V. — Les Anglais en butte aux soupçons
VI. — Imprudence de Campbell. — Les excuses de Beu* gnot et de Bruslart. — Ce que, selon Napoléon, lesBour* bons et les Anglais auraient dû faire.
Le 12 janvier, se produirait un fâcheux événement. Un vent du nord très violent faillit causer la perte de Vlnconstant qui revenait de Naples. Entraîné par la bourrasque et jeté sur la côte de la Bagnaja, le brick subit de rudes avaries. Mais il avait demandé du secours. Le tocsin sonna. Napoléon arriva, il ordonna d'employer tous les moyens de sauvetage et de décharger le bâtiment. Taillade^ décidément trop inhabile ou malchanceux, fut
remplacé par le lieutenant Chautard. Pourtant, à quelque chose malheur est bon. L'Empereur allait profiter de l'événement non seulement pour radouber Vliiconstanty mais pour envoyer à bord, sans que personne eût le moindre soupçon, ce qu'il voulait emporter. Aussi, plus tard, prétendit-on faussement que Taillade avait échoué exprès et que ses instructions lui commandaient de naufrager.
Il fait donc relever Vinconstant ; il le fait remettre à flot ; il le fait remorquer dans le port. Mais il craint d'éveiller les soupçons de Campbell et il a l'air, dit un espion, ''de ne pas mettre une grande activité à réparer le brick.
Pourtant, aux premiers jours de février, d'attentifs observateurs remarquent la gaieté de Napoléon et les préparatifs du départ.
Un officier de la garde croit, à la vérité, que les troupes iront à Naples ; mais il écrit que le patron — c'est-à-dire l'Empereur — a très bonne santé, très bonne humeur et de grandes espérances, que lui-même est content, qu'il suit « le premier aigle du monde », qu'il s'embarquera bientôt sur Vinconstant.
Le 22 ou le 23 février une grave information arrivait à Paris. Le directeur général des postes Ferrand reçut par un particulier qui demeurait en province une lettre importante de l'île d'Elbe. Elle était assez obscurément conçue ; toutefois elle faisait entendre
que Napoléon entretenait une correspondance active avec le continent ; qu'il avait le dessein de quitter prochainement son île ; qu'il comptait trouver à Grenoble de grands secours. Ferrand envoya le document à d'André : la police, disait-il, devait sans le moindre retard arrêter le particulier qui lui avait communiqué la lettre ; les papiers du personnage contenaient sans doute de précieux renseignements. Mais la police ne trouva pas l'homme à l'adresse indiquée par Ferrand.
L'entreprise ne pouvait réussir que durant l'absence de CampbelL Le 16 février, le colonel partit de Porto-Ferrajo pour se rendre à Florence où l'attendait une dame dont il était féru ; il annonça qu'il s'éloignait pour deux semaines.
Mais comment passer de l'Elba en France ?
L'Empereur avec sa propre marine transporterait-il sur le continent sa petite armée ?
On lui proposait de demander deux vaisseaux de 74 à Murât. Il s'y refusa. « Ai-je besoin, disait-il, de la marine napolitaine pour aborder en Provence avec un millier d'hommes ? Je ne veux rien d'étranger ; je veux partir sur ma marine, débarquer avec mes troupes, arborer mes couleurs qui sont les couleurs de la nation }».
Or, Napoléon n'avait que trois bateaux, le
166 LK DÉPART DK L'ILE D*ELBB
brick V Inconstant, le chébec l'Etoile et Pespé^ ronade la Caroline.
Le jour mémo où Campbell voguait vers la Toscane, l'Empereur ordonne de virer sur quille V Inconstant, de revoir son cuivre, de boucher ses voies d'eau, de refaire son carénage : le navire tiendra la mer le 25 et portera autant de chaloupes que possible; il sera peint comme un brick anglais ; il sera réarmé; il prendra des provisions, viande salée pour quinze jours, et biscuit, riz^ légumes, fromage^ eau, vin, eau de-vie pour 120 hommes pendant trois mois : Napoléon pensait qu'il pourrait être poursuivi, rejeté sur la côte d'Italie ou sur celle de Corse, et qu'il aurait grand besoin de vivres.
Toutefois V Inconstant ainsi que V Etoile et la Caroline ne suffisent pas; il faut ajouter à la marine du souverain de l'île d'Elbe trois bâtiments au moins, trois bâtiments marchands.
Pons reçut l'ordre confidentiel, Tordre secret de noliser ces trois bâtiments dont Napoléon ne pouvait se passer.
Il les nolisa. C'étaient le brigantin le Saint-Joseph et deux pinques, deux transports de l'administration des mines de Rio.
Ils vinrent le 24 mai de Porto-Longone à Porto-Ferrajo comme s'ils étaient chargés de rainerais pour la Romagne. En réalité, ils
contenaient \ine cargaison de boi9 et toutes les munitions de guerre qu'avait pu fournir Porto- Longone.
Napoléon disposait ainsi de six bàtiinents. Mais il n'avait encore, selon le mot de Pons, que le strict nécessaire. 11 fallait un septième navire. Ce navire s'offrit de lui-mâme. Le 18 février, une polacre marseillaise, le Saint- Esprit, qui se rendait de Livourne à Gastellamare:i dut relâcher à Porto-Ferrajo pour échapper aux vents contraires et remédier à une voie d'eau. L'Empereur résolut de la garder et de la joindre à sa flottille. Le 19, il faisait une promenade en mer et passait près do la polacre dont l'équipage le saluait par un triple vivat. Le 20, il envoyait à ce bâtiment trois de ses voitures^ deux berlines démontées^ un landau, des caisses d'argenterie et divers paquets : le tout était k destination de Naples, mais le landau partira pour France, comme on disait alors, et il jouera un bout de rôle dans la marche de Napoléon à travers la Provence.
Dès lors, la flottille existait. Elle comptait sept bâtiments : Vinconstanti VEtoile, la CarolinCy le Saint-Joseph^ les deux transports de Rio et le Saint-Esprit. Il fallait maintenant y mettre les vivres, les armes et les troupes*
Grâce à l'absence de Campbell, grâce à
168 LE DÉPART D£ X'iLK D'£LB£
d'habiles précautions^ grâce à d'énergiques mesures et au plus rigoureux embargo, le grand projet de départ allait s'exécuter^ sinon sans transes, du moins sans obstacle.
