J.B PRINCE
Vous étiez a Milan? Je n’en savais rien, moi qui en suis parti d’hier. Asseyez-vous donc !
LE MARQUIS
Vous êtes ici... chez vous?
LE PRINCE
Naturellement. Voyons, à quoi puis-je vous être bon â Gènes? Ju o’y sois pas pour long-temps, je vous avertis ! Je m’embarque pour Naples au point du jour.
LE MARQUIS. s'asseyant.
C’est plus de temps qu’il ne m'en faut pour m’acquitlcr de ma commission. Je viens chercher une jeune personne que vous emmenez.
LE PRINCE
Ah bah ?
Vrai!
LE PRINCE
Ah! mon cher, que c’est de mauvais goût, ce q le vou» faites là!
LE MARQUIS
Je le sais, c’est du plus mauvais goût, cl je le fais.
LF. PRINCE.
Vous tenez donc absolument â passer pour un original?
LE MARQUIS
Non, je n’y tiens pas absolument. •
LE PRINCE
F.h Oen, alors, ne faites donc pas de pareilles folies!
LE MARQUIS
Je ferai celle-là, si vous le permettez.
LE PRINCE
FLORA
Enlever! Quel mol dites-vous là? Est-ce qu’on pourrait croire que vous m’avez enlevée’
El si je ne le permets pas ?
LE MARQUIS
Vous êtes libre!
LE PRINCE
C'est donc une querelle que vous me cherchez? Quel drôle de corps vous ôtes!
LE MARQUIS, se levant.
El si je vous trouvais plaisant de me le dire?
LE PRINCE, te levant h son tour.
Oh ! ne nous fâchons pas, je vous en prie ! ce sérail trop ridicule. ( // eo s'anturer que la porte de Flora etl fermée et revient. )V oyons, A qui en avez-vous? Je veux bien faire tout ca qu'il vous plaira, moi ; je ne suis pas méchant. J'ai donné trop de gages dans ma vie pour avoir besoin de faire la mauvaise tête, j’espère !
LE MARQUIS
Je sais qu'à toutes les armes vous êtes le plus redoutable duelliste de l'Italie.
LE PRINCE
Et vous?
LE MARQUIS
Moi, je ne me suis encore battu que deux fois, et deux fois j'ai été blessé.
LE PRINCE
Alors!... gare à la troisième! Tenez , ça m’ennuierait beaucoup de me rencontrer avec un homme malheureux à ce jeulà. Tout peut s'arranger si vous me parlez franchement,
LE MARQUIS
Je le veux bien.
LF. PRINCE.
Vous êtes donc l’amant de la petite Flora?
LE MARQUIS
Non-
LE PRINCE
Mais vous voulez l’être?
LE MARQUIS
Dieu m'en garde !
LE PRINCE
Eh bien, alors...
LE MARQUIS
Je suis amoureux de sa soeur Camille, et j'ai donné ma pa- I rôle d’honneur à Camille de lui ramener Flora.
LE PRINCE
Ah ! vous êtes l'amant de la Corsari? Eh éen, j'en suis bien aise pour vous, cher! vrai! Je vous en fais compliment, et même j'en suis fort jaloux. Comment diable avez-vous fait pour l’apprivoiser?
LE MARQUIS
Je ne suis pas son amant, je suis très-épris d’elle, et rien de plus.
Alors c'est une bêtise! Le vieux Maestro est son amant en titre.
LE MARQUIS, fort tranquillement.
Vous en avez menti, Monsieur.
LE PRINCE
Hein?
LE MARQUIS, de même.
J’ai eu llionneur de vous dire : vous en avez menti.
LE PRINCE, de même.
Fort bien! Vous voulez absolument vous battre? Quelle diable d’idée vous avez là ! Voyons, mon cher, vous êtes insupportable! Ce que vous voulez n’a ni rime ni raison. Sommes-nous au temps des enlèvements de vive force? Êtes-vous assez singulier pour vous imaginer que cette hile ne me suit pas de son plein gré ?
LE MARQUIS
Je suis trés-persuadè qu'elle vous suit de son plein grc.
LE PRINCE
Eh bien donc ? me faites-vous un crime de lui avoir conseillé de quitter le théâtre de Milan pour cel..’ de Naples?
LE MARQUIS
Je ne m’attribue pas le droit de juger votre conduite.
LE PRINCE
* Vous voyez donc bien que vous avez grand tort de me dire des impertinences? Convenez que vous avez eu tort et quittons-nous bons amis.
J'ai peut-être eu tort, mais il m'est impossible de vous quitter sans emmener M 1W Flora.
LE PRINCE
Encore! et comment diable vous y prendrez-vous, si clic refuse de vous suivre?
LE MARQUIS
Comme je suis très-certain quelle s’v refusera, je suis forcé de vous prier de l’abandonner.
