‹ Le député dA̓rcisChapitre 4 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

218 SCÈNliS DE LA VIE POLITIQUE.

d’un beau revenu pour l’asile. Les malades incapables d’être employés à un métier partagent les travaux du jardinage et de la ferme, qui fournissent en grande partie aux besoins de l’établissement; le pain et la bière se préparent également dans la maison ; enfin on y confectionne tout le linge nécessaire, et il y est blanchi au moyen d’une machine à vapeur qui sert en même temps au chauffage de toutes les parties du bâtiment. Une chapelle ornée d’un bel orgue à clavier, une bibliothèque et une salle destinée à des concerts, dont on a constaté la salutaire influence sur la santé des malades, témoignent qu’à côté des soins intelligents donnés aux douleurs physiques, les besoins de la nature morale n’ont été ni oubliés ni méconnus.

Enfin, comme l’écrivait lord Lewin à Sallenauve, à la tête de la maison est placé le docteur Ellis, praticien distingué, auquel on doit un livre remarquable sur l’étiologie et la thérapeutique des maladies mentales. Dans le traitement de ces affections, cet habile aliéniste ne dédaigne pas les lumières et le concours de la science phrénologique. Parvenu jusqu’à lui, l’organiste lui demanda si un Français du nom de Sallenauve ne résidait pas momentanément à Hanwell. Là encore, Jacques Bricheteau paya les frais de sa mine négligée et pauvreteuse, et, sans daigner entrer avec lui dans aucune explication, le docteur répondit net et bref que le nom de M. de Sallenauve lui était complètement inconnu. Cette réponse , après tout, n’avait rien que de vraisemblable. Jacques Bricheteau se retira donc assez désappointé; et, arrivant à croire ou que madame de l’Estorade avait mal prononcé ou que luimême avait mal retenu le mot d’Han well, il passa plu-

sieurs jours à courir le comté de Middlesex, recherchant toutes les localités que la désinence en ell pouvait recommander à son attention.

Toutes ses recherches restées inutiles, comme rarement dans aucune de ses entreprises il avait le démenti de son esprit persévérant et plein de ressources, Jacques Bricheteau prit le parti de faire à Hanwell une seconde tentative écrite, pensant avec raison qu’une lettre passait là où Ton interceptait un homme; et, en effet, dans la soirée du jour où il avait confié son épître à la poste, il recevait de Sallenauve une réponse par laquelle il était invité à se rendre à l’asile, où la plus cordiale réception lui était annoncée. Le procédé du docteur Eliis fut expliqué à Jacques Bricheteau, quand il connut le malheur qui avait frappé Marie- Gaston. La discrétion est, sans contredit. Tune des vertus les plus nécessaires chez le directeur d’une maison d’aliénés, que sa position fait chaque jour dépositaire de confidences qui intéressent ITionneur des familles. Avouer que l’ami le plus intime de Marie-Gaston, dont tout le monde connaissait la mélancolie noire, se trouvait alors à Hanwell, n’était-ce pas mettre sur la trace de sa maladie un questionneur inconnu, et le secret convenu autour du désordre mental, qu’on se plaisait à regarder comme momentané et réparable, n’eût-il pas ainsi été compromis?

Arrivé à l’asile et présenté par Sallenauve comme un de ses amis, Jacques Bricheteau y reçut l’accueil le plus empressé. Après lui avoir adressé ses excuses, le docteur Eliis, qui, plus d’une fois dans sa pratique, avait obtenu de la musique des effets vraiment merveilleux, lui dit qu’il considérait sa venue comme une chance des plus heureuses,

et que, dans la guérison du malade, son remarquable talent d’organiste pouvait devenir le dernier appoint. Malheureusement, depuis son départ de Ville-d’Âvray, l’état de Marie*Gaston s’était cruellement compliqué. Jusqu’à son arrivée en Angleterre, il avait été relativement gai, docile à tous les conseils de lord Lewin, et on aurait cru voir deux amis voyageant pour leur plaisir, de compagnie. Mais, quand, au lieu de céder à l’impatience du malade, qui voulait sans retard s’embarquer pour l’Amérique du Sud, lord Lewin, prétextant certaines affaires qui l’appelaient dans une localité voisine de Londres, avait proposé à Marie-Gaston d’être du voyage, celui-ci avait commencé à soupçonner quelque leurre dont on avait flatté sa manie. Cependant, il avait fini par se laisser conduire à Hanwell, que lord Lewin lui avait donné pour un château royal, et même il n’avait fait aucune résistance quand il s’était agi de passer le seuil de sa future prison; mais, une fois en présence du docteur Ellis, d’avance prévenu par une lettre de lord Lewin, une sorte d’instinct, dont les aliénés sont très-capables, avait semblé révéler au malheureux ami de Sallenauve le danger que courait sa liberté.

— La figure de monsieur me déplaît, avait-il dit tout haut à lord Lewin; allons-nous-en!

Le docteur avait essayé de tourner cette boutade en plaisanterie ; mais, s’animant de plus en plus, Marie-Gaston s’était écrié ;

— Taisez-vous ! votre gaieté est odieuse, vous avez tout Tair d’un bourreau.

Peut-être, en effet, cette profonde attention que les médecins d’aliénés mettent à lire dans la physionomie de

leurs administrés, jointe à cette sévérité et à cette fixité du regard par lesquelles ils sont souvent forcés de leur imposer, finit-elle par imprimer à leur visage une habitude scrutatrice et inquisitoriale qui doit agir de la manière la plus agaçante sur le système nerveux, d’ailleurs si impressionnable, des infortunés soumis à leur examen.

— Vous ne me priverez pas, pourtant, j’ose l’espérer, avait répondu le docteur, du plaisir de vous garder à dîner avec mon ami lord Lewin?

— i'Ioi! dîner chez vous, avait répondu Marie-Gaston avec véhémence, pour que vous m’empoisonniez!

— Eh bien, mais le poison, avait dit vivement lord Lewin, c’est assez votre affaire. Ne parliez-vous pas l’autre jour de prendre une dose d’acide cyanhydrique (prussique)?

En jetant cette phrase provoquante, lord Lewin n’avait pas, comme on serait tenté de le croire, commis une imprudence : ayant beaucoup étudié les fous, il s’était aperçu que chez Marie-Gaston couvait contre le docteur une disposition des plus menaçantes; et, comme il était énergique et vigoureux, il s’était arrangé pour détourner sur lui la nuée d’orage près de crever. Les choses n’avaient pas manqué de se passer comme il l’avait prévu.

— Ah! vile canaille! s’était écrié Marie-Gaston en lui sautant à la gorge, tu t’entends avec l'autre, et tu lui vends mes secrets!

Ce n’était pas sans peine que lord Lewin s’était dégagé de sa violente étreinte, et l’intervention de deux gardiens avait été nécessaire ; le malheureux était devenu fou furieux. Ce paroxysme, qui s’était prolongé pendant plusieurs

jours, avait cédé aux soins et au traitement du docteur, et maintenant, devenu doux et tranquille, le malade accusait quelques symptômes d’une guérison probable; mais il y avait à provoquer chez lui une crise finale, dont sir William Ellis était occupé à chercher la forme et le véhicule au moment où Jacques Bricheteau était intervenu. Aussitôt que Sallenauve se trouva seul avec l’organiste, il s’enquit curieusement du motif qui l’avait poussé à venir le rejoindre, et reçut avec une certaine émotion la nouvelle de l’intrigue que Maxime et les Beauvisage semblaient occupés à organiser contre lui. Revenu aussitôt à ses anciens soupçons :

— Mais êtes-vous bien sûr, demanda-t-il à Jacques Bricheteau, que ce personnage à peine entrevu soit effectivement le marquis de Sallenauve?

