‹ Le député dA̓rcisChapitre 3 sur 6 · SAINT-ESTÈVE · texte numérisé non relu

SAINT-ESTÈVE

Le soir, exact à l’heure que lui-même avait fixée, Vautrin arriva chez sa tante. Cette fois, il passa par le grand escalier et se fit annoncer, sous le nom de M. le comte Halphertius, par le nègre, qui ne le reconnut pas. Toute

prévenue qu’elle était de la métamorpliose, Jacqueline Collin resta ébahie en présence de ce grand acteur, qui s’était renouvelé tout entier. Sa chevelure à la Franklin était devenue une titus poudrée ; passés au brun foncé et formant avec la neige du sommet de la tête une vive opposition, ses sourcils, ses favoris, taillés en côtelette à la mode de l’Empire, et des moustaches postiches de même couleur, prêtaient à sa physionomie naturellement peu noble quelque chose de saisissant et d’original qui, à toute force, pouvait être pris pour de la distinction. Un col de satin noir haut monté donnait du port à sa tête. A la boutonnière d’un habit bleu, fermé sur la poitrine, brillait un ruban où se mariaient les couleurs de tous les ordres sérieux de l’Europe. Dépassant sous l’habit, un gilet de piqué jaune ménageait à un pantalon couleur gris de perle une harmonieuse transition; des bottes vernies et des gants paille glacés complétaient l’ensemble de cette toilette, qui avait voulu être négligée dans son élégance ; la poudre, dont d’ailleurs à cette époque on comptait les derniers fidèles, servait à constater le vieux diplomate étranger et devenait, à un costume qui sans ce correctif aurait pu paraître un peu juvénile, un très-adroit tempérament.

Après quelques minutes accordées à l’admiration de son déguisement :

— Elle est là? demanda Vautrin.

— Oui, dit la Saint-Estève ; l’ange s’est retiré dans sa diambre il y a une demi-heure, afin de dire son rosaire, — maintenant qu’il est privé d’assister aux exercices du mois de Marie. Mais ta visite est attendue avec impa-

tience, vu la manière dont pendant toute la journée j’ai chauffé ton éloge.

— Et comment se trouve-t-elle de ta maison ? Elle n’a pas de regret du parti qu’elle a pris?

— Son amour-propre, dans tous les cas, est bien trop grand pour qu’elle en montre quelque chose; d’ailleurs, j’ai finement carotté sa confiance, et puis c’est un de ces caractères résolus à ne pas regarder en arrière quand ils sont une fois partis.

— Le plaisant, dit Vautrin, c’est que, tantôt, son député, qui est en peine d’elle, m’a été adressé par M. le préfet pour que je l’aide dans ses recherches.

— Il y tient donc ?

— C’est-à-dire qu’il n’a pas d’amour pour elle, mais il regarde qu’il l’avait en dépôt, et il a peur qu’elle n’ait eu l’idée de se détruire ou qu’elle ne soit tombée aux mains de quelque intrigante. Sais-tu bien que, sans ma paternelle intervention, il mettait assez bien le doigt sur la plaie?

— Et tu as répondu à ce jobard?

— Naturellement, je lui ai donné peu d’espoir; mais, vraiment, j’ai été fâché de ne pouvoir rien faire de ce qu’il me demandait; tout d’abord, j’ai pris pour lui de la sympathie : c’est un homme de bonnes façons, l’air énergique et spirituel, et dans lequel je crois bien que MM. les ministres n’auront pas un adversaire commode.

— Tant pis pour lui, dit la Saint-Estève, il n’avait qu’à ne pas pousser à bout cette chère petite. Ah çà ! et cet engagement pour lequel tu m’écrivais que tu avais déjà mis les fers au feu?

— Tu sais, ma minette, ce que c’est que la chance, répondit Vautrin en déployant un journal : bonne ou mauvaise, elle vous arrive toujours par bouffées. Ce matin, après avoir reçu ta lettre, qui m’annonçait d’excellentes nouvelles, j’ouvre ce journal de théâtre et j’y lis ce qui suit: « La saison du théâtre italien de Londres, déjà si mal inaugurée par le procès qui a mis en lumière les embarras pécuniaires contre lesquels se débat la direction de sir Francis Drake, paraît décidément compromise par une grave indisposition survenue à la Serboni, et qui doit 1a tenir indéfiniment éloignée de la scène. Sir Francis est depuis hier descendu à l’hôtel des Princes, rue de Richelieu, venant chercher les deux choses qui lui manquent : une prima donna et des capitaux. Mais le cher imprésario n’est-il pas engagé dans un cercle vicieux? Sans capitaux, pas de prima donna, et sans prima donna, pas de capitaux! Espérons pourtant qu’il saura échapper à cette impasse ; car sir Francis Drake a la réputation d’un homme honnête et intelligent, et, devant une renommée pareille, toutes les portes ne sauraient demeurer fermées. »

— Encore des gens qui connaissent le monde, que ces journalistes! dit la Saint-Estève d’un air capable, avoir toutes les portes ouvertes parce qu’on est honnête et intelligent !

— Dans la circonstance, répondit Vautrin, l’observation n’a pas été trop en défaut; car, aussitôt l’article lu, je me pomponne, comme tu le vois, je prends un remise et je me présente à l’adresse indiquée.

» — Sir Francis Drake ?

» — Je ne sais s’il pourra recevoir monsieur, dit en

s’avançant aussitôt une espèce de valet de chambre français, qui m’eut bien l’air d’être mis là en faction pour faire la même réponse à tout venant; il est avec le baron de Nucingen.

» J’atfectai de chercher dans un portefeuille, où je laissai entrevoir bon nombre de billets de banque, une carte qui n’y était pas.

» — Eh bien, moi, dis-je avec un léger accent allemand et en saupoudrant mes phrases de quelques germanismes, je suis le comte Halphertius, gentilhomme suédois. Dites à sir Francis Drake que fai venu pour lui parler d’une affaire. Je vais à la Bourse, où je donne des ordres à mon agent de change, et je repasse dans une demi-heure.

» Cela dit du ton le plus grand seigneur, je me dirige vers ma voiture. Je n’avais pas encore monté le marchepied que Yallumeur, courant après moi, venait me dire qu’ii s’était trompé, que M. le baron de Nucingen était parti et que son maître pouvait me recevoir immédiatement.

— Ça veut faire des finesses avec .nous! dit la Saint- Estève en haussant les épaules.

— Sir Francis Drake, continua Vautrin, est un Anglais, très-chauve, qui a le nez rouge et de grandes dents jaunes et saillantes. 11 me reçut avec une politesse froide, en me demandant en bon français quelle était l’affaire dont je voulais l’entretenir.

» — Tout à l’heure, déjeunant au café de Paris, répondis-je, je lis ceci...

» Et je lui passe le journal en lui marquant l’article du doigt.

