‹ Le dentiste des damesChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DES SOINS QUE LES MERES DOIVENT AVOIR DE LEURS ENFANS NOUVEAU - NÉS , JUSOu’a l’agE DE DEUX ANS.

Comment les me’conuaître ? Avec noire existence , De In femme pour nous le dévouement commence.

Lrooi vt , Mérite des Femme c.

Le grand but de la nature est la reproduction des êtres qui doivent perpétuer les espèces et les empêcher de s’éteindre. L’invincible et puissant attrait qui rapproche les deux sexes , qui les fait se rechercher avec ardeur , et auquel tout ce qui respire est soumis, tend constamment à propager les races , à multiplier les famill es.

On reconnaît dans tout le doigt d’une prévoyance divine.

Chez les animaux , au - dessus desquels l’homme qui domine sur ce globe , élève sa tète orgueilleuse et raisonnante , le soin de la progéniture semble exclusivement réservé à la mère, surtout parmi les quadrupèdes ou vivipares. Les petits , abandonnés à eux-mêmes et délaissés par elle , périraient bientôt, faute de pouvoir recevoir des secours du père , qui ne sait pas plus qu’ils existent qu’il ne s’inquiète de pourvoir à leur nourriture , au soutien de leur enfance, ou de les défendre jusqu’à ce que , devenus assez forts , ils puissent se séparer sans danger de la mère, vivre sans appui, chercher leur nourriture , s’assortir dans la saison favorable à leurs amours , et sentir impérieusement à leur tour le besoin de se reproduire.

Chez les oiseaux, au contraire, les petits ont , pour soutiens mutuels de leurs premiers jours, le père et la mère. I! est

iàcilc d’expliquer celte distinction veina rquable.

Les ovipares femelles , n’ayant point de mamelles, et par conséquent point de lait , obligées de nourrir leurs petits avec ce qui a déjà séjourné dans leur estomac , comme le grain qu’elles regorgent, ou tout autre aliment, peuvent aisément être suppléées par le mâle , excepté quelques espèces cependant, dont les petits , pouvant courir au sortir de l’œuf, et manger en naissant, comme les poulets , les canards, les perdreaux, les cailleteaux, etc., etc., ne peuvent être guidés , protégés , garantis d’attaques que par la mère.

La mission des mères , dans toutes les espèces sur la terre, est donc plus importante , plus précieuse, plus merveilleuse que celle des pères.

Le lait dont elles sont en grande partie pourvues, est donc le plus beau présent que la nature ait donné aux mammifères, qui por-

tout en tous lieux «avec elles cette douce et intarissable liqueur , la plus saine et la plus bienfaisante nourriture de leurs petits.

Petit-Radel a dit :

Le même lait, pourtant, ne convient pas à tous: Aussi l’on doit choisir les diverses femelles Dont cette liqueur pure a gonflé les mamelles. Plusieurs offrent un lait aussi léger que doux :

Tels la (1ère jument, le troupeau d’Arcadie,

La chèvre au pied léger : mais c’est dans nos gucrels Que la vache féconde en puise un plus épais.

Nul autre, cependant, avec plus d’énergie,

Ne réussit à rendre un mourant à la vie ,

Que celui qu’une femme épanche de son sein, Nectar vraiment ami des sucs du corps humain.

Qui pourrait expliquer et peindre eu traits de feu la tendresse des mères , mente chez les animaux; leur colère, leurs fureurs, leur courage, quand il s’agit de garantir leurs rejetons? sinon que c’est un moyen de plus, employé' par la nature pour atteindre le but de la conservation des elles !

Les mères, qui tiennent aux plus faibles

espèces, se lamentent, se laissent périr de besoin en perdant leurs petits. N’étonnent-elles pas, plus que leniAle, parleur intrépidité plus que le male à les protéger, à les défendre? La perdrix poursuit le chien qui menace leur vie 5 la poule devient furieuse. Les tigresses, les hyènes, les lionnes, n ont-elles pas pour eux un excessif et admirable attachement maternel? Ne perdraient -elles pas cent fois la vie, plutôt que de fuir et de la laisser ravir aux faibles rejetons que leurs lianes ont portés ? Malheur à ceux qui attenteraient à la liberté ou à l’existence des enfans de ces mères affectueuses , quoique sauvages et féroces !

La Jet unie y qui s’élève comme une souveraine an milieu de cette multitude brute de mères diverses; la femme, celte créature privilégiée, dont les nobles et voluptueuses formes empruntent leur majesté de celles de l’homme, n’a point d’égale dans le vaste cercle des êtres vivans, et plane au-dessus d’eux tous. Fière d’avoir donné l existence à celui qui fui fait 1 image de la divinité, elle le

porte avec orgueil dans ses bras , elle lui tend le beau sein qui le désaltère , sans qu’il soit oblige de ramper pour aller le saisir. Les soins qu'elle lui prodigue sont au-dessus de tous les soins ; sa tendresse au-dessus de toutes les tendresses. Toutes les affections , toutes les caresses des autres, émanées du seul instinct qui les dirige et les anime, sont uniformes et machinales ; celles de la femme , excitées par un sentiment supérieur, sont exquises et variées , selon le degré de malaise ou de calme, de douleur ou de santé , d’affaiblissement ou de vigueur de l’enfant qu’elle ne quitte plus jour et nuit, qu’elle arrose de larmes d’amour, ou qu’elle couvre de baisers vivifians.

« La position extérieure et élevée de cet organe dans la femme était la plus convenable à un nourrisson qui , ne pouvant plus puiser sa subsistance au dedans de la mère , ni la prendre au dehors, était destiné h être porté vers elle : position admirable qui , en tenant l’enfant sous les yeux et dans les bras de la mère , établit entre eux un échange intéres-

saut de tendresse, de soins et de caresses innocentes , qui inet l’un à portée de mieux exprimer ses besoins, et l’autre , de jouir de ses propres sacrifices , en en contemplant continuellement l’objet * » .

Otez à un enfant le lait de sa mère , vous vous exposez à le perdre. C’est dans ces vases féconds et moelleusement arrondis , qu’il aime à presser de ses petites mains, en les caressant d’un œil jaloux, comme s’il craignait qu'on les lui ravisse , qu’il puise les trésors d’une seconde vie.

