CHAPITRE II A l'Ile d'Elbe
I. — Napoléon à Tile d'Elbe. — Ses troupes. — Bertrand» Drouot et Pons. — Le colonel Campbell. — Letizia et Pauline.
II. — Marie-Loniso et Neipperg. •— Hurault de Sorbée. ^ M«« Waiewska.
III. — Démarches de Napoléon. — Silence de Marie-Lonise. — Lettres de Méneval.
Sans Marmont et le tsar Alexandre de Rus* sie. Napoléon n'aurait pas été souverain de l'île d'Elbe, et il eût peut-être accepté l'asile que Castlereagh lui proposait en Angleterre.
Mais le maréchal Marmont avait, lorsqu'il négocia sa défection, prié Schwarzenberg de garantir à l'Empereur prisonnier la vie et la liberté dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit que les puissances alliées 6t le gouvernement français choisiraient.
Schwarzenberg avait répondu qu'il appréciait la délicatesse de Marmont et accepté^ sans toutefois la signer, la condition relative à l'Empereur. Le tsar Alexandre consentit à la signer^ et ce fut sur sa proposition que les alliés offrirent à Napoléon soit Corfou soit Gênes soit la Corse * soit l'île d'Elbe.
L'empereur ne désirait pas un royaume et, « pour être moins en vue », il préféra l'Elba.
Aussi, au mois de mars 1815, lorsqu'Alexandro dit avec colère à Wellington : « Pourquoi avez-vous laissé échapper Bonap^grte de l'île d'Elbe?», l'Anglais répliquait-il avec autant de raison que de flegme: a Pourquoi l'y avezvous placé ? »
Par le traité de Fontainebleau, du 11 avril.
Napoléon devait avoir à TElba 400 hommes de sa garde. Ils arrivèrent, le mois suivant, à Porto-Ferrajo, capitale de l'île, au nombre de 607. Ce fut le bataillon Napoléon, Il eut à sa tête le chef de bataillon Malet. Le général de brigade Cambronne qui l'avait conduit de France à l'Elba, reçut le commandement de Porto-Ferrajo.
La cavalerie comprenait d'abord 80 hommes destinés à l'île d'Elbe et 40 hommes qui de-
1. N'est-il pas curieux qu'en 1800 l'auteur d'une tragédie, La France fouluç, ait proposé de rendre le trône k Louis XVIII et de nommer Bonaparte roi de Corse?
valent former à Parme la garde de l'Impératrice. Mais Marie-Louise ne vint à Parme que plus tard^ et les 40 cavaliers se rendirent^ eux aussi, à l'île d'Elbe. Ces 120 hommes étaient presque tous des chevau-légers polonais. On les répartit en deux compagnies. Los uns, avec dés chasseurs et des mamelouks, composèrent une compagnie à cheval de 22 hommes. Les autres, au nombre de 96, formèrent une compagnie à pied qui fut dressée à la manœuvre du canon. Le colonel Jerzmanowski commandait les deux compagnies.
Une compagnie d'artillerie — 43 canonniers de la garde et 4 canons — avait pour chef le capitaine Cornuel qui faisait en même temps les fonctions de directeur d'artillerie pour Tîle d'Elbe.
Le vosgien Raoul, capitaine d'artillerie, homme grand, vigoureux et actif, qui devait, après la tourmente, passer en Amérique, commander les troupes du Guatemala, rentrer dans l'armée française sous la monarchie de juillet et mourir en 18S0 général de brigade à Paris, faisait à Pile d'Elbe les fonctiens de directeur du génie.
