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CHAPITRE XII

Souuarme : La guerre de 1870. — L'Invasion. — Bataille de la Bourgonce ou de Nompmpatelizse. — Défense de Rambervillers. — Combat d'Epinal. — L'Avant-garde de la Délivrance. — Cession à l'Allemagne de deux cantons vosgiens. — Conclusion.

À la nouvelle des premiers désastres, de Wissembourg, de Fræschwiller, de Spickeren, la colère et l’indignation furent grandes dans les Vosges. Ce fut bien pis quand on vit battre en retraite les troupes du 5° corps de l’armée du Rhin (général de Faïlly) qui n’avaient pas combattu et se reliraient par Lunéville, Blâmont, Cirey, Badonviller, Bayon. Le 11 août 1870, le corps de Failly arrivait à Charmes, où il fit sauter le lendemain le pont du chemin de fer de la Moselle. Le 19, il couchaïit à Mirecourt; le 13, à Vittel et Bulgnéville; ce mème jour, la cavalerie du 4°° corps (Mac-Mahon), les divisions Duhesme et Bonnemains, campaient à Neufchâteau, où le 4er corps arrivait luimême le 44 août, venant de Vicherey, pour s’embarquer en chemin de fer et gagner Châlons. Ce mème jour, le 5° corps atteignait Lamarche, et le 45 il sortait du département pour se rendre à Montigny-le-Roi et de là à Chaumont où il prit le chemin de fer pour re-

(1). Il y avait 119,945 électeurs inscrits et il y eut 92,057 votants; en sus des bulletins oui et non on compta 2,715 bulletins nuls que l'on peut classer parmi les votes hostiles à l'empire. L'’arrondissement de Remiremont s'était montré le moins favorable au plébiscite : 4,515 non contre 8,962 oui.

joindre le 4°r corps au camp de Chälons. Ces corps allaient former l’armée qui devait s’engloutir à Sedan.

Les Allemands ne poursuivirent pas dans leur retraite les troupes du 5e corps; ils filèrent droit sur Nancy et Châlons, sans même jeter d’éclaireurs dans la Haute-Moselle et la Haute-Meuse. Cependant, dès le 49 août, deux officiers prussiens détachés de la 2e division de ca valerie, entrèrent à cheval dans Epinal, poussèrent jusqu’à l’Hôtelde-Ville où ils pénétrèrent auprès du maire, M. Kiener, et requérirent une somme de 20,000 francs. Le maire refusa et, comme la population s’ameutait, les deux officiers remontèrent à cheval, et filèrent au milieu des huées, certains qu’Epinal et les Vosges étaient dégarnis de troupes.

La descente de l'invasion dans les Vosges ne se produisit qu'après la capitulation de Strasbourg, qui eut lieu le 28 septembre, et ce furent les troupes badoises du général von Werder (14° corps) qui, montant par la vallée de la Bruche, comme les Bavarois de 1814, pénétrèrent dans les Vosges.

Depuis un mois déjà, depuis la proclamation de la République, la résistance se préparait dans le département sous l’énergique impulsion du Préfet, M. George. Des officiers échappés de la capitulation de Sedan, les capitaines du génie Varaigne et Bourras, le capitaine d'artillerie Perrin, qui fut nommé colonel et commandant supérieur des Vosges, le lieutenant Pistor, s'étaient groupés autour de lui. Le gouvernement de la Défense nationale avait en outre envoyé dans les Vosges le général Cambriels, à peine remis de la blessure qu'il avait reçue à la tête à Sedan, avec ce qu’il avait pu rassembler en toute hâte de troupes de toute nature : régiments de marche, gardes mobiles, francs-tireurs. Ces troupes improvisées, insuffisamment exercées et équipées, médiocrement armées, garnissaient toute la ligne des Vosges depuis Raon-l’Etape jusque Saint-Dié. Dès le 27 septembre, une poignée de francs-tireurs et de mobiles de la Meurthe rejetait sur Blamont un détachement de landwehr de la garde prussienne qui avait voulu pousser jusque Raon. Dans les premiers jours d’octobre, la délégation du gouvernement à Tours faisait partir de Vierzon où elle était cantonnée la brigade Dupré, détachée du 15° corps d'armée qui se formait sur la Loire ; le général Dupré, vieux colonel de gendarmerie récemment promu, était mis sous les ordres du général Cambriels pour concourir à la défense des Vosges. Cette brigade arriva le 4 octobre à Epinal ; le 6, elle était aux avant-postes entre Raon-l’Etape et Saint-Dié.