Une mère est donc bien précieuse pour celui qui est fortement pénétré de tout ce qu’il doit à la sienne ! Formé de sa substance dans le sein qui l’a conçu et porté neuf mois ; formé une seconde fois , quand il en est sorti, de la plus pure portion de son sang, ne lui doit-il pas doublement la vie? Ne doit-il pas

Système physique et mural de la Femme, par Roussel , pag. ioi et xoa.

la chérir, l’honorer, la respecter jusqu’au dernier soupir? La première fois, c’est au prix des douleurs qu’elle l’enfanta ; la seconde , c’est souvent au prix de sa santé : privée du repos , des plaisirs , les veilles , les soins, les fatigues , les angoisses , n’ont rien été , parce qu’elle a voulu toul-à-fait être mère plutôt que de ne pas remplir une tâche sublime , en s’imposant les plus tristes et les plus pénibles privations.

Vertueuses et sensibles mères, vous seules pouvez sentir et savoir qu’il n’est pas dans la nature qu’une nourrice étrangère , quelque honnête et bonne qu’elle soit, puisse jamais vous remplacer dans les fonctions touchantes que vous ne dédaignez pas , afin de soustraire le fruit de vos chastes amours à des mains mercenaires , et de ne pas vous exposer à voir couler dans leurs veines un sang impur, dont le mélange avec le vôtre l’eût peut-être dénaturé de manière à n’être plus digne de vous; car, qui sait si , en changeant le sein maternel pour un autre , les penchans d’un enfant ,

d’honnêtes qu’ils auraient été, ne deviennent pas dépravés , par cela seul qu’il s’est abreuve à la coupe des vices , en en puisant le germe dans un lait etranger à sa nature , et dont la maligne influence , malgré l’éducation , peut se faire apercevoir dans tout le cours de sa vie ?

«En puisant la nourriture dans une source étrangère , ce fds , à qui vous pensez avoir transmis le courage et la magnanimité de ses aïeux , ou la tendresse et la compatibilité qui font votre partage , vous donnera peut-être lieu, un jour, de vous apercevoir de votre erreur. Les qualités du cœur , n’en doutez pas , se transmettent avec l’aliment de la vie. Eh ! qui a mieux senti cette vérité que Virgile, lorsqu’il fait dire à l’infortunée Didon , qui avait employé tout ce que la tendresse peut suggérer à un amour non satisfait pour fléchir Enée , et le détourner de son départ:

Non , ta mère jamais ne tut une déesse , Perfide époux , ni ton père un Troyen.

Le Caucase en fureur l’a vomi de son sein , 1.1 ta bouche a sucé le lait d’une tigresse.

« Diodore de Sicile rapporte que la nourrice de Néron était fort adonnée au vin , vice qui fut la première cause des fureurs de cet empereur. Celle de Caligula , dit le meme auteur, se frottait les mamelles de sang. On a toujours remarqué que l’humeur etles qualités des nourrices passaient aux enfansavec le lait : de là les fictions qui font nourrir Romulus , Télèphe , Pylias, Egisthe, par des animaux dont elles leur prêtent le caractère.

« Tous les animaux faits pour nourrir leurs petits ne se reposent point d’un soin si cher sur d’autres ; une espèce dans laquelle le père et la mère ne montreraient de l’ardeur que pour engendrer , et se déroberaient à l’obligation d’en nourrir les fruits , seraient une dissonance dans la nature.

« Cela ne choque pas moins l’ordre de la société , où chacun a ses fonctions à exercer , et où chaque sexe est lié par des obligations particulières. Il semble donc qu’une femme n’a droit à tous les avantages , que cette société

procure à ses membres, que quand elle a rempli lous ses devoirs, et elle n’a fait que la moitié de sa tâche lorsqu’elle ne nourrit point l’enfant qu’elle a mis au jour. Elle n’est bien digne du rang qu’elle y occupe que lorsque , après en avoir fait l’ornement par ses charmes, elle a contribué à en augmenter la force , en lui donnant des citoyens vigoureux et sains , qui aient reçu d’elle , avec le lait , l’exemple d’un violent attachement aux devoirs sacrés qu’elle impose * » .

Je ne retracerai point les dangers multipliés de l’allaitement mercenaire , ni les tableaux effrayans qu’en ont fait, dès long-temps , des hommes justement célèbres , parce que ces tableaux doivent être connus.

Cependant , il faut avouer que depuis nombre d’années , grâces aux leçons énergiques et persuasives de l’auteur d ’ Émile, et de bien

* Système physique et moral de la Femme, par Roussel, pag. 2i 1 et 212.

d’autres amis de l’humanité , presque toutes les mères bien constituées , dans quelque condition qu’elles se trouvent, se font gloire d’allaiter leurs enfans ; ce qui n’a pas peu contribué à augmenter prodigieusement la population actuelle dans tous les états où l’on a pareillement admis, comme d’un commun accord , la vaccine.

Mais il existe malheureusement beaucoup de femmes cjui , par un vice de conformation, sont hors d’état de nourrir elles-mêmes leurs enfans , ou par mille autres causes que je me dispense de développer , pour ne pas m’écarter du cercle que je me suis tracé , et dans la crainte d’affliger celles qui sont forcées de confier ce qu’elles ont de plus cher à des mains étrangères. C’est donc à vous , mères que rien n’empêche de nourrir vos enfans , que mes préceptes doivent directement s’adresser ; puissent-ils vous être aussi profitables que j’ai de plaisir à vous les donner !

Quai laclat mater mugis quant quoi garnit.

Celle qui allaite est plus mère que celle qui conçoit. (Phèdre.)

Si les femmes d’ailleurs faisaient attention aux avantages qu’elles retirent de l’allaitement, elles mettraient en parallèle la bonne santé , la force , la gaieté des mères nourrices , avec 1 état de langueur, d’anxiété, de maladie qui tourmente continuellement celles qui ne nourrissent pas 5 elles verraient sans peine la différence. Les premières sont exemptes de toute incommodité; la sécrétion du lait se faisant chez elles selon l’ordre de la nature, elles n’ont plus d’ennemis à craindre. Les autres eprouventd.es accidensqui , s’ilsne les mettent pas au tombeau dans le printemps de leur âge , leur font traîner une vie languissante , plus douloureuse, plus terrible que la mort même.