Napoléon créa en outre deux bataillons, un bataillon dit bataillon franc, formé de miliciens elbois, et un bataillon corse qui tenait garnison à Porto-Longone et qui devait compter des Italiens et surtout des Corses, exigeante»
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indisciplinésy cnclias à la désertion. Mais il avait avec lui à l'île d'Elbe des hommes de son île natale dont il était sûr : le major Ornano, le chef de bataillon Poli, gendre de la nourrice de TEmpereur, et Xavier Giubega»
fils de son parrain ^
Il avait même une marine, car il possédait un brick, Vlnconstant^ qui lui fut cédé par la France, le chébec marchand VEtoile, l'espéronade IsiCaroline, et deux felouques, V Abeille et la Mouche. Pauvre marine! Elle n'avait que 130 hommes d'équipage commandés par un médipcre personnage, l'enseigne Taillade, que TEmpereur avait trouvé dans l'île et qu'il fit lieutenant sans le faire homme de mer.
Telles étaient, avec vingt marins de la garde et vingt gendarmes, les troupes dont Napoléon disposait. Elles avaient l'uniforme français et portaient la cocarde elboise, semblable au drapeau de l'île. L'Empereur avait choisi ce pavillon d'après un écusson du temps do Cosme de Médicis : fond blanc traversé eîi diagonale par une bande rouge semée de trois abeilles jaunes. Il voulait d'abord des abeilles bleues; mais, de la sorte, il aurait eu le dra-
1. Voir sar le parrain de Napoléon, Laurent Ginbega, et sur son fils Xavier, nos Etudes d'histoîre, t* série, p 1-61 et sar le chef de bataillon Poli nos Etudes d'histoire, 4* série, p. 216-219.
peau tricolore, et il craignait, comme il a dit> des désagréments.
Les plus fidèles entre les fidèles, Bertrand et Drouot, généraux de division, avaient suivi TEmpereur : l'un, grand maréchal du palais et directeur des affaires civiles, homme correct, froid, un peu timide et irrésolu, aimable, poli, exprimant de sincères avis avec les formes d'un courtisan ; l'autre, gouverneur militaire de l'île et de Porto-Ferrajo, homme ardent sous une apparence de calme, actif, résolu, très simple et parlant à Napoléon avec la franchise d'un soldat, tous deux, dit un agent des Bourbons, élevés à l'école de Bonaparte qui leur avait appris à ne pas se laisser deviner.
Ils étaient secondés par Pons, administrateur général des mines de Rio, le seul établissement du pays qui eût des ressources importantes. Pons, dit Ponside l'Hérault, avait les joues empourprées, le nez énorme et rouge surmonté d'une lourde paire de lunettes en or, Paccent méridipual. Ce républicain de très vieille date, verbeux, emphatique, prudhommesque, .mais probe, droit, sensé, subit l'ascendant de Napoléon ; s'il n'hésitait pas à contredire son souverain, il servit sincèrement, passionnément celui qu'il traitait nt^
guère d'usurpateur et de tyran : « je suis sûr de lui, disait l'Empereur, comme je suis sûr de mon plus fidèle régiment ».
Ces trois hommes, Bertrand, Drouot et Pons, ont frappé l'imagination des contemporains.
On crut que Napoléoti, au retour de l'île d'Elbe, récompenserait, consacrerait la fidélité de ses trois serviteurs par des titres éclatants. Le bruit courut que l'Empereur nommerait Bertrand duc de Porto-Ferrajo, Drouot duc de Porlo-Longone et Pons comte de Rio. Les deux généraux ont sans doute refusé cette distinction. Pons, allant de Paris à Lyon pour administrer comme préfet le département du Rhône, reçut de Napoléon le titre de comte de Rio qu'il ne voulut jamais porter.
Un Anglais, le colonel Campbell, souriant, vif, aussi adroit qu'alerte, toujours aux aguets et aux écoutes, surveillait l'Empereur et son entourage. C'était un des commissaires que les alliés avaient chargés de conduire Napoléon de Fontainebleau à Fréjus. Il alla jusqu'à Pile d'Elbe et y resta, bien qu'il n'eût aucune lettre de son souverain et, comme on dit dans la langue diplomatique, aucun caractère : ses instructions portaient seulement qu'il résiderait à l'île d'Elbe jusqu'à la fin du Congrès et qu'il aurait ensuite des pouvoirs officiels et ostensibles.