Le 21, le bruit court dans Porto-Ferrajo que des événements considérables se préparent. Les charpentiers et les calfats ne cessent pas de réparer Vlnconstant ; les Polonais s'exercent aux manœuvres de Tartillerie; la troupe s'habille entièrement ; les soldats reçoivent chacun deux paires de souliers, et les ofiiciers de la garde disent tout haut qu'on partira le mois prochain.
Le 22, on embarque des caissons de munitions et des ballots d'uniformes sur Vlnconstant ainsi que sur le chébec VEtoile^ et la nouvelle se répand dans Porto-Ferrajo que les chevaux des Polonais envoyés à l'île de la Pianosa vont revenir, que Madame-Mère et la princesse Pauline se disposent à gagner Napies. L'Empereur mande le trésorier Peyrusse dans son cabinet, a Eh bien, Peyrusse, que dit-on en ville ? — On dit que Votre Majesté veut rejoindre le roi Joacbim. — Vous êtes un nigaud », répond l'Empereur à Peyrusse en lui tapant la joue, et il ordonne au trésorier do ne plus payer qu'en argent blanc, de dépenser les écus dits francesconi qui n'ont
LE DÉPART DE L'ILE D*ELfiE 169
pas cours en France^ de mettre dans les. malles tout son or et par dessus cet or des livres de la bibliothèque ; Peyrusse, seul, sans Taide de personne et après avoir renvoyé tout son monde^ fera remballage.
Le 23, Napoléon visite VInconstant, ÏEtoile et le Saint-Esprit. Le bataillon corse arrive de Porto-Longone où il stationnait. Tous les soldats parlent de départ. Les officiers qui reçoivent de Peyrusse non de l'or, comme d'habitude, mais de Targent blanc, marquent leur étonnement. Des jeunes gens de l'île présentent une pétition à l'Empereur et souhaitent d'être admis dans les Polonais : « Si vous avez la taille> répond-il, vous serez admis, d On transporte des vivres et des tonneaux d*eau douce sur V Inconstant et V Etoile.
Le 24, Napoléon eut une alerte très chaude.
A 10 heures du matin, la Perdrix est en vue, la Perdrix, cette corvette qui, huit jours auparavant, a conduit Campbell à Livourne et qui devait Vy attendre. Bertrand court prévenir l'Empereur. « Comment ? Comment ? », s'écrie Napoléon ; il se jette sur une longue-vue ; il reconnaît la Perdrix et commande aussitôt à VInconstant, pour le soustraire à la curiosité britannique, de mettre à la voilé, de cingler sur Naples. Mais la
170 LE DÉPART DS L'iLB D'ELBE
manœuvre s'exécute si lentement que la Per^ drix entre dans le port avant que VInconstant soit paré. Que faire ? Prendre la corvette à Pabordage dans la rade même ? La chose semble très difficile et c'est déclarer la guerre aux Anglais, c'est par une espèce de guetapens exciter leur colère, a Je ne veux, dit Napoléon, ne devoir ma sortie qu'à ma bonne étoile. »
Mais Campbell n'est pas à bord de la Perdrix. Le capitaine Âdye vient simplement présenter à Napoléon six touristes de sa na* tion et, pour n'être pas remarquée il se rend au palais des Mulini ou des Moulins par un chemin détourné qui longe les remparts.
Néanmoins, il alla voir Bertrand. Un sieur Ricci, vice-consul d'Angleterre à Porto-Longone, mais que Napoléon refusait de reconnaître, avait prévenu Adye qu'on embarquait de l'eau et des vivres depuis deux jours et que le bruit d'une fuite prochaine courait dans la ville. Adye parla de ces rumeurs à Bertrand. Le grand-maréchal repondit froidement que, depuis l'arrivée -de son souverain, les nouvelles les plus ridicules circulaient à Porto-Ferrajo et à Livourne ; bien fou qui les croyait et les propageait, comme faisait cette espèce de consul qu'on nommait Ricci t II invita môme le capitaine à dîner.
Adye refusa, et dans l'après-midi, la corvette
LE DÉPART DE L'iLK D'ELBE 171
reprit le large : elle n'était restée que quatre heures au mouillage.
Le capitaine anglais était complètement rassuré. Il avait vu les soldats de la garde brouetter la terre et planter des arbres dans le jardin que l'Empereur leur avait donné et qu'on appelait le jardin des Braves; il avait vu Vinconstant voguer vers Naples.
A peine la Perdrix s'était-ello éloignée qu'un bateau, envoyé par Napoléon, allait donner à VIncomstant l'ordre de rentrer au port. Les préparatifs, suspendus un instant, recommençaient de plus belle. On embarquait l'artillerie, des bombes, des fusils. Des cour* riers portaient de tous côtés des instructions sévères : défense à qui que ce fût, même aux pêcheurs, de sortir ; défense à la police de délivrer des passeports. Un ordre du jour de la place avisait les troupes de se tenir prêtes à partir.
La résolution de l'Empereur n'est plus un mystère. Au soir du 24, il reçoit les autorités du pays, et le président du tribunal le félicite de « reprendre le chemin de la gloire i», de ce reconquérir la couronne ». Si quelques-uns persistent à croire qu'il veut aller en Italie et qu'il ira débarquer à Piombino, la plupart devinent donc qu'il se rend en France, et il ne les détrompe pas.
Même agitation, même remue-ménage le 25 février. On parle hautement du départ des troupes pour la France où, dit-oii, un grand mouvement s'est produit en faveur do Napoléon. Comme la veille, nul ne peut quitter le port et gagner le continent. Habitants et étrangers rendent leurs passeports à la police. Le bataillon corse est consigné dans sa caserne. Les Polonais vont à Campo attendre leurs chevaux qui pâturent dans la Pianosa.
Tout Porto-Ferrajo se lameqte: il va donc s'éloigner, et sans doute pour toujours»
rhomme dont la disgrâce, comme les Elbois disaient à son arrivée, ferait le bonheur de leur île! Les femmes pleurent leurs amants et leurs fils. Les marchands regrettent ces Français qui faisaient tant d'achats et qui laissent tant de dettes. Les soldats se réjouissent de la vie active et aventureuse qui s'ouvre devant eux.
