‹ Le départ de l'île d'ElbeChapitre 3 sur 14 · IV. — c Gela ne pent pas durer · texte numérisé non relu

IV. — c Gela ne pent pas durer

Les Bourbons rétablis au mois d'avril 1814 n'avaient su gagner le peuple et l'armée, ces deux forces que Napoléon, rélégué à Tile d'Elbe, comptait entraîner s'il revenait en France. Dès le mois de mai, le général prussien Gneisenau, alors à Paris, écrit à son ami Clausewitz que Parmée française se voit méprisée, avilie et sur le point d'être dissoute; que nombre de pamphlets cherchent à justifier Napoléon ; que les ouvriers s'attroupent

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/•- 1 :/: "i i^^^ïànt <?u travail ou r Empereur! : « Quelle aûcumulâtion 'àe matières inflammables! d

« Il reviendra », répètent les bonapartistes, c'est-à-dire les ouvriers, les soldats, les officiers en demi-solde et la plupart de ceux qui n'ont pas quitté Parmée, a II ne reviendra pas », répètent tous ceux qui ne veulent plus de guerres et qui no voient plus de salut qu'en Louis XVIII : bourgeois, nobles, officiers entrés au service après le retour des Bourbons. Le Paris de la première Restauration ne parle que de l'Empereur déchu. Napoléon règne encore, pèse encore sur les esprits. Les uns l'aiment et le rappellent de leurs vœux; les autres le haïssent et le maudissent. Son souvenir s'impose à tous. Mais, a pourquoi, dit Fouché, imprimer sur ou contre lui ?

Lorsque j'étais ministre, je défendais aux journaux de parler des Bourbons soit en bien soit en mal, et la moitié de la France les avait oubliés )>.

Entrez le 29 juin 1814 au Théâtre Français et assistez, à la représentation de Mérope.

Les bourbonistes, comme on les nomme, applaudissent le vers que prononce l'héroïne:.

Est-il d'autre parti que celui de nos rois ?

et le vers du dénouement :

On adore le roi que le ciel nous envoie.

Mais les napoléonistes saisissent, eux aussi, selon le mot du temps, les applications, et ils battent des mains lorsqu'ils entendent le vers

Le premier qui fut roi, fut un soldat heureux^

et cet autre vers :

Qui sert bien son pays, n'a pas besoin d'aïeux.

Que lisons-nous dans les bulletins de la police parisienne au mois de juin ? L'armée était tout — ainsi s'expriment les agents — et elle ne saurait se résoudre à n'être que quelque chose; ses chefs disent hautement qu'elle ne peut rien espérer d'un gouvernement de capucins ; les maréchaux se servent toujours, dtt mot pékin pour désigner ce qui n'est pas militaire, et le moindre caporal nommepékin le chancelier de France; les militaires ont toujours leur ton tranchant et leur jactance; les officiers blâment les Bourbons dans les lieux publics sans mesure ni justice; les soldats crient Vive V Empereur dans les casernes, chantent des couplets hostiles au roi et à la famille royale, prétendent que Bonaparte a quitté^l'ile d'Ëlbe et qu'il est en route pour se mettre à la tête des troupes de l'empereur d'Autriche, son beau-père.

Le 26 juillet, dans les groupes d'ouvriers et de soldats congédiés qui se forment sur le

quai de Gesvres, la police entend ces mots:

a Bonaparte pourrait revenir î>, et plusieurs jours auparavant, le 4, dans la salle d'attente du ministère de la guerre, on débite que Bonaparte ne tardera pas à se montrer, qu'il est déjà caché dans Paris.

Le 15 août — ce 15 août où, en nombre do villes, les casernes fêtent avec bruit la Saint- Napoléon — des ouvriers invitent des soldats à boire avec eux h la santé de l'Empereur.

Le 17 septembre, sur le boulevard du Mont-Parnasse, la foule répond par des cris 'de Vioe V Empereur aux rares acclamations qui saluent Louis XVIII.

Le 17 décembre, à la Bourse, les uns disent que Napoléon est généralissime des armées autrichiennes, qu'il démembrera la Turquie et y trouvera sûrement dans quelque coin un territoire qu'il échangera contre l'île d'Elbe; les autres le tuent d'une fluxion de poitrine, et le lendemain, Paris apprend soudain qu'il a été victime d'un assassinat, qu'il a reçu quatre ou cinq coups de poignard dans le dos, mais qu'il respire encore.

Le 19 janvier 1815, on raconte dans les rues qu'il arrivera sous deux jours avec une armée de 150.000 hommes*

Au mois de février, les troupes de la garnison assurent qu'elles reverront bientôt leur papa.