LE PRINCE
De mieux en mieux! diable d’homme!... vous m'amusez, parole d’honneur! Et... qu'est-ce qu'il faut que je fasse?
LE MARQUIS
I Ecrivcz-dui deux mots pour lui dire que son emploi à San I Carlo a été donné, qu'une affaire imprévue vous oblige à partir pour Venise ou pour Païenne, et que vous lui conseillez de retourner dans sa famille.
LE PRINCE
Ah! il faudra que j'aille à Palerme ou à Venise pour vous i complaire?
LE MARQUIS
Non, il suffit que vous changiez d'hôtel, ici; je me charge du reste.
LE PRINCE
Vous êtes trop bon. Ah ça, parlez-vous sérieusement?
LE MARQUIS
Très-sérieusement.
LE PRINCE, s’asseyant.
Convenez qu’il faut que je sois bien patient poor ne pas vous envoyer promener.
LE MARQUIS
Refusez-vous ?
LE PRINCE
Belle question *
LE MARQUIS
Alors...
LE PRINCE, sans se lever.
Alors, quoi?
LE MARQUIS
Alors, il faut que j'aie llionneur de vous rappeler que je vous ai donné tout à l'heure un démenti des plus grossiers.
LE PRINCE
C'est vrai que vous avez été fort grossier. Trop, pour que ce fût volontaire et naturel de la part d'un homme comme vous. C’est donc la Corsari qui vous a fait jurer de me chercher noise? quel chevalier vous faites !
LE MARQUIS
La signora Corsari ne m’a rien demandé du tout. C'est moi qui lui ai juré de vous tuer si vous ne consentiez à lui rendre sa sœur.
LE PRINCE
Fort bien ! mais si c’est moi qui vous tue?
Ce ne sera pas ma faute.
LE PRINCE
* Vous voulez qu'elle vous pleure? c'est très -beau ! Allons, je
vous assure que pour moi, ça m'esi tort désagréable! Avçzvous des témoins y
LE MARQUIS
Us sont tout prftls.
LE PRINCE
Vous mo donner» bion un quart^Theure pour trouver les mit us?
LE MARQUIS
Un qiiart-d'hcure, pas davantage.
LE PRINCE
Je vous trouve charmant! non! d’honneur, c'est charmant! Attendez ! je vas dire A la petite que je sors.
LE MARQUIS, *e mettant devant la porta de Flora.
Pardon! vous ne lui parlerez pas avant de sortir avec moi...
LE PRINCE
Mais, mon cher, j’ai envie de voua traiter comme un fou que vous êtes, et de vous jeter par les fenêtres.
Ça, c’est plus difficile que de me tuer en duel. Je suis trèsfort aux armes naturelle* et je frappe comme un marteau de força.
LE PRINCE
Allons! je n’entends rien, moi, au duel des orocholnurs! Venez, puisqu’il n’v a pas moyen de se débarrasser de vous autrement! Avez-vous des pistolets, au moins!
LE MARQUIS
Non ! mais vous devez avoir les vôtres.
* LE PRINCE
Je ne me bats pas avec. Je les connais trop... d ailleurs c'est trop sérieux avec moi... Je suis un peu moins fort k l’épéc. fit vous?
LE MARQUIS
Mol, je n*ai rien h dire, Je suis l’agresseur.
LE PRINCE
A l'épée donc! Tenez! nous irons dans le jardin du comte Fortuni. J’y ai déjà au une affaire, et il doit être chez lui, à celle heure-ci. Dépêchons-nous, jo veux mener au spectacle cette pauvre petite A qui vous prétendez ravir son protecteur! (Il va chercher son étui à ci/} ares, en prend un, le met dans ta bouche , en offre un au marquis qui refuse poliment.) Voulezvous’... Sacrebleu, que vous m’ennuyez avec votre fantaisie ! je ne voulais plus avoir de ces histoires-là.
LE MARQUIS
J’en suis désolé, mais...
LE PRINCE
E DEMON Dll FOYER.
[ mais je ne sortirai pas avec lui... on croirait peut-être qu’il I m’enlève en effet... et j’en rougirais ! ah ! ce n’est pas pour lui que je me résignerais à être calomoièo! n’y pensons plus... mais si c est là le commencement de ma liberté, je vais bien i m’ennuyer, moi ! (E/le s'assied tristement.) U faut donc toujours dépendre de quelqu’un, ne fùt-ce que de soi-même! ... Ah! Camille, tu ne t’ennuies jamais!... j'oublierai !... je serai i belle, insouciante, gaie!... je n’enlcndraî plus applaudir cl louer Camille!...
(Elle se retourne e» volt Camille derrière elle. Elle fait un cri et eaehe sa Egaré dans ses mains.)
Passez !
Après vous.
(Ils sortent.)
LE MARQUIS