‹ Le dentiste des damesChapitre 15 sur 37 · POU K LUS MEDECINS DES DEPARTEMENS · texte numérisé non relu

POU K LUS MEDECINS DES DEPARTEMENS

Dans le cours du long exercice de mon art à Paris, une foule de personnes, habitant ordinairement la province , sont venues re'clamer mes conseils pour des maladies de la bouche, souvent fort graves, et qui, cependant, n’avaient d’autre cause que l’absence des soins, en temps opportun, d’un médecin instruit.

C’est ainsi que chez plusieurs qui n’avaient pu faire tirer à propos une dent temporaire,

aiin de favoriser l’issue de la dent de remplament , celle-ci prenait une direction vicieuse, et dépassait la régularité de toute la rangée dont elle faisait partie. Chez d’autres , toutes les molaires étaient irrémédiablement perdues, uniquement parce que la première dent , devenue malade , n’avait pas été limée, plombée ou extraite. Quelquefois une seule racine cariée avait causé tout ce dommage. Chez un grand nombre , les incisives et les canines étaient entièrement détruites, et il n’y avait plus de secours possible que la substitution de dents artificielles ; moyen extrême et trop coûteux d’ailleurs pour qu’il soit permis à tout le monde d’y recourir.

Mais ce que j’observai surtout , c’est que pour n’avoir pas été à même de faire nettoyer leur bouche , chez tous ces malades , au lieu d’une baleine pure , des émanations repoussantes annonçaient, à distance, qu’il fallait fuir un foyer délétère.

Et cependant, chose déplorable! l’applica-

lion insensible d’un faible instrument ou d’une lime légère , eussent prévenu tant de maux el d’irréparables désordres , qui font le suppliée de toute la vie.

il eût été curieux , pour un observateur, d’entendre dire à celui-ci : Je n’ai pas voulu me mettre entre les mains d’un ancien barbier de l’armée, qui , dans mon endroit , fait le dentiste , et ne sait qu’estropier les gens qu’il devrait se contenter de raser. A celui-là , nous avons chez nous un maréchal qui emploie tou le la force de ses muscles pour arracher la dent, d’un homme, comme s’il allait dessoler un cheval. Dans notre ville, dit un troisième , c’est un gendarme qui, s’il osait , les arracherait avec son grand sabre 5 et se livrer entre ses mains, c’est se résoudre à être mis à la torture.

Tous ces gens-là n’inspirent que la pitié. L’indignation qu’ils excitent doit retomber tout entière sur ceux qui les laissent faire. Par une fatalité qui n’a pas de nom , et dont je ne peux me rendre compte , il n’\ a pas

de profession que plus de gens croient pouvoir exercer rpie celle de dentiste. On serait lente' de croire que, comme, partout, on en a besoin tous les jours , car presque pas un individu depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse , n échappe au mal de dents, on est force' par la douleur, de recourir, ne sachant à qui s’adresser pour etre soulage, au premier venu , qui s’annonce avec assurance comme ayant le talent et les moyens de calmer les maux qu’on endure.

N’est-cc pas ce qui a fait pulluler , sans examen, sans autorisation, tant de prétendus dentistes, dans tous les lieux où n’a pu s’e'tablir même un chirurgien ? S’il s’en trouve cependant d’assez experts, ils dédaignent de soigner la bouche, de tirer une dent, peutétre pour n’étre pas en concurrence avec les rustiques docteurs dont je viens de parler. De là tant d’abus revoltans et de maux incalculables.

Cctle partie essentielle de la chirurgie,

que professent aujourd’hui avec honneur des hommes distingues , devrait-elle être ainsi abandonnée entre les mains de l’ignorance la plus grossière et la plus stupide dans un siècle éclairé comme le nôtre ?

Pourquoi tous ceux qui se destinent à la chirurgie, tous ceux meme qui exercent cet art conservateur , et sont heureusement disséminés jusque dans les hameaux pour le soulagement journalier de nos utiles cultivateurs, dédaigneraient-ils de pratiquer tout ce qui est nécessaire à la conservation de la bouche , comme ils le font pour tout ce qui regarde les autres parties du corps humain ? Faudrait-il leur dire que, de l’état plus ou moins sain de la bouche dépend pourtant celui du reste de la santé, «pii s'affaiblit et dépérit, si la bouche malade, dégarnie de dents, ne broyant plus les alimens, attaquée de fréquentes douleurs, sujette à des fluxions et jamais soignée avec un art scrupuleux, ne peut faire ses fonctions.