— La mère Marie des Anges et Achille Pigoult, répondit Bricheteau, par lesquels j’ai été avisé de la trame, ne mettent pas plus que moi en doute l’identité du marquis; et dans le commérage dont on essaye de vous faire une menace, un seul côté me paraît grave : c’est que, par votre absence, vous laissiez le champ libre à vos adversaires.

— Mais, repartit le député, la Chambre ne jugera pas sans m’entendre ; j’ai écrit au président pour lui demander un congé, et, dans le cas très-peu probable où ce congé ne me serait pas accordé, j’ai prié l’Estorade, qui sait les motifs de ma présence ici, de vouloir bien me servir de caution.

— Vous avez aussi écrit à madame? demanda l’organiste.

— Je n’ai écrit qu’à elle, répondit Sallenauve, pour lui

annoncer le malheur arrivé à notre ami, et, en mêihe temps, je la chargeais de dire à son mari le bon office que j’attendais de lui.

— S’il en est ainsi , dit Bricheteau , ne comptez d’aucune façon sur les l’Rslorade; le bruit du coup qui se prépare contre vous était déjà, sans doute, parvenu jusqu’à eux.

Et, après avoir raconté la réception qui lui avait été faite, aussi bien que les désobligeantes paroles recueillies de la bouche de madame de l’Estorade, Jacques Bricheteau en vint à conclure que, dans la lutte près de s’engager, aucune assistance ne pouvait être espérée de ce côté.

— Ce dénoûment, répondit Sallenauve, a quelque droit de me surprendre , après les assurances assez vives que madame de l’Estorade m’avait données d’une bienveillance à toute épreuve; mais, en somme, ajouta-t-il philosophiquement, tout est possible, et la calomnie a bien souvent miné d’autres dévouements.

— Dès lors, vous le comprenez, dit l’organiste, il faut nous mettre en route pour Paris, et sans aucun retard; tout bien considéré, votre présence ici n’est que très-relativement nécessaire,

— Âu contraire, répondit Sallenauve; le docteur se félicitait encore ce matin que j’eusse pris le parti de venir, disant qu’à un moment donné, mon intervention pourrait devenir très-utile. Jusqu’ici même, il n’a pas permis que je visse le malade, afin de me réserver au besoin pour quelque coup de théâtre.

— L’utilité de votre présence, répondit Jacques Briche-

teau, n’en reste pas moins problématique, tandis qu’en vous éternisant ici, vous compromettez de la manière la plus positive votre avenir politique, votre considération, en un mot tout ce dont l’amitié la plus ardente n’a pas le droit de vous demander le sacrifice.

— Allons causer de tout cela avec le docteur, finit par dire Sallenauve, qui ne pouvait méconnaître ce que l’insistance de Jacques Bricheteau avait de justifié.

Interrogé sur la question de savoir si la résidence de Sallenauve à l’asile devrait encore longtemps se prolonger :

— Je le crois, répondit le docteur. Je viens de voir notre malade, et l’irritation cérébrale, qui, de nécessité, doit avoir cédé à l’action matérielle des remèdes avant que l’on puisse penser à l’intervention d’aucun moyen moraU me paraît malheureusement en voie d’une exacerbation nouvelle.

— Mais, dit vivement Sallenauve, vous ne perdez pas,, docteur, tout espoir de guérison?

— Loin de là, j’ai une foi absolue dans une heureuse terminaison ; mais ces cruelles affections présentent ainsi de fréquentes alternatives de bien et de mal, et, en somme, je commence à entrevoir, pour la guérison, un délai beaucoup plus long que je ne l’avais d’abord pensé.

— Nommé récemment membre de la Chambre des députés, dit alors Sallenauve, je suis appelé à Paris par l’ouverture de la session; en même temps, je me sens réclamé par des intérêts graves, dont monsieur, ajouta-t-il en désignant Bricheteau, est venu exprès pour m’entretenir; si

donc je devais croire que ma présence ne dût pas être immédiatement utile...

— Partez, dit le docteur ; cela peut être très-long. Si l’état du malade n’avait pas empiré, avec vous, avec notre orgue touché par monsieur, et l’intervention d’une jeune personne parente de madame Ellis, qui plus d’une fois, en pareille occasion, m’a secondé avec beaucoup d’intelligence, je pensais à arranger quelque scène dramatique dont j’espérais un bon résultat. Mais, outre que notre jeune parente est absente, il n’y a pas lieu pour le moment d’attaquer le mal autrement que par des agents physiques; ainsi donc, encore un coup, partez! Le malade est un de ceux auxquels il est impossible de ne pas prendre un vif intérêt ; en le laissant à mes mains et à celles de lord Lewin, vous pouvez être tranquille; j’irai même jusqu’à vous dire que je fais de sa guérison une affaire d’amourpropre ; dans la bouche d’un médecin, je ne sache pas pour votre sollicitude de meilleure garantie.

Sallenauve serra avec reconnaissance la main du docteur, en voyant le luxe de soins qu’il mettait à le rassurer. 11 alla prendre congé de madame Ellis, qui ne fut pas moins empressée que son mari à promettre, à l’endroit dé Marie-Gaston, le dévouement d’une surveillance toute maternelle. Quant à lord Lewin, il avait pris pour le caractère de Sallenauve l’estime la plus amicale, et son procédé dans le passé était la caution de ce qui pouvait en être attendu dans le présent et dans l’avenir. Bricheteau n’eut donc point de peine à obtenir qu’on se mît en route sans plus de délai.

Arrivés à Londres, vers cinq heures de l’après-midi, les

voyageurs en seraient partis dans la soirée, sans la surprise qui les y attendait. D’abord, leurs yeux furent frappés d’affiches gigantesques, comme le puffisme anglais sait seul les faire, annonçant à tous les coins de rues, pour le soir même, le second début de la Signora Luigia au Théâtre de Sa Majesté. Le nom seul était fait pour attirer l’attention des voyageurs, mais les journaux, auxquels, pour plus ample informé, ils recoururent, leur fournirent, suivant la mode anglaise, tant de détails circonstanciés sur la débutante, que Sallenauve ne dut plus mettre en doute la transformation de son ancienne gouvernante en run des astres les plus éblouissants qui depuis longtemps se fussent levés à l’horizon du ciel britannique. S’il eût écouté Jacques Bricheteau, il se fût contenté de saluer de loin le succès de la belle Italienne, et n’en eût pas moins continué son voyage. Mais, après avoir calculé que la soirée passée à Londres n’apporterait pas un notable retard à son voyage, le député voulut constater par ses yeux et par ses oreilles la valeur de cet enthousiasme qui, de toutes parts, éclatait au sujet de la prima donna.

