‹ Le député d'Arcis (volume 3)Chapitre 33 sur 44 · CE QUE DOIT FAIRE MONSIEUR MON FILS · texte numérisé non relu

CE QUE DOIT FAIRE MONSIEUR MON FILS

Au reçu de la présetite, je dois mettre en route la sainte Ursule, présider moi-même à Vemhallage et à la mise en

caisse, et ensuite adresser par le roulage accéléré, à la mère Marie des Anges, supérieure de la communauté des dames Ursulines d'Arcis-sur-Aube (Aube). Tu comprends : en effet, sans cette indication supplémentaire, on pourrait croire qu*Arcis-5Mr-Au6e est silué dans le département de la Gironde ou dans le département du Finistère.

Je dois ensuite faire un marché avec le commissionnaire expéditeur, pour que le colis (ma sainte Ursule devient uu colis) soit déchargé expressément à la porte de la chapelle du couvent.

Puis, ordre m* est intimé de suivre à très-peu de jours de distance, de manière à ère rendu pour le plus tard, le 2 mai, audit Arcis- sur-Aube. Tu vois, là chose se traite militairement ; si bien qu'au lieu de demander un passe-porl, j'eus un moment l'idée de passer au bureau de TinlendaDce militaire, afin de me faire délivrer une feuille de route, et de voyager par étapes à trois sous par lieue.

L'hôtel où je dois descendre est prévu et indiqué. Je suis attendu à rhôtel de la Poste ; ainsi, j'aurais eu plus de goût pour les Trois Maures ou le Lion d' Argent ^ qui doivent se trouver à Arcis comme ailleurs, impossible de me passer cette fantaisie.

Enfin j'ai commandement, la veille de mon départ, de faire annoncer dans les journaux dont je dispose que je me présente comme candidat dans l'arrondissement électoral d'Arcis-sur-Aube (Aube), mais en évitant de faire une profession de foi qui serait à la fois inutile el prématurée.

Reste une injonction qui, tout en m'humiliant un peu, ne laisse pas de me donner quelque foi dans tout ce qui m'arrive. Le matin même de mon départ, je passerai chez les frères Mongenod, et j'y retirerai une nouvelle somme de deux cent cinquante mille francs qui doit y être dépos<^'eà mon nom ; mettre le plus grand soin^ ajoutent mes instructions, en transportant cet argent de Paris à Arcis-sur-Aube, à ce qu'il ne soit ni perdu ni volé.

Que penses- tu, cher ami, de ce dernier article? Cette somme doit être déposée : elle pourrait donc ne pas l'être, et si elle n'y était pas? Et puis qu'en ferai-je à Arcis ? Je vais

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donc aborder mon élection à la façon anglaise, c'est pour cela sans doute qu'une profession de foi serait inutile et prématurée. Quant à la recommandation de ne perdre ni de ne me laisser voler la somme dont je serai porteur, ne trouve3-tu pas qu'elle me rajeunit d'une façon bien extraordinaire? Depuis que je l'ai vue écrite, il me prend comme des envies de téter mon pouce et de me commander un bourrelet ; mais monsieur moiw;)ère a beau, par toutes ces façons singulières, me mettre Rsprit à la torture, n'était le respect que je lui dois, je m'écrierais, comme Bazile en parlant du comte Almaviva : « Ce diable d'homme a toujours les poches pleines d'arguments irrésistibles. » Je me laisse , donc aller, les yeux fermés, au courant qui m'entraîne, et, nonobstant la nouvelle de ta venue prochaine, demain matin, après être passé chez les frères Mongenod, je me mets vaillamment en route, me représentant la stupéfaction des gens d'Ârcis, quand ils vont me voir tout à coup tomber au milieu d'eux, à peu près comme ces diablotins qu'un ressort fait jaillir d'une boile à surprise.

A Paris, j'ai déjà produit mon effet. Le National, hier malin, annonçait ma candidature dans les termes les plus ardents, et il paraît que ce soir, chez le ministre de l'intérieur, où dînait mon>ieur de l'Estorade, j'aurais été fort longuement tenu sur le tapis. Il faut se hâter d'ajouter, toujours selon monsieur de l'Estorade, que l'impression générale aurait été la certitude de mon insuccès. Tout au plus, dans l'arrondissement d'Ârcis, le ministère aurait pu craindre une nomination centre gauche; quant au parti démocratique que je prétends représenter, on ne peut pas môme dire que là 11 existe ; mais au candidat centre gauche il a été mis bon ordre par l'envoi d'un courtier de l'espèce la plus alerte et la plus déliée, et au moment où je lance mon nom en ballon perdu, l'élection dans le sens conservateur serait déjà assurée.

Au nombre deséléments de ma défaite inévitable, monsieur de l'Estorade a daigné mentionner un détail relativement au quel, cher ami, je m'étonne bien que tu ne m'aies pas adressé un peu de morale, car c'était une des plus agréables calomnies mises en circulation ^dans le salon Montcomet par le

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tain redressement, je ne trouve pas mauvais que de temps à au Ire on fasse connaître à ces grands hommes de gouvernement, qu'à moins de s'appeler Richelieu ou Coîbert, on est exposé à toutes les concurrences et forcé de les accepter.

Aussi, par ce côté taquin, je prends goût à mon entreprise, et si je viens à être nommé, -à moins que tu ne m'affirmes que, ce soir, j'ai pris de travers le procédé de l'Estorade, je trouverai bien l'occasion de lui faire sentir à lui et aux autres, qu'on peut, quand on le veut bien , enjamber les clôtures de leur petit parc de réserve et s'y carrer comme leur égal.