Un curieux propos fait alors la joie des bonapartistes de la capitale. Dans un bouchon do la barrière, trois soldats demandent une bouteille. La cabaretière apporte trois verres. « Madame, un autre verre. — Messieurs, vous n'êtes que trois. — C'est égal, apportez toujours ; le quatrième va venir ; à sa santé, camarades 1 j> Et là-dessus les trois hommes choquent leurs verres en l'honneur du quatrième personnage dont il est facile de deviner le nom.

Un autre mot eut grand succès dans les salons de l'opposition. <k L'armée doit être contente, disait uti émigré à un soldat, elle touche exactement le prêt ; au temps de Bonaparte, tout était arriéré, môme la solde.

— Eht répond l'autre, si nous aimions à lui faire crédit !»

On citait aussi ce mot d'un officier entrant dans un bureau de loterie r « Quel numéro voulez-vous ? — Donnez-moi le 18 ; il sortira bientôt; je mets un napoléon dessus ».

D*un bout à l'autre du territoire les régiments, à très peu d'exceptions près, sont bonapartistes.

Au mois de juin, Pozzo di Bo;*go avoue que

l'armée n'est pas dans le même état de quiétude et d'obéissance que les armées des autres états, qu'elle reste agitée, turbulente.

Au mois de septembre, un royaliste gémit de l'aspect des soldats : a Partout, écrit-il, ils montrent un front hargneux et rechigné ; des mouvements d'humeur et des signes d'infidélité leur échappent ; on lit sur leur visage la contrainte qu'ils éprouvent, et leur désir de revenir au culte de Bonaparte x>.

Lorsqu'on force les troupes à crier Vive le roi^ elles ajoutent à voix basse, le roi de Rome. Elles avaient déjà surnommé Napoléon le petit caporal ; elles l'appellent aujourd'hui le père la Violette, parce qu'elles s'attendent à le voir, comme la violette, refleurir au printemps ^ Les officiers portent la violette à leur boutonnière, donnent à leur ruban de la légion d'honneur la forme d'un N et, pour se reconnaître, croisent pareillement en forme de N deux doigts de la main droite sur le front. Les soldats conservent la cocarde tricolore, vieille et usée, cousue sous la coiffe des shakos ou cachée soit sous la cocarde blanche^ soit au fond des sacs. Il y

1. Etienne inventa ce nom de père la Violette. Dos le mois de décembre, aux dîners de Véry et dn Gadran-Bleu^ les ofûciers portaient des toasts en l'honneur de la Violette. Les soldats et les sous-officiers ne connurent et n'employèrent ce nom qu'à la fin de février.

a des chambrées qui ne nomment jamais Louis XVIII^ et aux appels on saute le nombre 18.

Dans les lettres qu'elle envoie de ses garnisons à SCS maîtresses du Gros-Caillou, la vieille garde annonce le prochain retour de Bonaparte.

Les grenadiers qui stationnent à Metz, ont une sagesse inquiétante; ils ne fréquentent pas les salles de danse et de jeu ; ils se promènent silencieusement; pas un n'est puni, et un ofGcier supérieur disait au préfet:

^ J'aimerais mieux qu'ils fΣfsent des fautes et qu'il y eût entre eux des dissentiments d'opinion ; mais ils ne forment qu'une âme et n'ont qu'un même esprit, entretenu par untd mystérieuse et puissante influence ]i>.

Lorsqu'un régiment d'infanterie brûle secrètement ses aigles, chaque soldat avale une pincée des cendres en vidant un verre de vin à la santé de TEmpereur»^

Lisons la proclamation adressée de Grenoble le 8 mars par le 3* régiment du génie à l'armée française: les regrets des militaires, dit ce régiment, avaient suivi Napoléon ; leurs regards ne cessaient pas de se tourner vers l'île d'Elbe, cette île à jamais célèbre qui « possédait le maître de la victoire et le père des soldats » ; l'esprit de l'Empereur les soutenait ; ses batailles étaient l'unique objet de

leurs conversations, et ses récompenses, ses paroles, le plus doux et le plus honorable de leurs souvenirs.

L'armée éprouve une telle haine contre les Bourbons qu'elle oublie la trahison de Murât: elle se rappelle seulement qu'il sortit jadis de ses rangs et qu'il est le beau-frère de Napoléon.

JII

Mêmes dispositions et mêmes frémissements parmi la population civile, surtout dans P£st et le Sud-Est.

Au mois de juin, le duc d'Orléans remarque qu'à Roanne, à Tarare les dispositions du peuple ne sont pas favorables aux Bourbons.

Le 29 juin, à Saint-Etienne, sur le bruit que Napoléon est rentré à Paris à la tête de 300 000 Turcs, les ouvriers s'assemblent pour tirer des feux d'artifice en signe de réjouissance.

