Le dernier baiser
Ruiné, désespéré de ne pouvoir mener la vie qu'il rêve, dans uu moment d'égarement, le marquis Norbert d'Argental s'est écrié : « A qui m'apporterait la fortune, je donnerais mon âme » et une voix derrière lui a répondu : « J'accepte. »
C'est un homme, Rouquin, qui a parlé et le marché est conclu.
Le marquis doit épouser une jeune fille Gabrielle Bertara, jeune ouvrière pauvre, mais qui est, sans qu'elle s'en doute, la cohéritière d'une fortune fabuleuse.
Guidé d'abord uniquement par l'intérêt, le marquis d'Argenfal s'éprend bientôt de Gabrielle, mais celle-ci aime un jeune homme, Valentin, et en est aimée.
Rouquin et ses complices, dont le plus antipathique est, certes, La Guyane, enlèvent Gabrielle, puis son père.
Terrorisant la jeune fille, en menaçant de faire périr Bertara, ils l'obligent à épouser Norbert d'Argental, malgré les efforts de Valentin et d'un jeune étranger, Mourad, qui recherche les héritiers de la fortune des Bertara.
Gabrielle n'est la femme de Norbert d'Argental que de nom.
Elle repousse impitoyablement toutes les avances du marquis, plus follement épris d'elle que jamais.
Rouquin recherche l'autre héritière des Bertara : c'est une femme, Jeanne Bertara.
Par le plus grand des hasards, il découvre que l'amant de
sa fcmniG Lydia, un jeune homme malade, André Sénéchal, est l'un des fils de Jeanne. En dévoilant à André le passé de sa maîtresse, il provoque chez celui-ci, à qui toute émotion est interdite, une crise telle que le jeune homme est mourant.
Pour obéir aux ordres de son maître Rouquin, le marquis (d'Argental a dû faire disparaître le père de Gabrielle (1).
(1) Les épisodes résumés ci-dessus sont développés tout an long dans le volume du LR'RE NATIONAL, portant le titre de : Cl La ^L\RQUISE Gabrielle, »
Il fallut transporter André hors de cette maison fatale, où il venait d'ètro frappé mortellement.
Dans cet appartement nu, qui, jamais, ou presque jamais, ne recevait ses locataires, il n'y avait rien pour le soigner : ni eau pour le rafraîchir, ni linge pour le laver, ni verre pour le faire boire, ni draps au lit pour le coucher.
Le docteur Lombard avait bien vite compris la situation délicate de Lydia.
Il avait demandé :
— Savez-vous où demeurent les parents de ce jeune homme 7
— Rue Bleue, imméro 11.
— Eh bien I faites appeler une voiture et transportez-le doucement chez lui. Là, du moins, il pourra mourir en paix. Surtout, que la voiture aille au pas. Un brusque mouvement pourrait amener chez cet enfant une seconde hémorragie intérieure qui l'étouffait. Et vous croiriez encore tenir un être vivant que vous n'auriez plus dans vos bras qu'un cadavre.
Et le bonhomme, comme s'il se repentait de la compassion que laissaient entrevoir ses paroles :
— Du reste, un peu plus tôt, un peu plus tard !... Et il était parti, sans même saluer.
— Oh 1 monsieur, dit Lydia à Valentin en joignant les mains, — mais Sans pleurer, car la source de ses larmes était tarie, — .vous que je ne connais pas, mais qui semblez prendre en pitié ce malheureux, ne m'abandonnez pas... Aidez-moi à le sauver, si c'est encore possible...
— Je ne vous quitterai pas, madame 1 dit Valentin. Il y a eu ici un crime que je n'ai pu empêcher ; j'essaierai du moins de rendre la vie à la victime, si Dieu le permet.
— Oh ! Dieu le voudra, monsieur, n'en doutez pas 1 Valentin retint un geste de découragement. Il ne croyait pas. Il descendit aussitôt en courant pour aller chercher une
voiture.
Le fiacre qui l'avait amené était à quelque distance. Il fit signe au coche.ç d'approcher.
Le cocher obéit. Valentin remonta.
Alors, aidé de Lydia, qui soutenait la tête d'André, il redescendit, emportant ce frêle corps, si délicat et si féminin qu'il ne pesait pas plus que celui d'une fillette.
Il entra dans le fiacre, suivi par la jeune femme qui prit place devant lui, et André fut maintenu par tous les deux.
Valentin avait recommandé au cocher d'aller au pas. C'est pourquoi ils mirent près d'une heure pour se rendre du quai de la Tournelle à la Tue Bleue. Là, Lydia retrouva des larmes. Elle allait être obligée de quitter cet enfant pour lequel elle eût donné sa vie. Elle n'osait aller plus loin, ni se retrouver devant le père d'André. Que lui dire, en effet ? Quelles explications lui donner ? Elle dit son embarras à Valentin. Et celui-ci la vit si triste qu'il essaya de lui rendre un peu de courage.
— Laissez-moi le soin de voir les parents de ce jeune homme. J'inventerai quelque histoire. Je dirai, par exemple, qu'il s'est trouvé mal dans la rue... Et, cependant, ne leur devrais-je pas la vérité tout entière ?... Vous n'avez vu là qu'une vengeance de votre mari, madame... Vous vous trompez... C'est plus qu'une vengeance, c'est un crime.
— Un crime !... Ah 1 lui qui a fait de moi une misérable est capable de toutes les ignominies ?... .Te vous crois, hélas 1
Et son regard anxieux interrogeait Valentin.
Celui-ci allait peut-être tout dire, parler à Lydia de cette fortune dont le jeune homme était l'un des héritiers, et que convoitaient Rouquin et Norbert, mais il se retint.
Ce secret n'était pas le sien.
Et puis, il avait une dernière crainte, vague, indéfinie.
Cette femme, si franche dans son désespoir, n'était-elle pas une abominable comédienne ? Ne lui tendait-elle pas un piège î Ne le trompait-elle point ? Il se tut.
Elle comprit sans doute, car elle poussa un profond soupir et baissa sur sa poitrine son front chargé d'angoisses,
— Et vous, madame, qu'allez-vous devenir ?
— Que m'importe ?
Et elle haussa les épaules.
Si André mourait, elle avait la ferme résolution de ne lui point survivre.
— Pardonnez-moi d'avoir été peut-être indiscret, dit Valentin d'une voix douce, et cependant, permettez-moi d'insister.
— Hélas ! monsieur, sais-je où reposer ma tète ?
— Et justement, voilà pourquoi je vous fais cette question. Vous ne songez pas à rentrer... chez votre mari ?
Elle eut un geste d'horreur et d'épouvante.
— Jamais !
— Et comme je vois le vif attachement que vous portez à cet enfant, comment ferai-je pour vous donner de ses nouvelles ?...
— Oh ! monsieur, que je vous remercie d'avoir songé à cela 1 Je viendrai tous les jours, tous les jours et plusieurs fois par jour chercher de ses nouvelles... Ah 1 si je pouvais rester auprès de lui et ne le point quitter!... peut-être le sauverais-je7
LE UERNILR BAISER /
~ Et S'il revient à la vie... s'il reprend connaissance... si, avant de mourir, il veut vous parler... où vous trouverai-je Y Lydia essuya ses yeux. La voiture arrivait rue Bleue... La pauvre lernnie se pencha à la portière, puis :
— Tenez, dit-elle, dans cette maison, presque en face de icelie où vous allez entrer, je louerai une chambre. C'est là que je serai, priant Dieu. Vous m'y trouverez, à quelque heure que ce soit.
Ils arrivèrent au numéro 11. Alors, très vite, elle ajouta :
— Vous allez transporter André, n'est-ce pas ? Puis, vous enverrez chercher de nouveau un médecin ?... Puis vous demanderez son père, s'il n'est pas chez lui ?... Eh bien ! je ne veux; pas m'éloigner. Pendant ce temps, je resterai cachée dans cette voiture, les stores baissés, .£t je vous supplie, monsieur, je vous en supplie par tout ce que vous avez de cher, lorsque le médecin sera parti, revenez me dire ce qui se passe... ce qu'il faut craindre... ce qu'il faut espérer...
— Je vous le promets, dit Valentin, ému. Il n'y avait plus de doute, cette fois.
C'étaient bien de vraies larmes, ces larmes qu'il voyait couler 1... C'était bien le cœur qui dictait ces troublantes paroles et faisait trembler ces mains I...
Avec l'aide du concierge de la maison très effaré de retrouver son jeune locataire en cet état, Valentin transporta hors du fiacre André, toujours évanoui.
Lydia avait rabaissé son voile sur son visage et se dissimulait au fond de la voiture ; les curieux s'amassaient, mais André disparut dans l'escalier ; la rue Bleue redevint tranquille.
Tout en montant, et pendant que des locataires qui, des fenêtres, avaient yu ce qui se passait, accouraient sur les carrés pour distinguer de plus près ce lugubre cortège, le concierge disait :
— Il n'y a personne, chez les Sénéchal... 11 n'y a que la vieille bonne Marguerite... Le père Sénéchal, qui est employé à la banque Terrenoire, boulevard Haussmann, n'est pas encore rentré...
— Nous l'enverrons chercher, dit Valentin.
— Quel malheur que M. Georges, le frère de M. André, ne soit pas à Paris, lui qu'on dit si habile médecin, quoique tout jeune... Il guérirait M. André, peut-être. Ei si vous saviez, monsieur, comme ils s'aiment, ces deux jeunes gens ! Si M. André meurt, quand M. Georges reviendra, il est capable d'en devenir fou... Mais ça n'est pas grave, n'est-ce pas ? Est-ce que vous vous y connaissez ?
Valentin fit un signe négatif.
Le concierge s'arrêta et, reposant doucement sur la dernière marche de l'escalier les jambes du moribond, pendant que Valentin continuait de le soutenir dans ses bras, il alla sonner à la porte.
Ils étaient arrivés. Une bonne vint ouvrir.
La vieille Marguerite était chez les Sénéchal depuis vingt
s LE DERNIER BAISER
ans. Elle avait élevé Georges, elle avait élevé André. Elle les considérait un peu comme ses enfants.
A la vue d'André inanimé, elle poussa un grand cri, se précipita sur lui et lui entoura la tête de ses deux bras.
Puis, en chancelant, sans demander d'explication, elle rentra et alla préparer le lit de celui qu'elle appelait son enfant.
— Et Monsieur qui ne rentre pas ! murmurait-elle. Mon Dieu, quel malheur !...
En bas, Lydia attendait, dans une anxiété terrible. Une heure se passa ainsi.
Elle avait vu passer Valentin.
Elle l'avait vu revenir, accompagné d'un inconnu. Elle attendit encore, ne vivant plus, comprimant de ses deux mains fermées les palpitations de son cœur. Puis, Valentin reparut encore et s'approcha d'elle.
— Hélas ! dit-il, le médecin est là...
— Eh bien ? fit-elle, haletante.
— Il n'a fait que confirmer ce que l'autre avait dit...
— Ainsi, plus d'espoir?
— Je n'ose plus vous dire d'espérer.
Elle resta quelques secondes silencieuse, puis poussa un profond soupir, et prenant la main que Valentin lui tendait :
— Adieu, merci, je vous serai éternellement reconnaissante de tout ce que vous avez fait pour lui !... Je ne m'éloigne pas... Je vais où je vous ai dit... Ne me laissez ignorer rien de ce qui se passera... Je veux tout savoir... même le dénouement... si terrible qu'il soit...
— De nouveau, je vous le promets, car je ne quitterai pas André... du moins jusqu'à ce que M. Sénéchal soit rentré.
Et Valentin alla reprendre, auprès du lit d'André, la placé que lui assignait autant sa compassion pour cette victime que son amour et son dévouement pour Gabrielle.
André restait plongé dans son évanouissement. Les efforts du médecin restaient infructueux. Cependant, l'enfant vivait, le cœur battait. Mais le médecin hochait la tête. Evidemment, il n'avait aucun espoir.
Valentin avait prié Marguerite de lui donner une plume, du papier et de l'encre. Et il s'était mis à écrire à Gabrielle pour lui apprendre les événements de cet après-midi.
Sa lettre finie, il descendit, la confia à un commissionnaire, avec ordre de ne la remettre qu'à la marquise elle-même, et rentra.
M. Sénéchal, qu'on avait envoyé chercher depuis plus de deux heures, n'était pas encore de retour.
Et Marguerite, superstitieuse, murmurait :
— Un malheur n'arrive jamais seul I
Gabrielle était seule quand on lui remit cette lettré. Elle reconnut l'écriture de Valentin et tressaillit. Qu'allait-ellé apprendre ?... Un instant, elle eut peur de lire. S'il y avait là quelque nouveau crime, ne ferait-elle pas mieux d'ignorer ?...
Mais cette hésitation fut de courte durée.
La lettre était longue et pourtant Gabrielle la parcourut.
Lli nLllNll-ll BAl.shil U
pour aiiibi dire, d'un coup d'œil et elle la laissa tomber, devenue toulo blanche et les yeux comme agrandis.
— Mon Dieu, dil-elle, qui donc punira cet homme ?
Valenlin ne pouvait laconier, dans la lettre, que ce qu'il avait vu, que ce qu'il avait devine...
11 disait qu'ayant suivi Norbert, il était arrivé au quai de la .Tourjiclle. Là, Norbert était monté, d'abord, ijuis Rouquin. Norbert était redescendu et, d'en bas, avait guetté le départ de son complice.
Tous deux s'étaient éloignés ensuite, sans se parler, sans paraître se connaître, chacun allant de son côté.
Valentin racontait comment il avait deviné qu'il se tramait là quelque sinistre intrigue, comment il était arrivé trop tard auprès d'un jeune homme qui, sans blessure apparente, semblait pourtant se mourir.
A quelques mots de Lydia, il avait cru comprendre qu'il no ,6'était pas trompé et qu'il y avait eu un crime...
Lequel?... Il ne le savait!... Comment s'était-il accomx)li ?...
André seul pouvait le dire, ou Lydia.
André ne pouvait répondre.
Quant à Lydia, elle le dirait sans doute, mais elle était si accablée, que Valentin avait remis à plus tard les questions qu'il brûlait de lui poser.
Valentin terminait sa lettre en donnant à Gabrielle tous les renseignements qu'il avait recueillis sur la famille Sénéchal. Et ces renseignements étaient complets, car il avait interrogé adroitement Marguerite et avait appris d'elle tout ce qu'il voulait savoir.
Pour Gabrielle, après la lecture de cette lettre, comme pour Valentin, du reste, il n'y eut pas un seul doute : Rouquin et le marquis avaient juré l'extermination de cette famille, et c'était par André, par le plus faible, qu'ils avaient coimnencé.
Le crime était visible, peu importait à Gabrielle de savoir comment il avait été commis.
Elle resta longtemps dans un anéantissement absolu.
Femme d'un assassin, il lui semblait que, par son impuissance à les empêcher, elle devenait complice de tous ses crimes.
Elle eut, durant quelques minutes, une hallucination pendant laquelle elle vit distinctement du sang sur ses mains et des cadavres autour d'elle.
Quel parti prendre î Pouvait-elle rester plus longtemps auprès de cet homme ainsi souillé de crimes ?
Elle eut l'idée de fuir.
Fuir, c'était se déshonorer aux yeux du monde, qui no connaissait pas sa triste histoire. Mais elle restait insensible à ce déshonneur, elle avait sa dignité pour elle, son respect d'elle-même et sa conscience.
Une autre considération la retenait.
Si elle fuyait, elle abandonnait sa vengeance.
Et sa vengeance, n'était-elle pas là, sous sa main, puisqu'elle pouvait à sa guisc déchirer et broyer le cœur de cet homme 2
Cependant, n'était-ce pas être coupable que de laisser s'accomplir ces crimes et puisqu'elle n'était pas de force à lutter contre son mari, allié à Rouquin, son devoir ne lui commandait-il pas d'avertir la préfecture de police ?
Mais chaque fois que cette Idée lui venait, toujours la même réflexion la calmait i3rusquement.
Quelles preuves donnerait-elle ?... ♦
Un nouveau crime venait d'être commis... Un enfant se mourait... Mais de quoi mourait-il?
Elle était épouvantée quelquefois, en pensant à l'effroyame prudence de Norbert et de Rouquin.
Ils avaient tout prévu et ne laissaient derrière eux rien qui les accusât ou les inquiétât.
Cependant, en l'affolement de son esprit, c'était sa suprême ressource, il lui semblait que quelques mots jetés à la Sûreté préviendraient peut-être d'autres attentats.
Une enquête serait ouverte. Si elle aboutissait, c'était au milieu d'un atroce scandale qu'allaient s'effondrer Norbert et sa fortune. Ce scandale rejaillirait sur elle, mais elle l'attendrait impassible, comptant bien que la pitié publique saurait découvrir en elle la victime et la protégerait.
Si l'enquête n'aboutissait pas, du moins, il arriverait peutêtre que la police, dont l'attention serait éveillée, profiterait du moindre indice pour relier les fils de cette ténébreuse intrigue.
Toute la nuit, Gabrielle rêva à ce projet. Le matin sa résolution était i)rise. Elle écrivit :
« Bien des crimes se commettent que la justice ne connaît et ne punit pas. Je suis la victime d'un de ces crimes, et d'autres victimes viendront après moi. En ce moment, trois hommes sont en danger de mort ! L'un d'eux est mourant : à l'heure où j'écris, que sont devenus les deux autres ? Ils s'appellent Sénéchal, et demeurent rue Bleue, n^ 11. Les mêmes mains les frapperont, les mêmes hommes ont juré leur perte, dont dépend une immense fortune. L'un de ces hommes s'appelle Rouquin. L'autre...
Elle hésita : allait-elle écrire le nom de son mari ? Ce qu'elle faisait, elle le considérait comme un devoir, et son âme, pleine de haine contre le marquis, n'avait plus de place pour la pitié.
Non, si elle hésita, ce fut parce qu'elle se dit : « Ecrire ici le nom de Norbert, marquis d'Argental, de l'homme le plus populaire et le plus puissant de Paris, c'est courir le risque de voir cette lettre jetée au panier, avec un haussement d'épaules et un rire de mépris... Une accusation contre Norbert paraîtra ridicule... .Je tairai le nom de Norbert I... » Et elle termina sa lettre accusatrice :
« L'autre... cherchez ! Mais ne cherchez ni parmi les humbles, ni parmi les petits... Portez les regards plus haut et cherchez parmi les grands ! »
Et, dans la matinée, elle alla, elle-même, jeter la lettre à la poste.
Marguerite, la vieille bonne du père Sénéchal, lorsqu'on eut transporté cliez lui son Jeune maître mourant, ne put s'empêcher de murmurer ces paroles :
— Un malheur n'arrive jamais seul I
En général, le père Sénéchal revenait de son bureau vers six heures et demie. Depuis vingt ans il était employé à la banque ïerrenoire.
Le père Sénéchal était l'exactitude en personne.
Petit, maigre, chauve, avec quelques cheveux blancs qu'il portait assez longs dans le dos, il avait la figure entièrement rasée.
La banque Terrenoire n'est pas loin de la chaussée d'Antin.
De là jusqu'à la rue Bleue, le trajet ne demandait pas plus de vingt minutes.
Les bureaux fermant à six heures, Marguerite avait jugé inutile de faire prévenir Sénéchal qui allait, croyait-elle, arriver d'une minute à l'autre.
Le bonliomme, au coup de la demie après six heures, faisait tous les jours son entrée, souriant et gai, et se mettait à table.
Or, ce soir-là, justement, la demie avait sonné et il n'avait point paru.
Puis, ce fut sept heures, huit, neuf, dix heures. Et Sénéchal ne paraissait point.
C'est alors que l'idée d'un nouvel accident germa dans la tête superstitieuse de la vieille bonne.
Elle envoya un commissionnaire boulevard Haussmann.
Il revint en disant que la banque était fermée depuis six heures, il n'avait pas obtenu de renseignements, et que la concierge, interrogé, ne savait rien.
Depuis qu'elle le servait, Marguerite ne se rappelait pas que son maître fût jamais rentré aussi tard.
En voyant l'empressement que mettait Valentin à soignai; André, elle lui fit part de ses craintes.
Valentin la calma, mais il était très loin lui-même d'ôtrâ rassuré.
Il se rappelât coimnant, iadis, passage d'Hautpoul, Gabrielle
avait été audacieusement enlevée ; il se rappelait l'étrange disparition de Bertara.
Il se disait que Rouquin et Norbert n'avaient plus, pour épargner Sénéchal, les raisons qui, autrefois, leur avaient fait épargner Bertara, et il se disait que les audacieux criminels étaient décidés à poursuivre leur œuvre impitoyablement. Le commissionnaire avait échoué.
Marguerite se dit qu'elle réussirait peut-être, et, laissant André aux soins de Valentin, elle sortit.
Boulevard Haussmann, elle demanda l'adresse du banquier, M. de Terrenoire ; il demeurait rue de Chanaleilles, au faubourg Saint-Germain ; elle prit une voiture et y courut.
M. de Terrenoire était chez lui, mais ne put la tranquilliser.
Il avait vu Sénéchal dans l'après-midi, lui avait même donné quelques ordres.
Qu'était-il devenu après la fermeture des bureaux ? Il ne pouvait le dire. Il se contenta de renvoyer Marguerite à son caissier, qui demeurait rue de Châteaudun et dont peut-être les renseignements seraient plus précis.
Rue de Châteaudun, le caissier put lui dire que, jusqu'à six heures, Sénéchal était resté à son bureau. Il était, comme tous les jours, très gai, très bien portant. A six heures, il s'était levé, avait ôté son paletot de bureau, s'était habillé, brossé, puis le caissier l'avait vu sortir. Qu'était-il devenu à partir de ce moment-là ? Voilà ce que personne ne savait.
La pauvre vieille alla ainsi, jusqu'après minuit, d'un employé à un autre employé, demandant partout des nouvelles de son maître.
Nulle part, on ne lui en donna.
Sénéchal était très aimé à la banque. Tout le monde était son ami. Souvent, il faisait le chemin jusqu'à la rue Bleue avec quelque camarade.
Tout ce qu'elle put apprendre, c'est que ce soir-là, au lieu de descendre le boulevard Haussmann. il était parti, seul, à pied, remontant vers les grands boulevards.
Laissons Marguerite rentrer chez elle désespérée et suivons Sénér-hal au moment où il vient de quitter la banque.
On n'avait pas trompé la bonne ; au lieu de prendre le chemin de la rue Bleue, et de refaire par la rue Lafayette le trajet qu'il faisait tous les soirs, il se diriereait vers le boulevard des Capucines, prenait celui de la Madeleine et enfilait la rue Roj^ale jusqu'à la place de la Concorde.
Là, il tournait à droite et, d'un pas lent, comme un promeneur maître de son temps, il remontait les Champs-Elysées.
On était dans la seconde quinzaine de juillet ; la journée avait été très chaude : la soirée était étouffante.
La foule était nombreuse sous les arbres, où elle avait espéré trouver un peu de fraîcheur.
Déjà l'été avait bn'ilé les feuilles des marronniers, que laL poussière avait achevé de souiller; on ^^H dit la fin de spptem-
LE UERNIER BAISER 13
bre, tant quelques arbres étaient prématurément dépouillés de leur parure et jaunis.
La foule, accablée et silencieuse, coulait lentement dans les allées pendant que les voitures filaient sur la chaussée, revenant du Bois.
