‹ Le dernier ami de J.-J. RousseauChapitre 32 sur 91 · I. Ms. de labbé Brizard · texte numérisé non relu

I. Ms. de labbé Brizard

go LE MARQUIS RENÉ DE GIRARDIN

2 juillet 1778, est mort à Ermenonville, J.-J. Rousseau, en son vivant grand philosophe. » Suit la mention de l'achat d'un lapin et du prix qu'il a coûté.

Mais il fut très populaire, c'est-à-dire très aimé de tous parce qu'il était simple, familier et bienfaisant dans la mesure de ses ressources, et par ce qu'il pouvait obtenir du seigneur en faveur de ses amis du village. Ce fut un vif plaisir pour les pèlerins qui vinrent plus tard vénérer sa tombe et recueillir tous les échos de son dernier séjour, d'entendre chanter ses louanges par toutes les bonnes femmes d'Ermenonville.

Il se promenait avec des paquets de tabac qu'il distribuait aux ouvriers des champs, avec des poignées de mains et des mots affectueux. Le tabac était le a dédommagement du temps perdu à causer avec lui ». « La maison de l'aubergiste fut souvent

honorée de sa présence », raconte l'abbé Brizard. « Le petit jardin entouré d'une eau poissonneuse était dans une situation

charmante, et Rousseau venait s'y promener souvent. » L'hôte, Antoine Maurice, vanta à Brizard « la bonté et la simplicité » de l'auteur à' Emile. Tous les habitants du pays qu'interrogea cet excellent pèlerin en dirent autant. Jean-Jacques fit même un mariage peu de temps avant sa mort et chargea Thérèse de faire aux jeunes époux le présent de noces qu'il leur avait promis. Il secourut une vieille femme dans le dénuement; et la bonne vieille fut si reconnaissante, qu'elle vint prier presque tous les jours sur les bords de l'étang. On lui dit un jour : « Pourquoi priez-vous pour M. Rousseau qui n'était pas catholique? » « Je n'en sais rien, répondit-elle, tout ce que je sais c'est qu'il m'a fait du bien'. » Excellente réponse populaire aussi charmante que la question était ridicule.

I. Cette brave femme se nommait la femme Carré, à ce qua raconté la dame Ganneval, chez la dame Bémont, à l'abbé Brizard. Il est vrai que Thérèse, paraît-il, lui faisait la charité en souvenir de son mari.

Un des grands amis de Rousseau à Ermenonville fut le curé. « Nous recherchons, raconte l'abbé Brizard, toutes les personnes qui ont eu quelques liaisons avec Rousseau et nous n'oublions pas le pasteur du lieu qu'il aimait beaucoup. C'est un homme fort doux. Ce pasteur respectable nous fait un grand éloge de Rousseau, de sa simplicité, de sa charité, de sa sensibilité. Il adoucissait la sévérité, la dureté de M. de Girardin. « A sa mort le village a beaucoup perdu, le seigneur a changé, la dame aussi; elle a pris un ton plus sec, plus auguste. » Rousseau venait voir ce bon curé, sa timidité était extrême, sa sensibilité excessive. Il l'a vu souvent « verser des pleurs même dans la rue, quand on lui disait quelque chose à quoi il ne s'attendait pas. Je n'ai jamais vu d'homme aussi enfant », Quand Rousseau venait le voir, il s'arrêtait à la porte de la rue et avançait la tête, pour voir s'il n'y avait personne avec le pasteur. Le curé le voyant fureter de l'œil, lui disait :

« Entrez, entrez, monsieur Rousseau, il n'y a personne, nous irons promener quand vous voudrez. — Le plus tôt sera le meilleur, répondait-il. » Ils partaient. Il avait l'attention de ne jamais le tourmenter. Ils ne parlaient guère que des richesses de la nature et de ses productions. Il aurait craint de perdre sa confiance en le mettant sur d'autres chapitres. Il (le curé) le regrette beaucoup \ »

Le dimanche Jean-Jacques se mêlait aux jeux des villageois, dans ce bel endroit des jardins, où, sous le gros hêtre, jeunes gens et jeunes filles dansaient au son du flageolet et des pipeaux rustiques. Je ne pense pas qu'il dansât; on ne nous dit pas qu'il jouait à la boule; mais il prit part au tir à l'arc. On connaît cette vieille institution des communes de l'Ile-de-France, admirable survivance d'une très vieille coutume, les com-

