de l'animal de proie qui sent sa force. Tenez, quand Savignan a traversé l'antichambre, j'ai bien écouté son pas. Notre pas, c'est ce qu'il y a de plus nous, en nous. C'est notre énergie en mouvement. Le sien sonne l'assurance, une assurance calme et invincible, comme sa voix, comme son rire. La certitude de sa valeur émane de ses moindres gestes. C'est l'homme à qui tout a toujours succédé, comme vous dites, l'homme qui n'a jamais été humilié. Pour moi, cette continuité dans la réussite est la plus redoutable des épreuves. Elle exalte l'âme, qui en arrive à cette confiance dans ses propres forces stigmatisée par le prophète : Dedisti cor tuum, quasi cor Dei; — tu as mis* ton cœur comme le cœur d'un Dieu. Celui qui a toujours été vainqueur s'habitue à s'appuyer sur soi uniquement,
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à croire qu'il porte en lui-même le principe de sa puissance. Qu'est-ce donc, sinon se diviniser? C'est le péché des péchés, et le plus cruellement puni, dès ici-bas. Les anciens avaient vu cela, sans démêler la cause, par une de ces intuitions de leur christianisme naturel qui sont si émouvantes. Ils disaient : «L'orgueil, fils du bonheur, » fatal à son père... » Monsieur le vicaire, c'est le prêtre qui parle au prêtre. Rappelez- vous les grandes catastrophes de vie morale auxquelles vous avez assisté. Vous trouverez que leurs victimes ont toujours été des orgueilleux, et devenus tels par l'excès de ce que le monde appelle la chance. Et comment sont-elles survenues, ces catastrophes? Toujours par une nouvelle chance, ou qui semblait telle. Vous vouliez le fond de ma pensée sur M. Savignan? Vous l'avez. Ce sont d'étranges propos à tenir pour la préparation d'une campagne électorale », conclut-il, en hochant, sur son épaule trop haute, sa tête où flotta un sourire presque sarcastique. — « Un vieux moine est excusable de considérer le monde comme un système de choses invisibles manifestées visiblement. D'ailleurs » , — et sa main aux doigts noués par le rhumatisme se tendit pour montrer la masse sombre des pierres de la basilique, — «« ils le croyaient aussi, ceux qui ont construit les églises dont vous avez si bien pénétré la Mystique. »
En tout autre moment, cette allusion à ses travaux aurait, sans nul doute, provoqué chez l'abbé Lartigue une de ces dissertations d'architecture médiévale où le digne abbé s'étalait, s'épanouissait avec une complaisance touchante. C'était sa vie, l'archéologie religieuse de sa province. Ses Mémoires sur ce sujet ne se comptaient plus. Il leur devait le titre de membre de l'Académie de Glermont. L'éloge enveloppé dans les derniers mots du discours de dom Bayle aurait dû le toucher d'autant plus que le vicaire de Notre-Dame-du-Port se spécialisait, depuis quelques mois, dans l'interprétation symbolique des chapiteaux des églises auvergnates. Point n'est besoin d'être érudit pour savoir qu'il y a là une des particularités de cet art. Pour l'abbé Lartigue, aucune école de sculpture ne valait celle qui a représenté sur les colonnes du chœur de Saint-Nectaire les scènes de la vie du Christ, ou les Saintes Femmes au Tombeau dans l'abbaye de Mozat. Il fallait que son interlocuteur lui eût dit tout haut, sur Savignan, des paroles qu'il se disait lui-même tout bas, quelquefois, sans vouloir en reconnaître l'exactitude. Car ses yeux ne suivirent pas le geste du Bénédictin. Il n'eut pas un regard pour la vieille église qu'il ne se lassait jamais de contempler. A cette minute, il ne voyait que son idée :
— « Mais je crois cela comme vous et comme
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eux, mon Père » , répondit-il avec une vivacité singulière. « Seulement, je vous demanderai de me laisser plaider pour Louis... Je sais, » fit-il, sur un geste de dom Bayle, « vous ne l'attaquez pas. Vous exprimez une crainte, voilà tout, et d'autant plus légitime qu'il s'agit d'intérêts sacrés. Vous voyez dans Savignan un soldat de l'Église, et vous trouvez qu'elle n'en a pas trop. . . Cette crainte, je l'aurais peut-être, si je ne le suivais pas, depuis sa jeunesse. Quand je disais que tout lui a succédé, je parlais des choses de la vie publique. Dans sa vie privée, que d'épreuves! Deux enfants morts, sur les trois qu'il a eus, puis sa femme... »
— « Le chagrin n'est pas l'humiliation, » dit le moine. «Ce n'est pas l'échec. On peut souffrir sans rien apprendre , quand on souffre dans le triomphe. »
— « Mais il l'a connue aussi, l'humiliation, mon Père. Il l'a subi, l'échec, et le plus cruel, dès son entrée dans le monde. Ce que vous prenez chez lui pour une conscience trop affirmée de sa force, c'est le pli qu'a imprimé, dans son être, la précoce défense de sa sensibilité contre la vie. Il a eu, certes, bien des chances. Mais, moi qui ai entendu ses cris de détresse, quand il a été frappé, j'en suis trop sûr, même à l'époque où il avait sa femme et ses enfants, il avait manqué le bonheur. Quand nous retournerons au
parc Bargoin, je vous montrerai un cèdre que je ne regarde jamais sans me souvenir d'une phrase de Louis, à cette époque. C'est un magnifique arbre que Ton a étêté afin d'avoir un peu plus de vue. Dans son effort pour se refaire une cime, il érige une de ses branches du côté du ciel. Je crois entendre encore mon ami me dire, en me le montrant : « Je ferai comme lui, mais, moi aussi, » je resterai tordu et mutilé. La cime de mon » âme a été brisée, et cela ne se répare pas. »
— « Lui avez-vous quelquefois rappelé ce mot?» demanda dom Bayle.
— « J'aurais eu trop peur de toucher à une cicatrice encore sensible, » répondit l'abbé Lartigue. « La blesure a été si profonde ! »
— « Le cœur a d'étonnantes puissances de guérison et d'oubli » , fit le Bénédictin. « Je n'ai pas de peine à comprendre qu'il s'agissait d'un désespoir d'amour. Vous veniez, vous, monsieur le vicaire, d'entrer au séminaire. Vous aviez renoncé à vivre des romans et même à en lire. Celui de votre ami est devenu le vôtre. Il est probable que vous êtes le seul à vous en souvenir. »
— « Je suis sûr que non » , répondit le prêtre, plus vivement encore. La perspicacité du vieux moine devinait juste. L'existence monotone et grise du vicaire archéologue n'avait connu d'autre aventure que celle dont son ami de jeunesse avait
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été le héros. Elle demeurait pour lui, son accent le prouvait, aussi émouvante, aussi actuelle que si elle datait de la veille. C'est un phénomène quotidien, chez les familiers des grands hommes, cette reviviscence, indéfinie dans un confident, des impressions ressenties réellement par un autre et oubliées par cet autre. Savignan était le grand homme de son obscur camarade Lartigue.
— « D'ailleurs » , continua-t-il, avec une espèce de décision irritée où il entrait visiblement un peu de remords, « je ne vois pas pourquoi je ne vous raconterais pas cette histoire. Elle est tout à l'honneur de Louis. Je ne compromettrai pas la personne qui s'y trouve mêlée. Je n'ai jamais su son nom. Ce silence de Louis, à l'âge que nous avions, vingt ans, vous prouvera qu'il n'était pas le jeune homme léger qui joue à la vie. Tout était si sérieux, chez lui, si réfléchi, si grave, même le bonheur ! . . . Tenez, en vous parlant, je le revois tel qu'il était au régiment. Je faisais mon service, de mon côté, à Bourges. Lui faisait le sien à Glermont où sa mère s'était installée après son veuvage. La première fois que je vins en permission , nous nous donnâmes rendez-vous, bien entendu. Nous n'étions pas ensemble depuis un quart d'heure, j'avais déjà senti qu'il s'était passé, depuis notre séparation, trois mois auparavant, un événement extraordi-
naire. La joie, une joie chaste et passionnée, fervente et réservée, celle des fiançailles secrètes, — je ne l'ai su que plus tard, — rayonnait dans ses yeux. Vingt petits indices me frappèrent. Je ne les interprétai qu'à distance. Nous avions toujours été d'accord, Louis et moi, pour ne pas beaucoup aimer les vers, par enfantine réaction contre un de nos maîtres, auteur d'un recueil de poésies et que nous n'estimions guère. Cet après-midi, à mon grand étonnement, Louis me récita, d'une voix mouillée que je ne lui connaissais pas, plusieurs morceaux de Sully-Prudhomme, qu'il venait de découvrir. Je l'entends me dire cette strophe qui aurait dû m'être une révélation :
L'épouse, la compagne à mon cœur destinée,
Promise à mon jeune tourment, Je ne la connais pas, mais je sais qu'elle est née,
Elle respire en ce moment.
Je me rappelle. Je l'accompagnai chez sa mère, ce jour-là. Entré dans sa chambre, je vis que son bureau s'encombrait d'ouvrages sur Montaigne, les uns achetés à ses frais, — et son budget n'était pas riche, — les autres empruntés à la bibliothèque de la ville. Ils en portaient le timbre : les quatre fleurs de lis et la croix du blason de Glermont. « Oui, » répondit-il à mon geste interrogateur, « j'ai eu l'idée de concourir à » l'Académie française, cette année, pour le prix
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» d'éloquence. Elle a proposé comme sujet : » Montaigne. Je voudrais tant me distinguer » vite, me faire connaître, prouver que j'ai » quelque chose là. » Il se frappait le front, comme Ghénier. J'étais à la veille d'entrer au séminaire. Cette déclaration d'ambition était trop contraire aux pensées que je nourrissais. J'y répliquai par le mot célèbre : Ama nesciri et pro nihilo reputari. — « Ce que l'Imitation condamne, » dit-il vivement, « c'est l'ambition pour l'ambi- » tion. Mais quand elle n'est qu'un moyen? » » — Un moyen de quoi? » demandai-je. Songeant soudain au veuvage de sa mère, j'ajoutai, montrant du doigt la porte voisine : « Je com- » prends, tu veux la consoler de ses chagrins v par tes succès. » Il rougit et je n'insistai pas, croyant avoir deviné juste. Cette seconde impression dissipa l'autre, celle d'un roman caché. Nous nous quittâmes pour de longs mois, durant lesquels j'eus d'autres préoccupations que celle de savoir si mon ami d'enfance était amoureux ou non. Mon père souffrant fut envoyé dans le Midi. Sa maladie s'aggrava. Il y mourut. J'entrai au grand séminaire. Je ne retrouvai Savignan qu'aux vacances, devenu, après son service, étudiant à la Faculté des lettres de Clermont. « Et le discours sur Montaigne? » lui demandaije. — « Eh bien, » dit-il, «je l'ai envoyé, et je » n'ai rien eu. » Il ajouta un : « Maintenant, ça
» m'est égal » qui me fit le regarder. Il tenait tant d'amertume dans ces simples mots. Sa physionomie était de nouveau changée. Cette fois, elle était creusée et durcie. Tout de suite j'observai son irritabilité maladive. Il se crispait à la moindre contradiction. Croyant lui être agréable, je m'avisai de lui dire que j'avais lu, moi aussi, ce Sully-Prudhomme dont il m'avait parlé. « C'est de la poésie de neurasthénique » , me réponditil, brusquement. « Je l'ai été. Je suis guéri. » Que ces dix-huit mois l'avaient changé ! Sa souffrance était si évidente que je n'osai pas l'interroger. Il me sut gré de mon silence, car, après m'avoir évité, par peur de mes questions, sans doute, il finit par ne plus guère me quitter. Ce n'était pas pour causer avec moi. Il restait, dans nos promenades, des quarts d'heure entiers sans ouvrir la bouche. Ce qu'il voulait? N'être pas seul. Nous allions par les chemins creux entre les vignes, vers cette chaîne des puys qui domine Clermont, et dont vous admiriez, ce matin encore, mon Père, les lignes tragiques, ces déchiquetures des volcans éteints qui racontent les terribles convulsions cosmiques d'autrefois... » — « Et de demain, peut-être » , fit dom Bayle. « Lisez la description du Vésuve par Strabon, cinquante ans avant la catastrophe de 79. Vous croiriez celle du Pariou d'aujourd'hui. Mais qui donc s'en soucie? Ces promenades d'un amou-
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reux dans ce paysage, dont il ne reçoit pas le redoutable enseignement, quel symbole ! C'est tout Thomme de ce siècle, cela, un acteur qui joue le drame de ses passions sur tin théâtre dont le décor va s'abîmer et l'écraser. Il le sait, et il n'y pense même pas. »
— «Je vous assure, mon Père, que Savignan y pensait sans cesse. Que de fois, penché sur un de ces cratères, je l'ai entendu s'étonner comme vous, presque dans les mêmes termes, que la constante menace de douleur et de destruction, partout empreinte dans la nature, ne nous rappelle pas à tous que nous nous mouvons dans l'univers de la chute ! Visiblement, le pessimisme de ses discours n'était que le cri d'une plaie intérieure qu'il ne m'aurait jamais découverte, sans une circonstance toute fortuite en apparence. Je n'hésite pas, moi, à la qualifier de providentielle. Une nuit, — nous avions justement fait, pendant le jour, une course dans la montagne, où il s'était montré plus sombre et plus taciturne que d'habitude, — une rumeur me réveille dans mon premier sommeil. Je reconnais le tocsin. En même temps, une clarté insolite envahit ma chambre. Je saute à bas de mon lit. J'ouvre une fenêtre, et je vois, dans le ciel, le rouge reflet d'un immense incendie. J'habitais avec mes parents dans la basse ville. Des gens couraient dans la direction de la place de la Poterne. Je
m'habille à la hâte, je sors. Cinq minutes plus tard, j'assistais au plus effrayant des spectacles. Trois maisons brûlaient au fond de la place du Poids-de-ville, et une quatrième était menacée. Le feu avait pris dans le chantier d'un marchand de bois et de charbons qui occupait le rez-dechaussée d'un des bâtiments. Il avait gagné la boutique d'un marchand de couleurs, sise à côté. La quantité des matériaux inflammables, accumulés là, faisait, de cet accident, un désastre. Une foule se pressait, grandissant d'heure en heure, dans laquelle je m'enfonçai. On entendait passer sur elle comme un frisson d'épouvante. Il s'y mêlait l'appel des personnes qui s'organisaient pour faire la chaîne et le cri des commandements donnés par leurs chefs aux pompiers et aux soldats. Les crépitements et les halètements de l'incendie dominaient tout. La flamme, avivée par un grand vent, était si forte qu'on y voyait comme en plein jour. Je me souviens. En aidant de mon mieux à passer des seaux d'eau, je regardais vers la cathédrale. Les moindres détails des deux flèches aiguës se distinguaient pierre par pierre. A cette clarté, je pus reconnaître, parmi les visages angoissés qui m'entouraient, — j'étais près du sinistre maintenant, — celui de Savignan, occupé au même travail que moi. A un moment, j'essayai de le rejoindre. J'allais y parvenir, quand un remous
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se produisit dans cette foule pourtant si compacte, et un cri perça par-dessus toutes les rumeurs. C'était une femme, habitante d'une des maisons que le feu allait gagner. Elle était veuve et faisait le métier de garde-malade. Partie à huit heures, pour aller à l'autre extrémité de la ville, auprès d'un mourant, elle avait laissé chez elle, au lit, son fils, un petit garçon de cinq ans. Au cours de cette veillée, le bruit du tocsin l'avait saisie, comme moi. Elle avait vu la formidable lueur dans la direction de son quartier. Elle avait pris peur. Venue aux nouvelles, elle arrivait juste à temps pour voir la flamme entrer dans sa maison, poussée par le vent de plus en plus fort. A ses questions affolées, un officier de pompiers répond que le bâtiment a été évacué depuis une heure, et les occupants installés sur des matelas, pour la nuit, dans le réfectoire d'un pensionnat voisin. Elle y court. Tous ses voisins se trouvaient, en effet, réfugiés là, — mais pas son enfant. Et, maintenant, désespérée, elle se précipitait vers la maison, écartant avec des gestes de fureur ceux qui l'arrêtaient, et sanglotant ces mots, toujours les mêmes : a Mon enfant!... Je veux mon enfant! » Les éclats de sa voix étaient si aigus, son visage exprimait une anxiété si passionnée, elle tordait ses mains avec une si effrayante frénésie qu'elle finit par devenir, dans cette vaste foule, pour-
tant si anxieuse par ailleurs, le centre d'un attroupement. La sauvage énergie de sa supplication détourna sur elle l'intérêt de tous ceux qui pouvaient la voir et l'entendre. J'étais du nombre Le drame de cet énorme incendie ne fut plus pour nous que le drame de cette simple douleur de mère. A force d'écarter les uns et les autres, elle avait percé jusqu'au cordon de soldats qui contenait les curieux. « Mon enfant! » mon enfant!... Monsieur l'officier, mon en- » fant ! ... » Je l'entends supplier ainsi un lieutenant qui s'était mis devant elle, en la repoussant doucement. « — Mais, madame, attendez! Vous » voyez bien que le feu cède. — Attendre, mon- » sieur l'officier? Il sera mort! C'est moi-même » qui l'ai enfermé, avec cette clef, avant de » sortir, là, monsieur l'officier, derrière cette » fenêtre, au troisième étage. Je vous dis qu'il » meurt, monsieur l'officier! Il meurt! Il meurt! » Mon enfant! Mon enfant! » D'une de ses mains, elle se débattait contre les soldats qui la retenaient; de l'autre, elle élevait cette clef avec ses doigts crispés. Un second officier se rapproche du premier. Ils délibèrent, en regardant la maison que les pompiers arrosaient vainement du jet de leur lance. Le duel de la flamme et de l'eau, autour de ces pierres, prenait un caractère tragique. Tantôt l'eau frappait la flamme qui rétrocédait une minute, puis une rafale sou-
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levait une grande vague de feu. Un second jet de lance, et la flamme reculait, mais déjà moins loin... Elle gagnait. Tout un pan de la maison flambait. La jalousie, baissée sur la fenêtre désignée par la femme, allait brûler. Elle brûlait déjà, par le bas. Le danger cependant grandissait. Une nouvelle et violente ondée de flamme venait de se précipiter et d'envahir le second étage, non plus du dehors, cette fois, mais du dedans, avec une telle énergie qu'il fallait déjà penser à préserver une autre maison. L'hésitation des officiers s'expliquait trop aussi. Laisser passer la mère, c'était l'envoyer à la mort. Exposer un de leurs hommes, était-ce utile? Était-ce possible? Tout à coup, et sans que personne, cette fois, essayât de retenir un dévouement insensé, — c'était le geste même que toute cette foule se sentait le devoir de faire, — un homme- se jette dans le groupe des officiers et des soldats. Il arrache la clef des mains de la mère qui continue de crier : a Mon enfant ! mon enfant ! ... » Et déjà, il entrait dans la maison. »
— « Et cet homme était Louis Savignan? » demanda dom Bayle. L'autre se taisait, pour jouir de l'impression produite sur son interlocuteur, par l'acte héroïque de son ami.
— « C'était Savignan. Après quelques minutes dont vous imaginez l'agonie, il reparaît, la face brûlée, les mains brûlées, les cheveux brûlés, le
drap de ses vêtements fumant, mais avec T enfant, qui, lui, venait de se réveiller et qui n'avait rien. Je ne vous décrirai pas le délire de la mère, ni les acclamations de la foule, pendant qu'on emportait le sauveteur évanoui. Une particularité des constructions dans notre pays lui avait permis de monter jusqu'à ce troisième étage et d'en redescendre. Les cheires de nos volcans abondent tellement en lave que les escaliers des plus pauvres maisons sont de pierre. Mais Louis pouvait être tué par une chute de poutre, étouffé par la fumée, et, tout simplement, brûlé vif. Il avait été si gravement atteint qu'il dut garder la chambre un mois. »
— « Vous allez m'écrire cette histoire, monsieur le vicaire » , fit dom Bayle, « comme vous me l'avez racontée, sous forme de lettre, voulezvous? Nous la publierons dans tous nos journaux. C'est l'élection assurée. »
— « Justement » , répondit le vicaire, « j'allais vous demander de ne pas l'imprimer, mon Père, et de ne pas le répéter. Louis saurait que ce récit vient de moi. Il serait peiné de cette publicité, à cause de ce qui suivit, et que je vais vous dire. Quoique ses brûlures fussent relativement légères, il dut rester au lit trois semaines, et d'abord avec une forte fièvre. Sa mère et moi nous le veillâmes, à tour de rôle. L'étrange et inexplicable tristesse dont je m'étais étonné,
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toutes ces vacances, continuait à le dévorer, pendant cette crise. On distingue si bien, au chevet des malades, la part de la douleur physique et celle du trouble moral. S'il existait un matérialiste de bonne foi, je voudrais le mener devant un lit d'agonie. Il verrait une preuve, qui ne peut pas se discuter, de notre double nature : tantôt l'âme sereine dans une chair suppliciée, tantôt l'une et l'autre en proie aux affres, mais quelle différence, et comme on sent deux mondes ! Une nuit, — nous étions à la fin de septembre, et il faisait une de ces tempêtes d'Auvergne qui semblent annoncer un cataclysme universel : des rafales furieuses, une pluie de cataracte et chaude, des éclairs, des coups de tonnerre, de quoi nous jeter dans cet état d'énervement où l'on provoque et où l'on fait des confidences ; — j'osai lui dire :
— « Louis, qu'est-ce que tu as? Tu devrais être » si heureux, si fier! C'est si bon d'avoir à offrir » à Dieu, quand on paraîtra devant lui, de belles » actions comme celle que tu viens d'accomplir. »
— « Je n'aurai rien à offrir à Dieu, » me répondit-il douloureusement. « Je n'ai pas accompli » une belle action; j'ai voulu mourir. Je suis trop » croyant pour me tuer. Ce suicide-là m'était per- » mis. Je l'ai essayé. Il paraît que Dieu veut que » je vive. Je vivrai. Mais que c'est dur! Ah ! mon » ami, que c'est dur! » Et il éclata en sanglots. Une convulsion de désespoir le secouait tout
entier. Durant toute notre enfance, je ne l'avais jamais vu pleurer. Pour la première fois, son cœur s'ouvrit. Il me dit que, depuis deux ans, il aimait passionnément une jeune fille. Des circonstances particulières, qu'il me tut, afin de ne me mettre sur aucune piste, évidemment, lui avaient permis de vivre quelque temps dans le même endroit qu'elle. Il avait cru remarquer qu'il l'intéressait. Leur intimité avait grandi, s'était émue, attendrie. Il lui avait avoué qu'il l'aimait. Elle l'aimait aussi. Quand ils s'étaient séparés, ils étaient fiancés, mais en secret. Pour des raisons que Louis m'a tues également, les parents de cette jeune fille auraient eu des objections trop fortes contre ce mariage, à cause d'une disproportion de fortune ou de naissance, je suppose. Je n'en sais rien. Une idylle avait commencé entre eux, cachée et naïve, enivrante et clandestine, avec des billets échangés furtivement, des rendezvous donnés au passage, à la promenade ou dans des visites, enfin un de ces romans, fervents et chastes, dont nous connaissons le danger, vous et moi, mon Père, puisque nous confessons. Ils attestent pourtant, chez les jeunes gens qui s'y engagent, une haute qualité d'àme. Ce n'est pas votre avis? »
— « Oui, s'il n'y avait pas le mensonge » , répondit le Bénédictin. « Mais il y a le mensonge Il voulait l'épouser et il lui apprenait à tromper,
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à mentir à sa mère. Il en faisait cette femme que l'Écriture appelle si bien multivolam. Elle Ta trahi comme fiancée. Elle l'aurait trahi comme épouse. »
— « Il avait vingt et un ans, mon Père, et c'était elle qui avait voulu le secret. Je lui ai lu dans le cœur, durant cette nuit, et jusqu'au fond. Je vous l'affirme, si un sentiment humain ressemble à cet amour, que décrit si magnifiquement le troisième livre de l'Imitation, ce fut celui dont il me découvrit les profondeurs. Oui, c'était bien cet amour qui rend tout léger, qui porte à faire de grandes choses, qui veut s'élever et que rien n'arrête, l'amour qui compte les travaux pour rien, fort, patient, fidèle, constant, magnanime. . . Il avait rêvé ce prix d'éloquence à l'Académie pour conquérir sa fiancée. Dans l'innocence de son cœur, il avait vu là un peu de gloire, de quoi prouver sa valeur aux parents. S'il avait tant goûté les premiers vers de Sully-Prudhomme, c'est qu'il y trouvait la trace d'un roman de jeune homme pareil au sien. Et puis sa fiancée et lui avaient dû se séparer davantage encore. Elle était allée, avec sa mère, passer une saison à Paris. Ils avaient trouvé un moyen de correspondance. Brusquement ses lettres à lui étaient restées sans réponse. Deux, trois, quatre semaines s'étaient écoulées dans l'énigme de ce silence, qui permettait de tout redouter. La jeune fille avait-elle été dénon-
cée, surprise? Affolé, n'osant plus écrire, il se préparait à partir pour Paris, sous un prétexte quelconque. En ouvrant un journal de Clermont, il y voit annoncé le prochain mariage de sa fiancée secrète! Elle épousait quelqu'un d'extrêmement riche. Ah! mon Père, si vous aviez été, comme moi, au chevet de ce lit de malade, par cette nuit d'orage, à recevoir ses confidences, à écouter ce gémissement d'un immense espoir trahi, cette révolte d'un jeune homme pauvre, et qui se sent un bel avenir, contre la brutalité d'un abandon vénal, non, vous ne diriez pas que Louis n'a pas connu l'humiliation. Vous ne diriez pas qu'il a été trop heureux. »
— « Il s'est marié, pourtant » , reprit dom Bayle, « et bien peu après, puisque le fils qui lui reste a près de vingt ans. »
. — « Il a voulu vivre, mon Père. C'avait été son mot. Il explique son mariage, et le reste. Sitôt guéri de ses brûlures, il décida sa mère à quitter Clermont. Il vint à Paris, où il entra à l'École des Chartes. Il s'y accabla de travail, et dans le domaine le plus contraire à son tour naturel d'esprit, l'érudition. Sa mère lui trouva une brave femme. Ill'épousa pour avoir une famille, fonder un foyer. Je me rappelle. Quand j'ai été présenté à cette fiancée-là, j'avais dans le souvenir l'image de l'autre, de celle qu'il m'avait évoquée dans sa nuit d'agonie, mince et fine, avec des pieds et
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des mains d'enfant, la grâce fragile et fière d'une statuette du moyen âge, la nervosité frémissante d'une créature de race. Quel contraste avec la future Mme Savignan, si évidemment loyale et simple, mais lourde, presque commune! Pour le jeune homme, passionné jusqu'à la frénésie, qui avait failli mourir d'un amour trahi, c'était une autre variété de suicide que ce mariage : le renoncement voulu et irrévocable à la vie sentimentale, la résolution réfléchie et organisée de ne plus exister que pour le devoir et pour les idées. Louis est de ceux qui ne reviennent pas en arrière, une fois entrés dans un chemin. Vous savez son œuvre, cette défense de l'Église par l'histoire. Grâce à vous, mon Père, il va la continuer, sous une forme nouvelle, par la parole et par l'action. Ne doutez pas de lui. C'est de l'or, et que le creuset a éprouvé. Il n'y aura pas de démon de midi pour cet homme-là. Il sait lutter des luttes de Dieu. Je crois vous l'avoir démontré, maintenant. »
— « Puissiez- vous avoir raison, monsieur le vicaire » , fit dom Bayle, « et l'être de passion et de frénésie, comme vous dites, ne pas renaître dans l'homme de quarante ans que nous allons prendre pour porte -drapeau! Ce malheureux pays de France est toute logique. Il n'a jamais admis les deux hommes de saint Paul. Entre Saint François de Sales et Tartufe, pour lui, pas de
milieu. Chateaubriand a plus desservi l'Église, chez nous, par ses égarements, qu'il ne Ta servie par son génie. D'après ce que vous me racontez de votre ami, la tentation que je redoute pour lui, ce n'est plus l'orgueil. Mais vous me dites qu'il a un fils avec lequel il vit. Il a donc un témoin et un juge. C'est beaucoup. Il ne connaît pas la solitude du foyer. C'est beaucoup encore. S'entend-il bien avec ce garçon? »
— « De cœur, oui, » répondit l'abbé Lariigue. « D'intelligence, pas toujours. Jacques appartient à une génération déjà touchée de modernisme. Il a eu pour professeur, à l'École Saint-André, l'abbé Fauchon. Il l'avait gardé pour ami. Je dis : il l'avait... Car, depuis la révolte de ce malheureux, il est bien certain que cet enfant, qui a toujours été très croyant, a rompu tout rapport avec un prêtre interdit. »
— « Ah! monsieur le vicaire, » reprit le Bénédictin, « nous pouvons vraiment répéter le mot de cet ancien : « De quelle ignoble mort nous » périssons ! »
Le simple rappel du plus fameux parmi les prêtres rebelles de ces dernières années avait contracté le masque tourmenté du vieux moine, d'une véritable douleur physique. A l'époque où commence ce récit, c'est-à-dire dans l'automne de 1912, l'abbé Fauchon s'était vu expulsé d'abord de cette École Saint-André, puis
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de l'aumônerie du couvent de femmes où il avait été relégué. Une série de publications, de plus en plus hardies, dans une revue ironiquement intitulée : l'Apologétique nouvelle, était la cause de ces rigueurs. Enfin, on l'avait interdit. Le bruit courait dans le monde religieux qu'il préparait une protestation plus scandaleuse que ses précédents écrits. Dom Bayle devait en savoir long sur les projets du relaps, car sa voix s'étouffa un peu pour continuer :
— a Voilà ce qui rend si graves ces révoltes individuelles : le mal qu'elles font à d'autres âmes. Il m'a semblé souvent qu'il aurait fallu frapper cet homme plus sévèrement tout de suite. Mais, ne jugeons pas nos chefs. A chaque jour suffit sa peine. L'affaire importante, maintenant, c'est l'entrevue de Savignan et de Galvières. »
— tt Ça, j'en réponds, » répondit Lartigue. » Vous connaissez ce mot d'un candidat : « Il v n'y a qu'une personne qui ne m'ait pas trahi, » c'est l'ennemi de mon adversaire. » Galvières aimera Savignan de toute la haine qu'il porte à Laverdy et qu'il portait à Audiguier. Ils l'ont trop exploité, trop froissé. C'est un gros vaniteux qu'on aurait tenu par des hochets. Il est décoré comme raffineur, quoiqu'il se soit contenté d'hériter ses sucreries d'Aulnat. Il voulait la rosette. Laverdy, qui a épousé une ancienne maîtresse, voulait, lui, que sa femme fût reçue chez Mme Gai-»
vières, laquelle est née Soléac, d'une très vieille famille d'ici. Mme Galvières, paraît-il, s'y est refusée. Inde irœ. Laverdy a empêché la promotion de Galvières. Cal vières se venge. »
— « Vous connaissez Mme Galvières? » démanda dom Bayle.
— « Non, » dit le vicaire. « Elle habite Paris toute Tannée. On prétend qu'elle est tout à fait une grande dame. Elle a de qui tenir. Ces Soléac sont un des meilleurs noms d'Auvergne. On retrouve, dans les archives d'Orcival, les traces d'un « Géraud de Soléac, seigneur dudit lieu, » qui céda aux chanoines, en 1275, une rente de » deux septiers de seigle, pour le remède et salut » de son âme. » C'est moi qui ai déniché ce document. Si vous aviez vu la joie de l'industriel démocrate devant cette nouvelle preuve de la noblesse de sa femme! Son radicalisme, c'est de la vanité encore. Pour avoir de l'influence, il faut être du côté du manche. Il a été du côté du manche. Pour se venger du sénateur radical, il faut être avec nous. Il sera avec nous. Soyez tranquille, mon Père. Savignan est nommé. Galvières, c'est toutes les voix, à dix lieues à la ronde, autour de Soléac. Il a restauré le château des ancêtres de sa femme, ce socialiste, et même assez bien, quoiqu'il y ait trois ou quatre anachronismes énormes. Je me suis gardé de les lui signaler. »
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— « Les architectes de Paris ne sont pas tenus de connaître l'art auvergnat, avec l'érudition d'un abbé Lartigue » , dit le Bénédictin.
Et, comme il levait les yeux vers la fenêtre, il frotta ses vieilles mains Tune contre l'autre, d'un geste de contentement, et, montrant la masse grise de Notre-Dame-du-Port, toute dorée par le soleil de trois heures :
— « Voyez, monsieur le vicaire, votre église s'illumine pour nous annoncer le triomphe. Nous triompherons. En attendant, allons aux vêpres. » Et, consultant sa montre : « J'ai peur de vous avoir mis en retard. Mais c'est encore le service du Bon Dieu... »
Les phénomènes de double vue ont toujours été, depuis qu'il y a des hommes et qui prophétisent, acceptés et niés avec la même bonne foi, ajoutons, avec la même légitimité. Ils existent. Certains esprits, les uns conduits par une longue expérience, les autres éclairés par une divination intuitive, possèdent ce don de discerner les effets dans les causes. C'est le coup d'œil d'un dom Bayle apercevant, par avance, la crise imminente d'un Savignan. Mais les complexités de la vie dépassent et déconcertent notre analyse, et le Voyant qui vient de prédire juste, prédit faux presque à la même minute. Ainsi, ce même dom Bayle se félicitant de la rencontre entre Savignan et Calvières et augurant le triomphe. Comment eût-il soupçonné ce que l'abbé Lartigue ignorait, que la fiancée dont la trahison avait désespéré Louis Savignan vingt ans auparavant, s'appelait, de son nom déjeune fille, Geneviève de Soléac, et, de son nom de femme, Mme Fernand
Calvières? Ainsi les efforts des deux prêtres, pour assurer, à la troisième circonscription de Clermont un député catholique, allaient aboutir à ce résultat inattendu : le célèbre historien religieux mis en face de celle qu'il avait si passionnément aimée, quand elle était libre, — maintenant qu'elle ne Tétait plus. N'était-ce pas là une occasion offerte à cet égarement du milieu de la vie, que le vieux moine appelait mystiquement le Démon de midi, — a dœmonio meridiano? Il est vrai que le Bénédictin, on Ta vu, ne croyait guère au sérieux des aventures sentimentales. Les ascètes ont de ces inintelligences. S'il eût appris quels rapports avaient uni jadis Louis à Geneviève, il eût sans doute souri de pitié et répété une de ces sentences qu'il empruntait volontiers à l'Écriture, comme le verset de Job disant à Dieu : « Tu flétris le visage de l'homme et tu le congédies. » Il y avait bien des chances pour que la mince silhouette de jeune fille dessinée par l'abbé Lartigue à travers les confidences de son ami ne ressemblât guère à la femme d'aujourd'hui. Si une tentation attendait Savignan, c'était bien plutôt celle du reniement d'un passé, d'ailleurs aboli. DomBayle n'en eût plus douté, s'il avait pu suivre du regard l'ancien amoureux de Geneviève descendant l'escalier de la maison du vicaire, pendant que les deux prêtres continuaient de causer. Il était deux heures. Louis savait que Calvières viendrait vers
cinq heures lui rendre visite à son hôtel, et cette rencontre avec le mari de celle qu'il avait regrettée si passionnément ne lui infligeait même pas l'émotion d'une curiosité. Qui donc a comparé le cœur de l'homme à un de ces palimpsestes où les premiers caractères ont été effacés puis recouverts d'une autre écriture? Seulement les signes effacés sont toujours là. Quand il s'agit d'un véritable parchemin, une réaction chimique suffit à les faire reparaître, et une réaction psychologique, lorsqu'il s'agit du cœur. Ce retour à Clermont, après vingt an9 d'absence, devait être pour Savignan l'occasion d'une de ces reviviscences. Son âme assagie de quarante-trois ans devait, par un mirage rétrospectif, céder la place, pour quelques instants, à l'âme folle et violente de sa vingt et unième année, et le Démon de midi prendre ce détour pour engager cette destinée sur la plus dangereuse des routes. Hélas! Il allait être de si bonne foi, en s'abandonnant à ses souvenirs d'enfance et d'adolescence. Le décor d'autrefois l'y sollicitait trop puissamment, et aussi la présence et les questions de son fils. Cet enfant ne l'accompagnait en Auvergne que pour cela, pour revivre en imagination le passé d'un père qu'il admirait autant qu'il l'aimait.
Ce fils attendait devant la porte. Quand il vit son père apparaître sur le seuil, le pas dont il
marcha vers lui attestait son impatienee. L'issue de l'entrevue avec dom Bayle le préoccupait beaucoup plus, certes, que l'intéressé lui-même. Louis et Jacques Sayignan offraient dans leur seule physionomie un mélange évident de ressemblances et de différences qui devaient, si jamais ils se heurtaient l'un contre l'autre, rendre tragique le choc de leurs caractères. Ces antithèses et ces identités partielles de tempérament sont le grand principe de passion dans les crises familiales. Les gens d'un même sang sont trop pareils. Ils se sentent plus vivants les uns pour les autres que des étrangers, et cette sensation, qui les attendrit dans l'affection, les exaspère, dans l'hostilité. Il suffisait de voir face à face le père et le fils et la cordialité de leur regard pour comprendre qu'ils en étaient jusqu'ici à la période de l'amitié, protectrice et indulgente chez l'un, enthousiaste chez l'autre. Tous deux étaient grands et vigoureux; le fils plus haut de taille, plus large d'épaules et plus grossier d'étoffe, si l'on peut dire. On est souvent étonné, dans des familles connues par leur dévotion, que des parents délicats, presque fragiles, aient produit des enfants d'un animalisme quelquefois brutal. La chasteté des générations, et la réserve accumulée de forces que cette vertu représente, expliquent ce phénomène. Autant Louis Savignan, même dans sa robustesse, restait élégant et
svelte, autant son fils Jacques était déjà épais et lourd, à dix-neuf ans, mais avec un si ardent regard! Il tenait de sa mère, originaire d'Alsace, des cheveux blonds tirant sur le roux, un teint où un sang riche coulait à fleur de peau et une musculature d'athlète germanique. Quand ces physiologies sont touchées de mysticisme, elles vont très loin dans l'enthousiasme. Le père, lui, était très brun, avec un masque de Sarrasin hérité de sa mère, une Provençale de pure race. Le médecin d'Issoire l'avait épousée à Montpellier, où il avait d'ailleurs étudié, et où il était revenu comme aide-major de régiment. C'avait été le premier métier du docteur Savignan. De là, chez l'ancien élève de l'École des Chartes, un je ne sais quoi de militaire dans la tenue. Nous ressemblons toujours secrètement à la profession exercée par notre père. Les préceptes d'hygiène reçus dans sa première enfance avaient conservé à Louis Savignan une si extraordinaire jeunesse, d'ailleurs, qu'il semblait le frère aîné de son fils Jacques. La manière dont il lui prit le bras pour remonter l'escalier de la place Notre-Dame-du- Port montrait qu'il tenait en effet à rester le camarade du jeune homme. Leur tutoiement était un autre signe de cette camaraderie du veuf avec le seul compagnon que la mort eût laissé à son foyer.
— a Acceptes-tu enfin, papa?... » Tel fut le
premier mot de Jacques, quand ils commencèrent de marcher ensemble.
— « Je crois que oui, » répondit le père, a Mais il faut d'abord que j'aie causé avec mon
grand électeur, Calvières, l'homme des Sucreries d'Aulnat. Je dois le voir à cinq heures. Il peut me poser telles conditions. . . »
— « Des conditions? à toi? » s'écria le fils. Un beau sourire de dédain et de fierté éclaira son jeune visage. « C'est-à-dire qu'ils vont te demander les tiennes, trop heureux que tu consentes à les représenter. »
— a Et s'ils exigent que je me donne comme républicain et comme démocrate? » interrogea Savignan.
— « L'encyclique Rerum novarum te le permet, » répondit Jacques. Il eut pour ajouter :
— à Je ne sache pas qu'elle soit encore abolie, »
— une amertume qui prouvait combien le vicaire de Notre-Dame-du-Port avait diagnostiqué juste, en l'incriminant de modernisme.
— « Elle ne le sera jamais » , répliqua vivement le père. C'était le point délicat entre les deux hommes, le principe d'un conflit possible, que la tendresse du plus âgé et la déférence du plus jeune avaient jusqu'alors évité. Quoique Louis Savignan eût eu ses vingt ans après l'avènement de Léon XIII, il avait été élevé par des catholiques grandis dans l'atmosphère religieuse
du pontificat de Pie IX. Ses maîtres l'avaient pétri d'idées d'obéissance et de tradition. •Jacques, plus pieux et d'une piété autrement fervente, était de formation tout autre. Adolescent, il avait profondément subi l'influence du dangereux maître, redouté par Lartigue, de cet abbé Fauchon, encore soumis, mais qui, dès lors, interprétait dans le sens le plus dangereux les instructions de Léon XIII. Certes, l'ancien élève de l'hérésiarque acceptait, beaucoup par amour pour l'Église, beaucoup par amour de son père, les éclaircissements que le sage Pie X a pu apporter aux actes mal compris de son prédécesseur. Mais, comme la plupart des catholiques de son type, il les acceptait en frémissant. Louis Savignan le sentait. Il ne perdait jamais une occasion de ramener cette intelligence déjà troublée et que tentait la Révolution. — « Non, » insista-t-il « la liberté du ralliement, reconnue par le défunt pape, ne sera pas retirée par le pape actuel, ni par aucun pape. Borne ne se déjuge pas. Ce n'est pas sa faute si des intempérants ont traduit en un ordre un geste qui n'était qu'un conseil. Les directions du Vatican ont engagé les catholiques à ne pas contester la forme du gouvernement. Je ne l'ai, pour ma part, jamais contestée. Autre chose est de permettre que l'on accole à mon nom des étiquettes équivoques, auxquelles la persécution donne un sens très
précis de fanatisme et d'iniquité. Qu'ils caractérisent ma candidature par tel adjectif vague qui leur conviendra : nationale, régionale, protestataire, j'y consens. Un nom qui soit une hypocrisie, je n'en veux pas. . . »
— « Si des gens comme toi rendaient pourtant leur sens réel à ces formules du mensonge politique?. . . » dit le jeune homme. « Oui, en les adoptant et les pratiquant. Ce terme de républicain, qu'il est beau en lui-même ! res publica, le service de tous par tous! et celui de démocratie : le peuple devenu capable de se gouverner d'après la raison et la justice, tous les citoyens ayant une âme royale ! Et celui de socialiste : la nation entière en harmonie, la solidarité universelle, la charité chrétienne infusées dans les lois! Ah! père, est-ce que tu ne crois pas que maintenant encore les électeurs votent pour ces idées-là, quand ils votent pour les charlatans qui abritent une ignoble ambition derrière ces vocables? Si les catholiques leur prenaient ces mots, mais sincèrement, loyalement, pour les appliquer dans leur vérité, quel changement! Gomme ce pays renaîtrait du coup à sa mission séculaire! Ce seraient réellement les gesta dei per Francos de notre héroïque tradition. Je suis bien tranquille, d'ailleurs, » continua-t-il ; « ni M. Galvières, ni personne ne discutera ton programme. Ils sont venus te chercher, remarque ! Ah ! que je serai
heureux, ce soir, quand vous aurez causé!... Mais comment se fait-il, puisqu'il est de Glermont et qu'il a ton âge, si j'ai bien compris l'abbé Lartigue, que vous ne vous soyez jamais rencontrés? Il n'a donc pas été au lycée? »
— « Non » , répondit Savignan, « il était au petit séminaire, si bien, » ajouta-t-il en riant, « que les cléricaux, Lartigue et moi, sommes sortis de la maison universitaire, et le libre penseur militant, de la maison religieuse. Je me dis cela, quelquefois, pour me rassurer devant nos laïcisateurs acharnés. Ils formeront des élèves qui penseront contre eux, comme nous avons pensé, Galvières contre ses maîtres, Lartigue et moi contre les nôtres. C'est la règle. Je nous vois encore lisant le grand livre de Taine sur la Révolution, et découvrant que notre professeur nous enseignait un amas de mensonges. Nous étions dans la cour des moyens. Elle était là, derrière ce mur, et ce sont bien les mêmes arbres. . . »
Les deux promeneurs débouchaient, en effet, tout en causant, sur la place qui contourne le préau de l'ancien collège des Jésuites, devenu le lycée Biaise-Pascal. De Notre-Dame-du-Port à cette espèce de carrefour, serpente un lacis d'antiques rues à travers lesquelles Savignan s'était dirigé comme s'il eût quitté la ville d'hier. Les pieds de l'homme fait marchaient tout naturellement dans les pas de l'écolier qui jadis courait
en galoches sur ces cailloux pointus, entre ces maisons sombres de pierres de Volvic. Il s'arrêta pour considérer la bâtisse, théâtre du premier éveil de son intelligence et de sa sensibilité. Le visage du fils exprimait maintenant uù intérêt passionné. On l'a dit : il avait accompagné son père à Clermont, comme en pèlerinage. Cette personnalité vigoureuse exerçait sur lui un attrait si puissant! Il éprouvait une émotion intense à s'associer en pensée à tout son passé d'enfant et d'adolescent, et il interrogeait :
— a Alors, c'était la cour où tu jouais, père ? »
— « Oui. De douze ans à seize ans; puis, de seize à dix-huit, sous ces autres arbres, à gauche. Il y a deux préaux à côté l'un de l'autre, séparés par un mur. Ces fenêtres que tu vois, au-dessus, c'étaient celles des dortoirs. Mais, allons! C'est dimanche, jour de promenade. Le lycée doit être vide. On me laissera bien le visiter. »
Il se tut, et le fils respecta ce silence, tandis qu'ils faisaient les quelques pas qui les séparaient de l'entrée actuelle du collège. Visiblement, une hallucination rétrospective envahissait l'ancien élève dont les yeux mobiles scrutaient le moindre détail des choses autour de lui, comme pour leur demander de lui rendre un peu de son âme jeune et légère d'autrefois : ici un angle de rue, là un profil de maison, un coin de trottoir,
une boutique, les arcades du marché de la halle au blé, la façade sombre du lycée. Pour le voyageur, en route vers Royat ou le Mont-Dore, et qui traverse Glermont, ce coin de la ville apparaît bien insignifiant. De chaque pavé, des fantômes se levaient pour Louis, si intensément individuels, — Fantômes de morts, on survit à tant de gens, à quarante ans! — Fantômes de vivants, à cet âge, tant de vos compagnons ont tant changé! — Fantômes d'impressions, on a tant changé soi-même, et cependant on est resté si pareil! C'est ce mystère du passé mêlé au présent, d'un « moi » renouvelé et pourtant identique, d'un cœur différent et pourtant le même, qui rend si émouvants et si attristants, si attendris et si déconcertants, des retours comme celui que Savignan faisait à son lycée. Ce bouleversement secret passa dans sa voix, quand, la porte du bâtiment franchie, après quelques pourparlers, il se retrouva dans le décor de sa vie quotidienne pendant tant de saisons. De quel accent il dit à son fils :
— a Quel bonheur qu'il n'y ait personne et que nous ayons pu passer! Regarde bien cette cour intérieure, Jacques. C'est un des endroits vénérables de Clermont. Vois comme elle est noblement encastrée dans cette haute construction sévère. C'est ici, à regarder, des années durant, ces quatre façades avec leur austère
architecture, mais nette, sobre, précise, que j'ai pris le sentiment de Tordre français. C'est tout notre dix-septième siècle, cet édifice. Les Jésuites l'ont bâti, en 1675, dix ans après les Grands- Jours, presque au moment du traité de Nimègue. Quelle santé, alors, dans notre pays!... Les Pères étaient venus de Montferrand, en 1663. Ils voulaient chasser de Glermont le virus janséniste qui restait dans la ville, à cause de Pascal. Le jansénisme, c'est un des commencements de la Révolution. Ils avaient vu cela, ces Pères dont tu te défies. Plus on étudie leur ordre, plus on admire la force de leur coup d'oeil et leurs bienfaits. En 1675, donc, ils entreprirent de bâtir ce collège. Ils ne le finirent qu'en 1742, et à leurs frais. Voilà qui nous change des gens d'à présent. J'ai ramassé des liasses de documents sur cette histoire, pour mon Clergé de France. Ce livre est sorti tout entier de ces vieilles pierres et de leur enseignement. C'est à leurs frais, toujours, et non à ceux des contribuables, que les Pères ont, pour conquérir un peu d'espace, reculé la muraille d'enceinte de la ville jusqu'à la contrescarpe, sur une longueur de soixante -dix toises. L'architecte était un frère de leur compagnie, Jean Ghêneau. Je me rappelle son nom. Quand on les supprima, en 1762, — la plus grande faute de la monarchie ! — le collège comptait mille élèves. Cinquante ans
plus tard, en Tan VIII, les élèves étaient deux cent trente. Et Ton devait fermer le cours de mathématiques, parce que le professeur avait en vain sollicité — j'ai encore ce texte dans la mémoire — des fenêtres et une porte dont l'absence rendait la classe inhabitable. Voilà pourquoi j'ai vécu et mourrai traditionaliste. Je suis comme Burke qui disait : « Je n'aime rien de » ce qui donne l'idée de la destruction; je ne » puis supporter l'idée d'aucun vide dans la » société, ni d'aucune ruine sur la surface de » la terre. »
— « Il y a cependant des changements nécessaires » , fit le jeune homme.