Napoléon ne parait pas. Il rédige des proclamations queTimprimeur du gouvernement, Broglia, met secrètement sous presse. 11 annonce à sa mère qu'il part dans la nuit du lendemain, et lui demande s'il a raison de partir, a Mon fils, répond-elle, laissez-moi réfléchir un instant pour oublier que je suis mère et réprimer toute faiblesse... £h bien^ si vous devez mourir, le ciel ne veut pas que ce soit dans un repos indigne de vous ; il veut
LE DÉPART DE L*iLE D*£LBE 173 '
que ce soit Tépée à la main et non par le poison. )» Mais la mère et la sœur de Napoléon ne cachèrent pas leurs craintes au valet de chambre Marchand, et toutes deux, pleurant, sanglotant, prièrent le fidèle serviteur de ne jamais abandonner son maître.
Cependant, à travers les rues, un homme court, troublé, efifaré: ce marchand d'huiles qui naguère acclamait, admirait Napoléon, ce marchand d'huiles qui n'est qu'un espion, l'agent dévoué de Mariotti. Il voudrait avertir son patron. Mais vainement il allègue des affaires urgentes qui l'appellent à Livourne ; on Foblige de prendre sa passe. Vainement il tente de louer une barque ; s'il réussit le lendemain à séduire un batelier par l'offre de soixante livres, s'il sort même de la darse, il est hélé, arrêté, sommé de rentrer dans la ville, et là, il rencontre Cambronne qui le connaît, et qui, jurant et tempêtant, prétend l'enrôler, l'emmener avec les volontaires elbois I
Pareillement, un Anglais retenu contre son gré dans l'île, proteste do toutes ses forces. Il vient voir le colonel Jzermanowski et, dans les termes les plus vifs, il se plaint de l'injustice qu'il subit : « Me retenir ainsi, dit-il, c'est causer une guerre entre l'Elba et la Grande Bretagne! » Le colonel sourit: « Monsieur, répond-il, cette guerre serait trop inégale, et je dois suivre mes instructions. »
Le 26 était un dimanche, et le temps fut superbe: un soleil éclatant, un ciel pur, une brise légère qui répandait de tous côtés le parfum des plantes dont abonde le sol de rElba.
Après la messe qui fut dite à 11 heures, une heure plus tôt que d'ordinaire. Napoléon rentre au palais. Il n'a pas encore pris à son service la polacre marseillaise le Saint Esprit, cette polacre qui, maintenant réparée, devrait se rendre à Castellamare et à Naples. Mais l'équipage a naguère acclamé l'Empereur et le capitaine Gatibert ^ cédera volontiers son bateau si on lui fait une douce violence et lui paie son chargement. Le 26^ à 2 heures do l'après-midi, le colonel Jtermanowski, avec vingt Polonais et le trésorier Peyrusse, accoste le Saint-Esprit. « Nous nous emparons devotre bAteau », dit Jzermanowski à Galibert. — r « Par quel ordre », demande le capitaine. — « Par ordre supérieur, réplique Jzermanowski, et
1. Le capitaine commandant la polaore le Samt'Esprii était Jean-Jacques &alibert et son capitaine en aecond» Louis Ganvin; le trésorier Peyrusse ne s'est rappelé qae ^
le nom du second qne l'éditeur de son Mémorial a Ifi et Imprimé inexactement c Gardini >•
LE DÉPART DE L'iLB D'ELBE 175
je VOUS défends à vous ainsi qu'à votre équi^ page de descendre à terre. i> Puis» le colonel enjoint à Galibcrt de faire porter sur le pont toute sa marchandise, et les caisses» les barriques sont précipitées dans les flots. Galibert 80 plaint» se lamente» mais se calme parce que Peyrusso promet de solder incontinent la cargaison entière; il exhibe ses comptes» et le trésorier débat les prix avec lui lorsque paraît l'Empereur. De sa terrasse» PEmpereur a vu que les Polonais ne se hâtent pas de revenir. Il se jette dans son canot» il monte sur la polacre» il aperçoit Peyrusse qui s'indigne des exigences de Galibcrt. « Les factures de cet homme, dit le trésorier» ne me paraissent pas sincères et ses prétentions sont excessives. — Paperassier, s'écrie PEmpereur, payez lui ce qu'il demande. Que diable avez- vous à liarder? Il ne faut pas perdre son temps ni retarder les Polonais ».
D'un geste brusque il fait voler en Pair tous les papiers que Peyrusse tenait dans ses mains. Le trésorier paie vingt-cinq mille francs au capitaine et regagne la ville avec son souverain. Désormais, le Saint-Esprit appartient à la marine impériale. 250 hommes viennent s'y entasser ainsi que des provisions de bouche, des munitions, des armes. Un Corse, l'enseigne Morandi» aidé de trois pilotes corses, exerce le commandement. Le pavillon
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blanc flotte encore sur un mât; au soir, à l'heure du départ, la troupe jette à la mer le drapeau détesté.
Dans Porto - Ferra jo, les soldats avaient mangé la soupe à 4 heures. Une heure plus lard, après-s'être réunis avec armes et bagages, ils montaient à bord des bâtiments. Jamais embarquement ne fut plus rapide. Tous étaient pleins d'enthousiasme, et durant quelque temps les cris de Vive VEmpereur ne cessèrent pas.
Napoléon fit ses dernières dispositions.
Il reçut les membres de la junte qu'il envoyait en Corse *.
Cette junte devait recueillir la flottille si la tempête ou une croisière ennemie l'obligeait de gagner la côte.
Elle prendrait toutes les mesures qu'exigerait le triomphe de la cause nationale.
