‹ Le Demon de MidiChapitre 4 sur 4 · JACQUES SAVIGNAC · texte numérisé non relu

JACQUES SAVIGNAC

son élève entrât dans l'armée tout de suite. Il la lui avait montrée comme un terrain tout préparé pour exercer un prosélytisme moral continu sur des jeunes gens du peuple. Savignan avait appris cela aussi, non sans s'étonner de ce conseil de Fauchon. Il devait savoir plus tard pourquoi le prêtre avait inconsciemment peut-être écarté ce témoin gênant. Dominique était parti. Une véritable âme d'apôtre animait ce frêle organisme. Sa garnison étant à Orléans, il ne voyait plus Jacques, sinon de loin en loin. Savignan s'était dit : «J'ai bien fait de ne rien brusquer. La vie les séparera de plus en plus. » Il n'avait pas cessé, néanmoins, de suivre le jeune moderniste dans cet avatar inattendu. L'ayant rencontré à trois reprises, au cours de cette année, il avait remarqué, chaque fois, que le salut de l'artilleur, de plus en plus à l'aise dans son uniforme, se faisait plus déférant, moins hostile. Une autre enquête le lui avait appris : toute voisine que cette garnison fût de Paris, la vie militaire exerçait sur ce chrétien exalté, chimérique, mais de bonne foi, son influence d'assainissement. Cette diminution de son antipathie en était la preuve. Très récemment, ils avaient eu l'occasion de causer. Dominique s'était démis le bras dans une chute de cheval. Depuis quatre semaines, il était à Paris, en congé de convalescence. Savignan l'avait retrouvé presque pareil à l'enfant de jadis.

— « Non, » se répétait-il en se remémorant ces inégalités de relations, ce garçon n'est plus tout à fait avec eux, j'en suis sûr. S'ils lui ont demandé d'exercer un chantage sur son ami d'enfance, il a refusé... Alors, pourquoi est-il venu aujourd'hui? »

En rattachant cette visite du frère de Thérèse chez Jacques à sa propre visite chez Andrault, Savignan devinait juste. Il devinait juste aussi, quand il expliquait l'attitude nouvelle du jeune homme à son égard, par une évolution de pensée. Il ne pouvait pas soupçonner l'incident, énigmatique et si douloureux pour son fils, qui avait, dès les cinq heures, précipité Dominique rue Cassette. Il était arrivé tout pâle, le front barré d'une ride dure, une telle anxiété dans ses prunelles, que Jacques avait pris peur. Il avait saisi fiévreusement la main libre de son ami, — l'autre restait encore immobilisée, avec le bras malade, dans un bandage attaché au cou, — et c'est d'une voix étranglée, pensant à son père, à Thérèse, aux catastrophes toujours possibles, qu'il avait demandé :

— « Que se passe-t-il? »

— «Il se passe,» répondit son camarade, «que mon père m'a dit la démarche du tien. Ce n'est, certes, pas d'hier que tu aimes ma sœur. Pourquoi ne t'es-tu pas confié à moi tout de suite?

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Je lui aurais parlé, et peut-être alors... »

— « C'est ce que j'ai craint, précisément, » interrompit Jacques. « Te dire mes sentiments, c'était les lui dire, et je ne m'en suis pas reconnu le droit. Mon devoir était de les lui cacher, tant que M. Ândrault ne les savait pas. Mais pourquoi?... »

— «Ce qui est fait est fait, » contiuua Dominique, sans relever la question de l'autre. « Quand mon père m'eut dit ce qu'il avait répondu au tien, je lui ai fait observer qu'avec ses principes et voulant que ses enfants se marient selon leur cœur, il ne pouvait pas cacher une pareille démarche à Thérèse. Il a compris. Il a décidé de lui parler aujourd'hui même, quand elle rentrerait. Tu sais, ou ne sais pas que, tous les jeudis, elle est jusqu'à trois heures au dispensaire Saint-Côme. A trois heures et demie, elle rentrait.

— « Et M. Andrault lui a parlé?» demanda Jacques, fiévreusement.

— « Oui, devant ma mère et devant moi. J'avais prié papa que ma mère fût là, sachant l'amitié qu'elle avait pour la tienne, afin qu'elle plaidât ta cause, s'il y avait lieu. J'aurais tant voulu pouvoir t'appeler mon frère ! »

— « Mais tu l'es, mon frère, » répondit Jacques, en serrant de nouveau la main de Dominique.

Ils se turent l'un et l'autre. Nous avons, à de certaines minutes, comme une double vue, croiton, de notre malheur. Jacques se rappela tout d'un coup les troubles observés chez Thérèse et qu'il avait rapportés à Savignan. Ces troubles s'interprétaient pour lui, à la lueur du regard du frère qui exprimait une intense pitié.

— « Thérèse ne m'aime pas?» interrogeat-il. « Elle en aime un autre? »

Et comme son ami continuait de se taire :

— a Dominique, tu me dois toute la vérité. Tu me la diras comme je te la dirais, dans une circonstance pareille. J'ai le courage de l'entendre, comme tu l'aurais. »

— « Oui, » fit Dominique. « Elle en aime un autre, et elle est fiancée avec lui. »

— « Avec l'autorisation de M. et de Mme Andrault? »

— « Elle ne l'a pas attendue. »

— « Elle s'était fiancée à leur insu ? »

— a Oui. »

— « Et cet autre, qui est-ce? » demanda Jacques, après un nouveau silence.