On verrait bien moins de migraines, de vapeurs et d’autres accidens , s’il y avait plus de nourrices en ville.

C’est la tâche d’une femme saine et bien constituée, et une telle femme ne peut point se dispenser des fonctions de l’allaitement sans

s’exposer à rougir à ses propres yeux , sans mériter l’humiliation qu’endura la mère de ce jeune Romain, frère naturel des Gracques , qui , au retour d’une expédition militaire , offrit à sa nourrice des présens plus magnifiques qu’à celle qui lui avait donné le jour. Ma mère, lui dit ce tendre fils, vous m’avez porté neuf mois dans votre sein , assez à voire aise 5 aussitôt que vous m’avez vu vous m’avez abandonné ; ma nourrice m’a reçu avec satisfaction , m’a porté entre ses bras , et m’a nourri de son propre lait pendant trois ans ; tout cela était purement volontaire. Vous m’avez porté dans votre sein , et nourri de votre sang par une nécessité naturelle ; je me sens plus redevable à ma nourrice qu’à vous : j’ai voulu le démontrer par la différence de mes présens.

Quand un préjugé s’est enraciné dans les tetes, il est bien difficile de l’extirper de toutes celles dont il s’est emparé, parce que nous sommes tous des animaux d’habitude , et qu’un sot orgueil s’oppose , presque toujours , à ce

que nous changions d’allure , lorsque nous en avons adopte' une qui nous semble toujours la meilleure. Alors, les plus solides raisons du monde ne sauraient prévaloir devant celte réponse péremptoire : C’est V usage.

Nos premiers parens se vêtirent, dit-on , quelque temps après leur faute, d une simple feuille de figuier. C’e'tait alors V usage. En arguant de ce mot , il faudrait donc mettre à bas toutes les manufactures d’e'toffes et dépouiller ions les figuiers de leurs amples feuilles , pour nous en voiler, d’après V antique usage de nos pères P

Mais selon les têtes sense'es qui croient à la perfectibilité de l’espèce humaine, quoi qu’on en dise, ce qui pouvait être le 7iec plus ultra, le maximum du bien dans un temps, pouvant ne rien valoir aux yeux de l’expérience , dans un autre , le mieux doit être adopté sans empéchemens, préconisé, soutenu avec une sorte d’audace qui puisse fatiguer , harceler l’ignorante et présomptueuse opi-

niâtreté, et remporter sur elle un triomphe complet.

Mais plus d’un insipide louangeur du temps passe', Laudator temporis acti , comme les appelle Horace , se soulève et s’irrite aussitôt qu’on veut le faire sortir de l’ornière de l’habitude ; comme si tout ce qui contribue à faire, à augmenter le bonheur des humains en socie'te', n’ètait pas le fruit des études approfondies , des réflexions et de l’expérience des générations successives dont l’une sonde , examine et redresse les erreurs ou les torts de l’autre , pour arriver au mieux possible qu’on ne doit point effrontément interdire à l’homme raisonnable d’atteindre, sans s’exposer à passer dans son esprit, pour un dangereux et perfide apôtre de la sottise et de la barbarie.

Il est bien rare que l’homme, en naissant, ne soit pas exposé à une foule d’infirmités. Les maux le bercent avant les plaisirs.

Il était impossible que ce ne fut pas un puissant motif d’en rechercher les causes.

Les mères, les nourrices, premiers et sensibles témoins <lc nos douleurs , et toujours dispose'es à les écarter promptement du berceau qui renferme l’objet de leur prédilection , ont inconsidérément attribué de tout temps, à l’éruption des premières dents, les incommodités fréquentes et meme les maladies multipliées qui assaillissent les enfans depuis leur naissance jusqu’au huitième mois, époque à laquelle ils commencent à faire la première à la mâchoire inférieure.

Vous qu’on appelle les gens du monde et qui êtes imbus de préjugés qu’on ne pardonne qu’aux ignorans, profitez de la leçon que donne M. Picherand célèbre professeur à l’Ecole de Médecine de Paris, lorsqu’il dit : « les accidens de la dentition sont si funestes aux enfans nouveau-nés, que , suivant le calcul de plusieurs savans, un quart au moins des enfans nés à une époque fixe, périt dans le cours de la première année, sont la source de beaucoup d’erreurs , etc. * » .

* Erreurs populaires relatives à la médecine.

« A quoi servent donc tous ces remèdes extérieurs pour faciliter l’éruption des dents , quand un vice interne s’oppose à leur développement et à leur libre et régulière sortie des alvéoles ? Ce n’est qu’en attaquant le mal dans sa source , qu’on peut en détruire les funestes effets * « .

L’opinion erronée où l’on est, et qui se propage depuis des siècles, que ce sont là les vrais symptômes des maux qu’endurent les enfans , empêche trop souvent que l’on appelle un médecin. Alors tout occupée de l’idée fausse que les premières dents sont la cause unique de l’état douloureux de son enfant , une mère désolée , malgré l’espoir de voir cette cause disparaître , pleure , se tourmente , perd l’appétit, le sommeil et décompose ainsi , par famertume de ses inquiétudes et par ses lamentations , ce lait qui , sorti pur de son sein , devait porter le baume d’une seconde vie dans les veines du petit malade qui , ne

* Portai , Observations sur la nature et le traitement du rachitisme , instruction, pag, i\.

s’abreuvant plus que d’une liqueur agitée et d’une àcrelé malfaisante , tombe dans un état d’épuisement et d’affaissement tel , qu’il n’est plus possible à l’art de lui administrer des secours ; tandis que, dégagée du fatal préjugé , prêt à faire deux victimes, si, dès le principe, elle eut eu recours aux moyens usités dans les cas imprévus , elle se serait épargné , en appelant son médecin, bien des chagrins, aggravés souvent par celui que lui donne l’irréparable perte d’un enfant qui faisait ses délices et qu’elle eût pu conserver.

Combien ne voit-on pas de jeunes mères inexpérimentées et trop confiantes , s’en rapporter, tous les jours , à des commères des deux sexes , et, dans l’inquiétude qui les agite et les trouble , recueillir leurs avis , comme s’ils étaient ceux d’un oracle ; avis qu’on ne devrait donner et recevoir qu’en tremblant , puisqu’on peut, avec les meilleures intentions, assassiner un enfant !

