‹ Le dernier amour de RonsardChapitre 2 sur 3 · SONNET POUR HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SONNET POUR HÉLÈNE

Lorsque Ronsard vieilli vit pâlir son flambeau Et connut le néant des gloires passagères. Il voulut échapper aux amours mensongères Et d'une chaste fleur couronner son tombeau.

Eaisant don de sa Muse et de son cœur nouveau

A la jeune vertu d'Hélène de Surgères,

Il confia ce nom à des rimes légères

Et son dernier amour ne fut pas le moins beau.

Ils se plaisaient ensemble à fuir les Tuileries Et devisaient d'Amour sur les routes fleuries, D'Amour, honneur des noms qu'il sauve de périr.

Le poète songeait, triste qu'elle fût belle Alors qu'il était vieux et qu'il allait mourir ; Mais elle, souriait, se sachant immortelle.

LE

Dernier Amour de Ronsard

En 1560, Pierre de Ronsard n'est plus un astre levant; le règne de Charles IX coïncide avec le midi de sa gloire, et la cour de son royal élève ainsi que les doctes de l'Europe entière saluent en lui le prince incontesté des lettres françaises.

Sa révolution poétique est accomplie; la Pléiade a bataille gagnée contre l'école de Marot; Ronsard ouvre devant la Muse gauloise les chemins nouveaux de la Renaissance. Il lui a donné l'ode et lui a appris le mouvement lyrique; par un effort qui échouera, mais qui n'est pas sans honneur, il veut la doter de l'épopée. Entre tous ces graves travaux, pour lesquels il essaie à grand'peine d'assouplir une langue

rebelle, il met aux lèvres des femmes les plus délicieux vers d'amour qu'elles aient peut-être jamais dits.

Aux savants, aux humanistes, qui ont vu en lui un émule de Pindare et d'Homère, Ronsard a dû cette renommée sans rivale que la postérité injuste lui fera si durement expier. Mais c'est des femmes que lui est venue la popularité si vite attachée à son nom. Les dames de la cour des Valois, quoique plusieurs sachent le grec, ne sauraient toutes goûter les hymnes et les odes pindariques; elles acceptent sur ce point l'opinion des lettrés et la répètent de confiance. Ce qu'elles jugent, ce qu'elles aiment, ce qu'elles apprennent par cœur, payant ainsi au poète cette douce reconnaissance de la mémoire, ce sont des sonnets d'amour plus passionnés que ceux de Pétrarque, de fines odelettes plus fraîches que celles d'Anacréon. Avec Ronsard et les poètes instruits comme lui par l'antiquité, l'amour parle un langage tout neuf, inconnu aux vieux écrivains nationaux. Voilà ce qu'ont vu et applaudi les contemporaines de Henri II; celles de Charles IX vont assister à une transformation nouvelle du génie de Ronsard.

Le chef de la Pléiade a compris que les femmes consacrent la renommée des poètes, et qu'on les

prend en leur parlant des choses qu'elles aiment, en leur parlant d'elles surtout. Il n'était point, comme on l'a cru, un gentilhomme dilettante, faisant des vers par passe-temps. C'était déjà l'homme de lettres, tel qu'il est aujourd'hui parmi nous, voué à l'art sans doute, mais non moins épris du succès. Son œuvre, de si grand labeur, vise la postérité lointaine et veut tout ensemble conquérir le siècle présent. Aussi n'a-t-il jamais cessé, malgré ses explorations ambitieuses dans le domaine des grandes Muses, de fréquenter aussi la plus légère, celle qui mêle en ses couronnes le myrte au laurier. En 1552, parait le premier recueil de ses Amours; en 1578, vingt-six ans après, s'imprime le dernier, l'œuvre du règne de Charles ÏX, les Sonnets pour Hélène. La fin de sa vie est attristée par la mort du roi son protecteur, par les malheurs de la patrie et par une surdité croissante; mais, ses années de vieillesse recueillie et grave, Ronsard a toujours voulu être le poète des tendres aveux, des joyeux et souriants propos.

11 ne se contente pas de chanter l'amour, il en connaît les tourments. A peine hors de page, il aime. A dix-neuf ans, il rencontre à Blois, résidence de la cour, une fillette, blonde et jeune comme lui, qu'il

adore dix- ans et qui lui reste rebelle. C'est la Cassandre du premier livre des Amours. Le second livre est surtout pour Marie, « fleur angevine de quinze ans », qui s'effeuille un soir printanier, emportant dans la mort ces touchants adieux :

Pren courage, mon âme, il faut suyvre sa fin; Je l'enten dans le ciel comme elle nous appelle : Mes pieds avec les siens ont fait même chemin.

Le poète n'est point sans consolation. Il chante une facile Genèvre, cabaretière, dit-on, au faubourg Saint-Marcel; il est aux pieds d'une noble dame de la cour de Charles IX, qu'il nomme Sinope et qui le désespère par sa coquetterie. Combien d'autres figures féminines se laissent deviner dans ses confidences I Mais celle qu'il a tenu à immortaliser, celle qu'il a célébrée non plus sous un pseudonyme antique ou un prénom sans transparence, celle dont le souvenir demeure attaché au sien dans la mémoire des lettrés, c'est l'amie tendre de ses derniers jours, Hélène de Surgères. Ce nom sonore, si bien fait pour la poésie, flotte dans l'esprit comme un nom de roman ou de légende. Il est historique cependant, bien qu'il manque aux dictionnaires biographiques. Mais quelques mots brefs des annotateurs des

Amours, une mention dans les histoires littéraires, voilà tout ce qui nous renseigne sur une femme honorée par tant de poètes de l'époque des Valois, et dont le jeune sourire a su charmer les années déclinantes de Ronsard.

Il n'est pas sans intérêt de rechercher comment vécut Hélène de Surgères et ce que fut en réalité sa liaison fameuse. On recueille de beaux vers en chemin, et il y a quelque curiosité à tenter pour la première fois le portrait de l'amoureuse d'un grand poète. La Laure de Pétrarque, à qui Ronsard la comparaît souvent, a mérité qu'on écrivît sur elle de longs ouvrages, et qu'on nous livrât, pas toujours à l'avantage de l'idéal, les principaux traits de sa vie. A peu de distance de l'héroïne du Canzoniere, ne convient-il pas de placer notre Laure française, une dame aussi du pur amour, l'inspiratrice des Sonnets, pour Hélène ?

Hélène de Surgères n'étant connue que par des témoignages de poètes, son portrait peut y gagner en grâce, mais il y perd en précision. L'historien s'impatiente du peu de renseignements fournis par

des écrivains qui célèbrent une maîtresse sans même dire la couleur de ses cheveux. Il donnerait les plus fiers sonnets, les odes les mieux tissées, pour un document exact, un acte de baptême, un fait, une date.

Documents et dates manquent pour Hélène, mais nous savons quelque chose de sa famille. Vers le milieu du quinzième siècle, une Louise de Clermont, héritière de la baronnie de Surgères, au pays d'Aunis, avait épousé Roderic de Fonsèque, issu de la famille espagnole des comtes de Monterey\ Ce Roderic se fixa en France. Son petit-fils, René de Fonsèque, baron de Surgères, épousa, vers la fin du règne de François h^\ Anne de Cossé-Rrissac, sœur du célèbre maréchal de Rrissac, vice-roi de Piémont au temps des campagnes d'Italie. Anne de Cossé était une femme remarquable; elle écrivait souvent de la cour à son frère le maréchal, pour le tenir au courant de ce qui sy passait, le conseiller dans la conduite à tenir envers la reine et les grands personnages, et ces lettres témoignent d'un esprit vif et lucide^. Du mariage d'Anne et de René naquit Charles de Fonsèque, baron de Surgères, chevalier de l'ordre du roi, gentilhomme ordinaire de la Chambre, conseiller d'Etat, capitaine de cinquante hommes

d'armes. L'énumération est longue; elle a dispensé Moréri, et tous les généalogistes qui ont travaillé après lui, de nommer la sœur de Charles de Fonsèque. Cette sœur inconnue aux dépouilleurs de titres, n'est autre que l'Hélène des poètes. Son nom figure dans une généalogie manuscrite, avec cette simple mention : «Morte fille ))^.

Hélène de Fonsèque descendait donc de deux illustres familles, l'une française, l'autre espagnole. Ronsard lui rappelle plus d'une fois (( le sang ibérien » qui coule en ses veines^ Elle naquit au conimencement du règne de Henri II. Aucun document ne fixe l'année; mais, comme un poète donne volontiers des détails superflus, Ronsard, célébrant le jour anniversaire de la naissance d'Hélène, nous apprend que ce fut un 9 avril. Par lui encore nous savons qu'elle passa quelque temps de son enfance dans le Piémont, probablement avec son père et pendant la vice-royauté de son oncle maternel.

A quelle époque vint-elle à la cour? Ce fut peu de temps sans doute avant 1568, année pendant laquelle Ronsard lui rendit ses premiers hommages^. Brantôme la cite parmi la seconde génération des filles d'honneur de Catherine de Médicis. Elle trouva auprès de la Reine-mère ses deux

cousines, Diane et Jeanne de Brissac, filles du maréchal, et se lia d'une grande intimité avec la plus jeune des deux sœurs, dont le caractère calme et porté vers les occupations sérieuses s'accordait avec le sien.