Peu de mondains et de mondaines à cette époque de l'année.
Les bains de mer et les châteaux ont enlevé la fleur du Paris élégant et raffiné. Il y avait là surtout beaucoup d'étrangers et de provinciaux, en voitures de louage.
Il faisait grand jour encore, bien que le soleil fût caché par les nuages ; quelques éclairs illuminaient l'horizon ; les nuages, d'abord légers, prenaient peu à peu une couleur de plomb. Tout faisait présager qu'un orage tomberait sur Paris dans la soirée.
C'était à peu près l'heure où André était rapporté chez son père par Lydia et Vaîentin.
Tout en marchant. Sénéchal tira de sa poche une lettre décachetée qu'il déplia et se mit à relire.
Cette lettre avait été apportée chez le concierge du boulevard Haussmann et on la lui avait montée tout de suite à la banque.
Elle ne contenait que quelques lignes :
« Je voudrais vous parler ce soir, sans faute, au sortir de votre bureau. Je serai chez moi, à sept heures et demie. N'y manquez pas. Il y va du bonheur de Georges. »
La lettre était signée : « Mourad ».
Sénéchal connaissait l'amour de son fils aîné pour Férédié, la sœur de Mourad.
Georges lui avait confié jadis ses espérances, mais il s'était bien gardé de le mettre au courant du pacte singulier qu'il avait signé, et où il avait pris l'engagement téméraire de mourir, s'il ne reparaissait, sinon riche, du moins touchant à la célébrité.
Du moment qu'il s'agissait de Georges et de son bonheur. Sénéchal n'avait pas hésité un seul instant.
Et, comme il avait une heure et demie devant lui, comme il faisait beau, il s'était dit qu'il ferait la course à pied, en se promenant.
Il s'en allait donc les mains derrière le dos, le nez au vent.
Lorsqu'il arriva au rond-point, il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule, en même temps qu'une voix lui disait gaiement dans l'oreille :
— Eh bien! monsieur Sénéchal, vous prenez de l'appétit? Le père d'André se retourna et salua :
— Tiens, c'est a^ous, monsieur Bontemps ? dit-il.
Celui qu'il venait de nommer ainsi, nos lecteurs le connaissent, car ils l'ont vu exécuter plusieurs des sinistres projets de Rouquin ; ils l'cnt vu, déguisé en sergent de ville, emmener Gabrielle dans l'hôtel loué par Norbert près le Cours-Ia-Reine ; ils l'ont vu, d'un coup de poignard, assassiner Siméon sur le siège de sa voiture.
Comment Sénéchal, ce brave homme, connaissait-il ce J)andit î
C'était bien simple ; quelques jours auparavant, le banquier Terrenoire avait renvoj-é deux ou trois commis soupçonnés d'infidélité ; Bontemps, présenté avec de fortes lettres de recommandation, était un de ceux qui les remplaçaient ; il était donc devenu le collègue de Sénéchal, et avait lié connaissance tout de suite avec le vieil employé, dont le caractère était communicatif.
— Je croyais, dit Bontemps. que vous demeuriez du côté du faubourg Poissonnière 7
— C'est la vérité. Mais .i'ai affaire avenue du Bois-de-Boulogne, à sept heures et demie.
— Eh bien I moi, justement j'habite de ce côté-là... rue Per^ golèse... Si vous voulez, nous ferons route ensemble...
— Ma foi, très volontiers...
— Et je payerai le vermouth avant de nous séparer.
— Ça n'est pas de refus, monsieur Bontemps, pourvu que ça ne me mette pas en retard.
— Allons donc ! votre rendez-vous est pour sept heures et demie... n'est-ce pas ?... Eh bien î vous avez plus d'une heure devant vous... regardez votre montre...
Ils montèrent doucement les Champs-Elysées.
Au fur et à mesure qu'il approchaient de l'Arc de l'Etoile, la foule devenait moins pressée, s'éparpillant dans les rues adjacentes ou restant autour des cafés-concerts, dans les contreallées.
A l'Arc de Triomphe, Sénéchal voulut prendre à gauche, tandis que Bontemps appuyait à droite.
— Eh bien ! vous oubliez le vermouth ? dit-il.
— Au fait, ça sera avec x^laisir... dit Sénéchal, mais avec un peu de gomme et de l'eau... Il fait une soif... Ne trouvez-vous pas qu'on étouffe, ce soir ?
— Il y a de l'orage en l'air... Où allons-nous ?
— Où vous voudrez... J'ai encore trois quarts d'heure...
— Alors, venez. Je connais un petit endroit, à cinq miimtes d'ici, où on vend pas cher un petit Torino exquis.
Il l'entraîna rapidement.
Si Sénéchal l'avait observé, et s'il avait eu le moindre soupçon, il aurait remarqué que Bontemps paraissait singulièrement ému ; ses doigts étaient agités par un tremblement fiévreux ; ses yeux, d'un noir sombre, étaient presque invisibles sous les gros sourcils froncés ; la figure, très brune, avait une sorte de pâleur terreuse, grisâtre, comme celle des nègres.
Ils marchèrent pendant quelques minutes, causant des choses qui pouvaient les intéresser, comme des affaires de la banque, du caractère de leur patron et des chefs de service desquels ils dénendaient tous deux plus directement.
Sénéchal ne semblait pas s'apercevoir du chemin qu'il faisait. Ils se trouvèrent tout à coup, et comme sans y penser, près des fortifications et du chemin de ronde, et là, entre la porte Bineau et la porte de Villiers. ils trouvèrent une guinguette à renseigne du « Petit bleu d'Argenteuil ».
Elle était nouvellement bâtie ; les volets étaient peints en
vert, et derrière il y avait un jardinet et des tonnelles avec des tables de bois, où Von ne devait pas être trop mal, à l'ombre, pour y faire un déjeuner champêtre.
Ce fut là, sous une des tonnelles, que Bontemps alla prendre place, suivi de Sénéchal.
Ils posèrent leurs chapeaux sur la table et s'essuyèrent la front, que la sueur inondait.
— Sapristi 1 quelle chaleur I murmura Sénéchal. Bontemps semblait avoir retrouvé sa présence d'esprit ; ses
mains ne tremblaient plus. Seulement, son regard fuyait, d'instinct, ou s'abaissait, chaque fois qu'il rencontrait le regard de Sénéchal.
Le patron de la guinguette s'approcha d'eux, essuya la tablo dun coup de serviette et leur demanda quelles consommations ils désiraient. Sénéchal prit un vermouth avec do l'eau et de la gomme.
Quant à Bontemps, il demanda une bouteille de vin.
— Mâtin, dit Sénéchal en riant, une bouteille pour vous tout seul ?
Bontemps rit comme lui, mais d'un rire nerveux et forcé.
Quand le patron apporta la bouteille, il s'en versa coup sur, coup deux verres pleins, qu'il vida d'un trait.
Sénéchal, de son côté, était entrain de remuer le sirop de gomme dans son verre, pour le mélanger au vermouth, et il allait, sur le tout, verser de l'eau, quand Bontemps l'en empêcha en lui prenant la carafe.
— Vous mourez de soif, hein, père Sénéchal ?...
— Je n'ai plus de salive.
— Eh bien ! voulez-vous un conseil ?
— Quoi ?
— Demandez un siphon, et, au lieu d'eau, mettez do l'eau do seltz dans votre vermouth, c'est très rafraîchissant...
— C'est une idée. Et puisque c'est vous qui régalez... Et, frappant sur la table, il appela :
— Patron I patron 1
Mais ils étaient au bout du Jardin. Le patron, occupe à servir ses clients dans la maison, n'entendit pas.
— Vous feriez mieux d'y aller vous-même, dit Bontemps. Vous seriez servi plus vite.
Il avait raison. Sénéchal se leva et sortit.
Il avait à peine tourné le dos, il était à peine caché par le feuillage de la tonnelle, que Bontemps débouchait un petit flacon qu'il tenait dans le creux de sa main gauche fermée, et en laissait tomber quelques gouttes dans le verre de Sénéchal.
Un instant après, celui-ci était de retour.
Il rapportait un demi-siphon. Il remplit son veYre à deux ou trois reprises, et but de larges rasades.
Bontemps l'obsen'ait.
Quand Sénéchal eut fini de boire, le misérable poussa im" soupir de soulagement. Le vieil. employé avait bu si vite qu'il n'avait même pas remarqué le goût acre étrange du narcotique que son compagnon lui avait versé.
16 Lt DtHMER BAIStU
— Redoublez-vous ? fit Bontemps, avec politesse.
— Non. Il est sept heures. Je n'ai que le temps. Filous. Bontemps paya. Ils sortirent.
Ils longèrent le chemin de ronde jusqu'à la porte de Neuilly, et prirent ensuite l'avenue de Malakoff.
— Voilà la rue Pergolèse, du Bontemps ; je m'en vais vous quitter.
Sénéchal venait de s'arrêter. Il était un peu pâle.
— C'est drôle, murmura-t-il... j'ai mal au cœur... et la terre tourne... le sol me manque... Qu'est-ce qui me prend?
Il chancela. Bontemps le retint. Sénéchal disait, tout en essayant de se raffermir sur ses jambes :
— C'était très frais. J'aurai bu trop vite. Voilà, ça m'est resté sur l'estomac. Asseyons-nous un peu pour que ça passe. Mais ce n'est rien. Je ne vous retiens pas, Bontemps ; puisque c'est votre rue, vous pouvez rentrer chez vous...
— Oh ! je ne suis pas pressé. Personne ne m'attend. Je suis garçon. Mais, comme vous êtes pâle !...
Il n'eut que le temps de le faire asseoir sur un banc. Sénéchal serait tombé.
Les nuages qui, depuis une heure s'accumulaient dans le ciel, prenaient une temte de plus en plus noire. Les éclairs se multipliaient, et les coups de tonnerre devenaient fréquents, suivant de près les éclairs.
Cependant, il ne pleuvait pas encore. Mais tout à coup, comme si la foudre venait de déchirer les nues, les nuages creyèrent, et la pluie tomba avec violence, par larges gouttes, drue et clapotante.
— Nous ne pouvons pas rester là, monsieur Sénéchal, dit Bontemps avec douceur.
— Non, évidemment, bégaya l'employé, qui parlait avec difficulté... Si nous restons là, nous... serons mouillés...
Il essaya de le lever, y parvint bien, mais ne put se tenir debout ; il retomba sur le banc...
— Oh I que j'ai mal au cœur ! dit-il. Je ne vois plus clair... Sa tête vacillait sur sa poitrine, comme si elle avait été aux
trois quarts détachée du tronc.
A la fin, il l'appuya sur le dossier du banc et parut ne plus résister au sommeil qui l'envahissait. Bontemps le secoua.
— Allons, monsieur Sénéchal, vous n'allez pas vous endormir, que diable !
— Si, si 1... faisait l'employé les yeux fermés.
— Vous allez être trempé comme une soupe... ~ Tant pis...
— Et songez que vous avez un rendez-vous à sept heures et demie.
Cette parole parvint encore jusqu'à l'intelligence assoupie du vieillard. De nouveau, il fit un effort.
— C'est vrai, murmura-t-il, c'est pourtant vrai I... Il continuait de pleuvoir à torrents.
Bontemps regardait de tous les côtés, avec une sorte d'inquié* tude.
Lli DliUNlEH BAlSlili 1 <'
Quekiuuir rares vuiturcs passaient de temps à autre, et, quand elles étaient vides, les cochers les offraient à Bontenips, mais celui-ci refusait toujours.
Et ses regards n'en continuaient pas moins de se tourner avec une persistance étrange de chaque côté de l'avenue de Malakoff.
.Tout à coup, il respira, soulagé.
Un fiacre s'en venait lentement de son côté ; le cocher était un petit honnne sec et noir, à l'œil enfoncé et brillant.
Il n'y eut pas un signe échangé entre Bontemps et lui, et cependant le fiacre s'arrêta juste en face de Sénéchal.
— Nous allons prendre une voiture, père Sénéchal, et je vous conduirai à votre rendez-vous... Vous me comprenez bien ?
— Oui, je vous comprends... Une voiture... Bonne idée...
— Je la payerai... Vous me rembourserez demain...
— C'est cela... demain...
— Montez donc... Nous sommes déjà perces jus(iu'«iux os... Ça devrait vous ravigoter, cette pluie-là, nom d'un chien 1...
Mais Sénéchal n'avait point de forces.
Retombé sur le banc, il y semblait cloué.
Bontemps le prit sous les bras et le porta dans le fiacre.
Le cocher semblait indifférent à cette scène.
La pluie continuait avec furie.
Quand Sénéchal se sentit sur les coussins, la tête appuyée dans le coin de la voiture, il s'endormit instantanément, d'un sommeil de plomb... Bontemps lui demanda :
— Et nous allons... père Sénéchal ?
Mais il n'y eut point de réponse. Le bandit eut un rire sinistre et murmura :
— Où nous allons ?... Le père Sénéchal serait bien malin, s'il ie devinait !...
Et, se soulevant jusqu'au cocher, il dit, très bas :
— Il dort. Je suis prêt.
Le cocher tressaillit, et sa tête sortit du collet relevé de son large manteau. C'était Louffard. Il ne dit qu'un mot :
— Dépêchons I
Bontemps sauta dans le fiacre, s'installa auprès de Sénéchal et referma la portière.
La voiture s'ébranla, tourna et reprit le chemin qu'elle venait de parcourir.
Elle passa la porte, roula longtemps sur la route de la Révolte.
Et ceux qui le voyaient ne pouvaient deviner, à son allure débonnaire, le drame sanglant qui s'accomplissait à l'intérieur.
La nuit était venue, grâce à l'orage, plus tôt que les autres jours.
La route était à peu près déserte ; il n'y avait guère, de temps en temps, que des ouvriers qui sortaient de l'usine où de l'atelier, et qui se hasardaient à regagner leur logis sous la pluie battante.
La voiture longeait les fortifications, mais par le côté extéïieur.
Elle venait de dépasser la porte d'Asnières, et courait maintenant vers Clichy-la-Garenne.
Qu'attendaient les deux misérables ? Quel était leur but C Quels ordres exécutaient-ils ?
Bontemps venait de se pencher sur Sénéchal et l'avait secoué d'une main robuste, en l'appelant :
— Eh ! père Sénéchal ! père Sénéchal 1
L'employé dormait d'un sommeil de mort. Il n'entendit pas, ne se réveilla pas. Le narcotique s'était emparé de son cerveau, de ses veines, de ses muscles, et les avait engourdis comme une paralysie îoudroj^ante.
Alors, froidement, méthodiquement, Bontemps déboutonna la redingote du vieillard et fouilla dans les poches.
Il en retira tout ce qu'il rencontra, — c'étaient les papiers qu'il semblait chercher plus particulièrement, — les fourra pêle-mêle dans ses propres poches ; le père Sénéchal avait une montre en argent, il la laissa ; le porte-monnaie ne contenait que cinq ou six francs, il n'y toucha point.
Lorsqu'il eut fini, il murmura :
a Pour qu'on ne le reconnaisse pas, si jamais on le retrouve, il faudrait couper les initiales qui marquent son linge, mais j'ai le temps... Ne nous pressons donc point...
Il se pencha hors de la portière, et, sous la pluie, resta longtemps à regarder, en avant et en arrière de la voiture.
— Tu ne vois personne ? dit-il très bas à Louffard.
— Personne.
Ils traversaient un endroit de la route de la Révolte, avant d'arriver à Clichy, après avoir quitté Levallois, où les maisons et les cités sont rares. De vastes terrains vagues, seulement occupés par des chantiers, semblaient appeler les rôdeurs nocturnes et solliciter les attentats sanglants. De loin en loin, un bec de gaz tremblait sous les rafales sifflantes. L'eau ruisselait sur la route. La pluie tombait sur la voiture avec le crépitement de la grêle. Tout à coup, une des lanternes s'étant ouverte, la rafale éteignit la lumière. La voiture s'arrêta. Louffard descendit du côté où régnait l'obscurité.
Cela était convenu ainsi sans doute, car, avant qu'il n'eût rallumé, une plainte, un gémissement sortait de l'intérieur du hacre. Mais cette plainte ne fut suivie d'aucune autre...
La lanterne était rallumée. Louffard remonta sur le siège.
La voiture repartit, toujours de la même allure calme ; elle arrivait à Clichy, quittait la route de la Révolte et remontait la Grande-Rue, se dirigeant vers le pont d'Asnières.
Aucun obstacle ne l'avait arrêtée dans sa course ; les rues de Clichy, comme la route de la Révolte, étaient désertes.
Du reste, eùt-il fait beau, les passants eussent-ils été nombreux, que personne n'eût pris garde à ce coupé d'allure modeste, ressemblant à tous les coupés de place ou de louage, pas plus qu'à son cheval, dont la robe noire paraissait avoir été choisie pour lui permettre de filer dans la nuit, plus obscure que l'obscurité même.
yers le pont d'Asnières, non loin de l'île des Ravageurs, les
becs de gaz devenaient si rares que leur lumière ne faisait, là où elle n'arrivait plus, qife rendre la nuit plus noire.
Tout à coup, et alors que le fiacre venait de s'engager sur le pont, deux charrettes chargées de madriers s'y engagèrent également, à l'autre extrémité.
Elles n'allaient ]tas de front, bien entendu ; l'une suivait l'autre, mais la première, grâce aux rafales, avait ses lanternes éteintes, et le charretier, enveloppé dans sa houppelande, marchait la tête baissée, sous la pluie ruisselante...
Louffard retint son cheval, qui prit le pas, à droite du pont.
Mais, comme la charrette de l'avant tenait le milieu et ne se garait yjas assez vite, il cria :
— Eh hop ! eh hop I Tu dors, nom d'un tonnerre ! Emmitoufflé, l'autre dormait presque, tout en marchant.
Il se réveilla en sursaut, et donna au hasard un violent soubresaut au cordon de guide passé dans sa main.
La charrette fit un mouvement à gauche...
Louffard laissa échapper un juron et arrêta sa voiture.
Il voulut reculer, éviter im choc, mais il était trop tard ; lé charretier tiraillait son cheval de tête, et lui faisait décrire des zigzags, dans l'un desquels le timon de la lourde machine heurta la roue du fiacre.
On entendit un craquement sec.
L'essieu était brisé. Le fiacre faillit être renversé. Le timon resta engagé dans la roue. Les voitures demeurèrent immobiles.
Le charretier s'était précipité à la tête du cheval et le maintenait.
S'il avait fait jour, et s'il y avait eu là des spectateurs de cet accident, si commun à Paris, et en apparence si vulgaire, ils eussent été étonnés de l'effroyable pâleur qui se répandit soudain sur le visage de Louffard.
Il avait laissé échapner les guides, et le fouet venait de tomber de ses mains sur le parapet.
Une des portières du fiacre s'était ouverte, puis refermée ; Bontemps était sorti, moins troublé, parce qu'il n'avait pas eu le temy»s de se rendre compte de ce qui venait de se nasser.
Une seconde, sans se parler, les deux bandits se regardèrent.
— Quoi donc ? ou'v a-t-il ? fit Bontemps.
Louffard descendait du siège et s'assurait de l'état de la roue : ses mains tremblaient violemment.
— Il y a, dit-il très bas, que l'essieu est cassé, que la voiture ne peut aller plus loin... et que nous sommes perdus... tu entends ?... nerdus, si nous ne nous débarrassons pas de ce qui est là dodans...
Dans la secousse, une df»s lanternes s'était retournée, et. au lieu d'éclairer en avant, éclairait à ce moment-lâ en arrière ; l'intérieur du couné ann.araissait.
Dans le coin, Sénéchnl. aitaissé. semblait toujours dormir, la têfp ?nr la noitrine. les bras pendants.
Mais il avait la poitrine trouée : un filet de sang avait coulé sur la chemise ; la bouche était entr'ouverte, et un peu de sang avec de la salive était aux lèvres.
Sénéchal ne vivait plus.
Telle était leur épouvante, qu'ils ne songeaient, ni l'un ni l'autre, à se venger du charretier, d'ont la maladresse les mettait dans un si terrible embarras.
— Que faire ? murmura Louffard.
— Nous n'avons pas à hésiter. Tu vas te rendre avec le charretier chez le commissaire, cela l'éloignera ; pendant que je resterai seul, je lancerai le cadavre dans la Seine. De cette façon, nous serons en sûreté. Tu as tes papiers de cocher bien en règle ?...
— Parbleu ! je ne me suis pas embarqué sans cela.
— Alors, tout va bien.
— Tu trouves ? Ma foi, tu es bien heureux d'être aussi calme. Je voudrais être à cent lieues d'ici... Songes-tu à ce qui va arriver ? Le cada\Te de Sénéchal sera retrouvé un jour ou l'autre, envoyé à la Morgue et reconnu peut-être... Et nous avions pour mission de le faire disparaître, de l'enterrer dans quelque coin perdu... Si Sénéchal est reconnu, le patron nous l'a dit, nous sommes perdus. Le patron a été dénoncé à la police; les agents du quai de l'Horloge ont l'œil sur lui. Qu'arrivera-t-il ?
— Ce qu'il plaira au diable !... En attendant, comme je puis faire mon choix entre deux maux, je choisis le moindre, et je me débarrasse du cadavre... Après, nous verrons. Si tu as un autre plan, dis-le, et dépêche-toi, car le charretier s'apprête à partir et paraît surpris de nous voir causer bas, au lieu de lui tomber dessus et de l'assommer, ce qu'il mérite.
Louffard s'en alla vers l'homme et le prit au collet.
— Toi, dit-il, — il tremblait en parlant, bien qu'il voulût donner à sa voix le ton de la colère, — tu vas venir chez le commissaire de police ; tu m'as brisé l'essieu de ma voiture par ta faute ; c'est même doublement ta faute, car tu n'es qu'un maladroit et ta voiture n'était pas éclairée ; tu es donc en contravention. Allons, arrive. Ton patron payera les pots cassés.
— Bon, disait Bontemps, resté près du fiacre, c'est bien cela 1
Le charretier se savait dans son tort et n'essayait même pas de répliquer.
Ils tirent ensemble quelques pas, se dirigeant vers Clichy, quand, tout à cuup, ils s'arrêtèrent, ou plutôt, ce fut Louffard qui s'arrêta, cloué au sol, dans l'impossibilité complète de faire un pas de plus.
C'est que, devant eux , marchant à leur recontre, venaient de surgir deux sergents de ville de la banlieue, qui, voyant le pont obstrué, s'avançaient rapidement, pour reconnaître ce qui se passait.
Machinalement, Louffard se retourna vers Bontemps.
Il vit celui-ci debout près du fiacre, immobile comme une statue, car, lui aussi, venait d'apercevoir les agents.
Et Sénéchal, mort, était toujours dans la voiture !...
Il fallait payer d'audace... L'imminence du danger leur rendit un peu de sang-froid... et tous les deux, prêts à un triple crime pour sauver leur vie, serrèrent, par un ges^t^ machinal.
LE DKRNIER BAISER 21
un poignard ouvert qu'ils tenaient sous leur gilet, dans leur ceinture.
Ils échangèrent un regard : ils s'étaient compris.
Les deux sergents de ville étaient deux grands et robustes garçons : l'un, assez jeune, nommé Lagnier ; l'autre, plus âgé, nommé Delarbre ; celui-ci d'apparence très vigoureuse, aux épaules larges et carrées ; ils portaient tous deux un revolver sous leur pèlerine, dont le capuchon était rabattu sur leurs yeux.