Mais c'est beaucoup, cher ami, te bavarder de moi et ne point penser aux tristes émotions qui l'attendent à ton retour ici. Comment les supporteras- tu? au lieu de les détourner de toi, n'iras-tu pas complaisamment à leur rencontre, et ne prendras-tu pas un triste plaisir à raviver leur âcrelé? Mon Dfeu ! je te dirai de ces grandes douleurs ce que je te disais, il n'y a qu'un moment, de nos grands hommes de gouvernement : qu'il faut les considérer dans le temps et dans l'espace où elles deviennent insaisissables, imperceptibles, et où il n'en est pas plus tenu compte à l'homme, quand la biographie s'empare de lui, que des cheveux tombés de sa tête, à sa toilette de chaque malin.

L'adorable insensée, avec laquelle tu as passé conjugalement trois années d'ivresse, avait cru mettre la main où était la mort qui, riant de ses arrangements, de ses projets, de ses raffinements, de ses habiletés à parer la vie, l'a brutalement et brusquement saisie. Toi lu es resté, avec la jeunesse, les dons de l'intelligence, et ce qui est une force, ne t'y trompe pas, un désillusionnement profond cl prématuré. Que ne fais-tu comme moi, que ne viens-lume rejoindre dans l'arène politique? Nous serions deux alors pour le dessein que je médite, et l'on verrait ce que c'est que.^eux hommes décidés et énergiques formant en quelque sorfè un attelage, et tirant ensemble au rude collier de la justice ell de la vérité.

Mais trouves4u que j'ai par trop la prétention de devenir

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épidémique et d'inoculer à tout venant ma fièvre jaune parlementaire, reviens au moins à la carrière des lettres où déjà tu avais marqué ta place, et demande à ton imagination de te faire oublier ton cœur qui le parle trop du passé.

Pour mon compte, je ferai anitour de toi tout le bruit que je pourrai, et dût la continuation de notre correspondance prendre ^ur mon sommeil, pour te distraire bon gré mal gré, je te tiendrai avec soin au courant de toutes les périj)éties du drame dans lequel je vais m'engager.

Arrivant à Parit: sans logement arrêté d'avance, tu serais bien amical et bien Thomme du temps d'autrefois, si tu voulais prendre chez moi ton gtte, au lieu d'aller t'installer à Yille-d'Avray, dont je trouve le séjour mauvais e| dangereux pour toi. Tu jugerais toi-même de ma belle gouvernante et verrais à quel point elle a été calomniée et méconnue. Tu serais aussi plus près de l'Ëstorade, dont j'attends pour toi de grandes consolations ; enfin ce serait là une cbarmante expiation de tous les torts involontaires que tu as pu avoir avec moi. A tout hasard, j'ai donné mes instructions en conséquence et ta chambre t'atcend.

Le quartier perdu où je loge te sera une transition avec le Paris bruyant et infernal auquel je nie doute bien que tu auras de la peine à te réhabituer. Je ne loge pas loin de cette rue d'Enfer où nous demeurions jadis de compagnie, et où nous avons eu de si bons moments. Que de rêves, que de projets alors, et combien peu la vie réelle en a ratifié I Notre songe le plus habituel, c'était la gloire, et celui-là seul dont elle ait paru ne pas vouloir nous faire banqueroute, nous le désertons nous-mêmes : toi pour souffrir et pleurer, moi pour courir après une vaporeuse filiation dont je ne sais si j'aurai un jour beaucoup à me féliciter. Pendant que le flot toujours changeant de l'existence a tout emporté, nos digues, nos jardinets, nos rosiers en boutons, nos maisonnettes, une seule chose est restée à l'ancre : notre vieille el sainte amitié ; n'y fais plus d'avarie, je t'en conjure, mon cher enfant prodigue, et ne t'expose pas à te brouiller avec ' la cour du nord, dont je serai peut-être un jour le Suger ou le Sully.

P. S. Tu n*es pas encore arrivé, cher ami, et je ferme ma lettre qui te sera remise par ma gouvernante, quand tu te présenteras à mon domicile, car je compte bien que ta première visite sera pour moi ; tu ne sauras pas encore, par conséquent, que je suis absent. Je suis allé ce matin chez les frères Mongenod ; les deux cent cinquante mille francs y étaient, mais avec l'accompagnement d'une circonstance bien extraontinaire : l'argent était au nom de Monsieur le comte de Sallenauve^ dit Dorlange, statuaire, rue de l'Ouest, 42. Ainsi, malgré une désignation qui jusqu'ici n'avait jamais été la mienne, la somme en mes mains était bien à destination, et elle m'a été payée sans difficulté. J'ai eu assez de présence d'esprit en face du caissier pour ne pas paraître trop stupéfait de mon nouveau nom et de mon nouveau titre; mais j'ai vu en particulier monsieur Mongenod, l'aîné, homme qui jouit dans la Banque de la plus belle réputation, et avec lui je me suis ouvert de mon étonnement, en lui demandant les explications qu'il serait en mesure de me donner.il n'a pu m'en fournir aucune: l'argent lui est venu par un banquier hollandais, son correspondant à Rotterdam, et il n'en sait pas plus long. Ah çà I que se passe-t-il ! Yais-je être noble maintenant ? le moment est-il venu pour mon père de se manifester ? Je pars dans un émoi et dans une anxiété que tu comprends. Jusqu'à nouvel ordre, je t'adresserai tes lettres chez moi ; si tu ne te décides pas à y loger, fais-moi bientôt connaître ton adresse, car il me semble que nous allons avoir beaucoup de choses à nous dire. Aucune coofidence, je te prie, aux l'Ëstorade, et tout ceci bien entre

nous.

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