Elles pleurèrent en commun la mort du jeune Timoléon de Cossé, frère de Jeanne, qui avait donné aux armes françaises des espérances dignes de son nom. Elles pleurèrent aussi leur amie, Mademoiselle de Bacqueville, sage et savante jeune fille qui mourut étant comme elles au service de la reine^. Les poètes leur adressèrent des consolations. Ils avaient remarqué ces deux cousines, qui aimaient à lire et à étudier ensemble; ils appréciaient leur jugement, développé par la connaissance des langues parlées à la cour, l'espagnole el l'italienne. Baïf compose une longue pièce pour les féliciter de préférer aux vains plaisirs et au luxe courtisan les graves joies de l'étude, et pour recommander ses livres à leur gracieuse protection :

Souci des Muses immortelles, O pair de compagnes fidelles, Qui, outre le sang qui vous joint, Vous, belles et bonnes cousines, Sentez mesmes grâces divines Sous iiiesnie désir (|ui vous point.

Quand, du vray sçavoir curieuses, Je vous voy tousjours studieuses Tenir quelque livre en la main, En langue nostre ou étrangère, Ninfes de Brissac et Surgère, Que vous ne fueilletez en vain... '^.

Il faut se rappeler ce qu'était la cour des Valois pour se rendre compte du rôle qu'y jouaient les filles d'honneur. Le nouveau Louvre de Pierre Lescot grandit à chaque règne, depuis François 1er, en face des Tuileries qui sortent de terre, en ces bords de la Seine où finit Paris. Tout un monde, aux passions ardentes, s'agite dans le palais rajeuni. Le décor est toujours d'une animation extrême. Les chevaux, pistolets aux arçons, piaffent dans les cours intérieures; les gentilshommes, coiffés de la toque à plume et portant chausses et pourpoint tailladés, conversent bruyamment sous le cintre des portes; les dames paraissent aux fenêtres, la basquine serrée à la taille, le chaperon de velours noir sur les cheveux, les yeux pleins de sourires; des pages alertes, en message, se croisent dans les escaliers du roi et des princes; les arquebuses de la compagnie écossaise et des gardes suisses veillent à toutes les entrées; les robes éclatantes des prélats passent

parmi les hoquetons brodés d'or aux armes de France.

L'intérieur du Louvre semble fait pour les intrigues de politique ou d'amour. Tahureau demande, dans ses Dialogues, « à quoi peuvent servir tant de tapisseries, tant d'escaliers, tant de longues galleries, tant de petites garderobes, tant d'huys de derrière et de retraites égarées ». C'est là que se chantent les vers de Ronsard et que se trame la Saint-Barthélémy. Tout est contraste à la cour des Valois : haines tragiques et plaisirs raffinés, duels sans merci et discussions théologiques, musique d'Orlande, portraits de Janet, sonnets galants, chansons satiriques, messes, bals, cartels et mascarades, aventures sanglantes ou bouffonnes; voilà ce qu'en un coin du grand palais le seigneur de Brantôme regarde.

Il y a en cette cour un roi jeune, maladif, poète, et non sans bonté, que l'occasion fera cruel et sur qui deux familles, deux factions, se disputent l'influence, les Guise et les Chàtillon. L'une a son glorieux Balafré et son cardinal de Lorraine, l'autre a Coligny. Au-dessus d'eux, trompant les plus rusés, gouvernant les plus rebelles, avide d'un pouvoir tardivement conquis et prête à tout pour le garder,

apparaît la veuve de Henri II, la florentine aux lèvres minces, aux yeux froids, celle qu'on appelle la Reine-mère.

En ses atours noirs, qu'elle ne quitte jamais, Catherine reste longtemps belle. Italienne et Médicis, elle aime les artistes et les protège, surtout les orfèvres, les émailleurs et les tapissiers. Son sculpteur attitré est Germain Pilon; mais elle emploie Jean Goujon, qui fut celui de Diane de Poitiers, comme Philibert de l'Orme, qui bâtit Anet pour sa rivale. Les poètes maintenant chantent pour elle. Il n'y a plus de princesse française qui puisse l'éclipser. La duchesse de Valentinois se meurt; Marguerite de France est devenue duchesse de Savoie; la blonde Stuart, en Ecosse, prend le chemin de sa prison; Charles IX n'est pas encore marié, et, quand il le sera, une timide Elisabeth d'Autriche ne portera point d'ombrage à sa belle-mère. Voici bien une nouvelle Marguerite qui fleurit au parterre des Valois, la sœur de Charles, celle qui doit être la femme de Henri IV. Mais, fille encore respectueuse, trop jeune pour avoir sa cour particulière, elle ne rivalise avec Catherine ni pour la politique, ni pour la beauté.

La reine n'use de son influence féminine et de

son prestige royal que pour des fins ambitieuses et pour régner davantage. A sa séduction sajoute encore celle du fameux « escadron volant » de ses filles d'honneur. Grâce, esprit, talents, tout ce qui peut attirer et retenir les hommes y donne entrée. C'est vraiment l'élite de la jeune noblesse de France. Plus de deux cents jeunes filles, « fort belles et honnestes, toutes bastantes pour mettre le feu par tout le monde », suivent la cour dans les villes et dans les châteaux, à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Blois, à Amboise, à Villers-Cotterets. Elles occupent la moitié des logis royaux, et entraînent avec elles leurs adorateurs. A plusieurs, dit Brantôme, elles sont « douces, amiables et favorables et courtoises ». Les gentilshommes et gens de guerre perdent dans cette molle existence toute idée de rébellion, et ne manquent pas de se ranger du côté de la reine, qui leur fournit savamment d'aussi parfaites amours. Plus d'un huguenot s'y laisse engager et revient par ce chemin fleuri à la foi de ses pères.

Ce Pierre de Bourdeille, qui a subi si naïvement leur fascination, peint avec vivacité le mouvement que ces belles personnes donnaient à la cour. C'était, dit-il, « un vray paradis du monde et escolle de toute honnesteté, de vertu, l'ornement de la France, ainsi

que le sçavoient bien dire les estrangiers quand ils y venoient; car ils y estoient très bien reçus, et commandement exprés (de la reine) à ses dames et filles de se parer lors de leur venue, qu'elles paroissoient déesses, et les entretenir sans s'amuser ailleurs; autrement elles estoient bien tancées d'elle et en avoient bien la réprimande... Pour bien considérer combien il faisoit beau voir toute ceste belle troupe de dames et damoiselles, créatures plutôt divines qu'humaines, il falloit se représenter les entrées de Paris et autres villes, les sacrées et superlatives nopces de nos roys de France et de leurs sœurs filles de France..., puis l'entrevue de Bayonne, l'arrivée des Poulounois, et une infinité d'autres et pareilles magnificences que je n'aurois jamais achevé de dire, où l'on a vu ces dames parestre les unes plus belles que les autres, les unes plus braves et mieux en poinct que les autres; car, en telles festes, outre leurs grands mo3'ens, le roy et les reynes leur donnoient de grandes livrées... Bref, on n'eust rien veu que tout beau, tout esclatant, tout brave, tout superbe..., car on voyoit tout cela reluire dans une salle de bal, au Pallais ou au Louvre, comme estoilles en temps serain ».

Le bon chroniqueur, quoiqu'il se défende de

(( resver » et de « s'y amuser par trop », énumère, avec la prolixité de l'enthousiasme, les beaux souvenirs dont il a (( l'âme ravie ». Il se rappelle les dames cheminant aux processions générales, à celle des Rameaux avec leurs palmes à la main, à celle de la Chandeleur avec leurs flambeaux, « desquels les feux contendoient avec les leurs »; il les revoit accompagnant la reine aux rendez-vous de chasse, « montées sur de belles hacquenées tant bien harnechées, et elles se tenant à cheval de si bonne grâce que les hommes ne s'y paroissoient pas mieux..., leurs chapeaux tant bien garnis de plumes... si que ces plumes volletantes en l'air représentoient à demander amour ou guerre. Virgille, qui s'est voulu mesler d'escrire le hault appareil de la reyne Didon quand elle alloit et estoit à la chasse, n'a rien approché au prix de celuy de nostre reyne avec les dames, et ne lui en déplaise ». Aussi, quel regret de toutes ces splendeurs évanouies! (( Que malheureux fust le jour que telle reyne mourut 1 »

Jamais la cour de France n'a revu pareille réunion de grâces, jamais aussi pareille liberté de mœurs. Le complaisant témoin pense que les filles d'honneur étaient enchantées de la vie qui leur était faite, et qu'elles l'ont toujours regrettée, une fois

mariées, (( car, dit-il, elles avoient leur libéral arbitre pour estre religieuses, aussi bien de Vénus que de Diane ». Catherine n'avait pas seulement besoin de retenir auprès d'elle les capitaines et les grands seigneurs; elle voulait aussi les poètes, et c'est à leur intention qu'elle recevait les prêtresses de Diane. Les poètes sont volontiers séduits par une réserve pudique et par des charmes qui ne cèdent point; cette vertu donne matière à de longues plaintes et à de belles chansons de tristesse. Le cœur de Ronsard se trouvait libre depuis plusieurs années; auparavant, il avait reçu maintes flèches de (( l'enfant de Cythérée », dont quelques-unes lui furent décochées de « l'escadron » même. La belle Isabeau de Limeuil l'avait compté parmi ses adorateurs, et l'on peut croire que, vivant à la cour, comme il faisait alors, il honora plus d'une dame de ses chansons et de ses soupirs^ Ce vagabondage ne faisait point l'affaire de la Reine-mère. Elle lui conseilla, dit-on, de choisir pour maîtresse la plus sage en même temps et la plus spirituelle de ses filles d'honneur, cette jeune Saintongeoise, « la docte de la cour », dit Brantôme, qu'on appelait familièrement la Minerve^.