La pluie avait cessé depuis quelques minutes ; mais les nuages restaient noirs et couvraient le ciel ; la nuit ne se faisait pas plus claire.
Les agents adressèrent quelques questions ù, Louffard, puis au charretier.
Ils demandèrent le carnet du cocher ; ce carnet était au nom de Gasparin, quai de Billy, 117.
Le charretier se nomma également. Les sergents de ville prenaient des notes.
La chose était évidente ; le charretier avouait tout. Il n'y avait point de discussion.
— Est-ce qu'il y a des dégâts au fiacre ? demanda le plus vieux des deux agents, en se dirigeant vers Bontemps, qu'il salua avec politesse,
Bontemps répondit à peine. Il était livide. Il avait tiré de sa ceinture son poignard, rouge encore du sang de Sénéchal, et, dans sa poche, sa main le serrait convulsivement.
Louffard s'empressa de répondre :
— Je ne le pense pas, les dégâts sont sans importance. Nous allons nous remettre en route.
Il voulait éloigner les agents de la voiture.
Mais ceux-ci étaient curieux.
Puis, c'était leur devoir de s'assurer de la gravité de l'accident, qui devait entraîner des dommages-intérêts, et qu'ils devaient mentionner dans leur procès-verbal.
Louffard se jeta entre eux et la voiture, de manière à masquer la portière.
De l'autre côté se trouvait Bontemjis.
Les sergents de ville continuaient d'être sans défiance.
— Mais, dit Delarbre, il me semble que vous vous trompez, cocher, et que le dégât est plus grave que vous ne le croyez... Permettez...
Et il écarta Louffard pour mieux regarder, se pencha, examina la roue.
Dans cette posture, il était à la merci de Louffard.
Bontemps se fût chargé de l'autre.
Quant au charretier, il n'était pas à craindre...
Il y eut un sinistre et double éclair dans les yeux des bandits. Si Delarbre s'apercevait du crime, c'était un homme mort.
Il se redressa lentement... lentement...
Il garda le silence pendant quelques secondes, qui parurent aux deux misérables longues comme des années, puis il c]\p^ d'une voix tranquille, à Louffard :
— L'essieu est cassé, mon brave, tu ne pourras continuer ton chemin.
Louffard respira, il se croyait sauvé...
Les agents s'étaient écartés, et, sous un bec de gaz, repassaient leurs notes, quand ils firent tous deux un brusque mouvement, presque aussitôt réprimé...
Delarbre avait les mains jileines de sang ; il venait de tacher de sang le papier sur lequel il écrivait ; son crayon était rouge, et il semblait écrire avec du sang...
Les agents des commissariats de banlieue sont, pour la plupart, d'anciens sergents de 'ville, souvent même d'anciens brigadiers des agents de Paris. La plupart ont vingt ans, trente ans de service, parfois même davantage.
C'est dire qu'ils ont de l'expérience ; ceux de Clichy venaient de deviner, d'instinct, qu'il se passait auprès d'eux quelque chose d'anormal ; Delarbre, un vieux routier, fin comme l'ambre, regarda, d'un coup d'oeil qui semblait indifférent, Louffard, appuyé sur son fouet, et Bontemps, immobile de l'autre côté du fiacre, et assis sur le parapet.
Ce coup d'œil lui suffît ; ces hommes avaient une figure sinistre, l'œil faux, et je ne sais quoi de cruel et de bas, qui leur donnait à tous deux comme un air de ressemblance.
— Il me semble que j'ai déjà vu ces particuliers I murmura l'agent.
Il dit un m.ot à l'oreille de Lagnier, et tous deux, doucement, sans remuer pour ainsi dire, découclèrent l'étui où était leur revolver.
Puis ils revinrent à la voiture.
Delarbre y jeta un regard.
L'intérieur, était vaguement éclairé. En outre, Delarbre avait des yeux perçants.
— Tiens I dit-il, il y a encore un voyageur dans le flacre ?
— Oui, dit Bontemps, dont le cœur ne battait plus ; c'est un ami à moi ; il s'est effrayé de l'accident et il a eu une faiblesse. N'y prêtez point d'attention, il va mieux...
Et avec un calme étrange, un cynisme effrayant :
— N'est-ce pas, ami, tu ne te ressens plus de ton malaise V fit-il en se penchant vers la portière.
— Vous devriez le descendre et le conduire au commissariat. Je ferais prévenir un médecin, il y en a un rue du Landy.
— Oh ! c'est inutile ; c'est fini... n'est-ce pas ?...
— Non, ce n'est pas fini, puisqu'il ne bouge pas... Et, s'adressant à son tour au malheureux Sénéchal :
— Allons, monsieur, vous ne pouvez passer la nuit dans cette voiture. Veuillez descendre... Et nous sommes à votre service, si vous avez besoin de nous...
Tout à coup, Delarbre recula.
Il avait fini par distinguer la blanche figure du mort, et la poitrine ensanglantée, et les lèvres frangées d'écume rose.
— Lagnier, dit-il d'une voLx brève, en s'adressant au deuxième agent, il y a dans cette voiture im homme gui yien; (d'être assassiné... A toi le voyageur... à moi le cocher...
LE DERNIER BAlSEfl 23
Et il se précipita sur Louffard.
Celui-ci avait eu le temps de tirer son couteau, et son bias levé s'abaissa... mais il fut saisi au vol par une main puissante, qui le tordit à lui faire craquer les os.
Le couteau tomba sur le pont, et le misérable laissa échappcç un cri de douleur.
Les mains de l'agent étaient pareilles à des tenailles.
Il se vit perdu, et ne se défendit plus, baissant la tête*
Et Bontemps ?
Il avait suivi tous les mouvements de Delarbre ; il avait deviné, avant même que l'agent eût appelé son collègue, que leur crime était découvert, et il s'était éloigné de quelques pas ; mais, alors qu'à sa gauche étaient Delarbre et le charretier, prêt à prêter main-forte, Lagnier, par; mie habile manœuvre, venait de passer à sa droite.
Il ne pouvait fuir ni d'un côté, ni de l'autre.
Devant et derrière lui, c'étaient les flots de la Seine, en bas du pont, coulant toute noire dans les ténèbres.
Au moment où Lagnier se précipitait sur lui, Bontemps enjamba le parapet, et le sergent de ville ne rencontra que le vide ; Bontemps avait disparu.
On entendit le bruit d'un corps tombant dans l'eau.
Lagnier se pencha et déchargea au hasard trois ou quatre coups de son revolver,
— Maladroit 1 murmura Delarbre.
La nuit était si obscure qu'il était impossible de poursuivre le fuyard.
S'il ne s'était pas brisé en tombant, où allait-il aborder ? Sur la rive droite, ou sur la rive gauche ? Déjà Lagnier s'élançait ; Delarbre le retint.
— C'est bon ! dit-il, nous en tenons un, nous aurons l'autre.- Pendant que je le garde, va chercher du renfort.
Le charretier, effaré par cette scène rapide, tremblait de tous ses membres.
Delarbre avait tiré son revolver, et, sans lâcher Louffard, le lui avait mis près du crâne.
Et, calme toujours :
— Inutile de te dire, mon vieux, que si tu fais mine de bouger, je te brûle la cervelle I Tu n'en doutes pas ?
— C'est bon... c'est bon... on s'expliquera... dit le misérable ; mais je vous préviens que, si vous me torturez, vous vous eu repentirez un jour...
— Ah 1 Et, qu'est-ce que tu feras, ma pauvre vieille 1
— J'écrirai aux journaux I
— A ton aise. Du reste, assez de conversation. Tu causeras tout à l'heure, devant le commissaire de police.
D'autres agents arrivaient, se hâtant.
Deux ou trois descendirent sur la berge de la Seine, à la recherche de Bontemps ; un autre resta près de la voiture, en sentinelle ; deux autres emportèrent le cadavre jUisqu'au bureau du commissariat, situé au rez-de-chaussée de; rancienno mairie.
iîi LL IttHMER ijAihLH
On était allé clierclier le commissaire de pulicc, nommé Normaud, et son secrétaire, qui demeuraient tous deux rue de Paris.
Us arrivèrent en toute hâte.
Au milieu de tous les ennuis du métier, une affaire se présentant comme celle-ci était une Lonne fortmie pour un commissariat.
Louffard fut Interrogé aussitôt.
Il avait eu le temps de préparer un plan de défense.
Aux premiers mots du commissaire, Louffard répondit :
— J'ignore pourquoi vous m'arrêtez. Je ne sais rien de ce qui s'est passé. Je conduisais ma voiture, et, par une nuit pareille, est-ce que je pouvais voir ce qui se passait à l'intérieur î Je vais vous dire tout ce que je connais... \evs sept heures et demie, je passais à vide dans l'avenue de Malakoff, par une pluie battante, quand je me suis entendu appeler. C'étaient deux hommes, dont l'un, assis sur un banc, semblait fortement gris. Us entrèrent tous les deux dans le fiacre. « Clichy-la-Garenne 1 » me dit celui des deux qui paraissait avoir conservé son sang-froid. Je n'ai rien entendu pendant le trajet, ni un cri, ni une plainte. A Clichy, Ihomnie a passé la tête par la jtortière, et m'a dit : « Va jusqu'au pont. Je demeure de l'autre côté. » Et je m'en allais tranquillement, sans me presser, puisque j'étais à l'heure, quand j"ai fait la rencontre de la charrette. Et voilà...
La chose était possible ; par conséquent, le récit pouvait être vraisemblable.
Cependant, au moment d'être pris, Louffard avait voulu frapper Delarbre d'un coup de poignard. Les cochers les plus irascibles n'en viennent jamais à de pareilles extrémités ; on pourrait, du reste, les fouiller tous sans leur trouver une arme.
Louffard exphqua qu'il avait eu un moment de colère ; mais qu'après tout on ne pouvait lui reprocher sa vivacité, puisqu'il n'avait pas frappé et qu'il s'était contenté de la menace.
Le premier interrogatoire se borna là.
Louffard fut enfermé dans le violon du commissariat, et un gardien fut placé devant la porte convenablement verrouillée.
Il avait déclaré se nommer Gasparin.
M. Normand envoya un agent quai de Billy, 117, vérifier l'identité, et un autre porter un rapport sommaire à la préfecture et au parquet.
Le cadavre de Sénéchal avait été couché dans le bureau des agents du commissariat ; on avait jeté une couverture sur le corps.
La foule était nombreuse au dehors, car la nouvelle de ce crime étrange avait déjà parcouru tout Clichy, de café en café.
Un médecin, mandé en toute hâte, examina le corps après l'avoir fait déshabiller, et, séance tenante, rédigea son rapport.
Son examen n'avait été ni long, ni difficile.
Le corps n'accusait aucune trace de lutte. Il y avait seulement un large trou dans la poitrine, du côté du cœur. La mort giyait été instantanée.
LE UERNIFR BAISKn 2a
L6 commissaire fit fouiller le cadavre ; mais Bontemps, on se le rappelle, avait soigneusement enlevé tous les papiers qui auraient pu le faire reconnaître.
Il fut constaté seulement que le linge était marqué d'un S.
Le commissaire ordonna le transport immédiat à la Morgue.
A ce moment revinrent les sergents de ville qui s'étaient mis à la poursuite de Bontemps.
En vain ils avaient i)attii l'une et l'autre rive. Ils n'avaient rien découvert.
11 est vrai que la nuit était profonde, et qu'on n'y voyait pas à dix pas:
Du reste, le pont était élevé, la Seine était assez basse, en cet endroit.
Il était probable que, si Bontemps ne s'était pas tué le long <les piliers, il s'était brisé au fond de la Seine.
On retrouverait le lendemain son cadavre.
La nuit se passa sans incident.
Dès qu'il fut enfermé, la première pensée de Louffard fut d'essayer de fuir.
L'endroit où il était prisonnier était une étroite cellule infecte et puante, ayant pour tous meubles un escabeau et un lit fait de trois ou quatre planches, sans paille ni couverture.
La lumière venait par une lucarne donnant sur une cour en boyau, éclairée elle-même par un bec de gaz.
I-a porte de la cellule donnait sur une sorte de préau, qui communiquait par un couloir avec la place de la Mairie.
Pour fuir, il eût fallu faire sauter la serrure d'abord, puis les gonds et les verrous extérieurs de la porte.
La chose eût été possible s'il avait eu des outils, et si, de l'autre côté, n'eût pas veillé un agent, dont il entendait la respiration.
Louffard essaya de l'ébranler pourtant. La porte craqua.
L'agent, qui fumait derrière, se mit à rire :
— Si vous ne vous tenez [las tranquille, je vais vous attacher les pieds et les mains !...
Louffard alla s'étendre sur le lit de bois et ne bougea plus.
Le lendemain, à la première heure, le commissaire interrogea de nouveau le cocher, mais ne put. rien en obtenir.
Il avait reçu, dans l'intervalle, des renseignements du quai de Billy.
Le nommé Gasparin, cocher, y était connu, et répondait au signalement de Louffard.
Cependant, tout indiquait la complicité du cocher et du voyageur. M. Normand l'envoya au Dépôt.
Deux agents le conduisirent au poste de l'avenue de Clichy, où la voiture cellulaire le prit dans la matinée, pour l'emmenei^ au Dépôt. C'est là que nous le retrouverons bientôt,
Bontemps ne s'était pas tué.
Il avait glissé le long du pilier, se déchirant profondément les jambes, s'ensanglantant les mains et la figure.
Il tomba, et la hauteur de la chute, le choc de l'eau, l'ayant d'abord étourdi, il coula au fond.
Mais il revint à lui presque aussitôt ; un coup de pied vigoureux le ramena à la surface, où il respira largement.
C'était un excellent nageur que Bontemps.
Il se trouvait fort à l'aise dans la Seine, et, avant toute chose, afin de dépister les chercheurs, plongea deux ou trois fois de suite, filant le plus loin possible entre deux eaux.
Chaque fois qu'il remontait, il écoutait s'il n'entendait pas, le long de la herge, le bruit d'une course ; mais il se tranquillisa bientôt. Il n'entendait rien.
Alors, comme il commençait à se fatiguer, il se dirigea vers la rive et prit pied.
Puis, s'étant reposé quelques minutes, il s'éloigna, par les terrains vagues, dans la direction de Saint-Ouen.
Comme il s'en allait, le bruit d'une course frappa son oreille. C'étaient les agents lancés à sa poursuite.
Bontemps se mit à rire.
Il n'avait plus rien à craindre.
A Saint-Ouen, il entra chez un fripier, où il changea de vêtements, et il en ressortit, enveloppé des pieds à la tête dans un chaud pardessus, et portant sous son bras, solidement ficelés, ses vêtements mouillés par son bain dans la Seine.
Une heure après, il remontait l'avenue de Saint-Ouen, se jetait dans un fiacre et se faisait conduire rue Lafavette, chez Rouquin.
Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, un jeune homme qui, depuis midi, se tenait aux aguets non loin de l'hôtel d'Argental, entra dans la cour et donna son nom à un valet de pied.
C'était Valentin, qui, s'étant assuré que Norbert n'était plus à l'hôtel, demandait à voir la marquise.
Gabrielle le fit introduire au salon.
Valentin traversa, pour la rejoindre, de vastes salles magnifiquement meublées, dont les parquets étaient recouverts de tapis où s'enfonçaient ses bottines, et aux murs desquelles étaient accrochés des tableaux de maîtres ; c'étaient partout des chefs-d'œuvre, des vases précieux, des bronzes artistiques, des meubles incrustés, autant de merveilles du luxe et du bon goût.
Valentin avait l'instinct des belles choses. Il s'arrêtait à chaque pas, émerveillé. Cependant, son visage restait triste. C'est qu'il venait de causer de choses graves avec Gabrielle.
Après l'enfilade de salons, le valet de pied qui le précédait souleva une portière et s'effaça ; Valentin passa.
Il resta debout un moment, car 11 régnait là une demi-obscurité qui l'empêchait de voir. Et il se crut seul. Mais il entendit presque aussitôt une voix douce, une voix bien connue, une voix chérie, qui l'appelait :
— Valentin t-
Et la jeune femme, assise tout au fond, dans un grand fauteuil, se leva vivement et s'avança vers lui, les mains tendues. Ces mains, il les prit, y appuya ses lèvres ardemment, et les conserva dans les siennes. Elle n'essaya même pas de les retirer. Et Valentin, commençant à s'habituer à cette nuit du salon, voyait mieux maintenant la marquise.
Elle était vêtue d'une robe de velours noir montante, très simple, sans ornements ni bijou, et ce noir faisait ressortir la pâleur profonde de son visage. Elle avait gagné encore en distinction ; sa robe trahissait les perfections de sa taille et de son corsage. Un discret parfum venait d'elle..
iJb' LE DERNltR BAlfeEll
Il la contempla, ne pouvant en rassasier ses yeux.
Il oubliait tout, et ce qui l'amenait, pourquoi il était venu , 11 oubliait aussi que Gabrielle était liée à un autre. Elle l'ainiait, il l'aimait. Il n'y avait plus rien au monde que cet amour.
Et une volupté étrange étreignait son cœur, alors qu'il sentait les petits doigts de la jeune femme serrer doucement sa main, et son regard s'arrêter au fond de ses yeux à lui, ainsi qu'une caresse dangereuse qui le rendait ivre et l'affolait...
Ils s'aimaient. C'était un crime qui les avait séparés ; Gabrielle ne pouvait se regarder comme la femme de Norbert, alors que cet homme, cet assassin, n'était son mari que de nom, alors qu'elle l'avait épousé malgré elle, contre sa volonté, forcée par une menace de mort.
Eût-elle été coupable, cette jeune femme, si elle avait cédé à ce vif entraînement qu'elle éprouvait pour Valentin ?
Vaincue par son amour, les nerfs surexcités par la tristesse et la honte désespérée où se passait sa vie, elle se laissait aller sur ce cœur jeune et loyal qu'elle sentait battre pour elle, dont tout le sang généreux se fût répandu pom elle, qui n'était empli que de sa pensée.
— Oh ! Valentin, que tu as bien fait de venir !.., Quelle vie misérable est la mienne I Ta vue me rend un peu de courage... Il y a des moments où je voudrais être morte !...
Puis tout à coup, surmontant cette faiblesse passagère, elle attira Valentin auprès d'elle, sur un canapé.
— J'ai tort de pleurer. Je ne devrais écouter ni mes regrets, ni ma douleur. Je ne devrais me souvenir que de ma haine. Parle, ami, qu'as-tu à me dire ? Que s'est-il passé de nouveau T
— Un nouveau crime.
— Encore I fit-elle, se levant brusquement.
Et, d'mi geste terrifié, elle cacha sa figure entre ses mains.
— Du moins, dit Valentin, tout le fait supposer.
— Parle. Ne me cache rien, André Sénéchal est mort 7
— Non, mais tous les médecins le condamnent. Il mourra. II faudrait un miracle pour le sauver. Mais ce n'est pas tout. Son père a disparu. Sorti de son bureau, boulevard Haussmann, hier, à six heures, on ne sait ce qu'il est devenu. La nuit s'est écoulée 1... un jour s'est passé... Sénéchal n'est pas rentré... Je yiens de courir à la banque... On ne l'y a pas vu...
— Oh ! cet homme ! murmurait Gabrielle, égarée. Dieu ne se chargera donc pas de le punir ?
— Quant à André Sénéchal, disait Valentin, j'ai voulu, du moins, qu'il pût mourir paisiblement... Et, craignant, si je le laissais rue Bleue, sans protecteurs, abandonné à une ^àeille domeertique, de hâter sa fin, craignant d'attirer là ceux qui déjà l'ont frappé et qui peut-être s'épouvanteraient de le voir lutter contre la mort, je l'ai fait garder par Auguste et par son ami Trompe-l'Œil !... Il est en sûreté... il mourra doucement... Ou, s'il est quelque espoir de le faire vivre, son frère, à son retour d'Allemagne, le trouvera et le soignera.
— Mais son frère lui-même, s'il revient en France, va courir Jes mêmes dangers. Il faut l'avertir, lui montrer les périls qui
LE DERNIER BAlSEll '^'j
rattciidunt, ronlouier, ne le point quiLler. Peut-être est-il déjà trop tard.
— Je ne le pense pas. La vieille bonne des Sénéchal m'a montré les dernières lettres de Georges. Elles étaient datées de Cologne, et annonçaient un prochain départ pour Munich. Elles donnaient l'adresse de l'hôtel où le docteur se proposait de descendre. J'ai télégraphié ce matin à cet hôtel, et Georges, en arrivant, trouvera une dépêche ainsi conçue : « Revenez à Paris sur-le-champ. Votre frère est très malade, votre père a disparu. » Le docteur fera diligence et sera ici aussitôt qu'il le pourra.
— Mais, entre Cologne et Munich, la route est longue ; peutêtre ce jeune homme, qui voyage autant pour son plaisir que pour son instruction, s'arrètera-t-il en chemin ? Et, s'il tarde trop... qu'arivera-t-il ?
^■alcntin ne rcpoJidit jias. Il avait fait tout ce qu'il pouvait.
Le malheur s'acharnait sur cette famille ; l'enfer semblait seconder les desseins de Rouquin, l'aider, lui faciliter sa lugubre tâche.
Ils se turent pendant quelques instants.
Ils étaient envahis par des pensées accablantes. Tout à coup, Valontin prit la main de la jeune femme et, à voix basse, lui dit :
— Gabrielle, 11 est Impossible que tu vives plus longtemps auprès de cet homme. Il vaut mieux tout accepter, même la gêne, la misère, même une honte apparente, plutôt que l'existence côte à côte avec un pareil misérable 1
— Non, dit-elle, je ne fuirai pas...
— Pourquoi ?
— Parce que je songe à ma vengeance... Cet homme m'aime 1 — oh I cet amour-là est quelque chose d'atroce, d'abominable, c'est vrai ; c'est presque une honte, n'est-ce pas ? de l'avoir inspiré, — il m'aime, et il sait que je le hais... C'est là sa punition...
— Mais tu as tout à craindre de lui.
— Non, puisqu'il m'aime. Oh ! je vois bien ses souffrances, va. Ses yeux se sont creusés, la fièvre les brûle ; il a senti son cœur, ce misérable, qui peut-être croyait n'en avoir point ; je le surprends souvent, lorsqu'il se croit invisible et caché, et qu'il me regarde d'un regard fixe, presque fou... Il murmure des paroles que je n'entends pas, mais que je devine, car je vois remuer ses lèvres, et je sais qu'elles sont des paroles de supplication et d'amour... Ses mains se joignent et se tendent vers moi, et, parce que je reste insensible et méprisante, elles se replient sur sa poitrine qu'elles étreignent, pour comprimer sans doute ce cœur qui lui fait mal. Cet homme meurt et mourra d'amour, Valentin. Ce sera son châtiment. .
— Gabrielle, cet homme est capable de tout pour satisfaire sa passion... J'ai peur pour toi, Gabrielle, car tu es mon trésor, plus que tout pour moi, plus que mon âme et que ma vie... S'il yenait à te prendre, Gabrielle... j'en mourrais 1...
^ Aie confiance en moi, Valentin, et crois ce que je te dis...
Mais il secouait la tète, douloureusement impressionné.
— Tu doutes ? fit-elle... Eh bien 1 attends...