— « S'ils sont nécessaires, qu'on les laisse donc s'accomplir tout seuls » , dit Savignan, « comme on laisse un arbre grandir, perdre ses
feuilles, les reprendre. C'est un tel bienfait que la durée et qui se remplace si malaisément! Tiens... » — et il avait entraîné son fils dans la partie basse de la cour. — « Regarde cette pièce sombre. »
Il avait ouvert une haute porte vitrée et montrait à Jacques une salle carrée, avec des pupitres, une chaire, un tableau noir :
— « C'est une classe. De mon temps c'était la Troisième. »
Et vérifiant l'inscription au-dessus de la porte :
— « Ça l'est encore. Toutes les pièces autour
de la cour sont pareilles. Ce sont les autres classes. En furetant dans la bibliothèque, Lartigue et moi, nous avions découvert un vieux plan du lycée et constaté qu'au temps des Jésuites la distribution et l'attribution des locaux étaient pareilles. Je ne peux pas te dire combien l'idée de travailler sous ces mêmes voûtes où travaillaient des enfants de notre âge, un siècle et demi avant nous, exaltait notre esprit. Nous avions l'impression de continuer quelque chose, d'être avec les morts. Voilà le vrai principe de la vie morale : se sentir un chiffre vivant dans une addition vivante. Autrement, qu'il est difficile de ne pas tomber dans l'a quoi bon du nihilisme, devant l'évidence que tout passe si vite, — nous surtout! Vois cet orme, près du perron. Il est si âgé que l'on a dû relier ses grosses branches par des pièces de fer. Par un après-midi d'automne, comme celui-ci, je me rappelle, je remarquai un nouveau qui s'appuyait contre le tronc, les mains dans les poches, tout maigriot, le teint verdâtre. Il portait un veston d'une étoffe brouillée, trop mince et sous laquelle il grelottait visiblement. J'avais quatorze ans. Il devait avoir le même âge. Pourquoi allai-je à ce garçon inconnu, lui demander s'il se sentait mal? Je ne sais pas. Il s'appelait Ollivier et il venait de Moulins. On l'avait changé de collège parce qu'un oncle à lui, son correspondant, avait été nommé capitaine à Cler-
mont. Son père était consul de France, quelque part au loin, à Tripoli, je crois. Huit jours après cette conversation, nous suivions son enterrement. Il avait été emporté par une grippe infectieuse dont il éprouvait les premières atteintes, au pied de cet arbre. Cette vision m'obséda, toute Tannée qui suivit. Je me rappelle. Je me disais et je disais à Lartigue : « Nous pouvons mourir » demain, comme OUivier . A quoi cela nous aura- » t-il servi alors d'avoir tant travaillé? » — « A » avoir été de bons élèves dans notre collège » , me répondait cet admirable garçon, si simplement droit, o et à servir d'exemple » , ajoutait-il. Mais, pour être un exemple, il faut être un moment d'une série, que d'autres fassent après vous ce que vous faisiez, et dans des conditions semblables. Il faut qu'il y ait une durée. J'en reviens toujours là. »
— « Et moi aussi, père, je crois au bienfait de la durée. La différence entre nous, c'est que tu y vois surtout une discipline. Moi, j'y vois une Vie. Je reproche aux Jésuites uniquement — pense aux Exercices de saint Ignace — leur tendance à dresser, à automatiser l'âme, à lui enlever la spontanéité... Je les aimerai maintenant, puisqu'ils t'ont construit ton lycée... Mais dis-moi tout de ton existence ici. Dans cette classe de Troisième, où était ta place?... »
Et sur un geste de son père montrant un banc :
— « Là, près de cette fenêtre?. . . Je ferme les yeux et je t'y vois tel que ton portrait d'alors te représente... Dans cette cour, où te tenais-tu le plus souvent?... Je veux que tu me montres ton pupitre à l'étude, ton lit au dortoir. Oui. C'est heureux que ce soit un jour de congé. Nous pouvons tout visiter. J'envie tant l'abbé Lartigue de t'avoir connu dans ce temps-là ! Dans cette autre classe, en Seconde, où étais-tu? »
Et le fils entraînait son père. C'était son procédé, ou plutôt son instinct, lorsqu'une discussion d'idées risquait de 6urgir entre eux : il passait du terrain des doctrines et des théories sur celui du sentiment. Par instinct aussi, le père l'y suivait toujours. II s'en rendait compte : entre aînés et cadets, les divergences de points de vue, quand elles existent, sont irréductibles. Elles manifestent le travail secret accompli dans les consciences, d'une génération à une autre. Il dérive de causes si profondes! Bien qu'à la manière dont Jacques avait prononcé ces mots : une vie, il s'était révélé le contemporain des jeunes gens qui réagissent contre le déterminisme de Taine, et s'engouent du pragmatisme d'un William James, de l'intuitivisme d'un Bergson. Mais il s'agissait bien de philosophie, en ce moment. Et, tandis que le père conduisait le fils, à travers le lycée presque désert, de cour en cour et de salle en salle, des milliers d'anciennes heures
se levaient, pour Louis Savignan, de toutes les marches des escaliers de pierre, usées à leur centre par d'innombrables allées et venues d'enfants pareils à celui qu'il se rappelait avoir été. Il les saluait au passage, ces heures de jadis, pensant, et sentant tout haut, maintenant :
— o Voilà où nous jouions aux barres, le matin, à la récréation de cinq heures et demie, pour nous réchauffer. C'est l'époque où j'ai été interne, avant que mon père mourût et que ma mère vînt habiter Clermont. Je respire encore la bonne odeur qui sortait de la terre, humide de rosée, en été... Nous apprenions nos leçons, avant la classe, dans cette étude. La première lumière du jour luttait contre celle du gaz. Gela faisait une clarté très singulière. Je me tendais à ne pas fermer les yeux. Cette petite lutte contre le sommeil, c'était mon drame moral du commencement de la journée. Je me répétais, avec un héroïsme enfantin, celui de cet âge : « Marchez » pendant que vous avez la lumière. . . » Je te parle de l'héroïsme des enfants. Et leur sensibilité? Leur puissance de faire tenir un infini d'émotions dans des événements minuscules? Le samedi matin, le proviseur et le censeur venaient, dans les classes, lire le résultat de la composition que nous faisions tous les mardis. Nous entrions en classe après la seconde récréation, celle du déjeuner. Quel déjeuner? Un morceau de pain sec
et un morceau de chocolat que Ton achetait au concierge. Le proviseur venait entre neuf heures et neuf heures et demie. L'attente de cette entrée et de cette proclamation m'étreignait le cœur si fortement que je respirais avec peine. Je me forçais, pour mortifier mon appétit de primauté, à mettre exprès des fautes dans mes compositions. Les enfants ont encore cela, le goût du martyre. Que de richesses perdues, et comme vraiment la vie nous diminue ! . . . Voici le chemin que nous suivions pour aller en rangs au réfectoire, à midi et à sept heures. Nous nous étions donné comme règle, l'abbé Lartigue et moi, par ascétisme, de ne jamais goûter ce que nous mangions. Étions-nous exaltés! L'étions-nous aussi à la chapelle ! . . . Montons-y, pour finir notre visite... Ce sont les mêmes bancs. C'est le même autel, la même chaire, le même confessionnal. J'ai fait ma première communion ici. Que j'ai été heureux, ce jcrur-là ! ... »
Jacques écoutait, comme hypnotisé par les visions qu'évoquait son père. A peine, de temps à autre, interrogeait-il d'un mot, afin d'appeler de nouvelles confidences. Mais était-il besoin de cette incitation? La seule expression du visage de Savignan le disait assez : sa jeunesse l'avait repris. Ce n'était plus lui qui parlait, c'était elle. Cette invasion de sa personne présente par sa personne passée était si complète qu'il ressem-
blait, en ce moment, à ses photographies d'enfant et d'adolescent, que son fils conservait avec une piété si émue. Les intonations de sa voix étaient changées. L'ancienne écriture était de nouveau visible sur le palimpseste. Il en eut luimême une preuve immédiate dans un petit fait bien significatif. Quelques instants plus tôt, on Ta vu, lorsqu'il descendait l'escalier de son ami Lartigue, l'idée de se rencontrer avec Calvières le laissait presque indifférent. Tout à coup, la grande horloge du collège ayant sonné la demie de quatre heures, de ce timbre associé à tous ses travaux d'écolier, Jacques lui dit :
— « Il faut rentrer, papa, pour ne pas faire attendre M. Calvières, si, par hasard, il est en avance. »
— « Est-ce bien [ la peine que je le voie? » répondit Savignan.
Il s'entendit prononcer cette phrase, avant de l'avoir même pensée, par un mouvement réflexe, semblable à ces gestes involontaires que nous esquissons automatiquement, quand on nous frappe à certaines places. La perspective de se trouver en face du mari de Geneviève lui était soudain odieuse. C'était comme si son cœur de jeune homme battait de nouveau dans sa poitrine. Ce cœur y battait, en effet, puisqu'il se rétractait à la seule idée de cette rencontre. L'étonnement de son fils
le rendit au sentiment de la réalité actuelle.
— « Comment? » fit le jeune homme. « Tu ne veux plus le voir? Mais la candidature? »
— « J'étais si loin de ces misères et de ces combinaisons! » répondit Savignan. « Tu me les as rappelées si brusquement! J'en ai eu tout d'un coup la nausée. Tu connaîtras cela quand tu vieilliras : cette différence entre le milieu de pures idées où se meut la jeunesse, et les compromis que le monde impose à l'âge mûr. Car, enfin, ce Galvières à qui dom Bayle et Lartigue m'envoient, — deux prêtres! — hier encore, il soutenait le député Audiguier et le sénateur Laverdy qui ont voté toutes les lois de persécution religieuse. Use brouille avec Laverdy. Pour des idées? Non. Pour le plus ignoble motif, une décoration donnée à un autre. Et nous lions partie avec lui !.. . »
— a Es-tu sûr qu'il ne revient pas à la vérité sincèrement? » dit Jacques. « Oui. De quel droit supposons-nous qu'il n'a pas été de bonne foi en défendant Laverdy et son programme? Et puis, il a reconnu que ces gens-là étaient des imposteurs. Pourquoi pas? Ah! père, ça ne te ressemble pas de condamner une conscience d'homme, avant d'avoir vu par toi-même qui est cet homme, ce qu'il veut vraiment, ce qu'il sent. Faire crédit aux âmes, tu me l'as dit souvent, c'est la première des charités. »
— « Nous la pratiquerons donc avec le Grand Électeur de la troisième circonscription de Glermont, » fit Savignàn, d'un ton gai. Cette bonne humeur voulue dénonçait son énervement. « C'est égal, la dernière fois que j'ai franchi cette porte, je n'aurais jamais cru que je la passerais de nouveau pour aller de là négocier mon élection avec un radical-socialiste, six ou sept fois millionnaire. Celui-ci avait-il donc raison » — il montrait le nom de Biaise Pascal inscrit en lettres dorées sur le fronton du lycée — « de prendre à son compte le mot d'un ancien : « Expedit quod » fallatur. Pour le bien des hommes, il faut sou- » vent les piquer. »
— « Pascal a écrit cela, père? Est-ce possible?»
— « C'était pour montrer l'impuissance de la raison à trouver la vérité » , répondit Savignan. Il ajouta, sur un ton si tendre de taquinerie paternelle : « Ne te scandalise pas, et continue, à aimer ce grand homme. Je serais content, moi, de l'avoir eu pour patron de mon collège, rien qu'à cause de cette autre phrase où il a prononcé ton mot favori : la charité envers les morts consiste à faire les choses qu'ils nous ordonneraient, s'ils étaient vivants . »
— « Hé bien! » dit le fils, en se mettant, lui aussi, à ce diapason d'enjouement : « Les morts qui ont bâti ce lycée t'ordonneraient d'être dé-
puté pour défendre ce qu'ils ont cru, et par conséquent de ne pas brusquer M. Galvières. »
— a Je ne le brusquerai pas. Permets-moi seulement de l'oublier, quelques minutes encore... Nous sommes rue Balainvilliers » , continua-t-il. « C'est là que la guillotine fonctionnait en 1793. Et, pour moi, cet endroit est associé aux plus charmantes images, celles des courses dans les montagnes que Lartigue et moi faisions aux vacances! J'habitais cours Sablon et lui rue Blatin, à l'autre bout de la ville. Je me levais dès les trois heures, pour aller le prendre. Je passais par l'avenue Trudaine, devant le lycée, puis ici, enfin, par cette ruelle en pente dure, si bien nommée la rue du Tournet. Suivons-la... Il m'attendait devant sa porte. Nous partions d'un pied leste, et, à cinq heures, nous étions à Thedde ou à la Baraque, juste à temps pour voir se lever le soleil. Tu n'imagines pas la beauté du paysage dans cette clarté d'aurore : d'un côté, l'immense Limagne bleuâtre et voilée de vapeurs. Tu sais que cette plaine était, à l'époque tertiaire, l'extrémité d'un fjord qui, par Langogne et Barjac, et sur l'emplacement actuel des Gévennes, descendait vers le bassin du Rhône et la Méditerranée. De l'autre côté, les cônes tronqués des volcans détachaient leurs masses violettes sur le rose et l'or du ciel. — Je te disais que j'ai pris le sens de l'ordre français devant l'architecture sobre et
ferme du lycée. Je dois à ces horizons d'Auvergne, témoins éloquents des antiques révolutions du globe, un autre sens : celui du prix qu'il faut attacher aux paroles de vie éternelle, dans cet univers où tout n'est que changement, écoulement, figure qui passe. Que de fois Lartigue m'a répété, par ces matins-là et devant ce spectacle, l'admirable verset : Mille ans sont, à Ses yeux, comme le jour d'hiver, — et comme une veillée de la nuit! Sans cette plaine et ces montagnes, je n'aurais pas compris à ce degré la valeur de ces paroles, leur réalisme sacré. J'ai connu de dures épreuves ici-même, et que personne n'a sues. J'ai toujours trouvé un peu de force à me redire : comme le jour d'hiver, quand il passe. »
— « Ici même? » interrogea le fils. « Ah! père, que je voudrais, moi, les savoir! Que j'aimerais à tout connaître de ta vie, à la revivre avec toi, jour par jour, heure par heure, ta jeunesse surtout, l'époque où tu avais mon âge ! »
Les deux hommes se regardèrent. Jacques vit, distinctement, dans le fond des yeux de son père, comme une ouverture puis un reploiement de son cœur. Qui sait? Si, à cette minute, Louis Savignan avait cédé à un besoin de confidence que l'afflux des souvenirs éveillait en lui, s'il avait raconté à son fils le roman encore innocent de sa passion pour Geneviève, peut-être eût-il épargné
à lui-même et à Jacques les tragiques catastrophes qui suivirent. Mais avouer au jeune homme son amour d'autrefois dans la vérité de sa frénésie, n'était-ce pas lui apprendre le mélancolique secret de son mariage sans flamme, manquer à la pudeur d'émotions demeurées cachées à tous, excepté au seul Lartigue? Pour un motif ou pour un autre, il hésita quelques instants. Puis il se tut. D'ailleurs, il était déjà trop tard pour entamer ce récit. Le père et le fils arrivaient sur la place de Jaude, et Jacques disait, en montrant, d'un mouvement de tête, un personnage en train d'aller et de venir devant la porte de leur hôtel :
— « Papa, je suis sûr que c'est M. Galvières, qui guette ton retour. Avais-je raison de prétendre que ces gens ne peuvent pas se passer de toi et qu'ils ne te feront pas de conditions? Ils te demanderont les tiennes. »
Louis Savignan suivit du regard la direction indiquée par Jacques. Il aperçut l'inconnu, — un homme de moyenne taille, âgé de quarante à cinquante ans, à en juger par sa corpulence; un seigneur, à en juger par sa tenue, par sa démarche ferme et délibérée, par ce je ne sais quoi de cossu et d'affirmé que donne l'habitude de la richesse et du commandement. Savignan n'avait jamais rencontré Calvières. Il n'avait jamais vu sa photographie. Il le reconnut. Logiquement,* cette sensation de la présence aurait dû augmen-
ter encore l'état d'émotivité presque maladive où venait de le jeter sa rentrée dans le décor de sa jeunesse. Tout au contraire, le fait actuel et concret dissipa, du coup, cette espèce d'hallucination sentimentale. Ce fut le réveil soudain du somnambule. Le contraste était trop fort, entre les visions où il venait de s'absorber et la réalité qu'il avait là, devant lui, sur ce trottoir de la vieille place auvergnate, et à la porte de l'hôtel modernisé. Les mots sacramentels : électricité, chauffage central, flamboyaient sur la façade, qui servait de fond à la silhouette un peu lourde du mari de Geneviève fumant un cigare. L'énervement avec lequel il en tirait d'irrégulières bouffées prouvait la perspicacité de Jacques et de Lartigue. L'industriel radical était impatient de causer avec le candidat conservateur et catholique qui serait sa vengeance vivante contre ses anciens amis. L'ardeur de cette haine pour Audiguier et Laverdy — Laverdy surtout — contractait et tendait ses traits jusqu'à leur donner une expression de vitalité qu'ils n'avaient pas d'ordinaire. Le visage de Calvières, assez banal et régulier, eût été presque d'un bellâtre, sans les joues déjà trop pleines et le teint trop rouge. L'intoxication quotidienne de la chère trop fine, des vins trop généreux, du tabac trop choisi, commençait de vieillir prématurément cette forte physiologie. Les cheveux étaient tout gris. Cal-
vières les portait taillés en brosse, militairement. Les sourcils et la moustache restaient blonds. Ce contraste et une alacrité de mouvements entretenue par le massage et l'escrime lui conservaient pourtant un air de jeunesse que ne démentait pas T éclat dur de ses yeux bleus. Il les tournait sans cesse, ces yeux, vers tous les côtés du large quadrilatère qu'est cette place de Jaude, épiant la venue de Savignan. Il vit celui-ci, posa une question au chasseur de l'hôtel, marcha droit sur son homme et l'abordant :
— « C'est bien à monsieur Louis Savignan que j'ai l'honneur de parler?... Je suis monsieur Calvières. M. l'abbé Lartigue a dû vous annoncer ma visite. Je suis un peu en avance parce que je dois rentrer dans la montagne, au delà d'Orcival. On ne sait jamais si on n'aura pas une panne de moteur, si on ne crèvera pas un pneu. D'ailleurs, nous n'en avons pas pour bien longtemps à causer, aujourd'hui du moins. Voulez-vous que ce soit tout de suite, en faisant les cent pas? Nous prendrons un peu d'air, et je crois qu'il est bon qu'on nous voie ensemble... Laverdy est à Paris. Il saura notre entretien ce soir, par dépêche, soyez-en sûr. »
Il venait, tout en parlant, de saluer deux des passants, l'un après l'autre, et il se carrait, il s'étalait, du geste de quelqu'un qui sent son importance. Savignan était trop fin pour que
ce petit trait de vanité lui échappât. « C'est un sot » , se dit- il tout bas. Et tout haut :
— a Je suis à vos ordres, monsieur. Jacques, rentre m'attendre à l'hôtel. »
— o C'est votre fils, ce grand beau garçon? » interrogea Calvières, en regardant le jeune homme s'en aller. Et, sur la réponse affirmative de son interlocuteur :
— « Vous êtes bien heureux d'en avoir un. Nous... »
Nous! Ce n'était rien, ce petit mot. Pourquoi Savignan eut-il, en l'entendant et la suite de la phrase, un frémissement nerveux de ses paupières, comme s'il avait lutté tout d'un coup contre une odieuse vision? Cependant le mari de Geneviève continuait :
— o Nous n'avons eu qu'une fille. Elle est morte en naissant. J'ai failli perdre la mère en même temps... »
Un silence. Puis :
— a Mais vous avez connu Mme Calvières, quand elle était Mlle de Soléac. Vous étiez un camarade de son frère. Vous vous rappelez ce pauvre Guy? »
— « Très bien » , répondit Savignan.
Que Geneviève eût dit qu'ils s'étaient rencontrés autrefois, quoi de plus naturel? Quoi de plus nécessaire, du moment que le mari l'avait nommé devant sa femme comme un candidat possible?
Pourquoi donc l'ancien fiancé avait-il la voix contractée, en ajoutant :
— « Nous passions nos vacances, ma mère et moi, dans ce charmant village de Saint-Saturnin. Guy de Soléac aussi. Nous nous étions liés. J'ai su qu'il s'était fait tuer à Madagascar. »
— « Oui, » dit Calvières, « et très bravement. Il était lieutenant d'artillerie, avec le plus bel avenir. Vous comprendrez tout de même que je ne peux pas être antimilitariste, moi, le beau-frère de ce héros. Est-ce vrai? » — Autre silence. Et de nouveau : — « C'est la chose qui m'a toujours fait tiquer dans mon parti. Car j'en suis toujours, entendons-nous bien. Seulement, j'y vois clair. Je leur ai toujours dit : « Soyons patriotes, comme » les vieux de 92 ; ne touchons pas à l'armée. » Ils me répondaient, — ils, Audiguier, Laverdy — : « Mais nous l'aimons, l'armée, nous aussi; nous
» ne touchons qu'aux abus. » J'admettais ça. Puis quand j'ai compris que leur idée vraie c'était : « plus d'armée, une garde nationale » , alors j'ai dit : a halte là! » J'ai voyagé en Allemagne, monsieur, et j'ai eu des grèves à Aulnat. Je ne veux ni de l'Invasion, ni de la Commune. Par conséquent, je veux des soldats et des officiers... C'est comme pour l'anticléricalisme. Le prêtre à l'église et l'État maître chez lui, c'est mon principe. J'ai été et je suis pour la Séparation. J'ai été et je suis pour l'école laïque. Mais
la guerre aux curés parce qu'ils sont des curés, l'inquisition à rebours, descalotins rouges au lieu des calotins noirs? Ça, non. Je ne marche plus. Et la France est comme moi. Elle veut en finir avec cette politique de coteries, de suspicions, de haines et de représailles. Ge dont elle a faim et soif, c'est d'apaisement, c'est de réconciliation dans un large programme national. Il y a longtemps que mes amis d'ici et moi nous sentons cela. Quand nous avons vu Audiguier mourant et que Laverdy nous a parlé de faire rentrer Barantin à la Chambre, — vous savez bien! Barantin, le vieux chéquard, que ses électeurs de Moulins ont renvoyé à ses chères études, — nous avons dit : « Non et non! » Mais il est solide, dans le département, Laverdy! Pensez donc : deux fois président du conseil, sénateur! Il en a, une clique, la canaille! Nous nous sommes comptés, mes amis et moi. Il nous fallait un appoint. A ce moment-là, j'ai rencontré Lartigue. Il venait à Orcival pour son grand bouquin sur nos basiliques. Il m'a plu, votre ami. J'ai pensé : « Avec » des catholiques comme celui-là, on pourrait m s'entendre. » Il m'a parlé de vous. Ma femme m'a confirmé ce qu'il m'avait raconté de votre intelligence et de votre caractère. Je me suis dit : a Mais c'est un candidat! Enfant du pays, jeune » encore, de la fortune, de la réputation, du ta- » lent, aucun passé politique. Il est un peu] trop
» religieux. Mais puisque la fin de la guerre reli- » gieuse est un de nos desiderata... » Bref, j'ai voulu vous voir et causer avec vous, monsieur Savignan. Je vous ai vidé le fond de mon sac. Videz-moi le fond du vôtre, et nous ferons affaire. Vous n'êtes pas royaliste, du moins déclaré? »
— « Je suis traditionaliste » , dit Savignan.
Combien ce terme doctrinal rendait un son étrange, prononcé en réponse au discours si direct, si positif, mais si commun de ton, si brutal de pensée, que venait de tenir l'industriel radical! L'armée, pour lui, n'était visiblement que la défense organisée de son coffre-fort. Sans nul doute son plan de retournement dans la question religieuse enveloppait une arrière -pensée très analogue : le curé, c'est encore un garde champêtre, celui des âmes. Savignan était un homme d'idées. Le ton seul du gros bourgeois, faiseur intéressé de députés à ses ordres, devait le froisser dans sa fibre la plus intime. Mais, dans ce discours, le mari avait dit : « Ma femme » , et ces deux mots avaient aboli pour son interlocuteur la sensation de tous les autres. Les vrais caractères avaient soudain reparu sous le palimpseste. Calvières n'avait pas seulement nommé Savignan à Geneviève. 111' avait consultée. Qu'elle eût, interrogée ainsi, fait l'éloge de son amoureux d'autrefois, ce pouvait être de l'indifférence envers lui simplement, un instinct de propreté
morale , pour ne pas charger sa conscience d'un autre tort. Ce pouvait être aussi un geste pervers de coquetterie, une curiosité malsaine, le moyen détourné de forcer cet homme qu'elle avait trahi à se retrouver en face d'elle. Qu'importait au Savignan de quarante-trois ans, sûr de lui, et de par son âge, et de par ses idées catholiques, et de par ses devoirs de père, et de par l'oubli? Pourquoi alors cette irritation qui lui fit commenter sa profession de foi en des termes qui risquaient de rompre aussitôt la négociation électorale à peine entamée? Contre quelle pensée obscure, ténébreuse, inconnue de lui-même, se débattait-il déjà?
— « Oui, » insistait-il, « et par conséquent Vieille France. La Vieille France, c'est la monarchie et c'est le catholicisme. »
— « Soit. Mais nous sommes en 1912, et il s'agit de savoir si vous voulez, ou non, vous, catholiques, qu'on vous ferme vos églises et vos écoles ; moi, industriel, qu'on me sabote mes machines; vous et moi, qu'on nous vole nos rentes; et tous les Français, que les Allemands nous prennent la Champagne, nos colonies, d'autres milliards... n
Calvières eut, pour énoncer ces aphorismes de haute politique, le sourire d'indulgente supériorité avec lequel il présidait les actionnaires des Sucreries d'Aulnat, dans leurs assemblées générales. Il ajouta :
— « J'ai quelque habitude des élections. J'ai été à bonne école. M. le sénateur Laverdy est un brigand. Mais l'animal s'y entend, à jouer du scrutin!... Traditionaliste? Candidat traditionaliste? Vous voyez ça sur une affiche?. . . L'électeur auvergnat vous répondrait : « Connais pas. » Royaliste , progressiste , radical , bonapartiste , radical-socialiste, socialiste unifié, ça, ça lui dit quelque chose. Il y a une étiquette encore qu'il comprend : indépendant. Ça signifie un monsieur qui n'est d'aucun parti classé. Il accepte ça, Télecteur : indépendant!... Vous direz que ce n'est pas un programme. C'en est un, puisque c'est l'exclusion de tous les autres, ou leur écrémage. Voyons. C'est contre votre conscience de vous présenter' comme candidat indépendant? Hein? »
Calvières parlait et Savignan continuait d'éprouver un malaise dont il eût été très embarrassé de définir la nature. En pensée, il avait accepté déjà cette candidature qui lui permettrait de revoir Geneviève, et il ne voulait pas savoir qu'il l'avait acceptée pour ce motif. De là, dans sa réponse, des objections qui n'étaient pas même un débat, mais une excuse anticipée de son inévitable faiblesse. Certains états émotifs très profonds s'accompagnent d'une résistance à notre propre désir très analogue à V auto-négativisme de la confusion mentale.
— « Non, certes » , répondit-il à la question de son interlocuteur. « Mais sous l'étiquette, comme vous dites, il faut la marchandise, et qui soit vraiment celle de l'étiquette . Un politicien qui fait au peuple des promesses qu'il ne tiendra jamais ne se distingue pas pour moi d'un commerçant qui fraude sur la qualité et sur le poids. . . Indépendant? Soit. Indépendant des groupes, indépendant des coteries, indépendant des financiers et des brasseurs d'affaires, indépendant du pouvoir; — mais dépendant de ma conscience, mais dépendant de mes convictions, mais dépendant de l'intérêt public. . . »
— « Dites ça aux électeurs » , interrompit Galvières. Il eut de nouveau son sourire supérieur. — « Seulement, ça c'est de la doctrine, de la théorie. Arrivons aux précisions, je vous prie. Répondez-moi simplement par oui ou par non. Vous êtes catholique.
— « Oui . »
— « Et vous voulez la paix religieuse? «
— « Naturellement. »
— « Nous aussi, je vous l'ai dit. Patriote, et vous voulez une armée forte et respectée? »
— « Oui. »
— « Nous aussi. Des lois de justice sociale, une charte équitable du travail, mais le respect absolu de la propriété? »
— « Oui. »
— « Nous aussi. Vous aimez V Auvergne, quoique vous n'y soyez pas venu depuis des années?»
— a C'est mon pays. »
— « Il me semble que nous le tenons, le programme? Il ne reste qu'à le rédiger en des termes qui soient acceptables pour vous et pour nous. C'est surtout le côté régional que je voudrais vous voir développer. Votre père, m'a dit ma femme, était médecin à Issoire. Vous avez été au lycée de Glermont où vous aviez tous les prix, à la Faculté. Ma femme m'a même raconté qu'étant étudiant, vous avez fait une action d'éclat, sauvé un enfant dans un incendie, au péril de votre vie. Autant de raisons pour que nous vous revendiquions comme une gloire bien locale. Et si vous saviez les services qu'un député vraiment dévoué rendrait à ce département ! Ce sont de si braves gens, nos brayauds, et si fins sous leurs apparences rudes ! Vous parlez le patois? »
— « Je l'ai parlé, tout petit. »
— «Nous allons voir si vous l'avez oublié. N'y a re de si bin parthi couina l'aima et la tailla, tsacun troba que n'a prou. »
— « Rien n'est aussi bien réparti que l'esprit et l'impôt. Chacun trouve qu'il en a assez, » dit Savignan. « Est-ce à peu près ça? »
— «Bravo! » s'écria Calvières. « Vous êtes notre homme, monsieur Savignan. Vous hésitez encore, je le vois... Écoutez. Ne me répondez
pas aujourd'hui. Quand comptez - vous f quitter Clermont? »
— « Ce n'est pas fixé » , répondit Savignan.
— « Vous n'avez donc rien qui vous rappelle à Paris immédiatement. Avant de vous décider, pourquoi n'essaieriez-vous pas de prendre contact avec vos futurs électeurs? Car vous serez notre député, j'en suis certain maintenant. Tenez. Je devais partir ce soir. Je remets mon départ à demain matin et je vous emmène à Soléac, en automobile, passer quelques jours et rayonner cjans le pays environnant. Vous nous ferez, à Mme Galvières et à moi, le plus vif plaisir. Et puis Soléac vaut la peine d'être vu. C'était le château des ancêtres de ma femme. Je l'ai acheté et restauré du mieux que j'ai pu. Ce n'est pas complet. Mais il y a les charmilles! C'est l'œuvre de Le Nôtre. Il les a dessinées quand il est venu en Auvergne . Elles sont contemporaines de celles de Cordés. . . Allons? Un bon mouvement. Je vais au télégraphe, et demain, je vous emmène, avec votre fils, bien entendu. »
— « Lui? C'est impossible ! » ditSavignan. Son impulsivité le laissa lui-même décontenancé.
— « Il doit reprendre son cours de droit » , continua-t-il, « et il ne m'a accompagné que pour vingt-quatre heures. »
— « Vous viendrez seul, alors » , répondit
Caivières, u à moins que vous ne préfériez que j'emmène aussi l'abbé Lartigue. Ce serait bien un peu me compromettre . Mais puisque nous allons marcher la main dans la main. . , »
— « Lartigue a dom Bayle à demeure chez lui » , fit Savignan, aussi impulsivement que tout à l'heure, et il éprouva comme une délivrance à entendre Caivières lui répondre :
— « Alors, je n'inviterai pas Lartigue. Dom Bayle, pour moi, c'est Torquemada, et si je n'aime pas l'Inquisition rouge, vous comprenez que je n'aime pas la noire... Nous voyagerons seuls.,. Au fond, ça vaut mieux. J'envoie toujours mon télégramme » , continua-t-il, comme Savignan se taisait. « Je vois d'ici la tête de Laverdy, quand il saura que vous êtes à Soléac, et que nous faisons une première tournée électorale. . . Je sais, je sais, vous n'avez pas encore dit oui. Mais vous direz oui, et vous serez le député de la troisième circonscription de Clermont. En tout cas, vous venez à Soléac. »
— « Je viendrai à Soléac. »
Savignan s'écouta prononcer ces mots, et, comme épouvanté, il ajouta :
— « A moins que je ne reçoive, d'ici à demain, des nouvelles qui me forcent à rester. »
— « Vous n'en recevrez pas » , dit gaiement Caivières. « Je vous quitte. Nous voici au télégraphe. A demain, mon cher député. A neuf
heures tapantes, mon auto et moi sommes à votre porte. Couvrez-vous bien. Ma voiture est ouverte et Soléac est à huit cents mètres. »
Savignan regarda son interlocuteur entrer, d'un pied resté leste et qui révélait son contentement, dans le bureau de poste. Les deux hommes avaient, tout en causant, quitté la place de Jaude, et suivi, jusqu'à la Préfecture, le boulevard des Petits- Arbres. Rendu à lui-même, et tandis qu'il retournait vers son hôtel, le futur candidat éprouvait la sensation d'un rêve éveillé, presque une stupeur.
— « Non » , se répétait-il, « je n'irai pas. Je rentrerai à Paris, demain, avec Jacques... » Pourquoi donc, quand il se retrouva en face de son fils, et que celui-ci lui demanda : « Eh bien? » répondit-il : «Eh bien? rien n'est décidé. Il est possible que j'aille avec Calvières faire une tournée d'études de quelques jours, dans la circonscription. Tu rentreras à Paris, seul, demain. » Pourquoi détourna-t-il les yeux, en prononçant cette phrase si simple? S'il eût regardé Jacques, il eût pu voir une ombre passer sur ce visage si naïf encore, si transparent. Le jeune homme s'était fait une fête de quelques promenades avec son père dans ces endroits dont celuici lui avait tant parlé : Saint-Saturnin, justement, le lac d'Aydat, Murols, le col des Goules, le puy dé Pariou, celui de la Nugère. Mais son
désir de voir au Palais-Bourbon ce père tant admiré l'emporta aussitôt sur cette impression de contrariété :
— « C'est cela » , fit-il. « Je rentre demain, et toi, tu restes. Je suis sûr, maintenant, que tu accepteras. Que je suis content! Laisse-moi t'embrasser, père, et te dire : « C'est bien! oui! c'est » bien, pour les hommes de pensée comme toi, »» de ne pas reculer devant l'action! »
Et il étreignit son père qui, pour la première fois de sa vie, se sentit rougir sous le baiser de son fils. Pourquoi?
Cette nuit-là, Savignan dormit peu. Ses indécisions avaient pris fin, et à cause de l'évidence même, qui aurait dû les accroître. Nul doute que Mme Galvières n'eût été l'instigatrice de son mari dans cette offre d'une candidature au fiancé jadis bafoué, et dans cette invitation à Soléac. « Si je n'y vais pas, elle croira que j'ai peur d'elle. » Cette petite phrase ne se fut pas plus tôt prononcée dans l'esprit de Savignan qu'elle y fit point fixe. Cette résolution en sousentendait une autre : l'acceptation de la candidature. Que l'idée de paraître craindre Geneviève pût influer sur Savignan, dans une circonstance semblable, quel avertissement, s'il eût su l'entendre ! C'était la preuve, non point qu'il l'aimait encore — peut-être ne la reconnaîtrait-il seulement pas? — mais que le goût dangereux de sentir dont parle le plus humain des Pères — libido sentiendi — n'était pas mort en lui, malgré ses longues années de discipline intérieure. L'homme
de passion et de frénésie, comme avait dit le perspicace dom Bayle, vivait toujours. Savignan avait eu beau le mater, avec les énergies d'un renoncement désespéré, systématiser, non pas seulement son intelligence et sa volonté, mais son cœur, dans des habitudes d'une stricte régularité, par son mariage, par ses travaux, par l'accomplissement scrupuleux de ses devoirs d'état, cette discipline avait comprimé les énergies romanesques de sa nature, san6 les détruire. C'est une loi vérifiée sans cesse : nos facultés inemployées cherchent et trouvent leur revanche, et d'autant plus victorieusement que nous croyons nous en être rendus les maîtres. En se disant, de la femme qu'il avait aimée jeune fille et qu'il allait revoir mariée à un autre : « Elle saura qu'elle n'existe plus pour moi » , Savignan était sincère, et il se donnait un prétexte d'orgueil pour marcher au-devant d'une émotion possible. Laquelle? L'infidèle amie de ses vingt ans pouvait susciter en lui bien des sensations contraires : de la rancune et de la nostalgie, du dégoût même ou un renouveau de désir. Elle ne pouvait pas lui être indifférente. La preuve en était dans cette insomnie, entretenue par une attente irritée comme il n'en avait pas éprouvé depuis sa jeunesse. C'était déjà — il n'en convenait pas avec lui-même — l'émotion d'autrefois, ce spasme fiévreux qui fait que le sang court plus vite, que toutes nos puis-
sances s'exaltent, que nous vivons plus, enfin. A sept heures, il était debout comme tous les jours, habillé, baigné, rasé. Il avait déjà consulté plusieurs fois sa montre et la pendule, quand son fils entra dans la chambre, en pardessus, le chapeau sur la tête, un paroissien à la main.
— « Je vais aux Minimes » , dit-il à son père, « entendre la messe. Je demanderai que tout marche bien dans ton élection. Je communierai. On ne sait jamais ce qui vous attend en voyage, ni ailleurs. C'est l'admirable cardinal de Gabrières qui a dit ce mot sur la mort subite et sans sacrements : « On ne donne pas de rendez-vous » à Dieu. » Mon train part à neuf heures. J'ai donc tout le temps. Tu ne viens pas à l'église avec moi? »
— « Je t'accompagne » , fit Savignan.
Ce simple dialogue ramassait, comme en un raccourci, leurs deux existences religieuses : dévotion fervente, d'une part; condescendance presque machinale, de l'autre. Il y avait une différence de température, si l'on peut dire, entre la foi du jeune homme, ardemment vivante, et la foi du père, refroidie peu à peu jusqu'à n'être, par instants, qu'un système. Il faut insister, dès maintenant, sur ce désaccord, au risque d'allonger encore ce prologue d'un drame où la violence des épisodes suprêmes ne fut d'ailleurs que l'aboutissement d'une double crise
de conscience chez Savignan et chez Jacques. Pour celui-ci, — Lartigue s'en inquiétait, et avec raison, comme on a pu le constater déjà, — la soumission totale à l'Église était l'occasion de grands troubles intérieurs. Profondément pieux, le prestige personnel de Fauchon, prêtre très austère, très savant et très dangereux, l'effervescence naturelle à son âge, les miasmes d'idées respires dans l'atmosphère du temps, vingt influences avaient fait de Jacques une proie désignée pour les diverses opinions novatrices dont les tendances confuses se résument sous le nom de modernisme. Il luttait là contre, à coup d'exaltations mystiques, ramené sans cesse, par son culte pour son père, vers l'orthodoxie traditionnelle dont ce père était un défenseur convaincu, mais de plus en plus théorique. Si Jacques avait une piété trop remuée, trop fiévreuse pour être vraiment saine, le catholicisme de Louis Savignan, trop intellectuel, trop purement doctrinal, méritait-il encore le nom de piété? Il tendait à devenir une simple idéologie. Cette disposition d'esprit est volontiers celle des observateurs qui arrivent à la religion par le dehors. Le sociologue qui disait de lui-même : « Je suis clérical et athée » , énonçait une formule qui n'est un paradoxe qu'en apparence. L'empirisme organisateur peut considérer la discipline d'une Église comme la condition sine quâ non d'un certain
ordre national, et défendre cette Église pour défendre cet ordre, sans s'occuper de ses dogmes. Savignan, certes, n'en était pas là. Il croyait. Mais ses études l'habituaient à considérer surtout l'action politique et sociale de l'Église. Petit à petit, sa pensée se désintéressait de cette autre action parallèle à l'autre et aussi importante, — elle en est le principe, — l'action sur l'homme intérieur. Les préoccupations de son œuvre d'historien l'avaient rendu de plus en plus étranger à cette vie spirituelle dont les maîtres ne condamneraient pas l'abus de l'étude — ils en font la seconde concupiscence : libido sciendi — s'ils ne démêlaient pas dans la Science un péril. Il y a un égoïsme, ou, si l'on aime mieux, un égotisme spécial à l'érudit comme à l'artiste, et qui produit un tarissement de la Charité, au sens où l'Apôtre prend ce terme dans une célèbre Épître. Joignez à cela que Savignan n'avait jamais douté. Son père, le médecin sorti de l'École de Montpellier où enseignait alors le catholique Gombal, était pratiquant. Sa mère, la Provençale, était pratiquante. Son meilleur ami, au collège, songeait, dès quinze ans, à se faire prêtre : c'était Lartigue. Au moment où il entrait en philosophie, éclatait la terrible affaire Greslou (voir le Disciple) qui fit, à Glermont- Ferrand, le bruit que l'on imagine. Greslou sortait du lycée Biaise-Pascal. Il avait été, à deux
classes de distance, le camarade de Savignan et de Lartigue. Gomment ces jeunes sensibilités, et si pures, n'eussent-elles pas frémi d'horreur devant une catastrophe dont la cause prochaine était l'abus des spéculations abstraites? Savignan avait trouvé là une raison de s'enfoncer plus étroitement dans les disciplines catholiques, une autre dans la déception de son premier amour, une autre encore dans l'organisation de son existence familiale. A force de faire ainsi, de ses convictions religieuses, un cadre où se mouvoir, un fond permanent à son activité, il les avait comme desséchées. Son catholicisme, très sincère, insistons-y, s'était comme mécanisé. Il avait toutes les croyances et toutes les gesticulations d'un fidèle. Il en était un; et la flamme s'était presque éteinte, la source presque tarie. Petit à petit, la pratique s'était réduite pour lui, et sans qu'il y prît garde, à un minimum. Il n'eût pas manqué aux offices. Il observait les Vendredis, les Quatre-Temps, le Carême. Ses aumônes étaient ce qu'elles devaient être, mais son aridité intime devenait telle, à son insu, qu'il ne s'approchait plus des sacrements qu'à la date réglementaire. Le contraste était grand avec son fils qui ne voulait pas entreprendre un voyage, même très court, sans se prémunir contre l'accident possible, par la communion. Ce contraste t le jeune homme ne se serait pas permis de le cons-
tater. Il ne jugeait pas son père. D'ailleurs, il eût fallu être dom Bayle, un de ces vieux confesseurs au regard de vieux médecin, pour discerner en Louis Savignan ce dépérissement, cet étiolement de la vitalité religieuse. Quand son fils lui avait demandé : « Tu m'accompagnes. . . » avait-il paru étonné? Non. Il avait pris, sur sa table, un paroissien qu'il avait là, tout naturellement. Entrés à l'église, tout naturellement, il avait commencé de suivre l'office dans ce livre, entre les pages duquel étaient glissés, comme dans tous les volumes de prière qui servent beaucoup, des cartes mortuaires, des images envoyées des lieux saints, des mémentos de pèlerinage. Oui, il lisait dans ce livre l'office du jour, mais du bout des lèvres, la pensée occupée ailleurs. Il considérait les lignes de l'édifice, la sobriété du génie français empreinte partout. Il se rappelait être venu ici avec Lartigue, jadis, admirer des boiseries attribuées au sculpteur Suireau. Toujours à la même place, elles encadraient une belle copie , une Adoration des Mages d'après Véronèse, par Rome, de Brioude, et, de nouveau, à ce souvenir, l'écriture effacée reparaissait sur le palimpseste. Sa sensibilité d'il y a vingt ans remuait chez Savignan. Il y avait, dans le graduel du jour, un verset : « Anima nostra, sicut passer, erepta est de laqueo venantium. . . Notre âme s'est arrachée, comme le passereau, au filet
de l'oiseleur ». Il ne put s'empêcher de s'en faire l'application, sans s'avouer qu'il allait, tout au contraire, courir vers le filet, au risque de s'y reprendre. «Je ne pouvais pas refuser cette invitation » , se répétait-il. « Ce n'était pas digne. » Une autre voix intérieure essayait bien de lui dire qu'il n'était pas prudent de revoir celle qu'il avait si follement aimée, jeune fille, n'étant plus libres, ni lui, ni elle. Cette protestation de sa conscience la plus profonde, il la faisait taire, en s'affirmant : * Cette femme est morte pour moi. » Il y a des mortes qui reviennent. Le fantôme de celle-là s'interposait déjà entre lui et l'autel, assez obsédant pour l'empêcher de s'associer en esprit à la communion de son fils. Combien il était mêlé à cet acte , pourtant ! Chaque fois qu'il s'agenouillait à la sainte Table, quelle grâce le jeune homme implorait-il? D'être préservé des doutes sur le vrai sens de l'Église qui le séparaient parfois de son père. Si Savignan l'avait su, il aurait compris ce qu'il était vraiment pour cet enfant, et combien il devait respecter, dans sa propre personne, le seul appui moral où put se retenir cette intelligence, quand la révolte la tenterait trop. Peut-être alors eût-il trouvé la force de conclure : « Que m'importe que Mme Calvières croie que j'ai peur d'elle! Je ne la reverrai pas. » Lorsque Jacques revint à sa chaise, les bras repliés sur la poitrine, et
les yeux baissés, une telle ardeur de foi était empreinte sur son visage! Une minute durant, le père eut l'intuition que leur existence actuelle, à son fils et à lui, était une si pure, une si noble chose, A tout prix, il fallait la maintenir. A quoi bon cette entrée dans une carrière nouvelle où des événements surgiraient? A quoi bon surtout ce contact avec un passé redoutable? Hélas! Ce ne fut qu'un éclair. Le funeste appétit de sentir, si étrangement dissimulé sous son projet de candidature, l'emporta aussitôt. Dans sa secrète impatience, un soudain afflux de sang plus chaud lui vint au cœur quand, l'office terminé, et sur le seuil de Saint-Pierre-des-Minimes , Jacques lui dit :
— a Tu croyais avoir effarouché Calvières dans votre conversation? C'est tout le contraire, paraît-il. Regarde. Il est à peine huit heures un quart, et le voici de nouveau. »
Une automobile arrivait, en effet, devant l'hôtel. Le maître et seigneur des Sucreries d'Aulnat la conduisait lui-même, le cigare à la bouche, comme la veille, et son chauffeur à côté de lui. Il menait d'une façon brutale qui s'accordait au caractère de sa rude physionomie.
— « Une machine ne doit pas lui durer longtemps entre les mains, » ajouta le jeune homme, « avec ces à-coups. »
La voiture, un gros et lourd landaulet, s'arrêta
brusquement sous la pression du frein. Calvière$ descendit du siège en s'étirant un peu. Le rhumatisme enrouillait déjà les articulations du quadragénaire surnourri.
— «J'arrive avant l'heure, » dit-il, en saluant les deux hommes. « Mais vous êtes un matinal, voua aussi, monsieur Savignan, j'en étais sûr. Et puis je me suis défié d'une dernière hésitation. Alors j'ai pensé : « S'il avait l'idée de » prendre le train de neuf heures, soyons là. »
— «Je vous avais dit que je viendrais si je n'avais ni lettre ni dépêche qui me forçât de partir, . . . » répondit Savignan.
— * Hé bien? » demanda Calvières.
— o Hé bien, il n'a rien reçu, » dit Jacques vivement. « Papa, je vais fermer ta malle, si tu permets, pendant que tu prends ton petit déjeuner... Ah! » continua- t-il, « en regardant la machine, vous ne traînerez pas en route avec cette 35 chevaux 1910... Et puis une ***! »
Et il nomma la marque de la voiture qu'il avait reconnue, ainsi que la force du moteur et sa date, à la seule forme du capot.
— « Il s'occupe donc d'automobile, votre fils?» demanda Calvières. « Vous en avez une? » insista-t-il, avec cette inquisition habituelle aux gens très riches; ils révèlent ainsi le peu de cas qu'ils font de la susceptibilité des autres.
— « Non, » répondit Savignan. « C'est trop
de luxe pour moi. Et je n'aime pas le luxe. Je ne l'estime pas. »
C'était répliquer du tac au tac à l'indiscrétion de son interlocuteur, qui ne parut pas même s'en apercevoir. Savignan ajouta, en regardant son fils s'éloigner :
— « Vous savez, les jeunes gens d'aujourd'hui ont tous respiré en naissant le goût de la mécanique; ils sont tous bicyclistes, chauffeurs, aviateurs... «
— « Comme vous dites ça! » fit Calvières, qui rit fort. « Je comprends. Votre fils fait de l'auto, vous, pas. Ça n'est pas traditionaliste. Mais c'est si commode! Vous vous y mettrez pour votre candidature... Moi, voyez-vous, je crois au progrès. Vous aussi, d'ailleurs. Car enfin, où êtesvous descendu? Dans un des vieux hôtels de Clermont? Jamais de la vie! Dans l'hôtel neuf, avec tout le confort moderne. Avouez qu'il a du bon, hein? Vous permettez que j'assiste à votre déjeuner?:.. Mon cigare ne vous incommode pas? »
Tout en causant, il suivait Savignan dans le vestibule de l'hôtel, puis dans la salle à manger. Il s'assit en face de lui, devant la petite table sur laquelle un garçon de restaurant disposait déjà les œufs à la coque et le café au lait commandés par Jacques. Ce sans-gêne de Calvières était à la fois instinctif et calculé. Petit-fils d'un paysan,
fils d'un demi-bourgeois, ayant, comme on dit, brûlé l'étape, il n'avait pas l'éducation de sa fortune. Il le savait, et il jouait de ce défaut, au lieu de s'en corriger. L'homme indiscret et familier se dégrade, par ces façons, mais elles lui permettent un contact plus direct avec ses partenaires. Un peu déconcerté, la veille, par la haute mine de Savignan, Calvières le tâtait. Son regard aigu démentait son ton de bonhomie. Le langage vulgaire a créé le mot très expressif d'enfonceurs pour ces personnages qui commencent volontiers par vous dire d'eux-mêmes, très haut, ce que vous osez à peine en penser.