Peut-être verrait-on moins de malheurs sur

la terre , s’il était possible qu’il fut du ressort d’uu habile chimiste, d’inventer et de composer un agent assez actif, assez puissant pour dissoudre l’amalgame de l’ignorance et des préjugés. Qu’il apparaisse , ce bienfaisant mortel , et qu’il rende sa divine recette universelle; alors, plus d’empiriques, plus de jongleurs intéressés à propager l’erreur à leur profit. Alors l’homme affranchi , soumis aux seules règles tracées par la raison, jouira sans crainte et sans danger des plus belles prérogatives qui lui aient été accordées par le créateur.

Depuis plusieurs siècles, n’a-t-on pas vu des hommes aussi dévoués que savans, consacrer leur vie entière à instruire dans toutes les parties leurs semblables ? Combien ont échoué devant l’inaccessible rocher des préjugés unis à la sottise ! Que diraient ceux qui , en mourant, se sont fait une douce illusion dans l’espoir de grands succès obtenus par leurs travaux , s’ils reparaissaient sur la terre, et s’ils y voyaient que dans la plus grande partie de

la France , leurs utiles et désintéressés conseils ont (:l(: négligés, rejetés , comme non avenus, tandis qu’ils se sont longuement occupés d’objets (le la plus haute importance , comme, par exemple, de la première éducation des enfans , et que , malgré leurs efforts , nous sommes , sous ce rapport essentiel , presque aussi peu éclairés qu’au treizième siècle? ils s’écrieraient avec une juste indignation : «À quoi bon avoir consumé notre vie à endoctriner ce trop docile troupeau qui paraît se complaire dans son abrutissement primitif, et ne sait prendre aucun essor pour en sortir , en mettant h prolit les leçons des sages 5 mais qui semble au contraire, par son indolence accablante , payer de haine et de mépris leurs généreux efforts ? Brisons nos plumes, soyons muets , vivons maintenant dans l’oubli , et ne nous occupons plus de faire connaître la vérité à des millions de froides statues qui , comme celles d’Israël , ont des oreilles sans entendre , et des yeux sans voir. A ares habent et non audiunt, occu - /os habent et non vident !.... ».

Mais classons par ordre les choses abusives consacrées par le maudit usage.

i° Le Maillot. L’emploi du maillot est sans doute très ancien. On aura pense' d’abord qu’en raison de la très grande de'licatesse d’un enfant , il n’y avait pas de meilleur appui de cette débilité 7 que de le garrotter pour le soutenir; mais on n’a pas prévu que ces entraves, quoique remplissant le but qu’on s’e'tait proposé , pareilles aux antiques bandelettes avec lesquelles on emballait nos grands-pères les Egyptiens pour l’autre monde ( ce qui nous a valu ces hideuses momies dont on décore , de nos jours , les cabinets de curiosité) , gênaient les mouvemens des membres des enfans, paralysaient leur accroissement en comprimant, la circulalation du sang , et faisaient de ces petits esclaves autant de momies vivantes faites pour révolter la raison la moins sévère.

En effet , comment ne pas s’indigner en voyant qu’on nous prive ainsi , dès notre dé-

1ml dans ce monde, du premier, du pins précieux des biens , la liberté ; comme si nos pères , e'ieve's ainsi , s étaient entendus pour nous façonner de bonne heure à la rigueur d’une insupportable gène? Pour nous faire une idée du bonheur qu’éprouve un enfant dégagé de ses liens, entendez la voix éloquente d’un écrivain célèbre s’écrier: « Avec quelle tendre effusion la joie se manifeste dans tous les traits et surtout dans les yeux d’un enfant libre , c’est-à-dire d’un enfant nu, que sa mère tient sur ses genoux ! Avec quel plaisir vif il répond à ses caresses , la regarde , lui sourit , la baise, se précipite sur son sein et y cause un désordre charmant ! — Quel état bien plus doux , bien plus délicieux encore , que celui d'une mère sur le sein de laquelle se promènent ses petites mains qui lui sont si chères et qui caressent si voluptueusement son cœur ! * » Qu’importe que, pour les faire amplement jouir de la paix des tombeaux , on ait emmaillotté les morts ,

* Elève de la nature , par J. -J. Rousseau.

ou pour les conserver plus long-temps morts , et honorer ainsi leur mémoire? Quand on est mort, on n'en sait rien! Mais ficeler , qu’on me pardonne l’expression , un petit malheureux qui sort des entrailles de sa mère , où , du moins il bondissait tout à son aise , c’est l’étouffer presque avant qu’il respire , c’est être son bourreau.

S’il ne s'agissait que de la gêne perpétuelle à laquelle une faible créature se trouve , en naissant , condamnée, ce serait déjà un grand mal , pour ne pas dire un supplice. Mais ses petits membres, étroitement pressés , ne peuvent se développer qu’avec peine , et n’acquièrent que des forces lentes et tardives. Ils éprouvent un engourdissement général qui vient de l’oppression dont elle ne peut se plaindre qu’à force de pousser des cris aigus qui troublent sa digestion et causent souvent des descentes. Gomment peut-on se résoudre à comprimer fortement une poitrine délicate dans laquelle les poumons ne peuvent plus se

dilater qu’avec peine, sans redouter, pour ces innocens martyrs de l 'aveugle imbécillité, les pulmonies , les obstructions au foie, à la rate, au mésentère, le rachitis , les convulsions et la mort? Mais qu’importent quelques milliers d’enterremens de plus ou de moins? C’est l’usage

Toutes les mères qui doivent désirer conserver leurs enfans , et qui , malgré l’exemple que leur donne aujourd’hui une grande portion d’entre elles , sont encore assujetties à ce barbare usage , sauront toutes un jour s’en affranchir. Elles emmailloteront les tendres objets de leur affection , de manière à ce que tous leurs petits mouvemens soient absolument libres; que les membres les plus délicats puissent s’étendre et se reployer à volonté ; alors plus d’engourdissement, ni de crampes ; alors la circulation se fera si facilement qu’on les entendra très rarement gémir, pleurer ou crier. Mères de famille , pour être bien pénétrées de la sainte obligation de vous confor-

mer toutes sans exception , et sans hésiter, à cet avis bien simple qui rentre dans la nature et qui dans peu , je l’espère , sera généralement adopte' , supposez un instant deux enfans ne's en meme temps et bien constitués, dont l’un sera élevé , selon le vieil usage , dans de vraies chaînes de toile très compressives , et l’autre dégagé de toute espèce d’entraves, vous verrez lequel des deux, robuste et plein de vigueur, pourra le premier marcher , trotter , courir sans trébucher, sans trembler à chaque pas , bravera toute crainte , roui era sur un tapis , se ramassera fièrement et acquerra un plus rapide développement sous les yeux enchantés de ses parens, dont un jour il saura bien amplement payer les soins courageux auxquels il devra la force et la santé.

