CHAPITRE XI
SoxuarRe : Régne de Louis-Philippe. — La République de 1848. — Le second Empire. — Les chemins de fer. — Les francs-tireurs des Vosges en 1a67. — Le plébiscite.
Le nouveau règne devait obtenir l’adhésion du département des Vosges où les opinions moyennes avaient toujours été en honneur et où l’on prisait avant tout la simplicité. L'industrie, qui était devenue la reine du département, se sentit tout entière portée vers ce gouvernement qui la traitait avec faveur et lui assurait de faciles débouchés.
Le préfet que la monarchie de juillet envoya d’abord dans les Vosges était un jeune homme de 27 ans à peine, mais porteur d’un nom célèbre depuis la Révolution, d’un esprit plein de maturité et qui avait déjà rempli d'importantes fonctions. Son grand-père, Jérôme Siméon, député aux Cinq-Cents, ministre sous la Restauration, avait été un jurisconsulte éminent; son père, après avoir rempli de hautes fonctions diplornatiques, était devenu directeur général des Beaux- Arts; lui-même avait déjà été attaché d’ambassade et auditeur au
"Eonseil d'Etat: Sa tâche fut facile dans les Vosges ; il commenga par
organiser et équiper les gardes nationales, de sorte que lorsque le roi Louis-Philippe, accompagné des ducs d'Orléans et de Nemours, arriva à Epinal le 16 juin 1831, on put lui montrer sur un assez bon pied les milices citoyennes du département. Louis-Philippe fut bien accueilli dans les Vosges; lui et ses fils plurent beaucoup par leur modestie, leur air affable et la belle mine des jeunes princes.
C’est à cette époque qu’un journal parut pour la première fois dans les Vosges ; il en parut même deux d’un seul coup à Epinal : La Semaine Vosgtenne, hebdomadaire qui soutenait le gouvernement et la Sentinelle des Vosges, bi-hebdomadaire, organe des rares républicains Vosgiens. Mais leur durée fut courte et leur influence restreinte, {a Semaine disparut bientôt de la lice et la Sentinelle nefit que végéter pendant les deux ans qu’elle prolongea son existence.
Le choléra de 1832 n’épargna pas les Vosges. Le 8 mai, il faisait à Charmes sa première victime; il se répandit de là dans les arrondissements de Mirecourt et Neufchâteau où périrent beaucoup de personnes. Les cantons de la montagne furent préservés.
Après ce fléau, vint la disette; des troubles à Epinal, au marché, en furent la conséquence; ils n’eurent d’ailleurs pas d'extension ni de portée. En novembre 1833, on inauguraïit le pont du Cours, en fil de fer, qu’a remplacé en 1870 le beau pont de pierre qu’on y voit au— jourd'hui. En 1834, se fonda dans les Vosges le premier comice agricole, dont l’idée première revient à un Vosgien, François de Neufchâteau. C’est Mirecourt qui eut l’honneur de cette innovation.
Après M. Siméon, qui passa de la préfecture des Vosges à celle du Loiret en 1835, trois préfets se succédèrent rapidement dans le département : M. de Monicault, qui donna surtout l'impulsion à la création des salles d’asile et encouragea les travaux des frères Dutac, est le seul à citer ici. M. Rougier de la Bergerie, qui fut nommé en 4839, a laissé un souvenir des plus durables et des meilleurs.
Le duc d'Orléans amena à Plombières sa jeune femme au commencement de 1849, puis la quitta pour retourner à Paris. On sait la fin tragique qui y attendait, à quelques jours de là, le malheureux prince, si aimé des Français, et qui venait d'obtenir des Vosgiens les plus francs témoignages d'affection. La duchesse d'Orléans était encore à Plombières quand la triste nouvelle parvint à Epinal, et le préfet eut la pénible mission d'informer la jeune duchesse d’une grave maladie de son mari. M. de la Bergerie l’accompagna dans son retour précipité sur Paris, et, arrivé à Dompaire, il ne put dissimuler plus longtemps l’affreuse catastrophe. Le 9 mai 1848, Louis-Philippe fit hom-
mage à Domremy de la charmante statue de Jeanne d’Arc, par sa fille, la princesse Marie. L’inauguration donna lieu à une fête touchante, surtout au lendemain de la terrible mort du duc d'Orléans.