» — C’est inconcevable, dit Timpresario après m’avoir rendu le journal, qu’on se permette ainsi de faire les honneurs du crédit des gens!

» — Le journaliste ne sait ce qu’il dit? vous n’avez pas besoin de capitaux?

)) — Vous comprenez, monsieur, que ce n’est pas par la voie d’un journal de théâtre que, dans tous les cas, je leur ferais appel.

» — Très-bien! Alors, nous n’avons pas à parler, fis-je en me levant; j’étais venu pour mettre des fonds dans votre entreprise.

» — J’aimerais mieux, me dit l’Anglais, que vous eussiez à m’offrir une prima donna.

)) — j’offre les deux, répondis-je en me rasseyant, l’un portant sur l’autre.

)) — Un talent connu? demanda le directeur,

)) — Inconnu tout à fait, repartis-je, n’ayant jamais paru sur aucun théâtre.

)) — Hum! c’est bien chanceux, dit M. le directeur d’un ton capable; les protecteurs de talents en herbe se font souvent de grandes illusions.

» — J’offre une commandite de cent mille francs pour que vous prenez seulement la peine d’entendre mon rossignol.

» — Ce serait beaucoup pour la peine que je me donnerais, et bien peu pour le salut de ma direction, en supposant qu’elle fût aussi embarrassée qu’on le dit,

» — Alors, entendez-nous pour rien, et, si nous vous convenons et que vous nous faites un sort honorable, je double la commandite.

» — Vous parlez avec une rondeur qui provoque la confiance. De quel pays est la jeune artiste?

» — Romaine... de Rome, Italienne de pur sang, trèsbelle; et vous pouvez juger si je m’y intéresse : j’étais fou d’elle, pour ce que je l’ai entendue de loin chanter dans une église. Je ne la vis qu’après.

» — Mais il me semblait qu’en Italie, me dit alors l’impresario, les femmes ne chantaient pas dans les églises.

— Eh bien, dit judicieusement la Saint-Estève, est-ce qu’il n’y a des églises qu’en Italie?

— Précisément, reprit Vautrin, je sentais que, pour donner de la vraisemblance à mon personnage et à ma démarche, j’avais besoin, par un autre côté, de me poser sous un aspect un peu excentrique ; prenant donc au bond l’occasion défaire, dans toute l’étendue du mot, une querelle d’Allemand :

)) — Je vous observe, monsieur, répondis-je d’un ton qui n’avait rien de rassurant, que vous me faites l’honneur de me donner un démenti.

» — Comment ! dit l’Anglais avec étonnement, c’est à mille lieues de ma pensée.

» — C’est clair, pourtant, repris-je ; je vous dis : « J’ai entendu la signera dans une église ; » vous me dites : (( Les femmes ne chantent pas dans les églises en Italie; » alors, cela revient pour dire que je l’ai pas entendue.

» — Mais vous pouvez l’avoir entendue dans un autre pays!

» — Il fallait donc penser cela , continuai-je sur le même ton batailleur, avant de faire votre observation... extraordinaire. D’ailleurs, je vois que nous ne nous enten-

dons pas : la signera peut attendre jusqu’au mois d’octobre l’ouverture du Théâtre-Italien de Paris; les artistes s’y font bien mieux connaître ; ainsi, monsieur Drake, j’ai l’honneur de vous saluer.

« Et, cette fois, j’eus l’air de vouloir sortir définitivement.

— Un rôle joliment joué! dit la Saint-Estève.

Dans toutes les choses les plus chanceuses que le neveu et la tante avaient entreprises en commun, le côté artiste avait toujours été considéré par eux.

— Enfin, pour abréger, reprit Vautrin, mon homme ainsi mené en poste, nous nous séparâmes sur les termes suivants : Cent mille écus de commandite, cinquante mille francs d’appointements à la signera pour le restant de la saison, en supposant que sa voix convienne; et, afin déjuger du talent de la débutante, demain rendez-vous, à deux heures, chez Pape, où sir Francis Drake se trouvera avec deux ou trois amis, desquels je l’ai autorisé à se faire assister. Nous, nous aurons l’air d’être venus pour acheter un piano. J’ai dit, toujours pour la vraisemblance, que la jeune personne pourrait s’épouvanter de la solennité d’une audition, et que de cette manière nous serions plus sûrs de la voir avec tous ses moyens...

— Mais, dis donc, mon gros, fit Jacqueline, cent mille écus, c’est de l’argent!

— La somme , répondit négligemment Vautrin , qui m’est revenue de la succession de ce pauvre Lucien de Rubempré. D’ailleurs, j’ai étudié l’affaire. Mis en fonds, sir Francis Drake peut faire une très-bonne saison; j’ai Théodore Calvi, mon secrétaire (Voir la Dernière Incarna-

tion de Vautrin), qui m’est dévoué à la vie et à la mort, il entend admirablement les questions d’intérêt : j’ai sti' pillé pour lui la place de caissier, il aura l’œil à la commandite. Maintenant, une seule chose m’inquiète : la signera Luigia m’a remué, mais je ne suis pas connaisseur, et des artistes en jugeront peut-être tout autrement que moi...

— Des artistes l’ont jugée, mon poulet, et son sculpteur ne pensait à lui donner la clef des champs qu’ après l’avoir fait entendre par un nommé Jacques Bricheteau, un organiste de Paris, musicien consommé; ils étaient, avec toi, à Saint-Sulpice le soir de ta capucinade, et l’organiste a trouvé, ce sont ses propres paroles, que cette femme, quand elle le voudra, a soixante mille francs dans la voix.

— Jacques Bricheteau ! dit Vautrin, mais je connais ça : il y a un homme de ce nom employé dans un des services de la préfecture.

— Alors, dit la Saint-Estève, ça serait donc l’étoile de ton rossignol d’être protégée par la police !

— Non. Je me rappelle, dit Vautrin, ce Jacques Bricheteau, c’est un inspecteur de la salubrité qui vient d’être remercié pour s’être mêlé de politique... Eh bien, ajoutat-il, si nous procédions à la présentation ? la soirée s’avance.

A peine Jacqueline Collin avait-elle quitté le salon pour aller chercher la Luigia, qu’un grand bruit se fit dans l’antichambre dont il était précédé. Presque au même instant, la porte s’ouvrit brusquement, et, en dépit de la résistance désespérée du nègre, qui ce soir-là avait la consigne expresse de ne laisser pénétrer personne, elle donna accès à un personnage dont l’intervention était au moins

très-inopportune, si elle n’était pas tout à fait imprévue. Malgré son air et sa tournure insolemment aristocratiques, surpris par un inconnu en cette violence, le survenant éprouva un moment d’embarras, et Vautrin eut la charité de compliquer sa situation en lui disant avec un air de bonhomie tudesque :

— Monsieur est un grand ami de madame de Saint- Estève?