En se rendant aussitôt au bureau de la location des loges, qu’il trouva fermé, Sallenauve put déjà reconnaître tout le symptôme d’un succès immense : dès deux heures de l’après-midi, il n’y avait plus eu dans la salle une seule place disponible, et il fut trop heureux, au prix de cinq livres (cent vingt-cinq francs), d’acheter d’un revendeur deux stalles de parterre. Jamais peut-être le théâtre italien de Londres n’avait vu une plus belle réunion, et l’on ne peut s’empêcher d’être frappé du capricieux agencement des choses humaines, quand on pense que tout ce mouve-

ment de l’aristocratie anglaise autour de la grande artiste qui se révélait avait eu, en réalité, pour point de départ le besoin que s’était senti Vautrin, l’ancien forçat, de monter dans la hiérarchie de la police un échelon un peu plus élevé. Par une autre coïncidence également étrange, la pièce annoncée sur l’affiche était la Pazza d'amore (la Folle par amour), de Paesiello, dont la Luigia avait chanté un air le jour du dîner donné chez madame de Saint-Estève. La toile levée, Sallenauve, qui, pendant près d’une semaine, avait vécu à Hanwell au milieu d’une population d’aliénés, put d’autant mieux apprécier le prodigieux talent de comédienne que son ancienne gouvernante déploya dans le rôle de Nina; et, en présence d’une déchirante vérité d’imitation, il eut comme un renouvellement de toutes les émotions par lesquelles l’affreuse réalité de la démence de Marie-Gaston venait de le faire passer. Bricheteau, malgré la mauvaise humeur où l’avait d’abord jeté ce qu’il appelait la musarderie de Sallenauve, finit aussi par tomber sous le charme de la puissante exécution de la cantatrice, et, à certain moment, voyant la salle entière transportée d’enthousiasme, et les bouquets inondant la scène :

— Ma foi, dit-il au député, je ne puis que vous souhaiter sur un autre théâtre un succès approchant de celui-ci.

Puis, par un entraînement assez imprudent, il ajouta ;

— Mais la politique n’a pas de pareils triomphes; l’art seul est grand...

— Et la Luigia est son prophète! répondit Sallenauve essayant de sourire au milieu des larmes que l’admiratiou lui avait arrachées.

Au sortir de la représentation, Bricheteau regarda à sa montre : il était dix heures trois quarts, et, en faisant grande diligence, il y avait encore moyen pour les voyageurs de s’embarquer sur le steamer qui se mettait en route à onze heures ; mais, dans le moment où l’organiste se retournait pour faire part de cette observation à Sallenauve, qu’il précédait dans la foule, il ne vit plus son homme : le député s’était évanoui.

Un quart d’heure plus tard, la femme de chambre de la Luigia entrait dans la loge où sa maîtresse était occupée à recevoir les hommages des plus grands noms de l’Angleterre, qui lui étaient présentés par sir Francis Drake; cette fille remit une carte à la signera. En lisant le nom, l’Italienne, changeant de visage, dit quelques mots à l’oreille de sa camériste. Ensuite elle se montra si pressée d’en finir avec ce grand concours qui se faisait autour de son succès, que plusieurs de ses adorateurs en herbe laissèrent pas de s’en montrer étonnés. Mais une an.ote à la mode a de rares privilèges, et dans la fatigue d’un rôle où la diva avait tant mis de son âme apparaissait, pour sa maussaderie, une si bonne excuse, que sa cour se dispersa sans trop de murmures ; son procédé, qui fut pris pour un caprice, lui devint même, auprès de certaines velléités près de s’épanouir, un très-piquant moyen de recommandation. Restée seule, la signera reprit rapidement ses habits de ville; la voiture du directeur, en quelques minutes, la conduisit à l’hôtel où elle était descendue en arrivant à Londres; et, un instant après, en entrant dans son salon, elle y trouvait Sallenauve, qui l’y avait précédée.

— Vous ici, monsieur! lui dit-elle, c’est un rêve.

— Pour moi surtout, répondit Sallenauve, qui vous trouve à Londres, quand je vous ai tant fait chercher inutilement à Paris...

— Vous avez pris ce souci, et dans quel intérêt?

— Vous nous aviez quittés d’une façon si étrange, votre tête est si vive, vous connaissiez si peu Paris et tant de dangers pouvaient se trouver sous les pas de votre inexpérience, que tout me paraissait à craindre.

— Quand mal me serait arrivé? je n’étais ni votre femme, ni votre sœur, ni votre maîtresse; je n’étais que votre...

— J’avais cru, interrompit vivement Sallenauve, que vous étiez mon amie.

— J’étais votre... obligée, dit la Luigia; je m’étais aperçue que je devenais un embarras dans votre situation nouvelle. Avais-je alors autre chose à faire que de vous délivrer de moi ?

— 0''i donc vous avait donné cette odieuse certitude? Avais-je dit, témoigné, en ce sens, quelque chose? Ne pouvait-on parler avec vous d’une manière d’arranger votre vie sans blesser à ce point votre susceptibilité ?

— On sent comme l’on sent, répondit l’Italiénne ; j’avais, moi, la conscience que vous me souhaitiez autant ailleurs que dans votre maison. Mon avenir, vous m’aviez mise en mesure de n’en pas être inquiète : vous voyez, en effet, qu’il ne se dessine pas trop effrayant.

— Il me paraît si brillant, au contraire, que, sans la peur de vous paraître indiscret, j’oserais vous demander de quelle main plus heureuse que la mienne vous avez reçu une si prompte et si efficace assistance?

— Un grand seigneur suédois, répondit la Luigia sans marchander, qui dépense une partie de son immense fortune à encourager les arts, m’a procuré un engagement au théàti’e de la Reine; la bienveillante indulgence du public a fait le reste.

— Vous voulez dire votre talent? j’assistais à la représentation de ce soir.

Faisant alors une coquette révérence :

— Avez-vous été un peu satisfait, demanda la Luigia, de votre humble servante?

— Votre supériorité musicale ne m’a point étonné; je la savais déjà, et elle m’avait été cautionnée par un juge infaillible; mais vos élans de passion dramatique, votre jeu si puissant et si sûr de lui-même, j’en suis resté émerveillé.

— C’est que j’ai beaucoup souffert, répondit l’Italienne ; le malheur est un bien grand maître.

— Souffert ! répéta Sallenauve, en Italie sans doute? Mais j’aime à me persuader que, depuis votre arrivée en France. . .

— Toujours! reprit la Luigia d’une voix émue; je ne suis pas née sous une étoile heureuse.

— Ce toujours a l’air, pour moi, d’un reproche; je suis bien tardivement averti des torts que je puis avoir eus envers vous.

— Vous n’avez eu vis-à-vis de moi aucune espèce de torts; le mal était là! dit l’Italienne en se frappant la poitrine, il venait de moi seule.

— Probablement quelque folle visée, comme celle que vous vous étiez faite en supposant que vous étiez engagée d’honneur à quitter ma maison ?

— Oh! que je ne rêvais pas, dit Tltalienne, et que je savais bien ce qui était au fond de votre pensée! Ne fût-ce qu’à cause de ce que vous aviez fait pour moi, je devais prétendre à votre estime, et il m’était à tout jamais défendu d’y aspirer.

— Mais, chère Luigia, voilà ce que j’appelle des idées sans nom. Ai-je jamais manqué pour vous de considération, d’égards? Votre conduite, d’ailleurs, ri’ était-elle pas exemplaire?

— Oui, je tâchais de ne rien faire qui pût vous donner à mal penser de moi; mais en étais-je moins la veuve de Benedetto?

— Quoi! vous vous figurez que ce malheur, suite d’une trop juste vengeance...?

— Ah ! ce n’est pas la mort de cet homme qui pouvait me faire descendre à vos yeux, au contraire; mais j’avais été la femme du bouffon, de l’espion de police, de l’indigne, toujours prêt à me vendre à qui eût voulu m’acheter...

— Tant que cette situation a duré, je vous eusse trouvée à plaindre; mais, méprisable, non.