Le 24 juillet, un délégué de la direction générale de la police écrit de Nancy que « l'opinion s*agite parmi les gens du peuple et les militaires » ; que, dans ces deux classes, personne n'accuse Bonaparte; que tous le plaignent, le regardent comme un homme qui fut trompé et trahi ; que tous ont en lui une con-*

^ance aveugle ; qu'ils ne conspirent pas précisément pour lui; mais que leur engouement est une sorte de conspiration, et de conspiration dangereuse^ parce qu'il peut penser à en profiter.

Au mois d'août une vive inquiétude se manifeste en Alsace : on redoute la réaction : on juge que le roi favorise les émigrés et les nobles au préjudice de l'armée et du gros de la nation ; on se demande si les mécontents ne se lèveront pas bientôt pour tout bouleverser. Où est le respect, de la charte, l'administration forte, tout ce qui ferait taire les murmures et les clameurs?

Dans ce même mois d'août, on ne sait comment, la nouvelle du retour de Napoléon se répand sur les rives du Rhône. Aux environs de Lyon, des paysans obligent les passants à crier Vive VEmpereur^ et à Lyon, le 14 août, des bourgeois envahissent la caserne des dragons, les exhortent à célébrer la Saint- Napoléon, leur donnent des fusées et des pétards.

Au mois de septembre, sur les routes de la Haute-Saône, des enfants de dix à quinze ans courent après les voitures en criant Vive V empereur Napoléon^ et la plupart des habitants de ce département regrettent le régime impérial, assurent que l'affaire des biens nationaux n'est pas finie.

En octobre, à Tournus, en Saône-et-Loire, les trompettes du 2® régiment d'artillerie légère sonnent l'air d'une chanson dont le refrain est <!( Il reviendra i^ et aussitôt les jeunes gens de la ville, garçons et filles, répètent ce refrain en criant Vive NapoléoUy Vive VEmpereur.

Dans la Meurthe, au mois de décembre, les bonapartistes remuent. On affiche à Blamont un placard ainsi conçu : «( Napoléon s'éveille! tous ces fameux royalistes vont être culbutés ! » Un soir, une voiture à quatre chevaux traverse Nancy sans que bouge la police; cinq hommes la montaient et ils criaient à tue-tête : ce Vive Bonaparte^ à bas la famille des Bourbons ! y^

Il y avait donc — et c'est le mot des contemporains — quelque chose dans l'air. On sentait que tout n'était que provisoire.

« Les Bourbons font réellement les plus grandes bévues, s'écriait Rapp, et il y aura bientôt une révolution en France ! »

Montlosier, admirant ce qu'il nommait l'inconcevable sécurité des Bourbons, jugeait que Napoléon ne déploierait pas, en les renversant, un grand génie : Napoléon n'avait qu'à

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voir ce qui se passait, n'avait qu'à venir reprendre la [4ace qu'une mauvaise politique lui rendait.

a Ayez patience» disaient les paysans à Savary qui vivait exilé dans sa terre de Nainville, ayez patience, cela ne peut pas durer », et, à son tour. Sa vary disait au ministre Jaucourt : c -Nous reverrons Bonaparte et ce sera bien la faute des Bourbons ».

Il n'était question que de l'Empereur, des pèlerinages que les touristes anglais faisaient à l'île d'Elbe, des laitues que Napoléon plantait comme Dioclétien à Salone, mais qu'il ne planterait pas toujours. Aht il n'était pas loiii>, et ce mort ne tarderait pas à ressusciter!

Dans le Rhône et la Loire les colporteurs vendaient des médailles à l'effigie de Bonaparte en affirmant que quiconque possédait cette médaille serait à l'abri de tout danger lorsque Napoléon — ce qui ne pouvait tarder — rentrerait en triomphateur.

L'abbé de Pradt, dans un mémoire adressé au mois d'octobre à l'abbé de Montesquieu, ministre de l'intérieur — le comte d'Artois lut ce mémoire et défendit d'en parler au roi — assurait que l'esprit de l'Auvergne et des provinces voisines était très mauvais ; que le peuple « rattachait son ancienne gloire à Napoléon et son humiliation présente aux Bourbons d; que l'opinion semblait être a une pièce

chargée à mitraille à laquelle le premier accident imprévu ou le premier aventurier pouvait mettre le feu j>.

Barras, se rendant de Paris à Montpellier au mois de février, trouvait les esprits bien changés, et il écrit dans ses notes que tous les regards se tournaient vers Tile d'Ëlbe.

Les paysans suisses, causant avec M"** de Staël, remarquaient, dans leur gros bon sens> que Bonaparte reviendrait.

, Un Français, alors en Cochinchine, se préparait à regagner sa patrie et il racontait avant son départ au souverain du pays les événements qui s'étaient passés en Europe : la chute de Napoléon, son séjour à Pile d'Elbe, la restauration des Bourbons qui maintenaient , l'armée, les généraux et les fonctionnaires de l'Empire : a Sûrement, dit l'Asiatique à TEuropéen, vous retrouverez en France, à votre arrivée, Napoléon et la guerre ».

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