— « Vous me trouvez peut-être un peu sansgêne?... Mais oui, mais oui!... Je le suis. Je le sais. Je suis tout rond. C'est très commode aussi, je vous assure, comme l'auto, à une condition, par exemple, c'est qu'on permette aux autres de ne pas se gêner non plus. Quand on se pique d'être démocrate, il faut en avoir les mœurs... Ah! vous aimez les œufs à la coque? Quelle chance! Vous goûterez ceux de Soléac. Je suis difficile sous ce rapport. Un œuf qui n'est pas du jour, je m'en aperçois. Je n'y touche point. Vous verrez. C'est comme pour le café. Vous en aurez d'autre chez moi. Enfin, j'espère que l'hôtel Soléac... » — il rit de nouveau très fort — « vous plaira tellement que vous y reviendrez, et souvent. Il le faudra, quand ces braves gens
vous auront nommé. Il s'agira d'empêcher un retour offensif du Laverdy, car il voudra reprendre du poil de la bête. Mais la bête, c'est moi, et elle a de la défense, hé! hé! Vous ne connaissez pas Laverdy? »
— « Je l'ai vu une fois au Sénat, » dit Savignan. « Il parlait, et, à la tribune, il ne m'a pas fait mauvaise impression. »
Il savait que ces quelques mots d'éloge, si superficiels fussent-ils, atteindraient Calvières au vif de sa rancune contre son ennemi. Il n'avait pu les retenir. L'attitude du mari de Geneviève et son ton l'atteignaient lui-même, à une place bien obscure de sa sensibilité, mais bien frémissante. Ce goujat autoritaire, si aisément familier et commun, avait été son rival heureux! C'était de quoi retrouver par le dégoût l'énergie qui lui avait manqué la veille, celle de couper court, et tout net, à une relation déjà douloureuse. Peut-être ce petit déjeuner se serait-il achevé sur une brusque rupture, si Jacques n'avait interrompu ce tête-à-tète. Il arrivait, alerte et gai :
— « La malle est fermée, bouclée et cordée sur l'auto » , fit-il.
Et, s'adressant à Calvières :
— «Le chauffeur m'a demandé s'il fallait fermer le landaulet. Je me suis permis de dire que non... Papa aime tant l'air! 11 travaille, les
fenêtres ouvertes, en plein hiver, comme Victor Hugo. »
Il avait mis à prononcer le nom du poète illustre, qu'il rapprochait mentalement de son père, une naïve complaisance, que Galvières remarqua. Il avait remarqué de même la subite contraction des traits de Savignan, pendant ce déjeuner. II s'était dit, devant cette attitude maussade : « J'ai gaffé? » Jacques lui offrait une occasion de réparer- Il ne manqua pas de la saisir, à la minute opportune. C'étaient les deux faces de son caractère : la brutalité et la rouerie .
— « Je vous attends dehors, » dit-il à Savignan. « Ne vous pressez pas. Faites vos adieux à ce grand garçon, que je regrette tant de ne pas emmener avec nous! Je vais donner un coup d'œilau moteur. C'est mon chauffeur qui prendra le volant.». Il faut bien que nous causions un peu... C'est mon ancien cocher. Il mène prudemment, mais il n'entend rien à la mécanique, au lieu que moi ! . . . Quoique je ne sois pas de la génération de ce jeune homme, j'ai, comme lui, la passion des machines. Il est vrai que j'ai grandi à l'usine, comme un ouvrier. Cela se voit. . . «
Il avait de ces fausses humilités de parvenu. Voulait-il désarmer par avance la critique? Ce rappel de ses origines était-il, comme son radicalisme, une vengeance contre un monde où il
n'avait jamais été vraiment reçu, en dépit de ses millions, de son hôtel du Cours-la-Reine, de son château et de son mariage avec Mlle de Soléac? Combien il attachait d'importance à la naissance de sa femme, sa conversation le montrait sans cesse. Il ne tint pas plus tôt Savignan installé auprès de lui, dans l'automobile, qu'il abordait ce sujet, non sans avoir placé d'abord sa phrase aimable sur Jacques. Le jeune homme restait debout sur le trottoir à regarder s'éloigner la voiture.
— « Voilà un enfant tel que j'avais rêvé d'en avoir un, » dit Calvières. « Gomme il vous aime! Il ne rentrera qu'après que vous aurez disparu. . . Et puis, quand il vous a comparé à Victor Hugo, tout à l'heure ! . . . Oh ! il est charmant d'affection et de dévouement pour vous. »
— « C'est un fils. . . » répondit Savignan.
— « Et un fils d'aujourd'hui » , souligna Calvières. « Vous autres, traditionalistes, vous nous vantez toujours la famille d'autrefois. Elle ne valait pas la nôtre, mon cher monsieur. Tenez, à Soléac, je vous ferai feuilleter les vieux papiers que je garde dans nos archives. Il y a là une histoire d'un Jean de Soléac qui fut condamné, lors des Grands-Jours, en même temps que d'Espinchal et Canillac. Monsieur, il avait empoisonné son père, pour en hériter plus tôt. Hé bien ! Tout son monde le savait et continuait
à le recevoir. C'est la preuve que ces héritages hâtifs n'étaient pas exceptionnels. Vous me direz que c'était un Soléac, un des premiers noms d'Auvergne. Tout de même, imaginez qu'un Calvières — nous sommes des messieurs aussi — passe pour avoir commis un crime pareil. Vous croyez qu'on ne le boycotterait pas partout, avec ses millions? Allez, allez, nous sommes en progrès sur tous les points, y compris le sentiment de la famille, et grâce au Gode civil, quoi que vous en pensiez. En supprimant l'aîné, il a supprimé l'envie chez les cadets, il a créé la petite propriété... Retournez-vous donc et regardez ce qu'elle fait de la terre, la petite propriété. »
L'automobile avait commencé de gravir la route en lacets qui, par Geyrat, Theix et le tunnel de la Gassière, puis le carrefour des Quatre- Routes, va vers Rochefort et leMont-Dore. Avant d'atteindre le sauvage plateau d'où surgissent ces cônes rougeâtres et farouchement égueulés qui furent des cratères de volcans : la Vache, Mercœur, Lassolas, Laschamps, cette route surplombe des vallées où la trace des travaux finis de l'année était partout empreinte . C'était comme un échiquier de prairies fauchées et couleur d'ocre, de vignes vendangées et claires où les feuilles brûlées par le premier gel se recroquevillaient sur les échalas gris. Des morceaux de
terre, labourées de la veille, y intercalaient des carrés fauves. De-ci de-là, pointaient des bouquets de chênes roussis et de bouleaux dorés. Ailleurs, dans une carrière, des blocs de lave noire, déjà détachés, attendaient le prochain charroi. L'active et patiente industrie du paysan auvergnat donnait, â ce bord de montagne, cet aspect d'une terre utilisée jusqu'à la moindre motte, si particulier à la France. On voyait de» hommes occupés à casser des cailloux, le long du chemin, en fumant, les bras nus, les jambes prises dans des braies pareilles à celles que portaient les Gaulois, leurs ancêtres. Des femmes passaient conduisant des chevaux par la bride. L'étroit bonnet blanc serrait leur tête et détachait leur face tannée et plate, où des yeux bruns luisaient, bridés vers les tempes.
— « Avouez, cher monsieur * , insistait Calvières, « que tous ces gens sont plus heureux qu'à l'époque où un tyranneau titré levait sur eux la taille de monsieur, la taille de madame, la taille de tous les enfants de la maison. Vous me direz : « Et les Laverdy? Et les Audiguier ? n Ce sont des bandits, c'est entendu. Je le sais maintenant. Tout de même ils n'ont pas à leur service douze soldats, comme un marquis du dix-septième siècle! Il les appelait ses douze apôtres, et ces sacripants catéchisaient, avec l'épée ou le bâton, les vilains du voisinage. . . Le
progrès! C'est ma religion à moi, et j'en trouve des preuves partout. »
Savignan écoutait ce discours sans presque l'entendre. Que lui importaient ces lieux communs, derrière lesquels les bourgeois radicaux dissimulent la mise en coupe réglée du pays? L'historien en avait, à cent reprises, montré, textes en mains, le mensonge. En ce moment, le sens social ou politique de ces paysages ne lui arrivait pas. Il n'en saisissait que la signification personnelle. Ces horizons vastes ou resserrés, c'était sa jeunesse. Que de fois, avec Lartigue, dans les promenades dont il parlait la veille, il avait suivi cette route, par des matins pareils! Comme il connaissait ces floconnements inégaux de brouillards transparents sur les vallées, et, là-bas, ce blanc d'argent du ciel faisant un fond clair à la ligue fine et sombre des puys ! Il respirait cet air qui remplissait autrefois ses poumons de marcheur. Il lui retrouvait un goût, une qualité, une saveur, et l'invincible dévidement des souvenirs le ramenait aux émotions éprouvées alors, les lui rendait de nouveau présentes. L'hallucination rétrospective recommençait de l'envahir. Quand il gravissait ainsi ces pentes, c'était pour fuir dans la nature, et pour briser, par la fatigue, une trop douloureuse vision. Quelle vision? Celle d'une fragile et pâle jeune tille, frémissante sous son voile de mariée. Elle
entrait, au bras de son père, dans une église de Paris que Savignan ne connaissait alors que de nom et qui était, ô ironie ! sa paroisse d'aujourd'hui : Saint-Sulpice. Il la voyait agenouillée auprès d'un jeune homme qu'il ne connaissait que de nom, comme l'église, et cet homme, qui avait vécu cette heure-là, et les suivantes, cet homme qui avait emmené, le soir, Geneviève devenue sa femme, — sa femme ! — c'était celui dont il sentait, à cet instant, le coude contre le sien, qui fumait, parlait, bougeait, celui qui lui disait maintenant :
— « Si vous permettez, je dormirai quelques minutes. Jai veillé très tard, hier, et pour vous. Mais oui. Je suis resté au cercle jusqu'à une heure, à vous gagner des électeurs. J'ai écrit dix lettres, avant de me coucher, pour anijoncer votre visite à des gens bien à moi, des maires, des adjoints, des conseillers généraux... Les veilles, ça me connaît. Je traite mon sommeil comme mon argent. Je le reporte. Je dors quand je veux, où je veux, tant que je veux. Mon cigare est fini. . . »
Il jeta le débris mâchonné par-dessus la portière.
— « Mon médecin dit que je fume trop. Heureusement, je n'ai plus de tabac sur moi. Je ne résisterais pas... Allons! Bonsoir pour cinq minutes. »
Et, abaissant sur ses yeux sa casquette d'automobile, il s'endormit comme il avait dit. Son compagnon le regardait avec des impressions de plus en plus amères. Les cruelles imaginations physiques évoquées en lui par le rappel du mariage de Geneviève se précisaient. Il voyait Calvières endormi auprès d'elle, d'un sommeil semblable à celui-ci. Ce souffle rude et fort avait dû remplir leur chambre, se mêler au souffle léger de la jeune femme. Les hommes très chastes comme Savignan ont de violentes répulsions, à l'idée des familiarités sexuelles. Il voyait cette chambre maintenant, ce lit, l'intimité quotidienne de leur existence.
— « Ils ont vécu ensemble » , songeait-il. « Vivre ensemble, la nuit, le jour, le soir, le matin, elle si fine, et lui, d'étoffe si grossière ! . . . Fine? L'est-elle encore? Gela s'observe, des couples où le mari et la femme arrivent à se ressembler par la seule influence de la cohabitation continue. Ce sont des gestes, des mouvements de tête, des inflexions de voix, des attitudes... Comment vais-je la retrouver?... Àh! tant mieux, si cet homme l'a marquée de son empreinte! Elle n'en sera que plus morte pour moi. Je n'en serai que plus libre de m'occuper de politique ...»
L'automobile sortait du bois de Randanne, comme il se formulait cette conclusion. Elle
roulait, maintenant, à travers d'immenses pâturages où le vent se levait si rude que sa première rafale glacée réveilla le dormeur. Et, comme pour passer aussitôt de la pensée à l'action , Savignan l'interrogea :
— « Vous m'avez parlé, tout à l'heure, d'un Quirit, notaire à Gombenoire. Quel âge a-t-il? J'en ai connu un au lycée. J'ai connu aussi un Trapenard. C'est bien le nom que vous m'avez dit, celui de ce juge de paix à Laqueuille? Si c'est le même, nous avons été étudiants à Clermont ensemble. »
— « Mais oui, c'est le même » , fit Galvières, « et Quirit aussi, j'en suis sûr. Quarante-deux ou trois ans. Notre âge. Vous retrouverez un tas d'amis dans le pays. Vous serez le candidat régional. Candidat régional indépendant! Je vois l'affiche... Il y en a bien d'autres qui ont dû être au collège avec vous. Tenez. Le receveur des domaines à Valcineyre, Vayssier. Hein? Vayssier. Rappelez- vous. »
La conversation reprise sur ce thème entre les deux voyageurs n'en dévia plus. Les noms des gros électeurs locaux s'appelaient les uns les autres, accompagnés de questions de la part de Savignan et de commentaires indéfinis de Calvières, tandis que les paysages succédaient aux paysages et que la chaîne des Monts Dore, là-bas, blanche déjà, se faisait plus distincte. C'étaient
dès plateaux et des défilés tour à tour, des combes étroites avec des étangs, des villages, ici une lande, là une cheire, une de ces coulées refroidies, boursouflées, hérissées de roches noirâtres où n'a pu grandir aucun végétal, et, à côté, une oasis de sapins toujours verts et de mélèzes. À un détour de la route, et comme il racontait avec véhémence le détail des services par lui rendus à Laverdy, Calvières s'arrêta court. Il dit ; « Voilà Soléac !» En se levant un peu, Savignan aperçut le château, dans une espèce de gorge soudain ouverte en vallée, à laquelle on accédait par une pente si abrupte que la machine dut ralentir sa vitesse. Il eut le temps de bien regarder l'endroit où il allait rencontrer son ancienne fiancée. Il avait devant lui une de ces grandes maisons fortes qui proclame le travail de plusieurs générations. Le donjon carré en pierres noires remontait au quatorzième siècle. Deux tours plus élégantes, avec leurs toits en poivrières et leurs sommets en encorbellement, dataient de la Renaissance. Un corps de logis avait été refait au dix-septième siècle, à l'époque où le fils du parricide Jean de Soléac, retiré là, commendait à Le Nôtre ces charmilles dont l'ordonnance classique étonnait le regard dans ce paysage, cerné par une ligne de roches de basalte à larges et sombres cassures. Entre cette crête et le fond du vallon, foisonnaient des arbres
séculaires qui prolongeaient en sauvagerie le parc où se devinait cette obsession de Versailles, un des principes de ruine de notre noblesse. L'actuel possesseur de cette seigneuriale demeure ne manqua pas de revendiquer pour sa personne un peu de l'admiration que son visiteur devait éprouver.
— a Si vous aviez vu le château, il y a vingt ans!... » disait-il. « Le père de ma femme ne voulait pas le vendre. Il ne pouvait pas l'entretenir. Ah! il m'en a coûté de l'argent!... Je dis à ma femme : « Qu'est-ce que vous voulez? » D'autres ont des cocottes. Moi, j'aurai ce châ- » teau. Ce sera ma danseuse ! »
Il souligna cette grosse plaisanterie d'un gros rire. Puis, important et condescendant :
— a Votre ami Lartigue ne vous a pas dit Tétymologie qu'il donne à Soléac? Vous savez qu'il a cette manie de chercher les origines des lieux et familles par leurs noms. Ainsi, moi, Calvières, je viens de calvaire, qui signifie un sommet chauve. Et c'est vrai que nous sommes de la Lozère, le pays des montagnes pelées. Savignan, il a dû vous expliquer cela, comme à moi, c'est un dérivé de Sabinianus. Vos aïeux ont habité un village ou une ferme qui avait appartenu à quelqu'un de la gens sabiniana. Soléac, c'est Soliacus fundus, mal orthographié, paraît-il; il faudrait deux /, Solliacus, la propriété de Sollius. Ce Sol-
lius, qui serait-il? Sidoine Apollinaire lui-même, l'évêque de Glermont, qui était d'une famille noble de Lyon et s'appelait Gaius Sollius Apollinaris Sidonius. Il avait une maison au lac d'Aydat, pourquoi n'en aurait-il pas eu une ici? Vous voyez que j'étais prédestiné à m'allier avec les cléricaux. »
Il rit encore, puis, hochant la tête : — u J'avoue que je préfère m'en rapporter à la légende qui explique le nom de Soléac par la solitude du lieu, tout simplement : Soléac, solus, L'est-il, solitaire?... Mais avouez qu'il a tout de même un bon chic. . . »
Que de choses profondes souvent derrière nos ridicules! Le génie de Molière est d'avoir vu cela. Qu'elle était comique, cette vanité du parvenu en train de se pavaner, de se carrer dans la possession de cette gentilhommière tombée en roture! Qu'elle était tragique aussi dans ses arrière-plans ! Et qui pouvait sentir ce tragique mieux que l'annaliste de la France d'autrefois qu'était Savignan? Ses études lui rendaient la continuité de notre pays trop vivante pour qu'il ne saisît pas quelle secrète force d'envie héréditaire, celle du plébéien contre le noble, soulevait en ce moment Galvières. C'était, à la distance du temps, sous des apparences plaisantes, avec la légalité des temps modernes, le Jacques du moyen-âge , saccageant le château du seigneur ,
y ripaillant et violant la fille. Le brutal mariage du riche industriel, petit-fils d'un rustre, mettant dans son lit une aristocrate ruinée, s'expliquait si bien par une de ces haineuses revanches de caste dont ceux qui les prennent ne savent même pas la férocité. C'était de quoi augmenter l'impression de mélancolie qui accablait de nouveau Savignan. Gomme il regrettait, à cette minute, et à mesure que la silhouette du château et celle du parc se faisaient plus distinctes, de n'avoir pas suivi son inspiration de la messe, et de n'être point parti avec son fils ! Il vit, en esprit, le fervent et généreux garçon assis dans son angle de wagon, et roulant vers Paris à travers les plaines du Bourbonnais et de la Nièvre, uniquement préoccupé de la première rencontre de son père avec les électeurs. Ce souvenir fit honte à Savignan qui se dit tout bas : « Du courage! » Il se rendait compte déjà qu'il en aurait besoin. Et cependant Galvières continuait son boniment qui n'était que sa pensée, naïvement parlée :
— «Ici,» disait-il, «vous voyez les restes d'un très ancien mur d'enceinte. Il fut élevé lors de la guerre de Cent ans, quand les compagnons ravageaient la basse et la haute Auvergne. Nous avons un pont-levis et des douves. . . » — L'automobile entrait maintenant dans le château. — « Seulement elles sont à sec. Il faut croire qu'il s'est produit quelque grande convulsion souterraine»
Je serais bien embarrassé aujourd'hui d'y faire couler de l'eau. Et il y en avait encore en 1691 . J'en ai la preuve dans mes archives. . . Bon ! Nous voici dans la cour d'honneur, qui devait servir surtout à parquer les bestiaux en temps de guerre. Regardez-moi ces fenêtres, toutes au second étage, et, au premier, rien que des jours de souffrance. Ce simple détail d'architecture en raconte long sur la sécurité de cette époque lointaine que vous regrettez. Et cette porte, voyez? Et cette tour d'échauguettes en poivrière?... Moi aussi, ces vieilles pierres m'amusent. La preuve, c'est que je garde la coquille intacte. Le dedans, par exemple, je l'ai installé à la moderne. Vous ne vous en plaindrez pas. »
Sur ces propos, l'automobile s'était arrêtée. Un maître d'hôtel et deux domestiques en livrée s'avançaient, témoignant par leur empressement que le démocratisme du châtelain s'accommodait volontiers aux rites commandés par ces vieilles pierres, ainsi qu'il disait. L'absence de Mme Galvières se justifiait par l'heure matinale. Son mari crut devoir l'en excuser auprès de son hôte.
— « Ma femme n'est pas là... Elle m'avait écrit qu'elle était un peu souffrante ces jours-ci. »
Et comme pour prouver que ce n'était pas un prétexte inventé pour la circonstance :
— « Comment va Madame? » demanda-t-il au maître d'hôtel.
— « Madame a gardé la chambre toute la journée d'hier » , répondit cet homme. « Monsieur sait que Madame avait pris un peu froid. Que Monsieur ne s'inquiète pas. Ça ne doit pas être grand'chose. Madame n'a pas fait venir le docteur. »
— « Elle a eu tort» , dit Galvières.
Et se tournant vers son chauffeur :
— « Lucien, allez tout de suite jusqu'à Rochefort avec l'automobile. Vous saurez si le docteur Fumât doit rentrer pour déjeuner. Si oui, vous l'attendrez et vous l'amènerez. Vous lui direz qu'il déjeunera avec nous. . . Ça fera d'une pierre deux coups, » — ajouta-t-il en s'engageant avec Savignan dans l'escalier. — « C'est encore une de nos grosses influences électorales... Vous regardez ces murs? Hein! sont-ils établis! J'ai dû les creuser pour y ouvrir quelques fenêtres, tenez, une entre autres, là-haut. A peine si on y voyait pour descendre sans tomber. Ce que j'ai eu de mal! Pensez : trois mètues d'épaisseur... Ça, par exemple, pour une belle salle, c'est une belle salle, celle des gardes... »
Les deux hommes étaient entrés dans une pièce large et haute, toute voûtée. L'opulent propriétaire des sucreries d'Aulnat l'avait transformée en un hall dont le luxe n'eût pas déparé son hôtel fastueux du Cours-la-Reine. Cette somptuosité de dépense dans un château inhabité
dix mois de Tannée justifiait les bruits qui attribuaient au millionnaire radical des bénéfices annuels de douze et quinze cent mille francs. Les meubles, tous anciens, faisaient, de cette salle, un véritable musée de sculpture auvergnate. La nuance brune de leur noyer réchauffait les tons passés des tapisseries pendues sur les parois. Quelques armures jetaient de-ci de-là leur reflet clair. Des portraits, sans valeur d'art, mais représentant tous des Soléac, attestaient de nouveau l'ambition du maître du lieu : greffer sa récente fortune sur cet antique lignage. La profusion des tapis, les doubles fenêtres, partout des lampes électriques, des radiateurs à eau chaude, affirmaient sa religion du confort moderne. Il ne manqua pas de signaler ces menus détails à son hôte, en le conduisant par un autre escalier, en spirale celui-là, jusqu'à l'appartement qui lui était réservé et qui se composait de trois pièces : un salon, une chambre à coucher et une vaste salle de bains en rotonde.
— a Qu'en dites-vous? » fit Galvières. « L'aije assez adroitement utilisée, l'échauguette en poivrière? Je vous l'ai montrée d'en bas, exprès. . . Ici » — et il ramenait Savignan dans le salon — « c'est tout meubles anglais. Ma femme voulait partout des vieux bois d'Auvergne, comme dans le hall. Je lui ai dit : « Halte là. » Le meuble ancien, c'est pour les yeux. Mais, pour
l'usage, parlez-moi de cet honnête acajou massif, de ces tablettes qui jointent bien, de ces tiroirs qui viennent quand on les tire, et dont les serrures ferment. » — Il avait fait jouer un des panneaux de l'armoire à glace et tourné la clef. Puis, cérémonieux et discret : — « Vous êtes chez vous, mon cher monsieur Savignan. Voici le jeu des sonnettes. Vous avez l'eau froide et l'eau chaude. Vous avez là des livres et des revues si vous voulez lire, tout ce qu'il faut pour écrire, comme au théâtre. Vous me pardonnez de vous quitter. Je vais prendre des nouvelles de Mme Galvières et régler quelques affaires, pour être tout à vous après le déjeuner... Ah! nous déjeunons à midi et demi. A midi, on sonne un premier coup... On vous apporte votre malle? Bon! C'est le domestique qui vous servira. Usezen comme du vôtre. Il s'appelle Raymond... Tiens! » — s'écria-t-il, en s'arrêtant devant une grande photographie accrochée au mur, près de la porte. — « C'est la photo de mon petit beaufrère. Il était dans le salon, Ma femme l'aura fait mettre là pour vous. Pauvre Guy! Vous le reconnaissez?. . . Allons ! à tout à l'heure ! »
Demeuré seul, Savignan commença de considérer avec une attention singulière le portrait du frère de Geneviève, de ce camarade de vacances qui l'avait présenté à sa sœur. A quel mobile avait-elle obéi, en voulant que cette
image fût là pour accueillir le revenant? Au valet de chambre qui lui demandait ses ordres, il répondit : « Arrangez tout à votre idée. » Et il se mit à regarder les autres photographies qui décoraient la chambre. Il reconnut l'église de Saint-Saturnin, où Geneviève et lui allaient à la messe ensemble, prise ici de l'extérieur avec son pittoresque clocher octogonal, là, de l'intérieur, avec le tombeau dont ils avaient naïvement copié l'inscription pour s'en faire une devise : Mal vit qui ne se mande. Et c'étaient, dans d'autres cadres, d'autres photographies du vieux village encore et de ses environs : une fontaine du quinzième siècle sur les côtés de laquelle ils avaient, Geneviève et lui, déchiffré si souvent les armoiries des La Tour d'Auvergne et des Broglie, les anciens seigneurs de l'endroit, — la vallée de la Monne où ils allaient si gaiement avec Guy pêcher des écrevisses à la balance, — les clairières du bois de la Pradat où ils faisaient des cueillettes de noisettes, — Aydat et son lac, sur lequel ils s'étaient promenés en bateau. Qui, ils? Mais Geneviève et lui, lui et Geneviève. Il était trop naturel que ces vues d'un des plus célèbres coins d'Auvergne se trouvassent dans ce château d'Auvergne. Savignan ne s'y méprit pas une seconde. Ces photographies avaient été mises là, et la veille, à la place d'autres, comme le portrait de Guy de Soléac. Autour de certaines
d'entre elles, la cretonne de la tenture montrait des nuances plus fraîches. Ce détail prouvait la présence d'un cadre plus large auparavant, qui protégeait l'étoffe. Sur le bureau, des roses blanches s'effeuillaient dans un vase. C'étaient les fleurs qu'il offrait toujours à Geneviève autrefois. Il souleva ce vase pour le respirer. Il reconnut le délicat et puissant arôme. Un frémissement passa sur son visage. Il reposa le bouquet sur la table, avec horreur. Ce fut pour marcher vers la bibliothèque. Il lut les titres des volumes rangés sur la mince tablette. Pas un dont il n'eût parlé à Geneviève, au temps de leurs amours, ou qu'ils n'eussent feuilleté ensemble. Ces titres lui rappelaient son âme d'alors, si juvénilement pieuse et romanesque. C'étaient les Méditations à côté de la Vie dévote, Dominique, de Fromentin, près des Exercices de saint Ignace, Marie-Madeleine de Lacordaire, et la Princesse de Clèvcs. Ozanam voisinait avec la Sylvie de Gérard de Nerval, l'abbé Perreyve avec les romans champêtres de George Sand et l'Imitation avec Sully- Prudhomme. Il prit un des volumes de ce poète qu'il chérissait à cette époque. Il commença de le feuilleter, jusqu'à ce qu'il tombât sur une pièce de lui bien connue. La douleur d'une déception trop pareille à la sienne y gémissait :
0 morte mal ensevelie,
Us ne t'ont pas fermé les yeux...
Le valet de chambre était parti depuis longtemps que Savignan était toujours là, debout contre cette bibliothèque, le livre à la main. Sa rêverie était si profonde que l'appel de la cloche, sonnant à toute volée pour le déjeuner, l'en réveilla dans un sursaut. Il replaça le volume sur la planche de la bibliothèque, et, se passant les mains sur le front, il secoua la tête, et dit à mivoix :
— « J'aurais dû prévoir cela. Elle a voulu me voir pour me reprendre. C'est toujours l'affreuse coquette d'autrefois. Elle n'a pas changé. Mais moi, j'ai changé, et elle le verra. »
l'attirance
Cet implacable et sommaire arrêt était-il généreux? Était-il équitable? Ce rappel de leurs communs souvenirs pouvait pourtant être une muette prière de Geneviève à son ancien fiancé, une supplication qu'il la ménageât, qu'il ne fût pas trop dur pour elle, qu'il attendît pour la condamner. Sans doute. Mais Savignan était de ceux que le soupçon de ruse chez une femme glace aussitôt. S'attendrir, pour lui, c'était se confier. Se défier c'était se dessécher. Les hommes qui sentent très simplement et très droitement sont souvent ainsi. Ce tout ou rien de leur sensibilité passe dans leur jugement. Autant l'approche de cette rencontre l'avait troublé depuis vingt quatre heures, autant il était calme maintenant. Il croyait tenir la preuve d'un calcul. Il dut, pour gagner le petit salon où se tenaient ses hôtes, descendre plusieurs escaliers, à la suite d'un domestique. La modernisation de la vieille bâtisse de guerre, partout évidente, supposait une
fortune énorme, l'argent dépensé sans compter. • Mademoiselle de Soléac s'est du moins bien vendue » , se disait-il, avec une ironie qui cessa au seuil du petit salon. Un bruit de conversation lui arrivait et le timbre d'une voix parmi d'autres, la voix de Geneviève. Quand ils s'aimaient, comme il s'était enivré de cette voix! Gomme il en connaissait le registre, les notes claires, chantantes, dans la gaieté, et, dans l'émotion, graves et profondes, celles qu'elle avait en ce moment. Était-ce encore une coquetterie? Autrefois, à l'entendre qui parlait de ce ton, il se serait dit : « Qu'a-t-elle qui la bouleverse? » Fallait-il penser qu'autrefois comme aujourd'hui ces changements d'intonation étaient prémédités ? Mais déjà le domestique l'avait introduit dans la pièce où se trouvaient trois personnes : Calvières, Geneviève et un inconnu à forte encolure, à face rougeaude, au poil grisonnant. Une large décoration violette ornait la boutonnière de sa redingote en solide drap noir.
— « Ma chère amie, » disait Galvières à sa femme, «je ne vous présente pas M. Louis Savignan; vous êtes d'anciennes connaissances. Et puis vous êtes faits pour vous entendre. Oui, mon cher monsieur, tout à l'heure encore Mme Galvières défendait les églises. « Un village sans » clocher, c'est un village mort. » G'est sa phrase même, n'est-ce pas, docteur? Ah! J'oubliais...
Monsieur Savignan, M. le docteur Fumât, mon médecin, mon ami, un des électeurs d'ici qui en a assez, comme nous tous, de voir un beau pays comme l'Auvergne représenté par des arrivistes et des mufles. »
— « Ça, c'est vrai, » dit Fumât; «ils nous ont trop mis dedans. Car, enfin, nous y avons cru, monsieur Galvières. Nous avons cru à Laverdy. »
— « C'est vous qui m'avez ouvert les yeux le premier, » répondit Galvières, « et justement à propos de cette châsse de Nebouzat. »
— « Pardi ! » s'écria Fumât, en employant le juron classique du Plateau Central. « Si Audiguier et Laverdy n'étaient de mèche avec la bande, auraient-ils fait déplacer le magistrat qui suivait cette affaire? — Monsieur Galvières, quand Laverdy m'a dit : « Il fait trop de zèle. Cinq ou six » antiquailles de plus ou de moins dans nos » églises, qu'est-ce que ça nous fiche? En atten- » dant, on rediscute la loi de séparation! » — j'ai pensé : « Toi, mon bonhomme, ça n'est » pas clair! » Vous savez,» ajouta-t-il modestement : « une vieille habitude de diagnostic. »
Mme Galvières avait simplement répondu à la présentation de Savignan par une inclinaison de sa tête si fine, qu'il comparait jadis à celle des figurines grecques. Elle leur ressemblait encore, à trente-neuf ans, par l'épaisseur de sa chevelure massée en arrière, par les mouvements fiers et
jolis du cou un peu allongé, une délicatesse de traits qui s'harmonisait à la sveltesse conservée de la silhouette. La nuance de ses cheveux devenait, avec les années, d'un châtain plus sombre. Le temps l'avait touchée sans la flétrir. Son sourire s'était comme marqué, comme creusé, sans s'altérer. Mais ce creusement allait devenir un pli. Son teint avait perdu son frais éclat déjeune fleur. Il prenait ces nuances mates, presque ternes, qui donnent à un visage de quarante ans une grâce meurtrie et attendrissante. Il est charmant encore. Il peut être désiré, adoré, aimé. Déjà la vieillesse le guette, cet implacable bourreau de toutes les beautés, de tous les bonheurs. L'âge se reconnaît à la fatigue des paupières, à l'imperceptible plissement des tempes, à l'ovale moins allongé, au changement de l'expression. Les physionomies sont, elles aussi, des palimpsestes, quand la vie a surchargé l'âme de joies et de douleurs. Ce masque de Geneviève, que Savignan se rappelait si réfléchi, mais si transparent, était, aujourd'hui, indéchiffrable. Les yeux surtout étaient différents. Mêmes prunelles d'un bleu tirant sur le gris, même manière de les fixer tour à tour avec une attention scrutatrice, ou de les détourner brusquement. Mais c'était un autre regard. Tous ces détails, l'amoureux les perçut avec l'instantanéité de vision particulière à ces rencontres après des années. On
a gardé, à travers l'absence, une image si nette, si précise d'un ami ou d'une amie. On les retrouve. Tous les caractères de leur visage actuel vous sont aussitôt rendus sensibles par une superposition inconsciente et immédiate à l'image que vous portiez en vous. Geneviève éprouvait-elle, de son côté, un saisissement à retrouver un Savignan à la fois identique et si différent? Toujours est-il qu'elle attendit que son mari et Fumât eussent échangé leurs propos électoraux pour lui dire :
— (4 Je vous remercie, monsieur Savignan, d'avoir bien voulu acccepter l'hospitalité dans notre montagne. Si mon pauvre frère vivait encore, il eût été heureux de revoir son camarade de jeunesse devenu un historien célèbre. . . »
— « Et notre député » , interrompit Calvières, « car il le sera ! . . . » Et, s'adressant à Savignan : m Aussitôt après le déjeuner, nous sautons en auto, et nous commençons notre tournée par Quirit, Trapenard et Vayssier. Fumât leur a parlé. Ce sont bien vos anciens condisciples. Ils ne demandent qu'à marcher pour vous... Mais, à table! L'air natal a dû vous creuser, hein? Voulez-vous conduire Mme Calvières?... »
La porte de la salle à manger venait de s'ouvrir, et le maître d'hôtel d'annoncer. La pire ironie des tragédies sentimentales, c'est qu'elles se déroulent dans la tranquillité et la vulgarité
forcée des habitudes quotidiennes. Autrement, la vie continuerait-elle ? A l'époque où il se précipitait dans une maison en flammes pour y chercher la mort, Savignan eût protesté par un cri de dégoût et d'incrédulité si on lui avait annoncé : « Vous vous retrouverez pour la première fois avec Geneviève à une table de déjeuner, vous lui donnerez le bras pour l'y mener, vous vous assoirez à sa droite, avec son mari en face d'elle, vous lui offrirez à boire, vous boirez et mangerez vous-même en causant et riant comme si aucun drame de cœur ne s'était jamais joué entre vous. . . » Et cependant la chose était vraie. La salle à manger de Soléac, d'une solennité sévère, avec le revêtement brun de ses antiques boiseries, encadrait bien réellement cette scène, si étonnante pour lui qu'elle lui semblait presque un songe. Oui, un songe, la gracieuse, et, pour lui, impudente aisance, avec laquelle cette femme faisait les honneurs de chez elle à l'homme de qui elle avait reçu, jeune fille, tant d'innocents mais de si passionnés baisers, les premiers baisers ! Un songe, la jovialité de plus en plus grande du mari ! Un songe, la parade de sa propre gaieté! Ses nerfs étaient horriblement irrités, et cette irritation se soulageait dans une verve factice, secrètement dirigée contre Geneviève, C'était comme si, par chacune de ses phrases, par chacun de ses. gestes, il eût dit, avec le
tutoiement clandestin de leurs naïves amours : « Tu peux me regarder. Tu ne trouveras pas d'émotion en moi, parce que je n'en ai pas. » Telle est l'influence de notre mimique sur notre état intérieur : il croyait ne pas en avoir, tandis qu'au contraire l'ancienne fièvre recommençait de circuler dans ses veines, empoisonnée de rancune maintenant. Un appétit de férocité qu'il ne se connaissait pas s'éveillait en lui, signe trop certain du désir. Il éprouvait un étrange et cruel besoin de la braver, de l'humilier, de lui faire du mal, et cela d'autant plus qu'elle se mêlait à la conversation, de temps à autre, juste dans la mesure où l'exigeait son rôle de maîtresse de maison, avec la phis courtoise indifférence. Et voici qu'à une minute, ayant par hasard laissé glisser sa serviette à terre et s'étant baissé pour la ramasser, il vit que cette femme au sourire calme et distant,, crispait ses pieds l'un- contre l'autre dans une contraction si violente qu'à peine leurs pointes posaient sur le tapis. Elle avait bien pu dompter son visage entièrement, entièrement ses yeux, ses mains, sa voix même jusqu'à un certain degré; ses pieds frémissants et convulsifs révélaient l'agonie. Savignan n'eut pas plus tôt surpris cet indice, qu'un spasme de méchanceté le secoua jusqu'à la racine de son être. Il pensa : « Elle souffre dans son orgueil. Je suis le plus fort. » En ce moment,
le maître d'hôtel venait de remplir les verres avec un vin auquel Calvières attachait une évidente importance. Il en respira le parfum, puis levant son verre du côté de son hôte :
— «Vous allez goûter ce Chanturgue» , dit-il. « On n'en fait plus de pareil. On avait là, aux portes de Clermont, un cru qui valait le meilleur bourgogne. C'était un sol léger sur un fond de basalte. Expliquez cela : le sol est pareil, le basalte aussi. La maladie a tué les vieux plants. Les nouveaux plants n'ont pas retrouvé encore l'ancien arôme, le bouquet du terroir... Mais celui-ci ! . . . Il a vingt ans de bouteille. Oui, il est de 1892, l'année de notre mariage, ma chère amie. »
Et il s'inclina vers sa femme.
— « Et de mon doctorat » , fit le médecin. « Nous allons boire ce nectar local au succès de votre candidature, monsieur Savignan ! »
— « Je vous suis bien reconnaissant, docteur » , dit Savignan, « et à vous aussi, mon cher monsieur Galvières. »
Il insista un peu sur le mot cher, et, se tournant à son tour vers Geneviève, il lui dit avec une ironie qu'elle seule pouvait comprendre, mais terrible :
— « Madame me permettra bien de lever mon verre au souvenir d'une date si heureuse. »
Celle à qui s'adressait ce toast, étrangement
différent du caractère de celui qui le portait, le regarda bien en face, pour la première fois depuis une heure. Il put lire, au fond de ses prunelles claires, un mélange de douleur, d'épouvante et d'imploration. Ses paupières battirent. De la main, elle se retint à la table. Elle se dompta et elle eut la force d'esquisser un geste vague qui pouvait passer pour un remerciement. Elle resta si défaite que Fumât lui demanda presque aussitôt :
— « Mais, madame, vous sentez-vous plus souffrante? Vous êtes toute pâle. »
Il faut croire que les symptômes constatés lors de sa visite du matin avaient déconcerté ce diagnostic dont il était si fier. Durant le repas, il n'avait pas cessé d'étudier sa cliente, presque automatiquement, avec le flair particulier que tant d'influences développent chez le praticien de campagne : méfiance de soi et d'une science trop peu renouvelée, habitude de la vie rurale et du regard constamment exercé par le plein air, habitude aussi de soigner des paysans qui ne se racontent guère, énigmes humaines qu'il s'agit de déchiffrer.
— « Ce ne sera rien, docteur » , répondît Geneviève. « J'ai eu un petit étourdissemënt. C'est fini. »
— « Il vaut mieux que vous alliez vous étendre, madame » , insista Fumât. « Mais oui,
madame ; c'est le médocin qui l'ordonne. . . C'est le vertige classique, a stomacho lœso, de Trousseau v , dit-il à Galvières. « Allons, madame, venez. M. Savignan vous excusera. »
— «Restez, mon ami » , dit Mme| Galvières, en s' adressant à son mari qui s'était levé, ainsi que Savignan. «Tenez compagnie à notre hôte, puisque ce n'est rien. »
— a Mais non, ce n'est rien » , répéta Fumât qui la soutenait et l'aidait à sortir de la pièce. Absolument rien. »
— o C'est extraordinaire .» , reprit Galvières, quand Savignan et lui furent demeurés seuls.
« Je commence à croire que l'air de la montagne ne lui convient pas. Il y a dix jours qu'elle est ici. Elle a voulu venir absolument, et la fièvre ne la quitte pas. Elle n'a jamais été très forte. Jeune fille, vous vous rappelez comme elle était délicate. Mais, cette, dernière semaine, vraiment. . . »
Puis, portant de nouveau son verre à ses lèvres :
— « Ne nous frappons pas, et dégustons notre Chanturgue. Je vous disais qu'il n'y en a plus de pareil, parce qu'il a fallu remplacer les vieux ceps par de nouveaux. Tout de même chaque année lui rend un peu plus de corps, plus de saveur, et, dans vingt autres années... C'est une image de la société. Vous savez, moi, je suis un
rural, au fond, quoique j'habite Paris. Je trouve que la terre nous donne les vraies leçons de choses. Les vieux plants, c'était exquis, comme les vieilles familles. J'ai beau être un homme de mon temps, un démocrate, je les apprécie. Je l'ai bien prouvé en épousant ma femme. Mais ce qui a beaucoup duré devient très fragile. Nous venons de le constater. »
Il montra le siège laissé vide par Geneviève, et, sentencieux, avantageux :
— « Alors il faut rajeunir les crus avec des plants nouveaux. Le plant nouveau et qui aura toutes les qualités de l'ancien, quand il aura duré, c'est vous, c'est moi, c'est la sève bourgeoise et populaire, C'est Fumât aussi. Son père était bourrelier. C'est égal. Je voudrais bien le voir revenir, » conclut-il.
— « Si nous remettions notre tournée à demain, monsieur Calvières? » proposa Savignan.
— « Jamais de la vie, » répondit Calvières. « Quirit et Trapenard ont déjà nos dépêches.
Savez- vous ce que disait toujours Laverdy? Ah! C'est un voyageur et qui connait la navigation ! « Le secret pour être nommé, c'est très simple : » répondre à toutes les lettres, accepter tous les » rendez-vou6. » Comme c'est vrai! Ainsi, mon cher monsieur Savignan, j'étais à l'École centrale au moment du boulangisme. J'allais chez un coiffeur qui détestait le général. H me dit un
jour : « Boulanger? Décidément c'est quelqu'un* » En tout cas, il est bien poli. » Et il me montra, fichée dans une glace, une carte sur laquelle je lus : Le général Boulanger. Boulanger en avait envoyé une pareille, la même, à tous les électeurs. Mon coiffeur a voté pour lui. Voilà!... Hé bien, docteur? »
— « Hé bien! » répondit Fumât, qui rentrait, «Mme Galvières est déjà beaucoup mieux. Je l'ai
fait se coucher, mais par précaution. Vous pourrez entreprendre votre expédition de det aprèsmidi, en toute tranquillité. »
— » « Vous voyez » , dit Galvières à Savignan.
Et le déjeuner s'acheva aussi gaiement qu'il avait commencé, en apparence du moins ; car, si le maître du logis continua de pontifier dans sa posture de Warwick d'arrondissement, Savignan crut remarquer que la belle humeur du médecin n'était plus aussi franche. Il en eut l'explication quand, le repas terminé, Galvières eut laissé les deux convives seuls, dans le fumoir, en leur disant :
— o Je vais tout de même voir comment est ma femme avant de repartir. »
Fumât attendit que la porte fût refermée, puis, se tournant vers Savignan, avec un hochement de sa large tête montagnarde :
— « J'ai raconté ça au mari, qu'elle n'avait rien » , fit-il. « Mais cet état d'agitation nerveuse
est un peu inquiétant : un pouls qui bat la chamade, un cœur décroché, un estomac noué... Vous n'y feriez pas entrer une miette de ce morceau de sucre. »
Il sucrait sa tasse de café, puis, prenant un temps.
— « Vous savez que ça ne va pas fort, le ménage. »
— « Je ne connais M. Calvières que depuis vingt-quatre heures, » répondit Savignan évasivement. L'indiscrétion du médecin l'étonnait en le froissant.
— « Vous avez bien entendu parler de lui, » insista Fumât. « Il nous la baille belle quand il nous dit que Soléac, c'est sa danseuse. Il en a d'autres, et sa femme le sait. C'est un brave homme, mais qui ne s'est jamais gêné pour rien, ni pour personne. »
La secrète rancune du provincial pauvre, trop souvent humilié par le Parisien riche dont il a besoin, alluma un éclair dans ses yeux bruns.
— « Elle, elle est fière. Alors ce sont des heurts... Mais je bavarde... je bavarde... C'est ce Chanturgue qui fait marcher la troisième circonvolution à gauche. . . »
Il eut un rire un peu embarrassé.
— « Après tout, » conclut-il, «M. Calvières a une excuse. Il est bien jeune encore pour être le mari d'une femme malade, et dont on ne sait
jamais comment on va la trouver... C'est des hauts et des bas, dans cette santé. C'est égal, je ne l'ai jamais vue comme ces derniers jours. Il a dû y avoir entre eux quelque petite chose. J'ai bien mon idée... »
Il s'arrêta, et la défiance provinciale reprenant le dessus :
— a Je ne vous ai rien dit, n'est-ce pas? » ajouta- t-il à mi-voix.
Calvières revenait, en effet, portant sur son visage une tranquillité qui démentait, à elle seule, l'hypothèse du malveillant médecin sur les causes du nervosisme de l'absente.
— «Mme Calvières repose, » dit-il. «Repassez demain matin, docteur. Notre auto est prête, monsieur Savignan. Fumât, voulez -vous que nous vous jetions quelque part? »
— « J'ai ma voiture, » répondit Fumât. « Je vous remercie. Oh! » continua-t-il, quand ils furent descendus tous les trois, « ce n'est qu'un pauvre taquet! » — Il montrait, du geste, la voiturette à deux places achetée d'occasion, toute crottée de la fange des ornières et qui attendait, à côté du somptueux phaéton de Calvières, étincelant d'astiquage. Ce contraste expliquait assez que ce gros homme, malgré sa double finesse d'Auvergnat et de médicastre, n'eût pu retenir tout à l'heure un petit jet d'envie. Il sauta brusquement sur le siège et il démarra
dans un bruit de ferraille, en criant : « Ce vieux clou fait tout de même du vingt-cinq à l'heure en montagne. »
— « Ce phaéton est plus léger que le landaulet de ce matin » , disait Calvières à Savignan qu'il installait à côté de lui, sous des fourrures. «Votre fils serait content, lui qui aime les machines. Celle-ci est d'un souple et d'un silencieux ! Cette fois, c'est moi qui prendrai le volant. Vous permettez? »
— « Je vous aurais demandé de ne rien changer pour moi à vos habitudes » , répondit Savignan.