I. On voit par l'incorreclioii des notes de l'abbé Brizard que les bavardages du curé ont été pris sur le vif et transcrits fidèlement.

pagnies d'archers. De nos jours encore les habitants d' Ermenonville se réunissent pour abattre l'oiseau, et gagner au prix de leur adresse des gobelets d'argent. Tout cela n'a pas changé depuis le xv^ siècle. Au XVIII' cette tradition parut charmante aux philosophes amis du peuple. Le marquis de Girardin ouvrait le bal champêtre avec la marquise; c'était eux aussi qui donnaient les prix du tir à l'arc \ En 1783, les archers d'Ermenonville se vantèrent avec orgueil à l'abbé Brizard d'avoir eu Rousseau dans leur confrérie. Brizard et Anacharsis Glootz tirèrent avec l'arc de Rousseau et achetèrent une flèche de Rousseau, ou soi-disant

telle.

Le philosophe fit deux excursions aux environs \ Le 16 juin, le marquis de Girardin

1. Le prince Radziwill ne manque pas actuellement à cet antique usage.

2. Ch. Brainne. Les hommes illustres du département de l'Oise, Paris et Beauvais, i863, 2 vol. va.-^'^. Notice sur J.-J. Rousseau. Il tenait les détails rapportés ici de Tremblay, imprimeur à Seulis, qui avait vu Rousseau.

ROUSSEAU A. ERMENONVILLE QD

l'emmena dans son carrosse à Senlis. « Ils furent reçus par M. Charles Leblanc, maire de la ville. Il y eut le soir une réunion nombreuse chez ce magistrat en l'honneur du philosophe, qui parut très satisfait de Taccueil qu'on lui fit. Le lendemain Rousseau alla rendre visite à quelques notabilités de la ville, notamment M. Afforty, l'un des historiens de Senlis et M. Milliet, l'estimable auteur des Étrennes du Parnasse, beau-frère de M. Tremblay imprimeur, qui connaissait particulièrement M. de Girardin.

« Peu de jours après, il alla à Dammartin, autre petite ville à neuf kilomètres d'Ermenonville. Il y alla à pied et s'arrêta à Tauberge des Deux-Anges, où il demanda un peu de vin et d'eau. L'aubergiste se refusa absolument à rien recevoir de lui, et Jean- Jacques ne put laisser qu'un pourboire à la servante. Puis il alla visiter le vieux château et méditer sur ses souvenirs, en compagnie de l'aubergiste avec qui il avait lié con-

versation. L'heure s'avançait. « Ma femme, « dit- il, va s'inquiéter de mon retard. » Il reprit le chemin d'Ermenonville. Il était vêtu selon l'usage du temps : habit gris à collet ras et à larges basques, chapeau tricorne, perruque à canons, culotte courte et souliers à boucles. Il s'appuyait sur une longue canne qui semblait être son bâton de vieillesse. »

Il était en effet vieilli, et avait la tête fatiguée, mais il était en somme tranquille malgré tout, et désireux définir ses jours dans la calme campagne. Corancez, persuadé du suicide de son ami, s'est également imaginé qu'il se trouvait mal à Ermenonville, qu'il était brouillé avec Girardin; c'est ce que lui aurait raconté un chevalier de Malte qui vit le philosophe à Ermenonville \ Il nous semble qu'il y a vraiment trop de docu-

I. Dans les récits très postérieurs faits à des pèlerins, Thérèse accrédita ces fables. Mais aux premiers visiteurs qui la virent dans les premières années qui suivirent la mort de Rousseau, elle déclara toujours qu'il avait été très heureux à Ermenonville.

ments qui donnent une impression contraire. Peut être s'il en eût eu le temps, aurait-il pris mon petit village en grippe comme tous ses autres séjours ? Mais ce mois qu'il y passa semble avoir été calme et heureux. Le Bègue de Presle revint le voir le 21 juin. Il le trouva content. Comme il s'en retournait à Paris le 26, Rousseau lui demanda ' « de lui envoyer du papier pour continuer son herbier, des couleurs pour faire des encadrements, et de lui apporter à son retour au mois de septembre, des livres de voyage, pour amuser durant les longues soirées d'hiver sa femme et sa servante, avec plusieurs ouvrages de botanique sur les chiendents, les mousses et les champignons, qu'il se proposait d'étudier l'hiver. Il dit même qu'il pourrait se remettre à quelques ouvrages commencés tels que l'opéra de Daphnis et la suite à! Emile. » De Magellan, gentilhomme et savant por-

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