VIII PREFACE
considérations théoriques sur l'art des jardins — « que quand bien même un mélange aussi disparate pourrait offrir quelques beautés dans les détails, jamais dans son ensemble, il ne pouvait être ni naturel, ni vraisemblable ». Sa principale étude fut de c( composer des paysages ». Il mit à profit les leçons que lui donnaient les peintures de Nicolas Poussin, du Lorrain, de Watteau, de Fragonard pour réaliser au vrai une suite de tableaux : l'aspect s'en est modifié depuis plus d'un siècle, mais l'aménagement des perspectives, le dessin des allées, le choix des plantations y trahissent toujours le goût d'un artiste raffiné. Le lac et l'île des Peupliers, la prairie « arcadienne », et surtout le Désert forment des sites d'une admirable poésie.
Veut-on savoir d'où pouvait venir à un disciple de Rousseau la témérité d'embellir ainsi la nature, il faut ouvrir la Nouvelle
PRÉFACE I
Héloïse et relire la longue lettre où Saint- Preux décrit à Milord Edouard le bosquet de Clarens. « Vous ne voyez rien d'aligné, dit M. de Wolmar, rien de nivelé; jamais le cordeau n'entra dans ce lieu; la nature ne plante rien au cordeau; les sinuosités dans leur feinte irrégularité sont ménagées avec art pour prolonger la promenade, cacher les bords de File, et en agrandir l'étendue apparente, sans faire des détours incommodes et trop fréquents. » Samt- Preux en écoutant ces paroles ne peut s'empêcher de trouver assez bizarre qu'on prenne tant de peine « pour se cacher de celle qu'on a prise; n'aurait-il pas mieux valu n'en pas prendre? » A quoi Julie fait cette réponse qui fonde sur une bien jolie subtilité toute l'esthétique du jardin irrégulier : « Malgré tout ce qu'on vous a dit, vous jugez du travail par l'effet, et vous vous trompez. Tout ce que vous voyez sont
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des plantes sauvages ou robustes qu'il suffit de mettre en terre, et qui viennent ensuite d'elles-mêmes. D'ailleurs, la nature semble vouloir dérober aux yeux des hommes ses vrais attraits, auxquels ils sont trop peu sensibles, et qu'ils défigurent quand ils sont à leur portée ; elle fuit les lieux fréquentés ; c'est au sommet des montagnes, au fond des forêts, dans des îles désertes, qu'elle étale ses charmes les plus touchants. Ceux qui l'aiment et ne peuvent aller la chercher si loin, sont réduits à lui faire violence, à la forcer en quelque sorte à venir habiter avec eux, et tout cela ne peut se faire sans un peu d'illusion. » A Ermenonville l'illusion est exquise.
Le Nôtre avait traité la nature comme un motif d'architecture; les jardiniers du temps de Louis XVI la traitèrent comme un thème de rêverie. Par toutes sortes de signes dont celui-là est le plus évident, les
PREFACE XI
jardins irréguliers annoncent l'avènement du romantisme, et voilà le secret du discrédit où ils sont aujourd'hui tombés.
Je ne trouve pas que cela soit très raisonnable. Nous n'exagérerons jamais le prix de la tradition classique; mais, avant tout, redoutons l'esprit de système et aimons notre plaisir; comme tous les arts, celui des jardins n'est qu'un divertissement.
Lisons rOraison funèbre de Condé, mais qu'il nous soit permis de lire aussi les Rêveries d'un promeneur solitaire. Après avoir contemplé les nobles symétries de Chantilly, nous voulons goûter la grâce pittoresque d'Ermenonville.
« Je ne demande, dit M. Maurice Barrés, qu'à descendre des forêts barbares et qu'à rallier la route royale, mais il faut que les classiques à qui nous faisons soumission, nous accordent les honneurs de la guerre