Dans les trois premiers mois il cherchait à so rendre utile, agréable, et Napoléon n'était pas trop fâché de sa présence : Campbell garantissait le traité ; il leva certaines difficultés ; il fit reconnaître à Alger le pavillon elbois qui devait, d'après la convention du 11 avril, être respecté tout comme le pavillon français ; il négocia avec Livourne un règlement de navigation ; sa présence interdisait toute insulte et attaque.
Mais Campbell fut bientôt importun. Il prétendit que les petits îlots de Pianosa et de Patmajola n'appartenaient pas à l'île d'Elbe et que Napoléon y faisait des armements dont s'alarmait toute la Méditerranée. Grâce aux avis d'un domestique qu'il avait gagné, il était constamment sur les talons de l'Empereur. Il essaya même de débaucher quelques serviteurs ; il flatta Pons et lui conseilla de rentrer en France où le gouvernement anglais le recommanderait et le protégerait ; il engagea des grenadiers de la garde à déserter.
Napoléon finit par se dégoûter du personnage. N'était-ce pas un espion, un émissaire chargé de lui nuire ? Il le reçut froidement et parfois il ne le reçut pas ; il le fit attendre dans l'antichambre ; il l'exclut de ses réceptions, et lorsqu'il le rencontrait, il le traitait sans façon, selon son humeur, soit aima-
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blcment, soit avec rudesse. « L'Angleterre, disait-il, emploie tantôt des hommes recommandablos par la générosité de leur caractère, des Cornwallis et des Saint-Helens, tantôt des gens intrigants et vils, des Drake et des Wilson ; Campbell s'est lui-même rangé à côté de ces derniers. »
Peu à peu chez Campbell le zèle du policier s'attiédit; Napoléon l'ennuyait de même qu'il ennuyait Napoléon. Il désira se divertir, s'amuser. Souvent il s'éloignait non seulement pour s'entretenir avec les agents britanniques et prendre lés avis du ministre plénipotentiaire lord Burghersh qui résidait à Florence, mais pour courtiser les belles d'Italie. Une corvette, la Perdrix^ commandée par le capitaine Adye, était toujours à sa disposition dans la rade de Porto-Ferrajo.
Lctizia et Pauline, la mère et la sœur de PEmpereur, passèrent quelques mois à Porto- Ferrajo, et le peuple, rapporte Pons, disait qu'on ne pouvait être ni meilleur fils ni meilleur frère que Napoléon.
Madame Mère, Corse jusque dans la moelle des os et jusqu'au bout des ongles, voulait que ses compatriotes eussent toutes les places lucratives de l'Ile ; mais aux yeux de Pons, elle était majestueuse et vraiment la mère du roi des rois.
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Pauline Borghèse, la sœur favorite do Napoléon, celle que Canova surnommait la Vénus moderne» toujours souffrante ou plutôt croyant Tètre^ aimant le plaisir, la danse et le théâtre, animant de sa gaité tout ce qui l'entourait, sut distraire et consoler Napoléon. Elle avait pour lui un réel dévouement et lorsqu'il la grondait, a laissons-le faire, disait-elle, puisque cela lui est agréable ». Bien qu'elle fût encore, selon le mot de son frère, la reine des colifichets, elle avait dû, malgré elle, s'assagir un peu. Pons a, plus tard, vanté la grâce incomparable de Pauline et son sourire enchanteur ; il assure qu'elle était pour les « fidèles » un ange tutélaire, qu'elle embellissait leur existence, qu'elle savait en toute circonstance leur dire un mot flatteur et joli, que chacun lui avait l'obligation de Quelque bienfait. Au sortir d'une revue de la garde, elle donnait à chaque homme une gratification de quarante sols.
