‹ Le député d'Arcis (volume 3)Chapitre 5 sur 44 · LES EMBÂBRAS DU GOUVERNEMENT ])*ARCIS · texte numérisé non relu

LES EMBÂBRAS DU GOUVERNEMENT ])*ARCIS

En ce moment plusieurs groupes de bourgeois, électeurs ou non, stationnaient devant le château d'Arcis, dont la grille donne sur la place, et en retour de laquelle se trouve la porte de la maison Marion.

Cette place est un terrain auquel aboutissent plusieurs routes et plusieurs rues. Il s'y trouve un marché couvert ; puis en face du château, de l'autre côté de la place qui n'est ni pavée, ni madacamisée, et où la pluie dessine de petites ravines, s'étend une magnifique promenade appelée Avenue des Soupirs. Est-ce à l'honneur ou au blâme des femmes de la ville? Celte amphibologie est sans doute un trait d'esprit du pays.

Deux belles contre-allées plantées de vieux tilleuls trèstoufiFus, mènent de la place à un boulevard circulaire, qui forme une autre promenade délaissée comme toutes les promenades de province, où l'on aperçoit beaj^coup plus d'immondices tranquilles que de promeneurs agités comme ceux de Paris.

Au plus fort de la discussion qu'Achille Pigoult dramatisait avec un sang-froid et un courage dignes d'un orateur du vrai parlement, quatre personnages se promenaient de front sous les tilleuls d'une des contre-allées de l'avenue des Soupirs. Quand ils arrivaient à la place, ils s'arrêtaient d'un commun accord, et regardaient les habitants d'Arcis qui bourdonnaient devant le château, comme des abeilles rentrant le soir à leur ruche.

Ces quatre promeneurs étaient tout le parti ministériel

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d'Arcis : le sous-préfet, le procureur du roi^ son substitut, et monsieur Martener, le juge d'instruction. Le président du tribunal est, comme on le sait déjà, partisan de la branche aînée et le dévoué serviteur de la maison de Cinq-Cygne.

— Non, je ne conçois pas le gouvernement, répéta le 80us-préfet en montrant les groupes qui épaississaient. En de si graves conjonctures, on me laisse sans instructions I...

— Vous ressemblez en ceci à beaucoup de mondé I répondit Olivier Yinet en souriant.

— Qu'avez-vous à reprocher au gouvernement ? demanda le procureur du roi.

— Le ministère est fort embarrassé, reprit le jeune Martener; il sait que cet arrondissement appartient en quelque sorte aux Keller, et il se gardera bien de les contrarier. On a des ménagements à garder avec le seul homme comparable à monsieur de Talleyrand. Ce n'est pas au préfet que vous deviez envoyer le commissaire de police, mais au comte de Gondreville.

•— En attendant, dit Frédéric Marest, Topposiiion se remue, et vous voyez quelle est l'influence du colonel Giguet. Notre maire, monsieur Beauvisage, préside cette réunion préparatoire.

^- Après tout, dit sournoisement Olivier Yinet au souspréfet, Simon Giguet est votre ami, votre camarade de collège ; il sera du parti de monsieur Thiers, et vous ne risquez rien à favQj'iser sa nomination.

— Avant de tomber, le ministère actuel peut me destituer. Si nous savons quand on nous destitue, nous ne savons jamais quand on nous renomme, dit Antonin Goulard.

— Collinet, Tépicier !... voilà le soixante-septième électeur entré chez le colonel Giguet, dit monsieur Martener, qui faisait son métier de juge d'instruction en comptant les électeurs.

— Si Charles Keller est le candidat, du ministère, reprit Antonin Goulard, on aurait dû me le dire, et ne pas donner le temps à Simon Giguet de s'emparer des esprits?

Ces quatre personnages arrivèrent en marchant lentement

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jasqa'â Fendroit où cesse le boulevard, et où il deTient la place publique.

— Voilà monsieur Groslier ! dit le juge en apercevant un homme à cheval.

Ce cavalier était le commissaire de police ; il aperçut le gouvernement d'Arcis, réuni sur la voie publique, et se di« rigea vers les quatre magistrats.

— Eh .bien! monsieur Groslier?... fît le sous-préfet en allant causer avec le commissaire à quelques pas de distance des trois magistrats.

— Monsieur, dit le commissaire de police à voix basse, monsieur le préfet m'a chargé de vous apprendre une triste nouvelle, monsieur le vicomte Charles Keller est mort. La nouvelle est arrivée avant-hier à Paris par le télégraphe, et les deux messieurs Keller, le comte deGondreville, la maréchale de Carigliano, enfin toute la famille est depuis hier à Gondreviilc. Abd-el-Kader a repris l'offensive en Afrique, et la guerre s'y fait avec acharnement. Ce pauvre jeune homme a été l'une des premières victimes dos hoslililés. Vous recevrez, ici même, m*a dit monsieur le préfet, relativement à l'élection, des instructions confidentielles...

— Par qui?... demanda le sous-préfet.

