LES DÉSILLUSIONS D UN IDÉOLOGUE
château appartenait à son meilleur ami Tautest du Plain, à Vernouillet, près de Triel, Seine-et-Oise \ Il y passa plus de dix ans dans une retraite absolue.
Il habitait un appartement du château des Tautest du Plain. Dans sa maison, il avait encore des chevaux et des voitures, pour ses courses rares à Ermenonville, ou à son domaine proche de Puiseux. Il dut s'occuper à lire et à méditer. Il fit quelques arrangements dans le joli parc de Vernouillet. Du petit château élevé sur une haute terrasse, on domine les beaux sites des bords de la Seine. Le fond de la propriété est occupé par des bosquets « très Girardin » où bruissent de petits ruisseaux; enfin , véritable souvenir de lui , on y admire un gracieux petit temple de douze colonnes, très pure fabrique Louis XVI.
Quelles ne durent pas être les désillu-
I. Sur ce séjour à Vernouillet, j'ai eu d'intéressants renseignements grâce à mon ami M. Hotlol, dont la mère possède le château de Vernouillet.
sions de ce tenace idéologue, si persuadé de la possible réalisatisn de ses rêves les plus idéalistes ! Que pouvait penser de la Terreur, de Thermidor, du Directoire, enfin de ce nouveau César extraordinaire que fut Napoléon^, l'obstiné disciple de Jean-Jacques ?
Il est vraiment dommage qu'il ne nous ait pas laissé quelques pensées de sa vieillesse songeuse.
Très peu de temps avant de mourir, le 21 mars 1808, il fit son testament. Ce fut le dernier trait d'originalité de cet esprit aux idées personnelles si arrêtées. Il divisait sa fortune d'une façon assez compliquée, et, idée invraisemblable surtout à Tépoque du code civil, dans l'intention « de laisser à sa famille une jouissance tranquille et l'intégralité des agréments du domaine d'Ermenonville, auquel il avait employé quarante ans de soins et de dépense », il donnait ce
I. Son fils aîné était l'admirateur de l'empereur et au service du nouveau gouvernement.
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domaine indivis à ses trois fds. Tous trois devaient avoir un régisseur commun, leur partageant les revenus, et habiter chacun une partie des bâtiments. Leurs enfants aux termes du testament devaient conserver le même mode de propriété.
Il laissait une fortune encore très considérable, qu'il avait su conserver pendant la Révolution.
Le testament commencé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, se terminait par cette religieuse invocation ' :
<( Je prierai le meilleur de tous les Pères qu'il daigne accorder à mes enfants une vie tranquille et heureuse en ce monde, et en l'autre autant qu'ils le mériteront par leurs bons sentiments, car sa Toute-Bonté tend toujours les bras à ceux qui le reconnaissent de tout leur cœur et marchent à lui
I. Il y avait au château d'Ermenonville uuc chapelle, où les disciples de Rousseau entendaient la messe. Le marquis de Girardin avait pour chapelain un moine brigittain, qui, resté seul dans le prieuré de Saint-Sulpice, s'était fait l'aumônier du seigneur d'Ermenonville.
dans les voies de la justice, de la droiture et de la loyauté. »
Le 20 septembre 1808, mourut à Vernouillet le plus remarquable idéologue du xvTif siècle ; peu soucieux des gloires de TEmpire qui à ce moment étonnaient le monde, il était un homme du passé, l'homme d'un rêve irréalisé, et sans doute irréalisable, le rêve de la parfaite justice politique.
Suivant son désir il fut enseveli dans le petit cimetière de Vernouillet à côté de son ami Tautest du Plain. Depuis on transporta toutes les tombes dans un nouveau cimetière. La pierre funèbre du marquis René de Girardin, ou plutôt celle qui doit être la sienne, est rongée, et l'inscription est effacée. Mais, quand nous le vîmes par une belle journée de printemps, l'enclos où il repose était tout parfumé de lilas et garni de pervenches fleuries, les pervenches aimées de Jean-Jacques.