‹ Le dernier amour de RonsardChapitre 1 sur 3 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Exhumé après tant d'années, ce petit écrit a besoin d'être excusé par une préface. Il a gardé probablement l'intérêt historique qui l'a recommandé aux biographes de Ronsard, puisque aucun autre n'a été consacré depuis à Hélène de Surgères, soit que le sujet ait paru trop mince, soit que ces premières recherches l'aient épuisé. Je craignais d'abord de devoir joindre aux corrections et additions indispensables la refonte complète de ces pages, composées sans grand souci du métier littéraire par un étudiant de philologie grecque et latine, préoccupé surtout de paléographie et de critique de textes. Il m'a semblé qu'on pouvait les conserver, en sollicitant seulement l'indulgence du lecteur pour l'inexpérience d'un débutant et les timidités de sa pensée.

Aujourd'hui, bien entendu, mon admiration pour l'auteur des Odes et du Bocage royal, fortifiée par les études italiennes et les comparaisons de toute une vie, s'exprimerait sans les réserves dont je l'enveloppais encore. Je m'appuierais avec assurance, pour marquer les divers moments de sa carrière, sur l'exquise et savante biographie qu'un Jusserand vient d'offrir aux lettrés. Je saurais dire mieux, et plus exactement, la qualité de cette poésie amoureuse, après les travaux d'un Vianèy sur le Pétrarquisme en France, d'un Laumonier sur l'œuvre lyrique de Ronsard. Cependant, de même façon qu'autrefois j'interpréterais les poèmes en l'honneur d'Hélène et j'esquisserais son image du même crayon.

L'Hélène de Ronsard était-elle vraiment belle ? Qui veut le croire prend trop au sérieux, je pense, l'éloge de Passerai ou de tel autre contemporain, pour lequel cet hommage, indifféremment offert à de fort laides princesses, est la plus naturelle des hyperboles. Si Hélène avait possédé le don suprême, un autre accent sonnerait dans les vers de son poète. Cette jeune femme eut pour séductions singulières sa sagesse et sa mélancolie. Elles devaient suffire à fixer ce Ronsard,

qui avait plutôt connu les ardeurs de l'imagination et le désordre des sens que le véritable amour.

Un trait du caractère d'Hélène, que j'avais marqué d'après lui-même, a permis de dire qu'elle a travaillé à défigurer les sentiments véritables de son ami. Elle aimait sa propre gloire et avait un extrême souci d'être tenue pour parfaitement chaste. On peut croire qu'elle a inspiré ou même sollicité les retouches apportées par Claude Binet à son Discours de la Vie de Pierre de Ronsard, sur le point spécial qui l'intéressait le plus. La première rédaction (1586), hâtivement écrite après la mort du poète, ne la mentionne pas. La seconde 0587) l'introduit directement dans la biographie; la troisième (1597) insiste sur son rôle et l'idéalise définitivement pour la postérité. L'édition critique de l'ouvrage de Binet a été donnée deux fois de nos jours, par Miss Hélène M. Evers (Philadelphie, 1905) et par M. Paul Laumonier (Paris, 1909). Ce dernier reproduit ainsi les textes :

(1587) Quant à Heleine de Surgères, il s'est aidé de son nom, de ses vertus et de sa beauté pour embellir ses vers, et luy a cette gentille Damoiselle servi de blanc pour viser et non pour tirer ou attaindre, l'ayant aimée chastement,

et principalement pour son gentil esprit en la poésie et autres bonnes parties. Il me l'a témoigné souvent et le montre assez en ce sonnet : Tout ce qui est de sainct. Il lug consacra une fonteine qui est en Vandosmois, et qui encore aujourd'huy garde son nom.