— Enfin, dit vivement l’Italienne, depuis près de deux ans nous vivions seuls, sous le même toit.

— Sans doute, et je m’en étais fait une douce habitude.

“ Me trouviez-vous laide?

— Vous savez bien que non, puisque j’ai fait d’après vous ma plus belle statue.

— Sotte?

~ On ne peut être sotte quand on met tant d’esprit dans ses rôles.

— Vous voyez bien alors que vous me méprisiez !

Sallenauve parut tout étonné de la vivacité de cette déduction, et il se crut très-habile en répondant :

— Il me semble qu’en me conduisant d’autre façon j’eusse été bien plus près de vous témoigner du mépris.

Mais il avait affaire à une femme qui, en toute chose, dans ses amitiés, dans ses haines, dans ses actions comme dans ses paroles, allait toujours droit au but. Comme si elle eût craint de n’avoir pas été comprise :

— Aujourd’hui, monsieur, reprit-elle, je puis tout vous dire, car je vous parle du passé et, maintenant, l’avenir ne m’appartient plus. Du jour où vous fûtes bon pour moi et où, par votre généreuse protection, j’échappai à un infâme outrage, tout mon cœur fut à vous.

Sallenauve, qui jamais ne s’était douté de l’existence de ce sentiment et qui surtout ne pouvait comprendre que l’aveu lui en fût fait avec cette crudité naïve, ne sut plus que répondre.

— Je n’ignorais pas, continua cette étrange femme, que j’aurais beaucoup à faire pour me remonter de la bassesse où, dans notre première rencontre, je vous étais apparue. Si même du moment que vous eûtes consenti à me prendre avec vous, je vous avais vu tourner avec moi à la galanterie et laisser percer quelque intention de profiter de la situation dangereuse où, moi-même, je m’étais placée, mon cœur se fût aussitôt retiré, vous ne m’eussiez plus paru qu’un homme ordinaire, et, pour me réhabiliter de Benedetto, ce n’était pas assez...

— Ainsi, remarqua Sallenauve, vous aimer, c’eût été vous faire insulte; ne vous aimer point, c’était être cruel î

Quelle femme êtes-vous donc, et le moyen de ne pas vous froisser?

— Il ne fallait pas m’aimer, répondit la cantatrice, quand vous ne me connaissiez pas et quand j’avais à peine essoré ma boue, parce qu’alors votre amour eût été un amour des yeux et de la tête, auquel il n’est jamais prudent de se fier. Mais, lorsque, après deux ans passés à vos côtés, vous aviez pu voir à ma conduite si j’étais une femme estimable; lorsque, sans jamais accepter un plaisir, tout entière aux soins de votre maison, sans autre délassement que celui de l’étude, qui devait m’élever à la condition d’artiste comme vous, rien que pour le bonheur de vous voir faire un chef-d’œuvre, j’avais été jusqu’à vous sacrifier cette pudeur de femme qu’à une autre époque vous m’aviez pourtant vue défendre avec énergie, alors vous fûtes cruel de ne pas me comprendre, et jamais, voyez- vous, votre imagination ne vous dira ce que j’ai souffert et toutes les larmes que vous m’avez fait verser!

— Mais, chère Luigia, j’étais votre hôte, et, quand même j’eusse pu soupçonner quelque chose de ce que vous me révélez, mon devoir d’honnête homme me commandait de ne rien voir, de ne rien comprendre qu’à la dernière évidence.

— Est-ce que ma tristesse perpétuelle n’était pas une avance? Est-ce que, si mon cœur eût été libre, vous ne m’eussiez pas vue moins réservée, plus familière? Mais c’est tout simple, vous ne pouviez rien remarquer; votre fantaisie penchait ailleurs.

— Eh bien, si cela était?

— Gela n’aurait pas dû être, répondit l’Italienne avec

animation. Cette femme n’était pas libre : elle avait un mari, des enfants; et vous avez eu beau en faire une sainte, quand je n’aurais eu sur elle que l’avantage de la jeunesse , quoique cela soit bien ridicule à dire , il me semble qu’elle ne me valait pas!

Sallenauve ne put s’empêcher de sourire ; mais, reprenant sérieusement :

— Vous vous êtes, dit-il, tout à fait méprise sur votre rivale : madame de l’Estorade ne fut jamais pour moi qu’un modèle, et un modèle sans autre valeur que sa ressemblance avec une autre femme. Celle-ci, je l’avais connue, avant vous, à Rome; elle avait la beauté, la jeunesse, de magnifiques dispositions pour les arts, et, aujourd’hui confinée dans un couvent, comme vous elle a payé son tribut au malheur; ainsi, vous le voyez, toutes vos perfections...

— Comment! de trois histoires de cœur, dit la Luigia, pas une qui ait pu avoir un dénoùment? Votre étoile est vraiment étrange ! Sans doute, lorsque j’étais si peu comprise, je ne faisais que subir sa bizarre influence, et alors, il faudrait vous pardonner.

— - Puisque vous me recevez à merci, permettez-moi de revenir sur ma curiosité ; tout à l’heure, vous me disiez que l’avenir ne vous appartenait plus; à la prodigieuse franchise de vos aveux, j’ai dû comprendre qu’entre vous et moi, pour vous en donner le courage, avait dû s’élever une bien solide barrière; quelle est donc cette puissance par laquelle, presque d’un seul élan, vous avez été poussée si haut? Auriez-vous donc fait un pacte avec le démon ?

— Peut-être, dit en riant l’Italienne.

LE DÉPUTÉ D’ARGI.S.

— Ne riez pas, reprit Sallenaiive ; vous avez voulu seuie affronter cet enfer de Paris, il ne m’étonnerait pas que vous eussiez fait dès le début une dangereuse rencontre. Je sais les immenses difficultés que souvent les plus grands talents ont eues à se produire. Ce gentilhomme étranger, qui si lestement vous a aplani toutes les voies, savez-vous qui il est?

— Je sais qu’il a exposé, pour faciliter mon engagement, une somme fabuleuse, que mes appointements sont de cinquante mille francs, et qu’il ne m’a pas même accompagnée à Londres.

— Ainsi, tout ce dévouement sans conditions?

— Non pas, vraiment ! Mon protecteur est à l’âge où l’on n’a plus d’amour, mais où l’on a beaucoup d’amourpropre : son protectorat devra donc être hautement déclaré, et je me suis engagée à ne rien dire, à ne rien faire qui soit un démenti à son vaporeux bonheur. Du reste, c’est à vous seul que j’ai cru devoir ce compte : je connais votre discrétion et vous demande avec instance le secret le plus absolu.

— Et rien dans la durée de cette situation ne vous paraît invraisemblable ? Mais cet homme, que vous espérez toujours nourrir de fumée, où, comment l’avez-vous connu?

— Par une dame de charité qui me vint voir pendant votre absence. Elle avait remarqué ma voix à Saint-Sulpice, pendant les exercices dumois de Marie, et elle aurait voulu me débaucher pour chanter à Notre-Dame de Lorette, sa paroisse.

— Cette dame, vous l’appelez?

— Madame de Saint-Estève.

Sans avoir percé toutes les profondeurs de Jacqueline Collin, Sallenauve connaissait madame de Saint-Estève comme tripoteuse d’affaires et comme entremetteuse de mariages; il en avait quelquefois entendu parler par Bixiou.

— Cette femme, dit-il, s’est fait à Paris une notoriété fâcheuse : c’est une intrigante de la pire espèce.