Elle alla vers une des fenêres du salon et écarta légèrement le rideau. On entendait, dans la cour, le roulement d'une voiture.
— C'est le marquis, dit-elle. Tous les jours, il demande à me voir, et tous les jours je refuse. Sans doute qu'il va me prier de le recevoir. J'accepterai. Tu le verras, tu Tentendras... Et, quand tu l'auras vu, entendu, tu me diras si je ne suis pas plus en sûreté auprès de lui que je ne le serais si je le fuyais.
Elle prit Valentin par le bras, et l'emmena jusqu'à un petit salon séparé de celui où elle se trouvait par une portière.
— Reste là, dit-elle... et ne te montre pas !
Gabrielle ne s'était pas trompée en disant que le marquis allait se présenter.
Peut-être ne comptait-il pas être reçu, ~ et, soumis comme un esclave aux moindres volontés de la jeune femme, il ne se révoltait jamais, — car, en mettant le pied dans le salon, il paraissait singulièrement troublé.
D'ordinaire si maître de lui, il tremblait à ce moment-là. De légers frissons -agitaient ses mains.
Il prit son mouchoir et le passa sur son front, que mouillait un peu de sueur à la racine des cheveux.
Et il dit lentement, ou plutôt il balbutia, tant son émotion le serrait à îa gorge :
— Je suis heureux, Gabrielle, oh î je suis bien heureux, que vous m'ayez permis de venir, de vous voir, de vous parler... aujourd'hui surtout... Merci, Gabrielle, car, si vous n'aviez pas voulu, je me fusse incliné comme toujours... Je vous aime!...
Elle restait debout au milieu du salon, immobile, la lèvre suprêmement dédaigneuse. Elle ne lui répondit rien tout de suite. Pourtant, un mot l'avait frappée... Pourquoi avait-il dit : a Aujourd'hui surtout » ?
Norbert avait bien changé. Il avait maigri, ses joues s'étaient creusées... Une fièvre intérieure le consumait... Son front, plissé d'une ride par le milieu, semblait chargé de soucis... Le coin tombant de ses lèvres indiquait une tristesse constante... une angoisse, une préoccupation de toutes les heures.
Ce n'était plus le brillant marquis, fort de sa richesse, de la puissance qu'elle lui donnait, fort de sa vaste intelligence ; ce n'était plus l'homme prêt à fouler aux pieds tous les obstacles dressés sur sa route. Il était pour ainsi dire abaissé, ses épaules se courbaient comme sous la pesanteur d'un mystérieux fardeau, trop lourd pour elles...
— Monsieur, dit-elle, j'ai cru remarquer, dans vos paroles, une allusion que je ne comprends pas. Pourquoi êtes-vous heureux de me voir et de me parler, aujourd'hui plus que tout autre jour ?
— Je vous le dirai, Gabrielle...
— Est-ce parce que vous brûlez de m'apprendre que vous n'avez pas clos la série de vos crimes ?....
— Gabrielle, épargnez-moi.
~ Est-ce parce que vous voulez me dire que vous avez découvert cette pauvre famille que vous cherchiez depuis si longtemps et qui est la mienne, qui a droit, par conséquent, à la moitié de cette fortune qui a excité vos convoitises ?... Est-ce parce que vous vous réservez la joie de m'apprendre que, de cette famille, vous avez frappé, vous et votre complice, deux membres... le père et un fils?...
Norbert fit un brusque mouvement.
— Qui vous a dit ?
— Peu vous importe ! Ainsi cela est vrai ! Vous ne le démentez pas ?
— Cela est vrai ! dit-il, baissant la tête plus bas encore.
— Assassin ! murmura-t-elle... Assassin !
Et elle se. recula jusqu'au fond du salon, jusque près de cette portière derrière laquelle elle savait Valentin caché, comme si elle eût voulu se faire protéger par lui contre cet homme...
Il ne répondit pas. Il avait une attitude bizarre. Son regard restait presque douloureux. Le riiême tremblement agitait ses mains, et ses doigts entrelacés se serraient convulsivement, comme pour échapper à ce mouvement nerveux qui lui faisait mal.
— Vous avez tué André Sénéchal, vous et votre complice. Du moins, vous avez voulu, car l'enfant n'est pas mort.
— II vit ? dit soudain Norbert, avec un brusque geste de surprise, de joie, qu'il ne put réprim.er.
Gabrielle se méprit.
— Il vit... Ah I vous redoutez l'accusateur, n'est-ce pas ? Il vit, et cela vous fait trembler ? Il vit... mais tranquillisez-vous, malheureux, il est peut-être mort, maintenant.
Norbert poussa un profond soupir...
Il ne se défendait pas...
S'il parle, le croira-t-elle ?... S'il dit qu'il a voulu arracher André à ce danger qu'il prévoyait terrible, mortel, ne le traitera-t-elle pas d'imposteur?...
Gabrielle, pâle de colère et d'horreur, reprenait :
— Vous avez voulu me voir pour me dire comment le père d'André est mort... et que, sans doute, la main qui l'a frappé est cette main que vous cachez et qui tremble... Je vous croyais plus habitué aux meurtres et plus familier avec le sang...
— Gabrielle, dit-il d'une voix sourde, comme s'il avait eu de la peine à se contenir plus longtemps... rien de ce que vous me direz ne me fâchera... parce qu'un jour je saurai répondre à tout ce que vous m'aurez dit.
— Pourquoi tardez-vous, et, si vous pouvez vous défendre, que ne vous défendez-vous sur-le-champ ?...
Il murmura, ainsi qu'il l'avait fait une fois déjà : ■
— Non, le moment n'est pas venu.
Et, après un silence pendant lequel il s'était rapproché de Gabrielle, il releva la tête peu à peu.
— Gabrielle, dit-il, si je suis, aujourd'hui plus que tout autre Jour, heureux d'être reçu par vous, c'est parce que j'ai .une
?,3 î,r: iiF.RNTER r.AISER
grande joie à vous causer... et je n'ai voulu laisser à aucun autre le soin de a'ous prévenir...
— Qu'entendez-vous par là ? Je ne vous comprends pas...
— Vous allez me comprendre... Oui, Gabrielle, deux nouveaux crimes se sont commis en ces derniers jours. L'un échappera à la justice, parce qu'on n'a pas eu besoin, pour frapper, de fer ou de poison... Je veux parler d'André. L'autre, dont la justice se préoccupe, recevra sans doute son châtiment... Je veux parler du vieux Sénéchal, qui a été assassiné. Un des assassins est entre les mains de la Sûreté. C'est un agent vulgaire, mais énergique et dévoué à son maître, à ce Rouquin dont le nom vous fait frémir autant que le mien. De l'agent, il sera possible de remonter au maître. Si Rouquin est perdu, c'est la mort pour lui. Pour moi, c'est le bagne... et j'échapperai au bagne par le suicide... Pour vous, c'est la liberté... Réjouissez-vous, Gabrielle.
— Ah! dit-elle, et son regard étincelait, la justice aura été bien longue à venir, et trop de victimes sont tombées pour que ce tardif châtiment puisse les venger toutes...
— L'assassin arrêté mourra plutôt que de livrer Rouquin. Et toutes les mesures sont si bien prises qu'il sera difficile de découvrir l'inspirateur du crime... L'assassin ne parlera pas... Et, s'il ne parle pas. Rouquin et moi, nous sommes sauvés...
— Je prierai Dieu pour qu'il lui envoie le repentir. Il parlera.
— Détrompez-vous, Gabrielle. Du reste, il est un moyen de le perdre, et de perdre ceux qui sont ses complices... Il suffirait d'avertir la préfecture que cet homme est à la solde de Rouquin, et d'expliquer la mort de Sénéchal, en faisant prévoir l'anéantissement de sa famille pour la conquête d'un héritage... Alors, Gabrielle, vous serez satisfaite ; ceux que vous avez tant de raisons de haïi seraient bien près de leur perte...
Gabrielle eut un sourire cruel.
— Votre conseil vient trop tard, monsieur ; ce que vous me conseillez, je l'ai fait...
Ce fut au tour du marquis de sourire tristement.
11 prit un papier dans sa poche, le déplia et le tendit à la marquise, qui, étonnée, le prit et y jeta un coup d'œil.
Elle eut un moment de trouble et pâlit.
C'était la lettre qu'elle avait écrite... c'était la dénonciation où elle accusait Rouquin sans nommer son mari.
— Vous n'avez pas donné mon nom, et je vous en remercie. Mais je n'en suis pas moins perdu quand même, car Rouquin, pris, me livrera...
Et se laissant gliçser à genoux devant la jeune femme :
— J'adore votre main, Gabrielle ; j'adore la main qui me frappe... j'adore la main qui me condamne à la mort, à la honte et jette mon nom dans l'infamie...
— Mais cette lettre, comment est-elle en votre pouvoir ?
— Rouquin a des amis partout. Il a été prévenu ; moi, je m^ suis porté garant de son honneur, et, comme on ne peut don
ter de ma parm^ ^n a mis au panier la dénonciation. Je^'ai
Ramassée, j'ai reconnu votre écriture, et la voici... Mais tranquillisez-vous, Gabrielle, votre but est atteint. Votre lettre a déposé un soupçon, un doute, dans l'esprit de certains policiers. Ce doute grandira et deviendra certitude si le vrai nom de l'assassin est découvert, et si l'on reconnaît pour être celui de Sénéchal le cadavre qui est à la Morgue. Eh bien I Gabrielle, achevez l'œuvre commencée... Je veux que vous me croyiez, Gabrielle, lorsque je vous dis que je vous aime... Je veux que vous me croyiez lorsque je vous dis que je serais heureux de souffrir pour vous... et que je bénirai la main qui m'aura frappé. Achevez votre œuvre, Gabrielle... Allez au Parquet, ou, si vous craignez de vous montrer, si vous redoutez le scandale, écrivez encore, •écrivez au juge d'instruction : « L'homme que vous interrogez, et qui prétend s'appeler Gasparin, se nomme Louffard... Il est l'agent de Rouquin ; l'homme assassiné sur le pont d'Asnières s'appelle Sénéchal, et demeurait rue Bleue. » Cela suffira, Gabrielle !
— Et qui vous dit que je ne suis pas prête à le faire 7...
— Je vous en supplie, Gabrielle 1
— Etes-vous las de la vie?
— Je suis fatigué de vivre, et je mourrais heureux si je mourais par vous... Mais hâtez-vous, Gabrielle... Si Rouquin a quelque soupçon, il peut fuir... Et vous ne serez qu'à moitié vengée.
Gabrielle regardait son mari, un peu surprise. Elle ne comprenait plus ce qui se passait dans l'âme de cet homme. Et puis, elle craignait quelque piège.
— Vous avez tort de croire qu'il peut exister en moi quelque compassion pour vous... Dieu me ferait-il dix existences, je les passerais à vous haïr... Je vais écrire au Parquet, à l'instant...
Il courba le front et murmura :
— Oui, sa haine est un brasier ardent que rien n'éteindra... Elle s'était mise à un petit bureau, et, fiévreusement, elle
griffonna quelques lignes, puis elle les tendit ;\ son mari.
— Tenez, dit-elle, est-ce bien cela?
Il s'était relevé ; il lut et inclina la tête.
— C'est l'arrêt de mort de Rouquin, dit-il, c'est ma condamnation...
Et, comme elle tendait la main pour prendre le papier, 11 la saisit, la retint de force, et appuya dessus son front brûlant.
— Je vous aimerai toujours, dit-il ; toujours et malgré tout...
— Si vous ne cherchez pas à m'en imposer, si vous ne jouez pas devant moi une comédie infâme, si vous avez des remords de ce que vous avez fait, pourquoi n'allez-vous pas vous livrei; vous-même ?... Pourquoi voulez-vous que ce soit moi ?...
— Parce que la mort me serait douce, venant de vous ! Et tout à coup, avec un rire plein d'amertume :
— Je n'ai ni remords, ni repentir, Gabrielle... Je vous aime et je veux vous le prouver... Je vous aime, et je voudrais que vous m'aimiez, ne fût-ce qu'une heure, quand cette heure devrait être la dernière de ma vie... J'espère que vous aurez un
34 LE DERNIER BAIPER
peu de pitié pour celui que vous aurez frappé vous-même, et que votre visage se fera moins Indifférent... et que votre regard s'adoucira... Telle est mon espérance, Gabrlelle...
— C'est en vain que vous espérez, monsieur.
— Allez donc, Gabrielle, et que le châtiment vienne de vous ! Je ne ferai rien pour le retarder, je vous le jure !...
Il sortit lentement, sans se retourner.
Elle resta pensive pendant quelques minutes.
« Cet homme est coupable. En le livrant, lui et son complice, j'empêche d'autres crimes... Je punis les crimes commis... Pourquoi de la pitié ?... En ont-ils eu pour leurs victimes ?... Pourquoi de l'hésitation ? Cet homme qui sort d'ici n'est-il pas un étranger pour moi?... plus qu'un étranger... un ennemi?... plus qu'un ennemi... une bête malfaisante et dangereuse?... Qu'ils meurent tous deux !... »
Elle alla chercher Valentin, qu'aucun geste n'avait trahi pendant cette scène. Il était un peu pâle et avait les sourcils froncés.
— Tu Tas entendu, dit-elle... ai-je à le redouter?
— Non, car il a dit vrai, il t'aime !... Il a eu des accents auxquels il est impossible de se tromper. Il t'aime...
Gabrielle eut un sourire de triomphe.
— Et il souffre... Crois-tu qu'il souffre ?...
— Oui,! dit-il, je comprends qu'il veuille "mourir, car sa vie Hoit être un épouvantable enfer...
— Qu'il meure donc ! dit-elle, froissant dans ses mains la lettre dictée par son mari et qui, en éclairant la justice, devait perdre à la fuis Rouquin et le marquis d'Argental.
Bontemps n'était pas resté inactif, et, s'il avait pris un fiacre dans l'avenue de Saint-Ouen, c'est qu'il savait que son temps était précieux...
Tout en roulant vers Paris, il s'était mis un bandeau autour: du front, car les érallures profondes qu'il s'était faites en tombant continuaient de saigner ; tranquille, du reste, sur sa propre personne, il songeait à Louffard et à la triste situation où il se trouvait.
— Le patron ne sera pas content î murmura-t-il.
11 y avait une demi-heure à peu près qu'il était en voiture quand il arriva rue La Fayette. Il avait eu soin de ne pas donner au cocher l'adresse de Rouquin, dans la crainte d'indiquer une piste à la police ; il remonta donc la rue à pied, pendant quelques centaines de mètres et entra ensuite chez Rouquin.
Il pouvait être onze heures du soir à ce moment. Rouquin recevait ses agents à toute heure du jour et de la nuit. Ils frappaient d'une certaine façon. On leur ouvrait immédia- .te,ment.
Bontemps fut introduit.
A la vue de cet homme au visage ensanglanté, aux mains écorchées et saignantes, Rouquin pâlit.
Il devina tout de suite une mauvaise nouvelle.
Il fit entrer Bontemps dans son cabinet et s'y enferma avec lui.
Alors, entre les deux hommes, il y eut un court entretien par paroles heurtées et brèves, — les longues explications étant inutiles.
— Qu'est-il arrivé ? L'affaire ?
— A peu près manquéo.
— Sénéchal ?
— Mort ; mais le cadavre entre les mains de la police.
— Louffard ?
-- Arrêté à Clichy par les agents.
— Et toi ?
56 LE DERNIER BAlbER
— Moi, je me suis jeté à la Seine, du pont cl'Asnières, poui5 ne pas être pincé... je suis écorché au vif...
Rouquin était blême. Il passa la main sur son front, et la retira toute mouillée de sueur.
— Perdus I murmura-t-il... Serions-nous perdus au moment où il ne nous restait plus qu'un effort à faire?... Perdus, avec un plan si habile... si audacieux... perdus !...
Puis, tout à coup, essayant de reprendre son sang-froid :
— Raconte-moi ce qui s'est passé... j'ai besoin de tout savoir I Bontemps se hâta de le mettre au courant.
Il dit que tout allait pour le mieux et que déjà Ils croyaient avoir entièrement réussi dans leur crime sans laisser place au moindre soupçon, lorsqu'un hasard qui fait souvent échouer les entreprises les plus hardies et les mieux combinées, les avait cloués, Louffard et lui, sur le pont entre Asnièrcs et Clichy, sans pouvoir avancer, sans pouvoir reculer.
Rouquin écouta le récit de Bontemps, le sourcil froncé.
Quand l'agent eut fini :
— Je ne vous en veux pas, dit-il. Je vois qu'il n'y a rien de votre faute, ni à Louffard, ni à toi... On ne peut rien contre le hasard. Et c'est le hasard qui nous a perdus...
— Le danger est-il donc si certain ?... Les papiers de Louffard sont en règle. On le connaît, au quai de Billy, sous le nom de Gasparin ; qui devinera qu'il s'appelle Louffard ? 11 niera, assurément, qu'il était de connivence avec moi... Et moi, on ne me connaît pas... Et puis, supposez que Louffard soit reconnu pour ce qu'il est, votre agent, et récidiviste ; supposez, pour mettre les choses au pire, que je sois pincé, n'ètes-vous pas sûr de nous, maître, et croyez-vous que nous trahirons ?
— J'ai confiance en vous. Je crois que vous ne direz rien.
— Eh bien ?
— Mais si le cadavre est reconnu à la Morgue ?
— Impossible. J'ai enlevé ses papiers...
— Mais sa disparition peut inquiéter ses amis. On passera à la Morgue et, comme il n'est pas défiguré, on le reconnaîtra. C'était là surtout ce que je voulais éviter.
— Maître, vos craintes ne sont pas fondées. Sénéchal reconnu, qu'est-ce que cela prouve ? Qui peut se douter que cet homme est héritier d'une fortime immense ? Et que cette fortune nous travaillons à l'accaparer ? Vous n'êtes point le parent de Sénéchal et vous ne prétendez pas à cet héritage ?
— Ne vois-tu pas que tout cela tient à un fil ?... Cet héritage reviendrait à Norbert. Or, on sait ou l'on apprendrait vite que Norbert et moi nous sommes liés... De là, une piste facile à suivre... La police a l'œil sur moi. Elle me connaît... je le sais... bien que jusqu'à présent elle soit persuadée que je ne m'occupe que d'affaires parfaitement honorables... Mais suppose qu'on éveille son attention à mon endroit... Suppose qu'xme dénonciation, par exemple, éclaire la police, ou même, sans l'éclairer entièrement, lui donne un soupçon, c'en est fait de notre tranquillité.
r~ Soit, mais qui oserait vous dénoncer î
LE DERNIER BAKSER 3T
Rouquin eut un riro éclatant.
— Ceux qui me craignent, dit-il, ou qui, s'étant mesurés avec moi, se sont vus battus.
— Ainsi, fit Bontemps après un silence, si je crois vous comprendre, on nous a trahis, n'est-ce pas ?
— Tu. as compris, mais le mot dont tu te sers n'est pas exact. La trahison implique une complicité. Or, la main d'où part le coup n'a jamais été une main amie.
— Eh bien, cette main-là, quel que soit le corps auquel elle appartienne, je la ferai tomber un jour.
— Plus tard, peut-être dans quelque temps, je te l'abandonnerai. Mais, maintenant, elle doit nous être sacrée.
— Pourquoi ?
— Parce que la femme qui nous a dénoncés aura un jour l'héritage tout entier des Bertara...
— Gabrielle ?
— Tu as deviné... J'ai été prévenu par un ami, au cabinet du préfet, de la dénonciation portée contre moi, contre moi seul, car le marquis n'est pas nommé ; on m'a remis un fac-similé de l'écriture et j'ai reconnu l'écriture de Gabrielle... J'ai tout dit au marquis... Grâce à sa haute situation, la lettre a été anéantie... Mais le soupçon, le soupçon demeure... Et si quelque fait le confirme, comme la reconnaissance de Sénéchal ou de Louffard, je suis perdu, Bontemps...
— Alors, c'est bien simple, il n'y a qu'une chose à faire.
— Ah I tu trouves cela tout simple, toi ? fit Rouquin ricanant.
— Ou plutôt, en disant qu'il n'y a qu'une chose à faire, je me trompe, il y en a deux.
— Et pourrais-je les cormaîtrc T
— La plus pressée, celle à laquelle il faut songer tout de suite, la voici : nous devons tirer Louffard des mains de la police.
— Et l'autre ?
~ Il faut enlever Sénéchal de la Morgue...
— En effet, comme tu dis, c'est tout simple, fit Rouquin avec la même ironie.
— Et, reprit Bontemps sans se déconcerter, si je place Sénéchal après Louffard, c'est que, le cadavre enlevé, on craindrait une tentative au Dépôt pour sauver notre ami, et on redoublerait de surveillance... tandis qu'on aurait beau sauver tous les prisonniers de la Souricière, dans la même journée, on ne se doutera jamais d'un projet sur la Morgue, et il n'y aura jamais qu'un gardien de nuit, facile à tuer ou à assommer.
Rouquin était devenu sérieux.
Il réfléchissait.
— J'avais toit de me moquer de toi, Bontemps. Ton avis est bon. C'est évidemment la seule chose à tenter, et qui puisse nous tirer d'embarras... Mais c'est presque tenter l'inexécutable... Louffard sauvé, impossible de remonter jusqu'à moi, d'établir une complicité... C'est le salut pour nous tous... Séné-
58 LE PERNIER BAISER
chai enlevé de la Morgue avant qu'on le reconnaisse, avant qu'on le photographie, devient le cadavre d'un inconnu qu'on ne retrouvera jamais plus et qui restera un éternel mystère... C'est le salut, c'est la tranquillité... ~ Il n'y a pas de temps à perdre...
— Je vais y songer... As-tu quelque projet ?...
— Non.
— C'est bien. Moi, je trouverai...
~ S'il y a quelque expédition, en serai-je ?
— Je l'ignore... Pour le moment, va te reposer et soignetoi. Tu as les mains et la figure dans un triste état, mon pauvre garçon... Tu es un bon serviteur... je suis content de toi...
Il tira de son gousset une pincée de louis et les donna au misérable, qui remercia en balbutiant :
— Demain, tu écriras à la banque Terrenoire que tu es malade et hors d'état de sortir... Tu ne peux te présenter en cet état, cela pourrait éveiller l'attention... Tu diras dans ta lettre que le médecin enverra à la banque un ceiliflcat constatant une indisposition grave...
— Diable, fit Bontemps, et le médecin 7
— Ne t'en préoccupe pas. Je m'en charge.
Bontemps prit congé et Rouquin resta seul, marchant à grands pas dans son cabinet. Il était très pâle.
Cet homme, qu'aucun crime ne faisait trembler, et dont le regard cruel ne s'était jamais adouci à aucune pensée tendre, cet homme qui avait bâti, autour de l'héritage du vieux Bertara, tout un échafaudage sanglant... cet homme, dont l'audace ne connaissait pas de bornes, et dont le bonheur, jusque-là, avait égalé l'audace, cet homme n'était plus maître de lui... 11 était inquiet.
Il devinait d'instinct que la chance, peut-être, allait se lati* guer de le favoriser...
Il perdait un peu de sa c£)nfîance...
Cet échafaudage, il le sentait s'effondrer sous ses pieds, au moment où il en atteignait le faîte...
Et de terribles projets devaient se heurter dans son âme, car de sinistres éclairs luisaient parfois dans ses yeux.