Elle publierait deux proclamations adressées l'une aux habitants, l'autre aux soldats du département de la Corse. Dans la première de ces proclamations, Napoléon appelait les Corses à prouver avant les Français du continent leur zèle pour l'Empire et sa personne, à montrer que l'amour de la patrie et Thon-
1. Voir la liste des membres dans nos Inédits napoléo^ niens. 1I« p, 345,
ncur de la nation leur étaient chers comme à leurs ancêtres» à se lever contre le gouvernement des Bourbons qui serait, s'il durait» un monument de la honte de la France. La seconde proclamation exhortait les soldats à prêter main-forte à la junte, à remplacer le drapeau blanc qu'ils avaient combattu pendant vingt-cinq ans par le drapeau tricolore, drapeau de la nation^ drapeau de la victoire. La junte portait aussi plusieurs décrets»
tous datés, comme les deux proclamations, du 24 février : les bâtiments de la marine impériale devaient arborer le pavillon tricolore et les équipages» prendre la cocarde nationale ; les régiments qui se trouvaient en Corse, seraient le plus tôt possible débarqués sur les côtes de France, sur un théâtre digne de leur patriotisme et de leur valeur, à l'exception d'un bataillon et d'une compagnie d'artillerie <jui viendraient à l'île d'Elbe ; Bruslart était destitué et serait mis sur le champ en état d'arrestation pour être envoyé à Paris sous bonne escorte; Launay était nommé commandant en chef do la Corse ou 33® division militaire, Moroni chef d'état-major, Fiorella général en second et commandant d'Ajaccio, Bruny commandant de Bastia, et les troupes de l'île obéiraient à ces nouveaux généraux sortis de leurs rangs; les habitants de la Corso prendraient la cocarde aux trois cou*
leurs et au haut des clochers de leurs villes et villages serait arboré le drapeau bleu-blancrouge.
Un Corse, un Ajaccien de soixante-six ans, naguère commandant d'armes à Milan, le général de brigade Bertolosi, reçut le commandement de la place de Porto-Ferrajo: « Tu vas m'objecter, lui dit Napoléon, que je te fais sergent ; mais ne crains rien, je te relèverai ^ sous peu K »
Il chargea le docteur Lapi d'administrer Tîle d'Ëlbe. C'était le plus influent personnage du pays, et l'Empereur l'avait attaché à sa personne comme chambellan et nommé directeur des domaines. Il le fit gouverneur et généraly et publiquement, en présence de la milice bourgeoise, il prononça ces paroles :
« Je vous confie la défense de l'île, et je ne puis vous donner une plus grande preuve de confiance, que de laisser ma mère et ma sœur à votre garde. »
Il embrassa L.fizia et Pauline qui versaient des larmes. (( C'est maintenant, dit-il^ que je dois partir ou je ne partirai jamais. »
1. La seconde Restauration ignora ou feignit d'ignorer ces fonctions elboises de Bertolosi ; il était à Paris lorsqu'il fut nommé, le 31 octobre i815> général de brigade au service de France; il eut aussitôt sa retraite et alla passer au Mans le reste de sa vie.
Il consola M™® Bertrand : « Madame, soyez tranquille; dans un mois, vous aurez yotpe logement aux Tuileries. »
Par un mouvement spontané toute la ville s'était illuminée^ et durant une grande partie de la nuit, dans les églises et les chapelles les Elbois prièrent Dieu de protéger ceux qui s'embarquaient pour une si hasardeuse entreprise.
A 7 heures du soir, dans une calèche découverte» Napoléon descendait lentement vers le port. Bertrand était assis à côté de lui. Près de la voiture marchaient Drouot et Pons, Pons que l'Empereur, au dernier moment, avait prié de monter avec lui sur V Inconstant et de l'accompagner en France, sans que le digne homme pût aller à Rio faire ses adieux à sa famille.
Les habitants, tète nue, se taisaient. Soudain, une voix prononça ce seul mot Adieu^ Toutes les voix répétèrent Adieu. Tout le monde parla :
« Sire, mon fils vous accompagne.
« Sire, les Elbois sont vos enfants.
« Sire, ne nous oubliez pas.
« Sire, nous vous aimons tous. »
Au port, le maire traditi voulut haranguer l'Empereur. Les sanglots l'interrompirent, a Braves Elbois, dit Napoléon, adieu, vous êtes les braves de la Toscane I »
Deux heures auparavant, tandis que les
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troupos s'embarquaient, la musique avait joué» racoate uq témoioi les airs de 1793 que les Français aimaient encore. Elle les joua de nouveau lorsque l'Empereur monta dans le canot qui le portait à son brick; la Marseillaise fut chantée par les soldats et bissée par les Elbois; en un instant, de toutes parts retentit le fameux refrain :
Allons, enfants de la patrie Le jour de gloire est arrÏTé I
La flottille comprenait sept voiles : le9 trois bâtiments de la petite marine napoléonienne, VInconstanty VÉtoile et la Caroline, les trois transports de Rio et la polacre le Saint-Esprit *.
1. L'Inconstant éi&it le brick que le gouvernement français avait donné à l'Empereur au lieu de la corvette promise par le traité da 11 avril.
Le cbéb^c VEtailey acbeté par Napoléon/armé de six canons, était commandé par l'enseigne Ricbon; il portait 83 tonneaux et avait 15 bommes d'équipage; on le nommait aussi la goélette et les Anglais l'appelaient la bombarde.
L'espéronade la^ Caroline — qu'on nommait aussi une felouque et un aviso et que les Anglais appelaient un bateau & demi-pont, — portait environ 10 & 15 tonneaux, et avait 16 hommes d'équipage; son patron était François Gjialanti ; mais ellç fut commandée de l'île d'Elbe au golfe Juan par Filidoro, capitaine de port à Porto-Ferrajo.
Les trois transports de Rio étaient le brigantin le Saint' JçijS^h. qui jaugeait 80 tonneaux (il venait de/ClvUa Vecchia et apportait du blé de Turquie lorsqu'il fut nolisé par Pons) et les (Jeux pinques, destinées à transporter du f#r, qui jaugeaient l'uQe# 80, et l'autre, 70 tonneaux : lenra
Elle réista quatre longues heures dans la rade parce que le veiit manquait. La nuit était berèine^ splèndide, éclairée par le clair de lune ; mais personne ne pensait à Padmiref.
Quelques-uns jetaient un regard mélancolique sur Pôrto-Ferràjo où ils laissaient des amis^ et ils regrettaient de quitter si brusquement lès douces habitudes qu'ils s'étaient formées dans la ville. La plupart maudissaient le calme plat de la mer. Ils savaient qu'ils al* làient en France, et la garde, en arrivant au rivage, avait crié Paris ou la mort. Nul ne prévoyait que cette flottille qui partait à la fin d'un si beau jour, dût déchaîner la guèrt^ étrangère et attirer sur la France les maux d'une seconde invasion.
À minuit, quand le vent se prit à souffler, les bâtiments levèrent l'ancre et sortirent à force de rames. Les gens de Porto-Ferrajo
propriétaires, Joseph Tonieiti et S^ébastien Cbioncini, avant de quitter le golfe Juan» sollicitèrent l'honneur d'être présentés à Napoléon.