La princesse Pauline occupait l'appartement destiné à l'Impératrice : Napoléon croyait que sa femme, celte qu'il appelait la bonne Louise, viendrait bientôt le retrouver.
Il se trompait cruellement.
Marie-Louise a sans doute aimé Napoléon ou elle a cru l'aimer. Au mois de septembre 18il, pendant une absence de son mari, elle se dit sa triste, tendre et fidèle amie jusqu'à la mort ; elle parle du chagrin qu'elle essaie de cacher et qui se lit sur son visage : elle assure que son cœur se serre lorsqu'elle passe devant le cabinet de l'Empereur et voit les volets fermés ; elle voudrait courir après lui, fût-ce à cheval et en costume de page, pour lui dire de vive voix combien elle le chérit. En 1812, durant la campagne, elle écrit que, sans Napoléon, elle ne peut avoir de bonheur, qu'elle se tourmente et s'inquiète sans cesse, que la séparation « l'accable lourdement ». En 1813, pendant sa régence, et lorsque l'Autriche s'est tournée contre la France, elle marque à l'empereur François II, son père, que Napoléon aura l'avantage, et qu'un des plus heureux jours de sa vie sera celui où Napoléon reviendra victorieux. Seà premiers vœux ne doivent-ils pas être pour son mari et pour son fils ? Elle promet même à son père de lui c< rendre service », s'il est vaincu !
Le vaincu, ce fut Napoléon, et le 29 mars 1814 Marie-Louise s'enfuit de Paris. Le 2 avril, au soir, elle est à filois. Elle ne peut croire encore que les alliés renversent Napoléon.
« Mon père, dit-elle, est un honnête homme.
S'il ne m'écoute guère quand il s^agit d'affaires, il m'a répété vingt fois qu'il me soutiendrait toujours sur le trôrie de Franco. » Elle veut rejoindre PEmpereur : sa place est auprès de lui, puisqu'il est malheureux ; partout elle sera bien, pourvu qu'elle soit avec lui.
Mais depuis .l'abdication de Napoléon, les alliés avaient disposé de Marie-Louise et du roi de Rome : pendant que Napoléon s'établirait à l'île d'Elbe, Marie-Louise irait se reposer à Vienne et régnerait ensuite sur les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla. Le 11 avril, le prince Volkonsky, mandant à Bennigsen le départ de Napoléon pour Tîle d'Elbe, ajoutait cette phrase nette, décisive : « L'impératrice ne le suivra pas. »
Elle suivit son père. Le 8 avril, Chouvalov, commissaire des alliés, venait à Blois signifier leur volonté. Sous l'escorte des cosaques, l'Impératrice avec son fils se rendit à Orléans, puis à Rambouillet. Ce fut à Rambouillet, le i6 avril, qu'elle vit François II, et le même jour, François écrivait à Napoléon qu'elle avait besoin de calme, qu'elle passerait quelques mois en Autriche, puis qu'elle gagnerait Parme ; ce qui la rapprocherait de l'île d'Elbe.
Marie-Louise alla donc à Schœnbrunn où elle resta six semaines. Mais elle s'ennuya, et au mois de juillet, laissant son fils à la gou-
vernante^ M™® de Montesquiou, elle partit pour les eaux d'AJx en Savoie.
Elle se rapprochait ainsi, non de l'île d'Elbe, comme on le croyait, mais du duché de Parme»
cette petite souveraineté indépendante qui lui plaisait, et elle retrouvait à Aix la duchesse de MontebcUo, son intime amie, à qui elle avait donné rendez-vous.