— J’ai quelque chose de fort pressé à lui dire, répondit l’intrus, et ce domestique est si bête, qu’il ne sait vous dire si sa maîtresse est ou non chez elle.

— Je puis certifier qu’elle n’y est pas, reprit le prétendu comte Halphertius : je l’attends pour plus d’une heure qu’elle m’avait donné rendez-vous. C’est une petite folle, et je la crois au théâtre dont le nègre m’a dit que son neveu lui a envoyé tantôt un billet.

— A quelque heure qu’elle rentre, il faut que je lui parle, dit le nouvel arrivé en prenant un fauteuil et en s’y installant.

— Moi, je n’attends pas pour plus longtemps, repartit Vautrin.

Et, après avoir salué, il se disposait à sortir. A ce moment parut la Saint-Estève. Pour faire croire qu’elle venait de dehors, avertie par son nègre, elle avait eu soin , de se coiffer d’un chapeau et de jeter un châle sur ses épaules. i

— Ah ! par exemple ! fit-elle en jouant l’étonnement, ' M. de Ronquerolles chez moi, à cette heure !

— Le diable vous emporte de crier ainsi mon nom! lui dit tout b^ son client.

Entrant dans la mystification, Vautrin revint sur ses pas, et, s’approchant de l’air le plus obséquieux :

— M. le marquis de Ronquerolles, pair de France, ancien ambassadeur! dit-il. Je suis charmé pour avoir passé un moment avec un homme d’État si connu et un si parfait diplomate.

Et, après un salut respectueux, il se mit en devoir de gagner la porte.

— Eh bien, baron, vous vous en allez? lui cria la Saint- Estève en tâchant de prendre le ton et l’accent d’une douairière du faubourg Saint-Germain.

— Oui; M. le marquis a beaucoup à vous parler. Je reviens demain pour onze heures, mais soyez exacte.

— Soit, à demain onze heures, dit la Saint-Estève ; je puis d’ailleurs vous annoncer que vos affaires sont en très-bon chemin, vous revenez tout à fait à la future.

Vautrin salua de nouveau et sortit.

— Quel est donc cet original? demanda Ronquerolles.

— Un baron prussien que je marie, répondit la Saint- Estève. Ahçà! ajouta-t-elle, nous avons donc du nouveau, que vous ayez tant tenu à me parler?

— Oui, et du nouveau que vous auriez dû savoir! La belle, depuis ce matin, a quitté la maison du sculpteur.

— Bah ! fit Jacqueline, et qui vous a dit cela?

— Mon valet de chambre, qui a causé avec la femme de ménage.

— Ah! il paraît que nous travaillons à plusieurs, dit la Saint-Estève saisissant l’occasion de faire une querelle.

— Eh! ma chère, vous ne marchiez pas, depuis bientôt un mois que la chose est entamée...

LE DÉPUTÉ D’AUCIS.

— Vous croyez, vous, que les choses se jettent en moule, et que les Italiennes, c’est de l’amadou comme vos lorettes de Paris; avec ça que vous êtes si donnant!

— Comment! voilà plus de trois billets de mille francs que vous avez déjà tirés de moi en faux frais!

— La belle poussée! et l’engagement que vous vous étiez chargé de négocier ?

— Est-ce que je puis faire jouer le Théâtre-Italien exprès pour cette péronnelle? Si elle avait voulu débuter à l’Opéra !

— II y a un théâtre italien à Londres, s’il n’y en a pas pour l’instant à Paris, et le directeur est justement ici, cherchant un premier sujet.

— J’ai bien vu cela dans les journaux; mais qu’aurais-je été entamer avec un homme sur le point de faire faillite?

— Eh bien, c’est une chance, ça : on vient à son secours, à cet homme; et alors, par reconnaissance...

— C’est juste, dit le marquis en haussant les épaules, une petite affaire de cinq cent mille francs, ce qu’il en a coûté à Nucingen pour la Torpille!

— Mon petit père, on a envie d’une femme ou on n’en veut pas. Esther avait fait le trottoir; l’Italienne est au moins aussi belle qu’elle, c’est du cachet vert pour la vertu! de plus, un talent superbe : trois billets de mille francs dont vous vous êtes fendu, voilà-t-il pas de quoi jeter les hauts cris !

— Vous étiez-vous, oui ou non, chargée de la négociation?

— Oui, et je devais en rester chargée seule , et, si

j’eusse pensé que j’aurais riioimeur d’être contrôlée par votre valet de chambre, je vous aurais engagé à vous adresser ailleurs; je ne travaille pas, moi, dans la partie double.

— Mais, vieille vaniteuse que vous êtes, sans ce garçon auriez-vous su ce que je viens de vous apprendre?

— Et le reste, il vous l’a appris?

— Comment! le reste? dit vivement le marquis.

— Oui, qui vous a déniché l’oiseau et dans quelle cage il peut être à l’heure d’aujourd’hui?

— Mais vous, vous le savez donc?

— Si je ne le sais pas, je m’en doute.

— Dites donc, alors! s’écria Ronquerolles mis tout en émoi.

— Vous qui connaissez toutes les crinières, jeunes et vieilles, de la ménagerie parisienne, vous devez bien avoir entendu parler du comte Halphertius, un gentilhomme suédois, puissamment riche, tout fraîchement débarqué.

— Voilà la première fois que j’entends prononcer ce nom.

— Faut demander à votre valet de chambre, il vous renseignera.

— Allons, voyons! ne jouez pas au fin; vous dites donc que ce comte Halphertius?

— Est un mélomane enragé et un femmomane à la Nucingen.

— Et vous croyez que la Luigia aurait pris son vol de ce côté?

— Je sais qu’il tournait autour d’elle; il m’a même fait

faire des propositions magnifiques, et, si vous n’aviez pas eu ma parole...

— Oh! sans doute, vous êtes une commère de si haute vertu I

— Vous le prenez comme ça ! dit la Saint-Estève en fouillant dans sa poche et en tirant un portefeuille assez bien garni de billets; on va te rendre ton argent, mon petit, et te prier de nous flanquer la paix.

— Laissez donc, mauvaise tête! répondit le marquis en voyant qu’on lui présentait trois billets de mille francs; ce que j’ai donné, vous savez bien que je ne le reprends pas.

— Et moi, ce que je n’ai pas gagné, je ne le garde pas. Vous êtes floue, monsieur le marquis. Je fais les affaires du comte Halphertius; c’est moi qui ai enlevé la belle; elle est même cachée ici dans mon appartement, et, demain matin, avec le Suédois, je l’embarque pour Londres, où je lui ai mitonné un magnifique engagement.

— Mais non ! mais non ! je ne vous crois pas capable de me tromper, dit Ronquerolles, prenant pour une ironie la vérité qui, sous cette apparence, lui était dite à bout portant; nous sommes, après tout, de vieilles connaissances. Allons, reprenez ces billets, et dites-moi, au juste, ce que vous pensez de la concurrence de ce riche étranger.