Avant que Catherine en fît un instrument de règne et de corruption, c'était une habitude à la

cour de France que chaque gentilhomme, soit comme amoureux, soit comme serviteur, fût attaché publiquement à une dame. Ce reste des usages de la chevalerie favorisait l'intimité entre les deux sexes, et adoucissait un peu cette rudesse de mœurs que développaient chez les hommes la vie des camps et les guerres presque continuelles. Pour les jeunes gens en particulier, il avait l'avantage de les initier aux usages courtois, de leur former l'esprit et les manières, et de leur apprendre à connaître et à respecter la femme. Le duc de Bouillon, qui revoit, en 158G, la cour de Charles IX à travers l'enchantement de ses souvenirs de jeunesse, mais tout autrement qu'un Brantôme, raconte, précisément à notre date de 1568, sa présentation au Louvre : (( L'on avoit de ce temps-là une coustume qw il estoit messéant aux jeunes gens de bonne maison s'ils n'avoient une maîtresse, laquelle ne se choisissoit par eux et moins par leur affection, mais ou elles estoient données par quelques parens ou supérieurs, ou elles-mesmes choisissoient ceux de qui elles vouloient estre servies. » Le duc de Bouillon servit la })lus belle des blondes. Mademoiselle de Châteauneuf, et « nulle autre personne, dit-il, ne m'a tant aidé à m'introduire dans le monde et à me faire

prendre l'air de la cour... Je ne sçaurois désapprouver cette coustume, d'autant qu'il ne s'y voj^oit, 03'^oit ny faisoit que choses honnestes, la jeunesse plus désireuse lors qu'en cette saison de ne rien faire de messéant. »

Hélène avait déjà agréé un de ces serviteurs, un jeune capitaine des gardes nommé La Rivière, qui mourut pendant la troisième guerre civile. Amadis Jamyn, dans les vers de consolation qu'il dédie à la jeune fille sur la mort de « son amy », nous peint ses sentiments sous des couleurs bien vives^°. Quoi qu'il en soit, Ronsard ne fut pas le premier à lui adresser des hommages. Elle avait sans doute une vingtaine d'années, le poète en comptait quarante-quatre. Il était en réalité plus vieux que cet âge ; à trente ans, dit-il lui-même, il avait les cheveux tout gris et la goutte le tourmentait déjà. Néanmoins, ce qui ne devait être aux yeux des courtisans qu'un jeu d'esprit, finit, nous le verrons, par se changer en une affection très tendre, dont la sincérité n'est pas douteuse.

Le nom d'Hélène de Surgères s'échappa bien vite de la cour et se répandit dans le monde naissant des lettrés. La plus vive lumière éclaira dans son coin d'ombre la modeste jeune fille qui méritait les chants du « père et prince des poètes ». Ce qui

restait de la Pléiade se mit à la célébrer à l'envi. Jamyn, le page de Ronsard, celui-là même qui portait les messages à Hélène, la loue à l'imitation de son maître et la prend pour confidente de ses propres amours :

Surgère, à qui Pallas a donné son olive Et tous ses arts, afin qu'immortelle tu vive, Voilà comme je suis guerroyé d'un doux soin^'.

Quand Rémi Belleau fait imprimer ses légendes antiques sur les Pierres précieuses, il dédie \ Agate à l'amie des poètes :

C'est une âme toute accomplie D'honneur et de vertu, remplie De grâces et de doux accueil 12.

On a lu déjà l'ode de Baïf composée pour elle. Desportes et Jodclle lui adressent des sonnets". Le vieux Dorât s'arrache à ses livres grecs et à ses travaux de professeur pour célébrer aussi la maîtresse de son illustre disciple. Il écrit des distiques latins où il ne manque i)as de la comparer, avec force antithèses et allitérations, à l'Hélène homérique :

Nomen habes Helenes, et habes pro noiuine formain, El, iiisi casld fores, iam (jiioque rapta fores..M

Cette comparaison est tout à fait dans l'esprit du temps ; mais elle donne l'avantage à Hélène de Surgères, qui, belle comme l'épouse de Ménélas, la surpasse mille fois par la science et par la vertu. Passerai n'aurait garde de l'oublier :

Vous n'avez rien de ceste antique Hélène, Fors que le nom et la rare beauté... ^^

Ronsard v revient à satiété, et ce souvenir n'est heureux qu'une fois, dans les vers si connus du second livre :

Il ne faut s'esbahir, disoient ces bons vieillars Dessus le mur troyen, voyans passer Hélène, Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine : Nostre mal ne vaut pas un seul de ses regars...

Les Sonnets pour Hélène ne nous inspirent pas l'enthousiasme que ressentit la cour des Valois. Bien peu sont parfaits d'un bout à l'autre. D'ordinaire, Ronsard donne aux quatrains une ferme facture; mais les tercets s'alanguissent et souvent le trait final est de mauvais goût. Il voudrait que le « cousin )) qui pique sa maîtresse lui apportât une goutte de son sang, « pour gouster quel il est ». Il

envoie à Hélène une agate où le soleil est gravé, pour la raison qu'elle est le soleil de son âme et que nul présent n'est digne d'elle que le soleil. Il voit dans une orange et un citron, qu'il a reçus d'elle, le signe qu'il pourra un jour la vaincre, comme Hippomène vainquit Atalante en semant des pommes d'or sur son chemin. Ne va-t-il pas, le mercredi des Cendres, jusqu'à lui conseiller de se servir des cendres d'un cœur qui s'est consumé pour elle 1 On se lasserait de ces pointes et de ces préciosités; mais que de fois le sentiment, qui est profond, trouve-t-il un digne langage. Rappelons-nous l'illustre sonnet : (( Quand vous serez bien vieille... » Souvent, un souvenir d'intimité, un geste de grâce est fixé avec une force charmante. Si l'on peut se plaindre de l'imprécision du seizième siècle dans sa poésie amoureuse, et de Ronsard lui-même quand il chante Cassandre ou Marie, il n'y a pas à faire ce reproche aux Sonnets pour Hélène. Le poète se complaît à rendre fidèlement les moindres incidents de ses amours. Cette recherche, que nous apprécions aujourd'hui, est la preuve d'un talent qui s'est aiguisé et aussi d'une affection plus sincère et moins purement poétique.

Plusieurs morceaux cl quelques sonnets entiers

sont imités de Pétrarque et d'autres Italiens. Parmi les anciens, Sapho, Anacréon, Théocrite, Tibulle, Properce surtout, fournissent à Ronsard des motifs heureux; plus d'une fois un beau vers, emprunté aux élégiaques latins, vient rompre la fadeur des déclamations italiennes. Ces deux livres de sonnets ne sont peut-être plus des modèles; mais il faut beaucoup de ces réussites incomplètes et de ces efforts d'un génie initiateur, pour mener une langue à la maturité des vrais chefs-d'œuvre. Tels qu'ils sont, ils nous permettent de reconstituer l'histoire du dernier amour de Ronsard.

Lorsque Catherine de Médicis invita Ronsard à célébrer Hélène, le poète avait déjà remarqué cette jeune fille, au teint mat, aux longs cheveux presque noirs, sans jolis traits, mais douée du charme fascinant des brunes aux yeux bleus. Il avait pu l'apercevoir dans les jardins, seule, un livre à la main, traduisant ou récitant des vers. Un trait suffisait à l'y peindre :

Regarde-la marcher toute pensive à soy... Pressant dessous ses pas les herbes bienheureuses.

Hélène aussi connaissait Ronsard, Dès son

arrivée à la cour, ses compagnes le lui avaient montré dans la foule des courtisans, avec sa noble prestance de gentilhomme et son beau regard de poète. Elle avait sans doute chanté, vêtue en nymphe ou en sirène, les vers que le poète composait pour les divertissements royaux à Saint-Germain et à Fontainebleau. Elle allait visiter, avec Jeanne de Brissac, le village d'Arcueil, témoin des réunions champêtres de la Brigade, et la « grotte » de Meudon, chez le cardinal de Lorraine, où Bonsard avait écrit ses Eglogues. Ses lectures favorites étaient les sonnets adressés à Cassandre et à Marie, et plus d'une fois elle se prit à envier leur renommée. Elle avait aimé; mais le jeune capitaine, dont le souvenir lui revenait parfois, n'aurait pu lui donner de gloire durable. On connaissait à la cour le nom de Laure ; peut-être y prononçait-on celui de Vittoria Colonna uni au nom de Michel-Ange. Hélène savait l'honneur que fait aux dames l'amour des poètes, quand ils onl assez de génie pour immortaliser de passagères caresses. A l'une d'elles, glorieuse de sa naissance et de sa beauté, on l'avait fait sentir un jour assez fièrement :

Vous ne devez pourtant, et fussiez-vous princesse, Jamais vous repentir d'avoir ainu' Ronsard.

