FABLE
Fanfan vit une noix dans le fond d’une armoire.
De ce fruit il était friand j Il s’en empare au même instant ,
Comme il est aisé de le croire ;
Mais en cassant la noix , ô fatal accident !
Mon drôle se casse une dent ;
RI. la maudite noix se trouve encore véreuse.
O volupté douce et trompeuse ,
Voilà ce que ton charme opère trop souvent.
sc prive sans pouvoir y remédier, de celles (jui servent le plus à la trituration des alimens , et, par conséquent, aux faciles digestions de l’estomac, qui n’est, on peut le dire, que l’agent secondaire et conservateur de la santé, puisque, privé du travail préparatoire de la mâchoire , et ne recevant que des alimens mal broyés, toutes ses fonctions sont pénibles ; ce qui use à la longue ses ressorts, lui ote ses forces digestives, et ne lui laisse que la débilité à la place de cette vigueur , de cette activité auxquelles ne peuvent ensuite suppléer tous les restaurans , ni tous les toniques. C’est être ennemi de sa vie que de ne pas bien mâcher. Ceux qui ont de bonnes dents, et qui ne mâchent pas assez leurs alimens , peuvent profiter de cette leçon. Mais, que dire à ceux qui en ont de mauvaises? C’est de se garantir , à force de soins , de les avoir telles , puisque une bonne mastication est si nécessaire à la santé *.
Il a tout, il a l’ait île plaire ;
Mais il n’a rien, s’il ne digère. ( Voltaire.)
* / icil adage des médecins arabes.
Il faudrait qu’on fût fortement persuadé que le mauvais état des dents , ou leur destruction entraînent , tôt ou tard , l’affaiblissement de l’estomac. Mais on ne s’aperçoit du besoin qu’on a de ce précieux agent, que quand il commence à manquer ; et c’est alors seulement qu’on peut faire entendre à ceux qui se plaignent des maux qui en proviennent , que le rapport entre les dents et l’estomac est bien moins étranger qu’ils semblent le croire.
Sans doute , la mauvaise qualité des dents ne saurait motiver les reproches qui ne sont dus qu’à ceux qui les négligent. Telles personnes naissent avec des dents fragiles , comme avec un estomac débile, une constitution cacochyme et rachitique Cet état demande encore plus de soins 5 et, si on ne peut pas toujours prévenir leur ruine, ces soins servent du moins à la retarder : ce qui est une consolation , une fâcheuse privation de moins pendant quelques unes de nos plus belles années.
.l’écris principalement pour toutes les per-
sonnes qui, pourvues de belles el très bonnes dents , sont assez peu amies d’elles-mèmcs pour en négliger les avantages extérieurs.
N’est-il pas triste d’avouer qu’il faut que les dents que nous avons négligées, nous forcent à sort ii- de notre apathie, par des douleurs aiguës , pour nous avertir de l’excès de notre négligence , et nous décider à racheter, sans délai , notre repos , parle sacrifice de celles qui le troublent ?
Nous ne nous affligeons de leur perte , que par la difformité trop visible qu’elle occasione , tandis que ce n’est pas la seule chose qui devrait nous les faire regretter. Notre amour-propre s’afllige et s’irrite, quand ce devrait être l’amour de nous-mêmes qui aurait à en gémir et à s’en effrayer encore plus. Ne prenons-nous pas trop facilement la résolution de supporter cette difformité , sans nous occuper des inconvéniens souvent graves qui en sont la suite? Si l’on hésite à croire que la vigueur de l’estomac , véritable base de toute
ia machine , dépend beaucoup de la bonne qualité des instrumens de la trituration , au moins devrait-on être plus soigneux de leur conservation, par le seul désir de ne pas perdre l’avantage extérieur auquel celui d’avoir un bon estomac , ce qui est le plus essentiel , est subordonné.
Un homme habile, en écrivant sur cette matière , a dit très ingénieusement : « On a fait autrefois la fable de l’estomac et des membres : si on faisait aujourd’hui celle de l’estomac et des dents , oh ! combien les torts de celles-ci fourniraient de griefs à l’autre ! »
Le même attribue, avec raison , une grande partie des maladies dont on ignore la cause , aux impuretés que la salive d’une bouche malpropre charrie dans le sang , en les y portant avec la mastication , ce qui forme à la longue un mauvais chyle , toujours funeste à la santé.
Sans compter les imprudences qui font abuser des bonnes dents, le peu de soin qu’on
en prend, comme si on se croyait dispense d’être reconnaissant envers la nature qui nous les donne avec plus de profusion que les autres parties , dont le merveilleux assemblage compose notre frêle machine , contribue à nous en priver bien avant le temps où nous sommes force's de la rendre aux divers élémens dont elle se compose.
L’homme abuse tellement de tous les dons que lui ont fait avec libéralité' les destins , qu’il en est souvent prodigue , ou qu’il ne songe guère à les conserver. Cela est si vrai , qu'il me sera permis de dire que , si nous avions trente-deux yeux , il ne serait pas surprenant de voir des insensés en hasarder plusieurs, avec autant de le'gèreté et d’indiffe'rence que leurs dents. Ne voit-on pas des étourdis qui ne craignent point de s’en priver, par des fanfaronnades et des extravagances encore plus révoltantes que cette insouciance, qui suffit pour faire supposer qu’on n’y attache aucun prix ?
On a grand soin d’un bijou , on craint de
déranger les rouages d’une montre , on fait réparer un beau meuble; et , pour des choses aussi précieuses que les dents , on a une sorte de dédain qui ressemble à celui des plus si lipides animaux.