La pblacre le Saint-Esprit portait 194 tonneaux. Elle avait un équipage de douze personnes (capitaine commandant Jean-Jacques Galibert d'Agde et capitaine en second Louis Calvin de Marseille) et elle embarqua non seulement 250 nlilitaires (dont un chef de bataillon et plusieurs officiers) mais deux chevaux, trois enfants, et six femmes très mal mises, des < femmes de soldat >.
Ajoutons la gondolé ou le boeuf la Conception qui par deux fois fit le trajet de Porto-Frrirajo au golfe Juan> d*»bord avec le convoi, puis (sous la conduite du marin Battini) avec la comtesse Bertrand.
la voyaient encore à 7 heures du matin. Vers midi, elle disparut à l'horizon.
Que deviendrait-elle ? Arriverait-elle en France? Ne serait-elle pas rencontrée par des croisières ? Le 5 mars, à onze heures du matin, les bâtiments de transport rentraient à Porto-Ferrajo, et Lapi écrivait le lendemain à Napoléon que les habitants de la ville accueillaient avec une joie extrême la nouvelle du débarquement de PEmpereur sur le sol français et que, si les ports de Toscane et de Piombino avaient mis la quarantaine sur les navires elbois, l'île entière attendait les événements avec intrépidité, avec confiance et comptait apprendre de nouveaux et glorieux exploits de Sa Majesté.
Lorsque Campbell avait quitté l'île douze jours auparavant, il ne dissimulait pas quelque inquiétude. Il vit à Florence le sous-secrétaire d'Etat Cooke qui revenait du Congrès, et il lui dit qu'il soupçonnait des projets d'évasion, qu'il aurait envoyé une dépêche à Castlereagh s'il n'avait pas eu l'ordre de n'expédier de courriers que dans les cas pressants. Cooke se moqua de Campbell: personne en Europe ne pensait plus à Napoléon; on
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l'avait complètement oublié; c'était comme s'il n'avait jamais existé! Ces mots de Ck)oke rapaisèrent Campbell qui se prit à croire qu'à force d'observer l'Empereur, il avait le jugement faussé.
Mais il recevait note sur note et renseignement sur renseignement. Ricci et Mariotti lui rapportaient que Napoléon envoyait à bord de V Inconstant, de VÉtoile et des transports de Rio des vivres, des fusils et des munitions. Il apprenait que Golonna allait préparer à Naples le logis de Madame Mère et que la vaisselle de Pauline, assurée pour cinq mille francs, était arrivée le 25 à Livourne. Persuadé que Napoléon voulait rejoindre Murât, il résolut de regagner Tîle d'Elbe. « Si je sais, s^écriait-il avec colère, que Bonaparte est sur son brick avec des troupes et des vivres, j'ordonne au capitaine Adye de tirer sur lui et sur ses gens comme sur des pirates, et de prendre la méthode la plus sûre pour nous emparer d'eux ou pour les détruire ! »
Il regrettait de n'avoir pas une autre corvette à sa disposition et, il demandait à Burghersh VAboukir ou VAlcmène ou le Wizard; il avait besoin de deux navires dans cette « crise »: l'un porterait ses dépêches ; avec l'autre, comme il disait, il poursuivrait ses buts.
Le 26 mars, à 8 heures du soir, il s'embar-
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qua presque à Tinstant où Napoléon montait sur V Inconstant. Mais lui, aussi, comme l'Empereur, fut retenu, retardé par le manque de vent, et la Perdrix ne parut devant Porto- Ferrajo que le 28, à 11 heures du matin.
Campbell se consumait d'impatience. Il se jeta sur-le-champ dans un canot. À midi il est dans la ville. Mais il a déjà vu que le brick impérial n'est plus en rade et que des miliciens, au lieu de grenadiers, gardent les postes.
Il rencontre un compatriote nommé 6rattan qui le met au fait et lui dit que les soldats parlaient plutôt d'Antibes et de Milan que de Naples.
11 entre à la Santé, ce L'Empereur est-il là?
— Il est parti.
— Et le grand-maréchal Bertrand ?
— Il est parti.
— Et le général Drouot?
— Il est parti et remplacé par le général Lapi.
— Et M. Pons?
— M. Pons est parti. x>
Et le colonel maugrée contre ce Pons qu'il n'a jamais aimé, ce myope qui porte lunettes, cet ami de Masséna et de Lacépède, cet homme intelligent sans doute, mais violent, irascible, intrigant.
Sa colère est d'autant plus vive que les El-
bois sernblciit se moquer de lui : selon l'instruction qu'ils ont reçue de l'Empereur et comme pour narguer le commissaire anglais, ils répètent la même phrase: « Sa Majesté est allée faire une promenade en mér! »
11 se rend chez le grand-maréchal et, usant de ruse, il dit à M°*® Bertrand: « Votre mari est arrêté, et l'Empereur aussi. » M"® Bertrand ne se trahit pas; elle se borne à demander:
« Où donc ont-ils été arrêtés? — Sur la route de Naples. — Alors, je ne crains rien. »
Il se rend chez Pauline ; il l'interroge sur un ton menaçant: « Votre frère a violé sa parole; il avait promis de ne pas quitter l'île; mais nos vaisseaux sillonnent la mer et à cette heure votre frère est notre prisonnier. — Monsieur, répond Pauline, ce n'est pas ainsi qu'on parle à une femme ».
Il se rend chez Lapi. Mais il redoute d'être arrêté et auparavant il envoie le docteur Monaco exiger que Lapi s'engage à le laisser en liberté; Lapi promet de né rien tenter contre la personne de Campbell, et le colonel, tranquillisé, vient s'entretenir avec le nouveau gouverneur: « Avez-vous l'intention de vous défendre? — Je ne rendrai la place, répond Lapi en souriant, que sur l'ordre do celui qui me l'a confiée. — Èh bien, réplique Campbell, je regarde l'île comme en état de blocus et vos barques ne sortiront pas ».