Quant aux mobiles des Vosges, formés depuis 1868, en quatre bataillons, et groupés depuis peu en un régiment (58e de garde mobile), ils étaient depuis le 45 août concentrés à Langres ; seul le 4 bataillon (Saint-Dié) avait été dirigé sur Metz et y fut compris dans la capitulation. Les bataillons vosgiens s’aguerrirent à Langres et prirent part à un petit engagement à Vaucouleurs où l’on captura plusieurs officiers allemands. Le 22 septembre, les trois bataillons quittaient Langres pour se rendre à Epinal. C'était une troupe solide, déjà exerœe, et revêtue en partie d’uniformes d’infanterie de ligne, trouvés au dépôt du 63° de ligne. Aussi, son attitude sur le champ de bataille, jointe à ses pantalons rouges, fit souvent prendre la garde mobile des Vosges pour de la troupe de ligne.

En somme, les troupes dont disposait le général Cambriels se composaient des 32e et 57° d'infanterie, régiments de marche créés avec des dépôts, lieutenants-colonels Hocedé et Vitre; du 34e régiment de garde-mobile (Deux-Sèvres), colonel Rouget; du 29 bataillon de la garde-mobile de la Meurthe, commandant Brisac; du 58° mobiles (Vosges), colonel Dyonnet, puis colonel Simonin; du 4° bataillon des mobiles de Saône-et-Loire, de la Légion d'Antibes, et de francstireurs de toutes sortes ; francs-tireurs de Colmar du colonel Eudeline, chasseurs de Neuilly du colonel Paul de Jouvencel, francs-tireurs des Vosges du commandant Bourras, francs-tireurs de la Meurthe du capitaine Dhautel, francs-tireurs de Lamarche ayant pour lieutenant Mile Antoinette Lix, receveuse des postes, etc., et quelques batteries d'artillerie.

Du côté des Allemands, la division badoise du général Keller, comptant 3 brigades d'infanterie, avait d'abord pénétré dans les Vosges; la 2 brigade (général von Degenfeld), marchait en tête et c'est avec elle, renforcée de 2 escadrons de cavalerie et de 2 batteries, qu’eurent lieu les premiers engagements. Le © octobre, la moitié de la colonne Degenfeld venant de Mutzig, atteignait Schirmeck ; le 38, Raon-sur-Plaine ; le #4, Celles où la garde nationale lui opposa une courageuse résistance; l’autre moitié, venant de Villé, arrivait à Saales le 3 octobre, à Senones le #4 et le 5 les deux fractions opéraient leur jonction entre Raon-l’Etape et Etival.

En arrière, venait le gros du XIV® corpsallemand ayant pour objectif Epinal et comprenant la brigade Sachs, la brigade de La Roche de Jarry et une brigade mixte, formée surtout de cavalerie, sous les ordres du général Krug von Nidda.

Le 4 octobre, la colonne occupa Raon-l’Étape, que le colonel Dyon-

mes 090 — net, commandant la mobile des Vosges, abandonna, battant en retraite un peu prématurément.