— Si je le savais, ce ne serait plus confidentiel, répondit le commissaire. Monsieur le préfet lui-môme ne sait rien. Ce sera, m'a-t-il dit, un secret entre vous et le ministre.

Et il continua son chemin après avoir vu l'heureux souspréfet mettant un doigt sur les lèvres pour lui recommander le silence.

— Eh bien ! quelle nouvelle de la préfecture?... dit le procureur du roi quand Antonin Goulard revint vers le groupe formé par les trois fonctionnaires.

— Rien de plus satisfaisant, répondit d'un air mystérieux Antonin qui marcha lestement comme s'il voulait quitter les magistrats.

En allant vers le milieu de la place assez silencieusement^ car les trois magistrats furent comme piqués de la vitesse affectée par le sous-préfet, monsieur Martcner aperçut la vieille madame Beauvisage, la mère de Philéas^ entourée par

presque tous les bourgeois de la place, auxquels elle paraissait faire un récit. Un avoué, nommé Sinot, qui avait la clientèle des royalistes de l'arrondissement d'Arcis, et qui s'était abstenu d'aller à la réunion Giguet, se détacha du groupe et courut vers la porte de la maison Marion en sonnant avec force.

— Qu'y a-t-il ? dit Frédéric Marest en laissant tomber son lorgnon et instruisant le sous-préfet et le juge de cette circonstance.

— Il y a, messieurs, répondit Antonin Goulard, ne trouvant plus d'utilité à la garde d'un secret qui allait être dévoilé par un autre côté, que Charles Keller a été tué en Afrique, et que cet événement donne les plus belles chances à Simon Giguet I Vous connaissez Arcis, il ne pouvait y avoir d'autre candidat ministériel que Charles Keller. Tout autre rencontrera contre lui le patriotisme du clocher...

— Un pareil imbécile serait nommé?... dit Olivier Vinet en riant.

Le substitut, âgé d'environ vingt-trois ans, fils atné d'un des plus fameux procureurs généraux, dont l'arrivée au pouvoir date de la révolution de Juillet, avait dû naturellement à l'influence de son père d'entrer dans la magistrature du parquet. Ce procureur général, toujours nommé député par la ville de Provins, est un des arcs-boutants du centre à la Chambre. Aussi le fils, dont la mère et une demoiselle de Chargebœuf, avait-il une assurance, dans ses fonctions et dans son allure, qui révélait le crédit du père. Il exprimait ses opinions sur les hommes et sur les choses^ sans trop se gôner; car il espérait ne pas rester longtemps dans la ville d' Arcis, et passer procureur du roi à Versailles, infaillible marchepied d'un poste à Paris.

L'air dégagé de ce petit Vinet, l'espèce de fatuité judiciaire que lui donnait la certitude de faire son chemin, gênaient d'autant plus Frédéric Marest que l'esprit le plus mordant appuyait les allures indisciplinées de son jeune subordonné. Le procureur du roi, homme de quarante ans, qui, sous la Restauration, avait mis six ans à devenir premier substitut, et que la révolution de Juillet oubliait au parquet d' Arcis,

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quoiqu'il eût dix-huit mille francs de rente, se trouvait pyerpéluellement pris entre le désir de se concilier les bonnes grâces d'un procureur général susceptible d'être garde des sceaux (out comme tant d'avocats députés, et la nécessité de garder sa dignité.

olivier Yinet, mince, et fluet, blond, à la figure fade, relevée par deux yeux verts pleins de malice, était de ces jeunes geos railleurs, portés au plaisir, qui savent reprendre l'air gourmé, rogue et pédant dont s'arment les magistrats une fois sur leur siège. Le grand, gros, épais et grave procureur du roi venait d'inventer depuis quelques jours un système au moyen duquel il se lirait d'affaire avec le désespérant Viaet, il le traitait comme un père traite un enfant gâté.

— Olivier, répondit-il à son substitut en lui frappant sur l'épaule, un homme qui . a autant de portée que vous, doit penser que maître Giguet peut devenir député. Vous eussiez ditvotre mot tout aussi bien devant des gens d'Arcis qu'entre amis.

— Il y a quelque chose contre Giguet, dit alors monsieur Martener.

Ce bon jeune homme, assez lourd, mais plein de capacité, fils d'un médecin de Provins, devait sa place au procureur général Yinet, qui fut pendant longtemps avocat à Provins el qui protégeait les gens de Provins, comme le comte de Gondreville prolégaitceux d'Arcis ^

— Quoi? fit Antonin.

— Le patriotisme du clocher est terrible contre un homme qu'on impose à des électeurs, reprit le juge; mais quand il s'agira poi;r les bonnes gens d'Arcis d'élever un de leurs égaux, la jalousie, l'envie seront plus fortes que le pair otisme.

— C'est bien simple, dit le procureur du roi, mais c'est bien vrai... Si vous pouvez réunir cinquante voix ministérielles, vous vous trouverez vraisemblablement le maître des élections ici, ajouta- t-il en regardant Antonin Goulard.

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