Que d’emmaillotenrs sans pitié ! Si j’étais armé du pouvoir, je voudrais les condamner au supplice du talion , et dire à ces partisans du maillot, qui certes gémiraient comprimés dans des liens étroitement serrés depuis la tête

jusqu’au bout des pieds : de quoi vous plaignez-vous? Vous ne devez pas souffrir ; car, selon votre doctrine humaine , être ainsi garrotte pour son bien , n’est - ce pas l’usage ? Ju gez maintenant, par votre gêne, ce que doit être celle d’un enfant de deux jours ainsi fagotté, condamne à souffrir pendant trop longtemps ; alors vous vous amenderez peut-être.

2° La Bouillie. Cette colle indigeste , appele'e bouillie , que nos e'piciers de Paris vendent en de'tail à tous les colleurs de papier et de placards , est faite avec de l’eau et de la farine. La bouillie proprement dite, avec laquelle nos pères empâtaient les enfans , comme le font encore beaucoup de leurs routiniers descendans ,' est faite avec du lait , de la farine crue et un peu de sel , mais n’en est pas moins une colle aussi indigeste que l’autre, avec laquelle, cependant, on farcit l’estomac faible et délicat des nouveau -ne's , ce qui leur ôte l’envie de boire. Ce mets visqueux a beaucoup trop de consistance en comparai-

son du lait. Eli nous écartant de la nature , qui n’a pas imaginé la bouillie, mais qui a sagement combiné ce qui constitue le bon lait, nous avons cru la surpasser par celle d’une substance plus solide , inconnue chez les animaux , dont les petits n’ont point d’indigestions 5 et, en en alimentant les enfans, peuton être surpris de les voir connue engourdis par l’usage de cette lourde colle , jusqu’après son imparfaite digestion ; de voir leurs organes digestifs affaiblis par ses effets journaliers, ce qui les expose à l’épaississement des humeurs; d’où proviennent le carreau , le rachitis , les scrofules, etc. , etc.

3° Le Berceau. Ce meuble modeste ou recherché selon la fortune ou le goût des pareils , est toujours , quel qu’il soit , à mon avis, le plus joli meuble d’un ménage. C’est là que deux époux vont contempler le fruit de l’hyménée , et se voient renaître dans un aimable rejeton qu’ils aiment à regarder dormir du sommeil de l’innocence. Si les plus

douces espérances entourent ce petit lit de re pos , pourquoi presque partout encore une imprévoyante tendresse l’enycloppe- 1 - elle d’un voile épais qui empêche l’accès salutaire de l’air extérieur. Cependant le renouvellement de l’air lui serait très favorable , car sa privation le condamne non-seulement à ne pas respirer à l’aise , mais encore à s’imprégner de miasmes impurs dont il est facile de deviner la cause malfaisante , et dont les suites peuvent être graves. « Sans doute, dit M. Baumes, il faut à l’enfant qui vient de naître beaucoup de chaleur , parce que , sortant du lieu chaud et humide où il a pris naissance, sa faiblesse, sa délicatesse, l’état frêle de sa vie , tout indique la nature des soins qu’il faut lui prodiguer. Un lit mou, des couvertures souples et suffisantes , le repos , l’obscurité » .

Cela est fort juste ; mais il suffira de couvrir leberceau avec un voileléger, afin qu’il ne soit pas privé de cet air pur, appelé avec raison air

vital , puisqu’aucun être vivant ne saurait en être privé quelques minutes sans danger.

« Si de bonnes raisons forcent la nourrice de laisser l’enfant dans son berceau quoiqu’éveillé , elle doit lui rendre sa situation aussi douce et aussi commode qu’il est possible , en lui soulevant un peu la tête et la poitrine avec un oreiller. Dans cette posture , il verra avec plus de facilité les objets dont la vue l’occupe et l’égaie , il aura plus de liberté pour tourner la tête , remuer ses jambes et ses bras , mouvement qui contribuera à le fortifier.

4° Les Bains. Au sortir de sa couche , à peine dégagé des langes , on lave un enfant tantôt avec de l’eau trop froide , tantôt avec de l’eau trop chaude. Eli bien, l’une lui rend la peau calleuse et arrête la transpiration ; l’autre le relâche , l’amollit, lui rend la chair fiasque, lui donne des maladies de peau auxquelles les enfans sont fort sujets, ou des rhumes qui dégénèrent en coqueluche.

Il faut souvent baigner les enfans , non connue on le fait , mais simplement avec un linge mouille'. L'hiver , on se servira d’eau dégourdie au feu, et l’e'té au soleil. C’est le seul moyen de garantir un enfant d’avoir jamais des maladies de peau. 11 l’aura , au contraire, toujours fraîche et unie. J’ai remarque aussi que ces bains leur donnaient beaucoup de force et de gaieté.

5° Croûtes à la tête. Les bonnes femmes appellent gourme cette espèce de calotte qui se forme sur la tête des petits enfans, et qu’on se garde bien de faire disparaître. Mais on a grand soin de la couvrir de deux ou trois béguins , dont un de laine. Cette précaution funeste , qui empêche la transpiration, fait jeter l’humeur sur les yeux, le nez, les oreilles, la bouche, engorger les glandes du cou, ce qui cause des convulsions bien plus souvent que l’éruption des dents. Pourquoi couvrir, comme on le fait, avec une double calotte de linge et de laine, la tête d’un enfant dont le crâne , à peine formé, a besoin d’être

dégagé de toule compression pour se fortifier et s’étendre à l’aise? Un serre-tête de linge fin et un léger bonnet de colon suffisent ; surtout que la tête ne soit pas serrée, ün répète si souvent, et sans la suivre , cette maxime simple , tenez les pieds et les mains chauds et jamais la tête , que l’on devrait partout l’observer , particulièrement à l’égard des enfans qui feraient beaucoup mieux leurs premières dents ; car, lorsqu’on a une inflammation à la bouche , qui fait la partie principale de la tête , l’air est le meilleur calmant; et si on la couvre imprudemment de plusieurs bonnets et de mouchoirs , il y a tic quoi faire devenir fou *.