Le 6 octobre, à peine groupée à Etival, la brigade Degenfeld s’avança sur Saint-Dié, la moitié de l'infanterie et presque toute l’artillerie suivant la grande route par La Voivre; l’autre fraction prenant par Nompatelize pour rejoindre la première 4 Saint-Michel. Ces troupes se heurtèrent bientôt aux tirailleurs français qui garnissaient Nompatelize, La Salle, Saint-Remy, avec leur réserve à La Bourgonce. Dès les premiers coups de feu, les batteries prussiennes s’installèrent sur le haut de Biarville et canonnèrent avec vigueur Nompatelize ; bientôt l'infanterie dessina un mouvement d’attaque contre le village, mais les compagnies du 32° de marche qui s’y étaient embusquées accueillirent l'ennemi par une vive fusillade qui l’obligea à rétrograder. Dirigeant alors l’attaque plus en avant et de manière à tourner la gauche de Nompatelize, le 3° régiment d'infanterie badoise enlevait le hameau des Feignes après une lutte sérieuse où son colonel von Müller fut grièvement blessé. Le 32 dut dès lors évacuer Nompatelize et notre artillerie écrasée par les obus allemands alla chercher une position en arrière. A l’autre extrémité du champ de bataille, à Saint-Remy, les mobiles des Deux-Sèvres, avec un groupe de francs-tireurs, défendent pied à pied le terrain contre les Badois. Le général Dupré ordonne un mouvement offensif général qui ‘8’accomplit avec beaucoup d’entrain. Les mobiles des Vosges se distinguent dans cette lutte et y font des pertes sensibles. Les Allemands furent délogés du plateau de Biarville, refoulés vers Etival. À ce moment le général Dupré fut frappé d'une balle au visage, son aide de camp, Île capitaine d'artillerie Schœælden, est tué, le colonel Hocedé, le colonel Vitre, mortellement blessés, tandis que des renforts badois accouraient de Raon-l’Etape. Nos troupes reculèrent alors sur La Bourgonce. Le capitaine Varaigne est blessé ; le commandant Sageret, des chasseurs de Neuilly, est tué. Le corps-franc du commandant Bourras, composé en majeure partie de Lorrains et de Comtois, arrivait à ce moment sur le théâtre du combat venant des Rouges-Eaux ; il était environ 4 heures du soir. La retraite s'opérait avec un certain désordre ; les francs-tireurs se jetèrent dans les forêts qui couronnent les pitons des Jumeaux et cherchèrent à arrêter la marche de l'ennemi; le jeune lieutenant Pistor fut blessé dans cet engagement. Nous avions perdu 300 morts, cinq cents blessés et autant de prisonniers. Le bataillon Bourras dut suivre la retraite, garnissant toutefois de ses tirailleurs le Haut-Jacques, Mont-Repos et la Gravelle

pour signaler l’approche de l’ennemi. Celui-ci fortement éprouvé par sa victoire de La Bourgonce qui lui avait coûté 500 hommes environ, dont 22 officiers, ne poursuivit nullement nos troupes. Les compagnies de franes-tireurs purent opérer, en avant de leurs abris, diverses excursions sur les camps badois jusque Nompatelize où elles tuèrent quelques hommes ; le 10 au soir seulement, elles se repliaient sur Brouvelieures. Le 14, une colonne badoïse commandée par le colonel von Bayer les joignit. La lutte s’engagea immédiatement dans les bois qui séparent Brouvelieures de Bruyères, s'étendant de Grandvillers à Vervezelle et à Belmont. Soigneusement abrités par les grands bois, les Français (compagnies des capitaines Wolowski, Larbalétier et Gérard) purent tenir bon longtemps et infliger aux Badois des pertes considérables. A la fin, débordés par d'incessants renforts, ils se rallièrent à Bruyères et battirent en retraite par Laval, Champ-le-Duc et Prey. Le lendemain, la petite troupe était concentrée à Laveline-du-Houx; le 13 octobre, elle était À Remiremont, Le sir même du {4 octobre, les Allemands occupaient Bruyères et mettaient le feu à Laval.