Bien avant le vieux Corneille, qui retrouve cet accent dans les Stances à la Marquise, Pierre de Ronsard voyait entre ses mains de belles couronnes, à jamais vertes; il pouvait les poser sur tel front de femme qu'il lui plairait; Hélène, comme plus d'une peut-être, désirait que ce fût sur le sien.

Elle se promenait, un premier jour de mai, aux Tuileries, jardin particulier de la reine Catherine. Le château en construction apparaissait à travers les arbres; on apercevait au loin, du côté de Paris, les tours du vieux Louvre que joignait le béitiment nouveau. Les barques passaient sur la Seine, où baignaient les murs du jardin royal. Au bord d'une fontaine, Hélène était assise avec une amie. Il y avait trois mois que Ronsard l'avait vue pour la première fois, sans avoir encore osé lui parler. Il vint s'asseoir auprès d'elle. Elle l'interrogea sur ses vers nouveaux. Il parla de ses tristesses, de ses ennuis d'homme de cour et d'écrivain; il fît sentir que, s'il pouvait se passer de gloire, il ne pouvait se passer d'amour. Hélène écoutait, émue et déjà charmée. Il lui rappelait l'église où il avait pris la hardiesse de contempler ses yeux; et, quand vint enfin sur les lèvres du poète l'aveu qu'elle attendait, elle sourit sans répondre et sans rien défendre. Leur compagne ne comprenait

rien à ce discours ; n'entendant pas leurs demi-mots, elle les interrompait à tout instant. Malgré cette désagréable présence, ce fut un heureux moment pour Ronsard que cette première causerie. Longtemps après, il en fixe avec précision tous les détails, comme s'il voulait ne rien perdre de ces souvenirs^*^. De ce jour, Ronsard s'attacha aux pas d'Hélène. Mais il l'aima d'abord sans passion; la vertu seule de son amie la faisait choisir pour l'objet de ses vers :

Ce premier jour de may, Hélène, je vous jure

Par Castor, par Pollux, vos deux frères jumeaux,...

Et par les rossignols, miracle des oiseaux.

Que seule vous serez ma dernière aventure.

Vous seule me plaisez : j'ay par élection,

Et non à la volée, aimé voslre jeunesse...

La vertu m'a conduit en telle affection.

Sa chasteté sereine et souriante, vertu qu'on appréciait peu à la cour de France, étonnait le poète et donnait à celle qu'il aimait un charme de plus, goûté de lui seul :

La chasteté, qui est des beautez ennemie, (Comme l'or fait la perle) honore son printemps. — Le siècle où tu nasquis ne te cogiioist, Hélène. ... // met comme ignorant les vertus à desdain,

... Je te cognu soudain A ta voix, qui n'estoil d'une personne humaine. Ton esprit en parlant à moy se descouvril.

Cette âme charmante, révélée à Ronsard par le son de la voix, était singulièrement mélancolique. Elle aimait, entre tous, les vers qui partaient de l'âme et parlaient à l'âme; elle les lisait, quand elle était seule, « toute pensive à soy )) ; elle écoutait sincèrement résonner en elle l'écho d'une tristesse souvent feinte chez le poète :

Nous promenans tous seuls, vous me distes, maistresse, Qu'un chant vous desplaisoit s'il n'estoit doucereux; Que vous aimiez les plaints des chétifs amoureux, Toute voix lamentable et pleine de tristesse. « Et pour ce (disiez-vous), quand je suis hors de presse, Je choisis vos sonnets qui sont plus douloureux ; Puis, d'un chant qui est propre au sujet langoureux Ma nature et l'Amour veulent que je me paisse. »

Le seizième siècle, tout actif et porté à l'émotion extérieure, offre un très petit nombre de ces natures rêveuses qui abondent à d'autres époques. Seul, Joachim du Bellay, dans quelques sonnets des Regrets, nous donne l'équivalent de ce morceau et semble ressentir de même façon ce que l'âme moderne appelle la mélancolie.

Au milieu de cette cour bruyante et frivole, Hélène souffrait. L'intrigue, la violence, les passions avaient fait leur demeure de ce Louvre brillant,

embelli de toutes les élégances de l'art. Plus d'une fois, exposée à des tentations douloureuses et incessamment renouvelées, elle rêva le repos du cloître, les jeûnes et les oraisons qui mettent l'ame en pleine liberté. Ronsard était le confident de ces pensées secrètes. Lui aussi songeait à quitter la cour; ce n'était point le cloître qu'il rêvait, c'était la campagne, la forêt de Gastine et ses ombrages verts, où il pouvait rimer en paix ses odelettes et penser à Hélène. Sa vie de courtisan l'assujettissait à de mesquines et humiliantes contraintes. Charles IX, il est vrai, était pour lui plus un ami qu'un maître; cependant une critique maladroite et ignorante, une raillerie de grand seigneur, plus titré que lui, mais à coup sûr moins gentilhomme, le froissait mainte fois dans son orgueil d'écrivain. Il se redressait alors de toute sa gloire, et se vengeait de qui l'avait imprudemment blessé. Ses satires contre les ministres protestants, où sont peut-être ses vers les plus beaux, nous apj)rennent de quel ton il savait répondre à ses adversaires. Son aventure avec Philibert de l'Orme montre qu'il ne maniait pas moins cruellement l'ironie légère que la plaisanterie gauloise.

Qui nous dira combien de fois Hélène a consolé son poète, lui a lendu courage dans la vie? C'était

dans les réduits discrets de Saint-Germain, sous les rayons colorés des verrières que le soleil traversait (( pour voir Hélène », à n'en pas douter; tantôt dans ce coche qui les menait aux environs des résidences royales, « raisonnans de l'amour » ; tantôt parmi les bosquets de ce jardin où pour la première fois ils avaient parlé à cœur ouvert. On aime surtout à les évoquer au Louvre neuf, accoudés l'un près de l'autre aux grandes fenêtres, qui donnaient alors sur la campagne. Hélène est vêtue du costume du temps, la robe montante, bouffante aux épaules, et la collerette en fraise sous le menton ; ses cheveux, relevés au-dessus des tempes par des arcelets de fer, sont serrés dans un réseau de rubans d'or et de soie. Ronsard porte la cape à l'espagnole, l'épée au côté, la toque plate à plumes sur ses cheveux gris. Leur conversation familière se prolonge jusqu'au soir; ils oublient la cour, leurs peines, leurs misères, et, lassés d'une vie fiévreuse, se donnent par la pensée l'illusion de la solitude et de la paix des champs :

Laisse-moy ceste cour et tout ce fard mondain... Demeure en ta maison pour vivre toute tienne.

Tels sont les conseils, malheureusement vains, que Ronsard adresse à Hélène. Et voici des vers,

OÙ l'émotion se contient, qui résument certainement une de leurs causeries :

Vous me (listes, maislresse, estant à la fenestre. Regardant vers Montmartre et les champs d'alentour : « La solitaire vie et le désert séjour Valent mieux que la cour; je voudrois bien y estre... »

Ronsard allait rendre visite à Hélène dans sa chambre. Elle demeurait au plus haut étage du Louvre, où se trouvaient les logements des filles d'honneur^^ Il y arrivait un peu essoufflé par ces degrés « recomptés tant de fois »; mais une intimité incomparable le payait de sa fatigue, et, quoiqu'il se soit plaint du dédain et de la froideur qui l'accueillaient, on peut croire qu'il n'y fut jamais trop malheureux. Un matin, il assiste au lever de la jeune fille, et toutes les métaphores m3^thologiques accourent pour l'aider à peindre ses émotions; ce matin-là, sans doute, la « laide et sotte damoiselle » qui sert sa déesse a fermé ses yeux d'Argus. Il voit dérouler devant lui les cheveux fins et « subtils »,

qui coulent aux talons, Entre noirs et châtains, bruns, déliez et longs,

et dont il voudrait faire à son cou un lien symbolique^^ Un jour, tout en causant, il enlace le bras

d'Hélène d'un fil de soie rouge, comme il souhaiterait, lui dit-il, enchaîner sa fantaisie; une autre fois, il boit après elle dans une tasse où elle a versé son cœur. Elle se fait apporter des fleurs et des herbes qu'elle a cueillies ; ils en étudient ensemble les propriétés. Ronsard se demande aussitôt si c'est pour le guérir qu'Hélène lui a donné ces plantes :

Certes, je croy que non : nulle herbe n'est maistresse Contre le coup d'Amour envieilly par le temps. C'estoit pour m'enseigner qu'il faut de la jeunesse, Comme d'un usufruict, prendre son passe temps; Que pas à pas nous suit l'importune vieillesse, Et qu'Amour et les fleurs ne durent qu'un printemps.

C'est peut-être chez Hélène qu'a été composée la jolie chanson :

Quand je devise assis auprès de vous...

et cette autre, au rythme admirable :

... Dans les Champs Elysez une mesme navire

Nous passera tous deux.

Là, morts de trop aimer, sous les branches myrtines,

Nous verrons tous les jours Les héros près de nous avec les héroïnes

Ne parler que d'amours.

... La troupe sainte autrefois amoureuse.

Nous honorant sur tous,

Viendra nous saluer, s'estimant bien heureuse

De s'accointer de nous; Puis, nous faisant asseoir dessus l'herbe fleurie,

De toutes au milieu, Nulle, et fût-ce Procris, ne sera point marrie

De nous quitter son lieu...