— Eh bien, je vous l’ai dit : c’est un homme puissamment riche, à ne regarder à aucun sacrifice, et je sais qu’il a eu plusieurs conférences avec madame Nourrisson. |

— Alors, ce serait de cette vieille carcasse que vous au- 1 riez appris tout ce détail?

La Saint-Estève avec dignité ;

— Madame Nourrisson est mon amie ; on peut être en concurrence pour le même objet, mais ce n’est pas une raison pour qu’en ma présence on en parle mal.

— Vous a-t-elle dit, au moins, demanda le marquis avec impatience, où demeurait ce comte Halphertius?

— Non, mais je sais qu’il a dû partir hier pour Londres ; c’est ce qui fait que je longeais avant de vous mettre la puce à l’oreille,

— C’est clair, l’Italienne sera partie pour aller le rejoindre !

— Vous pourriez bien ne pas vous tromper.

— Une affaire joliment conduite ! dit Ronquerolles en se levant,

— Tiens ! fit insolemment la Saint-Estève, vous n’avez jamais eu d’échecs dans vos diplomaties?

— Enfin, comptez-vous savoir quelque chose de plus précis ?

— On travaillera, dit Jacqueline Collin.

C’était son mot pour promettre son concours.

— Mais surtout pas de double jeu! s’écria le marquis, vous savez que je ne suis pas plaisant de mon naturel.

— Ça serait-il jugé par la cour des pairs? demanda la Saint-Estève, qui n’était pas femme à s’épouvanter facilement.

Sans répondre à cette impertinence :

— Vous pourriez peut-être, dit Ronquerolles, prier votre neveu de vous aider dans vos recherches.

— Oui, dit Jacqueline, je crois qu’il ne sera pas mal de le mettre un peu dans l’affaire, mais sans vous nommer, bien entendu.

LE DÉPUTÉ D’AUCIS.

— Et s’il avait jamais besoin démon appui auprès de son préfet, vous savez que je suis aussi chaud ami qu’ennemi dangereux.

Là-dessus, le client et la Saint-Estève se séparèrent, et, aussitôt qu’on eut entendu la voiture de l’ennemi s’é. loigner, la vertueuse dame n’eut pas besoin d’aller cher-! cher son neveu ; ayant fait le tour par un dégagement, il était revenu attendre dans une pièce voisine du salon, d’où il avait tout entendu.

— Tu l’as joliment roulé! dit Vautrin. Nous aurons soin, par de bons petits renseignements, de le tenir le bec dans l’eau pendant quelques jours ; mais, maintenant, va-t’en vite chercher notre Hélène, car c’est bien juste, s’il n’est pas heure indue , pour que tu me présentes à elle.

— Sois tranquille, je vais arranger ça, dit la Saint- Estève, qui, un instant après, revenait, amenant la belle gouvernante.

— La signera Luigia ! — M. le comte Halphertius ! ditelle en présentant l’un à l’autre les futurs conjoints.

— Signera, dit Vautrin du ton le plus respectueux, mon amie madame de Saint-Estève m’a dit que vous me permettez d’avoir intérêt pour vos affaires...

— Madame de Saint-Estève, répondit Luigia, qui était arrivée à posséder parfaitement notre langue, m’a parlé de vous comme d’un homme très-connaisseur dans les arts.

— C’est-à-dire, je les aime à la passion, et, par ma fortune, je fais tout pour les protéger. Vous avez, madame, un bien grand talent!

— C’est ce qu’on saura plus tard, si je puis avoir le bonheur de me produire.

— Vous pourrez vous produire quand vous voulez. J’ai vu le directeur du théâtre italien de Londres; demain, il vous entend, c’est convenu.

— Je suis bien reconnaissante des démarches que vous vous êtes empressé de faire ; mais, avant d’accepter vos services, j’ai besoin que nous nous expliquions très-franchement.

— La franchise me plaît extrêmement, répondit Vautrin.

— Je suis une pauvre abandonnée, continua la Luigia ; on me trouve passable, et, dans tous les cas, j’ai de la jeunesse : je dois donc répondre avec une certaine défiance à tous les empressements de bienveillance qui peuvent m’être témoignés. En France, m’a-t-on dit, ils sont bien rarement désintéressés.

— Le désintéressement, repartit Vautrin, je le réponds; mais empêcher les langues pour parler, ça, je ne le réponds pas.

— Ah! pour les langues, dit la Saint-Estève , il faut en faire son deuil; l’âge de M. le comte n’empêchera pas les bavardages, car c’est plutôt un jeune homme qui s’intéresserait à une femme sans avoir des idées... A Paris, les vieux garçons, c’est tous mauvais sujets.

— Moi, je n’ai pas des idées, dit Vautrin; si j’ai le bonheur pour être utile à la signera, dont j’estime plus que tous son talent, elle me souffrira bien d’être son ami; mais, si je lui manquais de respect, elle aura, pour ce talent même, l’indépendance, et peut me mettre dehors de chez elle comme une femme de chambre qui la vole.

— Ainsi, monsieur le comte, demanda la Luigia, vous

avez déjà eu la bonté de vous occuper pour moi d’un engagement?

— C’est comme fait, dit Vautrin ; demain, vous chantez, et, si votre voix plaît au directeur du théâtre italien de Londres, il y a cinquante mille francs convenus pour la fin de la saison.

— C’est un rêve, dit l’Italienne; mais, peut-être, quand il m’aura entendue...

— 11 pensera comme ce M. Jacques Bricheteau, répondit la Saint-Estève ; celui-là avait dit que vous aviez soixante mille francs dans la voix : ainsi, c’est dix mille francs dont vous êtes volée.

— Oh ! pour donner les cinquante mille francs quand vous aurez chanté devant lui, ajouta Vautrin, je n’en suis pas en peine; maintenant, les payer exactement, c’est une autre affaire. On le dit gêné. Mais nous ferons voir l’engagement par quelqu’un d’habile que nous donnera madame de Saint-Estève; et puis la signera n’aura pas à s’occuper d’intérêts, ça regarde ses amis, elle n’a qu’à penser pour ses rôles.

Au moment où Vautrin avait dit : « Quant à payer exactement les cinquante mille francs, » il avait trouvé le moyen, sans être aperçu, de pousser le pied de sa tante. Saisissant aussitôt sa pensée :

— Moi, je crois, au contraire, dit la Saint-Estève, qu’il payera madame très-exactement; il ne voudra pas se brouiller avec vous, mon cher comte ; on ne trouve pas tous les jours un homme qui, pour faciliter un engage ment, consente à exposer une somme de cent raille écus.