Le parti républicain, minorité insignifiante au début du règne de Louis-Philippe, avait vu s’accroître ses forces. La réforme électorale devint, comme à Paris, son terrain de bataille. En novembre 1847, un banquet réformiste, sous la présidence de Boulay de la Meurthe, se tint à Epinal et réunit un assez grand nombre d’adhérents. Rien ne faisait prévoir cependant que dans cette campagne des banquets allait soudain sombrer le trône de Louis-Philippe. La nouvelle de la proclamation de la République, en février 1848, fut pourtant accueillie dans les Vosges avec un certain enthousiasme. Certes, la dynastie déchue était regrettée par beaucoup, mais la grande masse du peuple, tenue à l’écart du vote pendant toute la durée de la monarchie, voyait surtout dans la proclamation de la République l’avénement du suffrage universel et un soulagement aux maux réels que la prospérité industrielle du règne qui venait de finir ne lui avait pas évités. On improvisa une nouvelle municipalité ; on débaptisa quelques rues; on décrocha quelques enseignes, puis, indice plus dangereux, la foule se porta sur les Grands-Moulins, qu’elle accusait d’affamer le peuple. Ce jour-là, l'intervention de la municipalité sauva les moulins. Un nouvel assaut qu’ils eurent à subir le 8 mai n’échoua que grâce à l’action du 2: lanciers et de la garde nationale.
La République avait plus que doublé, dans les Vosges et partout, le nombre des gardes nationaux. Le préfet qu’elle envoya à Epinal, sous le titre de commissaire de la République, le docteur Léopold Türck, médecin des eaux de Plombières, homme estimable et estimé, sympathique à tous, eut pour principale tâche l'organisation de la garde nationale et la mise en pratique du suffrage universel. Grâce à ses efforts, à l’activité qu’il sut imprimer à toutes les municipalités vosgiennes, les listes électorales furent prêtes à temps. Il ne réussit pas moins pour la garde nationale, et il eut la satisfaction de passer en revue sur Île Cours le bataillon d’Epinal, avec celui qu’il avait nommé commandant supérieur des Vosges, Deblaye, officier de l’ancienne armée ; ce bataillon, fort de plus de 200 hommes, bien équipé, manœuvra avec beaucoup de régularité,
Türck ne négligeait pas les instituteurs ni les chemins vicinaux ; sa vigilance pensait à tout. Sa bienveillance est restée légendaire ; pes un fonctionnaire ne fut frappé par lui, malgré les pouvoirs ilimités dont il était détenteur.
Le 20 mars 1848, un décret de Ledru-Rollin lui adjoignait comme commissaires un avocat d’'Epinal, Arthur Ballon, et un notaire de Corcieux, Quillot. Türck résigna aussitôt ses fonctions, laissant à ses deux collègues, hommes d’ailleurs des plus honorables et voués de longue date, comme lui, aux idées républicaines, le soin d’achever l’œuvre qu’il avait si bien commencée.
Les élections à l’Assemblée constituante approchaient; les préparatifs militaires étaient terminés, grâce au zèle des commissaires de la République. Mais on ne parvint pas à se mettre d’accord sur une liste unique, et de l’élection du 23 avril 1848 sortit l'assemblage le le plus bariolé que l’on pût rêver. A cette première application du suffrage universel, on compta peu d’abstentions et les élus obtinrent de 83,000 à 37,000 suffrages sur 85,000 votants. À côté de républicains éprouvés comme Carlos Forel, Hingray, Türck, Najean, on vit les noms de Boulay de la Meurthe, dont on n’ignorait pas les attaches bonapartistes, ceux de Doublat, Falatieu, Huot de Goncourt, partisans plus ou moins ralliés de la monarchie orléaniste, et enfin ceux . d'hommes nouveaux tels que MM. Buffet, Houël, dont le vote paraissait acquis aux institutions républicaines. Les deux commissaires de la République qui avaient succédé à Türck, Ballon et Quillot, ne furent pas élus représentants à la Constituante, non plus que Sébastien Deblaye, improvisé par Türck commandant en chef des gardes nationales des Vosges.