— « Elle a refusé de dire le nom, » répondit Dominique. « Ah! la pénible scène! Au premier moment, et quand mon père l'eut mise au courant des faits, elle déclara, non sans émotion, je tiens à te le répéter, qu'elle avait pour toi la plus sincère amitié, mais rien de plus. Ma mère

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insista, je l'avais prévu, en lui demandant si elle ne croyait pas que cette amitié pût se transformer, un jour, en un sentiment plus tendre. Mon père lit valoir les parfaites convenances sociales de ce mariage. Il indiquait une seule objection, la différence du point de vue religieux, non pas avec toi, mais avec M. Savignan. Moi, je dis à Thérèse ce que tu devines. Le tout pour qu'elle acceptât ce dont mon père, maman et moi nous étions convenus avant l'entretien. Nous voulions que papa rendît sa visite à ton père, aujourd'hui, qu'il lui reparlât de sa proposition et qu'au lieu de la conclusion négative de la matinée, tous deux s'arrêtassent à une conclusion temporaire, ce projet de fiançailles remis à une année, par exemple. Thérèse s'est opposée à ce plan, avec une décision calme d'abord, puis exaltée. Elle a fini par déclarer que^ l'acceptation de ce délai serait de sa part une déloyauté. Je l'entendrai, toute ma vie, prononcer ce mot, et maman l'interroger : « — Que veux-tu dire? » — a Que je ne suis plus libre. » Maman la presse de questions, mon père aussi. Moi, non. J'en savais assez maintenant. C'est alors qu'elle s'est résolue au terrible aveu. Pour moi, il l'est, terrible : a Je me suis fiancée avec quelqu'un » qui m'aime et que j'aime. Nous nous sommes » engagés au secret. Je vais demander â mon » fiancé de m'en délier. Il consentira. Lui-

» même, ces temps derniers, voulait que je vous » parle. Accordez-moi jusqu'à dimanche. Après » notre messe, je parlerai. »

— « Cette messe? » questionna Jacques, « c'est celle de la rue du Cherche-Midi? »

— « Comment sais-tu ça? »

— « Par mon père, à qui M. Andrault n'a pas caché que l'abbé Fauchon a fondé une communion nouvelle, la « Catacombe » , et que les offices se célèbrent dans l'ancienne chapelle des Bénédictins. »

— « Ne m'en veuille pas de ne pas t'avoir initié, mon Jacques. J'ai obéi au même scrupule que toi pour ma sœur. Je ne me suis pas reconnu le droit de te montrer une voie qui pouvait aboutir à un conflit avec ton père. D'ailleurs, j'ai tant d'objections aujourd'hui, contre cette nouveauté. Nous n'avons pas causé à fond, ces temps derniers, et ce n'est guère le moment de parler idées. Depuis que je suis au régiment, bien des choses m'apparaissent sous un angle nouveau. Je commence à sentir ce que je ne connaissais pas : la grandeur de l'ordre, la force de la hiérarchie et vraiment, les attitudes de l'abbé Fauchon, ces temps derniers, ses manques de sérénité, ses colères, ne sont pas pour m 'enlever mes scrupules, mes remords, je vais jusquelà, oui, mes remords d'avoir presque promis de m' affilier à son Église. » — Puis, profondément,

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amèrement : — « Nous croyons connaître l'abbé Fauchon, mon pauvre Jacques. . . »

— « Mais nous le connaissons. »

— « Le professeur de l'École Saint- André, oui. L'auteur de Hakeldama, non. »

— « Mais c'est le même homme, » dit Jacques.

— « Je n'en suis pas sûr, » répondit Dominique.

Quel soupçon avait donc passé entre eux, si redoutable, que leur conversation s'arrêta court? C'était comme si le frère n'était pas venu annoncer à l'amoureux de sa sœur cette grave nouvelle des fiançailles secrètes. Rien de pathétique comme deux jeunes gens qui se parlent en hommes et qui s'interdisent, avec les expansions névropathiques de la sensibilité, les dérèglements des excitations imaginatives. Les discours de ceux-ci, à mesure qu'ils échangeaient des propos plus essentiels, s'étaient faits plus graves, plus précis, plus nets, et, pour qui n'eût entendu que le timbre de leur voix, plus calmes. Ils prononcèrent encore quelques phrases insignifiantes, puis ils se séparèrent, l'un et l'autre en proie à une tempête intérieure; mais ils se domptaient, par cette émulation dans le stoïcisme qui est un des romanesques de la vingtième année, chez les vrais intellectuels. Le nom de leur ancien maître

semblait avoir scellé leurs lèvres., Ils ne se seraient pas pardonné, Dominique, d'énoncer sans preuves une certaine accusation, Jacques, de la provoquer. La preuve pourtant qu'ils s'étaient compris et que cette accusation s'était formulée à la fois dans leurs deux esprits, c'est qu'en rapportant cet entretien à son père, Jacques passa sous silence les dernières répliques, et lorsque Savignan répéta :

— « Elle est fiancée, mais avec qui? Tu ne penses à personne? »

— « A personne,» répondit le jeune homme. Pour la première fois de sa vie il venait de

mentir à son père. Il pensait à quelqu'un. Mais Thérèse fiancée à cet homme-là, était-ce possible?

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