La défaite était honorable, mais c'était une défaite. Peut-être le gènéral Cambriels fatigué, malade de sa blessure, s’en exagéra-t-il les conséquences. Il prescrivit peut-être un peu précipitamment l’abandon des Vosges où cependant la brigade Degenfeld était bien aventurée et à la merci d’un hardi coup de main. Quoi qu’il en soit, la retraite ordonnée par Cambriels s’effectua sur Besançon. Le 18 octobre, l’armée quitta Remiremont par une pluie battante et sous la neige, atteignit Rupt le même jour, d’où elle gagna Lure et Vesoul le lendemain. C’est la dernière troupe régulière qui opéra dans les Vosges pendant cette sinistre guerre. L'armée de l’Est n’y reviat plus; le colonel Perrin, avec la mobile des Vosges et celle de la Corse, esquissa, vers le commencement de novembre, un retour offensif, mais la reddition de Metz fit renoncer à ce projet; quant à l’armée de Garibaldi, si improprement dénommée armée des Vosges, elle n’y mit jamais le pied. Désormais ce sont les gardes nationaux ou des francs-tireurs qui tireront dans les Vosges les derniers coups de fusil.

Poursuivant sa marche aventureuse, la brigade Degenfeld langa des éclaireurs dans toutes les directions pour savoir la route prise par la petite armée de Gambriels, assurer sœæ propres communications très menacées et la subsistance de ses soldats, réquisitionner et enfin s'établir dans les principaux centres du département. Le corps de

Werder vient enfin l’appuyer et explore le terrain du côté de Rambervillers. |

Le 7 octobre, lendemain même du combat de La Bourgonce, une cinquantaine de hussards prussiens poussèrent une pointe audacieuse jusque dans les rues de Rambervillers et furent reçus par les huées de la population. Rambervillers leur réservait plus tard un autre accueil. Sous l’énergique direction du commandant Petitjean, ancien officier de l’armée, chef de la garde nationale, la défense de Rambervillers fut décidée. On crénela en hâte le cimetière, on dressa des barricades, on coupa les routes par des tranchées et l’on attendit.

Le dimanche, 9 octobre 1870, par une grise et pluvieuse après-midi d’automne un peloton de cavaliers s’avança sur la route de Raon. On court aux armes et les dragons badois s’éloignent rapidement après un échange vigoureux de coups de feu. Mais une heure après, les 30e et 34 d'infanterie apparaissent en face de Rambervillers. Chacun est à son poste. Une fusillade serrée salue les fantassins allemands. Il y a en tout, pour défendre la ville, 130 gardes nationaux et pompiers, mais patriotes résolus à mourir et à défendre chèrement leur vie. Leurs coups portent dans la masse noire des Allemands et y causent de nombreuses victimes. Ceux-ci ripostent avec énergie; des volées de balles criblent les murs ou s’enfoncent en terre avec bruit, mais peu de gardes nationaux sont touchés. Au bout d'une heure, les Allemands tentent l’assaut; une grêle meurtrière s’abat sur eux. Ils re— culent sous cette averse de fer. Le major von Berkfeld, qui commande le détachement, les forme alors en deux colonnes, l’une devant tourner Rambervillers par le cimetière, l’autre le tournant par la gauche. Bientôt le cimetière est cerné et le commandant Petitjean l’évacue sous les balles,