La République de 1848, comme son aïinée de 1792, eut ses fêtes civiques : plantation d’arbres de la liberté, revues des gardes natio- ” males, proclamation de la Constitution ; mais aucune n’égala la grande fète de la Fédération, célébrée par la Révolution à son aurore et qui unit tous les cœurs dans une même pensée d'amour et de liberté.
Ce n’est qu’à ce moment que les Vosgiens obtinrent de la municipalité parisienne le rétablissement du nom de Place des Vosges sur les maisons de la Place Royale. La Restauration n'avait rien eu de plus pressé que de biffer ce nom qui rappelait pourtant de si glorieux souvenirs. Louis-Philippe avait maintenu cet ostracisme. Mais la République, respectueuse des traditions de la grande époque, fit droit aux légitimes revendications des Vosges. Ce n'était pas, du reste, la dernière vicissitude de la place des Vosges ; 1852 lui restitua son vieux nom de Royale, et il fallut la Révolution de 1870 pour que les Vosges récupérassent le droit qu'elles avaient patriotiquement acheté de donner en toute propriété leur nom à une place de Paris.
Le département venait du reste de donner un nouvel exemple de
son civisme en envoyant en toute hâte à Paris ses gardes nationaux pour combattre la lamentable insurrection de juin 1848. Les Vosges reçurent peu après un préfet, Depercy, qui ne fut jamais populaire dans le département. C’est lui qui eut l’honneur de proclamer, en novembre 1848, la nouvelle Constitution. Un autel avait été dressé sur l’Avant-Cours; une messe y fut chantée en présence des autorités, de la garnison, des gardes nationales, mais tout se passa avec une froideur qu’on n'avait jamais remarquée aux fètes antérieures. Le mois suivant, les électeurs eurent à désigner le Président de la République; Louis-Napoléon Bonaparte eut dans les Vosges, comme dans le reste de la France, la grande majorité des suffrages et fut élu. (10 décembre 1848).
L'élection des représentants à l’Assemblée Législative, qui eut lieu le 13 mai 1849, accentua encore les sentiments conservateurs desélecteurs vosgiens. Un seul des républicains de la veille qui avaient siégé à la Constituante, Carlos Forel, fut réélu ; les autres représentants qui avaient voté avec la droitede l’Assemblée, MM. Buffet, Houël, Huot de Goncourt, furent réélus ; cinq nouveaux représentants furent choisis : le vieux commandant Deblaye, qui avait échoué de quelques voix aux élections de la Constituante, et les autres appartenant à l’idée monarchique : Alcide Febvrel, Perreau, Victor Resal, etun jeune financier des plus estimés M. Maurice Aubry. Des élections complémentaires qui eurent lieu en 1849 et en 1850 par suite de la mort de Deblaye et de Perreau, portèrent à la Législative un vieux républicain, Charles Guilgot, et un conservateur, le baron de Ravinel. L’entrain des électeurs avait d’ailleurs sensiblement baissé; le premier des élus de mai 1849 n’obtenait que 43,000 suffrages.
Le rétablissement de l’empire, en 1852, mit fin à la mission de l'Assemblée législative. Cette évolution politique ne causa, dans les Vosges, aucune perturbation. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 y fut accueilli sans résistance et les commissions mixtes n’eurent pas à proscrire beaucoup de républicains vosgiens.
Par une coïncidence heureuse pour le règne de Napoléon IE, il débutait à l’heure où les chemins de fer étudiés, préparés, mis à l'essai par la monarchie de Juillet, allaient étendre leurs réseaux jusqu'aux points les plus reculés de la France. Les Vosges, à cause de leur éloignement de la capitale, de la barrière qu’opposaient leurs montagnes, n’en sentirent qu’assez tardivement les bienfaits.