Jamais politesse ne fut plus sincère. Calvières conduisant, la causerie entre eux serait réduite à son minimum. Et Savignan avait besoin de silence pour mettre de l'ordre dans le tumulte de ses pensées. Le témoignage du médecin était indiscutable. Depuis quelques jours, c'est-à-dire depuis que son arrivée à Soléac était annoncée, Geneviève était bouleversée. Ce fait détruisait du coup le savant échafaudage de ses raisonnements sur la coquetterie de cette femme, sur ses manèges et sur son dépit. Que ce bouleversement provint d'une cause morale, le médecin le croyait. Eùt-il expliqué cette nervosité par quelque scène de ménage, s'il avait connu les anciennes relations de Mlle de Soléac et de Savignan? Évidemment non. Mais alors ce désir que Geneviève
avait eu d'une rencontre arec son ancien fiaïicé n'était pas simplement un jeu? Ce n'était pas la colère d'une Gélimène déçue qui la remuait, quand Savignan l'avait vue — de cela non plus il ne pouvait pas douter — s'évanouir à demi devant l'ironie de son toast. Quel regard elle avait eu, si étonné, si douloureux, celui d'un être frappé en plein cœur par une main dont il n'attendait pas ce coup ! Mais alors, comment devaitil et se juger et la juger? Cette question se posait devant sa conscience et plus encore devant sa sensibilité, tandis que l'automobile l'emportait, comme ce matin, dans son ronflement et sa vitesse, à travers le même paysage de montagnes : gorges profondes, rocbers sauvages, lacs endormis dans les vallées, cratères éteints, coulées de lave, forêts touchées par l'automne, et quel changement déjà en lui ! Pour la première fois, depuis vingt ans, quelque chose plaidait dans son cœur pour la lointaine et perfide amie de sa jeunesse. Le renouveau de désir, soudain reparu rien qu'à la voir bouger dans la grâce de se* mouvements, l'avait d'abord crispé d'une sensation de cruauté. La pitié venait à la place, et l'attendrissement. Le matin, le voisinage du mari suscitait en lui l'imagination salissante de l'intimité conjugale- Il avait maintenant l'impression d'un divorce moral et physique entre ces deux êtres. Il regardait les fortes mains de
Galvières étreindre le volant, ses larges pieds jouer sur les pédales. Il se redisait la phrase du médecin : « Il est bien jeune pour être le mari d'une malade. » Et il éprouvait une joie qu'il ne s'avouait pas, mais irrésistible, à la traduire par cette autre : « Elle n'est plus sa femme. »
Elle l'avait été, pourtant. Par quelle faiblesse? Son plaidoyer commençant en faveur de Geneviève se heurtait aussitôt à cette énigme, résolue jusque-là par le mépris. Pour la première fois, il cherchait des excuses à la fiancée infidèle. Les visages des parents surgissaient devant son souvenir et s'interposaient entre lui et l'horizon. Il revoyait le père d'abord, follement prodigue, implacablement égoïste, avec ses grandes manières qui cachaient une telle absence de scrupules. Il revoyait la mère, inintelligente, despotique et vaniteuse, le frère, enfant gâté, bien vaniteux aussi et bien égoïste, sous son amabilité de gentil camarade. Tout ce monde, à l'époque où Savignan avait connu Geneviève, vivait de dettes et plus ou moins aux crochets d'une tante qui possédait un vaste domaine à Saint-Saturnin. Gomment ces dettes? Parce que le père était un joueur, que la famille allait, chaque année, faire un coûteux séjour à Paris, que la fortune était mal gérée.. Les Soléac gardaient vingt mille livres de rente; de quoi vivre sur leurs terres, s'ils eussent été raisonnables. Sachant cela, Savi-
gnan n'avait jamais admis que le mariage de Geneviève eût pu être un sacrifice à sa famille. On se sacrifie à un besoin des siens. On ne se sacrifie ni à leurs vices» ni à leurs extravagances. Pourtant, une jeune fille, et qui ne connaît pas la vie, peut aisément se tromper sur les lamentations de ses proches, céder sous des pressions quotidiennes qui Tépuisent, qui lui font accepter comme un devoir le renoncement à son propre bonheur. Pourquoi Savignan, après s'être révolté, des années durant, contre ces hypothèses si simples, se les formulait-il de nouveau dans cette automobile conduite par le grossier rival qui lui avait été préféré? Pourquoi considérait-il Calvières avec un désir de lui découvrir quelque supériorité, un prestige, de quoi s'expliquer qu'une enfant inexpérimentée se fût trompée sur cet homme? Étrange et inattendu détour d'une sensibilité en mal de pardon parce qu'elle recommençait d'être en mal d'amour! Avait-elle jamais été guérie?
Rien ne vaut, pour nous mettre en contact brutal avec la réalité, une passion vive et son étreinte des faits. Autre détour non moins étrange : la randonnée de cet après-midi, en éclairant à fond pour Savignan le caractère de Calvières, devait lui en apprendre plus sur la vraie France que des milliers de documents feuilletés aux Archives. Oui, elles existaient, chez
Calvières, les supériorités, et elles expliquaient qu'une jeune fille eût pu l'épouser en se donnant des prétextes tirés de ses qualités. Basses qualités et combien peu enviables, combien misérables! De même que ce mariage de Geneviève la faisait plaindre par Savignan, comment n'eûtil pas plaint ses compatriotes d'être tels que ces mêmes qualités suffisaient à constituer le premier électeur d'un département? Et il en était ainsi dans tout le pays. Ce que Savignan allait entrevoir, au cours de ces premières visites aux influences locales, c'est que la France politique n'était plus qu'une oligarchie de Calvières locaux, manœuvrée d'en haut par une autre oligarchie, celle des parlementaires, les Laverdy, les Àudiguier, et, manœuvrant au-dessous, une troisième oligarchie, celle des Quirit, des Trapenard, des Vayssier. Que cette échelle d'égoïsmes ressemblait peu au généreux et chimérique Idéal de démocratie chrétienne que son fils Jacques lui évoquait, la veille : « Le service de tous par tous. . . Tous les citoyens ayant une âme royale. . . Un renouveau de V antique devise : Gesta Deiper Francos. . . * Comment l'acre amertume de la révolte civique ne se serait-elle pas mêlée à la révolte de l'amoureux, dans le cœur de cet homme de sentiment qui était, aussi un homme de foi et un homme d'étude? À mesure que se déroulaient les épisodes de cette tournée de début, chacun redou-
blait en lui ce travail d'une pénible et lucide analyse. Ce travail commença de se préciser quand, une demi-heure après le départ et arrivés sur un plateau, Galvières jeta le cigare qu'il fumait depuis Soléac. De son bras libre, il montra une déclivité au bas de laquelle un vil* lage s'adossait à un bois de sapins :
— a C'est Combenoire » , dit- il, « la bien nommée. Lartigue a encore potassé cette êtymologie-là. Il prétend que combe vient du celte. Mais savez-vous encore ce que c'est qu'une combe? »
— a Une petite vallée » , répondit Savignan.
— « Plutôt un petit ravin » , rectifia Galvières, « avec une pente très douce. Un de mes bergers me disait : « Une combe, monsieur Caivières, » c'est un champ qui fait la tuile. «
Et il rit. Première supériorité assez plaisante : cette bonhomie dans la richesse qui lui permettait d'être à l'aise avec toutes les sortes de gens, même avec un gardeur de moutons . Et la bonhomie passe si aisément pour de la bonté !
— « Vous avez perdu des enfants, monsieur Savignan? » continua-t-il.
— <* Deux » , fit Savignan. « Mais pourquoi? »
— « Parce que je pense à Quirit. Je cherche le moyen de vous accrocher. Le voilà. Sa fille unique e6t morte, il y a un an. Vous sympathiserez. »
Autre supériorité, bien déplaisante celle-là :
ce sens avisé de toutes les utilisations. Calvières vit passer dans le regard de son interlocuteur une ombre qui l'avertit d'un froissement intérieur. Troisième supériorité : le don de sentir aussitôt l'effet produit. Il corrigea le cynisme de son propos :
— « Ça vous choque? » dit-il, « et je le comprends. Qu'est-ce que vous voulez? En temps d'élections, il faut faire flèche de tout bois. Mais nous sommes chez Quirit, le mal nommé, lui, vous allez voir. »
Il arrêtait l'automobile devant une maison qui commandait l'entrée du village et que décoraient les panonceaux officiels. A son coup de sonnette, une domestique vint ouvrir, qu'il appela aussitôt par son nom. Quatrième supériorité : cette mémoire des personnes qui donne l'illusion d'une sympathie individuelle, alors qu'elle fonctionne automatiquement chez le brasseur d'affaires et le politicien.
— « Bonjour, Mariette. Le patron est là? Et votre père, cet excellent Burnichon, il ne se sent plus de sa pleurésie? »
— « Que vous êtes brave, monsieur Calvières ! » dit Mariette. « Il est de santé, maintenant, et bien remplumé. Je vous remercie. Je m'en vas avertir M. Quirit. . . D'ailleurs, il vient. . . »
La porte de l'Étude s'entr'ouvrait, et deux voix échangeaient ces propos :
— u Mais non, mais non, Abrial. Je vous répète que mon client ne veut rien savoir. Si vous ne rendez pas l'argent le 15, il poursuit et vous serez vendu. »
— « Six semaines seulement, monsieur Quirit! » implorait Abrial. « La récolte a été ben mauvaise. »
— « S'il fallait vous croire, mon pauvre ami, toutes les récoltes seraient mauvaises. Il y a trop de soleil. Il y en a trop peu. Il pleut trop. Il ne pleut pas assez. Vous paierez, Abrial. Vous avez de l'argent, puisque vous achetez des valeurs. Mais oui. De l'emprunt chinois. Suis-je renseigné, hein? Allons, adieu! »
La porte acheva de s'ouvrir, et l'emprunteur Abrial apparut, reconduit par le notaire. Le paysan était un petit homme tassé, vêtu proprement d'un complet acheté à bon marché dans un magasin de confections. Ses yeux luisants éclairaient un visage rasé, aux traits à la fois sournois et rudes. A la vue des visiteurs, il esquissa un salut embarrassé, et il s'éloigna, l'air vexé, tandis que Quirit introduisait Calvières et Savignan dans l'Étude.
— « Hé bien, oui, mon cher monsieur Calvières, » disait-il, « ce gaillard-là est en train de spéculer sur les valeurs chinoises, avec l'argent emprunté sur son petit domaine! Que voulezvous que devienne la terre avec ça?. . . »
Puis, avisant Sa vignan :
— « Mon cher camarade, je suis content de vous revoir. Mais comment faites-vous pour rester si jeune? Tandis que moi... » — Il montrait sa barbe grisonnante. — « Pourtant, vous vivez à Paris, moi, dans la montagne. »
— « Vous avez été si malheureux, mon cher monsieur Quirit!» interjeta Galvières. « Je le disais tout à l'heure à M, Savignan, et il vous plaignait. Il sait ce que c'est que de perdre ses enfants; il en a perdu deux. Je vois encore votre pauvre Julie, quand vous l'ameniez à Soléac. Était-elle charmante, et gaie! Et puis, en huit jours. . . Vraiment, c'est trop dur I »
— a Oui, mon cher camarade, en huit jours, d'une pleurésie. »
Et, l'émotion envahissant le père, il se prit à raconter cette maladie de son enfant. Sa mémoire obsédée lui représentait un détail, puis un autre, et tout un drame pathologique s'évoquait dans sa brutalité sinistre : une promenade de l'enfant suivie d'un refroidissement, un grand frisson, un point de côté, la fièvre, une toux sèche et pénible, la respiration de plus en plus difficile. Fumât décidait une ponction, et, avant qu'il eût pu agir, la malade mourait subitement d'un caillot formé dans l'artère pulmonaire. Les termes médicaux retenus par le père prouvaient son attentive anxiété à interroger le docteur.
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Visiblement, il revivait ces moments terribles, en les rappelant. Il finit par pleurer. Savignan put voir que Gaivières, à ce récit, essuyait luimême des larmes qui roulaient dans ses yeux, Jouait-il la comédie? Non. C'était un autre trait de son caractère que cette facilité de compassion animale. Il s'en servait, et son émotion était sincère!
— « C'est stupide m , disait-il à Savignan, un quart d'heure plus tard, en reprenant le volant de l'automobile. « Quand quelqu'un souffre devant moi, les larmes me viennent. Vous avez vu. Je n'ai jamais pu dompter ça,.. Dans l'espèce, ce n*est pas mauvais. Vous avez vu aussi comme Quirit s'est engagé à fond. »
La visite s'était terminée sur une promesse ferme du notaire qu'il n'aurait pas d'autre candidat que son ancien copain du lycée.
— a Ne vous y trompez pas ; il a le bras long. Quelle drôle de machine que l'homme! Vous avez constaté combien il aimait sa fille. Hé bien, ce père inconsolable fait de l'usure. C'est un boa entrain d'avaler tout le pays. Les Abrial et les Burnichon jouent à la Bourse avec l'argent qu'il leur prête tranquillement, à vingt pour cent, sur de la belle et bonne terre, et sous un prête-nom. Il les fait vendre ensuite, rachète en sous-main, et voilà! Vous comprenez s'il les tient. Ah! » conclut-il après un silence, « on est complexe. »
Que cet aphorisme de banale philosophie était vrai pour celui qui F écoutait et qui venait de trouver, dans le spectacle paradoxal de cet industriel retors plaignant avec des larmes cet usurier de campagne, une raison de plus pour excuser celle qu'il recommençait d'aimer. Si Galvières était ainsi à quarante -quatre ans, avec cette grosse émotivité à fleur de peau, comme il avait dû, à vingt-quatre, paraître aisément généreux et sensible ! Le lamentable intérieur des Soléac surgissait, de nouveau, devant la mémoire de Savignan. Il évoquait l'héritier des Sucreries d'Aulnat introduit là, grâce à des amis communs d'Auvergne, fraternisant avec Guy, écoutant les doléances du père, celles de la mère, les plaignant, eux aussi, comme tout à l'heure Quirit. Gomment une jeune fille, malheureuse elle-même des malheurs de sa famille, n'eût-elle pas été touchée de cette sympathie, qu'elle avait prise pour du vrai cœur? Toutes les supériorités de manieur de gens qu'il venait de discerner chez Calvières avaient dû jouer pour circonvenir la proie visée. Ce personnage, jugé, la veille, si grossier, était bien souple. Savignan devait, par cette dernière aprè6-midi, en avoir preuves sur preuves. Il venait de le voir au mieux avec Quirit, le prêteur sur gages hypocondriaque. Il allait le voir au mieux avec le simple et loyal Trapenard, le juge de paix de Laqueuille, grand gar-
çon gai dont il se rappelait la haute taille, les larges épaules, le rire franc. Alourdi un peu, il était bien resté le même. Il accueillit son ancien camarade par un tutoiement qui décelait une vraie chaleur d'âme :
— « Je ne te dirai pas : « Que viens-tu faire » dans cette galère? » Je serai trop content de marcher pour toi. Nous avons besoin de candidats qui soient d'honnêtes gens. M. Galvières te racontera que je n'ai jamais caché ma façon de penser. J'ai toujours été à la messe, même quand les Laverdy et les Audiguier tenaient la queue de la poêle. Pourtant j'ai douze enfants, oui, mon vieux, douze enfant», dont huit filles. Deux sont religieuses. Et, pour toute fortune, trois montagnes. Tu penses si ma place de juge de paix me fait besoin. Sans M. Galvières, Laverdy m'eût sacqué dix fois. C'est toi qui vas sacquer son candidat, et je t'y aiderai. »
— « C'est de l'or en barre, cet homme-là » , dit Calvières, quand ils eurent quitté le juge de paix — non sans avoir dû déguster un vieux marc d'Auvergne et saluer six demoiselles Trapenard avec leur maman. — «Oui, » continuat-il, en prenant, avec maestria, un virage difficile,
« et quel bon juge ! Ce qu'il se donne de mal ! Je l'ai toujours défendu à cause de cela. Les bons juges, c'est la sauvegarde de la propriété. Voilà ce qu' Audiguier et Laverdy n'ont jamais compris.
Il faut dire que leur fortune à eux fondrait peutêtre, s'il siégeait beaucoup de Trapenard dans les parquets et dans les cours. Parlez-moi de ces dévots pour avoir des familles nombreuses . Vous allez voir la contre-partie, le célibataire Vayssier. Celui-là est franc-maçon. Les filles coûtent, même à la campagne, et on oublie que Ton appartient à la plus honnête des administrations et la plus surveillée. »
La physionomie du receveur de Valcineyre faisait un commentaire sinistre aux propos du capitaliste, qui avait évidemment tiré de quelque mauvais pas le fonctionnaire infidèle* Savignan se rappelait un garçonnet poupin, frais et rose. Il se trouva, quand Galvières et lui entrèrent dans le bureau de la recette, devant un individu sans âge, chauve d'une de ces calvities suspectes qu'accompagnent des dents gâtées, des paupières bordées de rouge, un teint délavé par les remèdes secrets. La visible terreur de cet aigrefin devant Galvières amusait celui-ci. Sentimental avec Quirit, cordial avec Trapenard, il parlait à Vayssier avec l'insolence du maître.
— « Pas de double jeu, mon petit Vayssier; j'aurai l'œil sur vous. »
Ce fut sur ces mots qu'il se sépara du malheureux, tandis que celui-ci, humilié devant son ancien camarade, affectait de prendre cette mÎ6e en demeure pour une plaisanterie :
L'ATTIHANCB lfr*
— ci Vous vous paierez donc toujours ma tête, monsieur Galvières? »
— « Vous avez été dur » , dit Savignan à son compagnon, quand l'automobile recommença de dévorer les kilomètres.
— « Je traite les hommes comme les chevaux » , fit Galvières* « Il y en a qu'il faut con* duire sur le filet. Ainsi Trapenard. Avec d'autres il faut jouer de la martingale, du caveçon et de la cravache. Si je ne gardais pas certains documents, et si je ne lui faisais pas sentir que je les garde, ce gaillard-là serait déjà en train d'écrire à Laverdy... Soyez tranquille, vous n'aurez pas d'agent plus chaud. . . »>
Puis, cédant au besoin que les gens d'action éprouvent volontiers de s'ouvrir, de s'étaler devant les gens de pensée :
— « Vous allez entrer à la Chambre, mon cher monsieur Savignan. Vous y réussirez. Je suis comme Fumât; j'ai le diagnostic. Vous serez peut-être ministre. On prétend que c'est difficile de gouverner ce pays. Quelle bêtise! Nous venons de le voir tout entier en raccourci : un fond immense de paysans qui grattent la terre, amassent et spéculent. Et, pour encadrer cette masse amorphe qui ne saurait pas où aller, que trouvons-nous?D'abord des financiers. Quirit en est un. Les agences où Abrial achète de l'emprunt chinois en représentent d'autres. Que trouvons-
nous ensuite? Des fonctionnaires, le plus souvent niais et consciencieux comme Trapenard, quelques-uns pourris mais pas bien forts comme Vayssier. Qui encore? Des influences locales : un médedecin comme Fumât, un propriétaire comme moi . Groupez ces têtes de file en comité. Ayez en main les chefs de ces comités. La machine marche. Seulement, c'est comme dans l'automobile, » conclut-il en riant, « on a des pannes, quelquefois. »
Le moteur de la puissante voiture cessait tout à coup de marcher librement. Galvières se pencha pour saisir le bruit des organes jouant les uns sur les autres.
— « Ce sera une bougie qui ne donne plus » , dit-il. « Je vais arrêter; c'est l'affaire de cinq minutes. »
Les cinq minutes durèrent une heure, que Savignan passa, comme il put, à cheminer en long et en large sur la route, et à regarder un de ces paysages tragiques qui abondent dans cette région de volcans : une énorme lande chaotique hérissée de rochers rougeàtres, et un cirque de cimes dénudées pour l'enclore. Le soir tombait, mêlant sa tristesse à celle de cet horizon. Une calotte de nuages noirs fendillée sur ses bords et comme striée de teintes sanglantes surplombait cette scène : la vaste cheire, le lacet gris de la route, l'automobile arrêtée, le mécanicien ayant passé son « bleu » et travaillant à la machine
sous la surveillance de Calvières, et Savignan allant et venant, en proie à ce tumulte imaginatif auquel il imposait silence depuis sa jeunesse. Cette excuse qu'il cherchait à Geneviève, depuis ces dernières heures, il l'avait trouvée dans la personnalité, si forte à la fois et si astucieuse, qui venait de se révéler à lui. Il comprenait enfin, avec une mélancolie affreuse, comment la fille noble avait été circonvenue par ce petit-fils de paysan, ardent et rusé, dont l'orgueil voulait cette alliance, et qui avait dû lui apparaître comme un jeune homme de cœur chaud, d'aspirations généreuses. Quel réveil ensuite elle avait dû subir en se heurtant à l'implacable égoïsme de ce rude réaliste! Mélancolie privée, mélancolie publique : ces trois visites lui avaient montré de hideux dessous, un ignoble envers à cette parade de programmes grandiloquents qu'est la politique contemporaine. Et lui, Savignan, allait se trouver plongé dans cette bassesse ! Mélancolie de l'heure qui décolorait de plus en plus ces montagnes et ces pierres, témoins muets d'une effrayante convulsion de cette terre où son pas de promeneur résonnait dans le grand silence! Une détresse envahissait cet homme d'énergie et de volonté, si accablante, qu'il se prit à se demander si des catastrophes pareilles à celles où s'abima jadis l'Atlantide ne devaient pas être saluées comme des bienfaits. La vie, une
telle vie valait-elle la peine d'être vécue? L'image de son fils lui revint, soudain rappelée par ce mot : la Vie, que Jacques employait sans cesse, mystiquement. Cette heure qui assombrissait progressivement ce cœur d'homme était aussi celle où l'express de Glermont arrivait à Paris. Savignan vit ce fils admirable descendre du train, traverser le Paris de la rive gauche et des Écoles où il se gardait si pur, arriver dans leur appartement de la rue Cassette, véritable oasis de travail et de ferveur cachée, entre le couvent des Carmes et l'église Saint-Sulpice. Le père frappa le sol d'un pied irrité. Où avait-il donc l'esprit pour ne plus se souvenir qu'il était croyant et que cette universelle misère de l'homme, des nations, du globe même, avait, pour lui, un sens? C'était le monde de la chute, mais avec la grande espérance, avec le devoir pour ceux qui possèdent cette espérance de collaborer à l'œuvre du salut. Comment? Par la charité. Et, dans cette violente et soudaine reprise de son être intérieur, il aperçut devant lui cette double issue à son action immédiate : sa candidature acceptée pour aider son pays à mieux valoir, sa rencontre avec Geneviève acceptée pour lui pardonner et, qui sait? la soutenir un peu si elle était trop malheureuse.
Cette résolution d'être indulgent et bienfaisant pour la fiancée perfide au nom même d'une foi
religieuse qui lui eût défendu de la revoir, du moment qu'il se reprenait à l'aimer, enveloppait un évident compromis de conscience. Que de fois Savignan avait eu l'occasion de lire les versets où l'Écriture condamne l'adultère spirituel autant que l'autre! Cet intérêt renaissant pour Geneviève remuait déjà en lui les profondeurs obscures, ces dangereuses et tyranniques puissances de volupté que la discipline des convictions austères refrène, mais sans les détruire. L'éternel duel allait s'engager, entre l'idée et la sensation, le cœur et la pensée, la chair et l'esprit, et instinctivement l'homme déjà tenté s'essayait à Concilier ces éléments contradictoires. Il percevait, il voulait percevoir sous forme d'un dévouement permis, obligatoire même, son passionné désir de revoir longuement Mme Calvières, d'entendre sa voix, de recevoir ses confidences, d'entrer dans son existence, pour une part si faible fût-elle ! Pouvait-il, de bonne foi, se tromper sur là nature de l'émotion qui le brûlait? Remonté dans l'automobile enfin réparée, et quand la voiture, lancée éperdument dans sa course de retour, les emporta, Galvières, le chauffeur et lui, il trouvait l'allure trop lente à son gré. Le moteur grondait. Il dévorait l'espace sur la route que les phares frappaient de leur lumière blanche et crue. Des objets surgissaient dans cette nappe de clarté brutale : pierres,
arbres, ruisseaux, ravins, maisons, avec un relief aussitôt effacé, et Savignan, le visage fouetté par l'air de la nuit, se penchait en avant pour discerner, sur la borne kilométrique, le chiffre qui lui annonçait l'approche du château. Deux questions occupaient, obsédaient de plus en plus toute sa pensée : « Va-t-elle être assez rétablie pour descendre à table, ce soir? Si elle descend, comment va-t-elle m'accueillir, après mon inqualifiable action? » Il ne s'agissait déjà plus pour lui de pardonner, mais de se faire pardonner. A cet illogisme comment ne pas reconnaître l'amour?
— « Je vais savoir à quoi m'en tenir » , se disait-il, lorsque la voiture entra enfin dans la cour du château. Il s'attendait que Galvières demandât aussitôt des nouvelles de sa femme. Mais non. « Gomme il l'aime peu! » songea-t-il avec ce mélange singulier de rancune et de satisfaction que donnent, à celui qui chérit la femme d'un autre, les mauvais procédés de cet autre envers cette femme. Après avoir un peu hésité, il -se décida à interroger lui-même Raymond, le valet de chambre chargé de le servir. A sa question : « Le docteur Fumât est-il revenu? » — « Non, » répondit cet homme. « Madame va mieux.
» Elle s'est promenée dans le parc, cet après- ') midi. » Il allait donc dîner avec elle. En descendant les escaliers, à huit heures de distance, pour
gagner le petit salon-fumoir qui précédait la salle à manger, il ne se disait plus, comme le matin : « Elle a voulu me revoir pour me reprendre » , mais : « Gomment va-t-elle m1 accueillir? » Ou plutôt il ne se disait rien. Il courait presque. Il subissait cette attirance qui ne permet plus de raisonner que confusément. La présence ou l'absence de Geneviève était, pour lui, comme autrefois, le fait qui prime tout, qui suspend toutes les inductions, toutes les volontés. Une minute encore, et il était dans le salon. Il la voyait qui se tenait, mince et sinueuse, dans une longue robe de souple velours gris, auprès de la grande cheminée. Elle réchauffait frileusement sa main à la flamme d'une énorme bûche qui brûlait dans l'âtre, sur de hauts landiers seigneuriaux en fer forgé.
— « Voilà qui plaît à votre traditionalisme » , dit Calvières. — Il montra ce clair feu de bois avec un journal que ses doigts froissaient nerveusement. — « C'est ma devise aussi : tradition et progrès. Dans l'espèce : chauffage au bois et chauffage à eau chaude, suivant l'occurrence. Mais j'ai quelque chose pour vous. Lisez, lisez. »
— « Vous me permettrez bien de demander d'abord des nouvelles de madame? » dit Savignan, tout en prenant le journal que Calvières lui tendait.
Il venait d'être ému profondément par le re-
gard dont Geneviève l'accueillait : timide, craintif, presque terrorisé. Son visage pâli révélait un état de souffrance qu'elle domptait, visiblement à cause de lui, et pour être là. Ses yeux douloureux et tourmentés s'emplirent d'une joie étonnée qui éclaira tout le visage quand ils rencontrèrent les yeux de Savignan et leur expression de pitié attendrie. Ce fut un de ces rapides et muets dialogues durant lesquels les bouches peuvent prononcer d'autres paroles. Les mots inarticulés comptent seuls. « Allez*- vous être encore cruel? » , avaient dit ses yeux à elle, et ses yeux à lui : « N'ayez pas peur ; je ne le serai plus. » Et cependant Mme Galvières répondait tout haut :
— « Je vous remercie. Je suis mieux, ce soir: »
Puis, avec un sourire forcé, et s*adressant à son mari :
— - « Pourquoi ennuyer M. Savignan de ce sot article? Donnez-le-moi, que je le jette au feu. »
— « Jamais de la vie! * dit Galvières. « C'est la preuve du succès certain. Lisez, je vous répète, lisez. »
Savignan regarda le journal, machinalement, et il put lire le filet suivant, annonciateur des taquineries que sa candidature allait susciter :
« Les Clermontois qui prenaient tranquillement hier leur apéritif sur les terrasses des cafés de Jaude
ont été fort amusés de voir un de nos concitoyens connu jusqu'ici pour sa fermeté libre-penseuse se promener ostensiblement avec un des suppôts de Rome gui prépare, nous dit -on, une candidature dans notre département, d'autant plus scandaleuse quelle escompterait l'état de santé d'un de nos plus honorables représentants, heureusement en pleine convalescence. Nous ne pouvons croire même à ce projet de candidature, et moins encore aux bruits qui courent sur la volte-face du concitoyen dont il s'agit. Il est vrai que la convention de Bruxelles et la loi nouvelle sur les sucres ont fortement touche en Limagne la culture de la betterave. Peut-être certaines sociétés que l'on croit florissantes préparent-* elles un appel de fonds. Avis aux capitalistes cléricaux? »
— «Hé bien?» interrogea Galvières. «Qu'en dites-vous, de ces canailles? Je n'aurais qu'à leur adresser par ministère d'huissier notre dernier inventaire. Pas si bête! Mes ouvriers n'ont pas besoin de connaître mes bénéfices. . . Laissez-moi parler, ma chère amie, » fit-il à Geneviève qui se levait, comme pour l'interrompre. « Qu'est-ce que je vous disais, hier, monsieur Savignan? Que notre promenade en place de Jaude serait rapportée à M. le sénateur Laverdy? Ça n'a pas trainé. Il est à Paris. Nous causions hier à cinq heures. Son canard se compose dans la nuit. Il a donc fallu le temps d'expédier une dépêche,
qu'il répondît, qu'il donnât des ordres pour que son drôle à tout faire, un certain Fayot — je vous en parlerai — accouchât de ce filet. Ils impriment leur journal avant minuit. Hein? At-il peur? Mais a-t-il peur? C'est la preuve, je vous le répète, la meilleure preuve que votre candidature est imbattable. »
— « Et moi, je vous répète » , dit Mme Calvières, en prenant le bras de Savignan pour passer dans la salle à manger, « qu'il faut épargner ces mesquineries à notre hôte, si vous ne voulez pas qu'il parte dès demain. Vous-même m'avez dit qu'il n'avait pas encore accepté la candidature. »
— « Mais elle est acceptée , madame . » Savignan avait dit cette phrase impulsivement. Il lui sembla qu'un autre que lui avait parlé. Il sentit frémir la petite main posée sur son bras, et il entendit Galvières, qui les suivait, s'écrier avec un accent de joyeuse surprise, celui du braconnier qui trouve une proie prise à un collet :
— « Ah! voilà qui me soulage d'un poids! Tout le temps de notre promenade, vous étiez si sombre ! Je pensais : « Il va me claquer dans la » main ! Et alors, Laverdy ! . . . »
Son accent prouvait combien les quelques lignes du journal le piquaient au vif. Sous un masque de jovialité indifférente, il cachait
l'amour-propre saignant des plébéiens d'origine. Le coup de griffe de son ancien ami avait suffi pour que l'échec de l'élection projetée devînt un affront personnel.
— « Alors, » continua-t-il en s'asseyant et dépliant sa serviette, les yeux dans les yeux de son candidat, « cette fois, j'ai votre parole? »
— a Vous avez ma parole, » répondit Savignan « sous la réserve. . . »
« — Que vous vous retirerez, si c'est trop dur? Bien entendu. Vous ne vous retirerez pas, et ce ne sera pas trop dur. Voyons. Demain, je vous ai organisé un dîner ici, avec d'autres gros bonnets de l'arrondissement, notamment un instituteur. Ce n'est pas que ces gaillards-là soient si puissants. Ce ne sont que des agents. Mais, c'est comme les médecins, il faut les avoir pour soi. J'ai commandé à Clermont cinq automobiles de louage qui serviront d'omnibus à mes invités. Vous ne vous doutez pas de l'effet. C'est si simple à manier, les hommes, à condition de ne pas liarder. Un de mes principes encore : donner peu, donner toujours. Mais Mme Calvières a raison. Il ne faut pas vous écœurer. Le matin, vous vous promènerez dans le parc, si le temps... Écoutez. »
La bourrasque de neige annoncée par la pesée noire des nuages, cet après-midi, éclatait, en ce moment, et le vent faisait rage contre Soléac :
— « Le vieux château en a vu bien d'autres» ,
reprit Galvières, avec un rire d'orgueil, et comme s'il eût vraiment hérité des murs : « Nos pères savaient bâtir... En tout état de cause, nous irons, l'après-midi, faire une visite au sanatorium de la Croix-Rouge que Mme Galvières a fondé près de Besse. Il faut qu'on vous ait vu là. Je ferai faire un article, moi aussi... Peut-être viendrez» vous avec nous, ma chère amie. . . »
— « Si je suis assez bien » , dit Geneviève, « J'attends Fumât demain matin. »
— « Vous serez assez bien, » affirma Calvières. «Ah! mon cher monsieur Savignan, nous irons moins vite qu'aujourd'hui. Mme Calvières a gardé ses postiers. Elle les préfère à l'automobile. Les Soléac élevaient ici une race de trotteurs. Fléchier en parle. Je vous montrerai le passage. Ce goût des chevaux, c'est de l'atavisme. »
— « C'est tout simplement le désir de traverser le pays en le regardant » , fit Geneviève,
Ces allusions à l'histoire de sa famille, même les plus légères, lui étaient visiblement pénibles — Savignan avait pu déjà l'observer — et, quand Galvières les commençait, elle y coupait court aussitôt. Il observait aussi qu'avec tout son aplomb d'homme riche, et ses réelles supériorités d'homme fort, ce personnage avait devant sa femme des gaucheries et des timidités, un peu celles d'un mari qui se sait des torts secrets,
beaucoup celles d'un parvenu qui manque de tact et qui le sait aussi, devant quelqu'un d'une autre caste, d'une autre éducation, comme d'une autre essence. Il avait le verbe baut; elle parlait d'une voix si posée. Il gesticulait; ses mouvements à elle étaient mesurés, surveillés. Il s'étalait; elle se renfermait. Telle Savignan l'avait connue autrefois, telle il la retrouvait, évitant toujours dans les conversations les phrases trop personnelles, n'employant jamais que des mots de demi-teinte, par une espèce de pudeur, ou, mieux, de reploiement, de répugnance à se raconter. Elle continuait :
— « L'automobile ne parmet pas l'intimité du regard, au lieu qu'avec des cbevaux, on va lentement, on va vite, on s'attarde comme on veut, et vraiment cette route d'ici à Besse-en- Chandesse est bien intéressante. Il y a Orcival et son église, le col de Diane, le lac Chambon, le Tartaret, Murols. Mais, » dit-elle en se tournant vers Savignan, « vous la connaissez sans doute. M. l'abbé Lartigue a parlé à M. Calvières de vos longues courses à pied. . . »
Cette allusion à la vie de jeunesse de son ancien fiancé lui paraissait-elle indiscrète? Craignait-elle qu'il ne vit là une nouvelle coquetterie! Elle était si sûre qu'il ne croyait pas en elle ! Avait-elle comme une bonté à révéler ainsi qu'elle avait questionné son mari sur lui? Brusi. 10
quement elle s'arrêta , tandis que Galvières, toujours préoccupé de l'élection, prenait texte de ce rappel pour interroger son candidat sur ses vieilles relations auvergnates. Le dîner se passa, puis la soirée, sans que Geneviève se mêlât de nouveau à la conversation, sinon par de toutes petites phrases, de quoi ne pas en paraître absente. Elle s'était assise, en s'excusant, devant un haut métier sur lequel était tendu un canevas à moitié rempli.
— « C'est elle qui a fait tout le meuble de ce salon, » dit Galvières, en montrant les fauteuils et le canapé dont les bois anciens étaient habillés d'une tapisserie au petit point.
Cet ouvrage représentait tant d'heures de travail, durant lesquelles la femme mal mariée avait dû rester silencieuse, comme aujourd'hui, en se rongeant le cœur ! Savignan la regardait à la dérobée, abritée derrière son métier comme derrière un écran. Ses doigts fins démêlaient les écheveaux, maniaient l'aiguille. Quel tableau d'intimité que celui de ce salon, avec la Dame du château occupée à cette délicate besogne qui servirait à parer un autre coin de la maison ; et ce travail assidu était une fuite secrète du foyer, l'alibi du plus triste ménage.
Cette vision de cette tête pensive, et courbée sur des fleurs de* soie, aux nuances effacées, poursuivit Savignan remonté dans sa chambre.
Pour l'exorciser — le mot est trop juste — il s'assit à sa table et il commença d'écrire à Jacques ses premières impressions de candidature. Il tenait sa promesse. Quand il eut fini sa lettre, il la relut. Il avait bien parlé de Quirit, de Trapenard, de Vayssier, de Fumât, de Galvières lui-même. Il n'avait pas mentionné une seule fois Mme Galvières. Ce silence sur les émotions les plus profondes de sa pensée, depuis ces douze heures, était naturel. Il était obligatoire. Le constater lui fut une détresse. «Un père n'est jamais tout à fait l'ami de son fils » , se disait-il plus tard, étendu dans son lit, l'électricité éteinte. Il cherchait vainement à s'endormir. « Mais at-on un ami qui soit tout à fait votre ami? » Et il songeait à Lartigue. « Il n'y a qu'une femme qui serait tout à fait votre amie, à qui l'on pourrait vraiment tout dire. Pour cela, il faudrait qu'elle fût votre femme, et l'aimer. » C'était cela qu'il avait désiré, vingt ans auparavant, de toutes les forces de sa jeunesse, et qu'il avait perdu : l'amour dans le mariage, l'union absolue des âmes, passionnée et permise, exaltée et pieuse, sans un mensonge, sans une réticence, et cette femme dont il avait rêvé avec tant de ferveur de faire sa femme, elle était là, sous le même toit que lui, ne dormant pas non plus, il en était sûr, écoutant comme lui la tempête mugir contre les vieilles tours de Soléac, et regrettant peut-être,
regrettant certainement, elle aussi, l'irrévocable séparation. Irrévocable? Ce point d'interrogation se posa soudain dans sa pensée, et quelque chose frémit en lui, un frisson d'horreur anticipée, à l'idée que sa destinée était mêlée de nouveau à celle de Geneviève. Il ne pouvait plus y avoir d'intimité entre eux que coupable, clandestine et souillée, et déjà il subissait l'attrait de ce premier péché. Le Démon de midi, du midi de la vie, troublait cette sensibilité d'homme chaste qui avait pourtant dit tout à l'heure, avant de se coucher, dans sa prière du soir ; Et ne nos tnducas in tentationem, agenouillé au pied de son lit, comme un enfant. Ces mots préservateurs, il ne les avait pas dits avec un cœur d'enfant.
Illes redit encore quand il se réveilla, le lendemain matin, assez tard, sans doute à cause du grand air respiré la veille. Ce ne fut pas davantage l'imploration ardente et simple de tout l'être, cette prière du fond de l'âme que saint Thomas définit fortement : « une action de l'esprit qui a sa source dans la charité. » Depuis longtemps, Savignan ne priait plus ainsi. La ferveur dans l'oraison veut du zèle, et l'on n'a de zèle que lorsqu'on est inquiet. Il ne l'était pas. L'orgueil si justement diagnostiqué en lui par le sagace dom Bayle se retrouvait là encore. Cette régularité purement rituelle était une forme de
sa confiance en lui-même. Doutant de ses forces, il eût demandé, il eût obtenu peut-être la grâce que promet l'Écriture : « La prière de celui qui s'humilie percera les nues, » Et il traversait des heures où il en avait un urgent besoin. Au lieu de cela, il se releva de sa prière, comme d'un devoir tout formel, il alla ouvrir la fenêtre : la promenade à Besse serait-elle empêchée, ou non? U vit que l'ouragan de la nuit s'était résolu en une tombée de neige. La crête basaltique qui ferme la vallée de Soléac était toute blanche, tout blanc le dessus des charmilles jaunies du grand parc. Le soleil en train de monter dans un ciel clair commençait de fondre cette première neige, ici étincelante sous les rayons, plus loin bleuâtre dans l'ombre et délicatement rosée sur les sommets. Un air, léger dans sa fraîcheur, agile, comme vitalisé, arrivait à Savignan, qui le respirait largement. U éprouvait cette impression, si rare après la première jeunesse, d'une félicité tout animale, rien qu'à exister. Il entendit qu'une voix l'appelait, d'en bas. C'était le nouveau seigneur de Soléac, déjà sur pied, qui donnait des ordres à son jardinier. Les parvenus comme celui-là, très voisins du délire des grandeurs, ont ce trait qui caractérise les maniaques : l'infatîgabilité. La minutieuse vigilance au moindre détail trompe chez eux l'insatiable besoin d'agir toujours, de commander toujours, Galvières,
dont l'œil mobile allait sans cesse de son jardin dessiné par Le Nôtre à la façade de son château historique, avait aperçu son hôte immobile à sa fenêtre, et il le saluait d'un : « Bonjour, monsieur Savignan! » dont la cordialité gaie attestait la force de ses poumons et sa joie de vivre, à lui aussi. Celle de Savignan fut dissipée tout à coup, mais non pas sa hantise de celle qu'il aurait dû fuir, car il répondit, d'instinct, à son interpellateur.
— « Je vous rejoins dans quelques minutes. . . » Le temps de s'habiller hâtivement et de descendre les marches deux par deux. Il était dans le parc. Il allait apprendre si Geneviève était mieux, si elle pourrait les accompagner dans leur promenade.
— « Comment elle va? » répondit Calvières à sa question. . . « Nous allons le savoir. Fumât est chez elle. Un bon signe : elle a sonné sa femme de chambre à huit heures. Moi, j'ai reçu une bien ennuyeuse dépêche. »
Il tira un télégramme de sa poche.
— « Il faut absolument que j'aille à Aulnat, ce matin. Je m'en doutais. On me prépare une grève là-bas. Je sais les meneurs. Ils sont deux, des gens que Laverdy m'a recommandés, naturellement. Ils seront liquidés avant midi, et comment ! Je serai rentré pour le dîner. Mme Calvières vous fera tout de même visiter le sanato-
rium... Bon! Voilà Fumât... Alors, docteur?»
— « Mme Calvières est beaucoup mieux, » dit le médecin, après avoir salué Savignan. « Elle m'a parlé d'une excursion à Besse, au sanatorium. Excellent, cela ! J'ai insisté pour qu'elle la fasse. Ce sera très bon aussi pour votre candidature, monsieur Savignan... A propos, monsieur Calvières, vous avez lu votre article! Vous allez répondre, n'est-ce pas? »
— « Pour qui me prenez-vous? » fit Calvières. «Répondre, c'est avouer qu'on est embêté. Estce que j'ai l'air d'un homme embêté? Mais je vais chez ma femme, vous permettez, monsieur Savignan, lui parler de cette dépêche. »
Il montra le télégramme.
— « A ce soir, docteur. Je vous fais prendre en automobile. Ça vous économisera toujours quelques litres d'essence. C'est autant de gagné, — sans ordonnance. »
Il s'en alla sur ce coup de boutoir. L'homme riche venaitd'humilier, une fois de plus, l'homme pauvre, qui prit sa revanche aussitôt. Il avait commencé de blesser l'autre, exprès, en parlant de l'article comme il avait fait.
— « Il porte beau, mon cher monsieur » , ditil à Savignan, «mais il l'est, embêté, et très embêté. Entre Laverdy et lui, voyez-vous, c'est la guerre au couteau. Il n'y a pas que la politique entre eux, ni l'autre histoire que Mme Calvières
n'a pas voulu recevoir Mme Laverdy. Et, d'abord, il n'y aurait pas de Mme Laverdy, si Mme Calvières avait toujours été aussi aimable pour M. Laverdy qu'elle l'était à une certaine époque. S'estil passé quelque chose? On l'a beaucoup dit, et M. Galvières sait qu'on l'a dit. On a du temps pour écrire des lettres anonymes, en province. Alors. . . Un mari jaloux et un amant lâché, c'est de quoi fabriquer des kilogrammes de haine. Je vous raconte tout ça, parce qu'il vaut toujours mieux être prévenu, — pour éviter les gaffes. Après tout, comme disait le curé en train de prêcher la Passion à ses paroissiens qui sanglotaient, pour les apaiser : cette histoire n'est peut-être pas vraie ! »
— « Fumât est parti? »
C'était Calvières qui abordait Savignan, resté seul et assis sur un banc dans une allée du parc. Il s'y était laissé choir, accablé par le coup que venait de lui porter l'accusation du médecin.
— a Ça n'a pas traîné, » continua le mari de la femme calomniée. « Je lui ai rivé son clou, avec son essence, hein? Vous l'aviez entendu : Votre article l »
Il répéta en riant haut :
— - a Voire article! Était-il content, l'animal, à l'idée que le propriétaire de ce château et de ce parc — » il esquissa un ample geste de possession — « avait été houspillé dans une sale petite feuille!... Pauvre diable, c'est trop naturel! Ça gagne deux francs la visite, quand c'est payé. Alors, c'est jaloux. Et, de temps en temps, ça bave : un bon rebouteur tout de même, et qui connaît son affaire. Il m'a retapé ma femme» Elle m'a chargé de vous dire qu'elle vous con-
duira au sanatorium de Besse cet après-midi. La maison est tenue par des sœurs. Ça vous va, hein? Moi, je n'ai que le temps de filer sur Aulnat. J'ai tenu à vous indiquer une belle promenade, d'ici au coup de cloche. Vous déjeunez à onze heures et demie, pour avoir tout le temps ensuite. . . Vous avez encore plus de deux heures. »
Il consultait sa montre.
— « Vous allez suivre cette allée jusqu'à l'Étoile. Là, vous vous retournerez pour voir le château. Vous m'en direz des nouvelles. Ensuite vous obliquez à gauche. Il y a un poteau sur lequel vous lisez : Le Chemin des Râles. Vous savez, les râles : ces jolies grenouilles vertes qu'on appelle aussi des reinettes? Ici, elles servent à guérir la fièvre. On en ramasse une, le nez tourné du côté de la bise; on la met sur l'estomac du malade, jusqu'à ce que mort s'ensuive... celle de la bête. » — Il rit encore. — « Après les pluies, vous verrez des vingtaines de bonnes femmes en train d'en chercher dans cette allée. Vous la suivez, cette allée. Vous prenez à droite un chemin qui monte. Il est un peu raide. Mais, de là-haut, vous avez devant vous le Sancy, le Gliergue, toute la ligne des Monts Dore. Après la neige, et avec ce ciel bleu, ce sera magnifique. Mais vous avez l'air tout triste? Fumât vous aura découragé. Il adore ça. Il se teignait à une époque. Je lui disais : « Vous broyez du noir,
» docteur, et vous vous le mettez sur la barbe. » Il a cessé de se teindre, mais pas de broyer du noir. Nel'écoutezpas. Vos affaires vont très bien. J'ai encore reçu des lettres. Je vous les montrerai ce soir. En ce moment, je n'ai que le temps de me sauver. »
— « Quel coup d'œil il a, tout de même ! » se disait Savignan, tout en obéissant quasi automatiquement aux suggestions de son hôte. « Il a trop raison. Ce Fumât est un ignoble envieux. Ce que ces gens-là racontent n'existe pas. Et puis, quand Mme Galvières aurait été la maîtresse de Laverdy, est-ce que ça me regarde?. . . » Il se parlait ainsi , et la chose représentée par ces mots : la maîtresse de Laverdy, lui faisait si mal qu'il en aurait crié. Quand, la veille, il imaginait l'intimité physique de Galvières et de sa femme, son impression était pénible. Elle n'enveloppait pas l'idée d'une dépravation chez Geneviève, ni celle d'une volupté choisie, recherchée, partagée. A cette minute, au contraire, il se représentait Laverdy, tel qu'il l'avait vu à la tribune, l'année précédente, un homme de petite taille, de mine chétive, avec quelque chose de très fin dans le regard, de très prenant dans la voix, et, comme répandue sur son visage brun, son front intelligent, ses narines frémissantes, sa bouche mobile, cette ardeur fiévreuse des grands joueurs, des grands ambitieux et des grands amoureux. Qu'il
eût, plus jeune, inspiré une passion, rien d'invraisemblable. Cette possibilité fit aussitôt certitude dans la pensée troublée de Savignan. Il vit Geneviève dans les bras de cet amant, et il éprouva l'affreux sursaut, le spasme de haine et de désir soudain surexcité qui fait, de la jalousie, le plus dégradant et le plus mordant des philtres. Il avait beau se répéter : « le témoignage de Fumât n'existe pas, » il n'arrivait plus à se reprendre, à dominer cet élancement avilissant et tentateur. Il marchait, et les monts Dore commençaient de profiler sur l'horizon bleu la ligne à vives arêtes de leurs dômes et de leurs aiguilles. De ce sublime paysage déjà hivernal, Savignan ne sentait plus, tant les propos du médecin le travaillaient de leur venin, que la dénudation et la mélancolie. Autour de lui c'était un immense et sourd bruissement : les paquets de neige suspendus à la cime des arbres fondaient peu à peu, sous le soleil. Ils dégouttaient, ils ruisselaient sur les feuilles séchées des branches basses, et cette chute ininterrompue emplissait la forêt, sans oiseaux, d'une rumeur de sanglot. Ce gémissement inarticulé des choses faisait comme un accompagnement de pitié au tumulte intérieur dont Savignan était de nouveau remué. La question qu'il tournait et retournait, depuis quarante-huit heures, réapparaissait, avec une réponse, cette fois, plus amère que toutes les
autres. Pourquoi Geneviève avait-elle voulu qu'il rentrât dans sa vie? Mais pour se venger de Laverdy. Si vraiment il y avait eu entre eux une liaison, puis la brouille, tout s'expliquait de cette candidature, bien singulière tout de même, étant donné les antécédents politiques de Calvières. A seulement concevoir que Geneviève l'employât à un tel dessein, Savignan sentait jaillir en lui un flot de rancune, comme la veille, plus amer encore, et, comme la veille, cette rancune reculait devant une indiscutable évidence : le trouble de cette femme avant son arrivée, confirmé par le médecin, — sur ce point-là ce témoin n'était pas suspect, — la sincérité de sa douleur quand il l'avait brutalisée, son humble reconnaissance quand il s'était adouci : « La maîtresse de Laverdy » , se répétait-il, « est-ce possible? Quelle misère ! » Ce qu'il savait du politicien lui revenait à la mémoire : sa vulgarité morale, son manque de scrupules, ses intrigues. Il en éprouvait un acre soulagement. Mépriser ce triste personnage lui donnait le droit de s'attendrir sur Geneviève comme sur une victime. « Si elle a eu cet amant, après ce mari, qu'elle est à plaindre ! » C'était de quoi faire tourner, au profit de sa passion renaissante, la triste aventure dénoncée par lé médecin, un motif de plus pour être pitoyable à son ancienne et faible amie, comme il en avait pris la résolution la veille. Le cœur se dupe si
aisément lui-même! Savignan se reparlait de charité, et il était de bonne foi, lorsqu'un son de cloche, arrivé de très loin, le fit s'arrêter. Il regarda sa montre. Il errait, depuis deux heures, dans les bois qui environnent Soléac, et cette cloche était celle du déjeuner. Il n'y avait plus ni mépris, ni pitié, ni raisonnement, ni débat de conscience dans l'élan qui le précipitait maintenant vers le château, mais uniquement le plus naïf, le plus impérieux mouvement d'amour.