Ny celles qui s'en vont toutes tristes ensemble,

Artémise et Didon, Ny ceste belle Grecque à qui ta beauté semble.

Comme tu fais de nomi"*.

La jeune fille était maladive, d'un sang appauvri. Au mois d'août, Ronsard la trouvait assise auprès d'un feu, « toute pâle en une robbe grise ». <( Je tremble, disait-elle,

et la chaleur reschaufer ne m'a peu; Tout le corps me fait mal et vivre je n'ay peu Saine depuis dix ans, tant l'ennuy me tient prise. »

D'autres fois, elle le recevait étant au lit, très élégamment coiffée et plus séduisante encore dans son alanguissement de femme souffrante :

Quand l'esté dans ton licl tu te couches malade, Couverte d'un linceul de roses tout semé... C'est un plaisir de voir tes cheveux arrangez Sous un scofion peint d'une soye diverse,

Voir deçà, voir delà, tes membres allongez, Et ta main, qui le lict nonchalante traverse, Et ta voix, qui me charme et ma raison renverse Si fort que tous mes sens en deviennent changez.

Hélène venait voir Ronsard à son tour, quand il ne pouvait sortir. Elle se faisait conduire chez lui, rue des Morfondus, sur la montagne Sainte-Geneviève, à travers les voies tortueuses du quartier de l'Université. C'était fatigue bien récompensée, car le poète chante les visites de sa maîtresse avec autant de reconnaissance que celles de la reine ou du roi.

Même en santé, Ronsard ne traversait pas l'eau tous les jours; ses amis, ses travaux le retenaient sur la rive gauche. Il écrivait; quand trois jours passaient sans réponse d'Hélène, il devenait tout triste ou prêt à 1 invective ; il dépêchait alors le fidèle Jam3^n, qui rapportait des nouvelles.

Hélène accompagnait la cour dans ses voyages. Lorsqu'elle habitait à Saint-Germain, Ronsard l'allait voir. Il partait de bonne heure, seul, à cheval; il traversait la Seine aux bacs de Neuilly, de Chatou et du Pecq; en quelques heures, il était au château. Mais, lorsque la cour résidait aux bords de la Loire, le pauvre Ronsard perdait son amie pour longtemps.

S'il arrivait à la jeune fille de venir à Paris en passant et pour des affaires de la reine, elle ne manquait guère de prévenir Ronsard ; malheureusement, l'absence durait souvent plusieurs mois. Moins heureux sur ce point que ne fut Pétrarque, Ronsard lui demanda vainement son portrait^*'. Un soir, au moment où il quittait le Louvre pour retourner chez lui, elle promit de lui remettre le lendemain ce souvenir auquel il tenait si fort; mais elle partit de nuit avec la reine, sans tenir sa promesse. Il eut de la peine à pardonner ce manque de parole :

Ny ta simplicité, ny ta bonne nature, Ny mesme ta vertu, ne l'ont peu garantir Que la cour, ta nourrice, escole de mentir, N'ayt dépravé tes mœurs d'une fausse imposture.

Mais Ronsard n'était pas non plus sans reproche. Durant les galantes conversations au milieu des dames, dans l'antichambre de la reine^\ et surtout pendant les longues heures de solitude à deux, le poète, aux pieds d'Hélène, oubliait la sévérité de sa jeune amie, ses propres cheveux blanchissants, et retrouvait en lui les flammes de sa jeunesse^^. Il baisait avec une ardeur trop vive les belles mains

qui se tendaient vers lui. Parfois, le gracieux délit restait impuni ; parfois, il létait d'une façon cruelle. Un jour, Hélène était assise auprès de sa cousine, quand Ronsard passa et s'arrêta pour les saluer. Jeanne de Brissac voulut bien le regarder; mais Hélène ne daigna pas lever les yeux, et le poète dut se consoler par un sonnet qui chantait sa peine.

N'était-il pas volage, d'ailleurs? disait Hélène, n'avait-il pas d'autres amours ? Ronsard reprenait pour son usage les vers de Tibulle, qui ne regardait plus aucune dame romaine depuis qu'il avait vu Délie. Il échappait ainsi comme il pouvait aux accusations souriantes de son amie. Le meilleur était de le prendre de haut; il n'y manquait point :

Injure plus mordante au cœur je ne reçoy, Car douter de ma foy, c'est crime d'hérésie.

Il y a, dans les Sonnets pour Hélène, des vers d'une passion assez brûlante et d'un désir assez grossier. La jeune fille, loin d'y consentir, répondait par des conseils d'un désintéressement au moins orgueilleux. « Je n'aime point Vénus », ajouta-t-elle un jour^^. Si Ronsard continue ses supplications, on ne doit y voir autre chose que le thème poétique commun du siècle, tel qu'on le retrouve jusque dans

les poésies du bon évêque Pontus de Thyard. Parmi les vers sincères et tout à fait personnels, il faut savoir reconnaître ceux qui sont écrits pour le public et jetés au moule de la banalité galante. La véritable pensée de Ronsard est dans un sonnet du premier livre ; on y voit comment son amie lui avait enseigné la pureté, qui peut trouver sa place dans l'amour et qui sied surtout aux affections tardives de la vie :

J'errois à la volée, et sans respect des lois ; Ma chair, dure à domter, me commandoit à force, Quand tes sages propos despouillèrent l'escorce De tant d'opinions que frivoles j'avois. En t'oyant discourir d'une si saincte voix, Qui donne aux voluptez une mortelle entorce, Ta parole me fit, par une douce amorce, Contempler le vray Ijien, duquel je m'esgarois.

Malgré le caractère chaste de cette liaison, elle n'en a pas moins connu la jalousie. Le poète est défiant; il n'aime pas « comme on aime à la cour »; il s'inquiète des sourires qui ne vont pas vers lui. II rappelle à Hélène qu'il ne veut pas de partage :

L'Amant non plus qu'un lloy de rival ne demande.

Vous aurez en mes vers un immortel renom ;

Pour n'avoir rien de vous, la récompense est grande.

Il a beau imiter Properce, on sent dans un sonnet son intime pensée :

Mon ombre me fait peur, et, jaloux, je ne puis Avoir un compagnon, tant amoureux je suis, Et tant je m'essencie à la personne aimée.

Hélène était spirituelle, entourée. Il savait que, pour être aimé, la jeunesse vaut mieux que le génie. (( La gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme : ils la parent et ne peuvent l'embellir. » L'aveu, qui échappe, dans les Mémoires d'outre-tombe, à un grand vieillard qui a aimé beaucoup, Ronsard le fait implicitement plus d'une fois. Il souffre, quand Hélène danse aux ballets du Louvre et reçoit pour sa grâce les compliments de tous, quand elle le quitte, interrompant le propos commencé pour accueillir un jeune seigneur qui vient d'entrer. Les paroles les plus banales, les formules les plus ordinaires, semblent au vieux poète des légèretés ou des trahisons. Ces souffrances secrètes et inavouées châtient celui qui ne veut pas voir l'heure passer.

Gomme les vrais mélancoliques, Hélène sent parfois le besoin d'échapper à soi-même. Elle a des instants de gaieté très vive qui peuvent tromper sur

son caractère. Ronsard oublie alors le dégoût qu'elle lui a mainte fois témoigné pour les plaisirs de la cour; il lui reproche avec amertume d'aimer le carnaval : « Je souffre, lui dit-il,

Tandis que vous dancez et ballez à vostre aise. Et masquez vostre face ainsi que vostre cœur... »

Sans être coquette, Hélène sait le prix de son charme tant célébré. Le poète craint de l'avoir trop louée; il lui fait comprendre que cette grâce est peu de chose :

Elle se glorifie en ses cheveux frisez, En sa verde jeunesse, en ses yeux aiguisez. Pourquoy te braves-tu de cela qui n'est rien?... Les beautez en un jour s'en vont comme les roses.

Ce qui demeure, c'est le don de la Muse, l'honneur attaché à son nom :

Long temps après la mort je vous feray revivre... Vous vivrez et croistrez comme Laure en grandeur, Au moins tant que vivront les plumes et le livre.

Et, sans regarder si loin dans la postérité, n'est-ce pas au j)oète qu'Hélène doit sa renommée présente ?

Les dames de ce temps n'envient ta beauté, Mais Ion nom tant de fois par les Muses chanté, Qui languiroit d'oubly si je ne t'eusse aimée 2*.

C'était une véritable gloire que ces petits poèmes donnaient à Hélène. Ils étaient lus et relus au Louvre, comme des chefs-d'œuvre. Les dames en prenaient des copies; la Reine-mère en réclamait la primeur; Charles ÏX surtout, plus sincèrement épris des vers que sa mère, emmenait le poète dans son cabinet pour lui faire réciter son dernier sonnet en l'honneur de Mademoiselle de Surgères. Grands motifs de vanité à coup sûr, et dont parfois Ronsard s'inquiète; il croit que l'affection qu'on lui témoigne est tout égoïste et vient du plaisir qu'on a d'être chantée par un grand homme. Il se plaint de cette fille rebelle à la tendresse sincère.

Qui ne m'aime sinon pour avoir mes chansons.