Il fallut attendre jusqu'au 21 juin 1857 pour que le premier tronçon ferré, greffé sur la grande ligne de l’Est, exploitée depuis 1852
qui reliait Epinal à Nancy par Blainville, fût livré à la circulation ; sa longueur était de 51 kilomètres. En septembre 1863 seulement la ligne était prolongée jusqu’à Aillevillers, reliant Vesoul et l’autre ligne de l'Est à celle de Strasbourg. A partir de ce moment, les travaux se suivirent plus rapidement; en mai 1864, on inaugurait l’'embranchement de Lunéville à Raon-l'Etape, prolongé jusque Saint-Dié en novembre suivant; en novembre 1864 également la ligne d’Epinal à Remiremont était exécutée. En août 1867, c'était le tour de Neufchâteau d’avoir son chemin de fer, avec l’embranchement de Bologne à Neufchâteau. En novembre 1869 et janvier 1870, les chemins de fer de la Vologne ouvraient la ligne d’Arches à Bruyères et de Bruyères à Laveline. Telles étaient les seules lignes en exploitation à la chute de l'empire, lorsque l'invasion couvrit de nouveau le territoire vosgien. Le réseau des chemins de fer des Vosges qui n’est pas achevé encore en ce moment (1888), ne se poursuivit qu’en avril 4873 par l'ouverture de la ligne de Neufchâteau à Vaucouleurs, précédée en septembre 1871 par la ligne de Charmes à Rambervillers, et suivie en juillet 1874 par les tronçons de Laveline à Grangeset à la Chapelle, en octobre 1876 par l’achèvement de la lignede la Vologne, de la Chapelle à Saint-Dié, et en décembre 1876 par le petit chemin de fer de Saint-Léonard à Fraize. Ce ne fat pourtant qu’en juin 1878 que le tronçon de Granges à Gérardmer et celui d’Aïllevillers à Plombières furent terminés. La villede Mirecourt attendit son chemin de fer jusqu’au 28 décembre 1878 où la mise en exploitation de Ja ligne d’Epinal à Neufchâteau la rendit l’égale, à cet égard, des autres sous-préfectures des Vosges, favorisées bien avant elle. Ainsi, en un peu plus de vingt années, les principales lignes qui devaient sillonner le département des Vosges étaient créées. Lorsque l’on contemple aujourd’hui ce beau réseau, on demeure surpris en pensant qu'il y a trente ans à peine il n’existait pas, alors qu’on s’imagine volontiers qu’on a toujours vu les longs rubans de fer parcourir nos campagnes, fendre nos rochers, franchir nos torrents et ne s'arrêter qu'au pied de nos hautes montagnes.
C’est le plus réel avantage, pour ne pas dire le seul, que les Vosges retirèrent du régime impérial. Pendant la période qui s'étend de 14852 à 1870, aucun fait saillant ne se passa dans les Vosges et il eût été bien à désirer qu’il en fût toujours ainsi. La terrible guerre de 1870 vint tirer le pays de son engourdissement et ramener l’attention sur les positions stratégiques du département. Au moins 4870 retrouva les Vosges aussi patriotes qu’en 1792 et en 1815; on le verra plus loin.
Avant de clore la période du second empire, peut-être ne faut-il pas oublier de mentionner les fréquents séjours que l’empereur et l'impératrice firent à Plombières à partir de 1856, et qui furent pour cette station thermale l’origine de nombreux embellissements. C'est à Plombières que Cavour vint trouver Napoléon IIT en 1858 et que fut conclue entre la France et le Piémont l’alliance qui fit éclore, l’année d’après, les victoires de Magenta et de Solférino.
Citons encore la résurrection des francs-tireurs des Vosges en 1864, à Epinal, due à l'initiative d'un magistrat, M. Lucien Adam. Les francs-tireurs allèrent à Paris, lors de l'Exposition universelle de 4867, montrer leur coquet uniforme en coutil gris, sous le commandement de M. Bourgeois; ils y eurent beaucoup de succès; mais, trois ans plus tard, l'institution disparut, avec tant d’autres choses, dans le gouffre de 1870.
Au plébiscite du 7 mai 1870 (1), les Vosges donnèrent 70,899 out et 18,416 non seulement ; trois mois après le vote, le département était envahi.