Le 10 mars^ Fleury retrouyait Napoléon à Lyon
dévenu odieux ; au lieu de faire des cérémonies funèbres ^ et d'augmenter le mécontentement qui règne dans Paris, le roi devrait soulager ^indigence, car le pays souffre d'une extrême misère. Aussi tous les Français, excepté les riches et les émigrés, sont pour Napoléon; ils ne désirent plus que TËmpereur, et aon chapeau seul, planté sur la côte de Provence, suffirait pour les attirer à lui ». Mais, venant de Marseille, ce négociant verbeux inspira de la méfiance.
Ni Charles Albert ni B*lèury n'ont déterminé Napoléon. Son parti est pris» Il veut, comme le Mithridate de Racine, faire encore de grandes choses, accomplir ce un dessein digne do son courage ».
L'Empereur lisait, citait souvent nos classiques, et il prétend à tort qu'il ne se souvenait que de ses états dé situation, qu'il n'avait pas de mémoire pour retenir des vers> alexandrins ou autres.
Une de ses devises était :
Le pire des Ëtatl; c'est rEtat populaire;
1. Ce Giiarles Albert faisait allasion à la- eérémoQie tin 21 janTier 1815 qui dura dix heuret.
A la veille do rexécution du duc d'Enghicn, il prononce à demi voix les mots d'Alzire sur le Dieu des chétions qui commande, non lô meurtre et la vengeance, mais le pardoa.
La veille de la Hoskova,^ il dit de Marmont à qui la jalousie fait perdre la bataille des ArapyleSj ces vers de Jean-Baptiste Rousseau :
Que l'impatience indcM^ile
Du compagnon de Paul-Émile
Fit tout le succès d'Annibal.
A Varsovie, au retour de l'expédition de Russie, il rappelle le vers de La Fontaine:
Que la fortune Tend ce qu'on croit qu'elle donne. Après Kulm, on l'entendit répéter:
Du triomphe à la chute il n'est souvent qu'un pas et
J'ai serTÎ, commandé, Taincu quarante années; Du monde entre mes mains j'ai vu les destinées, Et j'ai toujours connu qu'en chaque événement, . Le destin des États dépendait d'un mdment.
Au mois de février i814, il s'écriait avec Montesquieu qu'il vaut mieux s'ensevelir sous les débris du trône, à la Louis XIV, que d'accepter des propositions qu^un souverain ne doit pas entendre.
A Fontainebleau, après l'abdication, il disait avec un sourire amer :
Mieux vaut goujat debout qu'Empereur enterré.
A Tile d'Ëlbe, il cite, en le modifiant, un vers que Voltaire a mis dans la bouche do Lusignan :
Mais à revoir Paris je dois encore prétendre.
et en son exemplaire de Mithridate^ il marque d'un coup d'ongle le passage superbe où le roi de Pont révèle des projets qui « pour être approuvés, veulent être achevés » :
C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher : Je sais tous les chemins par où je dois passer ; ^ Nous verrons noire camp grossir à chaque pas... Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie.
Évidemment il s'applique les vers de Racine: c'est à Paris qu'il prétend marcher; il sait tous les chemins, il verra sa troupe grossir à chaque pas, et tous ou presque tous en France n'attendent qu'un chef contre les Bourbons *!
1. Lorsque Miihrid^te fut joué à Erftxrt en 4808 par nos comédiens devant un parterre de rois, de princes et de ministres, les assistants, écrit Talleyraud, se disaient & voix basse en parlant de Napoléon: c Oui, il sait tous les chemins par où il faut passer ».
2. Voir le témoignage de Peyrusse; mais le trésorier n'a pas lu assez loin dans le Mithridate qu'il vit ouvert sur la table de Napoléon.
On a dit qu'un courrier de Murai était venu lui annoncer que Louis XVIII, dégoûté de sa tâche, mécontent de son frère et de ses neveux, avait décidé de satisfaire la nation en cédant la couronne au duc d'Orléans. Jamais Louis XVIII n'aurait abdiqué en faveur de Louis -Philippe, et Napoléon n^était pas assez sot pour ajouter foi à un pareil message.