— Elle a de nos chansons et non de nous souci,

s'écrie-t-il ailleurs. Il se révolte contre les caprices et les marques d'indifférence le torturent. Une autre serait moins fantasque et plus indulgente peut-être :

J'estois vraiment un sot de le prier, maistresse... Tu m'as très mal payé pour avoir bien servy... Maistresse, je n'ay pas les cheveux si grisons Qu'une autre de bon cœur ne prenne vostre place.

L'amour vint tardivement chez Hélène. Longtemps son poète lui avait reproché de répondre à la tendresse par l'amitié. Au bout de cinq ans, il attendait encore. Il ne comprenait pas que, vivant parmi les dames les plus avenantes et les plus beaux cavaliers, accoutumée à ce milieu galant et facile, Hélène s'obstinat à rester insensible. Il est impossible, disait-il, étant jeune et belle comme les autres dames.

Que vostre cœur gentil d'amour ne soii esmeu, Sinon d'un grand brasier, au moins d'une cstincelle.

Hélène avait accepté, peut-être par orgueil, les hommages de Ronsard et l'offrande si loyale de sa passion. Mais un jour, peu de temps avant leur séparation, la reconnaissance fit naître l'amour. « Le ciel le veut )>, dit-elle. Il était bien tard, trop tard même. Pourtant, la jeune malade donna à son vieil amoureux cette douloureuse consolation :

Prenant congé de vous, dont les yeux m'ont domté, Vous me distes un soir, comme passionnée : « Je vous aime, Ronsard, par seule destinée; Le ciel à vous aimer force ma volonté. »

Il importe peu à présent de prononcer des serments solennels, sur une table de feuillage, avec une pompe toute païenne inventée par Ronsard ^^ Les paroles d'Hélène ne valent-elles pas tous les serments? L'aveu, si longtemps imploré par le poète, vient d'être fait; Cassandre ni Marie n'ont jamais dit si douce parole.

Cette belle liaison de Ronsard et d'Hélène dura sept années, pendant lesquelles la France traversa la troisième et la quatrième guerre de religion. Les victoires du duc d'Anjou sur Coligny à Jarnac et à Montcontour, les premières ligues catholiques dans les provinces, la paix de Saint-Germain rompue dans la nuit du 24 août 1572, la reprise d'armes des protestants et leur défense dans la Rochelle, l'élection du duc d'Anjou au trône de Pologne, la mort lamentable du roi de la Saint-Barthélémy; tels sont les événements qui marquent ces années de discorde. Hors de France, on entend le grondement des canons chrétiens qui gagnent la bataille de Lépante, et les cris des gueux qui s'insurgent dans

les Pa3^s-Bas. En France, le deuil est partout; les bandes de reîtres et d'Espagnols désolent les provinces au pillage; et Paris, qui bouillonne déjà des ferments de la Ligue, revoit dans ses rues meurtres et tueries.

Au milieu de ces malheurs et de ces crimes, la cour s'amuse. Le plaisir sert la politique de Catherine de Médicis. Si les coffres du roi sont vides, on emprunte aux banquiers italiens. Les voyages de la cour, les grandes cérémonies publiques, coûtent fort cher et, néanmoins, se multiplient. L'année même de la Saint-Barthélémy, Charles IX épousa Elisabeth d'Autriche et la reine fut couronnée à Saint-Denis. Il y eut deux entrées triomphales dans Paris, celle du roi le 6 mars, et celle de la reine le 29. Le cortège entra par la porte Saint-Denis, où se dressait un arc de triomphe de feuillage, avec des statues allégoriques et des inscriptions françaises et latines de Ronsard et de Dorât. La rue Saint-Denis était pavoisée. Le pont Notre-Dame, que traversait Elisabeth pour se rendre à l'église, sa première station, était couvert de ses armoiries, chiffres et devises. A la suite des musiciens et des deux cents gentilshommes de h\ maison du roi, venait la reine « habillée de surcot d'hermine, couvert de pierreries », dans une

litière découverte dont le fond était tendu de toile d'argent traînant à terre. A sa droite et à sa gauche chevauchaient le duc d'Anjou et le duc d'Alençon, frères du roi. Derrière la litière royale, la duchesse de Lorraine et Madame Marguerite, sœurs du roi, et les duchesses de la cour allaient (( sur hacquenées blanches ». Les damoiselles de la reine, vêtues de toile d'argent, suivaient dans des chariots. Hélène de Surgères ne faisait point partie de ce cortège; mais elle put le voir défiler, au milieu des acclamations de la foule, d'une fenêtre de la rue Saint-Denis, auprès de son ami Ronsard, qui avait collaboré à l'ordonnance des fêtes et donné des idées pour la décoration de la ville.

Elle dut figurer au contraire au banquet offert par la Reine-mère, en son château des Tuileries, au nouveau roi de Pologne, le duc d'Anjou, et aux ambassadeurs polonais venus pour porter la nouvelle de son élection. Cette fête, qui eut lieu au mois d'août 1573, fut une des plus célébrées de l'époque. A la fin du repas, s'avança, en face des rois et des reines, au son de la musique d'Orlande, un grand rocher artificiel couleur d'argent, de vingt-six pieds de haut, où étaient ménagés dans des niches seize sièges pour des filles d'honneur de la reine. Elles

symbolisaient les n3^mphes des diverses provinces du ro3^aume, et aussi la France, la Paix et la Prospérité. L'une d'elles, « la Nymphe de France », se leva et se mit à chanter les louanges du nouveau roi ; c'était une ode de Ronsard. Puis, les autres nymphes descendirent avec elle de la montagne ; elles exécutèrent les figures de danse les plus gracieuses et les plus compliquées, et offrirent chacune une plaque d'or gravé, portant un emblème de la province qu'elle représentait : la Provence, par exemple, présentait un myrte et un oranger enlacés, la Champagne du blé, la Normandie un vaisseau, la Guyenne des gens de guerre, etc. Ces figures étaient de l'invention de Jean Cousin.

Brantôme, qui fut présent à cette mémorable soirée, insiste surtout, dans son récit, sur la merveille du ballet des N3^mphes, qu'accompagnaient trente violons « sonnans quasy un air de guerre fort plaisant». On vit ces belles jeunes femmes « marcher soubs l'air de ces violons et... s'approcher et s'arrester un peu devant Leurs Majestés, et puis après danser leur ballet si bizarrement invanté, et par tant de tours, contours et détours, d'entrelasseures et meslanges, affrontements et arrests, qu'aucune dame jamais ne faillit de se trouver à son poinct ny à son

rang..., tant ces dames avoient le jugement solide et la retentive bonne, et s'estoient si bien apprises. » Agrippa d'Aubigné, qui décrit le même spectacle, destiné à donner aux envoyés de Pologne une grande idée de la cour de F'rance, en parle dans ses Histoires, mais d'un autre ton : (( Les N3anphes descendirent pour danser un ballet deux fois, premièrement masquées, et puis sans masque ; et la pluspart de la nuit fut passée au bal accoutumé. Les Polonnois admirèrent les confusions bien desmélées, les chiffres bien formez du ballet, les musiques différentes, et dirent que le bal de France estoit chose impossible à contrefaire à tous les rois de la terre. J'eusse mieux aimé qu'ils eussent dit cela de nos armes ))^^.

L'ode de Ronsard récitée à la fête des Tuileries, en même temps qu'une autre d'Amadis Jamyn, dite par la nymphe d'Anjou, est un des poèmes où l'orgueil patriotique de l'écrivain s'étale avec la plus joyeuse abondance :

Je suis des Dieux la fille aisnée De cent lauriers environnée, La bonne Nymphe des François, Qui d'armes et d'hommes féconde Ay tousjours fait trembler le monde Soubs la puissance de mes lois...^?

Mademoiselle de Surgéres avait lu ces strophes la première, dans sa chambre du Louvre. Mais, comme on n'a aucun nom des filles d'honneur qui participèrent à la figuration, on peut se demander si le poète n'avait pas confié à son amie le soin de réciter ses vers, dans le rôle de Xvmphe de France. Elle dansait, du moins, et fort bellement, dans les grands ballets de la cour, comme on le voit par ces vers si colorés :

Le soir qu'Amour vous fit en la salle descendre Pour danser dartifice un beau ballet d'amour... Le ballet fut divin, qui se souloit reprendre... Se rompre, se refaire, et tour dessus retour Se mesler, s'escarter, se tourner à l'entouT, Contr'imitant le cours du lleuve de Méandre^».

Hélène et Ronsard jjarticipaient à ces plaisirs incessamment renouvelés, mais sans en faire ni l'un ni l'autre la principale occupation de leur vie. Le poète était dans une période de grand travail et de composition active; il donnait au public les derniers livres de ses Poèmes et les premiers livres de la Franciade. Il ne se doutait guère que, parmi ses œuvres de cette époque, les seules qui survivraient seraient les sonnets et les chansons qu'il offrait par délassement à son amie.

La mort de Charles IX mit fin aux vers de Ronsard pour Hélène. Le poète perdait un bienfaiteur fidèle; Henri III, que la France avait connu comme duc d'Anjou, ne le remplacerait jamais pour lui. Il quitta Paris et y revint rarement. Les turpitudes du règne nouveau chassèrent les grâces de l'ancienne cour. Les strophes de Ronsard et de Du Bellay furent dédaignées pour les mièvres chansons de Philippe Desportes^^ La place du vieux poète n'était plus au Louvre, et, lorsqu'il venait à Paris dans les dix dernières années de sa vie, il quittait moins que jamais l'Université.