Or, madame de Montebello, madame de firignole, le préfet du palais Bausset lui- avaient dit fort charitablement, au mois d'avril, à filois, à Orléans, à Rambouillet, que Napoléon ne l'avait jamais aimée, et ne l'avait épousée que par politique ; qu'il avait eu des maîtresses depuis son union avec elle ; que, si elle le rejoignait, elle n'aurait de lui que des plain*tes et des reproches. N'avait-on pas appelé à Rambouillet le valet de chambre Constant et le mamelouk Roustam pour recueillir leur témoignage et pour convaincre Marie-Louise des infidélités de son mari ? L'entrevue de l'Impératrice avec son père, écrit Bausset le 14 avril, la a rendra pour jamais à sa famille et mettra une nouvelle barrière entre l'île d*Elbe et Parme. Depuis quelques jours je suis occupé à fortifier ces espérances dans le cœur de l'Impératrice et à combattre le retour d'une niaiserie sentimentale, à délier les nœuds d'une conjugalité expirée. ]»
Peu à peu Marie Louise se détache ainsi de
Napoléon. Elle pense qu'il l'a toujours tenue dans sa dépendance et que, lorsqu'elle voyageait, il lui traçait un itinéraire dont elle ne pouvait s'écarter : elle prend goût à la liberté, à sa nouvelle vie exempte d'étiquette et de cérémonial ; elle est heureuse d'avoir secoué le joug, heureuse d'aller se promener quand elle veut et autant qu'elle veut, de galoper sans souci sur les grandes routes, de dessiner et de peindre à sa fantaisie, de faire à son gré trois ou quatre toilettes par jour.
Aussi, à Aix, sous les yeux du public, elle s'amuse : elle assiste aux bals, aux fêtes :
« Marie-Louise, dit alors madame do Brignole, a pris son parti tout de bon, et elle ne partage pas les folles idées de régence dont on parle. »
La cour de Vienne lui avait donné un surveillant, le général comte Adam-Adalbert de Neipperg : si elle voulait rejoindre son mari, Neipperg devait l'en empêcher, devait d'abord lui faire des représentations, puis lui déclarer que l'empereur François lui défendait absolument d'aller à l'île d'Elbe.
Neipperg fit mieux. Il séduisit Marie-Louise. Non que la cour de Vienne ait commandé au général « de plaire à cette femme et d'être son amant ». Mais Neipperg fut irrésistible.
Si un coup de sabre l'avait rendu borgne, un
habile bandeau Idissimulait sa blessure. Il avait les cheveux blonds et bouclés, Ja taille élégante, la voix douce, insinuante ; il chantait avec art et causait, avec esprit ; tout en lui annonçait qu'il n'aimerait pas Marie-Louise bourgeoisement, paternellement, comme Napoléon l'aimait : galant, aimable, ardent, il romantisait, dramatisait sa passion.
Elle ne partit d'Aix que pour se donner à Neipperg. Au milieu de juillet, elle fait en sa compagnie une excursion de huit jours dansl'Oberland bernois, et elle a soin de n'emmener avec elle aucun Français. Au retour, elle passe la nuit du 25 au 26 septembre à Fauberge du Soleil- d'or, au pied du Rigi dont elle projette l'ascension pour le lendemain.
Mais son secrétaire Méneval remarque que le valet de pied qui couchait toujours en travers de la porte de l'Impératrice a reçu Tordre de coucher au rez-de-chaussée et lorsqu'il déplie machinalement une carte de la Suisse que M°*® de Brignole, avant de la donner à Neipperg, a posée sur une table, il en fait tomber un billet de Marie-Louise au général.
Quelques jours auparavant, le 8 septembre, ne mandait-elle pas à la duchesse de Montebello que, malgré les messages répétés de son mari, elle n'irait pas le retrouver, qu'elle n'irait jamais à l'Ile d'Elbe, qu'elle en donnait sa parole d'honneur la plus sacrée : ce Vous savez,
chère amie» mieux que personne que je n'en ai pas envie i>
Rentrée à Vienne, rimpéralrico promit de ne plus entretenir aucune correspondance avec Napoléon sans Tassentimcnt paternel et de remettre à Pempereur François les lettres qu'elle recevrait de son mari. Tout le monde la trouvait a plus raisonnable ». Elle ne prononçait plus le nom de Napoléon ; elle ne semblait plus se soucier de lui ; « tout son cœur, témoigne la comtesse Colloredo-Crenneville, le 23 octobre, revient à son pare et à sa famille ; le choix du général Neipperg a été heureux I »
A la fin de novembre, pn parle même d'une a séparation formelle », et certaines gazettes annoncent un prochain et grand divorce.