(1597) Après avoir chanté divers subjects, il voulut finir et couronner ses œuvres par les Sonets d'Helene, les vertus, beautez et rares perfections de laquelle furent le dernier et le plus digne object de sa Muse, le dernier parce qu'il n'eust l'heur de la voir qu'en sa vieillesse, et le plus digne parce qu'il surpassa, aussi bien que de qualité, de vertu et de réputation, les autres précédens subjects de ses jeunes amours, lesquels on peut juger qu'il aima plus familièrement, et non cetuy-cy qu'il entreprit plus d'honorer et de louer que d'aimer et servir. Tesmoin le titre qu'il a donné à ses louanges, imitant en cela Pétrarque, lequel comme un jour en sa Poésie chaste et modeste on loûoit devant la Royne mère du Roy, Sa Majesté l'excita à escrire de pareil stile, comme plus conforme à son âge et à la gravité de son sçavoir. Et ayant, ce luy sembloit, par ce discours occasion de vouer sa Muse à un subject d'excellent mérite, il print le conseil de la Royne par permission ou plnslost commandement de saddresser en si bon lieu, qui estait une des filles de sa chambre, d'une tresancienne et tresnoble maison de Saintonge. Ayant continué en ceste volonté jusques à la fin, il fuit quasi sa vie en la louant. Et par ce que par son gentil esprit elle luy avait souvent fourny d'argument pour exercer sa plume, il consacra à sa

mémoire une fonteine en Vandosmois, et qui encor aujourd'hui] garde son nom pour abbreuuer ceux qui veulent devenir poètes.

On peut croire que Mademoiselle de Surgères, au nom désormais inséparable de celui de Ronsard, a été consultée par Claude Binet, biographe complaisant et diffus, qui tirait profd littéraire du souvenir de leur grand homme et cherchait à enrichir son récit de toutes sortes d'anecdotes. Celle où la Reine-mère est mise en scène vient assurément de son ancienne fille d'honneur, qui avait intérêt à la répandre. Ne réclamait-elle point de Du Perron une attestation analogue à celle de Binet ? L'inspiratrice des deux derniers livres des Amours, survivant à la plupart des témoins, interprétait à son gré et sans contrôle tout l'épisode qui la concernait. Quelques poèmes de Ronsard démentent cependant la chasteté continue des sentiments dont elle voulait qu'il eût brûlé pour elle. Il n'est pas malaisé d'expliquer de telles contradictions. Cette longue liaison eut nécessairement des heures très diverses. L'effort idéal de l'amant n'est pas contestablemais il restait beaucoup du « vieil homme » dans le

pétrarqiiiste siiblimisé. C'est ce qu'une jeune psychologie est malhabile à reconnaître; j'aurais dû assurément indiquer d'un trait plus ferme ce qui se mêlait de trouble et d'humain à la divinisation platonique de la femme aimée.

Cet essai a paru en 1882 dans la Nouvelle Revue, où le bon Alphonse Daudet avait prié Madame Adam de l'accueillir. L'éditeur Charavay imprimait au même moment le texte des Lettres de Joachim du Bellay, publiées pour la première fois d'après les originaux (Paris, 1883). La trouvaille, faite à la Bibliothèque nationale, de ces premiers autographes connus du poète des Regrets me remplissait d'une joie laborieuse et semblait me vouer pour longtemps aux écrivains de la Pléiade. Je leur étais amené par la poésie et par la préparation d'un ouvrage assez ambitieux, une Histoire de l'Humanisme en France, dont tout un volume devait être consacré à la belle « Brigade » éduquée au grec par Jean Dorât. De ce livre, qui eût été utile et qui nous manque encore, les matériaux .seulement sont restés dans mes papiers. L'Ecole de Home, l'enchantement italien, mille attraits

nouveaux en des champs inexplorés m'ont éloigné très vite de ces horizons fiançais. D'autres travailleurs y sont venus depuis, au grand avantage de l'érudition. Je leur suis reconnaissant de ne point oublier mes modestes recherches sur notre histoire littéraire, et j'espère leur offrir, en remerciement, un recueil de Ronsardiana dans la Bibliothèque littéraire de la Renaissance. D'ardentes curiosités intellectuelles, très diverses et très dispersées, peuvent donner à l'esprit d'un historien, tenté par des siècles différents, des satisfactions successives; sa prédilection le ramènera toujours aux études qu'il avait d'abord choisies et qu'il n'aurait peut-être point dû quitter.

Château de Versailles, avril Î9H.

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