Campbell ne resta qu'une heure à Porto-Ferrajo. Il voulait rattraper Bonaparte et, ainsi qu'il s'exprime, débarrasser le monde de cette peste. Or, de tous les renseignements qu'il avait recueillis, un seul lui paraissait sûr: Napoléon ne s'était pas dirigé, comme disaient les uns, vers Fréjus, ou, comme disaient les autres, vers Naples, et le 27, à 3 heures de l'après-midi, des hauteurs de l'île d'Elbe on avait vu VInconstant au nord-nord-est de Capraja. Le colonel conclut de là que la flot* tille de l'Empereur voguait vers la frontière de la France et du Piémont. Si Bonaparte avait l'intention de se rendre à Naples, aurait-il emmené des canons, des chevaux, des employés d'administration? Non, il voulait atterrir à Antibes, à Nice, et de là, gagner la Lombardie.
Le capitaine Adye approuva Campbell. La Perdrix se mit à la poursuite du fugitif ; elle allait à toutes voiles et proQtait du vent qui, durant la nuit, ne cessa pas d'augmenter. Le i®' mars, à 2 heures trois quarts du matin, près du cap Corse, à huit lieues environ de Capraja, elle rencontrait la frégate française la Fleur-de^lySf commandée par le chevalier de Garât et chargée naguère de croiser dans les parages de l'île d*Elbe. Les deux bâtiments, agissant do concert, donnèrent la chasse à la flottille impériale.
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Mais Garai venait de louvoyer en divers sons entre Capraja et le cap Corse, et il avait examiné très attentivement, sans y rien découvrir, le seul village et le seul mouillage qu'offrait le rocher de Capraja. Il pensait donc que Français et Anglais devaient se partager la besogne; il irait vers Ântibes et le golfe Juan, vers Monaco et Ântibes, pendant que Campbell et Adye exploreraient les petites îles, Monte-Cristo et la Gorgone.
La Perdrix cherchait ainsi Napoléon où il n'était pas et la Fleur-de-lys, qui le cherchait où il était, arriva trop tard. « Que de bonheur, s'écriait Campbell, a eu ce brigand, ce ra/- Jlan ! 1» Dans sa rage, il accusa Garât : Garât lui avait menti ; Garât, lui aussi, était dans le complot, a Hélas 1 disait lord Bentinck qui vit Campbell quelques jours plus tard, la tôte du colonel a souffert de cette mésaventure t ]»
Du moins la carrière du colonel n'en souffrit pas. Il ne pouvait évidemment reprendre ses fonctions d'attaché militaire au quartier général des alliés, et Castlereagh, tout en le comblant d'éloges, tout en vantant son intelligence et son activité, le Gt renvoyer à son régiment : au milieu des ministres et des gé* néraux de la coalition, pensait Castlereagh, la présence de Campbell provoquerait sûrement des discussions sur l'évasion de Bonaparte. Le colonel était du même avis. Il dé-
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clara qu'il n'avait été diplomate que par accident^ que sa seule ambition était d'être soldats et, redevenu militaire, il eut tout ce qu'il désirait. Il voulut commander une brigade étrangère et il commanda le contingent hanséatique ; il voulut obtenir l'ordre da Bain, et il l'obtint; il fut promu au grade de général major, et, lorsqu'il mourut de la peste en 1827, il était gouveneur de Sierra Leone.
Les alliés, apprenant la fuite d(3 PEtnpereùr, commencèrent par s'injurier: ils rejetèrent la faute l'un sur l'autre, et Dalberg répétait dans les salons de Vienne que lai?rance n'était nullement coupable, qu'elle n'avait pas cessé de demander la déportation dû souverain de l'île d'Elbe, qu'il fallait accuser de tout le mal l'Autriche et la Russîê, la coquetterie diplo* matique de Metteruich et la politique sentimentale d'Alexandre.
L^orage tomba sur les Anglais. L'Europe crut d'abord qu'ils avaient favorisé le départ de Napoléon. Trois jouria avant la fuite, le 23 février, à Porto-Ferrajo, l'adjudant major de la place déclarait qu'ils étaient d'accord avec l'Empereiir, qu'ils le laisseraieht
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sortir de Tlle et rentrer en France. Dans les premiers jours do mars, à l'Ile d'Elbe, à Livpurne, à Florence tout le monde assurait qu'ils s'entendaient avec l'Empereur, qu'ils le préféraient à Louis XYIII qui leur avait donné des sujets de mécontentement, que la Perdrix n'était venue le 24 février à Porto-Ferrajo que pour apporter à Napoléon un plan d'évasion.
Dans le monde diplomatique de Vienne on disait que les Anglais étaient impardonnables» qu'ils voulaient peut-être emmener Napoléon en Amérique ou même qu'ils l'avaient laissé s'échapper pour le reprendre et le traiter avec plus de rigueur.
Talleyrand écrivait à Louis XVIII que les Anglais s'étaient chargés de surveiller Bonapjstrte et qu'ils auraient peine à e^^cuser leur négligence.
A Turin, le marquis d'Osmond affirmait que les Anglais avaient <i lancé le brandon d.
A Rome, notre ambas3adeur, l'évêque d'Orthosia, Cortois de Pressigny, fît à lord North les plus vifs reproches : a N'aviez-vous pas une corvette dans le port et un commissaire dans l'île? Ne pouvîez-vous arrêter Bonaparte ? Mais vous êtes jaloux de voir renaître la prospérité de la France ! »
Comme Pressigny, la plupart des royalistes s'imaginaient que le cabinet britannique désirait allumer une guerre civile qui ravirait à
la France les grands moyens qu'elle avait encore : suivant eux, Castloreagh et ses collègues ne prévoyaient pas que Louis XVIII fuirait sans coup férir ni que TEmpereur entrerait si promptement à Paris, et du reste — telles furent les expressions mêmes de certains émigrés — lorsque PAnglelerre veut rétablir son ascendant, lorsque son intérêt est en jeu, elle n'hésite pas à courir les hasards et à braver les catastrophes. C'était donc elle qui lançait Napoléon sur la France. Dès le mois d'octobre, une caricature avait représ^lé les souverains autour d'une table devant la carte de l'Europe et Castlereagh les menaçant, s'ils ne faisaient pas sa volonté, de les livrer à Napoléon qu'il tenait au collet. A la même époque, sur une autre gravure, ne voyait-on pas le prince régent d'Angleterre portant une cage où « Bony », sous la forme d'un aigle, montrait sa tête entre les barreaux, et le prince régent disait aux membres du Congrès : c( Je le lâche, si... »
Des indifférents comme Van Dedem, de fervents bonapartistes comme Fleury de Chaboulon crurent toujours que les Anglais avaient précipité Napoléon sur la France pour la bouleverser. Dedem remarque que Campbell ne serait pas allé si opportunément s'amuser à Florence si le gouvernement britannique ne l'avait pas permis. Fleury pense que Campbell
reçut du ministère anglais l'ordre, sinon de protéger l'évasion de l'Empereur, du moins de ne pas l'empêcher.