Ce qui précipita la résolution de l'Empereur, ce fut la nouvelle que le complot ourdi par Fouché allait éclater, que les troupes de Drouet d'Erlon marcheraient sur Paris et que le duc d'Orléans profiterait peut-être^ des troubles pour s'emparer du trône. Davout lui avait écrit qu'il fallait revenir, sans perdre un instant, avant l'explosion de la conspiration orléaniste. « Ce n'est pas Louis XVIH que j'ai détrôné, s'écriait Napoléon quelques semaines plus tard, c'est le duc d'Orléans, et j'en suis fâché, parce que ce prince est le seul Français de sa famille, et le plus capable)». Il craignait beaucoup le futur Louis Philippe. N'était-ce pas le fils de Philippe-Egalité le régicide ? N'avait-il pas porté le bonnet rouge et combattu sous le drapeau tricolore? Qui pour-
rait jamais croire qu'un tel homme, avec de tels antécédents, serait le roi de la contre-révolution ? a Louis XVIII, disait Napoléon à Gambacérës, prétend régner parla grâce de Dieu, et moi^ je règne par la grâce de mon épée. Quant au duc d'Orléans, c'est différent» Son parti germe depuis longtemps. Il convient aux hommes de la Révolution; il leur fera des concessions .et leur offrira des garanties qu'il ne pourra, violer impunément puisqu'il n'a.
' d'autre droit que le choix du peuple et puis* que ceux qui l'ont élevé pourront l'abattre». A Sainte-Hélène ne soutenait-il pas qu'il y avait eu et qu'il y aurait toujours un parti d'Orléfl^ns ; que les gens, lorsqu'ils sont mécontents de la famille royale, tournent les yeux vers ses branches; que, isi les Bourbons étaient chassés, le duc d'Orléans monterait sur le trône pour tout concilier, et, lorsque Môntho- Ion avouait que, s'il était en France, il serait c Orléans }> parce que le duc d'Orléans avait donné des gages. Napoléon répondait que s'il était encore lieutenant d'artillerie, il serait; lui aussi, « Orléans )>• C'est pourquoi il n'eut garde sous les Cent Jours de publier les lettres où le duc d'Orléans rendait compte de ses opérations dans le Nord à là fin dô mars: il crai-^ gnait de montrer à la France que ce prinçie Sivait su parler à propos, prendre de bonnes mesures, montrer prévoyance et activité;
Peut-être aussi redoutait-il d'être devancé par Fouché. Si ce coquin réussissait, avec l'aide des troupes de Drouet d'Ërlon, à chasser les Bourbons des Tuileries ! S'il proclamait une régence! « Non, s'écriait Napoléon. Une régence! Pour quoi faire? Suis -je donc mort? Ou serait-ce, parce que je suis absent ? Mais dans deux jours je puis être en France ! d ^ Et il ajoutait avec un rire ironique : « Il y a un complot, et il n'est pas pour moi ! »
Mais de tous les motifs qui y au dernier mo* ment, entraînèrent Napoléon, le plus puissant fut la clôture imminente du Congrès.
Tant que le Congrès siégeait, l'Empereur n'osait bouger. Quelle imprudence de faire le moindre mouvement pendant que les alliés délibéraient sur son sorti N'était-ce pas provoquer l'arrêt de déportation ? Aussi le malin Beugnot disait-il à Louis XYIll que Bonaparte ne s'éloignerait de son Ile pour troubler de nouveau le monde, que s'il cessait de craindre le Congrès.
Napoléon attend donc avec impatience que les assises diplomatiques devienne soient fermées. Or, il avait remarqué que le correspon-
1. c Lt régence n'est qa'vn mot, avait dit le général Dessolle au mois d'arril 1814 à l*emi>er6nr Alexandre, 16 ttgre «st derrière et, ei on la proclame, U ne tardera paA
dant viennois du Journal des débats envoyait des informations qui s'accordaient avec ses propres renseignements. Et que lit-il dans les Débats du 26 janvier à l'article « France » ? Que les souverains s'entendent parfaitement, que tout est à peu près convenu, que Wellington se rend à Vienne pour signer avec Castlercagh le traité qui garantira la paix de PEurope, que les décisions définitives du Congrès seront toutes signées et publiées avant trois semaines. Et que lit-il dans les Débats du 28^ à l'article a Allemagne » ? Cet extrait d'une lettre particulière de Vienne, envoyée le 16 à la gazette parisienne : qu' « on est d'accord » ; que les grands objets ont été décidés ; que le tsar Alexandre partira le 20 février et que ses voitures sont prêtes; que sous trois semaines le Congrès finira. Napoléon crut donc que dans les derniers jours de février les matadors du Congrès ne seraient plus à Vienne.
Plus tard, il reconnut qu'il s'était trop hâté. Il eût mieux fait d'attendre que le Congrès fût réellement dissous. Une fois éloignés les uns des autres, les alliés devaient s'envoyer des courriers ; le temps s'écoulait ; les obstacles succédaient aux obstacles. Le Congrès, encore assemblé, leva sur-lechamp les difficultés, prit aussitôt les décisions. « Heureusement, remarquait l'empereur d'Autriche,
c'est arrivé maintenant où nous sommes encore tous réunis ici. »
Pourtant, Napoléon ne savait-il pas, comme a dit Castlereagh, que les Congrès ne marchent qu'avec lenteur et que la célérité n'a jamais été leur mérite ? Ne savait-il pas que tous les appartements^^do Vienne destinés à la suite des souverains avaient été loués jusqu'à la fin de mars ?