Son Vendômois tant célébré et la libre nature, qu'il a aimée et sentie mieux que nul autre, lui offraient de calmes asiles. Il y plantait des arbres en l'honneur d'Hélène, surtout des pins, (( arbres de Cj^bèle »; il inscrivait son nom sur les écorces, à la façon de Gallus; il lui consacrait même une fontaine, la Fontaine d'Hélène, qu'il chantait comme la Fontaine Bellerie^. Jamyn, témoin de toutes ces fantaisies, écrivait à la jeune fille :

Les fontaines, les pins, ne portent que ton nom. Mais il y avait déjà longtemps que Ronsard

sentait que l'amour n'était plus de son âge. « J'ai honte de ma honte », disait-il ;

Il est temps de me taire, Sans faire l'amoureux en un chef si grison... Les roses pour l'hiver ne sont plus de saison.

Il lui suffisait de s'être assuré pour ses vieux jours une affection sûre et sérieuse, de savoir, écrivait-il à Hélène,

Qu'alors que le vieil âge Aura comme un sorcier changé vostre visage, Et lors que vos cheveux deviendront argentez, Et que vos yeux d'Amour ne seront plus hantez. Que toujours vous aurez, si quelque soin vous touche, En l'esprit mes escrits, mon nom en vostre bouche.

Il voulut alors reprendre cette bonne vie de repos du cœur, qu'il avait menée quelquefois, aux heures vivaces de la jeunesse, franc de souci et maître de son désir, alors qu'il se promenait au bord des ruisseaux vendômois,

Ayant toujours es mains, pour me servir de guide,

Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,

Mes bons hostes muets qui ne faschent jamais^i.

Hélas! les choses avaient bien changé pour lui; rien ne pouvait renaître des années disparues. Il

avait vu sa maison saccagée par les guerres civiles; sa santé déclinante l'avertissait de l'approche de la mort. Enfin, le réveil de la passion dans son cœur vieilli et la perte de ce jeune roi tant aimé transformaient son âme. Le grand vers qui termine le recueil d'Hélène montre qu'il a senti la double amertume de la douleur :

Car l'Amour et la Mort n'est qu'une même chose.

Hélène, comme Ronsard, quitta Paris après la fin de Charles IX. La Reine-mère commença un long voyage dans le Midi, allant à la rencontre de Henri III, qui fuyait sa couronne de Pologne, royaume d'exil, pour venir prendre celle de France. La cour entra à Lyon, avec le roi, le 6 septembre 1574; elle descendit le Rhùne jusqu'à Avignon; après un séjour de six semaines dans la ville des Papes, elle revint par la Bourgogne à Reims, où se firent le sacre et les noces de Henri III, le 15 février 1575. Mademoiselle de Surgères était de ce voyage. Elle figure dans une aventure arrivée à Marguerite de Valois, pendant le séjour à Lyon, et que la spirituelle femme de Henri IV narre joliment dans ses Mémoires. Henri III, poussé par son favori du Guast qui haïssait Marguerite, avait résolu de brouiller le roi de Navarre et le

duc dWlençon : « Il conçut, dit la ro3^ale narratrice, une extrême jalousie contre mon frère d'Alençon, ayant pour suspecte et portant impatiemment l'union de luy et du roy mon mary, estimant que j'en fusse le lien et le seul moyen qui maintenoit leur amitié, et que les plus propres expédiens pour les diviser estoient... de me brouiller et mettre en mauvais ménage avec le roy mon mari... Une après-disnée... Madame de Nevers, Madame de Rais, Bourdeille et Surgères me demandèrent si je me voulois aller promener à la ville. Sur cela, Mademoiselle de Montigny nous dit que l'abbaye de Saint-Pierre estoit une fort belle religion. Nous nous resolusmes d'y aller... Pendant que nous estions dans Saint- Pierre, le roy (Henri III), ayant seulement avec luy le roy mon mari, d'O et le gros Ruffé..., passant par ceste place et voyant mon chariot vuide, se retourna vers le roy mon mari, et luy dit : « Voyez, voilà le )) chariot de vostre femme, et voilà le logis de Ridé... )) Je gage, dit-il, qu'elle y est. » Le gros Ruffé monte, ne trouve personne et revient en disant pour plaire au roi : (( Les oiseaux y ont été, mais ils n'y sont )> plus. » A son retour, la reine de Navarre trouve son mari dans sa chambre; il lui raconte tout et l'assure de sa confiance. Mais elle est fort mal

accueillie par sa mère et reçoit d'elle de sanglants reproches. Il faut le témoignage des dames et de deux gentilshommes qui l'ont accompagnée, pour attester l'innocente visite qu'elle a faite. Le roi son frère s'excuse publiquement, dans le cabinet de la Reine-mère, de la peine que lui ont causée d'injustes soupçons. Il devra trouver d'autres moyens pour brouiller le ménage du roi de Navarre.

Hélène, « la docte de la cour », prit part sans doute aux séances de cette Académie du Palais fondée par Henri III, où l'on a vu avec raison l'origine de l'Académie française. C'était, dit d'Aubigné, (( une assemblée que le roy faisoit deux fois la semaine en son cabinet, pour ouïr les plus doctes hommes qu'il pouvoit et mesme quelques dames qui avaient estudié, sur un problème toujours proposé par celuy qui avoit le mieux fait à la dernière dispute ». Ronsard y paraissait quelquefois, quand il était à Paris ; mais les plus éloquents orateurs et les mieux goûtés étaient Desportes et Du Perron. Le cardinal Du Perron manqua un jour à son habituelle galanterie : (( Mademoiselle de Surgères, raconte-t-il, me priait, chez Monsieur de Retz, que je fisse une épistre devant les œuvres de Ronsard,

pour montrer qu'il ne l'aymoit point d'amour impudique. Je luy dis : (( Au lieu de cette épistre, il y faut )) seulement mettre vostre portrait ))^^ Si l'anecdote est authentique, il y a peu d'honneur pour le prélat à avoir fait cette dure réponse à l'amie de Ronsard, vieillie de bonne heure ou enlaidie par la maladie et par la tristesse.

Le vieux poète ne cessa point d'entretenir avec Hélène des relations affectueuses. Peu de temps avant sa mort, il lui faisait demander d'user de son crédit pour la pension qu'il recevait du roi. Au seizième siècle comme au dix-septième, les pensions de poètes étaient souvent en retard. Par une lettre que possédait Guillaume Golletet, Ronsard (( prie son cher amy Gallandius de présenter ses humbles baisemains à Mademoiselle de Surgères, et mesme de la supplier d'employer sa faveur envers le thrésorier régnant pour le faire payer de quelque année de sa pension; ce qu'elle faizoit sans double très volontiers, en récompense de tant de beaux vers qu'il avoit faicts pour elle, et par lesquels il avoit immortalisé son nom ».

Ronsard mourut à son prieuré de Saint-Côme, près Tours, le 27 décembre 1585. Hélène lui survécut quelques années. Elle était encore à la cour en 1587,

car son nom se lit à cette date dans un pamphlet huguenot joint au Journal de L'Estoile. A cette époque, Catherine de Médicis était installée, avec ses dames et tout son service, dans le grand logis bâti pour elle aux environs de Saint-Eustache^^. C'est là que Mademoiselle de Surgères acheva sa vie. Elle ne s'était point mariée : (( Morte fille », dit la généalogie manuscrite. A qui pouvait-elle donner son cœur, après avoir aimé Pierre de Ronsard ?

L'histoire s'est montrée bien oublieuse envers cette mémoire charmante. Plus qu'aucune autre Française de la Renaissance, Hélène de Surgères mérite d'être cherchée dans l'ombre où se cache sa vie; nous y sommes guidés par d'aimables écrivains qui l'ont honorée et par le plus grand de tous, qui lui a consacré ses derniers chants. Les Dames illustres ne manquent pas à notre seizième siècle; reines et princesses remplissent nos chroniques de leurs aventures ou de leur rôle politique; mais, à côté de ces femmes à la bruyante renommée, doivent se placer dans le souvenir de la postérité celles qu'ont aimées les poètes.

Les Ancêtres de Ronsard

Les Ancêtres de Ronsard

Plusieurs de nos poètes romantiques se sont donné des aïeux apocryphes, en supposant des origines qui flattaient leur amour-propre ou amusaient leur littérature. Musset s'obstinait à revendiquer pour ancêtre le trouvère Colin Muset, et Lamartine cherchait les siens parmi des Arabes qu'auraient laissés en Bourgogne les dernières invasions sarrasines. Hugo et Vigny lui-même cultivaient de vaniteuses inexactitudes. Ils ne faisaient qu'imiter celui qui fut le maître du lyrisme français tout entier. Pierre de Ronsard, bon gentilhomme vendômois, paraît avoir tiré de sa seule imagination ce fameux marquis bulgare ou roumain, dont il se prétendait issu et qui serait venu jadis au secours du roi

de France. Nos histoires littéraires acceptent de confiance ce surprenant personnage, qui prête aux évocations héroïques :

Or quant à mon ancestre, il a tiré sa race D'où le glacé Danube est voisin de la Thrace. Plus bas que la Hongrie, en une froide part Est un seigneur nommé le marquis de Ronsart, Riche d'or et de gens, de villes et de terre...