— Ah ! Gabrielle !... Gabrielle !... murmura-t-il... C'est toi qui me portes cette blessure !... J'aurais dû me défier de toi... Tu tremblais jadis... et tu n'as relevé la tête que lorsque tu as compris que ton mari t'aimait et devenait ton esclave... Ah I malheur à toi si la blessure que tu m'as faite est mortelle 1 1... Et malheur à Norbert dont la lâcheté est une trahison 1 1...
Il tomba sur un fauteuil et rêva.
Il avait fermé les yeux, mais il ne dormait pas, car de temps en temps ses mains s'agitaient convulsivement... et. ses pieds froissaient le tapis avec rage...
C'est que deux autres figures venaient de passer devant lui, comme deux menaces : celle de Lydia, qu'il n'avait point revue ; celle d'André, qui ne voulait pas mourir, qui se débattaH contre la mort...
Aiit-ant <le nnagos qui s'amassaient au-dessiis de sa tête.
Mais, à chaque fois qu'il entrevoyait dans l'avenir un péril, son visage marquait nue ironie suprême ; il se savait fort et iL ne craignait rien.
Il ne se coucha pas.
Les projets les plus audacieux roulèrent dans sa tête pendant toute la nuit.
Il s'endormit le matin ot se réveilla alors que le soleil déjà chaud inondait son cabinet de travail,
11 passa dans son cabinet de toilette et se [dongea la tête dans un bassin plein d'eau froide.
11 était près de huit heures.
Un valet de chambre lui monta les Journaux.
11 les parcourut rapidement, sautant tout de suite aux Nouvelles diverses et s'assurant qu'aucune feuille n'avait été renseignée, la nuit, sur le drame du pont d'Asnières.
Et aucune, en effet, n'en faisait mention.
L'nvis en était arrivé trop tard au Parquet et à la Sûreté pour que les reporters eussent pu être avertis.
— Ce sera pour les journaux du soir... murmura-t-il...
Son valet de chambre entra pour l'habiller.
Nous avons dit que, fils d'un juge de paix de province et ayant fait son droit, avocat et docteur, Rouquin s'était donné une allure de magistrat ; sa figure était encadrée par des favoris ; le menton était rasé ; il ne portait point de moustache.
Il revêtit ce matin-là une redingote noire et un pantalon noir, et jeta sur son bras un ample pardessus, très long et très large, que ne commandait point le grand soleil qui brillait, mais qui sans doute devait être utile à quelque projet secret, car, dans une des poches, il cacha un chapeau de feutre mou, de couleur noire, et dans l'autre il Jeta quelques louis et de la menue monnaie.
Puis il prit son chapeau haut de forme, s'assura par un coup d'œil dans une glace que sa sévère toilette n'avait aucune irrégularité et sortit à pied.
Il se sentait les membres engourdis, et il avait besoin d'un peu de mouvement.
Il gagna les grands boulevars, prit le boulevard Sébastopol, longea les quais et se dirigea vers l'église Notre-Dame ; il arriva au pont de l'Archevêché et se dirigea droit vers la Morgue,
11 avait l'air calme et indifférent d'un promeneur qui flâne.
Aucune émotion sur sa figure.
La Morgue était ouverte.
Rouquin y entra sans hésiter, et passa lentement devant le vitrail derrière lequel, sur les larges dalles funèbres, sont étendus les cadavres non réclamés.
Les dalles n'étaient point occupées ce matin-là...
Aucun cadavre à la Morgue.
Rouquin eut un instant d'angoisse terrible,
— Sénéchal a été reconnu €t réclamé 1
Telle fut sa première pensée ! Telle fut sa première crainte.
Et le front collé contre les sinistres vitres, tremblant, non point parce qu'il voyait là une victime, — mais parce qu'il ne l'y voyait pas, il n'osait sortir...
Enfin, il réfléchit que le crime ayant eu lieu la veille au soir, le cadavre, à cette heure matinale, n'avait pas encore été envoyé par le commissaire de Clichy ; ou bien, s'il était arrivé, comme il fallait que le greffier passât certaines écritures avant de l'exposer, Rouquin pensa que de là sans doute provenait le retard.
Il avait deviné juste.
Le cadavre, comme on sait, avait été expédié dès la première heure par M. Normand. Peut-être ne serait-il pas exposé sur les dalles avant que Louffard eût été confronté avec lui.
Rouquin sortit, alluma un cigare et se promena le long du quai, assez loin de la Morgue, afin de ne pas éveiller l'attention des agents de police en bourgeois qui pouvaient se trouver aux environs du pont de l'Archevêché.
Il y avait à peu près une heure qu'il se promenait ainsi, très préoccupé, en apparence, à regarder, le long des quais, les pêcheurs à la ligne, quand son regard s'arrêta, assez loin de lui, sur une voiture de place.
Pourquoi regardait-il cette voiture plutôt que toute autre 7 Avait-elle donc dans son allure quelque chose de particulier et qui l'intéressât ?
Elle ressemblait cependant à toutes les voitures de Paris.
C'était un modeste fiacre à quatre places.
Le seul détail, sans doute, qui, aux yeux de Rouquin, le distinguait des autres, c'est que le cocher n'était pas seul sur son siège ; un homme, coiffé d'un chapeau haut de forme, était auprès de lui, les bras croisés.
— Le voici 1 murmura Rouquin.
Il abandonna un groupe de pêcheurs avec lesquels il avait lié conversation depuis cinq minutes et se dirigea vers cette voiture qu'il frôla au bord du trottoir, quand elle passa.
11 avait eu le temps de jeter un coup d'œil à l'intérieur.
— Louffard, je m'en doutais.
C'était, en effet, son agent.
Dans la voiture était un juge d'instruction, son greffier, puis, en face, Louffard et un homme du service de la Sûreté ; le compagnon du cocher, sur le siège, était un autre policier...
Rouquin rétrograda.
Le fiacre, pris dans un embarras de voitures, fut retardé ; il arriva avant lui aux marches de la Morgue.
Le juge d'instruction et le greffier descendirent.
Puis ce fut Louffard, que le policier tenait par le cabriolet serré étoitement autour du poignet.
Louffard, en descendant, avait lancé un rapide regard autour de lui et n'avait pu s'empêcher de tressaillir.
Son visage s'éclaira. Un espoir renaissait en lui.
îi: DERNIEII BAISER i*^
Un homme était là près de lui, qui le regardait, qui allumait un second cigare, et il avait reconnu Rouquin.
L'agent avait surpris le tressaillement et s'était retournô brusquement ; mais, à la vue de cet homme vêtu de noir, distingué, ayant l'air d'un magistrat, il n'eut aucun soupçon et même Rouquin l'ayant regardé d'un air hautain, l'agent esquissa un vague geste comme pour le saluer.
Du monde s'était amassé autour du fiacre. Louffard venait d'entrer dans la Morgue. Rouquin s'éloigna tranquillement.
11 faisait une matinée superbe ; l'orage de la veille, pendant lequel le pauvre Sénéchal avait été assassiné, avait rafraîchi l'atmosphère ; le soleil resplendissait dans un ciel admirablement pur ; Paris semblait avoir une parure de fête.
De la Morgue au Palais de Justice, il n'y a pas loin, et cependant Rouquin mit plus d'une demi-heure à faire le trajet ; son cigare terminé, il en rallumait un autre.
Il trouvait la matinée belle et la promenade lui plaisait.
Sur le boulevard du Palais, il se mit à la terrasse d'un petit café et demanda une absinthe. Et là, il attendit.
L'horloge du Palais de Justice marquait onze heures.
a Ils ne tarderont pas à revenir, » se dit-il.
La voiture ramenant Louffard au Dépôt repassa, en effet, quelques minutes après ; elle s'arrêta devant un couloir, et là, descendirent le juge et son greffier ; le fiacre fila ensuite et retourna à gauche sur le quai de l'Horloge.
Rouquin l'avait suivi de loin..
Louffard descendit et rentra au Dépôt entre les agents.
« Il a dû être interrogé ce matin, une première fois, par le juge d'instruction, se dit Rouquin. Il vient d'être confronté. Le juge va déjeuner et reviendra à deux heures. A deux heures, il est possible qu'on interroge Louffard de nouveau. Du reste, j'essayerai de le savoir. Il est onze heures un quart. J'ai près de trois heures devant moi. Je vais faire comme le juge et aller déjeuner. Après, il s'agira de tirer Louffard de ce mauvais pas. »
Et, passant les ponts, il s'arrêta, quai des Grands-Augustins, dans un restaurant. Il se fit servir en cabinet particulier.
Après avoir déjeuné copieusement, il revint au Palais da Justice.
11 avait saisi dans la matinée un renseignement qui allait lui être précieux pour ce qu'il tenterait.
Il avait reconnu le juge d'instruction, M. de Vaubernier» chargé de l'affaire.
Il savait que le cabinet du juge était situé au deuxième étage du Palais.
Maintenant, il lui importait d'apprendre si Louffard serait interrogé dans l'après-midi.
Cela lui était nécessaire pour l'exécution du plan qu'il avait conçu.
Afin que nos lecteurs puissent se faire une idée bien exacte de la scène qui va suivre, nous devons décrire les lieux ou elle se passera...
42 LE DEILMER BAISEH
Tous les Parisiens connaissent le Dépôt. Nous n'en fdronâ pas la description, qui ne serait d"aucune utilité pour notre action ; nous expliquerons seulement comment les prévenus y sont amenés et dans quelles conditions ils y sont gardés.
Le prisormier inculpé d'un crime est mis à la disposition d'un juge commis par le parquet pour suivre l'enquête. Il est interrogé aussitôt ; un ordre du juge l'envoie prendre au Dépôt ; là, le prisonnier est confié à un garde, s'il n'est pas dangereux ; parfois à deux gardes s'il est à craindre qu'il n'essaye de résister.
Il traverse, ainsi accompagné, la cour du Dépôt, la cour de la Sainte-Chapelle et, par d'étroits escaliers où le public n'entre pas, il est conduit jusqu'au cabinet du juge dans le Palais.
Le soir ou le lendemain, l'inculpé, après les premiers interrogatoires, est écroué à Mazas, mais toujours à la disposition du juge ; celui-ci, lorsqu'il a besoin, sur un indice nouveau, ou pour mi supplément d'enquête, d'interroger le prisonnier, le fait revenir au Dépôt, où il est alors incarcéré dans une partie du Palais appelée la Souricière, dont l'entrée est située juste en face du petit escalier des prévenus, dont nous parlions tout à l'heure.
Un étroit couloir, gardé par un fonctionnaire, sépare la Souricière de cet escalier.
L'escalier est obscur et la plupart du temps, même au milieu du jour, en été, les becs de gaz sont allumés.
D'étage en étage, l'escalier tourne devant une porte vitrée s'ouvrant sur un large couloir où attendent les témoins convoqués, assis sur un banc de bois cloué au mur.
Les cabinets des juges donnent sur des couloirs, mais non directement ils en sont séparés par une sorte d'antichambre où est amené le prévenu, toujours sous la surveillance du garde.
Quant aux couloirs eux-mêmes, ils sont livrés au public, qui entre et sort librement, et ils communiquent d'mi côté avec le Palais de Justice et le boulevard du Palais, de l'autre avec la préfecture et le quai des Orfèvres.
Il n'y a là aucun garde, si ce n'est, le traversant parfois, ceux qui amènent ou reconduisent les prisonniers.
Quant au garçon de bureau installé au milieu, il est là pour répondre au public qui a besoin de renseignements ; il est indifférent à ce qui se passe, et, quand il ne lit pas son journal, il aim.e assez à faire une sieste, pendant les lourds aprèsmidi d'été
Les portes qui, à chaque étage, donnent accès de l'escalier de la Souricière dans le couloir sont généralement fermées, mais elles restent ouvertes, après le passage du prisormier, amené chez le juge, et en attendant son retour.
Souvent, nous l'avons constaté nous-même, elles restent ouvertes avant comme après.
Il se passe peu d'années sans qu'une tentative d'évasion, eî parfois la tentative est heureuse, ne se fasse dans les- couloirs, les escaliers, ou pendant le court trajet d^ Palais au Dépôt.
LE DERi^IER BAISER 43
Rouquin connaissait parfaitement le Palais et ses moindres recoins, et il avait rêvé un audacieux projet d'évasion poui* lequel il fallait du sang-froid, du coup d'œil et l'entière possession de soi-même.
Si Lûulîard restait entre les mains de la police un jour de plus, Rouquin n'était plus en sûreté ; et le hardi coquin n'avait pas hésité à aventurer sa liberté déjà compromise, contre la chance de sauver son complice, c'est-à-dire de se sauver lui-môme.
Il jouait quitte ou double... il le savait... c'est pourquoi il n'avait pas voulu confler à un autre le soin de cette entreprise.
Il était venu sans armes. Ni poignard, ni revolver. Mai^ il était d'une force inouïe. Ses doigts étaient durs comme de l'acier.
Il avait fol dans sa force.
Nous allons voir maintenant quel était son projet, et ce qu'il en advint.
Comme Louffard était au Dépôt, et non encore à la Souricière, il était facile à Rouquin de guetter sa sortie, car le prisonnier devait forcément traverser la cour de la Sainte- Chapelle, et celle-ci est livrée au public.
Toute la journée, des hommes, des femmes, des enfants ne cessent d'entrer là ou d'en sortir ; un passant de plus ou de moins, un curieux, un flâneur, ne devait exciter l'attention, ni du garde de la Souricière, ni du garde en faction au couloir, qui donne sur le boulevard du Palais.
Rouquin, ayant toujours son vaste manteau sur un bras, entra donc et fit trois ou quatre fois le tour de la cour ; ayant rencontré des gardes inoccupés, il lia conversation avec eux, en se donnant un accent anglais et leur demanda des renseignements sur le Dépôt et la Conciergerie.
Puis, par l'escalier du public, il monta au Palais.
Il entra dans la galerie du premier étage.
Elle était vide. Seul, le garçon était à son bureau.
Rouquin alla s'asseoir sur le banc, juste en face de la porte vitrée derrière laquelle tournait l'escalier de la Souricière, éclairé par un bec de gaz.
Le cabinet de M. de Vaubernier, le juge, étant situé au deuxième étage, et Rouquin le savait, Louffard devait passer derrière cette porte, si le juge le mandait dans l'après-midi pour continuer son interrogatoire.
Rouquin paraissait très absorbé.
C'est qu'il se disait que peut-être Louffard ne serait plus interrogé de la journée, ni le lendemain, ni le surlendemain, ce qui était possible, en somme, si le juge avait besoin que l'enquête de la police fût poussée plus activement.
Et il perdait alors toute chance de le sauver.
Et chacune de ces chances, qu'il perdait ainsi, se retournait contre lui...
Qui sait même si Louffard, un cheval de retour, comme disent les agents de la Sûreté, qui saU, si LouUfixa n'avait paô
été démasqué, le matin même de son arrestation, lorsque les inspecteurs de police viennent passer la visite de tous les prisonniers de la nuit, scrutant ces physionomies du vice, du vol, du vagabondage ou du crime?...
11 fut tiré brusquement de ses réflexions.
Quelqu'un lui demandait, tout près de lui :
— Eh ! monsieur, il y a longtemps que vous êtes là ? Qu'estce que vous attendez ?
Rouquin, surpris, leva la tête, c'était le garçon de bureau.
Il somnolait tout à l'heure sur sa chaise : il venait de se
réveiller et s'était approché de Rouquin, en s'étirant les bras.
^ Mais, avant même qu'il eût trouvé une réponse, il vit passer
trois hommes derrière cette porte vitrée sur laquelle son regard
s'arrêtait obstinément depuis une heure.
Deux de ces hommes étaient des gardes.
L'autre était Louffard, tenu par le cabriolet, marchant la tète basse, paraissant très fatigué et comme brisé.
Il se laissait conduire.
n n'aperçut pas Rouquin.
Alors, celui-ci songea qu'il fallait répondre.
Le garçon de bureau, impatienté, lui facilita sa réponse.
— Avez-vous une lettre de convocation ?
— Oui, justement, fit Rouquin, prenant un air naïf.
— Vous l'avez sur vous ?... Donnez-la-moi...
— Ah! voilà, c'est que... Je me rappelle bien que sur la le^ tre, en bas, il y a qu'il faut la rapporter, mais je l'ai oubliée...
— Ça ne fait rien. C'est pour quel juge ?
— M. de Vaubernier..
— M. de Vaubernier ? Eh bien, vous auriez attendu longtemps. Ce n'est pas ici. Le cabinet de M. de Vaubernier est au deuxième étage. Pour quelle heure, votre convocation ?
— Pour deux heures.
— Et il en est trois. Dépêchez-vous.
Rouquin remercia et sortit de la galerie, puis, sur le point de monter au second, il s'arrêta.
Une idée lui avait traversé le cerveau. Par les couloirs, il était facile de gagner les chambres civiles ou correctionnelles.
Il savait également où les avocats, lorsqu'ils arrivaient, déposaient leurs vêtements pour revêtir leur robe ; il fut, un instant après, dans la salle des Pas-Perdus...
Un quart d'heure après, dans le couloir des juges d'instruction, au deuxième étage, entrait Rouquin vêtu d'une robe d'avocat, coiffé de la toque.
Sa figure pâle et maigre, ses lèvres et son menton rasés allaient bien avec le déguisement.
Il avait laissé au vestiaire des avocats son chapeau haut de forme, mais il avait gardé le manteau avec lequel il s'entêtait à se promener depuis le matin.
Il entra délibérément en homme qui se trouvait chez lui, chantonnant même je ne sais quelle bribe de chanson entre les dents, et se dirigea droit vers le garçon de bureatL
— M. de Vaubernier est occupé î
LE DEHNIER BAISER ^fi
— Oui, monsieur. Il a un interrogatoire.
Rouquin eut un geste d'impatience et fit claquer ses doigts.
— Sapristi, et moi qui voulais lui parler.
— Si monsieur veut me donner sa carte, je la ferai passer à M. le juge... M. de Vaubernier vous dira lui-même si l'interrogatoire doit être long.
Rouquin fit un mouvement comme pour prendre sa carte, puis eut l'air de changer de résolution.
— Tout à l'heure, dit-il, j'attendrai bien cinq minutes.
11 jeta son manieau sur un banc et se promena de long en large dans le couloir, les mains derrière le dos.
Soudain il se frappa le front, comme s'il venait de se rappeler quelque chose d'important.
Il s'assit sur le banc, tira un calepin de sa poche, écrivit quelques lignes au crayon, emprunta une enveloppe au garçon de bureau, cacheta et mit l'adresse.
C'était une adresse quelconque, du premier nom qui lui était passé par la tête, faubourg Saint-Martin, 81.
— Tenez, dit-il au garçon, voici une lettre que je voudrais envoyer tout de suite. Ne pourriez-vous descendre et la remettre à un commissionnaire ? Vous lui donnerez ce que vous voudrez. Voilà cent sous. Vous garderez le reste...
— Oh ! c'est facile, dit le garçon, qui prit la lettre.
Il y eut un éclair de joie sur le visage de Rouquin. Le garçon était déjà parti. Il revint.
— Si, par hasard, on me demandait, vous expliqueriez, n'estce pas ?... C'est en dehors de mon service, ce que je fais là !...
— Tranquillisez-vous I
Le garçon repartit, en courant, dégringolant l'escalier quatre à quatre.
Rouquin était de plus en plus pâle.
Ses lèvres minces n'apparaissaient plus, sur sa figure, que comme un trait presque invisible, tant elles étaient blanches.
Il sentait que le moment décisif approchait...
Le cœur ne lui manquait pas... Il était brave...
Il entra dans le vestibule attenant au cabinet de M. de Vaubernier.
Là se tenait un garde.
L'autre se trouvait dans le cabinet, et l'on entendait de temps en temps, lorsqu'il se penchait, crier le dos de sa chaise, appuyée contre la porte, pour prévenir toute tentative d'évasion.
Rouquin s'approcha du garde, et d'une voix brève, où il n'y avait déjà plus trace d'émotion :
— Mon ami, je voudrais voir M. de Vaubernier... dont je suis l'ami... Savez-vous si l'interrogatoire durera encore longtemps...
Le garde s'était levé poliment et avait salué.
— - Ma foi, monsieur, je ne pourrais pas vous donner la certitude ; nous autres, nous ne sommes pas renseignés là-dessus... Cependant, tout à l'heure, mon camarade ayant entr'ouvert la porte pour appeler le garçon, j'ai entendu M. de Vaubernier qui disait au prévenu ; « Avant de vous renvoyer, encore un
mot, Gasparin. ï Cela prouve qu'il n'en a plus pour longtemps.
— En effet ; merci, mon ami 1
Rouquin s'en alla. Le garde salua derechef et se rassit.
Le garçon n'était pas revenu, mais des gens étaient là, qui venaient d'arriver et causaient bas, serrés les uns contre les autres, sur le banc, près de l'entrée.
Rouquin les vit d'un coup d'œil.
Ils lui étaient tous inconnus.
Près de lui était la porte donnant accès sur l'escalier de la Souricière ; là, comme au premier étage, un bec de gaz brûlait.
La porte était entr'ouverte.
Les gardes ne devaient la refermes qu'en emmenant Louffard.
Rouquin n'eut pas une hésitation.
Si le garçon rentrait, il lui serait impossible de gagner l'escalier. Il s'y jeta résolument.
En passant, il éteignit le bec de gaz.
L'escalier fut plongé dans une obscurité pareille à la nuit.
Il descendit jusqu'à l'étage inférieur ; mais là, pour éteindre aussi le gaz, il fallait passer devant la porte vitrée.
On l'aurait vu du couloir où se pressaient en ce moment des hommes et des femmes.
Il n'osa.
Il s'accroupit sur une des marches, dans l'ombre, pareil à une bête fauve qui guette sa proie, et il attendit.
Il n'attendit pas longtemps.
Depuis qu'il était là, jouant pour ainsi dire sa vie sur un coup de dés, son cceiu- battait à rompre sa poitrine, si violemment qu'il entendait les pulsations, mais, tout à coup, le cœujç ne battit plus.
Du bruit, au-dessus de lui, s'était fait à la porte vitrée.
Et une voix qu'il reconnut, pour être celle du garde auquel il s'était adressé, parvint jusqu'à lui.
Elle disait :
— Tiens ! qui diable a eu d'idée d'éteindre le bec de gaz Y Et de lourds pas descendirent l'escalier.
Alors Rouquin se leva lentement et remonta, sans se cacher, au contraire, recommençant à fredonner, comme tout à l'heure, un bout de refrain entre les dents.
Les gardes n'avaient pas l'habitude de rencontrer du monde dans cet escalier qu'ils savaient défendu au public. Ils s'arrêtèrent donc instinctivement, pour laisser approcher celui qui chantait.
Louffard avait reconnu la voix de son patron et l'air bizarre que Rouquin chantait parfois quand il était préoccupé pa^ quelque affaire grave.
Il eut assez de puissance sur lui-même pour ne point paraître ému. Et, bien qu'il n'eût fait aucun geste, il sentit toutefois se resserrer, autour de son poignet, la corde cruelle, cou*! pante comme une lame de couteau, du cabriolet.
— Pardon, messieurs, dit Rouquin passant près d'eux.
LE OËRNIEH BAlSËt) 47
Le garde reconnut son interlocuteur et dit, rassuré :
— N'est-ce pas vous qui demandiez à parler à M. de yau- Lieiiiier tout à Iheure ?