— Je m’en doutais, dit la Luigia , mais que m’importe?

— Et si l’homme dont elle vous a procuré la connaissance...

— Était un intrigant, comme elle? c’est peu probable; cent mille écus qu’il a versés dans la caisse du directeur ont remis le théâtre à flot.

— Il peut être riche et en même temps avoir sur vous de mauvais desseins; il n’y a rien là qui s’exclue.

— On a sur moi des projets, répondit la Luigia avec dignité, mais on ne les exécute pas : entre ces projets et moi, il y a moi»

— Mais votre considération?

— Elle était perdue quand je sortis de chez vous. On disait partout que j’étais votre maîtresse; vous avez eu à vous expliquer de ce bruit dans un collège électoral ; vous l’avez contredit, mais croyez-vous l’avoir tué?

— Et mon estime, enfin, de laquelle vous vous préoccupiez ?

— Je n’en ai plus besoin; vous ne m’avez pas aimée quand je le voulais, vous ne m’aimerez pas quand je ne le veux plus.

— Qui sait? fit Sallenauve.

— Il y a deux raisons pour que cela ne soit pas, répondit l’Italienne ; d’abord il est trop tard, et puis nous ne gommes plus sur le même chemin.

— Qu’entendez-vous par là?

— Je suis artiste, vous avez cessé de l’être; je monte et vous descendez.

— Vous appelez descendre, s’élever peut-être aux premières dignités de l’État?

— Où que vous vous éleviez, repartit la Luigia en s’exaltant, vous serez au-dessous de votre passé et du grand avenir qui vous était réservé; et, tenez, je crois que je vous ai menti : si vous étiez resté sculpteur, il me semble que j’aurais eu encore pour quelque temps la patience de vos froideurs et de vos dédains ; j’aurais du moins voulu attendre jusqu’après un essai de ma vocation, dans l’espérance que cette auréole dont s’illumine la figure des femmes de théâtre vous ferait peut-être, à la fin, apercevoir que j’étais là, à vos côtés. Du jour où vous avez apostasié, je n’ai plus voulu continuer mon humiliant sacrifice, il n’y avait plus d’avenir entre nous.

— Comment! dit Sallenauve en tendant à la cantatrice une main qu’elle ne prit pas, nous ne resterons pas même amis ?

— Un ami, vous en avez un, répondit l’Italienne. Non, tout est bien clos et arrêté. Nous entendrons parler l’un de l’autre; et de loin, en passant dans la vie, nous nous saluerons de la main, mais rien au delà.

— Ainsi, dit mélancoliquement Sallenauve, voilà comment tout finit entre nous!

La Luigia le regarda un moment, ses yeux brillèrent d’une larme.

— Écoutez, lui dit-elle avec un accent vrai et résolu, voici ce qui est possible. Je vous ai aimé, et après vous personne n’aura accès dans ce cœur que vous avez dédaigné. On vous dira que j’ai des amants : ce vieillard, que je vais avouer aujourd’hui, d’autres après lui, peut-être, auxquels vous ne croirez pas , si vous vous rappelez la femme que je suis. Qui sait? votre vie, plus tard, venant à être déblayée des autres sentiments qui m’ont fait obstacle, la liberté, l’étrangeté de l’aveu que vous venez d’entendre, marqueront peut-être dans votre mémoire, et, alors, il ne serait pas tout à fait incroyable qu’après ce long détour, vous finissiez par me désirer. Si cela arrivait et que, à la suite de tristes déceptions, vous fussiez, par vos remords, ramené à la religion de l’art, eh bien, en ce temps-là, à supposer que les années n’aient pas fait pour nous de l’amour une aspiration trop ridicule, souvenez-vous de cette soirée. Maintenant, séparons-nous, car il se fait tard pour un tête-à-tête, et c’est surtout les apparences de fidélité que je suis engagée à garder à mon vieux protecteur étranger.

Gela dit, elle prit un flambeau, et, passant dans une pièce voisine, elle laissa le député dans la situation d’esprit que l’on peut se figurer à la suite des surprises de toute sorte dont il avait été salué dans cette entrevue.

En rentrant à l’hôtel où il était descendu à son arrivée d’Hanwell, il trouva Bricheteau l’attendant à la porte.

— Mais d’où diable venez-vous? lui cria l’organiste,

éperdu d’impatience; nous pouvions encore partir par le paquebot de ce soir?

— Eh bien, dit Sallenauve avec insouciance, j’aurai quelques heures de plus à faire l’école buissonnière.

— Mais, pendant ce temps, vos adversaires poussent leur mine!

— Que m’importe? Dans cette caverne qu’on appelle la vie politique, ne faut-il pas être prêt à tout?

— Je m’en doutais, dit alors Bricheteau, vous venez de voir la Luigia; son succès vous a porté à la tête, et sous le député reparaît l’homme aux statues!

— Vous-même, tout à l’heure, ne le disiez-vous pas? l’art seul est grand !

— Mais l’orateur, répondit Bricheteau, est aussi un artiste, et le plus grand de tous; car les autres parlent à l’espiût et au cœur, et lui seul parle à la conscience et à la volonté. Du reste, il ne s’agit pas maintenant de regarder en arrière ; un duel est engagé entre vous et vos adversaires. Êtes-vous un honnête homme, ou un drôle parvenu à voler un nom? Voilà la question posée et qui, peut-être en votre absence, se vide au grand jour de la tribune.

— J’ai bien peur que vous ne m’ayez fait faire fausse route; j’avais aux mains un trésor que j’ai jeté à mes pieds...

— - Heureusement, répliqua l’organiste, c’est là une fumée que la nuit dissipera. Demain, vous vous souviendrez des engagements pris avec votre père, et du grand avenir qui vous est promis.

La séance royale avait eu lieu, Sallenauve ne s’y était pas montré, et son absence n’avait pas laissé de faire

dans le parti démocratique une certaine sensation. Au National surtout, on s’en était ému. Il aurait paru naturel que, actionnaire du journal, venant souvent dans ses bureaux avant l’élection, et ayant même consenti à y donner quelques articles, au moment de l’ouverture de la session le nouvel élu vînt y prendre langue.

— Maintenant qu’il est nommé, se disaient quelquesuns des rédacteurs en remarquant la complète disparition du nouveau député, est-ce que ce monsieur aurait des idées de faire avec nous le faquin? C’est assez l’usage parmi nos seigneurs les parlementaires, de nous faire trèsobséquieusement la cour tant qu’ils sont à l’état de candidats, et de nous laisser là ensuite, comme leurs vieux paletots, après qu’ils sont montés à l’arbre. Mais il ne faut pas qu’il s’y joue, ce gentilhomme, et nous avons plus d’une façon de repincer les gens...

Moins prompt à s’émouvoir, le rédacteur en chef avait calmé ce premier bouillonnement; mais le défaut fait par Sallenauve à la séance royale lui avait néanmoins paru singulier.