Près de la Tuilerie est une forte barricade faite de poutres et de chariots enchevétrés ; les capitaines Dussourt et Besson, de la garde nationale, y commandent. Les Allemands se ruent à l’assaut avec vigueur; la mitraille des Français s’acharne sur eux, incessante et terrible; le major von Berkfeld est tué; autour de son cadavre les corps de ses soldats s’entassent ; la colonne badoise {ournoie sous l’orage et recule encore. Des officiers le ramènent vivement à la barricade derrière laquelle les gardes nationaux comptent leurs morts mais ne laissent pas fléchir leur courage. Des compagnies de renfort arrivent; la garde nationale plie ; le capitaine Besson est blessé ; la barricade est emportée. Le combat continue cependant. De toutes les rues, des maisons, des haies, des jardins, partent des coups de feu; les Alle

mands ne se risquent qu'avec prudence; une dernière barricade, élevée près de la place, les crible de ses feux. La nuit tombe, les sonneries du tocsin ralentissent, la fusillade gronde avec moins d’intensité, et les Badois restent maîtres de la petite ville morne, silencieuse et pleine de sang. Alors commence le massacre; tous les blessés saisis sont fusillés; le lendemain, la rage teutonne n’est pas rassasiée. Les maisons sont fouillées; tout blessé est mis à mort; qui résiste est tué; une exécution succède à l’autre et la terreur règne dans Rambervillers. On compta au moins trente victimes.Le spectacle était digne de Werder, et le 11 octobre, le commandant en chef du XIV: corps fit dans Rambervillers une entrée triomphale entre deux rangées de cadavres profanés.

Epinal aussi voulut tenir tète aux Allemands. La garde nationale, commandée par l’ingénieur Martin, y était sérieusement organisée. Elle avait déjà exécuté plusieurs marches militaires hors de la ville. Le 7 octobre, quand le canon de La Bourgonce eut cessé de gronder, un détachement de 200 gardes nationaux spinaliens poussa une reconnaissance jusqu'à Champdray. Transportée en chemin de fer jusqu'à Bruyères où elle rencontra le général Cambriels, qui la passa en revue, la petite troupe campa à Bruyères, marcha le lendemain jusque Jussarupt, passant ensuite par Champdray, le Tholy, Liézey, Saint- Amé, Remiremont, d’où le chemin de fer la ramena à Epinal le 10 octobre, sans qu’elle eut rencontré l’ennemi.

Le 12 octobre, le tocsin sonne, la générale retentit dans les rues ; la garde nationale se rassemble sur la place des Vosges; des voix éperdues crient que les Prussiens sont au faubourg Saint-Michel, Le sous-lieutenant Enard, de la garde nationale, avec 25 hommes résolus, se porte au galop vers le faubours, lance un groupe vers ke château, l'autre vers la Justice, et atteint bientôt le sommet du plateau où se trouve la ferme de Failloux. D’autres gardes nationaux, des pompiers, les rejoignent peu d’instants après; il y a en tout une soixantaine d'hommes, parmi lesquels le rude et brave sergent Boutin. N'apercevant pas l'ennemi, on se porte en avant vers la ferme. Pendant ce temps, le groupe qui avait pris par la Justice avec le sous-lieutenant Enard se trouva aux prises, vers midi, avec les Prussiens; une vive fusillade d’une heure s’engagea ; le canon se mit de la partie, lançant ses obus sur le château et le cimetière. Un escadron de cavalerie prononce par Jeuxey un mouvement tournant; les gardes nationaux vont être coupés ; à ce moment le sous-lieutenant Enard tombe grièvement blessé, et le sergent Bontemps ordonne la retraite.