« Si vous voulez voir vos enfans bien portails, ne leur mettez sur la tête qu’une simple

* S thaï a remarque , dans sa Dissertation sur les maladies des différais âges, que dans l’enfance, les humeurs étaient portées vers la tête avec plus de force et d’impétuosité que dans les adultes. C’est une observation lumineuse, dit M. Brouget , qui sert à expliquer bien des phénomènes singuliers qui arrivent dans les maladies des enfans. Ce qui se passe dans la dentition est une suite nécessaire de cette direction des humeurs à la tète.

— Yà —

loile la nuit et le jour ; rien dans les plus Grands froids comme dans les plus grandes chaleurs, dit formellement M. de Leurye*».

Il y a plus de danger à laisser l’enduit dont il s agit, qu’à l’enlever peu à peu avec précaution; il suflit de brosser très légèrement la tète avec une brosse fine de chiendent ellile , pour de'gager insensiblement le cuir chevelu et les cheveux naissans de cette superfétation désagréable qui les empêche de croître , en étouffant leurs racines.

« Le traitement de la croûte laiteuse , quand elle est simple , n’offre pas beaucoup de difficultés. Quelques légers changemens dans le régime de la nourriture de l’enfant suffisent pour aider la nature à triompher de cette incommodité , lorsqu’elle dépend de la première dentition. Eviter alors les astringens , et surtout l’impression du froid : voilà les principaux moyens de prévenir la répercussion de

La Mère selon la nature, pag, t'iâ.

la matière qui suinte du visage. On a soin de laver fréquemment la partie affectée avec des e'molliens , pour s’opposer à l’odeur fe'tide qui s’en exhale.

« Si la de'mangeaison est excessive , on ajoute quelques tètes de pavot à ces lotions , pour les rendre plus calmantes ; on attache , ou bien on renferme les mains de l’enfant dans des gants, pour l’empécher de s’e'corcher. Les frictions sèches sur le tronc et les membres , les pédiluves ou Içs demi-bains , opèrent encore une diversion salutaire * » .

(5° Le Bercement** . Pour endormir ou apaiser les enfans qui crient, on a la vieille manie de les balancer dans leur berceau, fabrique'

* Traité des Maladies des Enjans , jusqu'à la puberté, par Capuron , pag. ‘iil\ et 2 15.

** .l’ai cru que l’action de bercer devait s’exprimer par le mot bercement., qu’011 ne Irouve dans aucun dictionnaire, comme celui de balancement, qui dérive de balancer , balançoire, et je l’ai créé , comme je fais une dent artificielle dont j’ai besoin , persuadé qu’on m’entendra.

lout exprès pour ce bizarre exercice, dont on confie souvent le soin aux aînés cpii , s’en faisant un jeu , s’en acquittent presque toujours de manière à bercer le petit patient aussi rapidement qu’on fait de'gringoler nos jeunes intrépides dans ces chars lancés avec fureur du haut des montagnes en planches de la Folie Beaujon. Ce bercement monotone prolongé étourdit et doit enivrer, à la longue, celui qu’on agite ainsi , bien plus que l’endormir. 11 influe donc sur son faible cerveau , comme sur son estomac , puisque ce dandinement contre nature lui fait vomir tout ce qu’il a pris, à peu près comme certaines personnes qui ne sauraient voyager en voiture sans éprouver, par un mouvement continu , qui ressemble à celui qu’on donne au berceau, des maux de coeur, et le même inconvénient, ce qui les oblige , quoique plus forts que des enfans à la mamelle, à se priver de toute nourriture pendant le jour. Essayez de porter en route un très jeune enfant; le branle de la voiture , les cahos, les vacillations, le rendront malade ; son estomac rejettera tout, et ne digérera rien.

On sait si bien qu’on s’expose à beaucoup de désagrément , que ce n’est qu’avec une nécessité absolue qu’on voyage avec une aussi génanlc compagnie. Par la même raison, pour quoi donc le bercer? On porte si loin celte habitude, que dans nos contrées , les femmes , pour ne pas perdre de temps en balançant le nourrisson, et avoir les mains libres, afin de filer la quenouille , se passent une corde au pied, qui tient au berceau, éloigné d’elle , ou placé au premier étage , et l’agitent ainsi en chantant sans désemparer , ce qui prête quelquefois ii rire aux passans étrangers , témoins, pour la première fois , du jeu de celle mécanique burlesque , et de la méthode qui donne une occupation fatigante à celles qu’on prendrait pour des carrillonneurs occupés à remuer le battant des cloches avec les mains et les pieds, plutôt qu’à secouer le tribut de leurs rustiques amours.

Les animaux , beaucoup plus sages que nous dans bien des choses, parce qu’ils n’ont que la nature pour guide , élèvent très bien leurs

petits sans se faire une obligation de les agiter pour les disposer ou les forcer à dormir, comme le font nos berceuses d’enfans, et cependant ils deviennent très vigoureux.

On dirait que l’homme , dès ses premiers instans , est condamné à être berce' toute sa vie. On le berce de promesses ; on le berce de fables, de contes; on le berce de mensonges, d’espérances, de craintes; de récompenses, de chimères et d'erreurs.

Je pardonnerais volontiers à ceux que les remords empêchent de goûter les douceurs du sommeil , de se bercer et d’employer ce moyen comme le lit le plus cruel des empereurs de Rome*, pour pouvoir s'y livrer pai-

* Le bon Néron aurait <lù transmettre a ceux qui marchaient sur ses traces, le plan île la machine dont on se servait pour l’endormir , quoique dans les serres du crime et de la férocité. Il avait la nuit , au-dessous de sa chambre à coucher , îles esclaves occupés sans discontinuer à le bercer. Le lit sur lequel reposait ce vautour couronne portait sur un pivot mobile , qu’ils tournaient à bras, dans la direction moins rapide que celle que l’eau donne a une meule de moulin.

siblement , et s'endormir à la manière de l’innocence. Mais provoquer , forcer celle-ci à sommeiller, quand elle ne le peut, ni ne le doit, c’est la mettre à la question.