Le lendemain, lors de la constitution des bureaux, quand il s’était agi de nommer les présidents et secrétaires, opération qui a son importance, parce qu’elle fait préjuger la majorité, l’absence de Sallenauve avait eu une portée positive. Dans le bureau auquel la voie du sort l’avait attaché, l’élection du président ne s’était faite dans le sens ministériel qu’à une voix de majorité : la présence du député d’Arcis aurait donc assuré la nomination du candidat de l’opposition. De là un mécontentement marqué dans les journaux du parti, qui, en expliquant leur défaite par cet

imprévu, ne se défendaient pas d’un étonnement un peu aigre. Ils ne qualifiaient pas encore la conduite du défaillant, mais ils déclaraient ne savoir comment s’en rendre compte. De son côté, Maxime avait fœil au guet, et il n’attendait que la constitution définitive du bureau de la Chambre pour déposer, au nom de la paysanne deRomilly, la demande en autorisation de poursuites. Ce factum avait été rédigé par Massol, et sous sa plume habile les faits qu’il était chargé d’exposer avaient acquis ce degré de vraisemblance que les avocats, même le plus à côté de la vérité, savent communiquer à leurs dires et afïirmations. Mais, quand Maxime vit l’absence de Sallenauve se prolonger et commencer à faire scandale, il alla de nouveau trouver Rastignac, et, se donnant les gants de l’habile procédé d’agression trouvé par Desroches, il demanda au ministre s’il ne lui semblait pas que, pour lui, le moment fut venu de se relever de cette passive attitude d’observation dans laquelle, jusque-là, il avait cru devoir se retrancher.

Cette fois, Rastignac fut beaucoup plus explicite : Sallenauve passé à l’étranger lui parut un homme auquel un trouble de conscience avait fait perdre la tête. Il engagea donc M. de Trahies à lancer le jour même la pièce introductive du procès, et ne fit plus difficulté de promettre son concours pour le succès d’une combinaison arrivée à prendre couleur, et dont un joli résultat de scandale pouvait être raisonnablement espéré. Pas plus tard que le lendemain apparut la trace de son intervention souterraine. L’ordre du jour à la séance de la Chambre était la vérification des pouvoirs. Le député chargé de faire le rapport sur les élections de l’Aube se trouva être un des fidèles

du ministère, et, sur la consigne confidentielle qui lui fut donnée, voici la manière dont il prit la question :

(( Les opérations du college d’Arcis étaient régulières, M. de Sallenauve avait fait parvenir en temps utile à la questure toutes les pièces nécessaires à la constatation de son éligibilité, son admission semblait donc ne devoir faire aucune espèce de difficulté. Mais des bruits d’une nature étrange auraient, dès l’époque de l’élection, couru sur ridentité du nouveau député ; et, à l’appui de ces rumeurs, était survenue une demande en autorisation de poursuites criminelles. Cette demande énonçait un fait extrêmement grave : M. de Sallenauve aurait usurpé le nom qu’il portait, et cette usurpation, pratiquée dans un acte authentique, se présentait avec le caractère d’un faux commis par substitution de personne. Quelque chose de plus regrettable, ajoutait le rapporteur, c’était l’absence de M. de Sallenauve, qui, au lieu de se mettre en travers de l’incroyable accusation portée contre lui, se tenait, depuis l’ouverture de la session, éloigné des séances de la Chambre, sans que personne l’eût encore aperçu. Dans ces circonstances, son admission pouvait-elle être convenablement prononcée? La commission ne l’avait pas pensé et elle croyait devoir proposer l’ajournement. »

Daniel d’Arthez, député de l’opposition légitimiste, que nous avons vu, à Arcis, très-favorable à l’élection de Sallenauve, s’empressa de demander la parole sur ces conclusions, et pria la Chambre de remarquer tout ce que leur adoption aurait d’exorbitant.

(( Ce qui était en cause, c’était la régularité de l’élection. Aucune irrégularité n’était signalée; la Chambre

n’avait donc qu’une chose à faire : passer immédiatement au vote, et reconnaître pour bonne et valable l’élection dont aucun fait ne venait infirmer la validité. Impliquer dans la question la demande en autorisation de poursuites serait commettre un véritable abus de pouvoir, puisque, sans discussion préalable et en dispensant la dénonciation déposée de toutes les formalités par lesquelles elle devait passer avant d’être accueillie ou rejetée, on prêterait à cette dénonciation une virtualité singulière, celle de suspendre le mandat que les électeurs avaient décerné dans l’exercice de leur souveraineté. Qui ne comprend d’ailleurs, ajoutait l’orateur, que donner à la demande en autorisation de poursuites un effet actuel, quel qu’il fût, c’est en préjuger la valeur et le mérite, lorsque la présomption d’innocence acquise à tout accusé devait l’être, à bien plus forte raison, à un homme dont la probité n’avait jamais fait un doute et qui venait d’être honoré librement du suffrage de ses concitoyens. »

La discussion se prolongea quelque temps sur ce thème, dont les orateurs ministériels prirent naturellement le contre-pied; puis survint une complication. Le président d’âge, caria Chambre ne se trouvait pas encore constituée, était un vieillard usé, qui, au milieu des difficiles fonctions dont son acte de naissance l’avait tout à coup revêtu, ne gardait pas toujours l’esprit très-présent. Dès la veille, la demande de congé, transmise par Sallenauve, lui était parvenue, et si, au commencement de la séance, il eût songé, comme c’était son devoir, à la communiquer à la Chambre, probablement il eût tué la discussion dans son germe. Mais il n’y a qu’heur et malheur dans les

choses parlementaires, et quand, par la teneur de la lettre, tardivement portée à sa connaissance, la Chambre apprit que Sallenauve était à l’étranger, et qu’à l’appui du congé sollicité par lui, sans terme fixe, il n’exprimait que le motif vague d'affams w'genîes, l’effet produit fut détestable.

— C’est clair, se dirent, comme Rastignac, tous les amis du ministère, il est passé en Angleterre, où toutes les déconfitures vont chercher asile; il a peur du procès, il se sent démasqué.

Ce point de vue, en dehors de toute passion politique, fut partagé par quelques esprits sévères qui n’admettaient pas qu’on ne fût pas là pour se défendre en présence d’une si flétrissante accusation. Bref, sur une argumentation très-vive et très-habile du procureur général Vinet, qui avait pris du cœur en voyant l’accusé absent, l’ajournement, mis aux voix, fut voté, quoiqu’à une trèsfaible majorité; un congé de huit jours était en même temps accordé au député absent.

Le lendemain de ce vote, Maxime écrivait à madame Beauvisage :

« Madame,

» L’ennemi a subi hier un terrible échec, et l’opinion de mon ami Rastignac, juge très-intelligent et très-expérimenté de l’impression parlementaire, est que le Dorlange, quoi qu’il arrive, ne se relèvera plus du coup qui vient de lui être porté. Si nous ne parvenons pas à nous procurer quelque preuve positive à l’appui de la dénonciation de notre bonne campagnarde, il est possible que.