D'autres disaient que les Anglais qui venaient voir Napoléon à l!île d'Elbe ou qui fréquentaient les salons bonapartistes de Paris, avaient un même but patriotique : en excitant l'Empereur et ses partisans à prendre leur revanche, ils jetaient la France dans de nouvelles aventures qui ne pouvaient que l'amoindrir et l'affaiblir.
Mais n'accusait-on pas et ne pouvait-on pas accuser l'Autriche, la Russie, la Prusse d'avoir fait le même calcul ?
Les gens de Livourne, très hostiles à Napoléon, prétendaient que l'Autriche ne le laissait à l'île d'Elbe que pour le tenir en réserve, pour l'envoyer en cas de guerre sur la frontière de France.
Le tsar Alexandre, s'emportant contre Metternich et Talleyrand, laissait au mois de novembre échapper ces paroles menaçantes :
« L'Autriche se croit assurée de l'Italie, mais il y a là un Napoléon dont on peiit se servir I S'ils m'y forcent, on leur lâchera le monstre ! » Et dans la journée du 9 mars, le bruit courait aux Tuileries que Jomini, passé au service russe, avait été chargé de négocier avec Murât les moyens de transporter en Provence l'exilé de l'île d'Elbe.
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Le colérique Niebuhr avouait à Gneisenau que Bonaparte lui répugnait moins que Talleyrand, Munster et Metternich.
Gneisenau, voyant au Congrès de Vienne la Prusse et la Russie mises en échec parles trois autres puissances, conseillait de rappeler Napoléon sur la scène, de le soutenir, de former deux empires, celui des Bourbons et celui des Bonaparte, qui seraient constamment en lutte, et de rendre ainsi la France impuissante au dehors *.
Tout cela n'était que boutades. Les Anglais, par exemple, pensaient si peu à se servir de Napoléon qu'ils prirent contre lui, dès qu'ils surent son départ, les mesures les plus énergiques. Dès le 12 mars, Wellington écrivait que, si Louis XVIII n'était pas assez fort pour venir à bout de Napoléon, l'Angleterre mettrait en mouvement toutes les forces de l'Europe, et, cinq jours après, Somerset marquait à Jaucourt que le prince-régent allait, sans perdre de temps, engager les autres puissances à combattre Bonaparte, a II faut, s'écria sir Char-
i. Tels sont lea termes exprès de Gneisenau» et 11 ajoute qu'il faudra en même temps nourrir le feu de la révolte en Italie ; enlever à l'àutrich^ Tltalie, la Galicie et la Moravie; écraser la Bavière, non seulement' à cause de sa mauvaise foi, mais à cause de ses belles possessions de Franconie; donner à la Prusse Bamberg, Wiirzbourg, Ansbach et Baireuth ; partager le reste du butin, à l'ex* clnsion de la vieille Bavière, entre Wurtemberg et Bade!
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led Stewart, tirer d'Angleterre ce que nou9 pourrons; nous allons aiguiser de nouveautés épées, et les mélodies du Congrès doivent ce* dcr au son des trompettes ! »
yi
En réalité, les Anglais avaient manqué iè prévoyance et de vigilance.
Aussi, partout, à Vienne, à Rome, à Turin, à Paris ils disaient qu'ils étaient sincèrement affligés de l'événement et ils cherchaient à s'excuser.
c Qui nous avaîtchargés, s'écriait lordNortb, d'arrêter Bonaparte? »
« Sommes-nous, objectait sir Charles Stevrart, en guerre avec Napoléon, et quel droit avions-nous de le surveiller? »
Lorsque lo marquis d'Osmond blâmait Campbell, lorsqu'il remarquait que le cabinet bri* tannique n'avait pas attaché à la croisière do l'île d'Elbe toute l'importance qu'elle méritait, des Anglais lui répliquaient: « Quelle mission avait donc le colonel ? Était-il le gardien de Bonaparte ?»
C'est ce que répondirent pareillement les ministres Castlereagh et Liverpool au Parlement» lorsqu'ils essayèrent de se justifier» eux et leur agent* Bonaparte, disaient-ils, n'était
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pas prisonnier ; il était souverain de l'île d'Elbe et tantqu'il ne violerait pas les traités, il devait être réputé libre. Le colonel Campbell, ajoutaient-ils, avait une mission très difficile et très délicate; il ne pouvait exercer sur Bonaparte une surveillance quotidienne que Bonaparte n'eût pas d'ailleurs tolérée; qu'aurait-il pu faire s'il avait été là lorsque l'Empereur s'éloigna ?
Ce que Campbell aurait pu faire 1 Campbell lui-même a répondu. Il aurait tiré sur l'j&zconstant : la corvette anglaise aurait à elle seule arrêté la flottille française ; quelle alarme elle donna lorsqu'onda vit le 24 février rentrer à t'improviste dans le port! Pons ne dit-il pas que l'expédition n'était pas de force à surmonter urï pareil obstacle ? Napoléon ne reconnaît-il que V Inconstant était un frêlô navire? Burghersh n'écrit-il pas que ce faible et petit brick n'aurait rien pu contre la Perdrix, et que les autres bâtiments, petits et chargés de troupes, n'auraient même pas.
tenté de forcer le passage ?
Mais Campbell ^'ennuyait, se morfondait k nie d'Elbe. Inquiet, remuant, vaniteux, convaincu qu'il avait du flair et le talent de surprendre les secrets de l'ennemi, il demandait à Castlereagh la permission d'aller à Naples observer le roi Murât. Le ministre refusa,, et l'Argus britannique de Porto-Ferrajo, comme
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le nommaient les Français, voulut se distraire. Il fit des fugues en Toscane. Amour, quand tu nous tiens ! Vainement Burghersh blâma plusieurs fois ses absences aussi longues que fréquentes ^ Vainement Burghersh le pria de rester à son poste au moins jusqu'à la fin du Congrès et de rendre visite à Bonaparte, non pas de temps en temps, mais très souvent.