Quelques instants plus tard, il était donc assis à table, dans cette salle à manger associée déjà aux épisodes les plus décisifs du renouveau de son sentiment, et en tête à tête avec celle dont il venait de maudire et de pardonner le prétendu passé, sans qu'elle en soupçonnât rien. C'est une sensation poignante de retrouver ainsi une femme que l'on aime, après avoir appris, sur elle, à son insu, une action qui, véritable, serait déshonorante. Et on l'étudié, on l'éprouve, on essaie une phrase ambiguë, une question captieuse. Dirat-elle, sans y prendre garde, un mot qui la justifie ou qui la condamne? Elle sourit, et la tentation étreint le jaloux de prononcer une parole, une seule, pour figer ce sourire sur ces lèvres qu'il voudrait baiser et déchirer, caresser et meurtrir! Elle le regarde et il songe : « Si je pouvais, à travers ses yeux, lui lire jusqu'au fond de l'âme et y voir sa faute ou son innocence? » Et puis, il a honte
Convaincre de vilenie un être que Ton adore, ah ! le vain triomphe, et si triste! Geneviève se doutait-elle de ce trouble, du moins, si elle ne pouvait se douter de la cause? Gomment le savoir? Elle déploya, durant tout ce déjeuner, cet art de la parfaite éducation qui permet à une femme de rester naturelle dans les situations les plus fausses. Elle parlait à Savignan de ses ouvrages, juste dans la mesure qu'il fallait, lui prouvant, par des allusions cependant discrètes, qu'elle avait lu et bien lu ses gros volumes d'histoire religieuse. Elle parlait aussi de l'élection prochaine et de l'esprit du pays, sans passion, sur un ton qui contrastait singulièrement avec celui de son mari, la veille. Était-ce un hasard? Elle ne mentionna pas une fois le nom de Laverdy. Et à chacune de ses paroles dites maintenant de sa voix claire, à chacun de ses gestes comme imprégnés de grâce, le désir d'elle s'insinuait plus intimement dans son interlocuteur, en même temps que l'appétit de savoir la vérité sur l'avilissante accusation. Remonté chez lui, après le repas, pour se préparer à la sortie, cette incertitude le torturait si cruellement qu'il se dit : « La promenade ne se fera pas sans que je lui aie posé cette question. Je m'en donne ma parole d'honneur. » Ces serments faits avec soi-même sont aisés à tenir pour le jeune homme de vingt ans, irréaliste et passionné, qui ne voit que son âme et la force
de son désir. L'homme de quarante ans voit l'âme des autres. Quand il veut passer d'un pareil projet à l'exécution, il en sent l'inhumanité. Il s'arrête. Une fois assis dans la victoria auprès de Geneviève, celui-ci laissa les kilomètres succéder aux kilomètres, sans même amorcer l'entretien de manière à poser son outrageante question. Il n'était pas retenu, comme à table, par la présence des domestiques. Le cocher et le valet de pied, juchés sur le siège, ne pouvaient pas entendre les paroles prononcées dans la voiture qu'accompagnaient, en les couvrant, le bruit régulier des sonnailles des postiers et de leurs sabots sur la route grise, la rumeur aussi du vent dans les arbres. Savignan se sentait d'autant plus gêné que ce tête-à-tête était plus libre. De son côté, Geneviève avait une physionomie plus distante, plus fermée, plus grave. Évidemment elle avait pris, de son côté, une résolution. Laquelle? Pour la deviner, il aurait dû savoir, et il l'ignorait, la place que son souvenir tenait, depuis des années, dans l'imagination de cette femme, poussée à un mariage déraisonnable par un naïf et malheureux sophisme de conscience, jetée, par ce déclassement, dans un milieu trop contraire à celui de son enfance et de son éducation, privée de la consolation et du soutien de la maternité, et restée pure cependant. Sa fierté native l'avait défendue contre toute aventure sentimentale, et
surtout un souvenir entretenu, renouvelé, ravivé sans cesse par ce qu'elle avait su de la vie de son ancien fiancé, par la lecture de ses livres, par l'écho de sa réputation grandissante, par cette particularité enfin qu'il lui représentait la défense de certaines idées auxquelles elle demeurait secrètement fidèle, en dépit de son entourage. Savignan ne soupçonnait pas davantage quelle tragédie l'annonce de sa candidature avait été pour Mme Cal vi ères, ni son bouleversement quand son mari était venu lui dire : « L'abbé Lartigue, le vicaire de Notre-Dame-du-Port, me propose une alliance pour le siège d' Audiguier qui va mourir. Il s'agirait de battre le candidat de Laverdy en votant, les cléricaux et nous, pour Louis Savignan, l'historien, le camarade de votre frère, si je me souviens bien. Qu'en pensezvous?... » Ce qui s'était passé ensuite, Savignan l'avait appris par Fumât et vérifié par lui-même : l'anxiété folle de Geneviève lorsqu'elle l'attendait, son désespoir quand elle l'avait trouvé si méprisant. Il ignorait qu'elle avait pris, tandis qu'il courait le pays avec Calvières, la résolution de ne plus le revoir. Elle s'était dit : « Pendant cette campagne électorale, il devra venir beaucoup chez nous. Je me ferai envoyer dans le Midi par le médecin. » Savignan était rentré, le soir, si différent, si adouci de manières. Par un revirement trop naturel et qui prouvait combien i. il
l'ancien amour la reprenait, elle aussi, elle s'était raisonnée, « Pourquoi partir? S'il connaissait vraiment ma vie, il me pardonnerait une rupture qui était un devoir. Qui sait? Il ne m'avait pas oubliée. Sa première dureté le démontre. Il me plaindrait et peut-être accepterait-il d'avoir avec moi une amitié. Cela existe pourtant, une amitié sans arrière-pensée entre un homme et une femme, surtout quand cet homme a comme lui des convictions religieuses, et si fortes. Et puis nous ne sommes plus jeunes, ni lui ni moi! » Elle était dans sa chambre et couchée, au moment où elle se formulait cette dernière et triste réflexion. C'était l'heure même où Savignan écoutait la nuit d'orage envelopper le château de sa rafale. Elle avait rallumé l'électricité et pris un miroir. Elle y avait contemplé le visage d'une femme si belle encore, si faite pour inspirer et pour ressentir la passion. Fùtelle descendue dans le dernier repli de son cœur, quel espoir elle y aurait rencontré, mais si caché, quelle joie, mais si secrète! Elle avait été pourtant sincère en se répétant : « Une amitié avec cet homme, supérieur encore à ce que j'en attendais, quel soutien!... Voudra-t-il? » Elle s'était endormie et réveillée sur ce point d'interrogation. Avec quel frémissement intérieur elle avait accepté l'idée de cette promenade en tête à tête ! Elle s'était juré, elle aussi, qu'elle ne laisserait
pas échapper cette occasion. Si cette amitié entre eux était possible, elle le saurait. Ce premier entretien en serait le premier anneau. Voilà pourquoi elle était toute sérieuse, toute repliée, toute attentive. Mais, encore une fois, comment Savignan y eût-il vu clair dans cette énigme, et comment sa gêne n' eût-elle pas grandi encore de la gêne dont il sentait sa compagne possédée?
Ce fut seulement après une longue demiheure de propos indifférents qu'un nom prononcé par Mme Calvières déclancha enfin cette conversation de vérité que l'un et l'autre savaient inévitable, dont l'un et l'autre avaient peur. La route, après de sinueux et longs détours, aboutissait à une crête d'où la vue plongeait dans un vallon profond, tout en pâturages. Un village y dormait. Les hauts toits bruns se tassaient autour d'une église monumentale, du plus pur style auvergnat. Site austère! Pas de perspectives, pas d'horizon. Une étroite retraite pour la prière, prise et comme serrée entre deux chaînes de montagnes parallèles, deux murs.
— o C'est Orcival » , fit Mme Calvières, après qu'elle eut dit au cocher de ralentir le pas des chevaux. « Avais-je raison? Et quelle pitié de passer à toute vitesse, devant de pareils tableaux! Je n'imagine pas un plus bel endroit de pèlerinage, et comme sa sévérité s'égaie noblement, aujourd'hui, par ces touches de neige
blanche sur les pentes, les toitures et l'église! »
— « Cœlivaly la vallée du ciel » , répondit Savignan; «c'était le premier nom de ce lieu, d'après un vieil auteur. C'est, du moins, ce que m'a dit Lartigue, quand nous sommes venus ici, je me rappelle, il y a vingt ans. . . »
Il hésita, une seconde, devant le souvenir que cette date évoquait entre eux, puis, se reprenant, et ne parlant plus qu'idées :
— « Lartigue, d'ailleurs, avait une autre idée. Orcival se prononce, en patois, Ourchivau, — Ours, en celte, signifie eau. Nous autres, Auvergnats, nous y mettons un ch : Ourch. Vau, c'est vallée. Orcival) ce serait la source de la vallée. Je me rappelle encore. Nous discutions là-dessus, lui et moi. Je regrettais Gœlival. Lui prétendait que l'autre racine, l'humble, la réelle, a plus de poésie. Il y retrouvait le culte rendu aux sources par les Celtes qui jetaient des fleurs dans les fontaines. Il voulait voir, dans ce culte, comme \S vénérable curé d'Orcival à qui nous rendîmes visite, un mystérieux pressentiment : ces sources qui jaillissent toujours, l'hiver quand tout est flétri, l'été pour tout féconder, ne sont-elles pas un symbole de l'inépuisable bonté de Dieu, un symbole aussi de cette sublime idée, incarnée par la religion dans la Vierge-Mère, que la vie vient de la pureté? Avec quelle émotion Lartigue discernait, dans cette piété de nos lointains aïeux
envers la source de la vallée, l'annonce de ce sanctuaire! Quelle chaleur d'enthousiasme dans ce cœur de prêtre ! »
A ces mots : « Il y a vingt ans » , Geneviève aussi avait eu un frémissement. La basilique d'Orcival avec son clocher octogone, avec l'ordonnance de ses chapelles absidiales ramassées contre la nef, ressemblait trop à l'église de Saint- Saturnin. Aussi ni l'un ni l'autre des deux anciens fiancés ne parla-t-il de descendre pour visiter le sanctuaire dont le seul aspect leur rendait leur passé trop présent. Le cocher toucha les chevaux de la pointe de son fouet; leur trot régulier et rapide recommença de résonner sur la route, tandis que Mme Calvières relevait les derniers irçpts de son compagnon :
— « Je ne le connais pas. Je ne sais pas ce qu'il est comme prêtre, mais comme diplomate! S'il était venu me consulter quand il a eu l'idée de votre candidature, je l'en aurais dissuadé. Jamais je n'aurais cru que M. Calvières se rallierait à ce projet. Une heure de conversation entre eux, et c'était fait, v
— « Laissez-moi croire que vous y avez bien été pour quelque chose » , insinua Savignan.
— « Pour rien » , dit-elle vivement. <» Mais c'est si naturel que vous ayez cru le contraire. »
Puis, après un silence et avec un regard où il put lire une volonté déterminée, celle de s'expli*
quer et de le forcer à s'expliquer, elle répéta, la voix changée :
— « Oui, c'est si naturel. Vous avez pensé que je vous faisais venir chez moi par coquetterie, avouez-le. »
— « Hé bien ! oui, » dit-il, comme si une contagion de franchise émanait de ces yeux aigus, de cette bouche fière, de tout ce visage. Impulsivement, épouvanté lui-même de sa propre audace, mais ayant trop souffert de la dénonciation du perfide Fumât, pour garder ce doute sur son cœur, il ajouta, il osa ajouter :
— « Et peut-être par vengeance. »
— « Par vengeance? » interrogea-t-elle avec stupeur. « Et de quoi? Vous n'avez pourtant pas pu croire que je vous en voulais d'avoir refait votre vie?. . . Par vengeance? Mais si l'un de nous deux avait à se venger de l'autre, c'était vous, de moi, pas moi de vous. Pas moi ! »
Elle avait parlé en secouant la tête nerveusement :
— « Et puis, me venger, comment? En essayant de me faire aimer de vous de nouveau, et en vous faisant souffrir? C'est cela que vous avez cru? C'est cela? »
— « Non » , dit Savignan.
Il hésita. Les hommes comme lui, et qui n'ont
oas l'habitude des femmes, sont à la fois folle-
int ingénus et follement soupçonneux. Leur
inexpérience ne leur permettant pas de contrôler leurs imaginations, ils les admettent avec d'autant plus de facilité. Quand ensuite ils croient rencontrer Y évidence, leur jeunesse de cœur se reconnaît à leur remords de cette défiance. Celui-ci étouffait de honte, à cette minute.
— o Soyez généreuse » , continua-t-il, « et mettez que je ne vous aie rien dit. »
— « Je ne peux pas » , répondit-elle, avec une passion grandissante. « A quoi bon ces atermoiements? Une explication est nécessaire entre nous. Vous le savez aussi bien que moi. J'ai accepté ce tête-«à-tête avec vous afin qu'elle eût lieu tout de suite. Pourquoi? Parce que les choses d'il y a jvingt ans ont été très sérieuses pour moi. Elles le sont restées. Elles ont été très sérieuses pour vous aussi, j'en suis sûre. Je connais votre caractère. Je n'ai pas cessé de vous suivre dans la vie. Et puis, sans cela, vous n'auriez pas parlé de l'anniversaire de mon mariage à ma table, avec cette ironie et cette amertume. Vous devez tenir, autant que moi, à ce qu'aucun malentendu ne subsiste, aucune réticence. Je serai très simple avec vous. Soyez simple avec moi. Vous avez pensé qu'en provoquant une nouvelle rencontre entre nous, je voulais me venger. De vous? »
— « Non, » dit de nouveau Savignan.
— « De qui, alors? » demanda-t-elle avec plus d'étonnement encore.
— « Je vous le dirai, madame, répondit-il, si vous l'exigez. Mais ne vous suffit-il pas de savoir que j'ai écouté un propos stiipide, qu'au lieu de le tenir comme non avenu, je m'en suis peiné, précisément parce que le passé reste, pour moi aussi, une chose tfès sérieuse. J'ai eu le tort d'employer le plus détestable procédé d'inquisition. Oui. Quand j'ai prononcé ce mot de vengeance. Si cette infamie avait été vraie, ce mot aurait eu pour vous un sens très clair. Vous n'auriez pas pensé, une seconde, qu'il pût s'agir de moi. Votre réponse seule a détruit dans mon esprit les derniers vestiges du doute. Encore une fois, cela ne vous suffit-il pas? »
— a Non » , fit-elle, à son tour. « Je veux savoir quelle femme je suis pour vous. Je le saurai quand vous m'aurez dit ce dont vous m'avez crue capable. Le nom de la personne de qui j'aurais voulu me venger? »
Et comme Savignan se taisait :
— « Vous avez peur de me froisser ? ... Hé bien » , continua-t-elle, — et l'émotion assourdissait sa voix au point de la rendre presque indistincte, —
« du moment que nous ne devons pas avoir une conversation vraie, il vaut mieux que nous n'en ayons pas du tout. Nous allons rentrer au château. Je dirai que je suis souffrante, et c'«st vrai. Je partirai, dès demain, pour le Midi. Vous continuerez votre campagne électorale... Pierre!»
Elle interpellait le cocher qui se retourna* Mais Savignan devinant son ordre :
— o Je vous dirai le nom, madame^ Ne rentrons pas ...»
— « Pressez un peu les chevaux » , dit Geneviève à Pierre.
Et quand la voiture roula plus vite :
— « Ce nom? » demanda-t-elle, en s'adressant à Savignan»
— « Laverdyu , répondit-il.
— a C'est cela? » dit-elle, avec un nouveau geste de surprise. « On vous a parlé deLaverdy à propos de moi ? »
Elle eut un demi-sourire de dégoût et de fierté, d'accablement et de dédain.
— a En effet, je crois bien qu'il a feint pour moi, dans le temps, une passion malheureuse. Je ne pensais pas qu'elle eût été remarquée. »
Elle s'arrêta de sourire, et sa bouche eut un sourire d'une amertume indignée :
— « Alors, vous avez cru que j'avais influencé M. Calvières pour qu'il vous prit comme candidat contre le candidat de M. Laverdy, afin de me venger de cet homme? »
Elle rit de nouveau d'un rire presque spasmodique. Il faisait mal. Et, gravement, tristement :
— « C'est trop. naturel encore. Ayant rompu avec vous comme j'ai rompu, m'étant mariée
comme je me suis mariée, vous deviez me mépriser. »
— a Ne prononcez pas des mots pareils» , supplia Savignan. « Je suis sans excuse d'avoir, non pas cru, mais seulement écouté les infamies que Ton m'a dites, sans excuse de vous les avoir répétées. »
— « C'est mieux ainsi » , dit-elle. « La vérité délivre toujours. Mais oui, vous m'avez méprisée. Vous en aviez le droit, et pourtant ce n'était pas juste... »
Elle le regarda profondément, et, mettant la main sur son bras :
— « Je vous ai vraiment aimé, » continuât-elle d'une voix ferme maintenant dans son émotion. « J'ai vraiment souffert une agonie, quand j'ai sacrifié cet amour à mon devoir. Il y avait vous et il y avait les miens. . . »
Quel accent elle avait eu pour dire ces mots ! Pour elle aussi, ce roman de leur passé restait vivant, si vivant, qu'une minute, et transfigurée par le rappel passionné de ce souvenir, elle ressembla, d'une façon saisissante, à la jeune fille d'autrefois. Ne l'était-elle pas redevenue pour Savignan, et celui-ci ne scntait-il pas battre son cœur de jeune homme, tandis qu'il répondait, avec une profonde tendresse dans le reproche et un tel pardon :
— « Ah! pourquoi ne m'avez-vous pas écrit
cela, alors? Pourquoi m'avez- vous laissé sans une parole, sans un signe, sans rien? Je vous aurais comprise, je vous aurais plainte, au lieu que. . . » — a II m'aurait fallu vous parler de mes parents » , répondit-elle. « Est-ce que je pouvais? Oui, » insista-t-elle, « est-ce que je pouvais vous dire que mon pauvre père jouait, que mon frère Guy, à Versailles, avait déjà des dettes qui pouvaient le perdre, que maman en avait aussi, avec sa folie du monde. Dans ces misères, une enfant de dix-huit ans voit des hontes. Et puis, si je vouS avais écrit, vous m'auriez répondu. J'aurais entendu le cri de votre douleur, je n'aurais plus eu le courage de mon sacrifice. Enfin, c'est insensé et pourtant c'est ainsi. Je me suis dit : « Plus il me jugera mal, moins il souffrira. Il » croira que je me suis jouée de lui, que je me suis » mariée pour le luxe. Ne m'estimant plus, il ne « m'aimera plus. Ce sera l'irrémédiable. C'est ce w qu'il faut. . . » Cette idée me suppliciait, et, dans ce supplice même, je trouvais une force, l'illusion d'un martyre, d'un héroïsme. D'ailleurs ce silence était une loyauté envers celui dont j'acceptais la fortune pour y faire participer ceux de mon sang. Tout ce romanesque à rebours, quelle folie! Depuis, je me suis demandé souvent si j'avais été absolument sincère, si je ne m'étais pas donné de généreux prétextes pour avoir autour de moi tout ce luxe. » Sa main fiévreuse montra
172 LE DEMON Dfi MÎDI
ses fourrures, la voiture, la livrée, les chevaux, « Mais non. Je l'ai eu, ce luxe. Il m'a tant pesé ! » Elle se tut. Cette douloureuse confession rétrospective cadrait trop exactement avec les pensées de Savignan, depuis vingt-quatre heures. Pas une seconde il ne douta de sa vérité. Certains soupirs, arrachés à l'arrière-fond de l'âme, emportent avec eux la conviction.
— « Alors » , interrogea-t-il, « vous n'avez pas été heureuse? »
— « Je n'ai jamais eu un reproche à faire à qui que ce fût » , répondit-elle, en éludant la question, et déjà toute raidie. — Une femme mariée, qui profère certaines plaintes, livre son mari, et Geneviève était trop fière pour ne pas défendre la dignité de son foyer. — « M. Caivières n'a manqué à aucun des engagements tacites que notre mariage supposait. Il a été la délicatesse même pour les miens. Vous avez vu comme il maintient Soléac, auquel mon père tenait tant. Je peux regretter sa ligne politique. Elle s'explique par l'accueil qu'il a trouvé dans mon monde, après m'avoir épousée. Un homme de valeur et intelligent, comme lui, ne se voit pas, sans révolte, traité par des gens qui le reçoivent avec sa femme, autrement que cette femme. C'est ce qui est arrivé à M. Calvières. Il avait le droit d'escompter des alliances. Il n'a rencontré que des hostilités. Il n'a pas eu tort de
les ressentir vivement. Ceux qui, accueillaient froidement parmi eux un nouveau venu n'avaient pas tort non plus. Toutes les sociétés sont exclusives par nature. Le tort était à moi, qui n'avais pas prévu les conséquences démette union. Je les ai acceptées. Quand mon mari s'est retourné contre mon monde, qu'il est devenu ouvertement un des grands électeurs radicaux d'Auvergne, qu'il a fait, de sa maison, un rendezvous de ministres et de députés d'extrême gauche, je n'ai jamais admis que l'on discutât son attitude devant moi. Je n'ai partagé aucune de ses opinions, mais je lui ai tenu son salon. Je m'en suis fait un point d'honneur. Ce motif encore m'a retenue, quand il m'a parlé de votre candidature. Vous revoir m'était bien pénible, mais j'aurais eu plus qu'un scrupule, un remords de faire une seule objection. C'est peut-être le retour de M. Calvières vers la cause que vous servez et qui n'a jamais cessé de m'être chère. »
— « Alors » , dit Savignan, « vous êtes restée croyante? »
L'homme de foi venait de trouver, dans les confidences de Geneviève, une telle excuse pour l'homme de passion!
— « J'avais si peur » , continua-t-il, « que votre entourage n'eût atteint votre vie religieuse. Ces ennemis de J' Église sont si habiles, leur prosélytisme si savant ! Ils ont dû tout essayer pour
vous détacher. Et comment M. Calvières luimême. . . »
— « Il m'a laissée complètement libre » , interrompit-elle vivement, et, avec un regard replié sur sa pensée : «Je me suis mal expliquée. Je ne suis plus croyante. »
— « Pourtant » > fit Savignan, « vous venez de me dire : « J'aime la cause que vous servez. »
— « Oui . »
— « La cause que je sers, c'est l'Église. »
— « J'aime l'Église. »
— « Mais aimer l'Église, c'est croire. »
— « Non » , dit-elle, « c'est simplement vous avoir lu. C'est a\toir appris par vous, et un peu par moi-même, que l'on n'a jamais affaibli l'Église en France, sans affaiblir la France, L'Église est une nécessité française. J'aime l'Église parce que je suis Française. Ce sont de bien grands mots pour une pauvre femme ignorante. Je les sens très vrais. Peut-être ces idéeslà m'ont-elles été transmises avec le sang. Peutêtre ai-je vu de trop près la politique anticléricale et ses dessous. Pour moi, l'Église est, chez nous du moins, une institution vitale. Mais ce n'est qu'une institution humaine. »
— « En d'autres termes » , répondit-il, « vous croyez au résultat et vous ne croyez pas à la cause... Mais oui. Dire d'une religion qu'elle est vitale et ajouter qu'elle est fausse, c'est comme
si un médecin, Fumât par exemple, vous disait : » Vous avez la fièvre; prenez de la quinine, elle » vous guérira » , et qu'il ajoutât : « D'ailleurs » je ne crois pas à la quinine ; des raisonnements » irréfutables établissent qu'elle ne peut pas » guérir la fièvre. »» Vous lui répondriez : « Doc- » teur, vos raisonnements peuvent être irréfu- » tables, ils sont faux,.. » Et puis, quels raisonnements? J'en suis certain, ayant l'âme droite comme vous l'avez, si vous me disiez vos objections, une par une. . . »
— « Vous les résoudriez, je n'en doute pas. Mais ce ne sont pas des objections qui m'arrêtent. C'est une évidence. Cette évidence, c'est que la douleur existe, simplement. Je l'ai rencontrée partout et toujours. Jamais, entendezvous, jamais vous ne me ferez admettre qu'un Dieu bon, qu'un Dieu juste, qu'un Dieu toutpuissant ait créé un monde où la douleur est l'essence même de la vie. Je ne crois pas en Dieu. Je n'y crois pas. »
Elle avait secoué la tête, en donnant, à cette dernière phrase, une énergie de conviction extraordinaire. Cette déclaration de nihilisme, proférée par cette femme qui n'était plus toute jeune, mais si belle encore, prenait un caractère sinistre, dans ce cadre d'une admirable nature etv par ce jour clair. La victoria roulait maintenant le long du délicieux lac Chambon, frémissante
nappe d'eau profonde, prise dans la coulée de basalte du Tartaret. Quel contraste entre cette fraîche, cette paisible beauté des choses et la détresse de cette voix et de ces yeux, où une destinée manquée avait passé, une solitude de tant d'années, le désespoir du bonheur entrevu et perdu, tant de lassitude, tant de désenchantement! Savignan n'eut pas la force de continuer cette étrange discussion. Par un geste de pitié passionnée, il lui prit la main, et lui dit simplement :
— « Gomme vous avez souffert! »
— « Oui» , fit-elle, sans se dérober, cette fois, à cette sympathie. Puis, comme effrayée d'être allée si loin, elle retira sa main, en ajoutant, avec un accent soudain changé :
— « Ne parlons plus de moi, voulez-vous? »
— «Vous regrettez déjà votre confiance » , répondit Savignan. «Je vous obéirai. Laissez-moi seulement vous demander que cette conversation n'ait pas été la dernièfe... Je veux dire sur vos doutes religieux, car je n'admets pas que ce soit autre chose que des doutes. Le problème de la douleur vous trouble? Mais l'Église, cette Église que vous aimez, est fondée sur lui. C'est tout l'esprit du christianisme : donner un sens à la douleur. »
Et, comme elle secouait de nouveau sa tête dans un geste de dénégation :
— « Ah! » dit-il, avec une ardeur passionnée r « vous ne m'empêcherez pas de vous guérir. Car c'est une maladie, une véritable maladie morale r de ne pas croire en Dieu, quand on aime l'Église. J'arriverai à dissiper les préjugés que vous vous êtes faits, faute d'avoir quelqu'un auprès de vous, avec qui penser tout haut sur ce sujet, faute d'un ami. Nos communs souvenirs sont-ils une raison pour que je n'essaie pas de devenir ce quelqu'un, d'être votre ami? »
— « Je n'en sais rien, » fit-elle. — Il comprit qu'elle se retirait davantage encore. — « Je me défie des programmes, dès qu'il s'agit de sentiments. Quand ils sont là, on les constate. Une amitié ne se projette pas, ne se promet pas. Elle se fait naturellement, et alors on la reconnaît. . . Je vous répète, ne parlons plus de moi. Appelée à vous revoir souvent, puisque vous acceptiez cette candidature, j'ai voulu vous avoir donné cette explication, qui me tenait au cœur. Elle m'a été assez pénible pour que ce soit, de votre part, une charité de ne pas y insister... Parlons de vous, si vous voulez. Vous avez bien quelque nouveau grand livre d'histoire sur le chantier? »
— a Rien de très précis, » répondit-il.
Le nouveau recul de Geneviève le lui prouvait : une parole trop pressante^effaroucherait ce cœur si blessable. Il la vit distinctement se réapprivoiser, ses yeux s'éclairer et s'intéresser, I. 12
sa bouche se détendre, à mesure qu'il continuait :
— « Je suis tenté par un grand sujet : le Clergé français dans l'Émigration. J'ai ramassé tant de documents, et il y aune histoire si pathétique à écrire ! Tenez : la mort de Mgr de Bonal, l'évêque de Clermont, à Munich, en 1800. Il était servi par quatre de ses prêtres. L'un, adroit pécheur, allait lui prendre du poisson dans la rivière, un second ramassait du bois mort dans la forêt, le troisième se louait comme commissionnaire, et le quatrième comme iûanœuvre. »
D'anecdote en anecdote, — quel autre moyen avait Savignan de continuer cette conversation où il ne pouvait plus penser tout haut? — une demi-heure encore se passa, et comme les chevaux finissaient de monter à plein collier une rampe plus dure, que l'étroite route mordait en entaille rouge, un gros bourg apparut, étalé sur un plateau entre des montagnes. C'était Besse-en-Chandesse, et le terme de leur excursion.
— «Vous voyez cette grande maison blanche, à l'extrémité du village? » dit Mme Calvières.
a C'est notre sanatorium. En été, il peut tenir trente malades. Maintenant il est presque vide. On y envoie les officiers en convalescence. Nous sommes ici à plus de mille mètres. Et quel air! *
Gomme lui, ce matin, elle semblait, à cette minute, respirer avec plus de liberté, plus d'allégresse. Ce n'était pas seulement cet air lumineux et léger de la hauteur qui fouettait son sang. Ses yeux plus animés, sa bouche moins amère révélaient le bien-être intérieur que donne une chère présence. Est- il une flatterie plus douce pour un cœur d'homme que cette sensation : suffire à un cœur de femme, le remplir d'une émotion profonde, rien qu'en étant là, par un magnétisme de joie inconscient et irrésistible? Depuis le début de cette promenade, tout chez Geneviève, ses gestes et ses pensées, ses façons de poser la voix et ses façons de sentir, ses silences et ses paroles, était, pour l'amoureux de jadis, un ensorcellement. C'en fut un encore, arrivés devant le sanatorium, de la voir rougir un peu, à ce mot d'une sœur apparue sur le seuil :
— « A la bonne heure, madame Calvières! La santé vous rit par tout le visage, cette fois. . . Ce n'est pas comme il y a huit jours. Vous en aviez une pauvre petite mine. . . »
C'en fut un de surprendre, dans ses yeux bleus, un éclair d'orgueil, quand elle eut présenté son compagnon à la mère supérieure et que celle-ci, une grosse et courte Auvergnate, aux prunelles intelligentes dans un visage serré, s'exclama d'admiration :
— « Monsieur Savignan ! Ce serait donc vrai qu'ils vont vous prendre pour député? Nous vous connaissons bien, allez, quoique nous n'ayons pas beaucoup le temps de lire... Ce sera Mme Calvières qui aura fait ce miracle. Ce n'est pas le premier. Vous allez voir quelle maison elle nous a installée, à nos malades et à nous. Si nous ne sommes pas en Suisse ou en Belgique, nous le lui devons. Mais venez... »
La vieille religieuse conduisait les deux visiteurs le long des couloirs ripolinés et à travers les chambres claires de la vaste bâtisse, — une des forteresses électorales du seigneur de Soléac. Combien de voix ne représentait-elle pas? Aussi avait-il laissé sa femme dépenser sans compter. C'était une série de pièces hautes et larges, sans rideaux, sans étoffes, comme l'exige l'asepsie actuelle, mais confortablement meublées. Quoiqu'il ne restât, vu la saison, que trois ou quatre malades, des sous-officiers retour d'Indo-Chine, et encore verts de fièvre, ce décor d'hôpital moderne évoquait trop l'idée de la souffrance, de la maladie, du danger de la vie. La grâce élégante de Geneviève en prenait un caractère plus attendrissant pour l'homme imaginatif qui recommençait de l'aimer. Oui. Tout ce qui vit est si menacé. Il sentait cela. Il la contemplait qui parlait à celui-ci, parlait à celui-là, patiente à écouter les moindres re-
marques de la Supérieure. Il était visible quelle s'associait de très près à l'existence de sa foudation.
— « Et le commandant? » demanda-t-elle, à ce moment.
— « Il est très paisible » , dit la Supérieure, o Je ne crois pas qu'il vous reconnaisse aujourd'hui. Mais les visites lui font quand même plaisir. »
— « Allons donc le voir » , dit Geneviève. Et s 'adressant à Savignan :
— a Vous connaissez certainement son nom. C'est le commandant Richin. »
— « Celui de Figuig? » interrogea Savignan.
— « Oui. Vous vous rappelez son geste héroïque? »
— « Ce coup de revolver qu'il s'est tiré dans la tête, au cours d'une rencontre avec les Marocains, pour permettre la retraite à ses cavaliers qui ne voulaient pas le quitter? Je crois bien que je me le rappelle, et ce dialogue digne de Corneille : « — Mon capitaine, nous ne vous » laisserons pas vivant aux mains de ces gens- » là. — Vous m'y laisserez mort. » C'est un miracle, m'a-t-on dit, qu'il en ait réchappé. »
— « Réchappé! » répéta Mme Calvières. « Le projectile est entré par un côté du front et sorti par l'autre. Ses hommes l'ont emporté sous la fusillade des Arabes, croyant bien n'enlever
qu'un cadavre. Il respirait encore. La balle n'avait touché dans le cerveau aucun point vital. Il a guéri. On Ta nommé commandant et officier de la Légion d'honneur. Un jour, on commence de s'apercevoir qu'il perdait la mémoire. Il donnait deux fois le même ordre, à un quart d'heure de distance, ne trouvait plus les noms de ses meilleurs amis, son propre nom. On l'a envoyé ici. Mais regardez... »
La Supérieure avait ouvert une porte, Savignan aperçut, assis devant la fenêtre, un homme jeune encore, qui tenait à la main un morceau de bois, dont il mordillait automatiquement et inlassablement une extrémité. Il était vêtu d'une redingote boutonnée. Sur le revers luisait la rosette. Ses pieds étaient pris dans de gros chaussons de feutre. Deux taches rouges aux tempes marquaient la cicatrice de son sublime suicide.
— « Une de ses dernières manies » , dit la Supérieure. « Il ne veut pas un autre vêtement que sa redingote. Et il la brosse, il l'astique, il la sangle... »
— « C'est le sens de l'uniforme qui survit dans le naufrage, » fit Savignan.
Quoiqu'il eût parlé à mi-voix, Richin avait sans doute perçu ce mot d'uniforme. Il regarda celui qui l'avait prononcé avec une attention singulière de quelques secondes. Puis la stupeur
envahit de nouveau son visage morne, et il recommença de ronger son bois.
— « Hé bien, commandant » , dit la Supérieure. « C'est Mme Calvières qui vient prendre de vos nouvelles. »
— «Madame?...» demanda Richin.
— « Madame Calvières. Vous la connaissez, voyons. »
— « Madame Calvières? » répéta l'hébété.
— «Celle qui vous a envoyé ce bon café, ce mélange qu'on vous prépare comme en Afrique. »
— <» En Afrique? » répéta Richin.
Une nouvelle lueur passa dans ses prunelles noires, aussitôt éteinte, et il continua de mâchonner son bois, peut-être plus nerveusement.
— « Il vaut mieux le laisser » , dit la Supérieure, « pour qu'il ne s'excite pas. »
—- « Qu'il est à plaindre! » fit Savignan, la porte refermée.
— « Qui sait? » répondit la religieuse, comme se parlant à elle-même. « Finir dans cette humiliation, c'est peut-être une grande faveur de Dieu. Mais, » conclut-elle, avec un bon sourire, • une loque humaine est tout de même un triste spectacle. Il ne faut pas que M. Savignan quitte notre Besse sur cette impression. Madame Calvières, vous devriez le mener au lac Pavin, avant de repartir. Une de nos sœurs a poussé jusquelà, ce matin, pour quêter dans les fermes. Le lac
-est gelé, mais on passe encore en voiture. Vous le connaissez, ce lac, monsieur Savignan, puisque vous êtes du pays. Vous verrez. Il est bien plus beau en hiver qu'en été. »
— « Je n'y suis jamais allé, ma Mère, » dit Savignan, sans oser regarder Geneviève qui détournait ses yeux.
A plusieurs reprises, durant leur séjour à Saint- Saturnin, cette excursion au plus sauvage des lacs d'Auvergne avait été mentionnée comme un projet jamais réalisé. A cause de cela, Savignan «'était toujours arrangé, durant ses expéditions pédestres avec Lartigue, pour éviter cette promenade. Il eut une seconde d'hésitation. Pourtant, il ajouta :
— a Si madame Calvières ne craint pas de faire ce détour?. . . »
— « Non, » dit-elle. <♦ Mais alors, partons, afin de ne pas rentrer à Soléac trop tard. »
Sans doute cette dernière évocation du passé par le seul nom du Pavin l'avait de nouveau remuée. A peine remontée dans la victoria, elle eut sa voix grave pour reprendre la conversation, au point même où elle l'avait interrompue, une heure et demie auparavant :
— « Comment voulez-vous, » fit-elle, «que je croie en Dieu, quand je vois des iniquités comme celle-là : cet officier récompensé de son héroïsme par cette dégradation? Que ces décadences
affreuses atteignent des gens qui ont mésusé de la vie, cela se comprend. Mais un Richin? »
— « Vous avez entendu la Sœur? » répondit Savignan. « S'il n'y a pas d'autre vie, vous avez raison. Mais il y en a une autre. Ces désordres mêmes et notre révolte contre eux nous le démontrent. »
— « Ils démontrent seulement que celle-ci ne vaut pas la peine d'être vécue, » dit-elle. « Je n'avais pas besoin de cette preuve. »
La voiture gravissait maintenant la route qui monte au-dessus de Besse, sur le flanc droit de la vallée de la Gouze. A cette hauteur, les plaques de neige commençaient de se faire plus fréquentes, plus larges, plus épaisses, et les postiers de marcher plus doucement à cause du verglas . On entendait, mêlé à leurs sonnettes, le gémissement des essieux des chars qui descendaient les pentes de la montagne, attelés de maigres bœufs. Pour les laisser passer, le cocher Pierre ralentissait ses bêtes. À un moment, il s'arrêta tout à fait.
— « Je n'ose plus avancer, madame, » dit-il, en se retournant. « Les chevaux ne sont pas ferrés pour ça. »
— « Nous marcherons, » dit Geneviève à Savignan. « Ce serait trop dommage d'être venus jusqu'ici et de n'avoir pas vu le Pavin. Je ne suis pas comme les chevaux, » continua-t-elle en descendant de la voiture et en frappant légèrement
le sol de ses bottines à double semelle dans lesquelles ses pieds restaient si fins. «Je suis chaussée pour cela. »
Et, avisant un enfant qui s'attardait à épier l'équipage, tout en ramassant du bois mort dont il faisait un fagot :
— « Nous sommes loin du lac, mon petit garçon? » demanda-t-elle.
L'enfant montra, de la main, à quatre cents mètres peut-être, une maison bâtie de guingois sur le bord du chemin, pour éviter les coups de vent, sans doute. . .
— « Quand vous êtes à l'auberge, vous montez à gauche, et vous en avez pour un quart d'heure. »
— « Nous avons tout le temps, » dit-elle à Savignan, « à condition de ne pas traîner, d'autant plus que la route n'est pas commode. »
Elle cherchait où poser ses pieds, en riant de ce rire gai qu'elle avait gardé malgré les duretés de sa destinée. Plusieurs fois, depuis le début de la promenade, elle avait montré cette rapidité à passer de la plus intense émotion à une innocente gaieté d'enfant, et, chaque fois, ce contraste avait ému Savignan comme une preuve que des réserves inentamées de jeunesse demeuraient en elle. Il la regardait, à présent, qui allait, un peu gauche et pourtant légère — ici, choisissant , pour y cheminer, quelque crête de gazon séché
— là, se hasardant sur une plaque de verglas, qu'elle tâtait avant de s'y appuyer — ailleurs, se trompant sur l'épaisseur de la neige, s'y enfonçant jusqu'à la cheville, et il devait l'aider à se dégager, la prendre par le bras, la soulever, sentir le poids de son corps. Quel trouble, et déjà quel enivrement! Cette marche pénible animait, rosait les joues minces de Geneviève. La fauve nuance du vison de sa longue jaquette, de son manchon et de sa toque s'harmonisait au ton fauve des hêtres semés dans la forêt et des pacages dans la vallée. Chacun de ses mouvements la révélait souple et agile. Comme un effluve émané d'elle emplissait son compagnon d'une extase dont il n'aurait pu dire si elle tenait davantage à la joie ou à la souffrance. Cette créature dont chaque geste le bouleversait, il l'avait rencontrée, il l'avait aimée, vierge, et elle était la femme d'un autre. Jadis, s'ils avaient réalisé le projet de cette promenade à ce même lac, ils auraient suivi le même chemin, elle, n'ayant encore appartenu à personne. Il ne se disait pas cela avec des mots, mais ces idées remuaient en lui, confusément, mêlées à son désir, à son adoration, à son bonheur, car c'en était un, et si poignant, que cette promenade, seul, avec elle, dans ce paysage. Ils étaient arrivés devant la bâtisse désignée par le petit bûcheron. Deux grands chiens accoururent au-devant d'eux, en
aboyant. Une fillette toute blonde, les pieds nus dans de gros sabots, en retenait un par le collier. Le robuste animal la traînait sur la neige, tandis qu'elle criait :
— a Tais-toi, Sultan! Tais-toi, Labri! »
Puis s'adressant à Savignan et à Geneviève et devançant leurs questions :
— o Ils crient comme ça, messieurs et dame, mais ils ne mordent pas. Vous allez au lac?. . . Je vous conduirais bien, mais je suis seule à Tauberge. Vous ne pouvez pas vous tromper. C'est droit devant vous, en montant. Mais prenez par le pacage. Le sentier est trop glissant. »
— a Gomme tous ces montagnards sont polis et complaisants! » dit Mme Galvières, tandis qu'ils quittaient la route pour s'engager dans le pacage. Cette dernière pente était rude. A leur droite, bouillonnait, dans un éboulis de roches, le ruisseau qui sort du Pavin. A leur gauche, la forêt s'épaississait, de plus en plus sombre, et Geneviève insistait : — « Ça nous change de nos ouvriers d'Aulnat! »
Elle ne se doutait pas de l'effet produit sur son compagnon par ce nous révélateur du ménage et qui faisait écho, à quarante-huit heures de distance, au nous prononcé par son mari. Elle continuait de monter, gracieuse et hardie. Tout à coup, jetant un cri :
— « Je vois le lac ! . . . »
Le Pavin s'étendait devant eux, vraiment digne, par sa solitude et sa sauvagerie, du nom qui lui a été donné : Pavens, le redoutable, l'effrayant. C'est une nappe d'eau presque ronde, d'une circonférence d'une lieue environ, prise entre les bords, taillés à pic, d'un cratère. Cela fait une immense coupe, remplie, jusqu'aux deux tiers de sa profondeur, par cette eau immobile, verte et glacée. Au-dessus s'érige la longue falaise circulaire et boisée. Le lac était recouvert, en ce moment, d'une couche de glace qui arrivait tout près du bord. A peine s'il restait une marge d'eau libre qui se crispait dans un clapotis imperceptible. Le soleil frappait cette glace miroitante, comme givrée. La neige des derniers jours et de la nuit blanchissait les cimes des sapins et des mélèzes. Elle avait fondu sur les feuilles séchées des hêtres. L'ensemble formait un horizon d'hiver de la plus farouche beauté. Pas trace de vie humaine, qu'une barque, un vieux bachot, noyé d'eau et amarré contre une pierre. Une paix de tombe enveloppait l'ancien volcan, coupée par le bruit des branches mortes qui criaient sous les pieds de Savignan et de Geneviève. Ils étaient demeurés, quelques minutes, sans échanger une parole, soudain saisis par cette apparition. Puis ils s'engagèrent machinalement dans l'étroit sentier ménagé entre le lac et la forêt, sans se parler davantage. Que se dire qui ne leur fît mal? La
solennité de ce lieu et de la saison s'accordait, d'une façon trop mystérieuse et trop intime, avec ce moment de leur vie à tous deux, cet automne commençant de leurs années. Ce gel en train de gagner sur l'eau vivante, quel symbole du froid de la vieillesse envahissant l'âme, de la destinée opprimant, paralysant la sensibilité! Mais les saisons changent, la nature ne veut pas mourir. Pour la forêt, pour le lac, le printemps renaît. L'eau vivante triomphe de la glace, les feuilles vertes repoussent aux arbres. L'existence humaine, elle, n'a pas deux printemps. Quel conseil, pour ceux que menace l'hiver de l'âge et qui n'y sont pas encore entrés, de ne rien laisser perdre des heures qui leur sont comptées, de les étreindre, de les presser, d'en boire avidement toute l'ivresse !
Louis Savignan et Geneviève Calvières n'étaient certes pas venus là pour écouter ce conseil et pour éprouver ces sensations. Mais que savaienfeils de leurs volontés d'auparavant? Bien, sinon qu'elle était elle et qu'il était lui? Le fantôme du mari, évoqué de nouveau avec tant de force, tout à T heure, s'effaçait de l'imagination de Savignan. Il ne voyait plus, il ne pensait plus qu'une chose : à un point et un moment de leur existence, Geneviève et lui avaient été au carrefour de deux chemins. Ils pouvaient suivre le même. Ils s'étaient séparés, et voici que leurs routes se
croisaient de nouveau. Allaient-ils se séparer encore? Geneviève, elle, durant les trois heures de ce tête-à-tête, venait de goûter cette douceur inconnue, depuis tant d'années : se confier, se parler, être comprise. « Quelle vie j'aurais vécue avec lui, toujours, si j'avais voulu! » Cette idée l'obsédait, à cette minute, s'emparait d -elle, mêlée au frissonnement de l'eau presque à ses pieds, à la palpitation de l'air autour d'elle, au tremblement des feuillages dorés dans les taillis. Une langueur l'envahissait, indéterminée et désolée. Elle aurait voulu pouvoir la lui dire, se pleurer avec lui, le pleurer, tant la beauté désolée de ce coin du monde détendait soudain la fibre la plus intime de son cœur. La lui dire? Il était là tout près. Elle entendait sa marche, et elle n'osait même pas se retourner pour le regarder. Elle avait peur de lui, d'elle-même. Elle eut peur de son propre silence, à la fin. Elle allait toujours. Un banc rustique avait été disposé à un détour du sentier. Ce lui fut un prétexte à s'arrêter. Elle s'assit.
— « C'est d'ici que l'on voit le mieux le lac » , dit-elle. Et, regardant l'heure à la montre de son bracelet : — « D'ailleurs, il faut songer à retourner. »
— a Déjà? » répondit-il, en s'asseyant auprès d'elle.
Rien qu'à sa voix, elle comprit qu'il partageait
son émotion, qu'il sentait la mélancolie passionnée de cette heure avec elle et comme elle. Il insista :
— « Non. Restons encore quelques minutes. En aurons-nous d'autres semblables ? Pensez qu'après vous avoir perdue, des années, je vous ai retrouvée pour vous reperdre encore ! »
— « Il faut retourner... » repéta-t-elle. Et elle se leva, toute frémissante.
— « Geneviève! » supplia-t-il, en lui prenant la main.