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À droite, vers Failloux, l’issue du combat n’était pas plus heureuse. Une fusillade lente et continue dura pendant plus d’une heure. Un iouvement en avant des Prussiens fut repoussé ; mais ils revinrent én plus grand nombre à la charge, et malgré la vigueur du capitaine Bonnin, bien retranché derrière les murs du cimetière, du capitaine Sibien, blessé, du capitaine Kromberg, malgré la bravoure admirée de tous du sergent Boutin, qui est fait prisonnier, les Prussiens finissent par s'emparer de Failloux. Partout les gardes nationaux fléchissent sous le nombre, poursuivis par les houzards du lieutenant-colonel Nachtigall. Leur vaillante résistance a permis au chemin de fer de sauver son matériel, les blessés de l’hôpital, les fonds du Trésor, et à 8 heures du soir le combat est terminé. Werder entre dans Epinal, qu'une batterie établie au sommet de la Justice, braquée sur la ville, tient sous la menace de la mitraille. Le maire d’Epinal, M. Kiener, tint courageusement tête aux exigences de l’envahisseur, tandis que la ville fourmillait de casques. Dans les rues cependant il y eut encore une victime; un malheureux jeune homme, Colin, qui voulait serrer la main des gardes nationaux faits prisonniefs à Failloux, est tué dans la rue des Halles par deux coups de feu. Le caporal Michel, le pompier Bontemps, les gardes nationaux Febvay, Dubois, Godard et Bastien avaient péri dans le combat. Le soir même, M. von Bitter était installé comme préfet prussien des Vosges. Le 14, des francs-tireurs attaquèrent aux Forges le détachement du major Herzberg, mais ils sont repoussés sans avoir fait su— bir des pertes sérieuses aux Allemands. Pendant toute l’occupation prussienne, Ja municipalité ayant à sa tête l’énergique et intègre M. Kiener, fit noblement son devoir, résistant dignement aux exigences de l’ennemi, et lui en imposant pas sa ferme contenance.

Le 14 octobre, Remiremont est occupé par le général de La Roche, Neufchâteau le 6 novembre 1870, puis Mirecourt, le reste du département, en un mot, fut occupé fort peu de temps après. Mais le courant de l'invasion s’était détourné des Vosges pour s’écouler en Franche-Comté. L’ennemi ne laissait que de faibles garnisons qui n’empêchèrent pas sur le sol vosgien la création, le séjour et les opérations d’un corps-franc dont il nous reste à conter les exploits.

À peine la ville de Neufchâteau eut-elle été occupée par les troupes du prince Frédéric-Charles, arrivant de Metz qui venait de capituler et en marche contre l’armée de la Loire, que le sous-préfet de la République à Neufchâteau, M. Victor Martin, chassé de son poste par l’ennemi, sollicitait du gouvernement de Tours lés pouvoirs nès

cessaires pour organiser la résistance dans les Vosges. Un décret du 9 novembre instituait à Neufchâteau un comité militaire chargé de la défense du département des Vosges, avec M. Victor Martin, chef militaire de la Meuse, de la Meurthe et des Vosges, comme président. Un capitaine de francs-tireurs, M. Bernard, officier audacieux et énergique, fut mis à sa disposition pour servir à la formation d’un corps-franc qui prendrait le nom d’'Avant-garde de la délivrance. Ces agissements, ces allées et venues, n’avaient pas tardé à éveiller l'attention des autorités prussiennes de Neufchâteau et il n’était que temps, pour ne pas être saisi, lorsque M. Victor Martin, le comité militaire et le capitaine Bernard partirent de Neufchâteau, le 27 novembre. On choisit Lamarche comme centre d'action, et cette ville qui pouvait sappuyer sur Langres et se trouvait à l’écart des routes battues par les Prussiens offrait de grands avantages. Malheureusement, on était à peu près dépourvu de tout ; au début, il y avait 40 fusils et 300 cartouches ; le général Arbellot, commandant de la place de Langres,

‘refusa sèchement tout secours en armes, en soldats et en munitions.

Les enrôlements arrivaient cependant. Le capitaine Bernard avait recruté une trentaine d’hommes; un jeune lieutenant du 93°, évadé de Metz, M. Coumès, en avait groupé autant ; un garde général des forèts, M. Rambaux, avait amené ses gardes forestiers, hommes solides et sûrs entre tous. Pour coup d’essai, la petite troupe surprit et captura à Vittel une patrouille prussienne, le 2 décembre; quelques jours après, elle enlevait un convoi de bétail et de fourrages. De tous les côtés du département affluaient les volontaires, dont plusieurs avaient déjà combattu à Rambervillers ou à Epinal. Mais ces menées n'étaient pas ignorées des Prussiens, et, dans les premiers jours de décembre, on dépêcha d'Epinal une colonne d’un millier d'hommes pour aller détruire la bande de francs-tireurs à Lamarche. Prévenu à temps, le capitaine Bernard, par une marche de nuit, surprit une partie de cette colonne à Dombrot-le-Sec, lui massacra une quarantaine d'hommes, brisa les culasses de ses canons et rentra à Lamarche au lever du jour. Les soldats de la landwehr prussienne, effrayés, retournèrent à Epinal.