Nous voyons tous les jours des enfans que l’on a beaucoup bercés, qui n’ont cessé de crier , de pleurer pendant leur enfance , et chez qui les facultés se sont développées beaucoup plus tard que chez les autres *.

« Mais les nourrices , dit Joubert , dans son vieux langage , craignant les sujétions , et quelques unes sont si sujettes à leurs plaisirs qu’elles ne veulent pas que la fille leur apporte l’enfant qui crie , de qui que ce soit pour l’apaiser au tétin , si ce n’est son heure: ainsi qu’elle le pourmeine, ou lui dise de belles chansons , ou le berce et l’endorme. Et peutêtre que l’enfant crie de faim, comment le voulez-vous endormir ? Elles savent bien dire

* La Mi Te selon lu nature.

en commun proverbe : Qui non a lou ventre dur , non />ol pas dormir segur : donc J enfant qui a le ventre plat et mol , prescupéde faim avant son heure ordinaire, ne pourra pas dormir., et de l’apaiser ou contenter d’une chanson, c’est pour mocquerie. Je voudrais bien savoir si la nourrice ayant bon appétit, au lieu d’une soupe , elle serait contente cl bien satisfaite d’ouïr une chanson ( quand elle serait d’Orlando de Lassus) ou de danser un branle de Champagne. Quelle fadaise ! Nous disons en proverbe latin : Le ventre affamé n a pas d*oreilles ; et en vers et du temps passe : Le vende vuide nojt volontiers paroles. Mais je suis en campagne, dira la demoiselle, voulezvous qu’on m’apporte là mon enfant , et que je montre mon te tin ? Voilà un grand danger , vraiment, et une fort pénitente excuse ! * »

7° Vieux lait, renouvelé par le nouveau- né qui s’en abreuve. On a long-temps prétendu qu’un nouveau-né avait la faculté de renouve-

‘ Pag. 5/|8 , loin, i , Des erreurs populaires.

1er un lait déjà ancien. Cette absurdité , dont on aura bien de la peine à guérir ceux qui en sont entichés , cause cependant la perte d’une multitude d’enfans , et je soutiens que ses effets mortels sont très fréquens ;

Car s’il est vieux il cache un sel acre et mordant , Et ce levain un jour se change en poison lent * ■

D’après toutes ces antiques méthodes , qui finiront par tomber dans un éternel oubli , et sur le danger desquels le vulgaire ne s’est jamais donné la peine de réfléchir et de raisonner , est - il bien étonnant de voir dans les villes , dans les villages , dans les campagnes , un si grand nombre de rachitiques, de scrophuleux , de scorbutiques , de bossus , de nains , qui déparent la race humaine, et qui , condamnés à être la risée des railleurs inhumains disposés à se moquer de leurs difformités , quand , au contraire , ils devraient les plaindre, sont, pendant leur pitoyable existence , odieux aux autres et à

* Petit-lUulel , j Essai sur le lait.

charge à eux-mêmes. Leurs parens ne sont-ils pas coupables s’ils ont négligé leur enfance, en suivant la pente de quelques préjugés que je viens de combattre? Leur fatale fécondité qu’ils devraient se reprocher, n’est-elle pas un crime contre le ciel , puisqu’elle ne leur a servi qu’à produire des infirmes , et par conséquent , des malheureux ? Des observateurs attentifs affirment que rien n’est plus capable de faire dégénérer la race des hommes. Gomment ne serait-ce pas , lorsque tant d’êtres difformes lancés dans le monde , y pullulent plus que ceux qui sont bien constitués , et ne semblent ainsi disgraciés par le sort, que pour propager des monstres ?

Une personne qui a vécu dans le Piémont, ma fait frémir en me parlant de la quantité de bossus , de jambes torses, de boiteux , de nains, hommes et femmes , qu'on y rencontrait , surtout dans les belles rues de Turin, capitale du pays , ville superbe , dont la splendeur forme un contraste frappant avec cette foule ignoble d’in-

dividus qui y traînent leur hideuse et repoussai] le existence.

En remontant aux causes de tant de difformités, ne pourrait-on pas en accuser aussi l’usage des lisières, presque partout employées au détriment de la taille des enfans qu’on suspend à un clou par-dessous les aisselles , après les avoir promenés, ce qui les engonce , gène les extrémités supérieures , fait remonter la poitrine , le sternum , et peut , sans qu on s en aperçoive, rendre torse la colonne vertébrale et occasioner une gibbosité ?

Pourquoi les gouvernemens , qui s’occupent à multiplier les belles races d’animaux qui servent au luxe , aux plaisirs ou aux travaux , ne porteraient-ils pas un oeil attentif et sévère sur les causes qui dégradent les générations, quand il leur faut composer de grandes et belles armées avec des hommes d’élite , et qu’on les recherche avec soin , meme pour la classe des valets ? Faudra-t-il forcer le philosophe austère à dire que l’homme a plus soin des brutes que de lui-même ?

Il est impossible à beaucoup de mères de nourrir, parce que l’enfant n’a pas pu prendre le mamelon. IJ ne convient pas , comme le dit le docteur Brouzet, de l’exercer peu à peu à le saisir comme il faut; on doit examiner s’il n'y a pas dans la langue quelque vice de conformation qui l’en empêche. Elle est quelquefois si étroitement lie'e à la mâchoire inférieure au moyen du filet, qu’on est obligé de le faire couper. Il faut donc que le médecin s’assure si ce n’est pas cette cause qui empêche l’enfant de prendre le mamelon.

Les nourrissons , pendant le premier mois de leur existence , sont destinés à vivre de lait, et , quoi qu’en disent les nourrices , le lait est pour eux une nourriture suffisante, parce que c’est un aliment bien animalisé. La preuve , c’est que le médecin Spielman dit qu’il a tiré de deux livres de lait d’une femme , une once et demie de crème, qui lui donna six dragmes de beurre et une demi-once de fromage très délicat.