Vainement Burghersh, lorsqu'il vit Campbell à Florence au milieu du mois de février, rengagea vivement à regagner Tîle d'Elbe sans aucun délai. Le colonel n'écouta pas Burghersh. S'il avait quitté Florence dès le lendemain de son arrivée, il serait rentré à Porlo-Ferrajo le 24 ou le 25 février, la veille ou Pavant- veille du départ de Napoléon, a Que de tracas, disaiton à Paris, nous cause son amourette I »
Les royalistes firent de semblables reproches au gouvernement des Bourbons.
Le maréchal de camp Bertrand de Civray, qui commandait le département du Var, avait assuré l'année précédente, au commencement du mois de juin, qu'un colonel anglais ne
1. Dans une lettre confldentielle à Gastlereagli il reconnaît les mérites dé Campbell, mais Ini i^eproche sa manlôre • impropre » de remplir les deyolrs de sa place; plus tard encore, il regrettait V < impropriefy i de la condaite qu'avait tenue GampbelU
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(juillait pas Napoléon et ^u'Unb frégalô anglaise rcslaîl toujours nïouilléo à l'entrée do Poifto-Ferrajo soit èômmè protectrice, soit comme surveillante. Le 3 marà^ 1818, le préfet (lu Var, Bouthillier, inândâit à Paris que Cette frégate brîtànnicjué aurait dû s'opposer à l'évasion (le l'empereur, « Il est affreux de pén"ser, s'écriait-il, que Bonapafte et ses mille hommes soient sortis dé l'île d'Elbe sans étlrô vus de la frégaité en croisfèfe! »
Mais Une frégate sufflsait-eJle ? Pouf quoi, disaient lès royalistes, lé ministre de la marine n'avait-il pas envoyé dàhâ les cauit do Provence deux frégates au nioîris ? N'auràient-elles paS coulé bas la flottille de Bonaparte ?
Le ministre dé la marine — c'était Betignot — sut trouver des excusés. Il rappela que Bonaparte était souverain de l'ile d'Ëlbo et avait un pavillon reconnu ainsi qu'un brick donné par la France ; qu'un seul agent des puissanceSi le coihnfiissaire anglais Gamphelh résidait h Porto- Ferrajo ;que le gouvernement des Bourbons ne pouvait» quelles que fussent ses défiances, mettre le pays en état de blocus; qu'il avait, à vrai dire, défendu à ses équipages de mouiller à Porto-Ferrajo; mais que deux frégàitê^^, là Mëlpomènë et là Pteur-de-lgÉ, éroîsarent l'une au nord, l'autre ausuddeCapraja, et dévaiétït s'attacher au navire qui porterait Napoléon et ses troupes. C'est pourquoi la
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Fleur-de-lys^ C9mman4éd par Q^mt, .éUi^, fii^r l'avis 4^ l^!^^f^^^f partie à la rpcho|ricb(^ dp Vlncfunsiant. Néaniqoiaii, &jo\itaii QpugQiC^, pendant iinp lopgnip nuit ou ^ \^ suite d'pq û9»p dp v^pt, l'Empjçreur pouya^ toujourj s'échapper de Tîle d'Ëll^e, quel que fOt l.e uonir bre de9 bàtimept^ de croisière, et pçur )e çiurprendre 4^Q9 la traversée il ne fallait compr ter que pur le hasard. Encore, si 1^ Ff^uf-^Cr lys avait accosté VlaçQTi^tant^ les inarinf qui }§ inont^ienjty étant I;>0naparM<^te9, ^ur^iejqt
^içcljaiQé et aidé le fugitif- Pruslart, le gouverneur de^a Corse^misej^
cause, lui aussi, §e jusjiiGa de inênie que Peu^^ gnot. Â un diuer chev le prince de Çon4é^ ppu|! la seconde Restauralion, il disait que lorsqu'il léti^it à Bapt^a, il vpyait Tlle d'Elbe de son )it. ft {i n'y a pas 4e qupi ^e yapter », reiï^arqua quelqu'un. Bruslart ente)[>4it ce propp^ déso* bljgeant. f Vpus ignorez, repri|t-il, eon^bieif ^a ru.er est une large rou^e. Vous iguor^z ^V^ les vents ne permettent aucune communîcatioi^ pi à teoip^ ni à joi^r fi^p, qi^e ]|&s brouillards ii^o^quent fouvept Ij^ dii^PCtipn, que Qoii^parte avait le droit 4e faire naviguer \in br^,ck 4e guerre et que par là toute surv,eillancp ,ét^i^ plup difQpile 9.
parât q)Aicpn)j(uaudaiUf^7^/iear-cfe7{i/^» a par re^ljecupnt plaidé $a c^use avec liabiletjé^ Selpi| !ui^ ni son vaisseau ni la Melppfrièw^ le^deu^
seules frégates françaises qui fussent chargées de surveiller l'Empereur, n^e pouvaient empè* cher son évasion. Toutes deux ne de vaien t relâcher en aucun cas à Porto-Ferrajo, Tunique port do ces parages. Elles n'entretenaient aucune intelligence avec la terre. Elles n'avaient ni petits bateaux ni mouches ni avisos. Et Porto- Ferrajô est situé à deux lieues et demie du continent d'Italie. Porto-Ferrajo est entouré de six îles et de deux écueils dangereux qu'on appelle les Fourmis! N'aurait-il pas fallu, conclut Garât, un extraordinaire coup de fortune pour que l'une ou l'autre frégate réussit à arrêter ou même à voir le brick impérial qui pouvait d'ailleurs se jeter à la côte ?
Etait-il donc nécessaire, comme écrivait Wellington, d'abord de connaître Fintention de àBony », et ensuite, d'avoir le 26 février, à ta hauteur de l'île d'Elbe, quelques-uns des six vaisseaux de ligne britanniques de la Méditerranée?
Un prisonnier sait mieux que personne les moyens auxquels ses geôliers doivent récourir pouf qu'il ne s'évade pas. Napoléon a dit co que les Bourboris ou les Anglais auraient dû faire. Rien n'était plus simple. Ils n'avaient qu'à entretenir une croisière de deux frégates : l'une aurait été constamment dans le port; l'autre, constamment aux aguets et sous voile^.
I^'avouait-il pas, avant de quitter Ttle d'Elbe, que» s'il différait son départ, les Bourbons et l'Angleterre s'entendraient pour le faire garder à vue par leurs vaisseaux ?
GRÂt»ITtl£ FREklBR Napoléonisme