LE DÉPUTÉ D’ARGÎS.

en payant d’audace, ce drôle, à supposer toutefois qu’il ose reparaître en France, finisse par être admis par la Chambre; mais, après y avoir traîné pendant quelque temps une existence effacée et misérable, il doit inévitablement être acculé à une démission ; alors, la nomination de M. Beauvisage ne fait pas un doute, car les électeurs, honteux de s’être laissé jouer par cet intrigant, seront trop heureux de se réhabiliter par un choix honorable, et qui, d’ailleurs, était primitivement dans leur instinct. C’est à votre rare sagacité, madame, que sera dû ce résultat, car, sans cette espèce de seconde vue qui vous a d’abord fait deviner les trésors enfouis dans la révélation de cette paysanne, nous passions à côté de cet admirable instrument. Je dois vous dire, madame, dussiez-vous en prendre quelque orgueil, que ni Rastignac ni le procureur général Vinet, malgré leur haute intelligence politique, n’avaient compris la valeur de votre découverte; et moimême, si, par le bonheur que j’ai eu de vous connaître, je n’avais été mis en mesure de préjuger le mérite de toute idée émanant de vous, j’aurais probablement partagé la froideur primitive de ces deux hommes d’État à l’endroit de l’excellente arme que vous offriez de mettre dans notre main. Mais, le cadeau venant de vous, j’en ai tout aussitôt compris l’importance, et, en indiquant à Rastignac un moyen de le mettre en œuvre, je suis parvenu à faire de mon ami le ministre un ardent complice de notre conspiration, en même temps qu’un sincère admirateur de la finesse et de la perspicacité dont vous aviez fait preuve dans la circonstance. Si donc, madame, j’ai jamais le bonheur de vous appartenir par le lien dont il a

été question entre nous, je n’aurai pas à vous initier à la vie politique, dont vous avez si bien su toute seule trouver le chemin. Nous ne saurions rien avoir de nouveau d’ici à une huitaine , qui est la durée du congé accordé. Si au delà de ce délai le défaillant ne s’était pas représenté, je ne doute pas que l’annulation de l’élection ne fût prononcée, car le vote d’hier, dont vous aurez connaissance par les journaux, est pour lui une véritable mise en demeure de se rendre à son poste. Vous pensez bien que, d’ici à son retour, si tant est qu’il ait lieu, je n’aurai pas manqué de donner mes soins à ce que la mauvaise disposition de la Chambre soit convenablement entretenue et par la presse et par les conversations particulières. Rastignac a également donné des instructions dans ce sens, et il est à croire que notre adversaire trouvera l’opinion publique assez mal prévenue en sa faveur.

» Voulez-vous me permettre, madame, de me rappeler au souvenir de mademoiselle Cécile, et agréer, ainsi que M. Beauvisage, l’assurance de mes sentiments les plus respectueux. ))

Un mot d’ordre donné à la presse ministérielle commença, en effet, à créer autour du nom de Sallenauve une atmosphère de déconsidération et de ridicule, et les insinuations les plus injurieuses prêtèrent à son absence la couleur d’une désertion devant l’ennemi. L’effet de ces attaques multipliées devenait d’autant plus inévitable, que Sallenauve était plus mollement défendu par ses coreligionnaires politiques ; et il n’y avait pas trop à s’étonner de cette tiédeur. Ne sachant quelle explication donner à

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son procédé, les feuilles de Topposilion, tout en se sentant le devoir de le soutenir, craignaient de trop s’engager au profit d’un homme dont l’avenir devenait chaque jour plus nébuleux ; d’un moment à l’autre, ne pouvait-il pas donner un démenti au certificat de moralité qu’on aurait pris sur soi de lui délivrer? La veille du jour où expirait le congé, Sallenauve étant toujours absent, un petit journal ministériel publia, sous le titre de un Député perdu, un article très-spirituellement insolent et qui eut un retentissement considérable. Dans la soirée, madame de l’Estorade vint chez madame Octave de Camps, qu’elle trouva seule avec son mari. Elle était vivement émue et dit en entrant à son amie :

— Vous avez lu cet infâme article ?

— Non, répondit madame Octave, mais M. de Camps me l’a raconté, et il est vraiment honteux que le ministère commande ou du moins encourage de pareilles vilenies.

— J’en suis à moitié folle, continua madame de l’Estorade, car tout cela retombe sur nous.

— C’est pousser bien loin le scrupule de conscience, dit madame de Camps.

— Mais non, repartit le maître de forges; je suis de l’avis de madame : tout le venin de cette affaire pouvait disparaître devant une démarche de l’Estorade, et, en se refusant à la faire, s’il ne devient pas l’auteur, il est à tout le moins le complice du scandale.

— Madame vous a donc dit...? demanda la comtesse d’un air de reproche.

— Mais, ma chère, répondit madame Octave, quoique nous ayons nos petits secrets de femmes, je ne pouvais

me dispenser d’expliquer à mon mari le point de départ de l’espèce de folie qui avait pris à M. de TEstorade; c’eût été montrer à un autre moi-même une défiance dont il eût été blessé, et les explications que j’ai dû lui donner ne me posent, je pense, en dépositaire infidèle d’aucun secret qui vous intéresse personnellement.

— Ah î vous êtes un ménage uni, vous! dit madame de l’Estorade avec un soupir. Du reste, je ne me plains pas que M. de Camps ait été mis dans la confidence; quand il s’agit de trouver l’issue de la cruelle situation contre laquelle je me débats, deux avis valent mieux qu’un.

— Mais qu’est-il donc arrivé? demanda madame Octave de Camps.

— Mon mari perd la tête, répondit la comtesse, et je ne trouve plus en lui la moindre trace de sens moral. Loin de comprendre, comme le disait tout à l’heure M. de Camps, qu’il est le complice de la mauvaise guerre qui se fait en ce moment, et qu’il n’a pas, comme ceux qui l’ont soulevée, l’excuse de l’ignorance, il semble s’y complaire : tantôt, il m’a apporté triomphalement l’ignoble journal, et je l’ai trouvé tout près de prendre mal que je ne le jugeasse pas, comme lui, infiniment plaisant et infiniment spirituel...

— Cette lettre, dit madame Octave de Camps, lui a porté un coup terrible : dans le fait, elle le touchait au corps et à l’âme.

— J’admets cela, s’écria le maître de forges; mais, que diable! on est homme, et on prend les paroles d’un fou pour ce qu’elles valent.

— C’est bien singulier cependant, dit madame Octave,

que M. de Sallenauve ne revienne pas; car, enfin, ce Jacques Bricheteau, à qui vous avez donné son adresse, a dû lui écrire.

— Qrg voulez-vous ! répondit la comtesse, il y a une fatalité dans toute cette affaire; c’est demain que doit se discuter à 1a Chambre la question de savoir si félection de M. de Sallenauve sera ou non confirmée, et, dans le cas où il ne serait pas de retour, le ministère se flatte de f espérance de faire prononcer Tannulation.

— Mais c’est une infamie, dit M. Octave de Camps, et il ne tient arien que, quelque mal posé que je puisse être pour faire cette démarche, je n’aille dire au président de la Chambre les choses comme elles sont...

— Je vous en eusse prié, je crois, au risque de voir mon mari soupçonner mon intervention, si nous n’étions retenus par une considération : celle de désespérer M. de Sallenauve en rendant public le malheur arrivé à son ami.

— C’est évident, dit madame Octave : le défendre de cette manière serait aller contre ses intentions, d’autant mieux qu’à toute force il peut arriver à temps, et que, d’ailleurs, la décision delà Chambre reste problématique, tandis que la folie de M. Marie-Gaston une fois ébruitée, il ne se relèverait jamais de ce coup.

— Du reste, dit madame de l’Estorade, tout l’odieux que mon mari a jusqu’ici assumé sur lui dans cette horrible affaire disparaît devant une imagination vraiment satanique dont il m’a fait part tout à l’heure, avant dîner.

— Qu’est-ce donc? demanda vivement madame de Camps.

— Sa prétention est que, demain, j’aille avec lui, dans

la tribune réservée aux pairs de France, assister à la discussion qui doit avoir lieu.

— Mais vraiment sa tête déménage! dit M. de Camps; c’est tout à fait le procédé de Diafoirus fils, offrant à sa prétendue de lui procurer le délassement d’ une dissection. . .

Madame de Camps fit à son mari un signe qui voulait dire : « Ne jetez pas d’huile sur le feu ! » et elle se contenta de demander à la comtesse si elle n’avait pas pu faire comprendre à M. de l’Estorade toute Y inconvenance de cette démarche.