Quoi qu'il en soit, les raisons qui le déterminent à quitter Pîlc d'Elbe, sautent aux yeux. Les Bourbons ne lui paient pas sa pension et il les soupçonne d'armer des assassins contre lui. Il sait que le Congrès a l'intention de le déporter dans une île de l'océan Pacifique. Mais peut-il résister au Congrès ? Ne serait-ce pas une folie de sacrifier ainsi la poignée de braves gens qui l'ont suivi dans l'exil ? Au lieu d'attendre l'ennemi, ne vautil pas mieux lé prévenir? « Ces messieurs de Vienne, dit-il au mois de janvier à un Anglais, veulent m'établir à Sainte-Hélène ; il n'en sera rien. » Et il part reconquérir son Empire. Il croit que les Français l'accueilleront avec enthousiasme comme jadis à son retour d'Egypte ; il a confiance dans leurs disposi-
160 LB DÊPâBT dk l'ilb i>*elbb
tiooB comme dans l'ascendant de son nom.
TS*'est-ce pas la dernière carte qui lui reste à jouer ?
A tous ces motifs se joint le piquant plaisir de montrer qu'il est encore là. Quoi ! on ne daigne même pas lui envoyer l'argent promis ! On lô craint si peu qu'on n'accrédite même pas auprès du souverain de l'ile d'Elbe un chargé d'affaires I On assure que ce petit roi d'Yvetot qui passe le temps à éplucher son budget, n'est plus capable de vastes plans et de grandes espérances! On l'insulte dans les papiers publics!
On ne se bornait pas, en effet, à Tappeler Monsieur d'Elbe ou le prince de TElbe. Les journaux répétaient que la main de Dieu le frappait ; qu'il avait perdu la tète et qu'il se conduisait comme un insensé ; qu'il était devenu pour les Elbois un objet de dérision; que ses officiers, désespérant de sa guérison, rentraient en France. Ils le qualifiaient d'aventurier, de saltimbanque, et le comparaient au roi d'Haïti, qui règne sur des smges et des nègres. Le 1®' janvier, il tirait une gazette de sa poche et disait aux fidèles qu'il avait invités à sa table : « Lisez, messieurs, lisez, vous apprendrez que je suis fou i». Des caricatures le montraient décrétant une levée en masse qui ne se composait que de bossus et d'estropiés, ou bien costumé en Robinson, un
bonnet fourré sur la tête, un parasol à la main, un aigle plumé sur l'épaule. Et Napoléon qui n*a que quarante-cinq ans, s'écrie : « Ma foi, je suis homme et je veux faire voir <iue je vis encore ! »
De longue date son frère Joseph et son compatriote Saliceti le nommaient un grand machinateur. Déjà Napoléon roule des manœuvres et combinaisons politiques dans son esprit. Le bruit court que son beau-père, l'empereur François, lui donnera le commandement de SCS armées ou, du moins, que l'Autriche lui réserve un rôle dans les entreprises qu^elle projette. Eh bien, il afflrmera que TAutriche est son alliée, qu'elle se range ouvertement de son côté, qu'elle l'aide à reconquérir le trône de France. On dit à Vienne dans les derniers jours de novembre que le général Koller part pour Tîle d'Elbe, et d'aucuns ajoutent tout bas qu'il va conseiller à Napoléon de divorcer et de laisser Marie- Louise épouser le roi de Prusse ! La fausse nouvelle de celte mission de Koller se répand jusqu'à Porto-Ferrajo où les oisifs assurent déjà qu*un général autrichien a remis d'importantes dépèches de sa cour à l'Empereur.
Pourquoi Napoléon ne proBtcrait-il pas de ces rumeurs ? Pourquoi ne ferait-il pas croire aux Français que Koller est venu réellement à l'île d'Elbe Pengager au départ et lui annon-
cer le secours de ^Autriche ? Pourquoi ne ferait-il pas croire aux Français qu'il a de bons rapports avec l'empereur François et que Marie-Louise prends elle aussi^ le chemin du retour ? Et, s'il s'échappe de Porlo- Perrajo, s'il trompe la vigilance britannique, pourquoi ne ferait-il pas croire aux Français que l'Angleterre Ta laissé partir, qu'elle préfère Napoléon à Louis XYllI ? Les émissaires de Bertrand n'afQrmeront-ils pas au maréchal Ney que la corvette du capitaine Adyo ne s'est éloignée de Porto-Ferrajo que pour faciliter le départ de l'Empereur ?