A s'entendre appelée ainsi, après vingt ans, avec le même accent, le même regard, par cet homme qu'elle n'avait jamais oublié, son émotion fut si forte qu'elle se mit à trembler de tout son corps. Il la força de se rasseoir, et il dit :
— «Pardon... Je sais que ce n'est pas bien, que j'abuse de votre confiance, que je n'ai pas le droit de vous parler ainsi. . . Mais je ne peux pas ! je ne peux pas! » •
Et douloureusement, sauvagement :
— « Je vous aime. Je sens que je n'ai jamais cessé de vous aimer, jamais. C'est l'ancienne passion qui est toujours là. . . Que je vous aime ! Ah ! que je vous aime ! »
Elle continuait de trembler, mais sans plus essayer de s'enfuir. Elle le regardait avec des yeux où il pouvait lire une épouvante et un ravissement. Il l'attira à lui, et dans un geste de folie,
il chercha, des lèvres, ces yeux dont il sentit les paupières battre convulsivement, ces joues devenues si pâles, si brûlantes, cette bouche frémissante. Il crut qu'il allait mourir. Elle lui avait rendu son baiser. Et, tout de suite, se dégageant et lui prenant à son tour les mains dans les siennes, non moins sauvagement que lui tout à r heure, et non moins douloureusement :
— « Et moi aussi » , dit-elle, «je vous aime, et je n'ai jamais cessé de vous aimer. »
Certaines paroles, à peine prononcées, laissent celui ou celle qui les a dites dans un état de stupeur. Tel Robinson, apercevant sur le sable mouillé du rivage l'empreinte fraîche d'un pied humain. En exprimant l'inexprimé, en donnant forme à des sentiments jusqu'alors indistincts, elles nous révèlent soudain à nous-mêmes, et nous ne nous reconnaissons pas, étonnés devant les profondeurs obscures de notre cœur. Avant d'avoir parlé, Savignan sentait bien qu'il aimait Geneviève. Il ne savait ni comment, ni avec quelle reprise de frénésie. Les femmes, pour qui l'existenee sentimentale est toute l'existence, se connaissent mieux, surtout quand elles vivent, comme Mme Galvières, dans une complète solitude morale, au milieu de l'agitation du monde. Celle-ci, avant d'avoir parlé, savait son amour; elle ne savait pas sa faiblesse. Ce baiser, passionnément reçu et rendu, cet aveu arraché à son trouble, venaient de la lui découvrir, et Savignan
aussi venait d'apprendre la sienne. Ils demeurèrent un instant muets, à la fois ravis de cet unisson dans la tendresse, et comme épouvantés. Elle qui mettait son orgueil, depuis vingt ans, à tenir, avec une loyauté d'honnête homme, le pacte de son mariage sans amour, elle avait manqué à la foi jurée. Qu'importait qu'elle ne se fût pas donnée entièrement? L'abandon physique dépend des circonstances. Il est, tôt ou tard, inévitable, quand l'abandon de l'âme a été complet, absolu, déclaré. Quoique Savignan fût le contraire d'un libertin, il avait senti, en étreignant cette femme, en pressant contre lui la forme souple de son corps, en lui baisant la bouche, en buvant son souffle, qu'elle serait sa maîtresse. Pas maintenant, et dans les conditions brutales que la possession immédiate eût supposées, mais demain, mais après -demain, mais dans quelques jours, dès qu'ils se retrouveraient dans une solitude propice. Cette étreinte et ce baiser, n'était-ce pas déjà une possession, et, avec les principes religieux qu'il professait, un péché mortel? Quelle défaillance pour celui que, tout à l'heure, la supérieure des Hospitalières de Besse accueillait comme un défenseur respecté de l'Église! Pour le père de Jacques, si pénétré de son devoir envers son fils, quel crime contre sa propre autorité! Les fautes auxquelles nous incite le Démon de midi ont cela de redoutable
qu'elles sont lucides. Ses victimes roulent dans le gouffre, les yeux ouverts. Les deux complices n'avaient pas désuni leurs mains qu'ils mesuraient déjà, dans un éclair, le désastre de leurs deux consciences, cette ruine de leur vie morale, soudainement, irréparablement consommée. Mais ce ne fut qu'un éclair, et tout de suite la grande vague de passion qui les avait soulevés recommença de les rouler, d'autant plus violente et plus irrésistible qu'une commune réserve les fit s'arrêter dans leurs caresses, par une instinctive terreur que la fièvre des sens ne s'éveillât en eux et ne vînt souiller ce qu'il y avait jusqu'ici, malgré tout, d'idéal dans leur faute. Ils s'étaient remis à marcher, l'un près de l'autre à présent, se laissant aller à l'enivrante douceur de sentir tout haut, elle disant de nouveau son martyre, autrefois, quand elle s'était résolue à briser leurs fiançailles, et de quel regard elle avait continué à le suivre dans la vie, si admiratif, si nostalgique, si douloureux, — lui, racontant son désespoir d'abord, son désir de mourir, puis comment il avait, non pas dominé, mais accepté son malheur en décidant de vouer son existence au service de ses idées, et au seul devoir, avec une volonté de ne jamais plus aimer. Pourtant il y avait, dans un coin du cimetière Montparnasse, à Paris, une tombe sur laquelle se lisait, à côté du nom de sa mère et de ses enfants, celui d'une
femme qu'il avait épousée, qui avait conçu par lui, qui avait veillé sur la paix de son foyer pendant ses premiers travaux. Ce fantôme d'une humble créature qui n'était jamais entrée dans l'intimité de son cœur, traversait bien sa pensée comme un remords, tandis qu'il évoquait ces années lointaines, sans faire même une allusion à ce mariage. Mais avait-il été marié vraiment? Sa vie, entre sa rupture avec Geneviève et ce moment-ci, avait- elle été autre chose qu'une attente? Et les paroles appelaient les paroles, les confidences succédaient aux confidences. Le soleil commençait à baisser, l'ombre de la montagne à grandir sur le lac, qu'ils étaient encore là, écrasant les branches mortes qui criaient sous leurs pieds, ravivant, exaltant les souvenirs qui frémissaient dans leurs cœurs, en proie à cet enchantement que donne la présence de l'être aimé dans le désir contenu. A un moment, et comme elle disait : « J'avais tort... La vie vaut vraiment la peine d'être vécue, puisqu'elle a des heures pareilles, et nous avons attendu celle-là vingt ans!... » il l'étreignit, une seconde fois. Une seconde fois, leurs bouches se joignirent dans un baiser si ardent, si prolongé, que l'épouvante d'eux-mêmes passa de nouveau entre eux. Elle se dégagea. Elle reprit d'une voix suppliante :
— « Rentrons ! . . , »
Et elle recommença de marcher d'un pas rapide, le fuyant, se fuyant, dans la direction de l'endroit où le cratère s'affaisse et par où ils avaient accédé au lac. Il la suivit dans un silence pareil à celui du début de leur promenade. Arrivés à l'extrémité du sentier, avant de quitter le Pavin, ils s'arrêtèrent pour le regarder. L'ombre le recouvrait entièrement. La nappe de glace devenait grise et sombre. Le frisson du soir courait sur le paysage d'hiver, si lumineux une heure plus tôt. Un seul cri leur vint aux lèvres, qu'ils jetèrent ensemble, se faisant écho l'un à l'autre : « C'est fini! » , et ce fut hâtivement, fiévreusement, sans se retourner, comme pour échapper à la nostalgie d'un paradis défendu, qu'ils descendirent le long du pacage, vers l'auberge où une première lueur s'allumait derrière une fenêtre. Us suivirent, accompagnés par l'aboiement des chiens, lamentable dans le crépuscule, la route de neige et de verglas, ils remontèrent dans la voiture, et ils reprirent, en sens inverse, le chemin parcouru l'après-midi toujours en se taisant. Quand l'âme a été touchée dans son point trop intime, trop secret, tout mot prononcé semble une profanation. Us s'étaient pris la main, sous la couverture de fourrure, et, durant tout ce retour, ils ne se parlèrent que par des étreintes dont la dernière se fit passionnée comme un adieu et comme
VEffS LA DOUBLE VIE 199
une promesse. Leurs doigts se désenlacèrent comme la voiture entrait dans la cour de Soléac. Une souffrance qu'il n'avait jamais soupçonnée angoissa le cœur de Savignan. Il entendait la voix du mari, de son hôte, qui s'avançait aùdevant d'eux et qui disait :
— « Je commençais à être un peu inquiet. Je partais avec l'automobile à votre recherche. Que vous est-il donc arrivé? »
— o Nous avons voulu aller jusqu'au Pavin » , répondit Geneviève.
— « Et vous avez dû marcher dans la neige » , dit Calvières a et mettre une heure à faire un kilomètre. Je connais ça. Montez vite vous changer, ma chère amie, c'est plus prudent. Vous aussi, mon cher monsieur Savignan. Vous savez, nous dînons en redingote, démocratique?ment. Vous trouverez votre courrier sur votre table. Je l'ai pris à la poste, en passant, pour que vous l'ayez plus tôt. . . »
— « Et Aulnat? » interrogea Geneviève.
— « Aulnat? » Il riait de son rire haut. « Hé bien! j'avais vu juste. Laverdy travaille. Fayot donne en personne... Mais c'est moi qui aurai leur peau. »
Des deux petites phrases dites par Geneviève, l'une, celle sur le lac Pavin, était une des demivérités comme les femmes excellent à en énoncer, et, dans l'espèce, une précaution inévitable.
Geneviève ne pouvait pas, étant donné la présence de ses domestiques sur le siège, cacher sa promenade à son mari. La lui avouer, c'était l'obligation de lui mentir par réticence, — d'un bien innocent mensonge, comparé au reste! L'autre phrase, celle sur Àulnat, était une autre ruse, non moins légitime, pour couper court à l'interrogatoire, en remettant Calvières dans le cercle de ses préoccupations. Tout autre eût trouvé si naturelle cette petite diplomatie féminine, et il se fût réjoui de constater que l'imprudence de cette promenade prolongée n'éveillait aucun soupçon. Mais Savignan, dès sa plus lointaine jeunesse, n'avait connu aucun de ces compromis, rançon forcée des amours défendues. Tandis que Geneviève parlait, il eut soudain une sensation aiguë de fourberie et de complicité. La poignée de main de Calvières l'accabla, lui mit le rouge au visage, et ce lui fut un soulagement de gravir seul l'escalier qui conduisait à son appartement. Il venait, pour la première fois, de subir le violent contraste qui fait le drame moral de l'adultère, entre la beauté de l'exaltation, la poésie de l'amour, d'une part, et d'une autre, tout de suite, la hideur de la déloyauté. Cette impression de la double vie où les sensibilités blasées goûtent d'acres délices, où une sensibilité vierge et fière tressaille de honte, Savignan devait la retrouver, plus forte encore, dès
son entrée dans son petit salon. Son courrier l'attendait, placé sur sa table, comme l'avait annoncé Calvières. Il se composait de journaux, parmi lesquels plusieurs numéros en retard du Germe, et de lettres, dont une de son fils. Le Germe! C'était la Revue de défense religieuse à la fondation de laquelle il avait travaillé, pour laquelle il avait consenti, lui, l'historien, l'homme des longues recherches et des graves ouvrages, à se faire journaliste, à écrire des articles. Il avait donné le titre. Il avait donné l'épigraphe, le verset de saint Luc imprimé sous ce titre : « Exiit qui seminat seminari semen suum . . . Le semeur est sorti pour semer sa semence. . . » Il tressaillit. Ses idées surgissaient soudain devant lui pour lui dire : « Tu crois cependant en nous. Pourquoi nous as-tu trahies? » L'écriture de son fils? C'était sa vie de famille, de devoir, d'honneur qui se levait, elle aussi, pour l'arrêter sur la pente où le démon, annoncé par dom Bayle, le poussait, l'entraînait. Descendrait-il plus avant? Du même geste dont il aurait saisi une branche d'arbre, une touffe d'herbe pour s'y raccrocher, s'il eût réellement roulé dans un abîme, il prit l'enveloppe où son fils avait tracé l'adresse : A Monsieur, Monsieur Louis Savignan, au château de Soléac : Puy-de-Dôme, en fermes et hauts caractères. Notre écriture, c'est nous-mêmes. Celle-ci, par son élan et sa simplicité, disait la
belle âme fervente du jeune homme, et, pour le père qui le connaissait si bien, son excès de sensibilité, son trouble intérieur. Il déchira l'enveloppe après F avoir contemplée en songeant :
— « S'il avait su ce que je pensais, ce que je sentais, à la minute où il mettait cette lettre à la poste ! . . . »
Et il lut :
« Paris, 8, rue Cassette, ce 23 octobre 1912.
« Mon cher et admirable papa,
« Il me faut toute ma conviction que ton entrée au Parlement marquera une date dans l'histoire de nos libertés religieuses pour me consoler de t'avoir quitté. Je me réjouissais tellement de faire avec toi ces pèlerinages à l'Auvergne de ton enfance et de ta jeunesse, qui est aussi celle de tous nos morts, puisqu'il y avait des Savignan à Issoire, lors du terrible siège. Tandis que le train m'emportait vers Paris, je me forçais, pour n'être pas trop triste, à me représenter ton arrivée à Soléac. Je te voyais, le long de la route, étonnant M. Calvières par ta conversation et lui prouvant que l'on peut être un homme très instruit, très intelligent et un fervent catholique. Je te voyais installé dans le château que je m'imaginais comme un de ces donjons dont parle Fié-
chier et où le sauvage Ganillac entretenait ses acolytes : Sans-Fiance et Brise-Tout. Qu'il est beau de prendre comme citadelle, pour une campagne d'idées, ce qui fut, dans des siècles barbares, le repaire de la violence et de l'iniquité ! Je te voyais visitant tes futurs électeurs, et les étonnant, eux aussi. Un candidat qui ne flatte pas, qui ne mente pas, qui se présente comme une conscience ^'adressant à des consciences, qui prenne au sérieux les formules de liberté, d'égalité, de fraternité, qui réalise ce magnanime programme de Lamartine : «Mettre Dieu dans la politique, l'homme y est trop » , quel paradoxe, dans la France de 1912, trompée par les charlatans, exploitée par les faiseurs et hypnotisée sur des intérêts de clocher! Tu la traduiras, cette expression profanée, dans sa vérité. Intérêts de clocher? Soit. Mais le clocher c'est l'église, le haut point d'où résonne l'appel à l'âme, à toutes les nobles parties de l'être. Mon père, avec quelle allégresse je ferai cette campagne avec toi , quand le moment sera venu ! Je compte bien que tu n'auras pas d'autre secrétaire que ton Jacques. Ce sera le meilleur entraînement à mon service militaire. J'aurai tant bûché d'ici là que mes examens de droit seront préparés. Je pourrai me donner tout entier à cette œuvre, car c'est pour moi une Œuvre, au sens religieux du mot. Ta candidature est un épisode de cette
grande reconstruction catholique française à laquelle j'ai voué par avance ma vie, comme tu lui as voué la tienne. Je ne ferai que marcher dans tes pas, en disant comme Dante à Virgile, et pas uniquement avec mon esprit, mais avec ma chair et mon sang :
Tu se 9lo mio maestro e il mio autore.
« Àh! j'en aurais bien besoin, aujourd'hui, de mon guide et de mon auteur, pour dissiper le trouble où m'a jeté une rencontre que j'ai faite, hier, trois heures après mon arrivée. Elle ne te plaira guère. Je n'ai pas pu l'éviter. J'avais bien voyagé, sans autre compagnon dans mon compartiment que les Grands Jours d'Auvergne, J'avais pris ce livre pour me conformer à ton conseil : « Quand on vient de voir un pays, lire des Jlfe- » moires qui s'y rapportent. » J'ai senti combien tu avais raison, et comme l'histoire s'anime avec ce procédé. La province française, au dix-septième siècle, m'est devenue, pour un moment, si présente. J'ai tellement eu la sensation de cette société dont j'admire, comme toi, l'ordonnance et l'assiette. Seulement. . . Seulement, il y manque le misereor super turbam que notre âge de désordre aura pourtant prononcé : ce frémissement devant la misère dont Notre-Seigneur fut saisi devant Lazare. Tu te rappelles : Jésus ergo, ut vidit eam plorantem, infremuit spirùu. Mais je me perds.
Comme toujours, en t' écrivant, trop d'idées se pressent en moi. Je voudrais te les dire toutes, et cela fait une anarchie, toi qui la détestes. Je reviens à mon voyage. J'achevai le volume à Villeneuve-Saint-Georges , et, sur le coup de sept heures et demie, j'étais assis seul, à notre table, dans notre salle à manger de la rue Cassette, en train de déguster, servis par notre Célestin, les petits plats complaisamment mijotes par notre Mariette. Tu me manquais beaucoup, mais de revoir ce brave ménage m'était tout de même une joie. Ce vieux mari et cette vieille femme, qui servent chez nous depuis vingt ans, et qui ont trouvé le moyen, avec leurs gages, d'élever quatre enfants, me paraissent si vénérables. La vertu dans le peuple, oh ! l'émouvante chose ! Tu aurais bien ri, si tu avais entendu les questions que m'a posées Célestin, en me servant mon dîner. Il est persuadé qu'une fois nommé député tu seras ministre : « Et alors, Monsieur quittera d'ici?» L'idée que ta fortune politique puisse les servir, lui, sa femme et ses enfants, ne traverse pas son esprit. Ce qui le préoccupe jusqu'à l'inquiétude, c'est que la maison puisse devenir moins studieuse, moins solitaire, moins simple. Comment veux- tu que je n'aime pas la démocratie, quand je vois quelles belles fleurs de délicatesse l'âme plébéienne porte naturellement, pourvu qu'on lui épargne l'in-
justice et qu'elle soit pénétrée de religion. « C'est au sortir de ce dîner solitaire que s'est produite la rencontre en question. J'avais voulu marcher un peu, pour me détendre du train. Je n'avais pas fait cent pas que je me heurte sur le trottoir de la rue de Vaugirard, devant le jardin, à qui? A l'abbé Fauchon. Tu sais, mon père, avec quelle sincérité je t'ai promis, à l'époque, de réduire mes relations avec lui à un minimum. Je ne t'ai pas caché que cela me coûtait. Tu as insisté. J'ai obéi. Tu m'as toujours dit aussi que tu n'exigeais pas de ma part l'oubli des bontés que mon ancien maître a eues pour moi, pendant tant d'années, quand j'étais petit garçon, puis adolescent à l'école Saint- André. Ce n'était donc pas manquer à ma promesse que de le saluer. Il me rendit mon salut, sans me reconnaître d'abord, absorbé qu'il était dans sa pensée. Je ne pus me retenir de me retourner, quand il m'eut dépassé. Il se retournait aussi. Nos regards se croisèrent. Il rebroussa chemin pour venir à moi.
— « Voilà longtemps que je ne vous ai vu,
a Jacques, » me dit-il, en me prenant la main.
« Ne vous excusez pas; c'est trop naturel. » Et il ajouta, s'appliquant à lui-même une phrase de l'Écriture qui t'est chère : « Nous n'offrirons » pas au Seigneur des sacrifices qui ne nous » aient rien coûté. » Tu ne saurais croire, papa,
quelle impression ce texte me produisit. N'y aurait-il entre vous qu'un malentendu? Je l'ai si souvent pensé, en constatant la communion de votre esprit dans certains versets de la Bible. Ah! si tu pouvais te rapprocher de lui, avant l'irréparable ! Il continua : « Oui, ma » rupture avec ceux que j 'ai pourtant contribué à « former, comme vous, est ma grande épreuve. * Vous, du moins, j'ai su longtemps ce que vous » faisiez . Dominique Andrault me parlait de vous « avant d'aller au régiment. Mais lequel de vous v garderai-je quand ils m'auront excommunié » comme Loisy, nominatim ac personalùer, et » qu'ils auront prononcé le vitandum esse atque » ab omnibus yùari debere. Ah ! oui ! Ah ! oui ! Il a » raison : l'Église romaine manque de cœur. . . » a Jamais je n'avais entendu cet homme si ferme, d'habitude, si maître de lui, parler avec cet accent. J'étais bouleversé. Nous nous trouvions sous un bec de gaz dont la lumière sculptait en relief ce masque d'ascète. Quelle lassitude autour de sa bouche ! Mais quelle flamme dans ses prunelles sombres ! Un mouvement d'une immense pitié me fit lui dire :
— « Moi non plus, mon cher maître, je n'ai pas cessé de demander de vos nouvelles. C'est aussi Dominique Andrault qui m'en donnait. . . «
— m II a dû vous dire alors que j'ai tout fait pour éviter cette rupture. Ils m'ont demandé
» de ne plus collaborer à V Apologétique nouvelle, où je ne signais pourtant pas de mon nom. Je signais Justin. Il n'y a plus de Justin. Ils m'ont demandé de ne pas publier ma brochure sur la réconciliation de toutes les communautés chrétiennes. Elle n'a pas paru. Quand ils liront refusé Yimprimatur pour mon étude d'histoire, — d'histoire! vous m'entendez, Jacques ! — sur la Discipline des premiers siècles, je leur ai répondu par la parole de Léon XIII: Ne quid veri non audeat — tout ce qui est vrai, osez le dire. J'ai dit que les prêtres alors étaient
» mariés. Est-il vrai, oui ou non, que, dans sa lettre à Tite, saint Paul recommande que l'évêque soit le mari d'une seule femme, unius uxoris vir? Est-il vrai, oui ou non, qu'au cinquième siècle, Léon le Grand exigeait encore que l'on choisît pour les ordonner prêtres des hommes mariés à une seule femme : cum unicâ etvirgine?he livre a paru. Us m'ont interdit. J'en ai appelé à Rome. Rome m'a répondu, par l'intermédiaire de l'archevêché, une lettre. Quelle lettre! Tandis que j'en écoutais la lecture, une évidence achevait de se faire en moi. Le Christ n'est plus avec Rome, puisqu'il dit : Sanctifica eos in veritate; Sermo tuus veritas est, et que Rome a peur de la vérité. Ah ! mon enfant, Pascal a raison : « Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde. » Sa passion dure
» toujours. Toujours il est vendu par Judas, et » toujours avec uii baiser. Judas? Savez- vous où » il est aujourd'hui? Il est à Rome. Le vrai nom » du Vatican, le savez-vous? C'est Hakeldama, le » champ du sang.
« Il tira de la poche de sa soutane un paquet d'épreuves, et, de son doigt que la violence de son émotion faisait trembler, il me montra ce mot : Hakeldama, sur la première feuille.
— « C'est le titre du livre que je viens » d'écrire et qui paraît cette semaine. Ils me » frapperont; ils m'excommunieront. Quand je » serai ce vitandus, vous ne me saluerez même » plus, ni vous, ni Dominique. Mais j'aurai déli- » vré mon âme, et c'est une consolation pour » moi de vous l'avoir dit. »
a Puis, posant sa main sur mon épaule et me regardant avec des yeux où maintenant roulaient des larmes, il ajouta d'une voix étouffée :
— « Adieu, mon enfant. Priez pour moi qui prierai pour vous. Adieu. »
« M. Fauchon avait disparu depuis longtemps dans l'étroite et sombre rue Férou : j'étais encore là, si remué par cet entretien que je dus m 'appuyer contre la grille du Luxembourg, avant de reprendre ma promenade. Quand je rentrai une heure plus tard, après avoir erré dans le quartier pour tromper mon agitation, je n'avais pas retrouvé mon calme. Ma nuit se passa presque sans
sommeil à méditer le moyen d'empêcher que ce malheureux homme ne consomme sa ruine par la publication de ce pamphlet, de cet Hakeldama — quel titre ! — évidemment écrit dans l'égarement de la colère. J'ai tellement eu l'impression qu'il est d'une absolue bonne foi, et c'est un si bon prêtre, si vraiment apostolique, si croyant! Peut-être n'a-t-on été ni très adroit, ni surtout très juste pour lui, en haut lieu. Ce n'est pas le fils de Louis Savignan qui se permettrait cette coupable inconvenance de juger le Pape. Est-ce manquer de respect au Saint-Père de dire qu'entre un abbé Fauchon et lui trop de choses s'interposent, et trop de gens? Le Pape a-t-il été renseigné exactement? Je n'accuse pas ses informateurs de lui avoir menti. Mais, outre qu'ils peuvent s'être trompés, il y a une perspective dfx témoignage qui se fausse si aisément, à distance, alors qu'il s'agit des faits les plus positifs. A fortiori, dans ce domaine de la conscience religieuse où les moindres malentendus sont tragiques. Si le Saint-Père avait vu l'abbé Fauchon comme je F ai vu, s'il l'avait entendu comme je l'ai entendu, il l'aurait plaint, je te l'assure. Il aurait eu ce mot du cœur dont ce cœur malade a tant besoin. Si Hakeldama paraît, ce mot ne pourra plus être prononcé. Il faut, mon père, que ce livre ne paraisse pas. M. Fauchon a parlé de cette semaine. Les jours vont donc compter, presque les heures.
« Mon père, j'ai bien réfléchi; tu peux faire ce miracle, et toi seul. Qu'après-demain M. Fauchon trouve dans son courrier une lettre de toi où tu lui dises ce que tu ressens certainement, à cette minute, en me lisant, ton immense pitié pour l'épreuve qu'il traverse, ta reconnaissance persistante pour son dévouement d'autrefois à mon égard, ton respect pour son caractère, ton désir d'avoir une conversation avec lui avant que son livre publié ne provoque un scandale irréparable. Ton retour n'est pas bien éloigné. Il peut l'attendre. Il l'attendra, si tu fais cette démarche. Naturellement, nous n'avons jamais parlé de toi. Vous pensez de manières trop différentes. Mais qu'il t'estime, qu'il t'admire, j'en ai une preuve indiscutable : aucun de tes livres n'a paru sans qu'il fût aussitôt dans sa bibliothèque. Je me rappelle combien cela me touchait, quand j'allais le voir, et aussi que la couverture de ces volumes fût de plus en plus fatiguée. Pourquoi? Parce qu'il ne cessait pas de te relire, de discuter avec toi dans sa pensée, de te sentir supérieur, même en te combattant. Et alors ce beau geste de charité, ta sympathie de grand chrétien allant vers lui, spontanément, à l'heure de l'épreuve, — il n'y résistera pas. Il attendra, je te répète. Vous vous verrez. Durant mon insomnie de cette nuit, un rêve s'ébauchait dans mon imagination, magnifique : il t'écou-
tait. Il se reprenait. Il se rendait compte que l'Église Romaine c'est, au contraire, le cœur de Notre-Seigneur toujours ouvert, toujours indulgent, que s'en séparer, pour un prêtre, c'est la mort, que s'y rattacher c'est la vie. Il se décidait à partir pour Rome. Là, il obtenait, grâce à toi, l'audience à laquelle il a droit. Le Pape n'est-il pas notre Père à tous? Et alors il doit à ses fils de les écouter. Fauchon se jetait au pied du Vicaire de Jésus-Christ. Il se relevait, décidé à l'Obéissance, parce qu'il avait rencontré l'Amour. Ah! le beau rêve! N'est-ce pas, mon père, que tu en feras une réalité?
« Cette lettre s'allonge, s'allonge, et cependant elle n'est pas complète. En te quittant, à Glermont, je m'étais promis d'avoir avec toi, la plume à la main, un courage qui m'a manqué pour te parler de vive voix, depuis bien des jours. Il s'agit d'un projet qui modifierait tout mon avenir. Et puis j'ai couru au plus urgent, à ce salut possible d'une grande âme en péril. Maintenant, je n'ai plus le temps, si je veux que ceci parte aujourd'hui. Eh bien! je serai brave en deux fois. Je ne te dirai aujourd'hui que la nature de ce projet, sans un détail, sans un nom. Sans un noml Tu as déjà compris. Pardonne-moi si je t'ai caché qu'un sentiment a grandi en moi, dont j'ai douté d'abord. J'ai tant vu de mes camarades jouer à la passion, par copie des
romans qu'ils avaient lus, par légèreté. Tu m'as trop enseigné à prendre la vie au sérieux pour que je n'aie pas en horreur ces comédies sentimentales. On doit tant les regretter quand on rencontre ce que je crois avoir rencontré, une noble et vraie femme à qui vouer sa vie entière. Quel regret, alors, de ne pouvoir lui apporter en hommage le passé autant que le présent, ce qui a été aussi bien que ce qui sera! Aujourd'hui, je suis sûr que j'aime. Voilà pourquoi je me reconnais le droit de te parler, de te la nommer, en te demandant : « Accepterais-tu de l'avoir pour fille? » Ai-je besoin d'ajouter que, gardant le silence avec toi, je l'ai gardé avec elle?
« ... Et celle qui Ta fait n'en a jamais rien su...
« Mais je m'arrête. Je t'en dis trop et pas assez. Je me rends compte que, s'il est difficile de raconter avec la parole les choses très intimes de son cœur, avec la plume, contrairement à ce que je pensais, c'est impossible, et ce sont des choses si intimes! Je l'aime si passionnément, mon père! J'ai la superstition — en est-ce vraiment une? — de croire que si tu sauvais le malheureux abbé Fauchon, comme je t'en ai supplié, cette oeuvre de rachat rejaillirait en bénédictions sur cet amour et sur le foyer que j'espère fonder, en bénédictions aussi sur la campagne que tu entreprends et dont j'espère
que tu m'entretiendras un peu dans ta réponse. Ne me gronde pas trop des incohérences qu'il peut y avoir dans cette interminable épître et laisse-moi t' embrasser respectueusement et tendrement, et me dire, pour la vie, ce que j'ai toujours été depuis que je respire,
« ton petit Jacques. »
Savignan lut et relut longtemps cette pathétique et singulière lettre. Combien troublé luimême et d'un trouble plus justifié que celui dont son fils lui faisait la confidence ! Ces feuillets qui portaient, gravée à leur première page, leur adresse parisienne : 8, rue Cassette, lui rendaient le jeune homme présent jusqu'à l'hallucination, tant sa lettre lui ressemblait ! Cette chaleur et ce mouvement d'âme, cette naïveté enthousiaste et généreuse, cette sincérité de vie religieuse et cette absolue, cette admirable confiance en son père, c'était tout Jacques. Tout lui encore, cette émouvante et déraisonnable sollicitude pour son ancien maître, le sombre et redoutable abbé Fauchon, prêtre de valeur, voué, par le plus féroce orgueil, à une rébellion que Savignan pronostiquait depuis longtemps. A travers les confidences de son -fils, il on avait suivi les étapes, toujours pareilles chez ces victimes de l'illusion moderniste : au début, un désir très légitime,
semble-t-il, de réconcilier le siècle avec l'Église; puis une première erreur mélangée d'inintelligen ce et déjà de vanité : les causes de ce divorce recherchées dans les fautes de l'Église. On est un petit professeur à l'École Saint-André, mais d'esprit ouvert et large. On se pique de n'avoir pas peur des idées. On le prouve, en acceptant la thèse des tenants de la Révolution : que l'Église retarde, qu'elle s'ankylose, qu'elle est une puissance du passé, qu'elle doit, pour se rajeunir, s'accommoder avec deux grands faits nouveaux, la Science et la Démocratie. Cette thèse repose sur des postulats imaginaires. La Science n'est pas contraire à la Foi. Des savants de premier ordre, mathématiciens et physiciens, médecins et exégètes — témoin l'abbé Le Hir, le maître de Renan , — ont été et sont des croyants. La Démocratie n'est pas un fait nouveau, c'est une maladie qui réapparaît chaque fois qu'un peuple vieillit. Mai s la plus habile des conspirations a paré ces sophisme s d'un prestige. Tous les prêtres qui ont trop subi ce prestige sont tombés, entraînant avec eux combien d'âmes! Fauchon, à cette 4ate, n'avait jeté que les premiers linéaments de sa doctrine. Hakeldama allait la développer dans son ambitieuse ampleur : revision des livres saints par une commission composée des représentants des diverses communions chrétiennes, unification des rites avec emploi dans chaque pays de la
langue nationale pour les cérémonies, mariage des prêtres, initiative prise par l'Église ainsi reconstituée d'une immense refonte sociale, en vue de réaliser l'Idéal évangélique d'une Démocratie universelle. Quoique dételles conceptions paraissent bien étrangères au drame sentimental que Savignan traversait et dont la lettre de Jacques marquait un épisode, il était nécessaire de les rappeler, d'abord pour caractériser l'influence contre laquelle le père du jeune homme avait à lutter, puis pour fixer les traits d'un des personnages mêlés, de la manière la plus étroite, au dénouement de cette tragique aventure. Il était déjà mêlé à ses débuts. Cette évocation du tentateur spirituel — c'était ainsi que Savignan considérait Fauchon par rapport à son fils — rappelait tout d'un coup à cet homme, engagé sur la plus coupable route, qu'il avait charge d'âme. En se perdant, il risquait de perdre un autre que lui.
Cette impression d'un manquement à sa plus haute responsabilité, il l'avait subie déjà, mais confusément, on s'en souvient, sous le baiser même de Geneviève. La lecture de ces pages la lui rendit avec une acuité presque insupportable, et accrue d'une autre. L'antithèse était trop forte entre l'atmosphère morale où se mouvait son enfant et celle dont il venait de respirer les coupables langueurs! Le miroir vivant de
cette lettre lui renvoyait une image de lui, trop différente de sa personne réelle, de cette créature de chair et de désir révélée durant ces dernières heures. Cette violente contradiction produisit, en lui, et aussitôt, une véritable révulsion. Il se fit soudain horreur à lui-même, et il s'entendit jeter, à voix haute, cette exclamation où le remords s'éveillait dans l'étonnement :
— « Qu'est-ce que j'ai fait? »
Par un mouvement réflexe, irrésistible comme le sursaut d'un muscle sous un contact électrique, il saisit cette lettre accusatrice, les numéros du Germe, pêle-mêle, et il jeta le tout dans un tiroir du bureau, qu'il referma nerveusement. Puis, abandonné dans son fauteuil, immobile, les mains serrées, les yeux clos, il recueillit, il ramassa l'énergie de sa pensée pour y voir clair dans son cœur. La discipline catholique dresse ses fidèles, par l'habitude de l'examen quotidien, à une précision presque infaillible du sens du devoir. Avec une lucidité qui ne laissait place à aucune équivoque, Savignan aperçut le sien : couper court, brusquement, chirurgicalement, à cette passion renaissante, s'en amputer, et, pour cela, rompre avec Geneviève, quitter Soléac, sans l'avoir revue en tête à tête, dès le lendemain, au matin. C'était possible. Sinon... Derrière ce « sinon » une perspective se déroulait, d'actes et -de sentiments, coupables jusqu'à en être crimi-
nels pour un chrétien et convaincu et militant : la chute certaine et volontaire dans le péché, l'aggravation de la faute par le mensonge, par combien de mensonges! Envers son fils, envers Lartigue et dom Bayle, envers la foule des amis inconnus que son attitude publique avait pu lui faire, envers les patrons de sa candidature. Supporterait-il de ne plus s'estimer, de se mépriser? Oui. La rupture était nécessaire. C'était l'obligation, l'honneur, la simple probité. A la regarder en face, à s'en représenter le détail exact, un froid de glace envahissait Savignan, une douloureuse paralysie nouait son être. Étaitil possible que ces deux jours — il n'était à Soléac que depuis deux jours! — eussent creusé en lui cette profondeur de désir? Les enivrantes émotions de ces quelques heures lui étaient-elles devenues déjà un besoin, ainsi que la morphine et l'opium à l'intoxiqué? Gomme pour chasser une tentation, il secoua la tête. Il fit quelques pas dans la pièce, et, revenant au tiroir, il le rouvrit. Il reprit la lettre, de Jacques. « Écrire à Fauchon? » se disait-il en la relisant. « Au nom de quoi? Je vaux moins que lui. » Et, arrivé à ce passage : « Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde » , la suite de la phrase de Pascal, qu'il connaissait si bien pour avoir tant lu, tant admiré le Mystère de Jésus, se prononça en lui, automatiquement : « Veux-tu qu'il me coûte tou-
jours du sang de mon humanité sans que tu me donnes des larmes?. . . »
— « C'est bien cela cependant que je crois » , se dit-il. « Chaque péché, c'est une blessure qu'on Lui porte. » Et tout haut encore : « Je partirai demain. J'ai là un prétexte, cette lettre reçue et qui me rappelle. »
Pour s'enfoncer davantage dans sa résolution, il acheva la lecture de la lettre jusqu'à la phrase où le jeune homme parlait de son mystérieux amour. Depuis longtemps, 'le père remarquait chez son fils un intérêt trop vif pour la sœur de ce Dominique Andrault, son ancien camarade de collège et son intermédiaire avec l'abbé Fauchon. Thérèse et Dominique avaient pour père Ludovic Andrault, le célèbre fabricant d'ornements d'église qui doit sa fortune à l'introduction de « l'Art Nouveau » dans la décoration religieuse. Le marchand d'ornements d'église était un de ces catholiques au cœur très droit, à l'esprit très faux, en constante réaction contre la stabilité traditionnelle, qu'une étrange anomalie incline à considérer les moindres mouvements de la mode comme une régénération. Ce tour d'esprit avait fait, de cet opulent bourgeois clérical, une proie désignée pour l'utopie moderniste. L'abbé Fauchon n'avait pas rencontré de protecteur plus zélé. Thérèse Andrault partageait les tendances de son père et de son frère. Un
mariage dans ce milieu d'idées, c'était, pour l'intimité intellectuelle de Jacques et de Savignan, une nouvelle menace. Celui-ci n'y pensa pas à cet instant. Il pensa que son fils était amoureux aujourd'hui, comme lui autrefois. Cette similitude dans leur état sentimental le troublait à une profondeur extraordinaire. Une contagion d'ardeur émana soudain de ce papier où ce cœur juvénile s'était épanché en mots contenus mais brûlants. Savignan se revoyait, à l'âge qu'avait Jacques, cheminant le long des saulaies de Saint- Saturnin, avec celle qu'il avait, tout à l'heure, serrée dans ses bras d'une étreinte si passionnée, — après vingt ans! Fallait-il qu'il l'eût aimée pour que ce sentiment, dont il avait tant souffert, se fût réveillé aussi intense, aussi fort, dès qu'il avait retrouvé cette femme? Et il ne l'avait retrouvée que pour la quitter. Il le devait, comme chrétien, comme père et comme homme d'honneur. En aurait-il l'énergie? Si seulement il avait pu s'en aller du château, tout de suite, sans avoir subi à nouveau le magnétisme de cette présence, de cette grâce, de ces pieds menus, de ces mains fines, de ce buste souple, de ce regard? Tel était le martyre de ce débat intérieur qu'il médita sérieusement cette fuite immédiate, dans la nuit. Il fut rappelé à la réalité d'une manière qui contrastait avec cette tempête morale, autant que l'accueil du mari et la lettre de son fils
avec son délire de l'après-midi, — mais plus ironiquement. Un domestique vint l'avertir que les invités du dîner étaient réunis dans le hall et que Ton n'attendait plus que lui.
— « J'avais oublié que je suis candidat! » se dit-il.
En quelques instants il fut prêt, et, tandis qu'il descendait l'escalier, il se disait :
— « Je l'aurai au moiijs revue une dernière fois. Je le peux sans danger, puisque ce ne sera pas seul à seule. »
Son parti était pris, comme on voit, mais sur un arrière-fond de désespoir et de faiblesse. C'est avec le poids de ces émotions-là sur le cœur qu'il fit son entrée dans cette assemblée de puissants électeurs auvergnats, tous inconnus de lui, à l'exception de Fumât, de Traperiàrd et de Vayssier. Us emplissaient d'éclats de voix l'ancienne salle d'armes du château, devenue le grand salon de réception. Tout ce monde, vingt-cinq personnes, sans compter le châtelain et la châtelaine, était, comme l'avait dit Calvières, en redingote noire. Les gants blancs moulaient les grosses mains. Les bottines vernies craquaient sur les gros pieds, et cela parlait haut, riait haut. L'électricité, allumée à profusion, éclairait violemment ces faces colorées qui racontaient d'innombrables journées de plein air. Dans les yeux brillait l'excitation particulière
aux dîners de gala à la campagne. On est un peu gêné de parader ; on est vaniteux d'être endimanché ; on a quelque petit intérêt à poursuivre ; on médite d'utiliser la cordialité des bons vins et des bons cigares, et on l'attend, ce dîner, avec sensualité. On sait que M. Calvières, de Soléac et d'Âulnat, fait bien les choses. A peine si Ton a déjeuné pour garder son appétit. Et puis on se préoccupe du candidat, on se rengorge d'importance. Ah ! ce M. Savignan est un homme célèbre, paraît-il? Il devra tout de même nous faire la cour, à nous autres petites gens et qui ne quittons pas notre montagne. Et on se demande si l'on n'aura pas tort de voter contre Laver dy. On regarde Calvières, qui devine ces hésitations. Il va de groupe en groupe. Il flatte celui-ci, flatte celui-là, mais, à part lui : « Et mon gaillard qui est en retard ! Pour une première entrevue, quelle faute d'orthographe! Enfin, le voici! » Et il se précipite, tandis qu'un demi-silence se fait. Chacun considère le nouveau venu. Des remarques s'échangent à voix basse. « Il est bien. . . — Il a l'air intelligent... — Oui, mais boutonné... — C'est qu'il est intimidé. . . — Laissez-moi donc tranquille, un Parisien... — Mais il est d'Issoire... — Comme il est pâle! vous ne trouvez pas?... — Oui, on croirait qu'il souffre... » Et cependant Calvières a commencé les présentations avec cet art qu'il a de dire aux gens des
choses qui lui donnent le pas sur eux, sans les froisser. C'est la* caractéristique du chef-né.
— « Mon cher monsieur Savignan, M. Gibert, l'instituteur de Méjanesse. Ne vous en faites jamais un ennemi. C'est la plus méchante langue du département. Hein, monsieur Gibert? Ça n'est pas vrai?... Mais quand on l'a pour ami!... M. Chamal, notaire à Espinasse. Chassez-vous, mon cher monsieur Savignan? Non? Lui, c'est notre meilleur fusil. Je finirai par lui défendre mes bois. Il me les dépeuple... M. Courtadon, épicier à Mallavesse. Aimez-vous la pêche? Non plus? Tant pis! tant pis! Lui, c'est sa passion. S'il me reste une écrevissô dans mes ruisseaux, ce n'est pas sa faute. . . M. Prohet, expert en bois et en billard. Je l'ai tout de même gagné quelquefois. Mais oui, Prohet, mais oui... M. Galoche, vétérinaire à la Malonie. S'il n'était pas dans le pays, je n'amènerais pas les chevaux de Mme Calvières à Soléac. . . »
Et les poignées de main d'aller, et les Gibert, les Chamal, les Courtadon, les Prohet, les Galoche de rire ou de hocher la tête à la rude bonhomie de leur amphitryon, qui déjà présentait d'autres invités. Il ne fit grâce à Savignan d'aucun de ces vingt nouveaux visages, pour conclure, à mi-voix, quand on annonça le dîner :
— « Ça vous ahurit un peu, hein? Vous vous y ferez. Cet animal de Laverdy connaît tous les
Auvergnats par leur nom. Tâchez de retenir ces noms-ci. Voulez-vous offrir le bras à Mme Galvières? »
— « Qu'avez-vous, mon ami?»
Ces tendres mots, murmurés par Geneviève avec un regard anxieux, rappelèrent à Savignan qu'il avait, dans son débat de conscience, oublié un élément : l'obligation contractée cet aprèsmidi, envers cette femme. Un baiser comme celui qu'ils avaient échangé, c'est un engagement. Il y a une loyauté sentimentale ^ un honneur du cœur qui ne nous laissent plti§ libres quand nous avons dit que nous aimons et que nous nous savons aimés. Ces faux devoirs sont le premier châtiment du péché.
— « Mais, je n'ai rien, » répondit-il.
. Le bras qui s'appuyait sur le sien tressaillit. Gomme elle le déchiffrait, déjà!
— « Vous ne me dites pas la vérité » , fit-elle. ' Son fin visage exprimait une si douloureuse
appréhension qu'il fut impossible à Savignan de ne pas lui mentir, pour la calmer.
— « Je regrette le lac Pavin » , dit-il.
On s'asseyait à table, au moment où il prononçait ces mots, en recul déjà, et combien, sur sa résolution de rupture et de fuite! Geneviève trouva le moyen, dans le tumulte de l'installation générale, de lui répondre :
— « Moi, je ne regrette rien, puisque je vous ai là. »
Elle posait sur la nappe ses gants et son éventail. Elle lui effleura la main de ses doigts, — légère et furtive caresse qui fit courir un frisson dans les veines de Savignan. Il eut l'évidence, à la fois, du sentiment qu'il inspirait à Geneviève, et du martyre qu'il lui infligerait, s'il l'abandonnait. Pourquoi lui faire tant de mal et se faire tant de mal? Pourquoi lutter contre le bonheur? Un homme chaste, et qui s'est interdit les dérèglements familiers aux jeunes gens, n'a pas été sans se demander quelquefois : « Ne suis-je pas dupe? » , sans envier secrètement, en les réprouvant, les désordres de ses contemporains. Depuis ces deux jours, cette curiosité sensuelle, cette nostalgie émotive s'éveillaient aussi dans Savignan. L'amour était là, le premier et le dernier tout ensemble, le rêve de son aurore réapparu, pour enchanter son midi. Pourquoi s'y dérober? Il semble, dans certaines minutes décisives de notre destinée, qu'à toute incitation vers la faute une incitation contraire intervienne et secoure nos résistances. C'est la phrase miséricordieuse de l'Apôtre : « Dieu est fidèle ; il ne souffrira pas que vous soyez tentés au delà de vos forces. » A l'instant même où Savignan se murmurait ce « Pourquoi? » , son voisin de table, qui n'était autre que le brave Trapenard, lui disait, profi-
tant de ce que Mme Calvières causait elle-même avec le notaire Ghamal, assis à sa gauche :
— o Ah! mon cher Savignan, si tu savais le bien que tu vas faire, rien qu'en te présentant! Je n'ai pas voulu insister là-dessus, hier, devant M. Calvières,
... Quis tulerit Grœcos de seditione querentes?
comme nous disions au collège. Tu vois. Je relis mes auteurs dans ma montagne... C'est par l'exemple que Laverdy et Audiguier empoisonnent ce pays. Que veux-tu que pensent nos brayauds, quand un Laverdy, un ancien ministre, débarque à Orcival avec des actrices dont une est publiquement sa maîtresse, sa femme aujourd'hui? Et Audiguier? Il était l'amant d'une femme mariée, celle d'un de mes confrères, lequel acceptait ça pour avoir un avancement qui ne lui a pas manqué. Nos brayauds se disent : « Je se- » rais trop bête de m'embringuer d'un ménage à » soutenir, d'une épouse et d'enfants à nourrir. » Ils ont déjà appris, à la caserne, qu'on peut avoir des femmes tant qu'on veut, sans assumer les charges du mariage. Que nos aïeux étaient sages, quand ils recrutaient des armées de métier! Le service obligatoire pour tous, comme maintenant, avec garnison dans les villes et de mauvaises mœurs en haut, voilà deux grandes causes de la diminution de la natalité dans le
peuple!... Toi, on sait déjà, par tout le pays, que tu es un homme de famille, que tu as vécu et que tu vis proprement, à ciel ouvert. On sait que tu pratiques ta religion, et pas seulement à r église, — dans ton foyer. Une existence comme la tienne, connu comme' tu Tes, c'est un apostolat. »
Savignan écoutait son condisciple du lycée de Clermont lui parler ainsi. Qu'avait-il à répondre? Rien. Mépriser Laverdy, Audiguier, il n'en avait le droit qu'à une condition : ne pas leur ressembler. Il le pouvait encore. Il n'était pas l'amant de Geneviève, comme Laverdy de son actrice, comme Audiguier de la femme du juge de paix. Oui, aujourd'hui. Mais, demain? A moins qu'il n'exécutât son projet, qu'il ne partît, dès la première heure, et pour Paris où il se cloîtrerait dans son travail et dans sa paternité. Et il écoutait, comme en un songe, le bruit grandissant du dîner. Après le silence recueilli dont s'accompagne la dégustation du potage, les vçix s'élevaient, avec le premier service. Celle de Galvières dominait. Il s'appliquait à ce que la conversation demeurât générale, interpellant ses convives, d'une extrémité à l'autre de la table, radieux quand une de ses fortes plaisanteries soulevait des vingtaines de rires à la fois, et que le dîner tournait au banquet. Et voici quelquesunes des phrases que Savignan pouvait entendre :
— « Dites donc, Calvières? »
Celui qui interpellait aussi familièrement le seigneur de Soléac était un gros propriétaire du pays. Avantageux et faraud, il joignait à son nom trop bourgeois de Thibaut celui de sa terre de famille : Labécavinière. Ce sobriquet prouvait que la tempérance n'avait jamais été la vertu maîtresse de ses ascendants. Bec à vin est synonyme d'ivrogne dans le parler du Plateau Central.
— « Il est fameux, ce Corent-là ! »
Le lappement de lèvres avec lequel il dégustait un verre de ce vin blanc des bords de l'Allier, célèbre en Auvergne, témoignait de ses goûts ataviques, comme l'enluminure de sa large face rougeaude et le lacis des veinules crevées de son nez.
— « Vous savez qu'on n'en fait plus, depuis le phylloxéra. En avez- vous encore beaucoup ? »
— « Assez pour vous en expédier, demain, une douzaine de bouteilles, Labé, puisque vous me faites l'amitié de le trouver bon. Avec vous, au moins, il sera dans la cave d'un brave Auvergnat. Ce que j'en ai envoyé à cette canaille d'Audiguier! »
— « Il aimait tant les pots-de-vin ! »
Tout le monde rit. C'était Gibert, l'instituteur, qui, du bout de ses lèvres minces dans son visage
en lame de couteau, décochait cette plaisanterie. Ses petits yeux vairons clignèrent de plaisir à en constater l'effet.
— « Pauvre diable! » dit un des convives. « Son cancer ne lui permet même plus de mâcher, il ne boit plus que du lait. »
— « Et Mme Ranquet? » demanda quelqu'un.
— « C'est la femme dont je t'ai parlé » , fit, tout bas, Trapenard à Savignan, « celle de mon collègue. »
— « Mme Ranquet le soigne toujours » , dit Vayssier, le receveur infidèle. « Les cousins Audiguier sauront ce que ça coûte, un dévouement désintéressé. »
— « Mais il n'a plus rien » , interrompit Prohet. « Il a vendu sa dernière forêt, il y a deux ans. »
— « Et la châsse de Nébouzat?. . . »
— « Et le casino de Chaudesaigues?. . . »
— « Et les mines d'argent de Saint-Gervasy? »
— o Et les fournitures de l'armée?. . . »
— « Et les décorations?. . . »
Ces cris fusèrent de tous les points de la table. Le docteur Fumât les résuma en concluant avec un cynisme tout médical :
— « Enfin, il crève comme il a vécu, dans la pourriture. »
Et tous ces anciens électeurs d'Âudiguier d'applaudir. Galvières, qui suivait Savignan du
coin de l'œil, lui dit, à travers la table, avec une belle humeur destinée à prévenir ses dégoûts :
— « Vous nous retrouvez tels que vous nous avez quittés. Nous sommes de bonnes bêtes, nous autres montagnards. Mais nous n'aimons pas qu'on nous le fasse trop sentir. »
Et la table de s'exclamer de nouveau, tandis que Geneviève, qui observait aussi son voisin, et s'inquiétait de sa mélancolie, pour d'autres motifs, lui disait à mi-voix :
— « Vous regrettez déjà un peu d'être candidat? »
— « Oui » , répondit-il presque brutalement, « mais pas un peu. »
— « Ne le regrettez pas trop, » continua-t-elle, avec cette douceur souple de la femme qui aime et qui se rend à merci : « Sans cela, nous ne nous serions pas retrouvés. »
— « Ètes-vous sûre que cela n'eût pas mieux valu? » Il mit dans ces quelques mots une amertume qui la saisit.
Elle le regarda, comme elle regardait à de certains instants, avec une attention profonde. Sa main se crispa sur le manche d'argent ciselé d'un couteau placé à côté d'elle. Il y eut un silence entre eux. Puis, toujours à mi-voix, et cet assourdissement rendait son accent plus émouvant encore dans sa décision :
— « Parce que je ne suis pas libre?... Je me rendrai libre, quand vous voudrez. »
Elle avait parlé en dirigeant ses yeux vers son mari, pour préciser davantage la signification de ces mots déjà si clairs.
— « Vous quitteriez tout pour moi? » demanda-t-il.
— « Avec quelle joie! » répondit-elle.