Que dirie/.-vous si un empirique, tel qu’on

en voyait circuler en troupe autrefois , s’avisait, comme alors, de pratiquer toutes les operations qui appartiennent à la haute chirurgie , et cela , sans avoir des études spéciales? Renonceriez-vous pour toujours à faire des amputations , parce que des barbares auraient eu l’audace d’en hasarder et de se croire vos rivaux?

Pensez-vous que l’art du dentiste, qui n est qu’une branche du grand arbre que vous cultivez, doive en être élague', et que vous soyez dispensés d’en recueillir honorablement les fruits , comme vous savez en obtenir des autres branches ? Un chirurgien croirait-il ne devoir pas être accoucheur , parce qu’il y a des bonnes femmes qui s’en mêlent; croiraitil ne devoir pas être herniaire, pharmacien , occuliste et même coupeur de cors , si la santé , si l’exemption des souffrances , si la vie même dépendent de l’extirpation prompte d’un durillon qui oceasione les plus violentes douleurs. Voudrait-il , à l’exemple de Galien , considérer dans le corps humain des parties nobles et

ignobles? L art divin delà chirurgie embrasse le grand art de guérir , embrasse par conséquent toute la machine humaine, depuis les cheveux , qu’on doit par des procédés éprouvés empêcher de tomber, jusqu’aux ongles des pieds qu’on doit savoir tailler quand ils blessent et peuvent occasioner des douleurs si cruelles.

Le savant professeur Dubois à qui , plus qu’à tout autre, il serait permis d’avoir quelque orgueil , regarderait-il au-dessous de lui aucune des opérations relatives à l’art qu’il professe si habilement tous les jours? L’homme expert, l’homme de l’humanité , à genoux devant son semblable, pour soigner et guérir un pied malade, n’est-il pas plus grand dans cette attitude que celui que le hasard de la naissance a placé sur un trône , d’où il est obligé de lancer des arrêts de mort? L’un, quand il s’éteint, ne devrait-il pas obtenir des autels, quand l’histoire, pour transmettre le portrait de l’autre à la postérité aiguise un burin véridique, inexorable ? L’extraction n’est-elle pas une opération chi-

rurgicale qui ne doit être faite que par celui auquel les lois n’en refusent pas le droit s’il l’a acquis par les années d’études voulues ; les ignorans seuls la regardent comme rien , parce que, en apparence , et selon eux, elle n’exige que de la force. « Cependant cette opération peut avoir des suites funestes, si elle n’est pratiquée avec une grande habileté. »

Extraire une dent temporaire à un enfant pour faire place à une autre , c’est encore une opération chirurgicale, puisque pour ne pas faire une faute grave , il faut avoir appris à distinguer celle qu’il fallait ôter pour faire place à celle qui doit la remplacer pour la vie. Limer une dent, c’est séparer la partie cariée d’un os , pour conserver celle qui est restée saine. Nettoyer les dents c’est encore une importante opération , puisqu’elle produit le dégorgement des gencives, si souvent salutaire pour la conservation de l’appareil masticatoire. 11 me semble donc , surtout quand il s’agit de soulager l’humanité, qu’il n’est rien qui doive blesser l’amour-propre d’un chirur-

gien , qui doit être , par sa philanthropie et son instruction , au - dessus des prejuge's enfantés par la sottise , et qu’il ne doit pas plus regarder au-dessous de lui d’extraire une dent , que de panser un ulcère , et de placer un vésicatoire. Comment serait-il en effet plus extraordinaire ou ridicule d’avoir à sa main , une lime qu’une scie , un davier qu’un tire-balle ! La chose importante c’est que le vrai mérite ait seul le droit, sanctionné par la loi , d’opérer ; c’est que le charlatanisme soit attaqué, poursuivi, partout où il a l’audace d’empiéter sur le domaine de la science ; c’est qu’on arrache de ses mains le fer cruel dont il ose se servir pour le malheur des trop confiantes victimes qu’il peut immoler chaque jour.

Pourquoi hésiter à le poursuivre quand non-seulement la loi suprême de l’humanité, mais encore le serment que vous avez fait de ne point le tolérer vous le commandent ; ce serait être parjure et indigne de la plus

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