LA THÉORIE DE LART DES PAYSAGES
auraient offert d'une manière commode, à Texamen des observateurs, les plus belles statues de marbre blanc que les injures de Fair dégradent toujours en peu de temps dans les jardins. En sortant des deux côtés delà terrasse du palais, l'on eût ainsi trouvé couvert, ombrages et promenades qui du côté du jardin eussent pu conduire jusqu'au Bois de Boulogne, en jouissant de toutes les variétés dont cette composition est susceptible. »
(Suivent toute une série de plans originaux, pour la façade orientale des Tuileries, le Carrousel et le Louvre.)
« Au lieu de ce plan si convenable et que la nature et la destination de cet emplacement semblaient dicter, pour donner à l'une des premières villes du monde une décoration aussi grande dans son ensemble qu'intéressante dans les détails qu'a fait Le Nostre ?
« C'est sur le bord même de la Seine, qu'il a privé le jardin de sa vue, et la sortie du palais d'ombrages ; il semble qu'il n'ait fait construire à grands frais d'énormes terrasses de tous les côtés du jardin que pour renfermer les promeneurs comme dans un cloître et obstruer toute la vue de la façade du palais.
« Quoi qu'on puisse dire, les beaux arts et le bon goût ne peuvent consister que dans le sentiment et l'observation de la nature et dans le bon choix de ses convenances, suivant les localités^ les destinations et les points de vue.
« En prenant la ligne droite pour base de son art, le constructeur de bâtiments y trouve il est vrai, dans Téquerre, l'aplomb, et la ligne perpendiculaire et de niveau le principe de la construction parce que la ligne droite est celle de Fimmobilité.
« Mais l'architecte compositeur doit travailler pour le mouvement des yeux et même de l'âme ; or lorsqu'il veut tout immobiliser
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sur la ligne droite et tout borner par des angles, il agit évidemment contre la nature du mouvement, de la vue, delà promenade, et contre toutes les variétés pittoresques que peuvent offrir les différents sites. »
Ces projets d'embellissements pour Paris paraîtront à beaucoup de gens, assez contestables, et à juste titre ; mais il nous a semblé utile de citer ce réquisitoire contre les jardins français. Actuellement, cet art a trouvé un regain de mode et de faveur à beaucoup de points de vue excellent. Mais il ne faudrait pas que l'admiration pour le génie de Le Nostre allât jusqu'au mépris de tout art paysager. Ce sont deux manières suivant l'expression de Girardin, « d'embellir la nature autour des habitations », qui ont chacune leurs mérites et leurs avantages. L'art des jardins irréguliers a produit en Angleterre des compositions très belles, en France des créations exquises. Malheureusement, ces créations sont très éphémères, entendons-nous bien, quand il n'y
a pas des gens de goût pour les entretenir. Mais il faut rendre justice à ces délicieux jardins Louis XVI même quand on est admirateur fervent des grands parcs Louis XIV. Il ne nous paraît pas du tout exagéré d'opposer notre René de Girardin à André Le Nôtre, et de dire qu'il fut le maître des jardins paysagers, comme celui-ci des jardins réguliers, dans l'espoir que ses principes retrouveront quelques admirateurs pour la plus grande beauté de notre sol français.
En effet, s'il faut admirer sans réserve, les beaux parcs, aux nobles lignes, dont tous les détails ont une grandeur et une simplicité, qui est l'expression même des beaux jours delà monarchie française et de l'âme de notre race, il faut convenir qu'il est des sites, des situations où l'art de Girardin s'impose ^ où créer des jardins fran-
I. La mode des jardins irréguliers vint d'Angleterre, mais elle devint un art bien français à l'époque Louis XVL Trianon.. Bagatelle, Mousseaux comme Ermenonville eurent
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çais serait un crime. Dans le pittoresque vallon d'Ermenonville Tembryon de jardin français qui existait avant les travaux que nous avons décrits, ne représentait rien ; et les créations champêtres de Girardin furent une beauté délicieuse. Dans le site voisin de Mortefontaine, vouloir créer un jardin français, ce serait pure folie et vraiment, suivant le mot de notre auteur, « massacrer la nature ».
Et Tart paysager est tout indiqué pour la majorité des propriétaires ruraux. Ce serait une bien faible dépense que d'embellir tous les sites qui nous entourent par quelques plantations heureuses, quelques dispositions ingénieuses, mêlant l'agréable à l'utile^ tandis que créer un jardin ou un parc à la mode du grand siècle, c'est le fait de grands seigneurs, cela comporte de très grands frais.
des grâces et une élégance que l'étranger ne connut pas. Il serait intéressant qu'une élude et de belles illustrations fissent connaître l'ensemble de l'art délicat de nos « jardiniers » du xvni^ siècle.
4o LE MARQUIS RENÉ DE GIRARDIN
Espérons que cette prédication esthétique convaincra quelques contemporains.
Mais alors, nous dira-t-on, quel est cet art paysager que vous nous dites si excellent, quels sont les principes de Girardin qui, selon vous, en fut le maître ?
Il sut se dégager des puérilités et des fantaisies de la mode des jardins anglais de son temps ; son art marque une évolution semblable à celle de Tarchitecture et de tous les arts en somme sous le règne de Louis XVI ; on abandonnait le rococo, la suprême fantaisie du temps de Louis XV, pour le style noble et le retour à l'antique.
Il est inutile de donner beaucoup de détails, sur les excès des jardins anglais, notamment dans les villas suburbaines des financiers, tels que M, Boutin, créateur de Tivoli, M. de Saint-James, M. de Sainte- Foy. L'esprit fantaisiste de nos aïeux s'exerçait librement, construisant des temples grecs, des mosquées, des pagodes, des églises gothiques, des tombeaux, des ermi-
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tages, des moulins hollandais, des laiteries, etc., etc. On disposait des sites sombres ou mélancoliques, ou bien gais, et bucoliques*. Pour tout cela Girardin eut le plus grand mépris : « Le goût naturel, dit-il, a conduit d'abord à penser que pour imiter la nature, il suffisait comme elle de proscrire les lignes droites et de substituer un jardin contourné à un jardin carré. On a cru qu'on pourrait produire une grande variété, à force d'entasser dans un petit espace les productions de tous les climats, les monuments de tous les siècles et de claquemurer, pour ainsi dire, tout l'univers. On n'a pas senti, que quand bien même un mélange aussi disparate pourrait offrir quelques beautés dans les détails, jamais dans son ensemble, il ne pouvait être ni naturel, ni vraisemblable ».
Quoique ces critiques soient justes en somme, il nous semble qu'il faudrait être
I . Voir les Jardins de Lerouge Recueil d'Estampes, dont la Bibliothèque Nationale possède uu exemplaire.
moins intransigeant, et plus indulgent pour ces curieuses et amusantes fantaisies. Le parc Monceau serait certainement beaucoup plus agréable, ce serait une promenade beaucoup plus divertissante, si l'on avait pu y conserver toutes les petites constructions, les u fabriques » des « Folies de Chartres », dont les planches de Carmontelle nous ont gardé le souvenir, et dont la Naumachie est le seul vestige. Ce serait beaucoup plus gracieux que tous les monuments dont on l'a encombré.
Néanmoins on peut se rallier àla conclusion de Girardin à ce sujet : « Ce n'est qu'en disposant la nature avec habileté, ou en la choisissant avec goût, qu'on peut trouver ce qu'on a voulu chercher, le véritable effet des paysages intéressants » .
Et alors nous renvoyons au petit livre, malheureusement assez rare. On y trouvera toutes les règles et tous les principes clairement expliqués pour créer sur le terrain de beaux paysages , comme les
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