J’ai vu un jeune homme de vingt ans qui avait de très belles dents , se casser toutes celles de devant , en pariant qu’il jetterait par-dessus sa tète une chaise qu’il prit avec ses dents , par une des traverses du dos ? pour exécuter ce beau tour de force. Un autre encore plus imprudent , et qui se fit monter par une fenêtre en mordant dans un drap, à l’aide duquel on le bissait, perdit, à une certaine hauteur, les quatre incisives , et se cassa une jambe en tombant. D’autres s’amusent aussi à broyer des verres à boire entre leurs dents , et se mettent la bouche en sang. O servum pecus ! oui , si je pouvais persuader à cette foule d’indifférens qui se respectent si peu, qu’on dirait que leur vie est une bravade pcrpe'tuelle , et qu’ils narguent l’éternel ouvrier dont ils la tiennent , que la perte d’une dent est un mal-
heur réel , puisque c’est une chose irréparable ; je réussirais sans doute à préserver, avec le secours et le langage de la raison , le plus grand nombre de cette funeste apathie contre laquelle, comme dentiste, et encore plus comme ami de l’humanité, je veux m’élever avec force : « Mas vole un diente que un diamente. Une dent vaut mieux qu’un diamant * » .
En traçant principalement ces lignes pour le beau sexe , il m’a paru convenable , en suivant la marche méthodique qui s’est naturellement présentée à mon esprit, de m’adresser d’abord aux jeunes personnes arrivées à l’âge où elles commencent à sentir le désir de plaire, et par conséquent de les inviter à suivre le précepte d’Ovide, qui, dans son Art d’aimer , leur dit : « Que votre bouche soit toujours propre , vos dents blanches et nettes i faut-il vous recommander de ne point laisser ternir leur émail ? etc. »
* El conservator de la dentura y de los mios en la denlicion. D. Ventura de Bustos , cirugauo dentulu de la Coite.
Mais, comme la plupart de celles auxquelles celte leçon d’un des plus aimables poètes de l’antiquité s’adresse, n’ont pas eu le bonheur d’avoir des mères assez prévoyantes pour les préserver des maux et des difformités auxquels elles sont sujettes , sans qu’on puisse les leur reprocher à elles-mêmes , et qu’elles sont arrivées au moment de figurer dans les sociétés où elles doivent débuter, avec les désavantages dont on ne peut accuser que leurs mères, j’ai cru très important de commencer par faire sentir à celles-ci tous les dangers de cette fatale imprévoyance, ou de cette faiblesse répréhensible; c’est ce qui fera le sujet de mon premier chapitre, et m’a convaincu qu’il était nécessaire de donner des de'veloppemens succincts aux précautions à prendre relativement aux nouveau-nés , lorsque la première dentition s’annonce.
Dans le second , j’insiste particulièrement sur celle seconde dentition, sujet important duquel, presque exclusivement, je me suis occupé depuis vingt ans.
Dans le troisième , je m’appesantis sur les soins scrupuleux qu’on doit avoir de la bouche des eufans de huit à douze ans, dans les pensions, où ils sont trop souvent négligés, au détriment de cet appareil et de leur santé meme. Ce que j’y recommande peut s’appliquer, à beaucoup d’égards, à ceux qui restent chez leurs paï ens.
Dans le quatrième , je parle du soin que les jeunes personnes doivent avoir de leur bouche, depuis 1 âge de quatorze ou quinze ans, jusqu’à ce qu’elles soient mariées.
Dans le cinquième , je m’adresse aux femmes mariées, et je les engage à réfléchir sérieusement sur les détails raisonnés qui , en apparence étrangers à mon sujet, s’y rattachent cependant de manière à ce qu’elles sauront les apprécier au profit de leur santé et de la félicité dont elles peuvent et doivent jouir.
Dans le sixième , en parlant aux femmes
âgées , je m’y prononce avec force, en me permettant un épisode qu’on voudra bien me pardonner, sur l’intérêt et le respect qu’elles doivent inspirer, en dépit des infirmités auxquelles le temps, en nous vieillissant, nous condamne tous indistinctement. Je m’attache ensuite à leur prouver qu’il faut surtout , dans la vieillesse , avoir la constance et le courage de lutter contre cette puissance occulte qui dégrade insensiblement ce qu’elle s’était plu à produire de plus parfait, pour qu’elles se garantissent d’une foule d’incommodités et de maux que le dégoût de la vie, ou l’affaiblissèment des facultés qui en est la suite , amènent et prolongent.
Dans le septième, je combats les préjugés qui s’opposent à l’emploi, si souvent utile, des dents artificielles, et j’en démontre jusqu’à l’évidence l’avantage , lorsqu’elles sont fabriquées, choisies, solidement ajustées par une main habile : de sorte qu’on puisse s’y méprendre en les croyant vraiment naturelles • car c’est en cela principalement que consiste
le grand art, et ce qui fait le desespoir des frondeurs et du charlatan.
Dans le huitième , je fais sentir à quels dangers , pas assez connus , et pas assez redoutes , s’exposent les femmes , notamment les plus délicates , qui , trop asservies à l’empire de la mode , dans un climat dont la température est , en un seul jour , aussi variée , aussi inconstante que celle du nôtre , courent le risque de passer du sein des plaisirs, dans les bras de la mort.
Dans le neuvième , enfin, je donne des préceptes géne'raux à suivre.
J’ai ajoute à cette nouvelle édition un formulaire pharmaceutique qui manquait aux premières et qu’on a paru désirer. On sera satisfait d’y trouver plusieurs moyens salutaires à employer dans beaucoup de cas, pour lesquels on ne peut appeler, et même se procurer ni médecin, ni dentiste.