« Elle fait mine d'aimer Neipperg, disait la fille du gouverneur de Schœnbrunn, pour pouvoir donner à Napoléon des nouvelles du Congrès », et ce mot est colporté, commenté.
Mais il prouvait que MarierLouise était éprise de Neipperg, et un espion de la police viennoise notait que «la vraie histoire avec Neipperg n'était pltis un secret. »
Rien, en effet, ne peut plus arracher Marie- Louise à Neipperg, et dans les salons de Vienne on murmure que le général a conquis sur elle un tel ascendant qu'elle n'ose faire aucune démarche sans le consulter.
Lorsqu'elle apprend le 8 mars la fuite de
Napoléon, elle pleure si fort qu'on l'entend jusque dans l'antichambre. « Je suis bien fàchée, écrit-elle^ contre la personne qui expose ainsi le sort futur de mon fils et le mien ; tout ce que je désire, c'est la tranquillité et le repos, et celui de tout le monde. 2>
Elle proleste qu'elle « n'est pour rien » dans cet événement. Le 12 mars, elle recommande à Metternich ses intérêts et ceux de son fils, l'assure qu'elle ne prend et ne prendra jamais la moindre part aux projets et aux entreprises de Napoléon. Le surlendemain, ses voitures ne portent plus les aigles et armoiries de l'Empire français, et ses gens échangent la livrée aux couleurs de Napoléon contre la livrée de la cour d'Autriche. Son fils n'est plus l'élève de M"** de Montesquiou qui se voit remplacée par la comtesse de Mittrov^sky veuve d'un feld-màréchal lieutenant, et elle renonce pour lui à la succession du duché de Parme : il n'aura plus que les fiefs de l'archiduc Ferdinand de Bohême. « Toutes les princesses autrichiennes, dit-elle à Méneval, sont un instrument dans les mains du chef de la maison, et, comme elles, je me soumets absolument à mon père, au tuteur de mon fils. »
Au mois d'avril, elle jure au tsar Alexandre qu'elle ne veut pas, à quelque prix que ce soit, retourner en France, qu'elle aimerait mieux vivre dans un couvent que de rejoindre Na-
poléon, et elle fait cet aveu à la comtesse Mittrowsky : « Je n'ai jamais aimé Napoléon, je n'ai aimé que sa grandeur, que l'éclat de son trône, et je suis si indignée contre lui que j'ai fait vœu d'aller faire à pied un pèlerinage à MariazeJl si l'on se saisit de sa personne. }>
Le i8 avril, elle demande au baron do Wessenberg si le comte Neipperg qui guerroie en Italie, a eu la jambe cassée, à quel jour et à quelle affaire ; « j'espère, ajoute l'ex-impératrice, que cela n'est pas vrai ; cela me fâcherait I).
Au mois de mai suivant, elle fond en larmes lorsqu'elle apprend que Neipperg, son Neipperg, comme dit la société viennoise, a commis des fautes durant la campagne et reçu du général en chef Frimont une très grave réprimande.
Elle vécut à Parme avec Neipperg et jamais «lie ne fut plus heureuse : la vie paisible et monotone lui convenait parfaitement ; depuis qu'elle était au monde, elle ne souhaitait pas d'autre existence ; le passé ne lui semblait •qu'un mauvais rêve.
