‹ Le dernier ami de J.-J. RousseauChapitre 89 sur 91 · I. Voir à ce sujet le livre de M. Grand-Carleret · texte numérisé non relu

I. Voir à ce sujet le livre de M. Grand-Carleret

24o APPEISDICE

de toille, paire de bas de coton, bottes molles, un mauvais chapeau rond, chemise de toille, boutons à manches montés en argent, boucles à jarretières d'acier, lequel cadavre nous a paru être de six pieds de haut, étendu les jambes croisées... ayant un pistolet anglais à pompe de cuivre... non chargé ; une badine de jond (sic) marin à petite pomme d'ivoire à côté dudit cadavre. Sous sa tête sur ledit gazon s'est trouvé une balle de plomb du calibre dudit pistolet ; dans la poche de son habit s'est trouvé un écritoire de corne, deux plumes et un canif dedans, une paire de gands (sic) mauvais, de peaux de mouton couleur carmelitte (sic)^ dans les poches de la veste s'est trouvé un couteau, un moule de fer servant à faire des balles de plomb, une tabatière d'écaillé fondue, paysage en médaillon, dans les goucets de la culotte... une lettre cachetée pour M . de Girardin

(Enquête, autopsie, exposition du cadavre le 4 juin, sans résultat pour découvrir son identité,)

Le lundi 6 juin il est procédé par les officiers municipaux, conformément au désir exprimé dans un papier trouvé dans les poches du jeune homme, à la distribution de ses effets à deux vieillards : Nicolas Briot, Jean Charles Riche.

Ensuite la teneur de la dite lettre adressée à M. de Girardin.

2 juin 1791.

Monsieur

Il m'est impossible de vous dire tout à fait le sujet de ma mort ; d'ailleurs je ne le pourrais pas. Je suis

dans un état trop violent pour être précis et supporter la méditation. Ainsi donc je vous supplie, au nom de ce qui est le plus cher à votre cœur, de me faire enterrer sous quelque épais feuillage, dans un de vos admirables jardins. Gardez-vous bien de croire, monsieur, que le motif qui m'a porté à cet attentat, soit une suite de vols, de brigandages, de noirceurs; carde pareilles actions fui'ent de tous temps détestées de mon cœur, et n'entrèrent jamais dans mes principes. On trouvera cette malheureuse victime de l'amour et d'une extrême sensibilité, aux environs de cette île si chérie des âmes sensibles où repose le célèbre Rousseau, etc

Je suis d'une naissance la plus obscure, je ne sais rien, je ne fus rien que trompé, trahi de toutes parts. Devenu misanthrope depuis fort longtemps, j'étais comme un fou qui boude contre le genre humain, sans cependant cesser d'être bon dans l'âme, ni d'observer les règles des honnêtes bienséances. J'ose dire même à haute voix, mètre toujours conduit parmi les hommes suivant la marche de l'honneur. Je n'étais d'aucun pays, toutes les nations m'étaient indifférentes, j'errais en vrai cosmopolite sur ce vaste univers. Partout où je voyais la belle nature, des bois, des coteaux, de belles prairies, je me trouvais chez moi parmi mes amis.

Vous me demandez, monsieur, de quelle religion j'étais. Voici : d'aucune; j'estime le but de toutes, mais d'une manière bien différente de celle des hommes.,.

Je vous prie, monsieur, ne refusez pas une sépulture aux lieux que vous demande un malheureux rêveur mélancolique, qui peut-être n'aurait pas été indigne

de votre grand cœur, s'il avait eu l'iionneur d'être connu de vous...

Ne me jugez pas trop sévèrement... etc.

(Sur l'enveloppe) :

Je prie au nom du ciel, tous ceux à qui cette lettre tombera entre les mains, de la faire tenir le plus tôt possible à Monsieur le marquis de Girardin...

Hommes ignorants et à préventions, écartez-vous de ce spectacle, ce n'est pas vous à qui je m'adresse, c'est à un sage qui connaît les passions des hommes et les différentes positions du cœur humain. C'est ce grand homme, s'il se trouve que je prie on ne peut pas davantage ; que mon corps ne soit pas enterré avant que M. le marquis de Girardin ait pris la lecture de cette lettre.

Délivré conforme à f original.

Nicolas Harlet, greffier.

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