— Comment, monsieur, dit la Luigia, pour rendre mon

engagement possible, un pareil sacrifice!... Jamais je ne saurais permettre...

— Ma bonne madame de Saint-Estève, dit Vautrin, vous êtes une bavarde; je n’expose rien, j’ai vu l’affaire de près, et, à la fin de la saison, je suis sûr pour des bénéfices; d’ailleurs, je suis très-riche, je suis veuf, sans enfants, et, quand partie de cette somme est perdue, je ne me pends pas pour cela.

— C’est égal, monsieur, dit l’Italienne, je ne souffrirai point une folie pareille.

— Alors, vous ne me voulez pas pour ami, et vous avez peur d’être compromise si je vous viens en aide ?

— En Italie, monsieur le comte, les sigisbées sont admis couramment, et, pourvu qu’il n’y ait pas de ma! au fond, on ne se soucie pas des apparences ; mais je ne peux pas m’habituer à l’idée de vous voir exposer pour moi une somme de cette importance.

— Si je l’exposais, oui; mais j’expose si peu, que votre engagement et les cent mille écus sont deux choses, et je fais toujours l’affaire avec le directeur, si vous me refusez.

— Allons, chère belle, dit la Saint-Estève, il faut vous résigner à avoir à mon ami Halphertius cette obligation ; vous comprenez que, si je vous croyais ainsi entraînée au delà de ce que vous jugez convenable, je ne me mêlerais pas de tout ceci. Parlez-en d’ailleurs à votre confesseur, vous verrez ce qu’il vous en dira.

— En Italie, je lui parlerais; mais, en France, pour un engagement de théâtre, je n’irai pas le consulter.

— Voyons, signera, dit Vautrin de l’air le plus affec-

tueux, pensez donc plutôt à votre carrière dans les arts : qu’elle s’ouvre si belle devant vous ! Et quand tous les journaux de l’Europe parleront de la diva Luigia, il y aura des gens bien attrapés pour avoir méconnu une si grande artiste et n’avoir pas su se maintenir avec elle en amitié.

Vautrin était un trop grand moraliste pour ne pas avoir calculé l’effet de cette allusion à la plaie secrète que l’Italienne avait au cœur. Les yeux de la pauvre femme s’animèrent, sa respiration se troubla.

— Monsieur le comte, dit-elle avec une sorte de solennité, je puis donc avoir confiance en vous?

— D’autant plus, signora, que, si je fais de la dépense, je ne suis pas sans prétendre aussi mes petits bénéfices.

— Qui seront? demanda l’Italienne.

— Que vous avez pour moi un peu de bienveillance, répondit Vautrin, que le monde me croit encore bien plus heureux que je ne serai, et que vous ne faites rien pour m’ôter cette petite jouissance d’amour-propre, dont je m’en contenterai.

— Je ne comprends pas bien, dit la Luigia avec un froncement de sourcils.

— Rien n’est plus simple, pourtant, répliqua la Saint- Estève : mon ami ne veut pas être ridicule, et si, pendant qu’il aura tous les airs d’être votre protecteur, vous alliez renouer avec votre député ou vous mettre quelque amour dans la tête, son rôle, vous pouvez vous le figurer, ne serait pas très-charmant.

— Je ne serai rien pour monsieur, dit la Luigia, qu’une amie reconnaissante et dévouée, mais rien aussi pour per-

sonne, et surtout pour celui que vous dites; je n’ai pas rompu, clière madame, sans y avoir bien pensé.

— C’est que, voyez-vous, ma mignonne, reprit la Saint- Estève, faisant montre de sa profonde science du cœur humain, justement ceux-là sont quelquefois les plus dangereux, avec lesquels on crie que tout est fini.

— Vous parlez à la française, madame, dit Tltalienne.

— Ainsi donc demain, dit Vautrin, vous m’autorisez pour venir vous chercher et aller au rendez-vous pris avec ce directeur? Vous savez sans doute plusieurs des rôles de son répertoire?

— Je sais, répondit la Luigia, qui depuis deux ans étudiait avec une ardeur extrême, tous les rôles de la Malibran et de la Pasta.

— Et la nuit, demanda câlinement Vautrin, ne vous portera pas de mauvais conseils ?

— Voilà ma main, dit l’Italienne avec un naïf abandon; je ne sais si en France on arrête ainsi les marchés.

— Ah! diva! diva! s’écria Vautrin avec les plus burlesques intonations de dilettante...

Et il effleura de ses lèvres la belle main qui lui était présentée.

Quand on se rappelle le terrible passé de cet homme,' il faut convenir que la comédie — nous nous trompons,' nous voulions dire la vie humaine, — a des retours bien singuliers.

Le succès de l’audition dépassa toutes les espérances de Vautrin, et il n’y eut qu’une voix parmi les assistants pour l’engagement immédiat de la Luigia. Si même on en eût cru sir Francis Drake, l’acte eût été signé séance tenante,

et, le même jour, la virtuose se fût mise en route pour Londres, où, par l’indisposition de la Serboni , her Majesty’s Theatre était tenu en échec. Mais, une fois sûr d’un des côtés de la question, Vautrin voulut voir plus clair dans l’affaire de la commandite, et, au lieu de la signera Luigia, ce fut lui qui, escorté de son secrétaire, partit pour l’Angleterre avec l’imprésario, dont il voulait examiner la position de plus près. Dans le cas où il n’aurait pas Jugé que la situation fût bonne, il se réservait in petto de retirer très-cavalièrement sa parole, l’apport du capital qu’il s’était un moment décidé à exposer ne faisant plus la condition du début de la diva.

Au moment de son départ, il dit à la Saint-Estève :

— Nous sommes aujourd’hui le 17 mai; le 21, à sept heures du soir, je serai de retour à Paris avec sir Francis Drake. Dans l’intervalle, prends tes mesures pour que notre protégée soit en possession d’un trousseau convenable. Pas de luxe ridicule comme s’il s’agissait de l’équipement d’une lorette, mais des choses riches, de bon goût, point tapageuses, qui n’effarouchent pas la délicatesse de la signora; bref, ce que tu ferais pour ta fille, si tu en avais une et que tu fasses au moment de la marier. Pour le même jour du 21, tu auras eu soin de commander chez Chevet un dîner de quinze personnes. Les convives, qui auront été racolés par ton client Bixiou, seront d’abord toutes les sommités de la presse ; toi ensuite, cela va sans dire, comme maîtresse de la maison, mais, je t’en supplie, une toilette calme et qui n’ait rien d’ébouriffant. 11 nous faudra aussi un homme d’affaires intelligent pour contrôler la rédaction des actes avant la signature, et

un pianiste pour accompagner la diva, à laquelle nous ferons chanter quelque chose après le dîner; par toi, elle aura été préparée à l’idée de donner un avant-goût d’ellemême à tous ces dispensateurs de la renommée. Enfin, sir Francis Drake et moi compléterons le nombre de quinze. Inutile de te dire que c’est le comte Halphertius, ton ami, qui, n’ayant pas de maison à Pai'is, donne chez toi ce dîner, où tout doit être fin, délicat, de manière qu’il en soit beaucoup parlé.