La possibilité d’être surpris dans Lamarche fit alors décider la création d’un camp dans la forèt de Boëne, au nord et à peu de distance de Lamarche, qui présentait une position stratégique dominante plus favorable que la ville même. On y travailla sans relâche et bientôt le camp fut tracé, les baraques construites et en état de loger les hommes. Les Allemands ne perdaient pas de temps non

plus et concentraient à Mirecourt les éléments d’une nouvelle colonne d'opérations plus forte que la première. Heureusement quelques gardes nationaux des environs et une compagnie de mobiles de la Haute-Sa voie se joignaïent à ce moment aux soldats de M. Victor Martin. Le 11 décembre 1870, le sol était couvert d’une neige épaisse, le brouillard intense. L’ennemi néanmoins attaqua les avant-postes français en avant de Lamarche, les débusqua après une lutte où ses pertes furent grandes, entra dans Lamarche, tandis que les francs-tireurs allaient prendre possession de leur camp de Boëne; le lendemain, les Prussiens, inquiets sans doute sur leurs communications, repartirent pour Epinal.

L’Avant-garde de la délivrance se borna pour le moment à se fortifier dans son camp, et à renforcer ses effectifs par de nouvelles arrivées. Elle obtint enfin de Langres quelques secours; c’est ainsi qu’elle reçut, malgré le général Arbellot, une trentaine d’hommes et M. Adamistre, conducteur des ponts et chaussées, qui prit comme capitaine le commandement d’une compagnie. Grâce à l’appui des maires, on forma avec les forestiers, les cantonniers, un service de renseignements; la gendarmerie de l’arrondissement de Neufchâteau obéit aux ordres de M. Victor Martin et vint se ranger à sa disposition. Mais les munitions manquaient toujours et le général Arbellot, toujours inexorable, refusait dédaigneusement la poudre aux combattants vosgiens. On parvint enfin à en fabriquer. Mais le temps s’écoulait ; on était aux premiers jours de janvier 4871, et les impuissants efforts des armées de province allaient bientôt aboutir aux navrantes défaites du Mans, de Saint-Quentin et d'Héricourt.

Le recrutement avançait toujours, grâce au zèle de M. Adamistre, qui alla jusque Bains pour chercher des volontaires. Le gouvernement y aida à son tour en envoyant de Langres le 4 bataillon des mobiles du Gard, qui arriva le 9 janvier à Lamarche; on le cantonna principalement à Bulgnéville, à Vrécourt et à Saint-Ouën-les-Parey.

Enfin le 15 janvier, on décida de faire sauter le pont de Fontenoysur-Moselle, sur la grande ligne de l'Est, et d’intercepter ainsi les communications entre l’envahisseur et l’Allemagne. C'était l’heure où l’armée de Bourbaki, victorieuse à Villersexel, s’apprètait à débloquer Belfort; l'espoir renaissait dans tous les cœurs et c'est avec enthousiasme que la colonne se mit en marche le 18 janvier; elle comptait environ 4,200 hommes, dont 800 mobiles du Gard. Mais des traîtres ayant avisé les Prussiens à Neufchâteau, il fallut, pour mieux dissimuler la marche et dépister les soupçons de l’ennemi, renvoyer au camp le bataillon du Gard. Les francs-tireurs seuls con-

tinuèrent leur route. Après bien des péripéties, hors de notre sujet. puisqu'elles se produisirent loin du département des Vosges, le pont de Fontenoy sauta avec fracas, le matin du 22 janvier. Il était trop tard, hélas ! Mais quelle importance n’eut pas eu semblable opération, accomplie avec tant de hardiesse, seulement deux mois auparavant! Ce n’est pas la faute de l’Avant-garde de la délivrance s’il en fut autrement.