— Parfaitement.
— M. de Vaubeniicr est libre.
— Jo vous remercie... Je cours le rejoindre.
L'escalier était très étroit. Les gardes furent obliges de sa ranger pour le laisser monter, puis eux-mêmes descendirent.
Derrière eux, soudain, Rouquin s'arrêta.
Les gardes, sans déiiance, lui tournaient le dos. Celui qui tenait Louffard était le plus près. Alors, toute l'allure de Rouquin changea. Ses épaules semblèrent s'élargir, ses bras se gonfler sous la tension énorme des muscles. Son poing fermé s'abattit, avec la force d'un maillet de plomb, sur la nuque du garde qui, lâchant son prisonnier, s'écroula assommé, privé de connaissance, sans même pousser un soupir.
L'autre tira son sabre et voulut appelei; à l'aide.
Mais la lame n'était pas à moitié sortie du fourreau, le crt n'était pas à ses lèvres, que les deux mains de Louffard, les deux mains de Rouquin se refermaient sur sa gorge.
Si rapide que soit ce récit, le. drame avait été plus rapide encore. Les deux gardes gisaient côte à côte, ne bougeant pas.
Alors, entre les deux complices, il y eut une scène muette.
Rouquin jeta sur les épaules de Louffard le grand manteau qui lui encombrait le bras et qui, pendant cette courte lutte, était tombé et avait été piétiné.
Il le coiffa du chapeau mou resté dans l'une des poches.
Car Louffard était tête nue.
En outre, comme il portait un paletot clair à boutons de métal, puisqu'il était en cocher, on l'eût trop facilement remarqué, ce costume le désignant à l'attention des sentinelles qui l'avaient vu passer.
Louffard haussa le col du manteau, rabattit le chapeau sur son front ; il courait la chance de n'être point reconnu.
— Remontons, dit Rouquin.
La clé de la porte vitrée était entre les mains d'un garde qui ne l'avait pas lâchée. Rouquin l'arracha brutalement. Le garde fit un mouvement. 11 revenait à la vie.
— Il n'est que temps, dit Louffard dont les dents claquaient. Rouquin ouvrit la porte. Ils jouaient de bonheur. Le couloilî
était empli de public. Ils se mêlèrent à la foule. Le garçon de bureau, qui venait de rentrer, ne les vit pas. Deux ou trois personnes se tenaient devant sa table et lui masquaient l'escalier de la Souricière.
Les deux complices sortirent et prirent le grand escalier.
— File en avant, dit Rouquin, et dépèche-toi... Prends une, voiture... tu as de l'argent dans les poches du manteau...
— Et vous ?
Rouquin haussa dédaigneusement les épaules.
— Ne t'inquiète pas de moi. Je me tirerai d'affaire tout seul. Avant de sortir du Palais, il faut que je me débarrasse de cettâ robe et de cette toque d'avocat... Allons, va-t'en...
4S' LE DERNIER BAISEÔ
— O maître, vous m'avez sauvé la vie...
— Ta vie est à moi. J'ai sauvé ce qui m'appartient. Louffard descendit, se croisant avec des gens affairés qui
allaient et venaient. Personne ne fit attention à lui.
Quand il fut sur le boulevard, il ne retint pas un large soupir de soulagement.
Il avait les mains fourrées dans les poches du pardessus. Il sentit des cigares. Il en tira un et en coupa le bout avec les dents.
Il n'avait pas d'allumettes, mais il avisa un monsieur, devant lui, qui fumait, près d'un factionnaire î...
Il s'approcha poliment, mit la main à son chapeau, et de* manda du feu.
Après quoi, ayant remercié, il s'éloigna, tirant force bouffées, ^t se dandinant avec coquetterie. Louffard était sauvé.
Rouquin, lui, ne perdait pas de temps.
Il n'y avait pas cinq minutes que son agent était hors de danger, que, coiffé de son chapeau haut de forme, serré dans sa redingote noire, il descendait lentement le grand escaliejf du Palais.
Seulement, la chance, qui l'avait favorisé jusque-là, sembla l'abandonner.
Comme il mettait le pied sur le boulevard, un grand timaulte se fit auprès de la porte qui conduit à la Sainte-Chapelle.
Voici ce qui venait de se passer.
Un des gardes, évanouis dans l'escalier, avait repris connaissance, et avait appelé à son secours.
Le factionnaire, posté au bas, près de la Souricière, avait entendu les plaintes et averti le poste.
On était accouru, on avait trouvé les deux hommes, dont l'un essayait de se relever et dont l'autre semblait mort. On les avait descendus tous les deux dans la cour et l'on était allé chercher le médecin.
Mais le garde se remettait vite, et, en même temps qu'il recouvrait ses forces, la colère se peignait sur ses traits. Il avait été joué. Le prisonnier s'était évadé.
Alors, furieux, il s'était élancé, chancelant encore, vers le boulevard, entouré de ses camarades, gesticulant et criant :
— Ah 1 les gredins... mais je les attraperai, ou je serai déshonoré... Il me les faut l'un ou l'autre...
C'était à ce moment que Rouquin sortait.
Il comprit tout d'tm coup d'œil. Un frisson lui courut entre les épaules.
Cependant, il ne hâta point le pas. Lentement, il descendit le botilevard de la Seine et se dirigea vers le quai du Marché- Neuf.
Au moment où il tournait le coin de ce quai, il entendit derrière lui un grand cri. aigu, qui domina un instant le roulement des voitures, le cri des marchands des quatre-saisons, le bruit de tonnerre des omnibus.
~ C'est lui ! c'est lui I... Je le vois !... Je le vois I
Joute ruse devenait inutile, on l'avait découvert.
LE DEnNiti; nAiSEn 49
11 lallait se laisser prendre ou fuir, fuir ouvertement, fuir à quatre heures de l'après-midi, en plein été, au grand soleil... fuir dans Paris, alors que cinq minutes suffiraient pour ameuter derrière lui cinq cents hommes qui le poursuivraient, le traqueraient comme une hôte fauve et finalement le prendraient.
La lutte était impossible.
Ah I s'il avait fait nuit I... Par des rues détournées, il eût échappé peut-être...
Mais se rendre ainsi, sans un dernier effort, lui Rouquin, dont la puissance servie par une intelligence hors ligne, égalait presque celle de la police elle-même, se rendre, sans un suprême combat, c'est-à-dire se perdre... le pouvait-il ?
— C'est lui ! c'est lui !... criait-on. Arrêtez-le I... Arrêtez-le !... .C'est un voleur !.. c'est un assassin !...
Ce dernier mot cingla Rouquin comme eût fait un coup de fouet. Il s'élança le long du quai, courant avec une rapidité vertigineuse, affolé, sentant la terre se dérober sous ses pieds...
Des fiacres étaient alignés le long de la chaussée.
Un cocher dit :
— Mâtin, en voilà un qui a de bonnes jambes. Ça n'est pas après sa belle-mère qu'il court comme ça, bien sûr !..,
Rouquin eut envie de sauter dans un fiacre ; c'eût été la salut ; mais il était trop tard. Ceux qui le poursuivaient, des agents, des gardes, des passants ramassés en chemin, débouchaient sur le quai à leur tour, et, en l'apercevant, recompiencèrent à crier en faisant de grands gestes...
Rouquin arrivait sur le parvis de Notre-Dame. La chaleui était accablante et le soleil si brillant, que la place était déserte. Deux ou trois personnes seulement, à l'autre bout, vers l'église.
Jout en courant, Rouquin se disait :
« Si je pouvais gagner les petites ruelles derrière Notre- Dame, je serais sauvé... »
Il y a là encore, en effet, et il y avait surtout, à cette époque, un dédale de rues étroites et sombres, s'entremêlant et s'entrecroisant, véritable labyrinthe du vieux Paris où il eût été plus facile, môme à cette heure-là, de dépister les gardes, à moins d'une fâcheuse aventure.
Il s'élança résolument sur la place.
Il était à l'autre bout, ayant gardé son avance, quand il arriva près de la rue Chanoinesse.
Mais là il faillit être pris.
Un des cochers du quai du Marché-Neuf avait sauté sur son siège, et, fouettant son cheval à tour de bras, avait eu l'idée de le poursuivre à fond de train.
Sur le parvis de Notre-Dame, il ne craignait pas lesembar» jas de voiture et cette poursuite était possible.
Le fiacre faillit écraser Rouquin. Celui-ci comprit.
— Mille francs si tu me sauves, dit le misérable, haletant.
— Ma foi non, fit le brave honmie, j'aime mieux t' arc-pin-» cer.
Et il se disposait à descendre. Rouquin lança un coup de pied dans le ventre du cheval qui prit le mors aux dents. Le malheureux n'eut pas le temps de reprendre l'équilibre et glissa.
Sa tête porta sur le pavé pendant que les roues passaient sur ses jambes.
Rouquin avait maintenant dix personnes autour de lui, qui s'étaient précipitées vers le cocher.
Mais son action avait été si rapide qu'on ne le soupçonnait pas d'être l'auteur de l'accident.
Des cris se rapprochaient ; on entendait le formidable tumulte d'une foule qui accourait...
Si Rouquin s'enfuyait, il allait être poursuivi par une partie de ceux qui Teniouraient et sur lesquels il n'aurait point d'avance...
Il avisa un corridor noir et humide, et s'y jeta au hasard, entrant là comme chez lui.
Dans la plupart des maisons de la rue Chanoinesse, de la rue des Chantres, et des autres petites rues de la Cité, il n'y a point de concierges.
Personne ne demanda à Rouquin ni où il allait ni ce qu'il voulait.
Les cris se rapprochaient encore ; le tumulte augmentait.
C'était d'en bas, de la maison, maintenant, que venait tout ce bruit... Gardes et fugitif allaient se rejoindre.
Le couloir où était entré Rouquin aboutissait à une cour très encombrée de morceaux de meubles, de loques, de caisses d'emballage, de vieux vêtements et d'une multitude d'objets très disparates indiquant les professions et les industries les plus diverses.
Rouquin avisa un escalier dans le fond de la cour.
11 y en avait trois ou quatre ; il choisit le premier venu, ou plutôt il ne choisit pas.
Il fuyait devant lui, au hasard, ne voyant plus clair, pour ainsi dire, les dents serrées, l'œil sinistre, regrettant à cette heure-là, peut-être, de n'avoir point d'armes.
Les maisons de la rue Chanoinesse, comme celles de la rue (des Chantres et de la rue Massillon, ne sont point très hautes.
Arrivé au troisième étage, il fut obligé de s'arrêter.
L'escalier finissait là.
Pourtant, dans un coin sombre, il aperçut rnie échelle, clouée au bas sur le parquet, en haut, à une sorte de soupente et par laquelle on grimpait aux combles.
Il n'avait rencontré personne dans la maison ; tous les locataires, préoccupés par les cris furieux entendus de la rue, étaient à leurs fenêtres, cherchant à voir, ce qui se passait au dehors sans s'occuper de ce qui se passait à l'intérietu".
Il put donc respirer à Taise pendant quelques minutes.
En bas, les gardes, ayant perdu la pi5;e, s'étaient informés auprès des gens qui soignaient et emportaient le cocher évanoui et leur avaient donné le signalement de Rouquin.
fie signalement rappela à plusieurs l'homme qui venait de
disparaître par le couloir avec une allure suspecte, et l'on désigna la maison aux agents.
Rouquin entendit distinctement les cris :
— 11 est là ! 11 se cache dans cette maison !...
Et aussitôt des pas précipités ébranlèrent l'escalier.
— Allons, ça se gâte I murmura-t-il. Ah 1 comme je payerais cher une arme quelconque 1
Mais chaque minute était précieuse.
Chaque minute le rapprochait de la prison, du bagne, de l'échafaud.
Il escalada l'échelle, sauta dans les combles...
Sa main puissante sembla, d'un gigantesque effort, déraciner l'échelle du parquet.
Il la tira à lui.
La soupente, n'ayant point de trappe, resta béante.
C'était un nouveau répit, le temps, pour ceux qui le poursuivaient, de redescendre chercher une échelle, car l'escalade n'était pas possible.
Il examina d'un coup d'œil le réduit où il se trouvait.
C'était une sorte de grenier, avec des bottes de paille, quelques ruines de meubles, des ustensiles de cuisine hors d'usage, des planches, un établi de menuisier, etc.
Il prenait jour par une lucarne sur le toit,
La lucarne était à peine assez large pour y laisser passer uni homme.
Rouquin songea tout de suite à s'enfuir de ce cOté-là.
Mais voulant retarder, autant que possible, la poursuite des gardes, il traîna sur le trou, des planches, puis des meubles, puis le lourd établi de menuisier...
Au-dessous de lui il entendait des menaces et des vociférations.
Les agents arrivaient, avec des locataires de la maison, pour les guider.
Ils venaient de deviner que Rouquin était au grenier.
L'échelle manquait, il était visible qu'on l'avait arrachée du plancher où étaient encore les traces des clous.
Puis Rouquin ne se gênait pas pour traîner les planches et les meubles au-dessus d'eux.
— Il est là, criait-on, il est là... L'entendez-vous ?
En bouchant l'ouverture. Rouquin avait été bien inspiré, car des agents se faisaient la courte échelle et, sans la résistance des vieux meubles, ils eussent à coup sûr escaladé le grenier»
Deux ou trois étaient redescendus vivement.
— Ils vont revenir avec une échelle I se dit Rouquin.
Avec une intuition merveilleuse, que l'on acquiert surtout dans les dangers terribles comme celui qu'il courait, il se rendait très bien compte de tout ce qu'on faisait, en dessous.
Il calcula que, le temps de descendre, de remonter, d'enlever sa barricade improvisée, il avait cinq ou six minutes devant lui...
Cela lui rendit quelque espoir...
S'enlevant par la force des poigneu, il se coula par la lu-
t,2 LE DERNIER BATSKR
carne sur le toit, où il s'aplatit, et, rampant sur le ventre, il s'éloigna cherchant à gagner la maison voisine... Il reprit haleine quand il y fut.
Son œil perçant erra un instant par des maisons plus hautes...
Là-bas, non loin, il apercevait un grand espace vide, c'était la place du Parvis qu'il avait traversée tout à l'heure ; à sa gauche, c'était l'église Notre-Dame.
Les maisons plus élevées étaient, de l'autre côté de la Seine, sur la rive... Si, de là, quelque curieux le voyait, il ne pouvait Soupçonner ni que Rouquin se cachait, ni qu'on le poursuivait. l,a maison sur laquelle il s'était réfugié avait des petits appartements sous les toits, prenant jour par des fenêtres en tabatière.
Quelques-unes de celles-ci étaient fermées ; d'autres entr'ouvertes, mais closes par des rideaux épais, car le soleil dardait en ce moment des rayons aveuglants.
La chaleur était presque insupportable ; Rouquin continuait d'être très pâle et pourtant de grosses gouttes de sueur inondaient son vsage, lui voilaient parfois les yeux et roulaient dans son cou.
Les murmures de la foule arrivaient moins distincts à son oreille...
On travaillait sans doute à débarrasser la soupente, de l'amoncellement de planches qu'il avait jeté dessus.
Toujours rampant, sans bruit, il avisa une fenêtre entr'ouverte, se glissa jusqu'à elle, colla sa figure contre le toit et écouta.
Il n'entendit rien. La chambre semblait déserte. Cela l'enhardit un peu.
11 s'avança de quelques lignes, essaya de regarder : un rideau de serge verte l'empêcha de voir ; alors il passa la main dans l'entre-bâillement, écarta le rideau. Son œil plongea dans l'intérieur.
C'était une sorte de petit cabinet de travail, avec un bureau et quelques livres sur des rayons.
Un crucifix, en face de lui, était accroché à la muraille, couverte d'un papier blanc très simple, très propre. Il n'y avait là personne.
Mais, à gauche du cabinet, une porte était entr'ouverte. Là, peut-être, derrière cette porte, se tenait le logement du locataire.
Au moindre bruit, il pouvait accourir : à la vue de cet homme tombant chez lui, effaré, pâle, les vêtements souillés dô poussière, la tête nue, épouvanté et épouvantable, il pouvait s'effrayer et donner l'alarme.
Cependant Rouquin n'hésita pas.
Il traversait une de ces crises suprêmes où chaque seconde d'hésitation peut causer la mort.
Son bras s'allongea sous la fenêtre, décrocha la barre de fer qui la tenait, la fenêtre s'ouvrit toute grande et Rouquin glissa.
I^ DLRNIF.K BAISER 53
Son premier soin fut de refermer la fenêtre.
L'espérance qu'il entrevoyait tout à l'heure devenait plus réelle... le salut était possible... il respira...
Dans la chambre voisine, aucun bruit ; il pousse la porte et entre brusquement : la chambre est vide, comme le cabinet ; elle est pauvrement meublée, mais toujours la même propreté minutieuse : un lit en fer, une commode, une tabletoilette, quelques chaises de paille, et c'est tout.
Un grand placard est ouvert, dans le fond ; des vêtements y sont suspendus ; Rouquin s'en approche ; ce sont des vêtements noirs, des vêtements d'ecclésiastique...
Le locataire du petit appartement est un prêtre.
Sur la table de la cheminée est un bréviaire ; un chapelet est accroché à un clou près du Mt, au-dessous d'une image de sainteté ; il y a un bénitier près de la porte, avec des l)ranchettes de buis passées par-dessous.
Rouquin forme tout de suite un projet.
Il se déshabille, jette sa redingote qu'il cache sous le lit, puis, dans la table de nuit, cherche et trouve un rasoir...
Devant la petite glace pendue près de la fenêtre, il se rase, et en quelques coups fait tomber ses favoris...
Maintenant il a le visage sans un poil de barbe...
Il passe une soutane ; elle est, heureusement, à peu près de sa taille, un peu courte peut-être ; mais son pantalon est noir ; on ne remarquera rien.
Dans le placard encore, il trouve un chapeau dont il se coiffe.
Dans la commode, une barrette qu'il passe à son cou.
Il prend le bréviaire, le met sous son bras, et va pour ouvrir, la porte...
Elle est fermée I
Et c'est la seule porte du logement...
Il ne se décourage pas, il saisit les pincettes, les glisse sous la gâchette de la serrure et la fait sauter...
La porte s'ouvre... Il est libre...
Avant de sortir, il revient au miroir et se regarde...
Ce n'est point coquetterie, ce n'est point curiosité banale, il veut s'assurer du changement de toute sa personne...
Il est méconnaissable...
Alors, il descend lentement, le bréviaire sous le bras...
Des locataires montent, le saluent... ne sont point étonnés.
11 y a des prêtres dans la maison... et les prêtres se rendent de fréquentes visites... on rencontre tous les jours des figures nouvelles dans l'escalier.
Ils saluent, et il répond, baissant la tête en même temps qu'il soulève son chapeau, afln qu'on ne puisse voir qu'il n'est pas tonsuré. Enfin, le voici dans la rue Chanoinesse...
La rue est encombrée de curieux, de gardes, de sergents de ville, d'agents de police en bourgeois...
Tous regardent la maison par où s'est enfui Rouquin.
Quelques-uns ont le nez en l'air.
»- Jl s'en ira par les toits, dit un omTier^
— Ils ne l'auront pas, vous verrez ! déclare un autre. Rouquin, calme, les mains dans les manches, s'arrêta au
milieu de cette foule, et regarda comme les autres... Puis, sans émotion, doucement, il interrogea son voisin :
— Qu'est-ce que l'on attend? De quoi donc s'agit-il ?
— Il paraît que c'est un assassin évadé du Dépôt qui est entré dans la maison. Les agents le cherchent.
— Merci, monsieur, dit Rouquin.
-— Il n'y a pas de quoi, monsieur le curé.
Et Rouquin, d'un pas lent, aj^ant les yeux ftxés à terre, se dirigea vers Notre-Dame.
Les gardes à la poursuite de Rouquin le suivaient à la piste ; après avoir enlevé la barricade qui bouchait la soupente, ils grimpèrent au grenier ; la lucarne étant le seul endroit par où le fuyard avait pu disparaître, ils l'escaladèrent.
Si doucement que Rouquin se fût coulé sur les toits, ses bottines avaient éraflé les ardoises ; ces traces conduisirent les agents jusqu'à la fenêtre ; celle-ci était fermée ; ils furent obligés de descendre pendant que deux ou trois restaient en faction sur le toit, et remontèrent par l'escalier de la maison voisine.
La porte du petit logement, au dernier étage, était ouverte, la serrure était brisée, le passage du malfaiteur était évident.
Ils entrèrent. Ici, sur une chaise, un chapeau haut de forme ; là, sous le lit, une redingote noire ; un placard entr'ouvert ; un rasoir traînant sur le marbre d'une toilette, et, par terre, les favoris roux que ce rasoir avait fait tomber.
Les agents comprirent tout d'un seul coup d'oeil.
Ils se virent joués.
En bas, furieux, haletants, ils Interrogèrent la foule.
On avait vu sortir un prêtre... Comment était-il ?... Grand, maigre, l'air solide avec cela... Nul doute... c'était Rouquin. Où s'était-il dirigé?... Vers Notre-Dame! Ils s'élancèrent.
Mais un quart d'heure s'était passé !...
Un quart d'heure, c'était trop...
Depuis longtemps, le hardi malfaiteur était loin...
Il avait pris une voiture sur le quai, s'était fait conduire à la gare d'Orléans, était entré par une porte, était ressorti par une autre, avait pris une nouvelle voiture, s'était fait conduire à la Madeleine et là. avec un troisième flacre, sur de ne pas être dépisté, il était rentré rue Lafayette, et son con-* cierge, même, ne le reconnaissait pas.
Les garçons de la Morgue avaient fouillé soigneusement Ica vêtements de Sénéchal lorsque le corps leur avait été amené par un sergent de ville du commissariat de Clichy.
Mais ils n'avaient trouvé aucun indice, aucun papier pouvant faire reconnaître ce cadavre.
On se rappelle que Bontemps avait tout fait disparaître.
Seulement, le linge, cliemise, cliaussettcs, mouchoirs, était marqué, au fil rouge, de l'initiale S.
Ce détail avait été noté.
Le greffier, le matin, en arrivant, avait pris le signalement minutieux de la victime.
Souvent, un seul détail, qui paraît tout d'abord de mince importance, est un appel à la mémoire des intéressés qui passent devant le vitrail lugubre.
Un signe particulier, la cicatrice d'une ancienne blessure, un vice de conforlnation peut faire reconnaître un cadavre.
Et la plupart du temps qu'arrive-t-il ?
Le cadavre reconnu, c'est l'assassin clairement désigné ; la Jiiort semble se dresser pour accuser le meurtrier. Elle lui dit : « Tu avais intérêt à tuer. ïu as tué. Tu avais intérêt à cacher mon nom. Tu l'as caché. »
La victime non reconnue, au contraire, c'est le crime impuni, car, la plupart du temps, le motif même du crime échappe à la justice.
La taille du malheureux Sénéchal fut exactement mesurée ; son corps observé, sa tête décrite, en attendant que le photographe de la préfecture en fît le portrait si personne ne se présentait pour réclamer le cadavre.
Souvent, quand le crime est évident, mais reste environné de mystère, quand l'enquête apparaît hérissée de difficultés, la préfecture fait mouler en cire la tète de la victime afin d'en perpétrer l'image, comme une éternelle menace à l'assassin
Mais de même qu'elle ne fait photographier que lorsque le cadavre reste inconnu, de même elle ne fait mouler la, tête <iu'au dernier moment, avant la décompositioix.