— A la première objection que je lui ai faite dans ce sens, répondit madame de l’Estorade, il s’est emporté, me disant qu’apparemment j’étais bien aise d’éterniser la créance de notre liaison avec cet homme, puisque, une occasion toute naturelle se présentant de déclarer publiquement notre rupture, je m’empressais de la décliner.

— Eh bien, ma chère, il faut y aller, dit madame Octave ; la paix de votre ménage avant tout. D’ailleurs, à tout prendre, votre présence à cette discussion peut aussi passer pour une preuve de bienveillant intérêt.

— Pendant quinze ans, remarqua le maître de forges, vous avez régné et gouverné dans votre ménage, mais voilà une révolution qui déplace cruellement le pouvoir.

— Ah! monsieur, je vous prie de croire que de cette souveraineté, que d’ailleurs j’ai toujours cherché à dissimuler, je n’avais jamais fait un pareil usage.

— Est-ce que je ne le sais pas? répondit M. Octave de Camps en prenant affectueusement les mains de madame de l’Estorade dans les siennes. Je suis néanmoins de l’avis de ma femme : il faut boire ce calice.

LE DÉPUTÉ D’ARGIS. 2ji

— Mais, en entendant toutes les infamies que vont dé^ biter ces ministériels, je mourrai de honte; il me sem~ blera qu’on égorge à deux pas de moi un homme sur qui je n’ai que le bras à étendre pour le sauver, et que je n’en fais rien...

— C’est bien cela, dit le maître de forges, et il faut ajouter que cet homme vous a rendu un insigne service ; mais aimez-vous mieux installer Fenfer chez vous et exaspérer la disposition maladive de votre mari?

— Écoutez, chère bonne, fit madame Octave de Camps, dites à M. de FEstorade que je veux aller aussi à cette séance; que d’y être avec une désintéressée et une simple curieuse fera moins causer, et sur ce chapitre ne cédez pas; au moins, je serai là pour retenir votre tête et pour vous garder de vous-même.

— Je n’eusse pas osé vous le demander, répondit madame de FEstorade, car on n’invite pas les gens à une mauvaise action; mais, puisque vous avez la bonté de me l’offrir, je me trouve une fois moins malheureuse. Maintenant , adieu ! car je ne voudrais pas que mon mari me trouvât dehors quand il rentrera : il a dîné ce soir chez M. de Rastignac, où sans doute il aura bien comploté pour la journée de demain,

— Eh bien, partez ; et, dans une heure, je vous écrirai un mot comme si je ne vous avais pas vue, vous demandant si vous n’avez pas un moyen de me faire assister à la séance de demain, qu’on dit devoir être intéressante.

— En être réduite à toute cette conspiraillerie ! dit ma^ dame de FEstorade en embrassant son amie.

— Ma chère belle, répondit madame de Camps, on a

.dit que la vie du chrétien était un combat, mais celle de la femme mariée d’une certaine façon est une vraie bataille rangée. Prenez patience et courage.

Cela dit, les deux amies se séparèrent.

Le lendemain, vers deux heures, madame de l’Estorade, accompagnée de son mari et de madame Octave de Camps, venait prendre place dans la tribune réservée aux membres de la pairie ; elle paraissait souffrante et ne répondit qu’avec tiédeur aux saints qui lui furent adressés de divers points de la salle. Madame de Camps, qui pour la première fois avait accès dans l’enceinte parlementaire, fit deux remarques : elle se récria sur le négligé du costume d’un assez grand nombre des honorables, et fut frappée de la quantité de calvities qui, du haut de la tribune d’où elle planait sur l’assemblée, vint étonner ses yeux. Elle se laissa ensuite désigner par M. de l’Estorade les notabilités de l’endroit ; d’abord tous les grands hommes que nous nous dispensons de mentionner, parce que leurs noms sont dans toutes les mémoires ; puis, le poëte Canalis, auquel elle trouva un air olympien ; d’Arthez, qui lui plut par sa tournure modeste; Vinet, dont elle dit qu’il avait l’air d’une vipère portant des lunettes; Victorin Hulot, l’un des orateurs du centre gauche. Elle fut quelque temps avant de pouvoir se faire au bruit des conversations particulières, qu’elle put assez convenablement comparer au bruit d’un essaim d’abeilles bourdonnant autour de sa ruche; mais ce dont elle ne revenait pas surtout, c’était l’aspect général de la réunion, où un laisser aller singulier et une absence complète de dignité n’eussent jamais permis de soupçonner la représentation d’un grand peuple.

Il était écrit que, dans cette journée, aucun désagrément ne serait épargné à madame de TEstorade. Au moment où la séance allait commencer, la marquise d’Espard, conduite par M. de Ronquerolles, entra dans la tribune et vint prendre place à côté d’elle. Quoique se voyant dans le monde, ces deux femmes ne pouvaient se souffrir. Madame de l’Estorade méprisait l’esprit d’intrigue, le défaut absolu de principes et le caractère aigre et malveillant que la marquise recouvrait des dehors les plus élégants, et la marquise avait dans un dédain encore plus profond ce qu’elle appelait les vertus pot-au-feu de madame de TEstorade. Il faut dire aussi que madame de l’Estorade avait trente-deux ans et une beauté que le temps avait épargnée, tandis que madame d’Espard était une femme de quarante-quatre ans, et, malgré toutes les savantes dissimulations delà toilette, une beauté tout à fait à bout.

— Est-ce que vous venez quelquefois ici? dit-elle à la comtesse après les quelques phrases obligées sur le 6onheur de leur rencontre.

— Jamais, répondit madame de TEstorade.

— Moi, j’y suis très-assidue, reprit madame d’Espard.

Puis, ayant l’air de faire une découverte :

— Ah! mais vous avez à cette séance, ajouta-t-elle, un intérêt tout particulier : on juge, je crois, quelqu’un de votre connaissance.

— Oui, M. de Sallenauve a été reçu quelquefois chez moi.

— - C’est bien fâcheux, dit la marquise, de voir un homme qui, au dire de M. de Ronquerolles, avait du

2d4 scènes de la vie politique.

héros dans ses allures, tourner ainsi à la police correctionnelle.

— Son crime, jusqu’ici, répondit sèchement madame de l’Estorade, est surtout son absence.

— 11 paraît, du reste, continua madame d’Espard, que c’est un homme dévoré d’ambition. Avant sa tentative parlementaire, il avait fait, vous le savez sans doute, chez les Lanty une tentative matrimoniale qui a abouti, pour la belle héritière auprès de laquelle il s’était habilement insinué, à une réclusion dans un couvent.

Madame de l’Estorade ne s’étonna pas beaucoup de voir cette histoire, que Sallenauve lui avait donnée pour très-secrète, parvenue à la connaissance de madame d’Espard : la marquise était une des femmes les mieux informées de Paris; son salon, disait mythologiquement un vieil académicien, était le palais de la Renommée.

— Voilà, je crois, la séance qui commence, dit la comtesse, qui, s’attendant toujours à quelque coup de griffe delà marquise, n’était pas fâchée de rompre la conversation.

En effet, le présidait avait agité sa sonnette, les députés prenaient leurs places ; la toile allait se lever. Pour être historien fidèle de la séance à laquelle nous devons faire assister nos lecteurs, nous trouvons à la fois plus sûr et plus commode d’en emprunter textuellement le compte rendu à un journal de l’époque.

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