Le vaincu, l'exilé de 1814, ne revit donc pas isa femme et son fils. Il s'affligeait à Ttle d'Elbe 4e ne pas les avoir avec lui. Quel regard il jetait sur le colonel Vincent lui racontant que le petit roi de Rome refusait obstinément de
quitter les Tuileries 1 Ses yeux^ rapporte Vincent, paraissaient dire : ce Je le ramènerai^ mon fils, dans ce palais où il voulait rester ! »
lise plaignit. Il écrivit que personne n'avait de droits sur l'Impératrice et sur son fils. « Il est inhumain, s'écriait-il devant* Campbell^ de garder ma femme loin do moi. Elle m'avait promis de ak^éerirc tous les jours et je n'ai pas reçu une seule de ses lettres. Mon fils m'est enlevé comme ces enfants que les conquérants de jadis emmenaient pour parer leurs trophées. L'empereur^d'Autriche devrait pourtant se souvenir comment j'agisiçais envers lui quand il était absolument en mon pouvoir. Je suis entré deux fois à Vienne en vainqueur avant mon mariage avec Marie- Louise. Ah ! ce mariage ! Il m'a été très funeste ; j'aurais bien mieux fait d'épouser une princesse russe, et je le pouvais sans la différence de religions ! »
Pour revoir et ravoir Marie-Louise, il usa de ruse. L'intérêt politique ne commandait-il pas qu'elle fût avec lui ? Marie-Louise à ses côtés ne faisait-elle pas croire à l'alliance autrichienne ?
Le 20 août, pendant qu'elle est à Aix, il lui envoie un capitaine de sa garde, Hurault de Sorbée, marié à une lectrice de l'Impératrice, à une de ses femmes rouges, mademoiselle Katzener. L'officier doit non seulement infor-
LE DÉPART DE L'iLE D'ELÛE 81
mer Marie-Louise que l'Empereur Pattend dans le courant de septembre ; il a ordre de se rendre partout où elle sera et, malgré la surveillance dont elle est Pobjet, de l'emmener à l'île d'Elbe.
Hurault conçut un plan hardi. 11 avait quitté le service do l'île d'Elbe et, pour rester avec sa femme, accepté dans la maison de Ma* rie-Louise l'emploi de fourrier du palais. Par suite, il accompagnerait l'impératrice lorsqu'elle quitterait Aix pcmr aller en Suisse et de là à Vienne. Ne poavait-il, si elle y consentait, la faire passer pour M™» Hurault et la conduire rapidement, secrètement, de Genève à Géfies et de là à Porto-Ferrajo ?
Or, il lui fallait un passeport, et il n'obtiendrait cette pièce que du général Songeon qui résidait à Chambéry. Le 31 août Hurault et sa femme se présentaient au général. Il refusa le passeport. Hurault lui remit une recommandation signée de Neipperg qui n'avait rien deviné du but dé son voyage, et M"*® Hurault pria, supplia, pleura, eut même une pâmoison. Songeon demeura inflexible : il avait autrefois connu le capitaine Hurault et le regardait comme un homme à la tête chaude et au caractère entreprenant : il déclara que Hurault irait à Paris solliciter le passeport, et il avisa non seulement son chef hiérarchique, le général Marchand qui commandait à Grenoble
et le préfet de la Haute-Savoie> mais le ministre de la guerre et le directeur de la police générale. Hurault dut se rendre à Paris : il vit par deux fois le directeur de la police générale, et l'Impératrice n'était plus à Aix lorsqu'il reçut son passeport.
Mais, s'il Tavait eu à temps, aurait-il emmené Marie-Louise? Elle est, disait Méneval, peu disposée à le suivre. Au même moment n'écrivait-ello pas à M™® de Montebello qu'elle n'avait aucune envie de faire une pareille escapade et qu'elle trouvait cela« un peu fort » ? Etait-elle femme à prendre le parti que la vieille reine Caroline de Naples lui avait conseillé : « Vous êtes mariée pour la vie, et, si l'on vous enferme, votre devoir est de vous échapper en attachant à votre fenêtre les draps de votre lit » ? Lorsque Napoléon lui représentait qu'elle pouvait prendre les eaux de Toscane au lieu de prendre les eaux d'Aix, n'avait-elle pas objecté que la volonté de l'Empereur ne s'accordait pas avec les intentions de son père ? N'avait-elle pas gagné à sa cause le médecin Corvisart — ce Corvisart que Napoléon hélas ! félicitait de sa conduite noble et de son caractère — et Corvisart n'avait-il pas sérieusement affirmé que Marie-Louise ne saurait, ainsi que le roi de Rome, vivre sous le climat de l'île d'Elbe, qu'elle devait prendre les eaux d'Aix, et non celles de Toscane ?