L'intrépidité de la passion vraie éclatait dans
son regard. Le sang des Soléac, de ces hauts seigneurs dont les Grands Jours racontent les terribles audaces, reparaissait dans leur frêle descendante. Une telle énergie unie à tant de grâce, quelle séduction! Cette frénésie d'amour animant cette femme si fière, quelle flatterie à son orgueil d'homme! Quel appel à sa tendresse! La vision d'un enlèvement, d'un divorce, d'une vie en commun surgit tout à coup devant Savignan. Il en eut peur, et il dit tout haut, comme pour se rendre de la force en parlant :
— « Mais non. C'est impossible. »
— « Ah! » répondit-elle, douloureusement : « Je le savais que vous me diriez cela. C'est
vous qui n'êtes pas libre. Et ces liens-là ne sont pas comme mes liens à moi. On ne les brise pas. Hé bien! restons dans nos liens et aimonsnous! »
Comme elle continuait d'y voir clair en lui!
Un vertige le gagnait. Une interpellation de Calvières à travers la table l'en tira brusquement :
— « Mon cher monsieur Savignan, Gourtadon m'en raconte une bien bonne. Il faut vous dire que ce lascar-là est le dépositaire du canard à Laver dy... »
— a On est épicier » , dit Gourtadon en s'excusant. « On n'est pas responsable des denrées que Ton vend. »
— « Savez -vous ce que lui a dit le garçon qui porte le journal? « Le patron raconte qu'il » va se présenter un clérical à [la députation. » Alors on va bouffer l'argent des âmes du pur- » gatoire? »
— « L'argent des messes » , fit Trapenard à Savignan, qui paraissait ne pas comprendre.
— « Le patron? Qui ça? » demanda Vayssier.
— « Fayot » , dit Gourtadon. « Mais Fayot, c'est Laverdy. »
— « Ces vendus-là croient que tout s'achète» , fit Galoche.
— « Je voudrais bien voir qu'on m'offrît de l'argent pour mon vote!... » , repartit l'instituteur Gibert.
— « Et à moi donc ! » cria Pohet.
— « Mais à nous tous ! » dit Galvières.
— « Ça m'intéresse particulièrement les affaires du purgatoire » , interjeta Labécavinière.
« Vous savez ma chanson? » Et, déjà un peu ivre, il commença de fredonner :
« Quand viendra son heure dernière, C'est Labé, c'est Labé, Labé, C'est Labé, Labécavinière, C'est Labé qui sera flambé ! »
Ce grotesque couplet se perdit dans un brouhaha grandissant. L'échauffement des bons vins et de la bonne chère ne permettait plus une conversation générale. Savignan causait maintenant avec Trapenard :
— « Ils sont bons » , disait le juge de paix, «quand ils parlent de l'intégrité de leur vote. Gibert? Il a vendu sa voix pour les palmes, quand Calvières soutenait Laverdy. . . Prohet? Audiguier lui a fait avoir vingt adjudications de bois. Mais Calvières aussi a des forêts. Alors!... Galoche? Il vit du château... Vayssier?... Enfin, ne nous plaignons pas, puisque le Pactole d'Aulnat se prépare à rouler des bulletins Savignan. »
Cette phrase de Trapenard et celle de Geneviève mises ensemble s'éclairaient Tune l'autre d'un sinistre jour. Député catholique avec Fargent du riche mari de sa maîtresse, lui, le père de Jacques, allait-il se dégrader de la sorte? Et, non pas seulement lui, mais ses chères, ses nobles idées? Hélas ! N'était-il pas assis, en ce moment même, devant une table dont le luxe : argen-
terie, cristaux, surtout de Saxe, fleurs, valets en livrée, lumières, était payé par ce mari? Le pain qu'il mangeait, depuis ces trois jours, le vin qu'il buvait, c'étaient le pain et le vin du mari. La parure même de la femme qu'il aimait, le souple velours gris-argent de sa robe, doucement accordé à la nuance de son teint clair et de ses cheveux châtains, ces perles dont l'orient luisait autour de son cou un peu long et resté si jeune, aux lobes rosés de ses fines oreilles, l'or et les pierres de ses bracelets et de ses bagues, le mari avait tout payé, tout, jusqu'au bouquet du corsage composé d'admirables œillets couleur de safran, poussés dans ses serres. Parmi eux, rougeoyaient les baies d'un brin de houx cueilli par Savignan sur l'un des arbustes du lac Pavin. Il aurait voulu le reprendre, l'arracher, qu'il ne touchât pas les tiges des autres fleurs, p' était en lui, de nouveau, un farouche sursaut de probité, non plus celle de l'esprit, ni celle du cœur, mais cette vulgaire et simple probité du sou et du franc, qui fait que le cocher de fiacre rapporte à la préfecture un vieux porte-monnaie, lequel contient souvent quinze centimes, qu'un boutiquier vous court après dans la rue, parce qu'en le payant vous lui avez donné en trop une pièce de nickel. Et ce dégoût d'une indélicatesse évidente réveillant tous les autres, il se répéta intérieurement, avec une énergie retrouvée, le*
mots déchirants et libérateurs qu'il s'était dits en descendant : « Je dois partir. »
Une autre épreuve l'attendait, d'un ordre bien humble. On était au dernier service. Labécavinière, de plus en plus digne de ce surnom, réitérait ses exclamations devant les trésors auvergnats des celliers de Soléac.
— « Reconnaissez-vous ceci, monsieur Savignan? » disait-il en élevant à la hauteur de son gros œil noir, tout émerillonné, un verre rempli d'un vin chaudement ambré. « C'est une merveille et bien de chez nous. C' est du vin de paille! »
— « Et qui a de l'âge, » souligna Galvières. « Il vient de la cave de madame votre tante, ma
chère amie. » — Il s'adressait à sa femme. — « Oui. De Saint-Saturnin. »
— « Vous vous souvenez, Louis? » dit Geneviève à Savignan.
C'était la première fois, depuis qu'ils s'étaient revus, qu'elle l'appelait de son prénom, comme jadis. S'il se souvenait? Ce simple rappel suffit pour qu'il la revît, à dix-huit ans, rieuse et svelte parmi les pampres pourprés qui s'agrippaient aux longs échalas gris, mêlée aux vendangeurs, dans cet automne lointain, — leur automne. Ils étaient ensemble et ils cherchaient les grappes de choix destinées à séjourner sur la paille, à s'y mûrir davantage. Puis on en extrait ce vin, dont le bouquet enchantait Labécavinière.
Il se revit lui-même, dans le fruitier, disposant ces grappes avec elle sur les clayons, étages le long de la muraille. A quelle minute Geneviève évoquait-elle cet épisode délicieux de leur innocente idylle? Quand son mari se levait pour porter, avec ce produit régional, un toast de bienvenue à son candidat. Le brouhaha s'apaisait. L'obséquieux Vayssier réclamait le silence, frappant une assiette de son couteau, et Galvières commença son petit discours. Le tremblement du vin dans le verre qu'il tenait à la main révélait son émotion. Cet homme énergique, si impudemment établi dans sa fortune, subissait toujours un peu cette timidité de la parole en public. Il n'arrivait pas à vaincre ce désarroi tout animal. C'est le motif pour lequel il faisait des députés, au lieu de prendre pour lui un siège qu'il désirait, au fond, passionnément. Dans sa maison, à sa table, soutenu par la sensation d'être le féodal qui traite son clan, il se dominait mieux, et il débitait, d'une voix un peu courte, à cause des battements de son cœur, mais assurée cependant, ce toast savamment et longuement médité :
« Mes chers amis,
« Nous ne sommes pas ici à un banquet électoral. Nous sommes en famille, la bonne famille auvergnate, et nous fêtons le retour de l'enfant
prodigue... Bon! Le journal de M. Laverdy va encore m'accuser de devenir clérical, et vous avec moi. Notre excellent compatriote Thibaut de Labécavinière a fait, tout à l'heure, justice de cette sottise, à la gauloise, rien qu'avec un bout de couplet. Et puis n'en avez- vous pas assez de ces vieilles formules de discorde qui n'aboutissent qu'à mettre toujours les Français en guerre contre les Français? Quand il s'est agi de la Séparation, on nous a trouvés, je pense. L'affaire est réglée. Qu'on ne nous en parle plus, hein?. . . — même à Nébouzat, — et qu'on nous laisse, entre Auvergnats, je le répète, nous réjouir d'avoir parmi nous un Auvergnat qui fait honneur à notre province et à ce vieux lycée de Glermont, dont je vois ici de distingués représentants. Je vous invite donc à vider avec moi un verre d'un vieux vin d'Auvergne à la santé d'un illustre enfant de cette vieille Auvergne, toujours féconde en vins généreux et en fils qui lui ressemblent. Quant à l'accusation, déjà portée contre nous, d'escompter des catastrophes pour une candidature à venir, on nous la baille bonne. Nous sommes des Auvergnats, et les Auvergnats sont prévoyants. Quand vous habitez une maison où vous êtes mal, vous n'attendez pas que le bail soit fini pour visiter d'autres maisons. Eh bien, nous avons, nous, des gérants de nos affaires qui ne nous satisfont pas. Nous avons le droit et le
devoir — car nos affaires, ce sont celles du pays — de regarder autour de nous pour le moment où nos gérants seront à fin de bail. . . Mais, je ne vous en dis pas plus, aujourd'hui. Encore une fois, ce dîner n'est pas un banquet électoral. A votre santé, donc, monsieur Savignan, et à la prospérité de notre belle Auvergne. . . »
Ce boniment, débité avec des clignements d'yeux et de savants arrêts sur certains mots : « le journal de Laverdy... Nébouzat... les gérants de nos affaires... » , fut accueilli par des applaudissements aussi bruyants que le permettait la présence d'une femme. Vingt exclamations se croisèrent.
— « Est-il bien en parlé, hein?. . . »
— « Audiguier et Laverdy en ont pris pour leur grade. »
— « Pardi! L'un est de Moulins, l'autre de Limoges. »
— « Alors? »
— « Vous ne savez donc pas le proverbe?
« Bourbonichon et Limousin,
Leurs affaires d'abord, et puis celles du voisin. »
— « Tu ne réponds pas? » demandait Trapenard à Savignan.
— « Non » , fit celui-ci .
— ««Mais tu dois répondre », insista l'autre.
Et, s'adressant à Geneviève :
— « N'est-ce pas, madame, qu'il doit répondre? »
— « Il me semble, » fit-elle.
Puis à mi-voix :
— « Je vous aurais épargné cet ennui, si j'avais prévu... »
— « Mais oui, il faut parler » , répétait Trapenard, « quand ce ne serait que pour remercier M. Galvières. Tu lui dois bien ça, voyons. »
L'ironie de ces mots était aussi atroce qu'involontaire. Elle souffleta Savignan. Il se leva brusquement, comme suggestionné par l'attente de tous les convives qui ne faisaient plus que chuchoter maintenant et le regarder. Il lui était arrivé, plusieurs fois déjà, de prendre la parole dans des réunions et il s'était trouvé un orateurné. Son hésitation n'avait rien de l'embarras de Calvières. Le dégoût du rôle qu'il jouait l'avait un instant paralysé. Il allait parler cependant, pour en finir avec la redoutable hésitation. Il avait soudain entrevu le moyen. Il le saisissait.
— «Messieurs » , dit-il, «je suis trop touché de votre accueil pour ne pas tenir à vous en avoir remercié. Je vous remercie donc et je lève mon verre, avec vous, à la prospérité de notre antique province, et, si vous me le permettez, étant donné mes idées, à son relèvement religieux. »
Un silence de glace accueillit cet étrange toast, débité en deux minutes, d'une voix sèche et avec un masque dont le caractère naturellement hautain s'accentuait par une immobilité comme figée. Quelques applaudissements de politesse, dont Trapenard donna le signal, rendirent plus sensible encore cet effet de déconcertement et de froideur. Le visage de Galvières traduisit une violente contrariété aussitôt maîtrisée. Il n'était pas de ceux qui abandonnent si aisément un projet avoué. Il s'agissait de corriger d'abord l'impression produite par cette laconique et dangereuse déclaration de son candidat, puis de parer d'avance au compte rendu qui paraîtrait certainement dans le journal de Fayot. Il aurait pu dire les noms de ceux qui en expédieraient les éléments. Il se leva Je nouveau > cette fois sans aucune gêne. Parler, à présent, c'était agir.
— « Messieurs » , commença-t-il, « moi aussi je veux avoir remercié, en votre nom et au mien, notre illustre compatriote pour les quelques mots qu'il a bien voulu répondre à ma modeste improvisation. »
— « Pour sûr, le grand homme ne s'est pas foulé les méninges. . . »
C'était Fumât qui ricanait. D'un regard, Galvières lui renfonça dans la gorge sa plaisanterie.
— « Je désire pourtant» , continua-t-il, «ajouter une parole. M. Savignan a voulu, sachant qu'il
est notre réserve, préciser avec une franchise que les Laverdystes ne manqueront pas d'exploiter, les divergences qui pourraient nous séparer. Messieurs, j'aime ça. Nous aimons tous ça. Mais oui. Même vous, Labé.. . Labé qui serez flambé. Cette loyauté nous est une garantie que, si jamais M. Savignan devient notre député, on ne brocantera pas les châsses qui nous restent, ni nos sculptures, ni nos Vierges noires, ni aucun de ces trésors d'art dont nous sommes fiers, car c'est de l'art Auvergnat, un morceau du patrimoine local. Et nous y tenons, à ce patrimoine, comme à nos convidados et à nos sebouairos . Vous m'avez compris, monsieur Savignan? Vous êtes des nôtres. Vous défendrez nos monuments pour des motifs qui ne sont pas tout à fait nos motifs. Que nous importe ? Quand nous nous serons revus un peu, nous reconnaîtrons, vous et nous, je le sais, que, vous et nous, nous sommes de braves gens, de très braves gens. Être de braves gens ensemble et du même pays, voilà qui arrange bien des choses. »
Du coup, le baromètre du banquet remontait à son précédent degré . Les domestiques passaient les fromages, tous d'Auvergne : le Saint-Nectaire, le Pontgibaud, la Fourme. Le vin de Champagne moussait dans les flûtes et le fâcheux épisode du toast de Savignan était oublié.
— « A la bonne heure ! » lui disait Trapenard .
« Tu en as eu du courage. Pendant que tu parlais, je n'avais plus un fil de sec. Mais tu as raison. Ils ont avalé ça sans trop renâcler. »
— « Ne trouvez-vous pas à ce Champagne un arrière-goût d'eau bénite?. . . »
C'était Vayssier qui blaguait à son tour. Il était à deux places de Trapenard. Savignan l'entendit : « Écoute ! » fit-il à son voisin, et il se retourna vers Geneviève. Il s'attendait qu'elle lui parlât de son toast, mais pas avec cette, perspicacité...
— « Ce n'est pas pour eux que vous avez dit ce que vous avez dit?... » interrogea-t-elle. « Oui, celte allusion aux choses de la vie religieuse? »
— « Non, » répondit-il; « c'est pour moi. »
— « Vous avez déjà des regrets? » demandât-elle, avec son même regard, appuyé et pénétrant.
— « Des remords, » rectifia-t-il.
— m Je le savais, » dit-elle douloureusement. « Oui, je savais d'avance qu'il en serait ainsi... Ah ! Pourquoi n'ai-je pas suivi mon idée? J'aurais tellement pu vous aimer sans vous le dire. Alors vous ne vous seriez pas défendu et repris. Il est donc écrit que je vous rendrai toujours malheureux! » '
Elle se tut, puis, haletante, et comme ramassant toutes ses forces :
— a II y a quelque chose de possible encore. Il faut que je vous parle, et seuls. Demain matin,
à neuf heures, je descendrai dans le parc. C'est l'heure du courrier. Nous aurons quelques instants à nous. Vous viendrez, n'est-ce pas? Il faut que vous veniez. . . *
— « Oui » t finit par répondre Savignan.
Une rougeur lui monta aux joues. Ce « oui » était un mensonge. Sa résolution de fuite était prise. En se levant tout à l'heure pour son toast, il avait eu ce spasme presque convulsif d'une volonté qui se retourne brusquement. Il partirait, dès le lendemain matin, sans la revoir. Mais, tandis que Geneviève parlait, il avait surpris les yeux de Galvières fixés sur elle. Répondre non à sa prière, c'était risquer, si émue, qu'elle ne se trahît. Il avait donc menti, en promettant d'être dans le parc à une heure où il comptait bien se trouvera des lieues et des lieues de Soléac. Cette acceptation du rendez-vous avait-elle un peu apaisé la pauvre femme? Elle-même — les plus sincères ont de ces finesses d'observation dans les minutes les plus troublées — se défiait-elle de l'attention soudain éveillée de son mari? Plus simplement, se sentait-elle incapable de soutenir une conversation officielle avec Savignan? Elle ne lui adressa plus la parole, durant la fin du dîner, et pas davantage au cours de la soirée, et lui, une fois hors de table, il n'essaya pas de se rapprocher d'elle. « Je partirai demain matin. » Ces quatre petits mots, indéfiniment ré-
pétés par la voix intérieure, lui martelaient le cerveau. On juge s'il s'intéressait aux propos tenus, entre leur tasse de café, leur cigare et leur petit verre, par les Gibert, les Prohet, les Courtadon, les Ghamal, les Thibaut de Labécavinière. Il regardait les aiguilles sur le cadran de la grande horloge dont la haute gaine de bois sculpté décorait un des angles de la vaste pièce. « Ces gens habitent loin, songeait-il; à onze heures ils partiront. Il en est dix. » Parmi ces conversations qu'il lui fallut avoir successivement avec les divers convives, tous désireux de regarder le monstre de plus près, deux seulement lui firent impression. La première avec Fumât.
— « Eh! eh! » commença le médecin de campagne, chez qui les libations trop copieuses ressuscitaient l'ancien carabin, « vous êtes meilleur docteur que moi... Mais oui!... Regardezmoi donc la belle mine de ma malade, comme elle fait des frais ! Vous me l'avez guérie par votre promenade au lac Pavin... Vous ne m'avez pas vendu au moins? Vous savez, à propos du potin Laverdy?... »
Le cynique personnage avait dans les prunelles ce regard, insupportable quand on aime, du devineur qui sera discret, qui se fera votre complaisant, votre complice ; et il ne comprend pas qu'il vous blesse au sang, par cela seul qu'il touche au plus sensible de votre cœur en y lisant, en y
soupçonnant votre secret. Savignan répondit simplement :
— « Lavercly?... C'est vrai. J'avais oublié...» Et il tourna le dos au médicastre envieux, pour
donner sur Vayssier, visiblement hors de lui, et qui, verdâtre de colère rentrée, l'interpella en ces termes :
— « Ah! mon cher camarade, vous êtes heureux d'être riche et indépendant, vous ! Imaginez ce que Galvières vient de me dire : « S'il paraît » un article sur mon dîner, dans le journal de » Laverdy, je vous en rends responsable!... » Vrai ! Il pourrait être meilleur garçon, » continua l'aigrefin. — Il cligna ses paupières bordées de rouge et, désignant, de son petit doigt, Geneviève qui s'éventait avec un grand éventail de plumes blanches : — « Quand on pense qu'il va passer la nuit avec cette femme-là! Est-elle belle, ce soir ! Mais, est-elle belle ! ... Au lieu que nous?. . . 11 faut que je vous raconte une petite histoire qui vous donnera l'idée de ce que l'on trouve, ici, quand on n'est pas tout à fait de bois. »
Il se lança dans une anecdote malpropre qu'il acheva, en la soulignant d'un rire libertin, mais il rit seul.
— « Je vous ai froissé, » conclut-il, « je vois cela à votre mine. »
— « Je suis simplement un peu souffrant, » dit Savignan, a une migraine que j'ai traînée
toute la journée et qui grandit. Je vais me retirer. C'est plus sage. Vous m'excuserez auprès de notre hôte. »
— « Quel cafard! » grommela Vayssier, en voyant son ancien condisciple disparaître derrière la porte. « Nous aurons là un joli député, un autre Père la Pudeur ! »
N'étant pas, comme Fumât, un observateur professionnel, il ne devinait pas quel coup il avait porté par ce brutal rappel de l'intimité conjugale des Galvières.
— « Faisons la commission au patron, » conclut-il. « Ça l'embêtera, et c'est toujours ça. »
— « C'était convenu entre nous, » dit le seigneur de Soléac, quand le receveur véreux, son prisonnier et son ennemi, lui eut transmis le message du fantasque candidat. Et il entama un petit discours pour célébrer les habitudes de travail acharné de Savignan, tout en l'envoyant, in petto à tous les diables. « Filer à l'anglaise, après ce discours, quelle nouvelle gaffe ! » Il put constater qu'il avait raison, au silence des gens devant son pompeux éloge de l'absent, à leur visage désappointé, puis à la hâte évidente avec laquelle ils prirent congé. Le plus autorisé d'entre eux, celui qui avait fait la lippe la plus sévèrement étonnée, à l'heure des toasts, le notaire Chamal, avait donné le signal, après s'être concerté avec les invités qui habitaient son voisinage :
— « Nous allons nous retirer aussi, mon cher monsieur Calvières, ces messieurs et moi, pour ne pas fatiguer madame davantage. »
— « Qu'est-ce qu'ils vont se dire dans les automobiles? » pensa Calvières. o Je le saurai par Vayssier. . . Mais c'est trop bête ! »
Son mécontentement à lui-même était si visible que l'excellent Trapenard, parmi le brouhaha du départ, et tandis que les convives se pressaient dans le vestibule autour du vestiaire et que les moteurs des voitures ronflaient à la porte, essaya de justifier son camarade.
— « Savignan m'avait bien dit, à table, qu'il ne se sentait pas très bien. Il lui a fallu toute son énergie... ».
— « Il n'a pas envie d'être député, voilà tout, » répondit Calvières. « On prévient, dans ce cas-là. »
— « Il s'y fera, monsieur Calvières, » dit Trapenard, « Je reviendrai demain, causer avec lui . . . »
— « C'est cela... Quel dommage si cette élection rate! Nous jouions là sur le velours. Boni Qu'est-ce qu'il y a encore? »
Raymond, le domestique attaché spécialement au service de Savignan, apparaissait au bas du grand escalier.
— «M. Savignan est plus souffrant? » demanda Calvières, tout haut, — et, tout bas, à
lui-même : — « Si c'était vrai pourtant qu'il fût malade? »
— « M. Savignan fait demander à Monsieur s'il ne pourrait pas lui causer deux minutes, avant que les automobiles partent, » dit Raymond. « Il est à côté, qui attend Monsieur. »
— « J'y vais, » dit Galvières. « Je reviens vous dire adieu dans un instant, mes amis. »
C'était à ses hôtes qu'il s'adressait, et, de nouveau, à lui-même :
— « Quel drôle d'homme! Quelle troisième bêtise médite-t-il? »
Savignan était dans la grande salle, vide à présent. Sans autre préambule, il dit à son hôte :
— « Pourriez-vous donner des ordres pour qu'une de ces automobiles revienne me prendre demain matin à cinq heures? Je n'avais pas lu tout mon courrier avant le dîner. J'y ai trouvé une lettre qui exige absolument ma présence à Paris, demain soir. »
— <* Bien, » dit Galvières.
Au ton de son interlocuteur, il comprit qu'il était devant une résolution inébranlable autant qu'énigmatique, et, sans discuter :
— « Vous prendrez mon automobile, à moi, qui vous mènera plus vite et plus confortablement. »>
Il ajouta :
— « Je vais profiter de ce que ces gens sont encore dans le vestibule à mettre leurs paletots pour décommander trois ou quatre rendez-vous que je vous avais arrangés. Si l'affaire dont vous parlez est très urgente, je n'insiste pas. Mais votre candidature?. . . »
— « Il n'y aura pas de candidature. Je vous ai donné ma parole que je me présenterais, si ce n'était pas trop dur. J'ai vu ces messieurs. Décidément, c'est trop dur. »
— « Bien, » dit encore Galvières. « Ce n'est pas le moment de discuter vos objections. Nous en reparlerons demain matin. Moi aussi, j'ai des affaires urgentes à Aulnat. Je les remettais à cause de vous. Nous ferons route ensemble jusqu'à Glermont. »
— « Je vois que Mme Galvières s'est déjà retirée. . . » reprit Savignan. « Je regrette. . . »
— « Vous reviendrez lui porter vos excuses avant huit jours, >r interrompit Calvières. « Mais oui, mais oui. Vous changerez de nouveau d'avis. . . Allons ! Bonne nuit ! Je vais commencer par réparer cette gaffe-là. Pardon du mot. Mais, cristi! vous n'êtes pas un candidat commode. Enfin, j'ai fait plus difficile que ça. »
La physionomie du Warwick électoral du Puyde-Dôme n'exprimait plus la même superbe confiance quand, les dernières automobiles parties,
et un quart d'heure plus tard, il traversa l'immense salon. Sa préoccupation ne l'empêcha point, par un geste automatique de bon administrateur, de tourner les clefs de l'électricité en laissant brûler seulement les deux ampoules indispensables. Puis il se dirigea vers l'appartement de sa femme. Sa présence, là et à cette heure, était assez extraordinaire pour qu'il crût devoir s'excuser.
— « Pourriez-vous me donner quelques minutes, ma chère amie? » dit-il, en entrant, après avoir frappé, dans la pièce qui servait de cabinet de toilette à Geneviève. Celle-ci était en train de se faire coiffer pour la nuit par sa femme de chambre. Galvières ajouta en anglais ;
— « Couldnt y ou s end away your maîd, for a few minutes ? »
— « Juliette, » dit Geneviève, « allez dans ma chambre un instant. Je vous rappellerai quand j'aurai besoin de vous. »
— « Ce ne sera pas long» , fit Galvières, après avoir attendu que la porte fût refermée, signe de l'importance qu'il attachait au secret de cet entretien. « Vous avez passé l'après-midi avec Savignan. De quoi avez-vous parlé? »
Elle levait les mains, en ce moment, audessus de sa nuque, pour nouer le ruban mauve de sa natte, et elle voyait, dans son miroir, la physionomie singulière de son mari. L'irapres-
sion vague, que lui avait donnée le regard surpris à table, se précisa. Elle eut l'énergie de répondre, sans que rien trahît son tressaillement intérieur :
— « De quoi nous avons parlé? De beaucoup de choses : d'Orcival, de l'abbé Lartigue, du sanatorium, du commandant Richin. Je ne sais plus. Pourquoi cette question? »
— « Et de sa candidature? »
— « Aussi. »
— « Que vous en a-t-il dit? »
— « Je ne me rappelle plus trop. Encore une fois, pourquoi? »
— « Et à table? Vous discutiez assez vivement, il m'a semblé. »
— « Je me suis excusée, je vous l'avoue, de la fausse position où vous l'aviez mis, en le forçant à parler sans l'avoir prévenu. »
— « Lartigue m'avait dit qu'il était orateur, et grand orateur. J'ai voulu l'éprouver. J'ai eu tort. Ça n'explique pas une pareille volte-face. Vous avez vu comment il est sorti du salon. Il est redescendu pour me prévenir qu'il n'était plus candidat et qu'il quittait Soléac demain matin, à cinq heures, pour prendre à Glermont le train de neuf heures et rentrer, le soir même, à Paris. Il parle d'une lettre trouvée dans son courrier et qu'il n'avait pas lue avant le dîner. Cette histoire ne tient pas debout. Non, non, il y a quelque chose d'autre. Mais quoi? »
— « Le ton de ces gens l'aura dégoûté, w dit Geneviève. « Il me dégoûte bien, moi qui devrais y être habituée. . . Je ne m'en plains pas. Je suis chez vous, et vous recevez qui vous jugez bon. Mais les chansons de M» Thibaut de Labécavinière, les plaisanteries de MM. Courtadon, Vayssier, Gibert, Galoche et Prohet, ça n'est pas engageant. »
— « Il faut ce qu'il faut, » répondit Calvières. « Vous aimez mieux le temps où Villeroy disait à son neveu : « Tu tiendras le pot de » chambre aux ministres tant qu'ils seront au » pouvoir. Une fois tombés, tu le leur renverse- » ras sur la tête? »
Soulagé par cette épigramme contre l'ancien régime, il sortit en disant simplement :
— « Pardonnez-moi de vous avoir dérangée, et reposez bien. »
— « Il veut s'en aller sans me voir. » La cruelle phrase à se prononcer pour une femme qui venait, cet après-midi, de se réchauffer, de se brûler le cœur à la flamme du plus soudain, du plus violent incendie de passion ! Avoir gardé au fond de soi, vingt années durant, le regret, endormi mais toujours vivant, du roman brisé de sa jeunesse; avoir suivi, d'un intérêt toujours grandissant, à travers la vie, le héros de ce roman, avoir désiré follement le retrouver sans
rien oser pour cela, le retrouver par un de ces hasards qui donnent la sensation, le frisson d'une destinée, — et il est assez jeune, elle est assez jeune encore pour qu'ils puissent s'aimer!... Il ne l'a pas plus oubliée qu'elle ne l'a oublié! Et alors, une reprise folle des émotions anciennes, un vertige, un tourbillonnement, les fiancés d'autrefois précipités à ces aveux, à ces baisers, le bonheur, là, extatique, insensé, inespéré!... — Et puis rien... C'était fini... L'abîme, le noir, le néant. Oui. Tout était fini... Pour s'en aller de la sorte, Savignan obéissait à une force souveraine, Geneviève savait trop bien laquelle, et que cette force d'idées agirait sur lui plus puissamment encore à la réflexion. C'était Dieu, c'était l'Église qui l'arrachait à elle, dès le premier réveil de sa conscience. Que faire là contre? La candidature rejetée, c'était la rupture avec Calvières, leurs deux existences séparées de nouveau et plus encore, sans aucune possibilité qu'un autre hasard les rapprochât. A Paris, comment le rejoindre? Pas une connaissance commune... Ces pensées allaient, venaient, tournoyaient dans sa tête que la fièvre gagnait. Tant que sa femme de chambre fut là, elle se domina. Une fois seule, toutes lumières éteintes, et couchée dans son lit, le désespoir la terrassa. « Fini! » répétait-elle, en sanglotant. « C'est fini ! » C'étaient les mots qu'ils avaient dits tous
deux au lac Pavin, avec tant d'espérance dans la tristesse! Les émotions de ces derniers jours lui revenaient toutes ensemble, amplifiées qu'elles avaient été jusqu'au délire par cette nostalgie de vingt années. Elle revivait les heures d'avant l'arrivée de Savignan, cette arrivée, et le reste, jusqu'à cette étreinte dont la passion la bouleversait, rien qu'à s'en souvenir, comme la plus forte sensation d'amour éprouvée jamais, et elle gémissait, gémissait, avec une telle acuité de douleur qu'il se fit en elle une de ces réactions de défense où la nature manifeste sa volonté de vivre, et, pour cela, de guérir, a II y a cependant quelque chose de possible encore. . . » avait-elle dit àSavignan, quand elle l'avait vu sitôt repris par le remords, et elle avait ajouté cette phrase follement tendre : « J'aurais pu vous aimer sans vous le dire ! . . . » Elle n'avait pas menti. C'avait été son rêve, en acceptant cette promenade en tête à tête, de Soléac à Besse-en-Chandesse : s'expliquer avec lui, se faire pardonner dans le passé, et conclure ensemble un pacte d'amitié qui chez elle serait de l'amour, mais secret, mais muet. Rien alors n'effaroucherait en lui le scrupule religieux. Le « quelque chose de possible » à quoi elle avait pensé, qu'elle voulait lui proposer, dans cet entretien du lendemain matin, — il s'y dérobait! — c'était de reprendre ce pacte, sou6 une autre forme : s'engager d'honneur vis-à-vis
l'un de l'autre à ne jamais plus parler d'amour, à ne jamais plus retomber dans la faiblesse du lac Pavin, à n'être que des amis, enfin, rien que des amis. Que d'amants, séparés par le devoir, ont caressé cette chimère de concilier leur amour et leur conscience, de nourrir une amitié permise avec la chaleur purifiée d'une passion coupable ! Hélas ! On a peine à faire une simple relation d'égards et de banalité affectueuse avec les restes d'une passion éteinte. Mais, à trente-neuf ans, une femme qui n'a pas eu d'aventures peut encore être bien naïve. A travers les larmes de son agonie, Geneviève recommençait de se dire : « Si j'avais pu lui parler, pourtant, lui faire sentir combien je suis de bonne foi!... » Lui parler? C'est précisément ce qu'il n'avait pas voulu. Dans quelques heures, il serait parti. En ce moment, il était sous le même toit qu'elle, si près, — si loin! Elle se le figura, dans cet appartement qu'elle lui avait choisi, où elle avait disposé, de ses mains, ces photographies qui devaient plaider pour elle, émouvantes images de leur passé commun. Elle le vit les regardant, s 'attendrissant tout de même, la regrettant, lui aussi, malheureux, désespéré. Il l'aimait pourtant. Avec quelle fidélité, il venait de le lui prouver. Avec quelle ardeur, elle l'avait senti à son baiser, elle le sentait à cette révolte même, à dette fuite dont la sauvagerie dénonçait l'épou-
vante. Son instinct d'amoureuse le comprenait : cet instant était unique. Plus tard, dans quarantehuit heures, une fois replongé dans son milieu de Paris, toute tentative de rapprochement serait vaine. Mais aujourd'hui, mais encore demain, et tant qu'il respirait le même air qu'elle, dans la même maison? S'il pouvait, à cette seconde, savoir ce qu'elle souffrait, ce qu'elle pensait, sa sincérité absolue dans sa volonté de ménager, de respecter en lui la foi religieuse, n'aurait-il pas pitié d'elle? Ne se rendrait-il pas compte que c'était trop dur, trop immérité de l'abandonner à ce qu'allait être maintenant sa vie? Qu'implorait-elle? Un sentiment qu'elle avait le droit de recevoir, qu'il avait le droit de donner, une sympathie surveillée, réservée, irréprochable, mais qui lui permît, à elle, de le voir, de causer avec lui, de s'associer, si peu que ce fût, à son existence. Ah! Comment le persuader? Comment lui soumettre seulement cette humble requête, puisqu'il s'en allait? — « Il ne s'en ira pas sans que j'aie essayé encore. Essayer? Mais quoi?... Je vais lui écrire. » Elle n'eut pas plus tôt pensé à ce moyen qu'elle se leva, et, assise à sa table, elle commença de jeter sur le papier des mots qui pussent l'émouvoir sans l'irriter, lui donner l'évidence qu'elle était vraie. Elle l'était tellement! Elle écrivit ainsi une première lettre, la relut, la jeta au feu. Une seconde. Elle la brûla
de même. Une troisième. Celle-là était bien courte. Elle lui parut bien froide. Elle l'enferma pourtant sous enveloppe. « Il ne pourra pas s'en offenser, se dit-elle, mais comment la lui donner? »... En mains propres? Sous quel prétexte être là, levée à cinq heures du matin? Elle arguerait d'une commission dont elle voudrait charger son mari. Mais, s'il trouvait la chose singulière? Avec sa défiance éveillée déjà, il s'arrangerait pour que Savignan et elle n'eussent pas une minute de tête à tête... Confier la lettre à un domestique, en lui recommandant de la remettre à Savignan, quand il serait seul? C'était impossible... La mettre à la poste, pour qu'il la trouvât à Paris, presque à son arrivée? Cela, c'était possible. Mais quelle différence d'émotion pour lui, si cette pauvre enveloppe lui parvenait ainsi, à distance! Ce qu'il fallait, c'était qu'il l'eût, avant de monter dans l'automobile, ne fût-ce que pour l'influencer dans la conversation entre Soléac et Clermont, où l'affaire de la candidature se réglerait définitivement. Une chance restait : qu'elle profitât du sommeil du château pour déposer elle-même la lettre sur le bureau du petit salon de Savignan. Il la trouverait à son réveil. Il la lirait. Cette preuve insensée d'amour lui toucherait le cœur. Mais si lui-même veillait comme elle? La pendule marquait une heure du matin, a II doit se lever si tôt. Il repose » , se
dit-elle. « Et puis, si je vois de la lumière, je m'en irai. » Après de longues hésitations, elle ouvrit sa porte. Le bruit du battant sur les gonds lui étouffa le cœur. Tout était éteint et noir. Elle connaissait les moindres recoins de ce château où elle avait tant joué, petite fille, chaque marche de chaque escalier. Elle alla, ta tant les murs dans l'ombre avec ses mains, le sol sous son pied, s'arrètant sans cesse, l'oreille aux aguets, sans cesse sur le point de redescendre et continuant d'avancer, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée devant la porte de l'appartement occupé par Savignan. Un rais de lumière passait par l'interstice. Elle fit mine de redescendre. Puis elle s'arrêta. Longtemps elle demeura immobile, épiant si cette lumière s'éteindrait, si le bruit d'un pas, le déplacement d'un meuble lui révéleraient une présence dont elle avait la terreur et le brûlant désir. Rien. Peut-être s'était-il retiré dans la chambre à coucher, en oubliant d'éteindre l'électricité. La passion l'emportant, enfin, brusquement, follement, courageusement, elle ouvrit la porte .
Savignan était assis, les deux coudes sur la table et le front dans les mains, une lettre ouverte devant lui, celle de son fils, qu'il ne lisait plus. Quelle agonie venait-il de traverser, lui-même? Quelle lutte avait-il soutenue? Il releva la tête et
vit Geneviève. Il se dressa, tout pâle. Il y eut entre eux quelques secondes d'un silence comme épouvanté, qu'elle interrompit, en lui disant : « Lisez cette lettre » , et elle la lui tendait. Après un geste de recul, il saisit l'enveloppe, la déchira et il commença de lire cette timide et triste supplication. Puis il la regarda sans parler. Jamais il ne l'avait vue si belle. Dans sa 'hâte, elle n'avait même pas pris une écharpe pour couvrir sa tête et ses épaules. Son peignoir de blanche soie molle, de dentelles souples et de rubans de nuance mauve, avait de grandes manches ouvertes où passait la blancheur de ses bras nus. Et pourtant, lorsqu'elle lui dit, devant son persistant silence :
— « Répondez-moi. Ne voulez-vous pas que nous essayions d'être amis? »
Ce fut d'iyie voix dure qu'il répliqua :
— « Non. C'est impossible. Adieu. »
— « Alors, adieu, » dit-elle, d'une voix si faible, si brisée qu'à peine s'il l'entendit.
Elle se redressa et fit un mouvement pour s'en aller. Il jeta un cri d'agonie, et marchant vers elle, il lui prit la main. Elle s'était retournée. Elle l'enveloppa du même regard, profond, presque égaré, qu'elle avait eu au lac Pavin sous son baiser. Il l'attira contre lui, sentit sa taille libre, son cœur qui battait éperdument.
— « C'est toi qui avais raison. Restons dans
nos liens, et aimons-nous! » dit-il, à voix basse, lui aussi.
— a Tu me haïras demain » , gémit-elle. « Tu me maudiras. Mais je t'aime trop. » — Et lui montrant autour d'eux les images, éparses sur les murs, des endroits où ils s'étaient fiancés. — « Il y a si longtemps ! — Ah ! aime-moi ! aimemoi! Il n'y a que cela de vrai au monde, ne le sens-tu pas? »
— « Oui, je le sens » , répondit-il.
C'était le reniement de toutes ses idées, de tout son passé, cette fois, que ce mot a oui » , le consentement de l'esprit à la faute, pire que la faute. Il l'avait à peine prononcé qu'une réminiscence de l'Écriture traversa sa mémoire, nourrie si longtemps de lectures pieuses : « Le Seigneur se retourna et regarda Pierre. » C'était comme si cette lettre de son fils, sur la table, le regardait vraiment étreindre celle qui allait être sa maîtresse, et, d'instinct, il se détacha de cet embrassement pour éteindre la lumière, faire la nuit, et que l'ombre enveloppât du moins cette abdication de sa conscience, de ses convictions, de son honneur, — la chute dans le péché, le naufrage de l'homme qu'il avait été vingt ans et qu'il ne serait plus jamais.
JACQUES SAVIGNAN
Il était trois heures et demie du matin, quand les amants se séparèrent. Il en était six à peine quand Savignan monta dans l'automobile ouverte dont Galvières, enveloppé de sa pelisse et le cigare aux lèvres, achevait de vérifier les bougies, le carburateur et la magnéto. C'était la même voiture qui, l'avant-veille, les amenait de Clermont. Elle partit, conduite cette fois par le chauffeur. Calvières avait voulu s'installer, comme dans ce premier voyage, à l'intérieur et à côté de Savignan, indice que cette nouvelle conversation l'intéressait autant sinon plus que l'autre. Au moment de quitter la vallée, Savignan se retourna. La masse du château se profilait en noir sur le ciel obscur du matin de novembre. Une lumière brillait derrière deux fenêtres, celles de la chambre de Geneviève. Elle lui avait dit : « Tu regarderas ces fenêtres. Elles seront éclairées. Tu penseras que je pense à toi, et que je t* écoute t'en aller. » Ce signe visible de leur
secrète complicité attendrit l'amant. Les joies grisantes des heures qu'il venait de vivre lui refluèrent au cœur. Il éprouvait un étonnement, une stupeur presque, à constater qu'un si bref espace de temps avait suffi pour un si total bouleversement de sa destinée. Il y a, dans la passion, de ces soudainetés, de ces entraînements qui ressemblent aux rapius foudroyants de certaines maladies convulsives. Les anciens n'y voyaientils pas aussi juste au moral qu'au physique, lorsqu'ils appelaient l'acte d'amour une courte épilepsie? A cette stupeur s'en mêlait une autre : celle de ne plus reconnaître son propre caractère. La vibration des baisers donnés et reçus se prolongeait dans ses sens, et comme une âme nouvelle s'épanouissait en lui. Il éprouvait cette exaltation des facultés, cette volupté d'exister, cet orgueil secret, cette plénitude que donne l'amour dans la possession. L'aphorisme célèbre, sur la tristesse animale qui suit le plaisir, peut être vrai du plaisir. Il n'est pas vrai du bonheur, et Savignan avait goûté le bonheur. Il en était encore enivré jusqu'à l'anesthésie, dans cette voiture qui l'emportait, assis côte à côte avec le mari, et les façons d'être de cet homme ne le froissaient plus! Il venait de le trahir sous son toit, et il n'en avait plus honte ! Geneviève et lui étaient convenus qu'il feindrait, durant le trajet de Soléac à Glermont, de persévérer d'abord dans son refus de candida-
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ture, pour se laisser convaincre ensuite. Triste comédie à jouer, et il n'en sentait plus la dégradation ! Tandis que la voiture roulait et que Galvières parlait, il fermait à demi les yeux et il voyait sa maîtresse. Dans la demi-hallucination d'un souvenir si récent, il l'entendait lui dire : « Comme je voudrais te garder à Soléac! Mais il faut partir pour n'éveiller aucun soupçon, et moi je trouverai le moyen d'être à Paris dans huit jours. » Il l'entendait l'implorer : « M'aimeras-tu encore, à Paris? J'ai si peur de tes remords! » Et il s'entendait répondre : «Je n'ai pas, je n'aurai pas de remords. » C'était vrai qu'après en avoir eu de si vifs, avant, et dans la tentation, il n'en avait plus, après, dans la faute. Le catholique, en lui, aurait dû s'épouvanter de cette subite torpeur de sa conscience. Que de phrases il savait par cœur dont il aurait pu se faire une application, depuis celle de saint Augustin sur l'aveuglement qui punit les jouissances défendues , « lege infatigabili spargens pœnalcs cœcitaies super illicUas cupidines » , jusqu'au morceau fameux de Bourdaloue : « Il n'y a rien de plus dangereux ni de plus formidable que la paix dans le péché, et l'on peut dire, Seigneur, que c'est la plus terrible de vos vengeances, et qu'une âme commence dès lors à être réprouvée. » Hélas! les phrases balbutiées par sa maîtresse, entre ses bras, étaient les seules dont il se souvînt, ces
paroles à la fois brisées et délirantes qu'une suprême émotion d'amour arrache à une femme. Gomme elles se racontent, alors! Comme le tropplein de leur âme s'épanche en tendresses, en aveux, en caresses de langage presque plus troublantes que les autres ! Savignan s'essayait à en retrouver mentalement tous les mots, toutes les intonations, et, par un dédoublement qui n'était même plus calculé, tant l'homme nouveau, créé en lui par la passion, vivait à part de l'autre déjà, il écoutait aussi Calvières. Il l'induisait à prolonger une discussion dans laquelle il cédait petit à petit jusqu'à ce qu'arrivant en vue de Clermont, et sur une dernière insistance, il répondit :
— o Hé bien ! c'est oui, de nouveau. Je serai candidat. Je vous en donne ma parole, et, cette fois, sans conditions. »
— « Nous allons annoncer la chose à l'abbé Lartigue et à dom Bayle, » dit Calvières, « pour qu'ils se mettent en campagne tout de suite. »
Savignan se tut, puis, regardant sa montre :
— «C'est que j'ai bien peu de temps, et je ne voudrais pas risquer de manquer mon train. Lartigue dit sa messe à cette heure-ci à Notre- Dame-du-Port. Vous n'avez pas besoin de moi pour les avertir. »
— « Mais vous vouliez causer avec eux? » fit Calvières... « Vous n'êtes parti si tôt que pour cela ... »
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— « Oui, pour leur expliquer mon refus. Puisque je ne refuse plus. . . »
Le mari de Geneviève avait eu, dans ses prunelles, ce regard d'étonnement que sa femme avait remarqué, la veille, et dont elle avait parlé à son ami. Celui-ci éprouva le serrement de cœur que donne au plus brave l'idée d'un danger qu'il pourrait attirer sur une tête adorée.
— « D'ailleurs, » ajouta-t-il, en jouant la gaieté, « l'air de la montagne m'a encore creusé. Je déjeunerai solidement au buffet, et je me chercherai une place dans le wagon où je dorme. Je compte bien vous imiter et reporter mon semmeil. »
Cette allusion à une de ses plaisanteries favorites mit un sourire sur la bouche défiante de Calvières.
— a Alors, nous n'avons pas besoin de traverser Clermont où nous déraperions sur le pavé. Il doit être glissant, ce matin. »
Et, s'adressant au chauffeur :
— « Prenez par le boulevard de Gergovie et l'avenue des Paulines. Nous allons droit à la gare. »
Le châtelain de Soléac n'avait aucune donnée qui lui permît d'établir un rapport entre l'attitude de sa femme, à dîner, la veille, et les volte-face
plus singulières encore des volontés de Savignan. Mais les manieurs d'argent, habitués à toujours défendre leurs intérêts, ont un flair quasi animal des situations. Devant cette répugnance de son candidat à revoir les deux prêtres, celui-ci venait derechef de sentir l'énigme. Son hôte déposé à la gare, il laissa son chauffeur s'engager sur la route d'Aulnat. Puis, brusquement :
— « A Notre-Dame-du-Port, » lui dit-il.
Et, tandis que l'automobile virait de bord dans la direction de Clermont, il songeait : « Ah çà! y aurait-il eu une amourette entre Geneviève et ce garçon, quand il était un petit jeune homme et l'ami de Guy?... Ça n'expliquerait pas pourquoi il accepte, refuse, réaccepte d'être député. A moins que... S'il a eu le culot d'en reparler à Geneviève, et qu'elle l'ait envoyé bouler?... Un dévot?... Avec ça qu'ils s'en privent!.. Il se fâche. Il s'en va. Il se trouve stupide. Il rapplique... » Rendu à lui-même, Calvières pensait volontiers argot parce qu'il pensait vrai et brutal : « S'il s'est occupé de Geneviève autrefois, il a tout raconté à Lartigue. Ils ne se quittaient pas. Gomme ça se tient : Lartigue disant à Bayle, je l'entends dire : « Calvières néglige sa femme, » Savignan lui fera la cour. Il la lui a déjà » faite. Nous tiendrons le mari par là... » Il haussa les épaules. « Quelles idées je vais me mettre en tête!... Dans ce cas, il voudrait les
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revoir, au contraire, les renseigner. . . C'est égal, tout cela n'est pas clair. Sondons toujours Lartigue, c'est plus sûr, quoique, avec la santé de Geneviève ! . . . »
Ces tout derniers mots ramassaient en eux un de ces drames d'alcôve qui demeurent profondément inconnus. Les intéressés n'en parlent jamais. Ils ne s'en rendent pas toujours compte. Calvières se croyait le maître dans son ménage, et il en ignorait le secret le plus intime, celui qui explique, entre parenthèses, la frénésie avec laquelle Geneviève s'était, irréprochable jusqu'alors, précipitée à cette reprise d'amour avec Savignan. Quand une femme a, comme elle, épousé un homme sans l'aimer, les réalités brutales du mariage peuvent lui produire trois effets : ou bien elles lui sont un supplice, ou bien elles la laissent totalement indifférente, ou bien enfin l'ardeur du mâle éveille son tempérament, sans que pour cela l'amour naisse, et quand cette femme, remuée ainsi dans ses sens, garde pour un autre un sentiment caché au fond de son cœur, l'émotion tout animale soulevée en elle par l'homme qui la possède légalement lui fait horreur, comme une déchéance, comme une souillure. Le devoir conjugal lui donne une honte d'elle-même. Elle y trouve un* plaisir grossier qui la dégrade, pas assez complet pour lui prendre l'âme, assez violent pour troubler sa
chair. C'était l'histoire de Geneviève et que le mari ne soupçonnait pas. Il savait seulement que sa femme, après lui avoir donné l'évidence de l'ardeur dans l'abandon, se refusait à lui, depuis des années, sous le prétexte de désordres physiologiques. Il y croyait d'autant plus volontiers qu'il trouvait là une absolution à ses propres infidélités. Il avait des maîtresses qu'il affichait, Fumât l'avait dit à Savignan, sans aucun scrupule. L'état maladif de Geneviève l'en justifiait à la fois et le mettait à l'abri des représailles. Telle était la signification de cette cynique formule : « Quoique, avec sa santé... » qu'il se redisait, tout en se dirigeant vers la basilique dont Lartigue était le vicaire, avec plus de curiosité que de jalousie. Plus tard, et rétrospectivement, ses impressions de la veille et de ce matin devaient se préciser, s'éclairer, et leur souvenir l'irriter jusqu'à la fureur. Pour un homme de ce type, et dont le caractère dominant est la prépotence, c'est être trompé deux fois que d'avoir entrevu la vérité puis perdu aussitôt la piste. Mais comment son observation n'eût-elle pas été mise en défaut? Le hasard voulut que Lartigue, appelé auprès d'un mourant, dît sa messe à huit heures et demie. Cette première confirmation de la véracité de Savignan ne suffit pas au mari. Il attendit le vicaire, et après lui avoir annoncé l'acceptation de leur candidat et son départ
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forcé pour Paris, il l'interpella brusquement :
— « Vous êtes un cachottier, l'abbé. Vous ne m'avez jamais dit que vous aviez connu mon pauvre petit beau-frère, Guy de Soléac, celui qui est mort à Madagascar? »
— « Moi? » fit Lartigue, avec un étonnement dont il n'était pas possible de suspecter la sincérité.