A la suite de ces instructions, Vautrin était monté en chaise de poste, et il connaissait assez la Saint-Estève pour être sûr que ses ordres seraient exécutés avec intelligence et ponctualité.

Quand Vautrin avait désigné Bixiou à sa tante, comme le recruteur du personnel de son dîner, voici ce qu’il avait entendu par ce titre de ch'ent dont il l’avait honoré. Entre les sources secrètes servant à alimenter la fortune incessamment grossissante que Rastignac avait flairée sous la raison sociale Saint-Estève, on pense bien que l’usure n’était pas un moyen dédaigné. Si les économistes ont été jusqu’à soutenir que l’argent était une marchandise dont le prix était indûment fixé parla loi, pour des consciences aussi larges que celles de Vautrin et de sa tante, l’article du Code pénal ne devenait un obstacle qu’autant qu’il ne pouvait être éludé; mais quels sont les sots qui se laissent prendre dans les griffes de cet article? Il faut vraiment n’avoir jamais lu l’Avare, de Molière, pour ne pas s’aviser du maître Simon que de temps immémorial les prêteurs à '' la petite semaine ont toujours eu soin d’interposer entre leur industrie et les tracasseries de la justice. Au moyen

LE DÉPUTÉ D’A-RCIS.

d’un intermédiaire, monsBixiou, que le grand laisser aller de sa vie forçait souvent de recourir au crédit, s’était trouvé avec Jacqueline Collin en relations d’affaires, et, par son adresse de singe à fureter tous les mystères , ceux surtout qui pouvaient l’intéresser à travers toutes les ténèbres dont elle s’environnait, il avait fini par remonter jusqu’à sa créancière. Un jour, ne se trouvant pas en mesure d’acquitter un billet qui devait lui être présenté le lendemain, il s’était résolûment risqué chez cette ogresse, avec la prétention d’opérer le miracle d’un renouvellement consenti à son profit. La Saint -Estève aimait les gens d’esprit, et, comme toutes les bêtes féroces, elle avait ses heures de clémence. Inutile de dire que, pour l’apprivoiser, Bixiou avait fait des frais énormes; il avait le mdheur gai, le paradoxe éblouissant et des théories de joyeuse immoralité avec lesquelles il avait si bien étourdi l’usurière, que, non contente de lui accorder le renouvellement demandé, elle avait fini par lui surprc/er une autre somme, et, dénoûment non moins merveilleux, cette somme, il l’avait rendue. De là entre l’artiste et l’agente matrimoniale une certaine suite de rapports bienveillants. Sans imaginer la terrible compagnonne à laquelle il se frottait, Bixiou, parce qu’il la faisait rire et que, de temps à autre, dans des jours de désespoir, il parvenait à l’attendrir de quelques napoléons, se tenait pour un homme habile; mais il ne savait pas qu’il était le chien de la ménagerie dans la loge du lion , et que cette femme, sous le passé de laquelle il y avait de la Brinvilliers, pouvait aller jusqu’à lui faire payer de sa vie ses insolentes fami-^ liarités et les intérêts de ses emprunts. En attendant cette

tragique conclusion, qui, du reste, était peu probable, Jacqueline Collin ne se faisait pas faute d’employer le jovial causeur dans ce métier de furet qu’il pratiquait d’une manière si supérieure ; et souvent même, sans qu’il s’en doutât, elle lui donna des rôles au milieu des ténébreux imbroglios qui faisaient l’occupation de sa vie. Dans l’affaire de la Luigia, le caricaturiste devenait d’une convenance merveilleuse: par lui, on était sûr que tout l’ébruitement nécessaire serait donné à Tapparition sur l’horizon parisien du comte Halphertius, à sa passion pour la cantatrice, aussi bien qu’aux grands sacrifices qu’il faisait pour elle. Il faut ajouter que, par l’universalité de ses relations avec le Paris écrivant, chantant, dessinant, mangeant, vivant et grouillant, personne, comme lui, n’était capable d’amener au grand complet le contingent des bouches de la renommée désiré par Vautrin.

Le 21, à sept heures précises du soir, tous les convives, nommés précédemment par Desroches à Maxime, plus Desroches lui-même, étaient réunis dans le salon de la rue de Provence, quand le nègre annonça sir Francis Drake et Son Excellence le comte Halphertius, qui n’avait pas voulu être nommé le premier. La tenue du gentilhomme suédois était du dernier correct : habillement noir, gilet blanc et cravate blanche sur laquelle se dessinait le ruban d’un Nichan de fantaisie porté au cou. Ses autres décorations pendaient attachées à sa boutonnière par des chaînettes, mais il n’avait pas osé risquer la plaque brodée sur l’habit, ce que le vulgaire appelle un crachat. Au premier coup d’œil jeté sur l’ensemble de la réunion , Vautrin eut le désagrément de reconnaître que les habitudes et les in-

LE DÉPOTÉ D’ARCIS.

stincts de la Saint-Estève avaient été plus puissants que sa recommandation spéciale et expresse, et une espèce de turban jaune et vert, dont il la trouva ridiculement affublée, lui aurait donné un mouvement de mauvaise humeur, si, grâce à la manière habile dont, pour tout le reste, ses intentions avaient été remplies, la malencontreuse coiffure n’avait trouvé grâce devant lui. Quant à la Luigia, vêtue de noir, selon son habitude, et ayant eu le bon esprit de refuser les services d’un coiffeur, qui avait vainement essayé de s’immiscer dans ce qu’il appelait bêtement le désordre de sa chevelure, elle était royalement belle, et, par un air de mélancolique gravité répandu dans toute sa personne, imprimait un sentiment de respect dont s’étonnaient eux-mêmes ceux auxquels elle avait été annoncée par Bixiou comme une de leurs justiciables. La seule présentation spéciale qui fut faite à Vautrin fut celle de Desroches, que Bixiou mit en rapport avec lui en se servant de cette formule gaiement emphatique :

— Maître Desroches, l’avoué le plus intelligent des temps modernes.

Quant à sir Francis. Dr ake, ce qui pouvait le faire supposer un peu moins dédaigneux qu’il n’avait voulu le paraître de l’influence des journaux de théâtre appliquée à la surexcitation des capitaux, c’est qu’il se trouva de connaissance avec Félicien Vernou et Lousteau, deux hommes de cette presse secondaire, avec lesquels il échangea de chaleureuses poignées de main.