L'insuccès do la mission de Hurault ne rebuta pas Napoléon. II compte encore que Marie-Louise viendra à Tilc d'Elbe et il s'eflForco de lui ôter tout motif, tout prétexte de jalousie.
Lorsqu'il sait la mort de Joséphine, il no prend pas le deuil.
Quand t/l^^ Walewska, qui fut sa maîtresse, aborde le !«' septembre à l'île d'Elbe pour obtenir de lui que Murât ne séquestre pas le majorât du jeune Alexandre Walewski, il use do précautions extrêmes afin que le monde et Marie-Louise ignorent cette démarche. Mais que peuvent les souverains mêmes contre la malignité des hommes? La visite de M™® Walev^ska ne restera pas inconnue ; on saura partout qu'une femme est venue avec un enfant voir Napoléon à Marciana ; les uns diront que c'est Marie-Louise avec son fils, les autres, que c'est une comtesse polonaise, et le 3 octobre, Beugnot, le mieux informé de tous, puisqu'il dirige la police, prononcera le nom de lime Walewska I
Pourtant, Napoléon ne perdit ni courago ni espoir. 11 savait qu'un général autrichien accompagnait Marie-Louise, mais il ne soupçon-
naît pas quo Neipperg fût son amant. Tout au plus craîgnait-il qu'elle ne fît prononcer le divorce afin d'épouser le roi do Prusse qui, di* sait-on, soupirait pour elle. Le 29 novembre à Florence, un agent de Napoléon, Colonna, se présentait au ministre Fossombroni. Il lui demandait si les journaux de Gènes et de Milan avaient raison d'annoncer que Marie-Louise allait épouser Frédéric-Guillaume 111. La ré- ' ponse de^ Fossombroni fut rassurante, et l'Empereur, croyant ce qu'il désirait, s'imaginait volontiers que, lorsqu'il serait monté sur le trône, il reverrait l'Impératrice et son fils.
Au commencement de 1' « interrègne », il envoya donc message sur message à Mario- Louise et, dans les derniers jours de mars, il la pria de se rendre à Strasbourg vers le iS avril.
L'Impératrice garda le silence, et au lieu d'elle ou d'une lettre d'elle, vint une lettre de Méneval. Marie-Louise, disait Méneval, n'envisageait son retour qu'avec terreur, et depuis six mois tous les moyens étaient employés pour l'éloigner de l'Empereur.
À la fin d'avril, autre lettre de Méneval.
Elle était adressée à Lavallette. Il ne fallait plus, écrivait Méneval, compter sur l'Impératrice ; elle ne cachait pas sa haine pour l'Empereur et elle approuvait toutes les mesures prises contre lui ; on ne devait plus penser à
une « réunion », et lui» Méneval, ne pouvait refouler son indignation. Marie-Louise s'était livrée à Neipperg qui était maître de son esprit et de sa personne ; elle ne dissimulait plus le goût qu'elle avait pour lui. Lavallette communiqua la lettre à Napoléon. Etait-elle de Méneval ? Il ne l'avait pas signée et il avait déguisé son écriture. Caulaincourt affirma que la lettre était de Méneval et il ajouta qu'il croyait aux détails qu'elle contenait.
Quelques jours plus tard, Méneval arrivait de Vienne et dans les jardins de l'Elysée, il confirmait à TEmpereur la triste vérité.