‹ Le derivatif comédie en un acte, mêlée de coupletsChapitre 20 sur 23 · SCÈNE xvm · texte numérisé non relu

SCÈNE xvm

FAVEL, TEUCHON.

FAVÏL.

Eh bien* Truchon» les mille écus...

TRlCHOcX.

Viens ici que je te parle... Tu vas roc faire le plaisir de partir à rinstant; une voiture arrivera bientôt à la grille du jardin.

FAVBL.

Partir!... je le veux bien» moi... Âlors» donnez-moi mon argent l

Tai’ciiox.

Ton argent!... Je vais peut-être te payer pour

ça?

FAVEL

Je l’espère bien.

TRUCIIOR.

En voilà un qui est curieux !

FAVEL

Mon oncle, un honnête homme n*a que sa parole. •

TftüCHON.

M’avais-tu promis, par hasard, de faire la cour à ma femme?

favel.

Non, et je vous fais ce cadeau par-dessus le marché.

TRUCHON

Par-dossus le marché!... N’était-il pas convenu que tu guérirais ma femme de l'amour qu'elle éprouvait pour làrnest?

FAVEL

Ail! c'est lui qui vous a dit...

TRLCUON.

Oui.

FAVEL

Eh bien ?

TRUCHON

Tu l'espères ?

favel.

J’en suis sûr.

TRUCHON, froniguempnf.

Eh bien, pardieu, je t’écoulc : je t'écoutc, pardieu!

FAVEL

Suivez-moi bien, Truchon... Savez-vous ce qu'en médecine nous appcdoiis uu dérivatif?

TRUCHON

Non.

C’est le moyen de détourner une affection d'une partie de l'économie à une autre.

TRDCUON.

Eh bien, qu’est-ce que ça me fait?

favel.

Un.exemple rendra la chose plus sensible : Vons avez une flevre cérébrale, je suppose... Qu’est-ce que vous faites?... Vous détournez le sang de la tête en l’attirant aux intestins.

TRUCHO.N.

Mais alors vous ave? une inflammation d’entrailles,

favel.

C’est bien moins dangereux.

TRUCHON

Ah ça, te moques-tu de moi par hasard î FAVEL.

Cette manière de procéder en médecine, je l'ai ingénieusement appliquée à la circonstance; je me suis dit: Le cœur de la malade se porte avec violence du côté du jeune Ernest; hâtons-nous avant qu une plus grande sympathie s'établisse’ de le détourner d’un .viitre côté. Alors j'ai employé comme dérivatif tonte la grâce de ma désinvolture, tout le charme de mon sourire, toute 1 irrésistibilité de ma parole, cl en moins d’une heure le cœur de votre femme est venu à moi , je le tiens, je ne le lâche pas, soyez tranquille.

MAGASIN THEATRAL

TRCCHON.

Commeot, tu ne le lâches pAs? Mai» si tu no le \ Uches pas, lu veui donc le garder? |

FAVEL

Oui» jusqu'à ce que vous soyex nommé député.

TRUCHON, furieux, \

Ehî... (S'arré«ont comme s'il commençait à comprendre.) Ëh!...

FAVBL.

Vous avex la tète un peu dure , mais à force d’y cogner... One fois que vous êtes nommé, vous | n’avez plus à ménager le neveu du préfet, et vous le flanquez à la porte. Moi. alors, je dis la vérité à votre femme, c’cst-à-dire que je ne l’aime pas, que je ne l'ai jamais aimée, et que c’est tout bon- ' nement une comédie que j’ai jouée pour assurer votre élection, préserver votre honneur, et cm- j pocher mille écus pour faire cet hiver noces et | festins. |

TRuenoN, enchanté.

Viens dans rocs bras!... Que d’esprit!.., Ab! tu es bien de la famille!

FAVBL.

Ëh bien, est-on content?

TBÜCHON.

Content!... Je suis enchanté, émerveillé, cn~ thousiasmé. Vive la charte 1

FAVBL.

A la bonne heure !

TRUCHON

Et tu appelles ça ?

FAVBL.

Un dérivatif.

TRUCUON, riant. ^

Un dérivatifl... Répète-moi ça.

FAVBL.

Un dérivatif.

TRDciio.v , riant.

Drdle de corps I ahl ahi ah! mais, mon cher ami ami, tu vas me faire le plaisir de partir.

FAVEL

Ah ça , vous avez donc encore peur de moi ?

TRUCIION.

Non ; mais voilà ma position : monsieur Ernest vient de recevoir celle maudite profession de foi radicale dont je l’ai parlé, tu sais; et il me menace, le scélérat ! de la communiquer aux élcc> leurs si je ne te renvoie pas à riostant. Tiens, la voilure est là qui l’attend à la grille. C'est luimême qui me l’a procurée.*, il veut te voir partir.

O mon Dieu 1 je veux bien partir, moi...

mais si je pars...

TRUCHO?!.

Eh bien, je serai nommé.

FAVEL

Oui, mais vous serez...

TRUCHON

Tu viens de me dire que ma femme n’aimail plus Ernest. Tu n'as donc pas dérivé ?

FAVEL

Dérivé, dérivé... sans doute, j’ai dérivé... mais autant qu'on peut dériver dans une heure. U est donc essentiel que je reste encore ici.

TRÜCUOM.

Mais si tu restes, je ne serai pas nommé.

FAVEL

Oui, mais vous ne serez pas... c'est à vous de choisir.

TRUCUO.N.

C'est bien embarrassant... ma foi, je me décide. .. rinlérët du pays l'emporte : tu partiras.

FAVEL

Vous êtes, mon oncle, un bien grand citoyen!

TRUCUO.N.

Qu’cst-ce que je veux, moi? gagner du temps, rien qu'une demi-heure pour être nommé. Apres quoi je n'al plus à ménager monsieur Ernest, et comme lu disais je le mets immédiatement à la porte. Que diable I tu ne penses pas qu'Ernest, dans une demi-heure, puisse reprendre tous ses avantages sur le cœur de ma femme... autrement tu me donnerais une bien triste idée de ton dérivatif.

FAVEL

Comme vous voudrez, c’est votre alTaire. Donnez-moi mes mille écus.

TRUCUON.

Voici un bon sur mon banquier, à deux pas d’ici, dans la rue Verte. Va loucher ton argent, je me rends aux élections. Tu me diras adieu en passant.

FAVF.L.

Allons, bonne chance, mon oncle... mais n’oubliez pas de mettre Ernest à la porto immédiatement après votre nomination... Je ne suis pas un charlatan, moi, c’est tout au plus si l’efTet de mon dérivatif peut durer encore trois quarts d'heure.

11 sort.

Page 1