Avant qu’on annonçât le dîner, le comte Halphertius se crut dans le devoir de formuler un petit speech, et, après

avoir un instant causé à voix basse avec la signera Luigia.i dont il avait eu le bon goût de ne s’approcher que quel-' ques minutes après son arrivée, ayant l’air de s’adresser à la Saint-Estève, mais élevant suffisamment la voix pour être entendu de toute l’assistance :

— Chère madame, dit-il à sa tante, vous êtes vraiment miraculeuse, la première fois que je me trouve dans un salon de Paris, pour ce que vous m’y faites rencontrer avec tout ce que la littérature, les arts et les affaires peuvent offrir en échantillon le plus distingué. Mol que je ne suis qu’un barbare du Nord, quoique cependant noti’e pays a aussi ses célébrités, Linné, Berzélius, le grand Thorvaldsen, Tegnen, Franzen, Geier et la charmante romancière Frédérique Bremer, je me trouve ici tout étonné et confondu, et ne sais comment vous adresser le sentiment de mon extraordinaire gratitude.

— Mais, par Bernadette, répondit la Saint-Estève, dont l’érudition historique allait jusque-là, la France et la Suède se donnent la main.

— 11 est certain, répondit Vautrin, que notre bien-aimé louverain Charles XIV...

La parole lui fut coupée par un maître d’hôtel qui ouvrit ses portes du salon en annonçant le dîner.

La Saint-Estève prit le bras de Vautrin, auquel elle dit en chemin :

— Trouves-tu les choses assez bien ficelées?

— Oui, répondit Jacques Collin, tout a très-bon air; il n’y a que ton diable de turban couleur perroquet qui m’a d’abord effarouché.

— Mais non, dit Jacqueline; avec ma figure javanaise

(elle était née en effet à Java), quelque chose d’oriental me chausse assez bien.

La Saint-Estève fit asseoir à sa droite sir Francis Drake et Desroches; occupant en face d’elle le milieu de la table, Vautrin fut flanqué d’Émile Blondet des Débats, et de la Luigia, qui, elle-même, eut à côté d’elle Théodore Gaillard; les vingt-cinq mille abonnés du journal dirigé par cet habile industriel appelaient bien sur lui cette distinction, Les autres convives se placèrent à leur fantaisie. En somme, le dîner fut peu animé; plus d’une fois, la Comédie HUMAINE a eu l’occasion de montrer dans le Jour éclatant du triclinium la joyeuse espèce de convives que nous trouvons réunis ici ; mais, en ces rencontres, on ne leur avait pas, comme dans celle-ci, mis une muselière. De la part de la Saint-Estève, Bixiou avait recommandé à tous les invités de ne rien risquer qui pût inquiéter les chastes oreilles de la pieuse Italienne. Forcés de s’observer, tous ces gens, de plus ou moins d’esprit et de cœur, comme dit un célèbre critique, avaient perdu leur verve, et, se retirant sur la chère, qui était excellente, ils causaient à voix basse ou laissaient la conversation se traîner dans les banalités bourgeoises. On mangeait donc et l’on buvait sourdement, pour ainsi parler; mais, en réalité, on ne dînait pas. Incapable de supporter longtemps un pareil régime, Bixiou, au milieu de cette torpeur, voulut au moins se ménager une récréation. L’intimité d’un grand seigneur étranger avec la Saint-Estève n’avait pas laissé de lui donner à penser; il avait également été frappé d’une certaine insuffisance de Vautrin comme amphitryon, et s’était dit qu’un vrai gentilhomme, à moins de frais, aurait trouvé

le moyen de jeter de la vie dans une réunion. Voulant donc tâter son homme, il imagina de lui donner la question par la Suède, vers le commencement du second service, du bas bout de la table où il était placé :

— Monsieur le comte, lui cria-t-il, vous êtes trop jeune pour avoir connu Gustave III, que Scribe et Auber ont arrangé en opéra, et qui chez nous a donné son glorieux nom à un galop?

— Je vous demande pardon, répondit Vautrin, se jetant sur l’occasion qui venait de lui être faite; j’ai près de soixante ans, ce qui fait treize ans en 1792, quand notre bien-aimé souverain est tué par la main de l’assassin Ankastroem ; je puis donc bien me rappeler tout ce temps.

Cela dit, au moyen d’un volume intitulé Caractères et Anecdotes de la cour de Suède, paru en 1808, sans nom d’âuteur, chez le libraire Arthus Bertrand, et que, depuis son incarnation suédoise, il avait acheté à l’étalage d’un bouquiniste, le chef de la police de sûreté fut en mesure d’esquiver le guet-apens. Il fit mieux encore : comme un homme qui n’attend que le moment d’être mis sur un texte qui lui soit familier pour se montrer avec tous ses avantages, une fois le robinet ouvert, il fut sur tous les grands noms de son prétendu pays d’une telle abondance d’érudition et d’une telle pertinence, donna tant de détails circonstanciés, raconta tant d’anecdotes curieuses et secrètes, notamment dans l’histoire du fameux coup d’État par lequel, en 1772, Gustave III avait émancipé sa couronne ; il fut si précis et si intéressant, qu’en sortant de table, Émile Blondet dit à Bixiou :

— J’étais comme toi : un comte étranger, de la main de

LE DÉPUTÉ D’AECIS.

cette entrepreneuse de mariages, m’avait d’abord paru suspect ; mais, outre que le dîner était vraiment princier, cet homme sait sa cour de Suède comme il est impossible de l’apprendre dans les livres. G’èst décidément un homme très-bien né, et, si l’on était de loisir, il y aurait une brochure pleine d’intérêt à faire avec tout ce qu’il nous a conté.

Un peu après le café pris, sir Francis Drake, Vautrin et Desroches passèrent dans une pièce voisine du salon, où furent discutés l’acte de la commandite et l’engagement de la prima donna. Toutes les clauses arrêtées, Vautrin vint prendre la diva pour apposer sa signature.

— C’est un fin renard , dit Desroches à Bixiou en sortant de la conférence. 11 doit être colossalement riche, il a compté à l’Anglais, séance tenante, cent mille écus en billets de banque , et, comme je voulais faire insérer dans rengagement un article un peu raide relativement au payement des appointements que sir Francis Drake n’a pas jla réputation, comme dit Léon de Lora, de payer ruhis sur '■j^oncle , notre gentilhomme s’est opposé à l’expression écrite de cette défiance, d’où je conclus qu’il n’a rien obtenu encore de la belle Italienne, et qu’il n’est pas fâché, par un arriéré de solde, de la tenir dans sa dépendance.

— Et tes honoraires ! dit Bixiou, t’a-t-il parlé de quelque chose? j’ai dit à la Saint-Estève que des gens d’affaires de ton importance ne se dérangeaient pas pour la soupe et le bouilli, et qu’il fallait du persil autour.