— « Mais oui » , insista Calvières, « quand vous alliez à Saint-Saturnin, voir Savignan. Guy et lui ne se quittaient pas. »
— « A cette époque-là, j'étais au grand séminaire, et je ne sortais guère. Je ne savais même pas que Mme Calvières eût un frère et qu'elle l'eût perdu. »
— o Savignan a dû pourtant vous en parler, dans ses lettres? »
— o Jamais, » fit le vicaire. « Il est vrai que nous ne nous écrivions pas beaucoup. »
— « S'il y a eu une amourette entre eux, Lartigue n'a pas reçu de confidences, » se disait Calvières, en se dirigeant vers Aulnat, un quart d'heure plus tard , et le volant en main . « Mais cette amourette a-t-elle existé?... D'ailleurs, qu'est-ce que cela me fait? Ce qui me fait, c'est que nous battions Laverdy, et surtout que cet animal-là et son Fayot ne me suscitent pas de grève , au moment où nous préparons cette hausse sur les sucres. »
Il avait déjà relégué ses soupçons dans l'arrière-fond de sa mémoire, pour les en retirer au besoin. Il possédait, à un rare degré, ce don des activités utilitaires : ne rien oublier, mais aussi distribuer son attention. Il y joignait une méconnaissance singulière de la sensibilité des autres. Il ne les voyait qu'en fonction de ses desseins. Il avait bien su discerner, à travers les réponses du vicaire, le renseignement qu'il cherchait. Il n'avait pas reconnu, dans l'expression de ces yeux bruns demeurés si jeunes, une souffrance subite, celle de l'ami envers qui un ami très intime a manqué de confiance.
— « Quand j'ai parlé de Calvières à Louis, » avait pensé Lartigue, « je lui ai dit que Mme Calvières était une demoiselle de Soléac, et il m'a caché qu'il avait connu les Soléac autrefois. Pourquoi? Cette jeune fille qu'il a tant aimée alors, ce serait Mme Calvières ? Est-ce possible?. . . Louis est un trop bon chrétien, il ne se serait pas exposé à cette tentation. »
Un doute restait au prêtre, — il confessait depuis tant d'années ! — car ayant revu dom Bayle, deux heures plus tard, il lui annonça l'acceptation définitive de Savignan et son départ pour Paris, sans mentionner la réticence étrange de leur candidat sur sa rencontre d'autrefois avec Mme Calvières. Il eut lui-même le sentiment d'une demi-déloyauté, quand le vieux religieux ^
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se frottant les mains, fit cette allusion à leur entretien d'avant le voyage à Soléac :
— « Voilà de bonne besogne ! Je vais pouvoir rentrer à Paris, moi aussi. Je verrai M. Savignan beaucoup, et nous commencerons notre campagne tout de suite. Ah! c'est un dur travail, une élection, et qui ne laisse guère de place au démon, pas plus à celui de midi qu'aux autres. C'est le grand exorcisme, le travail. In sudorevultûs lui vesceris pane. . . Et nous n'aurons pas que cette affaire. On m'annonce comme imminente la publication d'un pamphlet infâme de Fauchon. Il va y avoir un nouveau sursaut de l'hydre. Car le modernisme, c'est l'hydre, avec ses têtes toujours renaissantes. On les abattra. Nous ferons donner Savignan. »
Combien le futur héros de cette croisade antimoderniste était loin des préoccupations d'un dom Bayle! Il avait pu, en gare de Clermont, s'assurer un compartiment à lui. Là, le sommeil l'avait gagné, cet heureux sommeil qui suit les nuits d'amour et qui est comme une volupté prolongée, dans la langueur et l'apaisement. Une collation au buffet de Nevers fut le seul événement qui rompit ce profond repos. A l'approche de Paris il se réveilla tout à fait, et de ce sommeil et du mirage enchanté qui l'enveloppait, depuis la veille. Il n'avait plus sous les yeux, dans le
soir tombant, les volcans d'Auvergne, les bois touchés par l'automne, les gorges farouches, les lacs endormis dans les cratères, les déserts de lave, cette nature convulsée et rêveuse, qui s'harmonise si intimement aux frénésies et aux langueurs de la passion. Que voyait-il maintenant, par les vitres souillées de fumée et de poussière? La banlieue lépreuse de la grande ville où tout révèle le stérile effort, l'âpre besoin, la sauvagerie dégradée de la lutte pour le pain, L'avortement des énergies trop faibles, l'immense déchet d'une société déréglée. Combattre ce dérèglement, défendre les principes d'ordre enveloppés dans la foi religieuse et qui peuvent, seuls, par la vertu et la charité en haut, par la vertu et l'acceptation en bas, diminuer cette dure rançon de notre civilisation, tel avait été jusqu'alors, pour Savignan, le sens profond de la vie. Il y a deux espèces de chrétiens sociaux : ceux dont la pitié émotive court vers la misère pour la soulager, ceux dont la bonté réfléchie cherche à comprendre cette misère, pour la guérir dans ses causes. Il y a les hommes d'œuvres et les hommes de doctrine. Étant surtout un homme de doctrine, Savignan avait tenu à honneur d'avoir les croyances de ses théories et les mœurs de ses croyances. Paris soudain apparu, avec ses monuments estompés dans le crépuscule : la Salpêtrière, le Panthéon, Notre-Dame, le rappela
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brutalement aux certitudes austères de sa jeunesse et de son âge mûr. Pour la première fois depuis que Geneviève était entrée dans sa chambre, il saisit, dans sa tragique réalité, l'effrayante contradiction sur laquelle il allait vivre : l'action qu'il avait commise, les sentiments qu'il éprouvait, la liaison où il était engagé démentaient toutes les idées qu'il professait, qu'il ne pouvait pas ne pas professer, car il croyait. Un trouble affreux l'envahit, auprès duquel les crises de conscience éprouvées la veille, devant la lettre de Jacques, puis à la table du dîner, n'avaient été que des symptômes avant-coureurs, les vertiges où s'ébauche l'attaque. Ce trouble fut porté à son paroxysme, lorsque le train commença de s'arrêter, et qu'il aperçut, debout sur le quai, son fils qui le guettait. Leurs regards se croisèrent. Une joie enfantine éclaira le visage du jeune homme. Son père était à peine descendu du wagon, qu'il lui disait :
— a Tu es revenu pour sauver l'abbé Fauchon ! Ah ! je te reconnais bien là. C'est si beau, ce zèle pour le service des âmes ! Je te demande pardon de ne pas te parler de ta candidature d'abord. Mais, depuis cette conversation de l'autre jour, je ne vis plus. Il faut, à tout prix, que Hakeldama ne paraisse pas. Tu l'empêcheras... »
— « Mon pauvre enfant, » répondit Savignan, «je n'empêcherai rien. »
Et, sur un geste de Jacques :
— « Ce n'est pas pour cela que je rentre si tôt. J'ai simplement considéré comme plus digne de ne pas faire acte de candidature d'une manière trop précise, pendant que l'homme qui occupe la place est à l'agonie... Nous reparlerons de tout cela. Tu as une voiture?. . . Oui. Alors, fais-y porter mes valises. Tu me retrouveras aux bagages. »
Il regarda son fils s'éloigner avec le facteur : « S'il savait? » soupira-t-il. « Rachetons du moins ce qui peut être racheté, en essayant de lui être bienfaisant, guérissons-le de Fauchon. »
Fidèle à ce programme, ils étaient à peine montés dans le fiacre qui les emportait, rue Cassette, qu'il commençait de disputer Jacques à la tentation de l'hérésie. Cette discussion d'idées coupait court aux questions sur le séjour à Soléac. Le jeune homme s'en était aussitôt enquis :
— « Mon impression? » avait répondu Savignan. « Elle est celle que j'avais prévue, et très simple : une seule puissance d'organisation reste vivante en France, l'Église. C'est le motif pour lequel je n'écrirai pas à Fauchon. Il veut s'en aller? Qu'il parte! »
— « Un scandale de plus, » dit Jacques, « n'est cependant pas fait pour la fortifier,
l'Église. »
— « Si. Comme l'amputation d'un membre
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infecté fortifie le corps. La grande force des modernistes est leur tactique : rester dans r Église pour la détruire par le dedans, se soumettre en apparence et continuer le travail de désagrégation sous étiquette orthodoxe. C'est un bonheur lorsqu'un d'entre eux se démasque et qu'on l'exécute. »
— a Fauchon n'a jamais eu ce machiavélisme, papa, je t'assure. Il était bien sincère dans son désir de rester soumis... »
— « Qu'il le reste, alors. . . »
— a On l'a traité trop durement. On aurait dû tenir compte de ses vertus pourtant, de son apostolat. Car, à l'École Saint-André, c'était un apôtre. Et une pureté de vie, un ascétisme, l'exemple toujours joint à l'enseignement! Le bien qu'il nous a fait, en vivant si austèrement! Et rien de tout cela n'a pesé dans la balance... Un mot venu du cœur, il eût cédé. Ce mot, je l'espérais de toi, mon père... »
— « Je ne le dirai pas, » répondit Savignan, avec une vivacité singulière .
Jacques le regarda, étonné. Cet éloge des vertus de Fauchon blessait l'amant de Geneviève au point le plus malade de sa conscience. Et, d'une voix irritée :
— « Non. Je ne le dirai pas, parce que je ne le sens pas. Tu plains Fauchon? Tu le crois malheureux? »
— « Il Test, mon père. »
— « S'il Tétait, c'est qu'il aimerait l'Église. Et il ne l'aime pas, » dit Savignan âprement. « Mais qu'est-ce que c'est donc que ces prêtres qui viennent, dans des temps comme les nôtres, donner des armes à l'ennemi, critiquer les évêques, juger le Pape?. . . Fauchon malheureux? Il exulte, entends-tu, de se voir, lui tout seul d'un côté, l'Église de l'autre... « Les Pères, les Conciles, » les Fidèles, vingt siècles de catholicisme, je » leur tiens tête, moi, Justin Fauchon !» A ce degré de superbe, les châtiments qui vous frappent vous mesurent votre grandeur. Ne comprends-tu pas qu'il attend l'excommunication comme un sacre?... Faire une démarche auprès de lui? Allons donc! Pour qu'il dise : « Voyez comme » ils tiennent à moi » , et qu'il ajoute une note à son Hakeldama ! . . . Ha he Ida ma ! La seule invention de ce titre dénonce une épouvantable malice. Il faudrait un Saint pour en avoir raison. Je ne suis pas un Saint. »
Il se tut. Jacques l'interrogea timidement :
— « Je t'ai fait de la peine, papa? »
— « Toi, mon enfant? » dit le père.
Jamais, au cours de leurs innombrables discussions, il n'avait parlé à son fils sur ce ton impérieux et autoritaire. Cette colère injustifiée de son discours était le contre-coup de son remords. Il en frémit, et saisissant la main
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de Jacques, la gorge serrée par l'émotion :
— « Toi, non. Mais la terreur que l'on ne te prenne à moi, un jour, que la générosité de ton cœur ne t'entraîne sur des chemins où nous serions séparés . »
— « On n'est jamais séparé quand on est deux hommes de bonne volonté, ou le bon Dieu ne serait pas le bon Dieu. »
Jacques avait prononcé cette phrase équivoque avec un accent profond. Combien Savignan eût préféré une contradiction ouverte et non pas cette formule ambiguë : « la bonne volonté » , derrière laquelle se réfugiait une résistance qui ne se rendait pas compte d'elle-même. Il retrouvait là cet ésotérisme des modernistes à la Fauchon, et qui consiste à enfermer sous des étiquettes identiques des idées si différentes. Chez le jeune homme, incapable d'un calcul, c'était un état d'esprit d'autant plus inquiétant qu'il était plus spontané, plus naturel. Où cette disposition entraînerait-elle Jacques, si jamais faiblissait le seul obstacle à ces tendances, le respect filial? Comme pour parer d'avance à ce danger, en réchauffant encore l'affection qui les unissait et qui survivrait même à la défaillance de son autorité, Savignan reprit :
— « On n'est surtout jamais séparé quand on est un père et un fils, et qui s'aiment comme nous nous aimons. Il y avait, dans ta lettre, une
demi-confidence qui m'intéresse bien plus que Fauchon. »
Et, devançant la réponse de l'amoureux, pour lui épargner la pudeur de l'aveu :
— « Cette jeune fille, que tu ne m'as pas nommée, c'est Thérèse Andrault? »
— «Oui, mon père, » répondit Jacques en pâlissant par excès d'émotion. « Que tu es bon de m'avoir deviné! »
— « Alors, tu l'aimes? » demanda le père, bien ému, lui aussi.
— « Passionnément » , dit le jeune homme.
— « Depuis longtemps?. . . »
— « Depuis toujours, je crois. »
— « Et elle?... »
— « Je ne sais pas » , répondit Jacques. « Je ne lui ai jamais parlé de mes sentiments, je te l'ai écrit, et même j'ai tout fait pour les lui cacher, du jour où j'ai compris que je les avais. Jusqu'à l'année dernière, j'avais toujours vu en elle la camarade avec qui j'avais été élevé, l'amie que je tutoyais. Un jour, elle me dit en riant, comme elle rit quand elle est très gaie : « Imagine-toi, » Jacques, on m'a demandée en mariage. » Papa, je t'exprimerais mal quel bouleversement produisit en moi cette simple phrase. Que Thérèse dût se marier un jour, et que ce jour fût tout proche, j'aurais dû me le dire cent fois, mille fois. Je ne me l'étais jamais dit. Une douleur subite,
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aiguë, insupportable, arrêta littéralement la vie en moi. « Qu'as-tu répondu? » lui demandai-je. — « Que je ne me marierais qu'avec quelqu'un que » j'aime.» — «Etalors?» ai-je insisté. — «Alors, » j'ai refusé » . Une joie de délivrance m'inonda l'âme, aussi subite et irrésistible qu'avait été la douleur. « Mais je l'aime! » m'écriai-je, quand je l'eus quittée. « Est-ce possible? » C'était certain. Je ne voulus pas me rendre tout de suite à cette évidence. Je t'ai encore écrit pourquoi. La variété des expériences sentimentales me fait horreur. Je l'ai toujours méprisée chez les autres. Ce n*est pas pour l'admettre en moi. Je tenais à être sûr de mon amour, fidèle à cette belle maxime de Shakespeare que tu m'as apprise : « Par-dessus tout, sois vrai avec toi-même, et il » s'ensuivra, comme la nuit suit le jour, que tu » ne pourras être faux avec personne. » Quand les maîtres de la vie intérieure veulent que nous fassions oraison, que demandent-ils d'autre? J'ai donc éprouvé ma passion, tous les jours, toutes les heures, sans que Thérèse le soupçonnât. L'honneur le voulait, et non pas seulement l'honneur, le respect du quatrième commandement. C'eût été l'y faire manquer que de lui tenir des discours qu'elle n'aurait pas pu répéter à ses parents. »
— « Et tu crois qu'elle ne t'a pas deviné? » interrogea le père.
— « D'abord non, » répondit Jacques. « Depuis, il me semble qu'elle change un peu avec moi, qu'elle n'a plus le même naturel, le même abandon. Un jour, elle est toute repliée, toute froide, le lendemain bonne et douce, comme si elle me plaignait. Quelquefois j'ai l'impression qu'elle voudrait me parler, qu'elle recule, qu'elle hésite, d'autres fois qu'elle me fuit. Par moments, j'ai peur qu'elle n'ait, en effet, deviné mon amour et qu'il ne lui déplaise ; par moments, je me figure qu'elle le partage, qu'elle m'en veut presque de ne pas m'être déclaré. Enfin, mon père, cette incertitude m'est devenue trop douloureuse, surtout depuis que Dominique est au régiment. J'ai si peu d'occasions de la voir! Alors j'ai pris une grande résolution, celle de te parler à cœur ouvert, c'est fait, et d'obtenir de toi une démarche. Elle est grave. Elle me tirerait du doute. . . »
— « Tu voudrais que je demande la main de Thérèse à son père pour toi? Tu es si jeune ! »
— « Pour un mariage, oui. Pas pour des fiançailles. C'est une si belle chose, des fiançailles, de longues fiançailles, et quel soutien! Mon droit, mon service militaire, mes examens, comme tout cela prendra du sens, si je me dis que je travaille pour fonder un foyer et avec elle ! Parle à M. Andrault, papa. Il parlera à Thérèse. Si elle m'aime, elle dira oui. Si elle ne m'aime pas, je veux le savoir Tu feras cette démarche,
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n'est-ce pas? A moins que... » — Le visage de Savignan s'était soudain assombri. — « À moins que toi-même tu aies une objection. Laquelle? Thérèse est un peu plus âgée que moi, c'est vrai, mais ...»
— o Je n'ai pas d'objections, » interrompit Savignan. « J'ai peur seulement. Je vois combien ce projet te tient à cœur, et alors, s'il ne se réalise pas. .. »
— « Tu crois que M. Andrault peut avoir des objections, lui? »
— « Je le crains. Nous ne nous voyons guère depuis que ta pauvre mère n'est plus là. Nous pensons trop différemment. J'ai tant combattu par la plume ce terrible esprit de nouveauté que je redoute pour l'Église, et lui, il en est féru. Quand on a renvoyé Fauchon de l'École Saint- André, il l'a logé, trois mois, dans sa villa de Saint-Germain. »
— « D'abord, tu sais que M. Andrault est un peu impulsif, un peu original, qu'il tient à n'en faire qu'à sa tête. Et puis, moi aussi, papa, j'aurais donné asile à l'abbé Fauchon. Il s'est soumis, remarque, à cette époque. Comment veux-tu que cette différence de vos idées soit un obstacle entre nos deux familles? Admettons que M. Andrault se soit trompé, c'a été par largeur d'esprit. Qui dit largeur d'esprit, dit largeur à droite aussi bien qu'à gauche. »
— « Non, » rectifia Savignan, « largeur à gauche, étroitesse à droite. Un catholique libéral est un catholique qui aime beaucoup les libéraux et très peu les catholiques. Ah! l'étrange déviation de la conscience! Elle consiste à servir, sous son drapeau, loyalement d'ailleurs, en détestant, en critiquant les gens qui servent sous le même drapeau, et à réserver toute son admiration, toute sa sympathie pour l'ennemi. N'importe, il faut que tu sortes de cette incertitude, je suis de ton avis. Je ferai la démarche. »
Ils arrivaient devant la vieille maison de la rue Cassette. L'arrêt du fiacre fut, pour le père coupable, un soulagement. L'impression de dualité venait d'être trop pénible à son honneur intime. Elle allait se renouveler, et tout de suite. Célestin, le domestique qui le servait depuis des années, s'avançait hors de la porte cochère, pour saluer son maître et aider au déchargement des bagages. Il tenait à la main une dépêche. Savignan l'ouvrit d'une main si tremblante que son fils lui demanda :
— o Une mauvaise nouvelle, papa? »
— «Non,» fit celui-ci.
Le télégramme était de Geneviève, il le savait : « Espère avez fait bon voyage. Regrette tant votre départ. » Il regarda l'heure où avait été mise cette imprudente dépêche : deux heures et demie, et l'endroit : Orcival. Cette preuve que sa mal-
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tresse était retournée en pèlerinage sur la route parcourue, la veille, ensemble, lui mit une chaleur au cœur. La voix de son fils lui parlant de cette dépêche l'avait glacé. Il fallait cependant s'habituer à ces contrastes de la vie double. Elle serait la sienne désormais. Elle lui répugnait, et il l'acceptait, il l'organisait déjà en pensée! Après le dîner passé tout entier à maintenir la conversation sur un terrain neutre : les études du jeune homme, il se retira aussitôt sous prétexte de fatigue, en réalité pour écrire lui-même à Geneviève. Et comment? Avant de le quitter, cette nuit, elle lui avait fait promettre une lettre immédiate. « Une vraie lettre, » avait-elle dit, « où je te sente sentir. J'en aurai tant besoin! Personne ne regarde jamais mon courrier. D'ailleurs, si tu la mets à la poste jeudi matin, je serai encore seule, quand elle arrivera. » Cette vraie lettre, Savignan l'aurait écrite sans cette demande. Lui aussi en avait tant besoin. Les caresses de langage, les tutoiements passionnés, les rappels des bonheurs partagés, toutes ces déraisons des correspondances d'amour ne sontelles pas comme une autre possession? Ces phrases peuvent nous perdre, nous et celle à qui nous les écrivons. Ce frisson même de danger est une ivresse. Les femmes ne s'y trompent pas. Ce risque, cette audace, cette folie, ces feuilles qui courent le monde à leur nom, avec une mince
enveloppe pour défendre leur redoutable secret, c'est pour elles l'évidence qu'elles sont aimées. Aussi, connaissant les innombrables catastrophes causées par des lettres, reculent-elles, néanmoins, indéfiniment, l'heure de brûler celles qu'elles ont reçues et qui leur sont trop vivantes. Dans l'encre qui courait sur le papier a passé le frémissement de la main, du bras, du cœur. La fièvre qui brûlait le sang se reconnaît au seul aspect des lignes, ici hâtives, là tourmentées, ailleurs traînantes, attardées, presque pâmées. Et comme si, faire une action qui concernait Geneviève, c'était communiquer avec elle, l'avoir présente, Savignan, sa lettre fermée, voulut la porter à la boîte aussitôt. Sa maîtresse verrait, au cachet de la poste, qu'il n'avait pas attendu, lui non plus, pour écrire. Il traversa l'antichambre sans bruit, de peur d'éveiller l'attention de son fils qui travaillait dans une pièce voisine, et il s'étonna d'éprouver une impression d'ardeur et de joie, dans cette action enfantine et coupable tout ensemble. Cette clandestinité lui faisait sentir qu'il aimait.
Gomme il le sentait aussi, le lendemain matin, vers les dix heures, en allant chez les Andrault, pour tenir la parole donnée à Jacques ! Il faisait un de ces jolis matins du premier hiver qui sont un des charmes de l'Ile-de-France, frais sans être
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froids et vivifiants de clarté fine. Il emportait, dans sa poche, là, contre son cœur, une lettre de Geneviève arrivée par le courrier du réveil. Elle non plus n'avait pas attendu pour écrire, et il était de nouveau complètement heureux. Son secret sophisme continuait. Il trouvait une réparation du tort que sa faute pouvait causer à son fils dans le zèle déployé à le servir. Une force, dont il s'étonnait lui-même, le soutenait, le soulevait. Il se sentait jeune, et il Tétait, par ses mouvements lestes, par son allure dégagée, l'alacrité de sa démarche, la flamme intérieure qui rayonnait de lui. Geneviève lui confirmait, dans sa lettre, qu'elle rentrerait à Paris avant huit jours. On était au jeudi. L'autre jeudi, elle serait là. A cette seule idée, le pouls de Savignan battait plus vite, un feu passait dans sa tête. Ni les grands hôtels des anciens parlementaires encore debout dans la rue de Vaugirard qu'ir suivait, en ce moment, ni, plus loin, le chantier de démolitions installé à la place où il avait connu le couvent des Oiseaux, n'attirèrent sa réflexion. L'historien et le philosophe étaient paralysés par l'amoureux. Seule, la statue de François Goppée, familière et souriante, dans le feuillage jauni des arbres, sur le terre-plein de Saint- François-Xavier, retint, un instant, son regard. Quoiqu'il n'eût pas connu le poète de la Bonne Souffrance, il savait la tragédie morale de
cette fin chrétienne. Goppée avait cité son nom au cours d'une de ces harangues où le poète prodigua ses dernières forces au service de l'Église et de la Patrie. Ce souvenir fit que Savignan se hâta loin du bronze d'où émanait ce muet reproche. Et déjà il avait passé les Invalides. Il était au Champ -de -Mars, dans cette avenue Emile -Deschanel où surgissait, où s'étalait la maison des Andrault, mi-hôtel privé, mi-bâtisse de rapport, avec une débauche d'ornements upto-date, — l'argot cosmopolite est ici de rigueur, — de moulures composites, de fioritures hétérogènes. Cet effréné tarabiscotage de la pierre proclamait le goût ultra-moderne de Ludovic Andrault. L'héritier des modestes et routiniers Andrault de la place Saint- Sulpice avait, en trente ans, transformé l'humide et sombre boutique à statuettes peintes et à chapelets en un magasin somptueux; leur humble enseigne, en une firm mondiale. Retiré après fortune faite, il avait construit ce palace. Il n'y a toujours pas de mots français pour ces outrances et ces surcharges si peu françaises.
— « Et dire qu'il aurait eu, pour le même argent, rue de Varenne ou rue Vaneau, un vieil hôtel de style, avec de vieux arbres!... Jacques peut-il être vraiment heureux dans cette famillelà? »
En se formulant cette réflexion, Savignan
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n'allait pas jusqu'à cet autre terme de sa pensée : « Et, s'il y est heureux, ne le perdrai-je pasij) Habitué à discerner les causes derrière les effets, cette construction du commerçant enrichi lui représentait, dans sa manifestation la plus inoffensive, une mentalité très analogue à celle qu'il combattait pied à pied chez son fils. De même qu'Andrault avait choisi, pour bâtir, le quartier le plus nouveau de Paris, qu'il s'était adressé à l'architecte le plus avancé, il était allé, du coup, en politique, vers les doctrines les plus téméraires, et de même en religion, par cette manie d'être dans le courant, par cette terreur de retarder, où il entre de la vanité, de la badauderie, de la névropathie aussi. C'est l'instabilité psychique des civilisés de décadence : pour eux, ce qui ne date pas de demain est déjà usé, vidé, fané. Son catholicisme persistant étonnait chez ce maniaque des opinions d'avant-garde. Le pli de l'éducation et celui du métier n'avaient pas pu s'effacer. Et puis juge-t-on une religion dont les rites vous ont valu cent cinquante mille francs de rentes? Andrault avait trouvé un compromis entre cette indestructible empreinte et sa folie du « dernier cri » , en allant de plus en plus vers l'extrême gauche de son propre parti. Ce bourgeois quatre fois millionnaire faisait profession de socialisme. Ce simple bachelier parlait couramment des découvertes de l'exégèse. L'éduca-
tion de ses enfants, de son fils surtout, avait achevé de le perturber intellectuellement. A causer avec eux, à interroger leurs maîtres, il avait acquis toute sortes de notions à moitié comprises que des lectures incohérentes avaient encore obscurcies. Il affirmait, en citant pêle-mêle les autorités les plus fantastiquement disparates, Darwin et Léon XIII, Tyrrel, Doellinger, William James, Bergson et le cardinal Newman, la nécessité de réconcilier le Dogme et la Science, la Foi et la Raison, l'Église et la Démocratie. Il lui arrivait d'expliquer « comment le principe catholique, en vertu de son inépuisable fécondité, devait s'adapter aux formes les plus actuelles du progrès humain » , dans une phraséologie très bouffonne sur ses lèvres de primaire. Cet idéalisme n'empêchait pas le négociant cossu de manœuvrer supérieurement ses capitaux. La maison racontait cela encore. Andrault avait su, l'un des premiers, l'opération de lotissement médité sur le Champ-de-Mars. L'un des premiers il avait acheté du terrain en quantité, et dans des conditions telles que la rétrocession de la moitié avait couvert ses débours. La maison était aussi sagacement distribuée à l'intérieur que bizarrement historiée au dehors. Le premier étage et le rez-de-chaussée formaient un hôtel où le propriétaire logeait pour rien, grâce aux loyers du second et du troisième* Un vesti-
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bule à colonnes s'ouvrait au bas de l'escalier. Un concierge en livrée gardait la loge. Jadis garçon de courses dans la boutique de la place Saint- Sulpice, il conservait cette physionomie des employés ecclésiastiques où il y a de l'onction et de la méfiance, de la discrétion et de l'obséquiosité.
— « Monsieur Andrault est avec son professeur de culture physique, » dit-il. « Je vais demander s'il peut recevoir. »
Tandis que ce personnage parlementait au moyen d'un téléphone intérieur du plus récent modèle, Savignan ne pouvait s'empêcher, comme si souvent, à l'occasion d' Andrault, de songer à Molière, et aux deux portraits jumeaux : M. Jourdain et Argan, dans lesquels le Contemplateur a peint, avec un tel relief, un des traits caractéristiques de notre classe moyenne. Ces deux types se ressemblent, on ne l'a pas assez remarqué, par une prétention pareille. L'obsession que celui-ci a des nobles, l'autre l'a des savants. Tous deux sont des gens riches et infatués. Le millionnaire Andrault tenait des deux. Hypnotisé par la démocratie et le modernisme, comme Jourdain par les marquis et les marquises, il l'était, comme Argan, par les médecins, et, comble de comique, sans être le moins du monde malade imaginaire. « Je veux avoir de l'esprit et savoir raisonner des choses au milieu des honnêtes gens. » Il jargonnait physiologie et patho-^
— « Aucun doute, » répondit l'Allemand. « Je n'ai pas examiné monsieur. Mais il suffit de
le regarder pour savoir qu'il est exempt de paramorphie. »
Il prit congé sur cette formule, qu'Andrault releva, quand il eut conduit le myo thérapeute, avec une solennité comique d'initié :
— « Vous qui êtes un savant, vous avez compris ce que c'est que la paramorphie? »
— « La déformation, » je suppose.
— « Ce n'est pas aussi simple que ça, » dit Andrault. « Et les conséquences des paramorphies? Freundberg en a dressé la liste. Je vous prêterai son livre. Vous serez effrayé. Vous n'y croyez pas? Vous vous défiez, avouez, parce que c'est du nouveau. Mais l'automobile aussi, c'est du nouveau, et le téléphone, et le monoplan. Moi, je suis pour le nouveau... Ça aussi, c'est du nouveau. . . » — Il passait, pour se reposer quelques instants, après ses exercices, une robe de chambre taillée dans un lampas à dessins baroques. — «... Cette soie, c'est le reste d'une pièce que j'ai fait tisser à Lyon, autrefois, pour les tentures d'une chapelle privée, celle de Mlle Hafner. Vous ne direz pas que la décoration de nos églises n'avait pas besoin d'être rajeunie. Vous permettez encore?... » Il s'étendait sur une chaise longue en paille. — » «... Le temps de laisser les capjlfôirçs se régula*
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riser, et puis l'eau froide, je suis paré pour la journée.. L'heure n'est pas commode. Freundberg n'en a pas d'autre. Il est tellement pris... Mais je bavarde, je bavarde, et je ne vous demande pas ce qui me vaut l'honneur de votre visite. «
Savignan hésitait à répondre. Cet endroit, ces propos, cet homme contrastaient par trop avec le romanesque enthousiasme de Jacques. Songeant à l'impatience de son enfant, il dompta son impression et il transmit son message. Tandis qu'il parlait, le masque d'Andrault, strictement rasé, à l'Américaine, montrait, sous l'impassibilité voulue, une vive surprise et une satisfaction profonde. Les messieurs Jourdain sont d'une psychologie très simple. Toutes les modes les attirent. Par suite, le prestige d'une célébrité est souverain sur eux. Une alliance avec l'historien connu du Clergé de France ne pouvait que flatter prodigieusement le commerçant retiré, à la fois humilié et fier des grandes lettres dorées qui se lisent encore sur un des balcons delà place Saint-Sulpice : Andrault et Oe. Ornements d'Église. Mais un mariage est une affaire, et ce fut en effet le commerçant qui répondit :
— « Je suis très ému de votre démarche, mon cher Savignan. Je ne vous étonnerai pas si je vous dis que je laisserai ma fille complètement libre de son choix. Je suis un catholique de
1789, moi, vous le savez. Tout de même un père qui aime son enfant tient à se renseigner sur les conditions d'existence matérielle où évoluerait le futur ménage. »
— « La situation est très claire » , interrompit Savignan. «J'ai, de mon chef, quinze mille francs de rentes. Ma femme en a laissé quarante mille, moitié m'appartient en usufruit par testament. Mon intention, le jour où mon fils se mariera, est de diviser nos revenus en deux parties. C'est donc environ vingt-sept mille francs de rente qu'il apportera » .
— «Parfait!» répondit Andrault.
Et, le commerçant continuant de dominer en lui, dès qu'il causait argent :
— « Je ne vous dirai pas ce que je donne à ma fille. Laissez-moi vous en faire la surprise. Ce sera convenable, très convenable, vous n'en doutez pas. Seulement. . . »
Il cherchait ses mots. Il passait sur un autre terrain :
— « Seulement » , répéta-t-il, « un point reste à toucher, très délicat. La chose demeurera entre nous, j'en ai votre parole, et le rédacteur du Germe n'utilisera pas le renseignement? »
— « Oh ! » protesta Savignan . « Vous avez ma parole. »
— « Vous connaissez M. l'abbé Fauchon et 8a situation actuelle?... »
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— « Parfaitement » , dit Savignan. « Je sais même qu'elle va s'aggraver par la publication d'un livre... »
— « Hakeldama, » interrompit Andrault, à son tour.
Et, pontifiant :
— « Je crois connaître d'avance l'opinion que vous en aurez. Mais vous ne pourrez pas ne pas en admirer l'écriture... Et surtout, à mon humble avis, ce livre est la Vérité. Je ne suis pas seul à penser de la sorte. »
Il marqua un temps.
— « C'est ici que ma confidence commence. Voici plusieurs semaines, deux mois exactement, que quelques disciples de M. Fauchon et moimême, avons pris une décision que je vous dois de vous communiquer. »
Nouveau temps. Il adoptait, pour débiter cet exorde d'un discours où il allait affirmer devant Savignan ses compétences théologiques, un air et un ton d'une suffisance agressive :
— « Oui, » continua-t-il, « je vous le dois, parce que ma fille est de ces disciples. Nous avons donc, sous la direction de notre maître, inauguré un culte catholique, car nous restons catholiques, mais un culte simplifié, vous me permettrez de dire purifié, ramené aux rites de la Primitive Église. À cause de cela, notre petite communion s'appelle la Catacombe. Nous enten-
dons prier en conformité avec notre croyance. Nous croyons que le Christ a institué quatre sacrements : le Baptême, la Pénitence, le Mariage et l'Eucharistie, et nous n'en admettons pas d'autres. Nous croyons qu'il est d'abord une Vie. « Il ne se prouve pas, il s'éprouve. » Ce mot admirable de M. Fauchon est notre devise. Mais s'il' vit, il évolue, et le champ de cette évolution, c'est l'Église. Nous croyons que cette évolution ira jusqu'au salut universel. Nous n'admettons donc pas l'Enfer. Comme à l'époque des Catacombes, les prêtres, chez nous, sont élus par les fidèles dont ils ne sont que les délégués, puisque chaque fidèle est un membre vivant du Prêtre Éternel, qui est Notre-Seigneur. Nous voulons que nos prêtres puissent se marier. Vous voyez que nous sommes vraiment dans la Catacombe. Nous voulons la messe, telle qu'elle se disait aux premiers temps, en langue vulgaire, et M. l'abbé Fauchon nous la dit ainsi, depuis ces deux mois, tous les dimanches, dans la chapelle d'un ancien couvent que nous lui avons louée, dans votre quartier, rue du Cherche-Midi. Ma fille, je vous le répète, est une des fidèles de la « Catacombe » . Il est plus que probable, il est certain qu'elle voudra être mariée par M. l'abbé Fauchon, et dans l'Église dont je vous résume le Credo, Encore une fois, je vous devais de répondre à la loyauté de votre démarche par une
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loyauté pareille. Maintenez-vous encore la demande que vous m'avez faite? Si oui, je la transmettrai à Thérèse. Si non... »
Il s'arrêta, croisant sa robe de chambre avec une solennité dont Savignan ne pensa guère à sourire, pas plus qu'à s'étonner de cet étrange magma de propositions hérétiques, confondues et déversées pêle-mêle avec un aplomb qui rappelait Calvières. Àndrault était une autre épreuve du parvenu, coulé dans un autre moule, mais du même métal. Une évidence consternait le père de Jacques, celle du travail accompli par ce redoutable Fauchon dont il se défiait tant, celle aussi du danger religieux couru par son fils.
— o Ce sont en effet des circonstances très différentes » , répondit-il. « Jamais je ne consentirai, moi, que mon fils soit marié ailleurs que dans une église catholique romaine et par un prêtre catholique romain. »
— «J'en étais sûr, » fit Andrault. « Et vous concluez? »
— « Que je vous prie de considérer ma démarche comme non avenue, » répondit Savignan.
— « Ce mariage ne se fera pas, » se disait-il, en retournant de l'avenue Emile-Deschanel à la rue Cassette. « Et je n'y suis pour rien. »
Le contentement secret que cette idée mettait
en lui ne tint pas contre le cri déchirant avec lequel son fils l'accueillit :
— « Il ne consent pas? Je lis son refus dans tes yeux. Mais pourquoi? »
— « Je vais te rapporter notre conversation » , répondit le père.
La promesse de silence faite à Ândrault ne concernait évidemment pas le jeune homme. Et puis c'était donner un coup de sonde dans cette conscience. Jusqu'à quel point était-elle troublée par Fauchon? En vain épia-t-il, sur cet expressif visage de dix-neuf ans, une lueur d'indignation ou même d'étonnement, tandis qu'il détaillait le programme subversif de la « Gatacombe » . Aussi eut-il une demi-imploration dans la voix pour demander :
— « J'ai eu raison, n'est-ce pas, de couper court, et tout de suite, à notre projet, dans ces conditions-là? »
— «Avec tes idées, tu ne pouvais pas agir autrement» , dit Jacques.
— « Avec nos idées, voyons. Tu ne crois pas qu'un mariage béni par un Fauchon soit un mariage, — entre parenthèses, tu vois où il en est! — ni que sa « Gatacombe » soit une église? »
— « Ge que je crois, papa, c'est que je ne penserai jamais contre ta pensée » , dit le jeune homme, en évitant de nouveau une réponse directe et nette. « Je ne me marierai pas da-
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vantage contre ta volonté. Je t'approuve donc pleinement, absolument. Mais que je suis malheureux! Mon Dieu, que je suis malheureux! » Et, se jetant dans les bras de son père, il éclata en sanglots.
— « S'il était seul » , songeait Savignan, deux heures plus tard, « évidemment l'objection religieuse ne compterait pas pour lui. »
Il avait calmé son fils de son mieux. Après le déjeuner, il lui avait offert de passer l'après-midi avec lui. Jacques avait refusé.
— «J'irai à ma répétition de droit, » avait-il dit. « Le travail use toujours un peu le chagrin. »
Le père avait accompagné le courageux garçon jusqu'à la porte du professeur, installé rue Soufflot. Il marchait du côté du Panthéon, reprenant, parla pensée, pour en mieux pénétrer le sens, les divers incidents de la matinée : « Gomme il est tenté par ces sophismes ! C'est moi seul qui le retiens, moi seul qui l'empêche d'accepter les conditions qu'Andrault mettrait à ses fiançailles. Il disait vrai. Ce sont mes idées... Mes idées?... J'exige qu'il vive d'après elles. Et moi? » Il était sur la place, au moment où cette phrase se prononçait en lui. Que de fois, à peine plus âgé que Jacques, avait-il suivi ce trottoir, quand il allait faire quelque recherche à la bibliothèque Sainte- Geneviève! Les monuments offraient toujours le
même aspect austère : les vastes pans nus de l'édifice bâti par Soufflot s'érigeaient en face du mur sans fenêtres de la bibliothèque. Plus loin Saint-Étienne du Mont dressait sa façade. Puis c'était le lycée Henri-IV et la tour de Clovis; par derrière, Y École de droit et l'entrée de Sainte- Barbe ; à quelques pas en avant, la rue Descartes et l'École polytechnique ; tout près la Sorbonne et Louis-le-Grand. Ce sommet de la montagne Sainte-Geneviève domine le Paris de la rive gauche comme une acropole d'études et de piété. C'est dans l'étude et la piété que, tout jeune, Savignan se réfugiait pour user, lui aussi, par le travail un chagrin pareil à celui de son fils, à cette heure, et causé par qui? Par cette femme dont il s'était cru guéri. Elle venait de rentrer dans sa vie d'une manière si foudroyante... Il se rappela derechef les épisodes qui avaient abouti à cette chute dans l'adultère, rapide jusqu'à en être inconcevable, à se demander si c'était bien une réalité? Il y avait huit jours, Geneviève et lui étaient si séparés! Huit jours? Ce chiffre réveilla ses remords. Ne pouvait-il point, par un effort de sa moralité enfin reconquise, annihiler ces huit jours, revenir en arrière, se retrouver au point où il en était l'autre jeudi? Il suffisait qu'il quittât Paris, avant que Geneviève fût arrivée. Il ne laisserait pas d'adresse. Il emmènerait Jacques avec lui. Ils iraient à Borne. Il
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se retremperait, pour s'y laver, pour s'y repétrir, dans l'atmosphère catholique. Il y retremperait et y repétrirait l'intelligence du jeune homme... La seule pensée de cet éloignement lui mit dans les os le frisson de la mort. Comment trouver la force d'un tel sacrifice? C'était bien simple. Il était devant l'église Saint-Étienne du Mont. Qu'il en gravît les marches, qu'il s'agenouillât dans un confessionnal. Il l'aurait, cette force. Un prêtre serait là qui lui remettrait son péché, en vertu d'une promesse si claire, que même Fauchon reconnaissait dans le sacrement de Pénitence une institution du Christ. « Quodcumque solveris super terram et eril solutum in Cœlis . » Mais , pour que le sacrement opère, il y faut la disposition intérieure, ces trois parties intégrantes de la Pénitence : contrition , confession , satisfaction . L'amant de Geneviève l' avait-il, cette contrition, cette souffrance de l'âme dans la détestation du péché commis? Non. Son âme souffrait, elle ne détestait pas son péché. Bien au contraire, voici que d'y penser douloureusement lui en redonnait la nostalgie. Voici que les caresses de la nuit de Soléac le poursuivaient, le reprenaient, troublaient ses sens. Voici que le désir renaissait du remords. Il était trop sincère avec lui-même, sa vie religieuse avait été trop sérieuse pour qu'il admit un simulacre de pénitence. Il n'entra pas dans l'église, et il continua sa marche, un peu
activité comme étrangère à nous-mêmes, comme somnambulique , se développe en nous, ou, mieux, à travers nous. Un libertin et habitué à toutes les complications des intrigues n'eût pas eu plus de sang-froid que ce novice pour organiser, avec une précision minutieuse, les préparatifs de cette installation improvisée. L'après-midi se passa pour lui tout entier à courir des magasins. Il avait eu soin d'aller d'abord à la banque où il déposait son argent, se munir d'une somme qui lui permît de tout régler comptant, et par avance. Il commanda ce qui était nécessaire, comme pour un jeune ménage, et en descendant au moindre détail. Le tapissier de quartier, auquel le concierge de la rue Guvier avait adressé le faux Saulzet, s'engagea que les tapis et les rideaux seraient posés, les meubles placés dès le commencement de l'autre semaine^ Les autres fournisseurs promirent de même. Il rentra, rue Cassette, à six heures du soir seulement, par un humide et dense brouillard. L'électricité des boutiques et le gaz des réverbères y mettaient comme des taches de lumière. Les promeneurs et les voitures y prenaient des aspects fantomatiques. Savignan se disait : « Les jours vont raccourcir encore, les soirs s'allonger. » Il s'imaginait reconduisant Geneviève, de leur appartement, par des fins de journées pareilles, et il éprouvait ce frisson des crépuscules d'hiver si
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doux aux amoureux cachés, cette ivresse de l'ombre propice dont parle l'Écriture, quand après nous avoir mis en garde contre « la femme d'autrui qui fait entendre de douces paroles » , elle décrit le jeune adultère «traversant la place, à F angle de la rue, rasant les murs dans T obscurité de la nuit qui vient et courant rejoindre celle qui F attend, parée pour lui plaire et lui prendre l'âme... C'est l'oiseau qui se hâte vers les rets et ne sait pas qu'il y va de sa vie. » Le plus tendre des poètes antiques l'a célébré aussi ce goût des amants pour le mystère, quand il les montre aux Enfers, errants par des sentiers détournés et ténébreux :
... Secreti celant calles, et myrtea circutn Sylva tegit.
Cette sensation de volupté, en dépit des reproches sans cesse renaissants de sa conscience, en dépit des tragiques difficultés qu'il appréhendait, ne se dissipa pour Savignan qu'à sa rentrée dans son domicile d'honnête homme, de père de famille, de travailleur respecté. Dn pardessus posé sur le canapé de l'antichambre révélait la présence d'un visiteur.
— « Il y a quelqu'un avec M. Jacques? » demanda-t-il.
— « C'est Dominique Andrault, » répondit Célestin.
Le vieux domestique supprimait le monsieur. Il avait connu les jeunes gens tout enfants.
— « Il est là depuis longtemps? »
— « Environ une demi-heure. »
— « Son père l'envoie, » se dit Savignan, « ou bien Fauchon, si Andrault Ta consulté. Il a dû le consulter. Quelle occasion pour ce renégat de presser sur Jacques, au nom de son amour ! Le fils de Louis Savignan, quelle recrue pour la « Catacombe » ! . . . Et Dominique se prêterait à cette manœuvre? S'il s'y est prêté, tant mieux. J'agirai avec lui comme autrefois avec ce Fauchon. »
La perspective de défendre à Jacques toute relation avec son meilleur ami était très pénible au père. Il passa dans son cabinet pour attendre la fin de l'entretien des deux jeunes gens, et le temps lui parut très long. Ses relations avec Dominique n'avaient jamais été simples. Parmi les nombreux camarades de son fils, il s'était toujours le plus vivement intéressé à celui-là et le plus personnellement. Tout jeune, Dominique avait eu pour lui un enthousiasme naïf, changé brusquement en une attitude de gène d'abord, puis de réserve, enfin de muette hostilité. Savignan ne s'était trompé ni sur ces changements successifs, ni sur leur cause. C'était l'époque où la mort de sa femme, amie intime, on se rappelle, de Mme Andrault, supprimait un des liens qui
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unissaient les deux familles, l'époque aussi où Andrault tombait définitivement sous l'influence de l'abbé Fauchon, lui-même de plus en plus révolté. Dominique avait suivi son père dans cette voie. Peut-être l'y avait-il devancé? Il était devenu un moderniste passionné. De là son aversion grandissante pour l'historien orthodoxe du Clergé de France, pour le rédacteur ultramontain du Germe. Les êtres jeunes — et ce fanatisme a sa lucidité — ne séparent pas une doctrine qu'ils détestent des hommes qui la défendent. Rien n'avait échappé à Savignan du travail accompli dans cette intelligence intransigeante d'adolescent. Il avait affecté de ne pas s'en apercevoir. Préoccupé par l'avenir religieux de son fils, la logique eût voulu qu'il intervînt aussitôt et coupât court à une intimité d'esprit dangereuse. Il ne l'avait pas fait, pour des raisons assez complexes. Il avait appréhendé, entre ce fils et lui, un conflit aigu. Il avait constaté aussi que Jacques ne s'apercevait réellement pas du changement de son camarade à l'égard de son père. Il en avait conclu que Dominique évitait de parler de lui, Savignan. Ce scrupule devait contraindre le jeune homme à une retenue dans sa propagande. Il était plus sage de ne pas le déchaîner. Enfin, il y avait, chez Dominique, un trouble évident qui témoignait d'allées et venues dans sa pensée. Son modernisme était trop exalté
pour n'être pas une simple crise. Cet esprit inquiet en sortirait. Pour marcher dans quel sens? Aboutirait-il au scepticisme? Rentrerait-il dans la voie des croyances traditionnelles, comme tant d'autres aussi? Savignan l'espérait. Encore un motif pour ne pas provoquer la rupture entre Jacques et son ami. Le père escomptait l'exemple que Dominique donnerait, ce jour-là, et il s'attendait que lui-même ne serait pas étranger à ce retour. Voici pourquoi. En an auparavant, un événement s'était produit qui avait encore contribué à le maintenir dans son parti pris d'abstention vis-à-vis de cette amitié. Dominique avait quitté Paris. Il s'était engagé dans l'artillerie, en devançant l'appel. Cette résolution était déconcertante de toute manière. Dominique était un mince et délicat garçon qu'une fièvre typhoïde avait retardé dans son développement physique autant que dans ses études. C'est ainsi qu'il s'était trouvé, à l'École Saint- André, suivre les mêmes classes que Jacques, son cadet de deux ans. Savignan avait fait une petite enquête sur cette volte-face, tant il s'intéressait à ce précoce adversaire de ses idées. Il avait appris que le disciple de l'abbé Fauchon se faisait soldat avant le temps pour les raisons les moins militaires. Dominique avait d'abord voulu être moine. Il avait reculé, dissuadé par son terrible maître qui avait insisté, au contraire, pour que