WJ LÉ UËilMER BAISER
Parfois on prend le moulage tout entier du corps, et la statue de cire est ainsi exposée sur les dalles de la Morgue.
Le greffier avait constaté que la main de Sénéchal était petite, d'une forme régulière ; il avait noté une certaine cal« losité de l'extrémité droite du pouce droit, callosité gui se trouvait répétée à l'extrémité gauche du doigt majeur de la main droite ; cette forme de durillon est assez commune chez les gens qui écrivent beaucoup, en serrant fortement le porteplume.
Donc Sénéchal était un employé... Ses vêtements indiquaient non pas de l'aisance, mais une extrême propreté, beaucoup d'entretien... Sa chemise était presque neuve... ses bottines aussi... Les ongles étaient soigneusement taillés...
Mais rien, sur le corps ou les membres, n'indiqua un de ces signes particuliers dont nous parlions tout à l'heure, et si précieux en pareille circonstance pour déterminer une identité.
Le corps avait été placé, à son arrivée, dans rarrière-salle de la Morgue, celle qui donne par trois étroites fenêtres sur la Seine.
Lorsque le juge d'instruction se présenta, accompagné de Louffard, on venait de le transporter dans la salle d'autopsie ; après le départ de M. de Vaubernier, Sénéchal fut exposé.
Louffard, devant le cadavre, n'avait manifesté aucun trouble, aucune émotion...
Il avait tranquillement considéré ce cadavre dont la poitrine trouée s'étalait devant lui toute sanglante, et il n'avait pas eu un tressaillement.
Ce fut vers midi que le corps fut amené dans la salle d'exl.osition.
Comme les journaux n'avaient pas encore eu le temps de parler du meurtre, il n'y eut de visiteurs à la Morgue, ce jourlà, de midi à cinq heures, que les passants du quai ou du pont de l'Archevêché.
Des agents de la Sûreté rôdaient du quai aux alentours.
Ils savaient que la ^-ictime souvent ramène l'assassin.
Le soir, personne n'avait reconnu Sénéchal...
Les garçons fermèrent la Morgue.
Cinq heures sonnaient en face de Notre-Dame.
C'était l'heure, à peu près, où Rouquin venait de s'esquiver de la maison de la rue Chanoinesse.
Tous les Parisiens connaissent la Morgue, extérieurement
C'est un bâtiment long et bas, qui occupe tout un côté du pont de l'Archevêché.
11 est divisé en quatre parties ou en quatre pièces.
Une grande porte, qui s'ouvre sur le pont, donne accès au vitrage de la salle d'exposition.
A droite de cette salle, est la pièce où se font les autopsies ; à gauche, est le greffe.
Derrière le tout s'étend une grande salle où sont d'abord déposés les cadavres que les commissariats envoient, de nuit comme de jour, de Paris ou de la banli^-s.
LE DERNIER RAISER 57
A partir de cinq heures du soir jusqu'au lendemain à neuf heures, la Morgue est fermée aux vivants, mais elle est toujours ouverte aux morts. A gauche de l'entrée est une grilla qui donne sur une cour intérieure. C'est par là que pénètrent les voitures chargées de leur lugubre fardeau.
Un homme tombe mort sur la voie publique, une femme est repêchée de la Seine, le commissaire du quartier signe un ordre d'envoi, après que le médecin a dûment constaté la mort; l'ordre d'envoi, qui porte le timbre du commissariat, est la seule pièce qui accompagne le corps ; le rapport du médecin est envoyé la plupart du temps le soir ou le lendemain avec les pièces du procès-verbal.
La Morgue s'ouvre donc, pour ainsi dire, librement et sans contrôle.
, Trois garçons de service alternent pour veiller la nuit, mais il ne s'y trouve jamais qu'un garçon à la fois.
Il couche près de la salle d'autopsie et sa fenêtre donne sur le pont.
Sonnez, c'est lui qui ouvrira sa fenêtre d'abord, pour savoir ce qui se passe, la porte de la grille ensuite, s'il est besoin. On verra tout à l'heure pourquoi nous sommes si précis. Rouquin connaissait ces détails.
Or, il y avait intérêt à ce que Sénéchal ne fût point reconnu, parce que l'échafaudage de son intrigue autour de l'énorme fortune des Bertara se fût écroulé du fait même de cette reconnaissance ; parce que Sénéchal reconnu, c'était sa perte... La dénonciation de Gabrielle était une blessure mortelle... Elle y nommait Rouquin, comme elle y nommait Sénéchal... Il ne fallait pas laisser prise, môme une minute, aux soupçons...
Donc, il avait résolu d'enlever de la Morgue, suivant le conseil de Bontemps, le cadavre de l'employé...
Deux moyens s'offraient d'exécuter cet audacieux coup de main, ne présentant pas la même sécurité.
Une barijue pouvait se glisser, pendant la nuit, se rapprocher du pont de 1 'Archevêché, tourner vers la pointe de l'île, derrière la Morgue, et là se dissimuler, le long des murs de soubassement en haut desquels est le bâtiment sinistre.
De ce côté, nous l'avons dit tout à l'heure, c'est la grande salle où sont amenés les cadavres, où ils sont déshabillés, lavés, etc. Cette salle est aérée par trois petites fenêtres closes de Persiennes, qui les garantissent du soleil et qui restent ouvertes la nuit, et donnant sur la Seine, à quatre ou cinq mètres de hauteur, selon que les eaux sont plus ou moins basses.
De la barque, avec une perche, il était facile d'accrocher à l'une des fenêtres une corde solide par où un homme agile pouvait grimper; la chute, en tout cas n'eût pas été dangereuse, la Seine, profonde, devant amortir le coup.
De la salle, l'homme eût pénétré derrière le vitrage ; les portes sont ouvertes et le garçon est sans défiance contre de î)areilles tentatives,
58 I.E DERNIER BATSER
Le corps, lié à une corde, pouvait être descendu dans la barque. Le garçon ne se fût nriême pas réveillé.
Mais ce projet avait un grave inconvénient.
Les nuits, au milieu de juillet, sont courtes et claires; le temps était magnifique ; la lune iDrillait tous les soirs ; en outre, les becs de gaz du pont de l'Archevêché éclairaient le fleuve.
Puis, il y a des chantiers à droite et à gauche, le long des berges.
Ces chantiers sont éclairés la nuit et gardés par des surveillants.
La barque eût été vue accostant à l'une des piles du pont ; l'homme eût été vu, grimpant à la corde jusqu'à la fenêtre de la Morgue ; le cada\Te eu été vu, balancé dans le vide ; le projet, pour être facile dans son exécution, présentait trop de dangers. Rouquin ne s'y arrêta pas.
Vers onze heures et demie du soir, une petite charrette, recouverte d'une toile soutenue par des cerceaux, conduite par un homme en blouse, et escortée par deux sergents de ville de la banlieue parisienne, s'arrêta à la porte de l'avenue de Saint-Ouen.
Les employés d'octroi s'avancèrent et jetèrent un coup d'oeil dans l'intérieur, en levant une lanterne pour y voir clair ; un coup d'œil, pas plus, car un des sergents de ville s'était approché et, en riant, avait dit :
— Oh ! nous ne passons point de la contrebande... C'est un macchabée qu'on vient de repêcher près de Vile.
Et, tirant son carnet, il l'ouvrit, déplia un papier imprimé, dont les blancs étaient remplis, et qui portait, outre le timbre, la signature du commissaire de police de Saint-Denis.
C'était un ordre pour la réception d'un cadavre à la Morgue ; le commissaire de Saint-Denis requérait, par cet ordre, le greffier de recevoir un cadavre du sexe masculin, paraissant âgé de trente-cinq ans, taille d'un mètre soixante-douze centimètres, cheveux noirs, front bas, sourcils touffus, vêtu d'une redingote et d'un paletot gris, et portant, comme marques particulières, des éraflures au visage, aux mains, aux genoux.
L'ordre d'envoi mentionnait que la Morgue devait donner un récépissé du cadavre et des effets aux sergents de ville chargés de le conduire.
L'employé de l'octroi n'eut même pas la pensée de lire jusqu'au bout ; il avait vu l'ordre ; de plus, dans la voiture, il avait aperçu les souliers d'un homme et le bas des jambes, et, sous une couverture, il avait distingué la forme raidie d'un cadavre.
— Allez, dit-il, en rendant le papier au sergent de ville.
Le charretier lança un coup de fouet au cheval, qui repartit au pas.
En remontant l'avenue, les deux sergents de ville s'étaient adressé un regard expressif.
Et le charretier eut une démarche plus assurée, en appuyant solidement ses bottes lerrées suj le pavé de Paris.
r.E DERNII-R BAISER 69
Comme ils passaient devant une guinguette où l'on dansait, iet dont la devanture <5tait violemment illuminée, le visage du conducteur et des deux agents fut tout à coup en pleine lumière.
Ils souraient tons les trois.
Ils traversèrent Paris lentement, toujours au pas.
Ils mirent ainsi une grande heure pour aller jusqu'à la Morgue ; il était minuit et demi quand ils y arrivèrent. ^ Ils n'avaient fait aucune fâcheuse rencontre.
A peine les passants qu'ils croisèrent sur leur route avaientils remarqué cette pauvre voiture, suivie par deux agents de la police suburbaine, et s'en allant cahin-caha, traînée par un vieux cheval poussif qui marchait la tête entre les jambes.
Triste équipage, peu fait pour exciter l'attention.
Les sergents de ville de Paris, seuls, devinaient ce que pouvait contenir la charrette ; mais ils étaient habitués à de pareilles rencontres, et puis, la présence de deux collègues de la banlieue rendait tout soupçon impossible.
Devant la Morgue, la voiture s'arrêta.
Le charretier jeta son fouet dans la voiture et attendit.
Un des agents sonna ; on n'entendit aucun bruit ; il sonna de nouveau plus fort ; personne ne s'éveilla dans l'intérieur ; le garçon dormait profondément.
Alors, l'agent frappa à grands coups de poing contre la fenêtre à droite de la porte, et derrière laquelle il savait sans doute que se tenait l'homme de service.
Deux ou trois passants, qui traversaient le pout, s'arrêtèrent en intendant le bruit ; deux sergents de ville, qui faisaient leur îlot, s'approchèrent, les mains derrière le dos.
Ceux de la banlieue, en les voyant, pâlirent...
Le charretier, seul, resta indifférent.
Il regardait, les bras croisés.
Enfin, le garçon entendit et ouvrit sa fenêtre.
Il avait passé à la hâte un pantalon, et ses bretelles tombaient le long de ses cuisses.
— Quoi donc, dit-il en se frotttint les yeux ; qu'est-ce qu'il y a?
Comme les agents ne répondaient pas assez vite, ce fut le charretier qui dit, en riant :
— Eh 1 parbleu, qu'est-ce que ça peut-être, sinon un macchabée qu'on vous apporte ?... Mince, vous dormez rien ferme...
— Excusez, je suis à vous tout de suite... Vous avez l'ordre d'envoi ?
— Le voici t dit un agent, le tendant par la fenêtre.
— Merci 1 Attendez-moi une seconde, Je passe un paletot.
Il referma sa fenêtre, derrière laquelle apparut une lumière. Le charretier fit faire un tour à sa voiture, et la conduisait à gauche, jusqu'à la grille en fer, à la pointe du pont. Là, il attendit avec les agents.
Le charretier jeta un coup d'œil rapide derrière lui. Sur le pont, il n'y avait plus que deux ou trois curieux. Les sergents de ville s'éloignaient, toujours lentement, tou-
60 I.E ItÉRNltR BAISER
jours les mains derrière le dos, continuant leur tournée nocturne.
La porte de la cour s'ouvrit, puis la grille ; la voiture entra ; la porte fut refermée ; la voiture, le charretier, les agents et le garçon étaient maintenant invisibles... Alors, les curieux qui sationnaient se dispersèrent.
Il n'y eut plus personne sur le pont.
La nuit était très calme, très douce ; la lune brillait.
Que se passait-il ? Du dehors, on n'eût pu rien deviner.
La voiture était au milieu de la cour.
Le garçon s'en était approché et avait regardé de plus près les deux agents de la banlieue.
— Tiens, dit-il, je ne vous connais pas... Il n'y a donc pas longtemps que vous êtes à Saint-Denis ?
— Non, dit l'un, huit jours à peine.
-- Alors, je comprends... Et, qui est-ce que vous avez remplacé ?
A cette question, il n'y eut pas de réponse.
Un drame inattendu, rapide, s'achevait, en moins de temps qu'eût mis un éclair à sillonner la nuit d'un horizon à l'autre.
Le charretier venait de saisir le garçon par le cou, et ses doigts se nouèrent sur sa gorge avec la solidité implacable d'un étau ; suffoqué, l'homme ne jeta pas un cri ; il roula comme une masse inerte ; les deux agents se précipitèrent sur lui, lui lièrent les bras et les jambes et lui attachèrent un foulard sur la bouche, pour étouffer ses gémissements.
Puis, ainsi réduit au silence et à Timmobilité, il fut traîné dans un coin, et ceux qui étaient là ne s'en occupèrent plus.
De la voiture, un homme sortit, celui-là qui avait traversé Paris couché sous Id couverture et qui avait joué le sinistre rôle du cadavre.
Il répondait au signalement de l'ordi'e d'envoi. De larges éraflures saignantes lui déchiraient la figure. C'était Bontemps.
Quant au charretier, à sa vigueur, à son sang-froid, on a déjà reconnu Rouquin ; les deux agents étaient La Guyane et Papillon, celui-là même qui avait été jadis affecté tout particulièrement à la garde du père Bertara, à Bois-Tordu.
Rouquin avait voulu être là ; il avait voulu commander cette expédition ; sa vie en dépendait.
Par un agent dévoué qu'il avait à la préfecture, celui qui l'avait averti de la dénonciation de Gabrielle, il s'était procuré un ordre d'envoi.
Il avait fait faire un timbre rond, à encre grasse.
Il avait imité la signature du commissaire de police, qui avait visé dans la journée un livret de Papillon.
Ainsi, Il était prêt à tout.
Ce qu'il avait imaginé était d'une exécution presque certaine.
Aucune autre procédure n'accompagne l'envoi d'un corps, et, nous l'avons dit, la Morgue est ouverte nuit et jour à ceux qui lui amènent ces tristes épaves de la vie parisienne : suicidés, assassinés ou morts par accidents.
Mi DEHNILR ÎJAISER fct
Quand ils furent maîtres du garçon, ils pénétrèrent dans la Morgue. Bontornps accompagnait La Guyane. Rouquin et Papillon restaient dans la cour.
— Tu le reconnaîtras ? fit La Guyane.
— Tiens, c'te bêtise ! dit le bandit... puisque c'est moi qui lui ai fait son affaire...
Ils passèrent dans la grande salle, où sont en premier lieu déposés les corps.
Le garçon y avait apporté une bougie allumée. Les deux hommes regardèrent autour d'eux.
— Ça n'est pas ici, dit La Guyane, il n'y a rien î... Cette salle communiquait avec celle d'exposition. La Guyane prit la bougie et entra le premier.
Il y avait trois cadavres, trois hommes ; La Guyane se retourna.
— Eh bien ? dit-il... lequel ?
Bontemps ne répondit pas.
Il restait appuyé contre la porte.
11 était d'une pâleur mortelle.
Ses yeux dilatés étaient obstinément arrêtés sur un corps étendu sur une dalle, auprès de lui, dont les yeux vitreux semblaient le regarder.
Ses dents claquaient avec tant de violence que le bruit eût pu être entendu de la salle voisine.
Un tremblement nen^eux, maladif, quelque chose d'horrible et de douloureux à la fois, le secouait de la plante des pieds à la nuque.
— Eh bien ? répéta La Guyane, à quoi penses-tu ?
— Je ne peux pas, bégaya le misérable, je ne peux pas I... Il essayait en effet de marcher, mais il roula par terre. Ses yeux contemplaient toujours Sénéchal, sa victime...
Etrange et réelle attraction de la mort sur le crime...
Cet homme n'avait pas eu peur du vivant... sa main, qui serrait le poignard, n'avait pas tremblé en frappant... et le mort, maintenant, lui causait cette épouvante...
— Allons, du courage 1 dit La Guyane... Mais l'autre bégaya
— Je ne peux pas... je te dis qu'il me regarde 1
— Oui, je connais ça, dit La Guyane ; il n'y a rien à faire... Alors, il ressortit, appela Papillon. Et tous deux, enlevant
Sénéchal, le mirent dans la voiture.
La couverture fut étendue sur le corps, de manière à le cacher en entier. Bontemps marcha derrière en titubant ; Rouquin reprit sa place auprès du cheval ; les deux agents suivirent.
Et le sinistre convoi ressortit du sinistre monument. " Dans le fond de la cour, incapable de faire un geste, de pousser un cri, le dos contre le mur, les poignets tuméfiés, les jambes coupées par la corde, le malheureux garçon regardait cela d'un œil terrifié, croyant sans doute qu'il rêvait, et que ce qui se passait là de si «étrange n'était qu'un abominable cauchemar...
^oZ LE DERNIER BAISER
Mais, cette fois, La Guyane et Papillon, déguisés en sergents de ville, n'étaient plus nécessaires ; ils s'éloignèrent donc de la voiture, près de laquelle ne restèrent plus que Bontemps et Rouquin.
Rouquin était passé sur la rive gauche, et suivait lentement les quais.
Tout était désert.
Le long de la berge, au quai de Javel, une barque de plaisance, avec une cabine recouverte, était amarrée.
Personne ne la gardait.
Cette barque appartenait à Rouquin.
La voiture s'arrêta là, et Bontemps, qui avait eu le temps de se remettre, alla s'assurer qu'aucun passant n'arrivait, qu'on n'entendait aucun sergent de ville. Il revànt. Tout continuait d'être calme.
Ils prirent le corps enveloppé de couvertures, et le transportèrent dans le bateau ; Rouquin accrocha les rames ; Bontemps regagna le quai.
Et, pendant que la voiture remontait, conduite par Bontemps, le quai de Javel, la barque, sous l'impulsion vigoureuse du colosse, disparaissait au loin, sur la Seine, au milieu de la nuit, se dirigeant vers Billancourt, emportant le vieux Sénéchal, autour duquel venait de se jouer ce drame étrange et qu'on ne devait plus jamais revoir.
Une heure après, les deux sergents de ville qui, un instant, s'étaient arrêtés sur le pont de l'Archevêché, en voyant Rouquin frapper à la Morgue, repassaient le pont, revenant de leur tournée ; celle-ci touchait à sa fin ; ils rentraient au poste.
Pourtant, la nuit était si belle qu'ils ne se pressaient point. Ils faisaient des pauses tous les dix pas et regardaient couler la Seine, doucement argentée par la lune.
Et, une fois qu'ils étaient ainsi arrêtés, un bruit singuliei: frappa leurs oreilles.
C'était quelque chose comme une plainte sourde, étouffée, un râle d'agonie, cela venait é
— As-tu entendu ?
— Oui, écoutons !
Ils prêtèrent l'oreille, et bientôt le même gémissement leur parvint, si lamentable qu'ils en frémirent.
— C'est de la Morgue, il n'y a pas à en douter.
— Oui. C'est de la Morgue I...
Ils traversèrent le pont. La grande porte était fermée. Fer' mée aussi la fenêtre du garçon de service.
Aucune lumière ne brillait à l'intérieur.
La Guyane, en partant, avait éteint la bougie.
En rôdant le long de la grille, ils remarquèrent que celle-ci et la porte de la cour intérieure étaient entr' ouvertes.
Ils passèrent.
Tout d'abord, ils ne virent rien ; mais une nouvelle plainte les attira dans un coin obscur, où ils se heurtèrent au corps immobile, étroitement lié, du garçon. Ils le délièrent.
Quand il eut ropris assez do force pour se relever, se tenir debout, parler, il raconta ce qu'il avait vu.
Alors, les agents se hâtèrent d'aller prévenir le poste. Mais ce drame s'était passé vers minuit. En ce moment, à Notre-Dame, deux heures sonnaient.
Il était inutile de se mettre à la poursuite de la voiture. Depuis longtemps, les malfaiteurs devaient être en sûreté, avec leur lugubre vol.
On se contenta de prévenir le commissaire du quartier, et d'envoyer une note au bureau de permanence, avec le signalement des bandits, celui de la voiture et du cheval.
Des agents furent dépêchés à toutes les portes de Paris, mais ce fut vainement.
Paris s'éveilla, le jour vint, le soleil se leva radieux, dans toute sa gloire...
Et, d'heure en heure, une note envoyée ;\ la Préfecture annonçait que la surveillance restait inefficace et les recherches sans résultat
Ces événem.ents, que nous avons mis beaucoup de temps à raconter, se sont passés en deux jours.
Deux jours avalent suffi au Rouquin pour supprimer André, — il le savait mourant, — et pour assassiner Sénéchal ; c'était un 17 juillet que Rouquin et André s'étaient trouvés en présence, une après-midi, devant Lydia affolée, dans le petit appartement du quai de la Tournelle ; c'était le soir même, pendant l'orage qui avait terminé cette étouffante journée, que Bontemps avait poignardé Sénéchal dans le fiacre conduit par Louffard sur la route de la Révolte ; c'était le 18 juillet, c'està-dire le lendemain même, que Rouquin avait arraché sou complice des mains de la justice ; c'était la nuit de ce même jour que Rouquin avait enlevé le cadavre de Sénéchal de la Morgue.
Un seul jour et deux nuits s'étaient écoulés seulement depuis l'assassinat de Sénéchal.
Les journaux du soir avaient commencé ù, parler du drame du pont d'Asnières, dont quelques détails leur avaient été livrés par le cabinet du préfet.
Ces détails, si incomplets qu'il fussent, frappèrent plusieurs locataires de la maison de la rue Bleue, qui avertirent Marguerite.
11 était trop tard, ce soir-là, pour courir à la Morgue.
Elle y vint toutefois, mais la trouva fermée.
Elle retourna rue Bleue avec l'intention de revenii^ le lendemain, à la première heure.
Le signalement donné par les journaux se rapportait à celui de Sénéchal; l'initiale S était la première lettre de son nom; un secret pressentiment disait à la pauvre vieille qu'elle allait se trouver en présence de son maître.
Elle l'avait dit « Un malheur n'arrive jamais seul. »
Le lendemain, elle se présenta à la Morgue ; celle-ci était encore fermée, bien que l'heure de l'ouverture fût passée.
Le pont de l'Archevêché était encombré pa? une foule
64 LE DERNIER BATSER
bruyante, compacte, gui se pressait devant le monument lugubre... La circulation des voitures y était interrompue.
La nouvelle s'était répandue dans les rues voisines, dans les quartiers voisins, dans tout Paris.
« On a enlevé an cadavre à la Morgue ! »
Il y avait là quelque chose d'inouï, de si étrangement mystérieux et romanesque, que Paris dévora les journaux, lisant les faits divers avec l'intérêt d'un feuilleton passionnant.
Le Parquet, le chef de la police de sûreté s'étaient émus ; M. de Vaubernier, que cela intéressait plus particulièrement, puisque c'était lui que l'on avait chargé de l'enquête, avait été averti dès le premier moment et s'était transporté à la Morgue.
Le garçon, interrogé, ne put que répéter, pour la dixième fois depuis minuit, la scène à laquelle il s'était trouvé mêlé.