Le 24 janvier, le corps-franc entrait à Bulgnéville où il fut reçu par des vivats chaleureux, puis le 25 au camp de Boëne. Pendant sa courte absence, le 21 janvier, le camp de la délivrance avait été attaqué par les Prussiens. Huit cents Allemands environ, après avoir erré de Neufchâteau à Bourmont à la recherche du corps-franc invisible, qu'on leur avait signalé, parurent devant Vrécourt et y assaillirent les mobiles du Gard. Ces jeunes soldats surpris, fatigués, sans direction, finirent par lâcher pied après une vive fusillade. Après avoir frappé de réquisitions Vrécourt, la colonne prussienne regagna Neufchâteau. Une autre colonne se forma à Epinal pour détruire le camp de l’Avant-garde de la délivrance et elle était déjà arrivée à Darney, le 2 février, quand la nouvelle de l’armistice suspendit toutes opérations. Le 8 février, le corps-franc quittait Lamarche, par ordre du gouvernement français, et alla se faire licencier, le 14 mars, à Chambéry.

Tels furent les derniers efforts de la défense nationale dans les Vosges, trop tardifs pour être couronnés de succès, mais dignes encore de fixer l’attention.

Après cette épisode, aucun coup de fusil n’est plus tiré contre les Allemands dans le département, aucune troupe française n'y réside. Les mobiles des Vosges combattent à l’armée de l'Est, au milieu des peiges et s’y font remarquer par leur solidité; leur 3° bataillon est décimé au combat de Cussey. Dans toutes les armées improvisées que l’ardente et patriotique parole de Gambetta a fait surgir, les Vosgiens se comptent par milliers et font bravement leur devoir.

Mais en dépit de ces efforts, le traité de paix, consenti par l’Assemblée nationale séant à Bordeaux, le 1e mars 1871, plus tard ratifié à Francfort, arrache au département un lambeau de territoire : le canton de Schirmeck et une partie de celui de Saales. Presque tous les représentants des Vosges votent contre cette mutilation de leur pays et l’un d’eux, M. George, fait entendre, en leur nom, une éloquente protestation.

Là, s'arrête notre tâche, Le récit des événements qui se sont suc-

cédé dans les Vosges depuis la terminaison de la guerre n’offrirait pas grand intérèt et risquerait de nous entraîner dans les polémiques de la politique quotidienne. Il n’y aurait guère à citer du reste que l'évacuation définitive des Vosges par les Allemands en septembre 1873, accueillie avec une joie patriotique et des acclamations pour M. Thiers, ainsi que la construction de nouveaux forts qui font d’Epinal un immense camp retranché commandant la vallée de la Haute-Moselle et destiné, en cas d’invasion, à opposer à l’ennemi une redoutable barrière. Signalons aussi la création à Neufchâteau d’un fort d’arrêt très important. L’accroissement des garnisons dans les villes des Vosges, surtout en bataillons de chasseurs à pied appelés à opérer dans tous les passages de la montagne et l’ouverture de nombreuses voies ferrées stratégiques ont été la conséquence de ces mesures défensives qui ont fait des Vosges un des boulevards de la France et lui confient le rôle de sentinelle avancée qu’hélas ! Metz et Strasbourg ne peuvent plus momentanément remplir, jusqu’au jour, prochain peut-être, où l’ancienne province de Lorraine fera de nouveau tout entière partie intégrante du territoire français et pourra donner la main à sa sœur, l’Alsace, à l’ombre du drapeau tricolore.

Félix Bouvier.

Juillet 1888.

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