Le fils puîné de ce seigneur considérable aj'ant traversé les monts pour voir des batailles et vaillamment combattu contre les Anglais, Philippe de Valois reconnaissant lui aurait donné « des biens à suffisance sur les rives du Loir », dont les charmes lui auraient fait oublier celles du Danube. Ainsi le poète s'enchantait de cette gloire fabuleuse. Une lignée illustre et guerrière éveillait en lui de nobles images. La vérité, s'il l'avait voulu regarder, était plus modeste, mais bien plus belle. Elle offre un excellent exemple des forces peu à peu acquises et fixées dans une famille, jusqu'à l'heure où le génie vient les couronner.

Le premier ancêtre certain de notre grand poète est un André Ronsard, sergent fieffé de la forêt de Gastine pour Monseigneur le comte de Vendôme,

à la fin du quatorzième siècle. Tous les aînés des Ronsard héritent de cette charge, équivalente à celles de garde-chasse et de garde forestier. Si elle se transmet de père en fils comme un fief ordinaire, les avantages en sont assez minces, puisque André Ronsard, qui possède déjà le manoir de la Possonnière, ne chasse, par exemple, dans la forêt dont il a la garde, que le lièvre, la fouine et le « goupil » ; il les peut prendre au filet, ou les poursuivre avec ses chiens, à pied ou à cheval; mais il n'a le droit de s'emparer des bêtes nobles, cerfs, chevreuils ou sangliers, que s'il les trouve déjà « navrées ou entemmées ». Le « sergent » de Gastine est du moins le protecteur et le chef respecté des bûcherons, des charretiers, de toute cette population qui vit dans la forêt et par la forêt. Il s'attache à ces taillis qu'il voit grandir, à ces arbres qu'il protège, à ce pays où il représente la sagesse et la bénignité du maître lointain. Ne devine-t-on pas aussitôt d'où vient à Pierre de Ronsard, avec son sens exquis de la nature, l'amour tant de fois chanté de la forêt natale ? Elle a été, pendant quatre générations, administrée et défendue par des Ronsard, avant que naquît chez eux le poète capable de formuler fortement leurs impressions confuses. Ils ont aimé sans doute autant

que lui les « nymphes qui vivaient dessous la dure écorce»; mais lui seul a su dire cet amour de la forêt en paroles dignes de survivre :

Toy qui au doux froid de les bois

Ravy d'esprit m'amuses :

Toy qui fais qu'à toutes les fois

Me respondent les Muses...

Toy qui au caquet de mes vers

Estens l'oreille oyante, Courbant en bas les cheveux verts

De ta cime ployante...

Qui oserait dédaigner les services d'une érudition à laquelle nous devons de tels contentements de l'esprit? Nous exposons ici les résultats auxquels une rigoureuse enquête généalogique a conduit M. Henri Longnon, dans le livre qu'il a publié sur Ronsard^*. Ses belles recherches d'archives réservent d'autres satisfactions à notre curiosité sur le poète et sa famille. Le grand-père de Pierre, Olivier Ronsard, sans se démunir de sa charge forestière, est au service de Louis XI comme « échanson » et titulaire de diverses capitaineries. Il est le premier du nom à sortir de ses terres pour voir du pays, comme le fera son petit-fils, se mêler à la vie de

cour, se risquer dans les aventures politiques et guerrières. Olivier Ronsard, compromis avec le duc de Berr}' dans la Ligue du Bien public, est révoqué de sa chàtellenie de Montbonnot en Dauphiné, pour avoir passé, dit un acte du roi daté de 1465, a dans le camp de ses ennemis, où il est actuellement ». Il rentre en grâce peu de temps après et figure, jusqu'à la mort de Louis XI, au rôle de la compagnie privilégiée des « Cent gentilshommes de l'hôtel ». On sent qu'une étape a été franchie par la famille, avec ce grand-père curieux et batailleur, qui a ouvert à sa descendance les voies de la cour. 13e ses deux fils, le puîné, Jean, archidiacre de Laval, chanoine du Mans, semble déjà un humaniste, qui introduit la littérature chez les Ronsard; il sera pour le poète l'oncle admiré de son enfance, le savant bienveillant qui d'abord lui prête des livres rares et finit par lui léguer sa bibliothèque. Le père, Louis de Ronsard, fait une figure beaucoup plus complexe et qu'il faut regarder de près.

Il reste un témoignage particulièrement sur de sa culture et de ses goûts. C'est le manoir même de la Possonnière, ancienne résidence de la famille, à peu de distance de Coutures, près du Loir, qu'il reconstruisit en 1514-1515 dans le style italien.

Louis de Ronsard est un des seigneurs français, si nombreux à celte époque, qui ont guerroyé au delà des Alpes avec leurs princes, y ont appris les grâces d'un art inconnu et, au retour, ont rêvé de rebâtir leur gentilhommière sur le modèle d'un palais italien, ou tout au moins d'en rajeunir le décor. Nous n'avons plus le petit château des Ronsard dans la forme qu'il reçut alors, car le dix-huitième siècle vit commencer sa ruine, et les efforts louables des possesseurs modernes n'ont pu en conserver que des vestiges. L'habitation resta de médiocre grandeur, mais les sculptures du nouveau style revêtirent partout les pilastres et les linteaux; les devises latines, qu'on lit encore, attestèrent les goûts littéraires du maître de la demeure; la cheminée monumentale, qu'il commanda à un sculpteur italien, réunit les armes des familles alliées à la sienne parmi des figurines mythologiques et des grotesques, qu'il préférait assurément aux ornements gothiques jadis en usage. Ce n'est point en vain qu'un enfant attentif et rêveur a été élevé par un tel père, au milieu de symboles antiques, dans une maison dont le seuil présentait aux regards cette inscription joyeuse : Voliij)l(ili et (jrddis.

Louis de Ronsard donna à son lils plus d une

leçon. Sa vie d'abord lui enseigna l'amour de la France. Compagnon d'armes du chevalier Bayard, ayant gagné dans la mêlée d'Agnadel son collier de Saint-Michel, revenu en Italie avec le roi François pour se bien battre encore à Marignan, il fut chargé, après Pavie, d'accompagner en Espagne, comme maître d'hôtel, les Enfants de France envoyés en otages à l'Empereur. Sa mission, dure et difficile, se termina par une captivité à Médina del Campo. Les Muses vinrent l'y consoler, car il était un des hommes les plus cultivés de la cour de France, et c'est assurément par là qu'il avait conquis la faveur et la confiance de son maître. Une correspondance littéraire avec Jean Bouchet, le « rhétoriqueur », suffit à montrer qu'il aimait la poésie et pratiquait même assidûment le vers français. Il appliquait déjà cette alternance rigoureuse des rimes masculines et féminines, que Pierre de Ronsard fit adopter bientôt, comme une règle absolue, par les poètes de son école.

Un tel père ne dut point gêner la vocation littéraire qui s'éveillait auprès de lui, et l'on sait au contraire qu'il ne négligea rien pour la développer. Le séjour de l'adolescent à la cour, ses « enfances » studieuses, son entrée chez Lazare de Baïf, dont le

fils devait être son meilleur ami et son compagnon de travail, ses premiers voyages à la suite d'ambassades françaises, tout ce qui a contribué à l'éducation si complète et si forte de notre poète a été décidé ou préparé par Louis de Ronsard. L'humaniste, le lettré, le rimeur, le chàlelain un peu italianisé de la Possonnière, s'est vu revivre en son fils Pierre, bien mieux qu'en cet aine, Claude, gentilhomme de l'hôtel de François I<?i'et de Henri II, dont l'héritier se trouva plus tard aux côtés de son oncle dans sa prise d'armes contre les protestants. Pierre se chargea de perpétuer le nom des Ronsard dans l'ordre de l'esprit, et chacun sut bientôt qu'il s'y employait de la façon la plus magnifique.

La formation de la fameuse « Brigade », que la postérité restreint et glorifie sous le nom moins familier de a Pléiade », les leçons de Jean Dorât au collège de Coqueret, qui enflammèrent pour le grec plusieurs générations de poètes, la rencontre de Ronsard et de Du Bellav et les «^fraudes batailles littéraires du milieu du siècle, tout cela c'est de la plus émouvante histoire française. Le livre qui nous la rappelle nous invile aussi à distinguer les visages aimables, mais un peu confus, (jui a|)paraissent dans les premiers livres des Amours : Cassandre,

Marguerite, Marie, Sinope, Genèvre, d'autres peutêtre. Il n'est pas toujours aisé de reconnaître à laquelle de ces dames successivement élues s'adressent certains groupes de sonnets. Elles sont pourtant très diverses de rang, de caractère et de mœurs. Les commentaires de Muret et de Belleau facilitent à peine ce jeu subtil. M. Henri Longnon y a excellé. N'a-t-il pas identifié ingénieusement la belle Cassandre avec cette Cassandre Salviati, que Ronsard connut à la cour de Blois, lorsqu'elle avait seize ans, fille d'un Florentin récemment établi en France et fort apprécié de nos rois pour son commerce de l'argent ? Il plaît de penser que le Canzoniere nouveau, où Ronsard a si souvent écrit « suivant Pétrarque », s'ouvre par des hommages à une dame de Florence; et l'histoire de cette jeune femme devenue française par son mariage est aussi certaine aujourd'hui que celle d'une autre inspiratrice du poète, l'incomparable Hélène du dernier amour.

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