Le dernier ami de J.-J. Rousseau
Le marquis de Girardin avait élevé ses enfants selon ÏÉmile, dessiné les jardins d'Ermenonville selon la Nouvelle Héloïse, conçu la souveraineté du peuple selon le Contrat social. Il donna l'hospitalité à son maître et lui éleva un tombeau. Ce fut le parfait disciple de Jean-Jacques, bon gentilhomme, d'ailleurs, dévoué au roi et dont les enfants servaient dans l'armée. Les leçons du philosophe le préparèrent à souhaiter comme tant d'autres, de grandes réformes : il gémit des désordres et des abus, plaignit la misère des campagnes,
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partagea la colère de tous les propriétaires terriens contre les chasses royales ou princières. Aussi salua-t-il avec joie la réunion des Etats généraux ; mais, tout de suite, survinrent de cruelles désillusions. D'abord il confia sa déception aux marges des livres de son cher Rousseau, puis se rendit dans les clubs afin d'expliquer au peuple qu'il se méprenait sur la vraie pensée de Jean-Jacques, qu'il était dupe d'une fausse exégèse. En quoi il avait raison; mais le peuple n'avait point tort : tout est dans Rousseau. Un jour, lui qui possédait dans son parc la sépulture du grand homme, il se vit dénoncé ! Ses fils furent arrêtés, sa fille fut emprisonnée, lui-même et sa femme furent gardés à vue dans le château d'Ermenonville ; les patriotes saccagèrent jardins et fabriques, et la a pyramide des poètes bucoliques » fut jetée par terre comme un simple emblème de la tyrannie.
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Thermidor sauva le marquis et sa famille ; mais la nation réclama les restes de Rousseau pour les porter au Panthéon. Girardin ne pouvait plus habiter Ermenonville, d'où la grande ombre était désormais exilée.
Il alla demeurer chez un de ses amis et y mourut en 1808, Il ne pensait plus sans doute, comme vingt ans auparavant, que la j ustice et la raison gouverneraient un jour les choses humaines ; mais sa foi en Rousseau n'en avait pas été ébranlée.
On trouvera dans ce petit livre le tableau des illusions et des déboires de cet honnête idéologue. On y trouvera aussi des détails intéressants sur les derniers jours de Rousseau, et une relation de sa mort — la plus complète, je crois, qui ait jamais paru — d'après les récits des Girardin, de Le Bègue de Presle, de l'architecte Paris et de l'abbé Brizard. Enfin M. André Martin-Decaen a ajouté quelques renseignements nouveaux
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et lamentables à ce qu'on savait déjà de la vieillesse de Thérèse.
De tout cela les « Rousseauistes » feront leur profit.
Je ne suis pas « Rousseauiste », si ce vocable hideux implique une connaissance spéciale des écrits et de la vie de Rousseau. Je ne me mêlerais donc pas de louer l'ouvrage de M. Martin-Decaen, s'il était une simple (( contribution » à la biographie de Jean-Jacques. Mais, en outre, il contient une description et une apologie des jardins d'Ermenonville, cette œuvre charmante qu'inspira le génie de Rousseau et que réalisa le goût du marquis de Girardin. La description semblera peut-être un peu sommaire ; mais l'auteur a pensé avec raison que les jolies images dont son livre est illustré, décideront les lecteurs à aller se promener à Ermenonville : le Valois n'est pas au bout du monde ! Quant à l'apologie
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elle est juste, touchante et opportune.
M. Martin-Decaen parle de « son petit village d'Ermenonville » avec une gentille émotion, sans trop insister, sachant que, après Gérard de Nerval, il ne reste pas grand'chose à dire des exquises beautés du pays de Sylvie. Mais il était bon qu'une voix s'élevât aujourd'hui en faveur des délicieux jardins du xviii® siècle.
Sans doute le jardin régulier celui que Le Nôtre a porté au plus haut point de perfection, est un des chefs-d'œuvre de l'esprit classique. Ses lignes s'accordent à merveille avec les architectures des palais et des hôtels que bâtirent les Le Vau, les Mansart, les Boffrand, les Gabriel. Et ce furent des Vandales ceux qui, aux xviif et xix* siècles, sacrifiant à la mode, remplacèrent les parterres et les allées symétriques par des jardins anglais ou chinois. Il ne faudrait pas cependant que, par une injuste réaction, la