« Wepfer , médecin suisse , parle du lait de

femme comme d’une substance qui contient en elle quelque chose de divin , ce que je n’aurais pu croire , dit ce grand praticien, si mes sens ne m’en eussent rendu garant. J’ai vu de mes propres jeux des hommes acquérir , pour ainsi dire, une constitution nouvelle par son usage. Plusieurs en obtiennent une teinte de couleur plus agréable et des forces plus durables » .

M. GeoflVoi , dans son hygiène, en caractérise on ne peut pas mieux les vertus.

« Qu’il soit ton aliment , ô toi que la langueur A réduit à l’état d’un enfant sans vigueur :

Ton teint va refleurir ; dans tes pâles artères , Le sang ira verser tout l’éclat de ses feux ,

Et tes traits, rappelés à leurs forces premières . Cacheront de tes os l’édifice hideux * ».

« Dans le cas où la nourrice aurait été loue-

temps sans manger , pour corriger l’âcre té de son lait, elle doit boire plusieurs coups d’une décoction d’orge et de semence de fenouil.

Traduction en vers par Pelit-Radel , Essai sur le fuit.

Cette boisson lui donnera , eu moins d’une demi-heure, un lait fort doux et abondant *. »

Si le nourrisson prend du dégoût, pour le téton, alors il serait bon de lui donner du bouillon de viande dont il faut enlever la graisse, ou des soupes et des crèmes de bouillon. Mais si leur estomac digère bien le lait, si la nourrice en a suffisamment, c’est le seul aliment qu’on doive permettre aux en fa lis pendant le travail de leur première dentition , parce que , doux et balsamique , il suffit à leur nourriture , mais ne leur doit être donne' qu’en médiocre quantité, attendu que l’état de malaise dans lequel ils sont, dérange un peu leur digestion qu’une surabondance de nourriture rendrait encore plus pénible ; il vaut mieux , mais en petites doses à la fois , lui présenter plus souvent le sein. «Lorsqu’un enfant a pris, dit le professeur Baumes , une dose suffisante de lait, et qu il se plaint, qu’il erie, ce n’est

* Traite de V Education corporelle des Enf ans en bas-âge, pas Desessartz , pag. 206 et 207.

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pas par besoin , mais pour toute autre cause. Ce sont quelquefois des vents , qu ’on dissipe aisément avec un linge chaud appliqué sur la région du ventre correspondante à l’estomac, avec une friction douce , faite sur la même région , avec une cuillerée d’eau d’anis , de camomille et de fleur d’oranger. Tant qu’il se plaint , il est de règle générale de ne point l’approcher du téton. Il vaut donc mieux , quand le sein est bien rempli de lait, qu'il est dur et légèrement douloureux , se traire ou le laisser perdre , que d’incommoder son nourrisson.

On doit prolonger le plus possible le temps de l’allaitement des enfans.

Qu’on rejette , si l’on veut, le sentiment de ceux qui pensent qu’un enfant ne saurait être sevré sans danger, à moins que sa bouche ne soit munie de seize premières dents, parce qu’il y a des enfans plus tardifs dans la pousse des dents que d’autres. Dans presque tous les cas, c’est une pratique bien sage de continuer

l'allaitement des jeunes enfans jusqu’à ce que la dentition soit avance'e et qu’on ait bien examinë que ce travail n’est point difficile. C’est en se conduisant ainsi , qu’on peut épargner, d’un côte', bien des maux, de l’autre, bien des regrets.

Si l’on voulait priver trop tôt son enfant du bienfait de l’allaitement , pourra-t-on penser de sang-froid à cette bouche embrasëe , à cette soif ardente, à ce dégoût violent, à cette diarrhée qui menace de devenir coliquative , et qui fond si rapidement les enfans de la plus belle venue ; à ces cris poussés par la douleur, la fièvre et l’insomnie, sans prendre la résolution de ne suspendre l’allaitement qu’après que ces petits êtres, si intéressans , ont leurs seize premières dents totalement percées ?

Sevrer les enfans bien avant l’époque où leurs mâchoires sont munies des instrumens de la mastication , n’est-il pas, en effet, une chose contraire à ces vues ? Les enfans malades ou languissans, dont les gencives sont

irritées ou douloureuses, n’ont, en pareil cas, pour tout soulagement, que le sein de leur mère où , tout à la fois, ils trouvent alimens et remèdes. Or, les priver de l’un et de l’autre, est un genre de cruauté dont les conséquences peuvent être funestes. Levret, accoucheur célèbre, disait, en parlant de 1 allaitement des enfans : « Il n’y a pas de miel , de cervelle de lièvre, de moelle de cerf, de graisse d’ours , etc. , qui vaille pour cela le lait de femme fourni par la succion » .

C’est ce qui a fait dire à un autre : « Le lait, qui par lui-même est fort adoucissant, et peut , par son contact avec les gencives , calmer leur état douloureux , a encore la propriété de relâcher le tissu des gencives et de les disposer à céder à l’impulsion des dents qui , en cet état , les divisent mieux que lorsqu’elles sont sèches et calleuses » .

Kosen , célèbre médecin suédois , qui s’est beaucoup occupé du soin qu’exigent les enfans, et des maladies qui en moisonnent un si

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grand nombre , dit : « Lorsqu’un enfant est venu à terme, ne d’un père et d’une mère bien portans; qu’en outre la mère, loin de s’ètre livrée à ses passions pendant sa grossesse ,, a toujours eu l’esprit tranquille, et ne s’est pas jetée non plus sur des alimens bizarres ou de fantaisie; si , d’ailleurs , l’enfant a eu de bon lait à sa naissance, les dents percent toujours sans de grandes douleurs et assez aisément. Plus les circonstances ont été contraires à celles que je viens de rapporter, plus la dentition est dillicile , et plus aussi le danger est grand pour la vie de l’enfant » .

Comme il arrive que plusieurs nourrices n’ont point assez de lait , il faudrait avoir recours à l’une des préparations suivantes, et qui doivent même remplacer la bouillie d usage qu’il faut proscrire à jamais.

La première est une bouillie au pain, faite avec de la mie de pain blanc bien séchée et pulvérisée avec de la croûte de pain, ou mieux avec le pain entier, mais bien recuit

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