— Tiens ! dit Desroches en tirant de sa poche une boîte en or de forme oblongue et très-richement ciselée. Tout à l’heure, pendant que je lisais les actes, ayant remarqué

que j’avais placé près de moi, sur la table, ma tabatière en corne d’Irlande, qui vaut bien dix francs, notre homme m’interrompit pour me prier de la lui passer. Quand j’eus terminé la lecture, je voulus prendre une prise, et, à la place de ma boîte, qui avait disparu, je trouvai ce bijou.

— Ma tante, dit Bixiou, prêterait dessus trois ou quatre cents francs, ce qui suppose une valeur d’un billet de raille.

— Comme je me récriais, continua Desroches, sur cette substitution : « C’est moi , me répondit galamment notre homme, qui gagne au change ; je possède maintenant une relique, la tabatière du Napoléon des avoués. »

— C’est très-gentilhomme, remarqua Bixiou, et, s’il plaît à Dieu et à la Saint-Estève , je cultiverai cette connaissance... Hein! dis donc, si je faisais sa charge dans un des prochains numéros du Charivari’?

— 11 faudrait savoir, répond Desroches, s’il a l’esprit assez français pour être charmé de se voir en caricature.

A ce moment, un accord de piano annonça que la signera Luigia allait paraître sur la brèche. Elle chanta la romance du Saule avec une profondeur d’expression qui émut toute l’assistance, bien que l’épreuve eût lieu devant un aréopage de jugeurs occupés à digérer un dîner où personne ne s’était beaucoup ménagé. Émile Blondet, qui passait plutôt pour un penseur politique que pour un homme d’imagination, fut surpris, dans l’entraînement de son enthousiasme, à battre la mesure; il est vrai de dire qu’il la battait à faux, mais l’émotion n’en était pas moins constatée. Le morceau fini, Félicien Vernou et Cousteau, allant à sir Francis Drake, lui dirent avec un semblant

d’indignation fait pour flatter à la fois son habileté et ses espérances de directeur :

— Il faut que vous soyez un grand misérable! avoir engagé un talent pareil pour cinquante mille û’ancs , un morceau de pain !

La Luigia chanta encore un air de la Nina, de Paesiello, et, dans ce personnage si vivement accentué , elle révéla un talent de comédienne qui ne le cédait en rien à son talent de cantatrice.

— Elle m’a fait peur! dit tout bas la Saint-Estève à Vautrin : j’ai cru voir la fille à Peyrade.

Allusion à une épouvantable histoire accessoire à celle du banquier Nucingen, et dans laquelle cette terrible jouteuse avait joué le principal rôle ; où elle avait rendu folle une malheureuse créature, en la faisant, par une atroce vengeance, conduire dans un lieu de prostitution. (Voir Splendeurs et Misères des courtisanes .) Cq qui compléta le succès de la Luigia et lui devint, auprès de ses juges, une singulière recommandation, ce fut sa modestie et une sorte d’ignorance où elle restait de son prodigieux talent, au milieu des éloges qui, de toutes parts, lui étaient prodigués. Habitué aux amours-propres forcenés et aux insolentes prétentions des moindres roitelets de théâtre, tout ce monde de journalistes ne revenait pas de l’humilité e de la simplesse de cette impératrice, paraissant tout étonnée de l’effet qu’elle avait produit. Par quelques paroles adroitement jetées, avant qu’on se séparât, à chacun de ces grands hommes, et par une carte que le lendemain il eut soin de faire remettre à leurs domiciles, le comte Halphertius, pour le premier moment du moins, assura à sa

protégée un chœur d’admiration qui devait retentir au delà de la Manche et devenir presque l’équivalent d’un brillant début au Théâtre-Italien de Paris. Le départ de la signora, sans plus de délai, demeura fixé au lendemain; il fut convenu qu’elle partirait dans la compagnie de sir Francis Drake. Pour rompre le tête-à-tête, la Saint-Estève avait eu la précaution d’arrêter une femme de chambre, et, contre son usage quand elle se mêlait de domestiques, elle avait eu soin de la choisir honnête. Le comte Halphertius donna de ses intentions désintéressées un témoignage qui fut vivement apprécié ; il annonça, ce qui était vrai, que ses affaires le retenaient à Paris, se réservant, s’il était assez heureux pour les avoir terminées avant un mois ou six semaines, de faire une échappée vers Londres, afin d’aller jouir du triomphe qui, pour lui, ne faisait plus un doute et dont il se félicitait d’avoir pu être l’or^amsaieur et l’instrument.

Quelques jours avant le départ de la Luigia, le paquebot de Boulogne conduisait en Angleterre un autre personnage de cette histoire.

Une fois mis au courant du lieu où il pourrait faire parvenir à Sallenauve des renseignements qu’il jugeait d’une extrême urgence, Jacques Bricheteau n’avait plus songé à lui écrire; il avait trouvé plus sûr et plus simple d’aller conférer avec lui. Arrivé à Londres, le voyageur fut assez surpris d’apprendre qu’Hanwell était Tune des plus célèbres maisons de fous des trois royaumes. Toutefois, en se rappelant les appréhensions que l’état moral de Marie- Gaston avait données à son ami, il aurait pu arriver à deviner la vérité; mais il fut tout à fait dépaysé, quand on lui

eut, en outre, expliqué que cetle maison, où les malades étaient traités aux frais du comté, n’admettait que des aliénés de la classe pauvre et qu’on n’y était pas reçu pour de l’argent. Ne faisant pourtant point la faute de se perdre en conjectures inutiles, Jacques Bricheteau, qui déjà nous a donné plus d’une preuve de son caractère prompt et résolu, prit le parti de pousser sans plus de délai jusqu’à Hanwell, et, comme cette résidence n’est pas à plus de neuf milles de Londres, il y fut presque aussitôt rendu. Hanwell est une grande construction d’assez bonne apparence; sa façade, qui n’a pas moins de neuf cent quatrevingt-seize pieds de long, est coupée par trois tours octogones, à trois étages, marquant le centre et les deux extrémités; on a ainsi rompu la monotonie des lignes architecturales, où la sévère deslination de l’édifice a paru commander une grande sobriété d’ornementation.

L’asile est agréablement situé au pied d’une colline, sur la limite des comtés de Jersey et de Middlesex. Ses vastes dépendances, en jardins et fermes, sont comprises entre la route d’Uxbridge, la rivière Brent et un canal appelé le Grand Canal de jonction [Grand jumlion Canal) : neuf cent quinze malades peuvent y être reçus et traités. Étant reconnu que le travail est un des plus précieux adminicules du traitement médical, la maison contient des ateliers de menuisiers, de serruriers, de peintres, de vitriers, de faiseurs de brosses, de charbonniers ; on y fabrique aussi du fil, des souliers , de la vannerie, des chapeaux de paille, des paniers à fraises et toute espèce d’ouvrages de femme. Les plus délicats objets de cette fabrication sont vendus aux visiteurs, dans un bazar où ils sont exposés, et qui est

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