Chaque interrogatoire dont i] était l'objet était terminé par. la question suivante :
— Reconnaîtriez-vous les malfaiteurs qui vous ont attaqué ?
— Je n'en sais rien. J'avais laissé la bougie dans la grande salle, de telle sorte qu'il ne faisait pas très clair dans la cour au moment où je me suis approché des sergents de ville. Le charretier, assurément, je ne le reconnaîtrais pas, car 11 s'est tenu tout le temps derrière mon dos. Les faux agents, ce serait peut-être possible, s'ils n'étaient pas grimés... S'ils n'avaient pas leur figure de tous les jours, ça sera bien difficile de les reconnaître
Au moment où le juge d'instruction allait se retirer, — on avait fermé la Morgue ce jour-là, pour éviter l'énorme afîuence qu'attirait sur le pont la nouvelle du drame nocturne, — quelqu'un entra au greffe, en disant qu'une vieille femme, ayant lair d'une domestique, insistait en pleurant pour qu'on lui ouvrît.
On a deviné que c'était Marguerite,
Le greffier donna des ordres pour qu'on l'introduisît sur-lechamp.
Elle avait traversé la foule sans comprendre ce qu'elle entendait autour d'elle, de telle sorte qu'elle croyait toujours trouver là son maître.
Grande fut sa douleur quand on lui apprit la vérité.
M. de Vaubernier l'interrogea minutieusement sur Sénéchal, voulant s'assurer que ses renseignements coïncidaient avec le signalement pris au greffe de la Morgue.
Les détails de la bonne vieille portaient surtout sur les vêtements dont Sénéchal était couvert le jour où il était sorti pour la dernière fois.
C'étaient bien les vêtements remarqués au greffe.
Mais il n'y avait rien là de bien particulier, ni de bien probant, car tous les matins sortent dans Paris et vont à leurs bureaux des centaines d'employés habillés de la même façon.
Or, Sénéchal avait été exposé tout habillé ; les vêtements avaient disparu.
De la déposition de Marguerite ne résulta donc aucune cç- Jitude,
Elle revint rue Bleue, cléscsp<?rée ; là, c'était toujours la même tristesse ; André n'avait pas repris connaissance ; une lièvre ardente, nuit et jour, le consumait. Valentin venait de sortir au moment où Marguerite rentra.
Mais elle trouva, installés auprès du lit, deux hommes Trompe-l'Œil et Auguste, et une femme, Lydia.
Celle-ci n'avait pu attendre plus longtemps. Elle ne vivait plus. L'incertitude la tuait.
Elle avait vu à plusieurs reprises Valentin.
Et, chaque fois, le jeune homme ne lui avait pas dissimulé son peu d'espoir.
Valentin ne lui avait pas caché non plus que le malade n'avait pour le soigner que Marguerite ; on ne recevait aucune nouvelle du docteur Georges, qui, sans doute, n'avait pas encore reçu la dépèche adressée à Munich, et, depuis la veille, le père Sénéchal avait disparu
C'est alors que Lydia avait pris la résolution de monter auprès de cet enfant dont elle se reprochait la maladie, comme si elle en eût été cause, dont elle se fût reproché la mort comme un crime.
a On me chassera peut-être 1 dit-elle, en montant l'escalier, toute tremblante. Aussi souvent l'on me chassera, aussi souvent je reviendrai, comme un chien qui lèche la main qui le frappe, et revient fidèle à son maître qui veut se débarrasser de lui. »
En haut, elle avait trouvé Valentin, qui allait sortir.
Elle était si éplorée, si abattue, si faible, qu'il eut pitié.
— Restez I dit-il. Peut-être est-ce vous qui le sauverez 1...
Et André, dès lors, eut trois gardiens.
Valentin avait toute la confiance de Marguerite ; il avait montré tant de sollicitude autour d'André que la bonne vieiUa s'était mise à l'aimer à l'égal de son jeune maître.
Il lui laissa un mot pour lui expliquer la présence au chevet d'André de cette femme et de ces deux hommes. Puis il sortit.
Il allait chez Gabrielle.
Nous l'avons vu auprès de la marquise dans une scène précédente ; nous l'avons vu quittant Gabrielle au moment où celle-ci, le cachant derrière une portière, venait de lui fournir la preuve de l'étrange pouvoir qu'elle possédait sur son mari ; au moment où Gabrielle venait d'apprendre de la bouche de Norbert que Sénéchal avait été assassiné et qu'un agent de Rouquin était prisonnier ; au moment enfin où, conseillée par Norbert lui-même, elle pouvait d'un mot perdre Rouquin et ses complices, en allant révéler au Parquet le vrai nom du cocher Gasparin et l'identité de ce cadavre encore inconnu pour la justice.
Or, en quittant l'hôtel pour retourner rue Bleue, le jeune homme trouva en bas Trompe-l'Œil qui l'attendait.
Le brave garçon avait l'air si effaré que Valentin devina tout de suite quelque nouvelle grave.
Trômpe-l'Œil raconta à Valentin les deux événements qui ont fait l'objet des précédents chapitres, c'est-à-dire révasion de Louffard et l'enlèvement de Sénéchal.
Comment Trompe-l'Œil savait-il ces choses ?
Par Marguerite, qui avait été mise au courant à la Morgue.
Valentin remonta immédiatement à l'hôtel. Gabrielle se disposait à sortir.
Quel était son projet? Elle était irrésolue encore.
Certes, elle ne voulait point pardonner au marquis, et, puisque c'était le marquis lui-même qui lui fournissait les moyens de se venger, elle se venjzerait.
Comment ? Elle se proposait d'aller trouver soit le préfet de police, soit le juge d'instruction.
Elle se hâtait donc de shabiller pour sortir, quand on l'avertit que Valentin, qu'elle venait de quitter dix minutes auparavant, demandait de nouveau, instamment, à être reçu.
Comme elle était prête, elle passa au salon.
'Valentin lui dit ce qu'il venait d'apprendre.
Cinq minutes après, elle faisait denjander un entretien au marquis ; Norbert était dans son cabinet de travail ; c'est là qu'elle le trouva, assis dans un fauteuil, les bras croisés, ne travaillant pas, ne lisant pas.
n semblait attendre et réfléchissait profondément.
11 était vêtu comme au moment où il eut avec Gabrielle cette conversation que Valentin entendit.
Il avait encore le visage très pâle ; cependant, il paraissait plus calme ; on eut dit qu'il était satisfait, soulagé d'un grand poids, après une résolution prise qui lui avait coûté de longs et pénibles efforts, et qu'il n'attendait plus qu'un événement pour que cette résolution fût suivie d'effet.
Une boîte de pistolets très riches était ouverte sur son bureau ; un pistolet y manquait ; il était, tout armé, à portée de la main de Norbert. La capsule était sur le chien.
C'était un pistolet de tir, un peu long, comme ceux dont on se sert dans les duels, et qui se chargent par la gueule.
Ces armes, chargées, restajeiii constamment dans le cabinet du marquis,
A la vue de sa femme, Norbert avait voulu se lever, mais n'en avait pas eu la force sans doute, car, après un mouvement, il redevint immobile.
Seulement, rentrée de Gabrielle avait dû lui causer une emo tion bien profonde, car une violente rougeur, tranchant avec la pâleur de cire de son visage, avait colore ses joues aux pommettes.
El son regard sembla caresser le pistolet près de lui.
Gabrielle avait dans les yeux et toute la physionomie une étrange expression de dureté, d'ironie, de menace.
Elle vint â lui et resta debout.
— Vous avez joué tout à J'heure devant moi, dit-elle d'une voix basse et tremblante, une infâme comédie...
— Moi ? dit-il, sans comprendre,
— La comédie du remords et du repentir, d'un remords que vous n'aurez jamais, d'mi repentir qui ne peut entrer dans votre cœur... Vous rappelez-vous ce que vous avez dit?
— Certes !
— Le répéteriez-vous 7
— Voici. J'ai dit que je serais heureux, oh ! Gabrielle, tellement je vous aime, infiniment heureux dètre perdu par vous, frappé par vous. J'ai dit, Gabrielle, ma Gabrielle que j'aime, que je continuerais de vous aimer, que j'adorerais votre main, môme si ds votre main je recevais une mortelle blessure... Voilà ce que j'ai dit, Gabrielle...
— Et vous avez ajouté : o n est un moyen certain de nous perdre. Rouquin et moi ; c'est d'aller au Parquet, et là de dire ; a L'assassin de Sénéchal, c'est Louffard, un agent de Rouet quin. o C'est d'aller à la Morgue, et là de déclarer : a Ce ca- « davre est celui de Sénéchal, » C'est d'aller au juge d'instruction et de dire : « Sénéchal était avec moi l'héritier d'une a grande fortune. Voilà ce qu'on a fait de lui î Voici ce qu'on 0 a fait de moi. »
— C'est bien ce que j'ai dit, Gabrielle... Et vous l'avez fait, n'est-ce pas ? Vous êtes allée trouver les juges... Alors, je suis perdu. Je m'y attendais... Ma résolution était prise.
Il saisit le pistolet.
— Regardez ! Ceux qui viendront ne m'auront pas vivant ! Elle haussa les épaules et eut un rire de mépris.
— Comédie I... Vous avez voulu me toucher par le spectacle d'un repentir qui n'existe pas...
— Gabrielle I
— Et j'en ai la preuve... Au moment où vous me donniez le conseil d'aller au Parquet, déjà vous saviez qu'il n'était plus temps pour moi de vous accuser, et que vous n'aviez plus rien à craindre...
— Comment cela?
— Ah 1 vous êtes un acteur habile, et vous jouez bien vos rôles.
— Je vous en supplie, Gabrielle, expliquez-vous I
pS LE DEKNIER BAISER
— Je sais tout...
— Mais moi, Gabrielle, je vous le jure, je ne sais rien...
— Je sais qu'alors que vous me disiez : « L'assassin reconnu, c'est notre perte I • vous étiez certain que déjà le misérable n'était plus entre les mains de la justice.
— Que dites-vous ?
— Je sais qu'alors que vous me disiez : « La victime reconnue, c'est notre mort ! « vous étiez certain qu3 le cerps du pauvre Sénéchal avait disparu de la Morgue.
— Que me dites-vous, encore une fois ? Louffard évadé. Sénéchal enlevé, quelles fables me contez-vous là ?
— C'est ia vérité, et vous la connaissez mieux que personne. Norbert s'était levé. Il considéra un moment Gabrielle en
silence. Il vit qu'elle ne mentait pas.
— Qui vous a renseignée ainsi ? demanda-t-il seulement.
— Peu vous importe ;...
Il réfléchissait.
— Ainsi Gabrielle, vous avez cru que je jouais une comédie?... Oh! c'eûi été, je l'avoue, ime comédie bien odieuse...
— N'allez-vous pas nier encore ?
-- Certes, dit-il avec emportement... Je le jure, Gabrielle ; il y a cinq minutes, avant votre entrée, j'ignorais tout ce que vous venez de m'apprendre... Oh 1 Gabrielle, croyez-moi, ma vie est devenue bien lourde, et j'ai assez du poids de mes fautes, — je pourrais dire, hélas : de mes crimes, — sans que vous y ajoutiez le fardeau de fautes imaginaires... Je vous jure, Gabrielle, sur votre vie, à vous, qui m'êtes si chère, qui m'êtes sacrée, je vous jure que j'étais de bonne foi en vous donnant les moyens de me perdre... je vous jure que j'aurais été heureux d'être frappé par vous... La vie m'est à charge, Gabrielle... Votre haine me l'a rendue insupportable... Ah I vous ne me croyez pas encore ? Que faut-il donc que je vous dise ? Que faut-il que je fasse ?... Gabrielle. vous vivez si retirée que vous ne pouvez voir ce qui se passe autour de vous... J'avais compté un instant que mon ambition satisfaite, que les honneurs et la fortune me feraient oublier mon amour. Je me SUIS jeté, pour ne plus avoir votre pensée devant les yeux, tète baissée au milieu des intrigues de la politique, au milieu des plus vastes entreprises financières, et tout m'a réussi, excepté justement cette chose que je cherchais, après laquelle je courais, et qui était l'oubli de mon amour, et l'oubli que j'étais indigne du vôtre... N'avez-vous pas compris, Gabrielle, que je vous ai aimée tous les jours d'autant plus que je me voyais éloigné de vous ?... Aujourd'hui, Gabrielle. si indigne que je sois, je ne désespère pas encore... Les femmes ont tajit de pardon dans le coeur !... J'ai tout abandonné pour ne plus vivre que de mon amour... J'ai laissé à des inférieurs le soin de mes affaires de Bourse, et la politique ne me préoccupe plus. J'aurais pu être ministre, je ne l'ai pas voulu. Et si vous 5 ne vous teniez pas si loin de moi, vous sauriez, Gabrielle, que j je ne sors plus de ce cabinet de travail, dont j'ai fait ma } chambre à coucher, car je dors la plupart du temps — quand ;
je dors I — sur ce fauteuil... Eh bien ! Gabrielle, si cela vous paraît aussi de l'hypocrisie, une comédie soutenue, dites-le moi... Regardez-moi, madame, et voyez si je mens...
Elle ne répondit pas ; ses traits restaient durs.
Il eut un geste d'impatience farouche, douloureuse, et il lui prit les bras. Parfois, dans ce caractère entier, la violence reprenait le dessus. Quelque chose comme du sang passait dans ses yeux.
— Ah ! que je vous aime mieux ainsi I dit-elle, sans se défendre.
Il la laissa, fit quelques pas dans le salon et, saisissant de nouveau le pistolet, il le mit de force entre les mains de la jeune femme.
— Tuez-aiûi donc ! dit-il. Je souffrirai moins. Elle le repoussa, et, gravement :
— J'y ai songé, dit-elle... Vous souffririez moins, cela est vrai, et voilà pourquoi je ne vous ai pas tué, sans doute.
Il tressaillit, et son œil devint hagard.
Il eut peur, un moment. Il sentait combien ce mot contenait de souffrances passées, de rancunes amassées, de fiel au fond du cœur...
Il comprit qu'il avait à jamais flétri cette âme de jeune fille à laquelle il avait appris la haine, alors qu'elle n'avait jamais connu que l'amour...
— Gabrielle, dit-il d'une voix sourde, écoutez-moi. Ce pistolet, je l'avais placé près de moi parce que je m'attendais, d'un instant à l'autre, à être arrêté ; après votre démarche au Parquet, je me serais tué. Etait-ce donc aussi de la comédie, cela ? Lorsque vous êtes entrée, Gabrielle. j'ai cru que vous veniez me dire que tout était fini, et que. m'ayant perdu, vous veniez jouir de ma mort. Mais je ne serais pas mort, Gabrielle, sans vous dire — oh I du moins, vous allez me croire — que j'ai tout fait pour arracher au Rouquin — que je hais autant que vous, et qui m'épouvante plus que vous peut-être — cette malheureuse famille Sénéchal, dont deux membres ont été frappés coup sur coup... Averti par Rouquin de ce qu'il projetait, j'ai essayé de sauver André... en le faisant fuir. J'ai couru quai de la Tournelle, je lui ai parlé, à cet enfant ; ah 1 si l'amour ne l'avait pas affolé, celui-là aussi, il serait vivant, €t il pourrait témoigner en ma faveur devant vous, Gabrielle... Il pourrait vous dire que, non seulement je ne suis pas coupable envers lui. mais que j'ai voulu l'emmener alors qu'il en était temps encore.
a Hélas ! Anrlré est mort, ou près de mourir f
— Et voilà pourquoi vous invoquez son témoignage,, sans crainte que le pauvre enfant vous jette votre mensonge à la îace I...
— Soit ! mais il est une autre victime, désignée par Rouquin, et que j'ai sauvée malgré lui. sans qu'il en sache rien ; il est un homme qui pourra vous dire ce que j'ai fait, et pourquoi je l'ai fait... Un homme que tout le' monde croit mort, Gabrielle, que vous croyez mort, vous aussi, comme tout la
monde... et qui est bleo vivant, cactié aux yeux de tous... un homme que vous aimez, Gabrielle, et qui vous aime... un homme, un vieillard inoffensif, faible et doux, à qui vous devez la vie, Gabrielle... dont vous portez le deuil, et que vous appeliez du nom de votre père.
— Mon père ! dit-elle avec un grand cri ; malheureux 1 vous blasphémez !
— Non, je ne blasphème pas
— Mon père î murmura-t-elle, en passant les deux mains sur son front, ayant peur de devenir folle... Qu'est-ce qu'il dit donc, cet homme ? Et pourquoi parle-t-il de mon père ?
— Votre père est vivant, Gabrielle...
— Mon père ? dit-elle pour la troisième fois... Mon père dont j'ai vu le pauvre corps tout meurtri par les baieaux de la Seine .. mon père qui repose en paix, dans un caveau, au cimetière... mon père, que j'ai vu mort... enfin 1... Vous blasphémez, vous dis-je !... ou vous êtes fou !...
— Remettez-vous, Gabrielle, et dites-vous bien que non, je ne suis pas fou, et que je me garderais de vous causer une pareille joie, si je devais être obligé plus tard de vous détromper. Votre père vii, Gabrielle... Lui aussi, comme les Sèuêchal, comme vous-même, lui aussi allait être frappé par Rouquin... AlorS; je rai fait disparaître... Celui qui a passé pour votre père n'était qu'un homme mort à l'hôpital, inconnu, sans amis et sans parents... Les vêtements qu'il portait étaient ceux de votre père... c'est vrai... et, pour que la ruse fût complète, on n'a pas eu besoin de défigurer son nsage... car le pauvre diable était tombé d'un échafaudage et était méconnaissable... Son corps allait être livré aux médecins... Je lui ai fait donner la sépulture... sous un autre nom, c'est vrai... mais il n'y a pas eu là de sacrilège, car j'ai ainsi sauvé ses m^embres du bistouri d'un savant... Cette ruse a sauvé votre père, Gabrielle, que Rouquin allait frapper et qui allait mourir I...
— Mais cet homme est donc un monstre !...
Norbert baissa la tête. L'aiiathème sur Rouquin, quoi qu'il etit fait, retombait sur lui. Tout à coup, Gabrielle s'approcha de son mari.
Son visage n'avait plus la même expression de dureté.
Il le vit bien, e-t, comme si une espérance eût germé tout au îond de son coeur, il soupira.
Il respirait sans doute plus hbrement...
Ses yeux s'éclairèrent...
' — Est-il quelque chose au monde que vous respectiez encore, dit Gabrielle, et sur quoi vous puissiez jurer?...
Il secoua légèrement la tête
— Je ne peux jurer que sur vous, Gabrielle, car il n'y a que vous au monde que j'aime et que je respecte...
— Je vous crois, dit-elle après im instant... Oui, je vous crois...
— Gabrielle ! fit-il, devenu atrocement pâle.
Et, tout chancelant, il appuya les mains sur sa poitrine, du côté de son cœur, qui lui faisait mal.
LE UERMEB BAISEB 71
— Jurez-i donc que voub ue m'avez pas menti I que mon père esi vi\u»it !... que voub lui avez épargné la mon. une mon aussi horrible, sans doute, que celle de Sénéchal... Jurez-le sur moi, jurez-le sur la mémoire de votre père et de votre mère, que vont» avez dû aiaier et respecter aussi.
— A ijuoi bon jurer, Gabrieiie I Un serment fera-r-ij entrer la conviction dans votre âme ? Un serment de moi, surtout I
— Ah I vùUb refusez ( dit-elle avec un cri. le soupçon revenu.
— A quoi bon, je le répète ?... N'est-il pas plus simple que vous alliez là où est votre père ?... Quand vous l'aurez vu, douterez-vous encore ?
— Non. dii-elie, non, je ne doute plus... Où esi-U ?
— Au château de Rois-Tordu, à Corbigny-en-Morvan.
— Et rien ne m'empêche de partir?
— Rien 1
Elle regarda atteniivem.en: le marquis. Elle doutait, malgré elle.
11 comprit, et dit tristement :
— Vous soupçonnez un piège?
— Eh bien I oui... j'ai peur de vous... Ici, je puis me défendre... Qui me dit que vous ne cherchez pas à m'attirer à Bois- Tordu parce que vous espérez que là vous serez le plus fort?...
— Oh ! Gabrielle, je ne veux vous tenir que de vous-même! Elle se recula, mais il fit un geste instinctif comme pour la
retenir.
— Gabrielle, après ce que je viens de vous dire, d'^ /ous apprendre, après ce que j'ai fait, Gabrielle, avez-vo^s donc toujours alitant d'horreur rie moi ? Je n'ai été coupable qu'envers vous, en vous arrachant à votre père, à votre vie calme, à votre bonheur, — il ajouta plus bas, les yeu.x baissés, — à votre amour I... Il es^ vrai que j'ai été grandement coupable, puisque mon crime n'était pas excusé par mon amour... L'amour est venu après, Gabrielle, et voilà bien pourquoi je souffre... je souffre des tourments que je ne pourrais vous dire, parce que je me répète sans cesse que vous ne croirez jamais à cet amour... Je ne savais pas qu'un sentimeni aussi fort put s'emparer de moi, à ce point qu'il absorberait ma vie entière, et que justement, devant ce sentiment, disparaîtrait tout ce qui avait été [iia vie jusque-là : ambition, désirs de luxe, de richesse, besoin de l'existence à grandes guides, fastueuse et toute-puissante... Aujourd'hui, Gabrielle, je me prends à rêver d'un petit coin perdu quelque part, où je serais inconnu de tous, où personne ne viendrait me chercher, où je vivrais auprès de vous, passant toutes mes journées à vous prouver moi» amour et mon repeutir... Dites, Gabrielle, cela ne sera-t-il jamais ?
Mais elle demeurait silencieuse, détournant les yeux.
— Pourtant. Gabrielle, dit-il d'une voix très douce, où tremblaient des larmes, puisque je ne suis coupable qu'envers vous, c'est vous seule qui pouvez me donner mon pardon !...
— D'autres que moi ont souffert par vous I
— Je n'ai pas trempé dans les crimes de Rouquin, je le jurs.
Gabrielle 1... Aucune tache de sang n'a souillé mes mains I...- EUe s'éloignait, parce qu'il essayait encore de se rapprocher. Il reprit, avtc une sorte de frayeur désespérée :
— Gabrielle, je vous le jure, je suis innocent du meurtre de ce Siméon qui essayait de vous sauver, quand des agents de Rouquin s'étaient emparés de vous, à votre sortie de l'hôtel Mourad... Je suis innocent du meurtre de Sénéchal. Je suis iimocent du meurtre d'André, — car ce fut là un crime, encore plus odieux que les autres, parce qu'avec le corps il frappait l'âme 1...
— Je vous crois, dit-elle, parlant cnnn
— Ah ! Gaorielle, dit-il avec ime indicible expression de ]oitf infinie.
- ijui, vous n'avez pas ordonné ces actes. Oui, vous n'avez pas pris part directement à ces meurtres... Mais vous êtes le complice de celui qui les a commis... Un pacte vous lie à ce misérable, quoi que vous fassiez pour vous délier... Dans ce sang répandu, vous avez trouvé votre fortune... C'est votre désir de luxe et votre ambition qui ont armé la main de nouquin ; ces deux morts reparaîtraient, ils vous accuseraient... vous le premier, peut-être... parce qu'en roulant dans cette /ange sanglante où vous êtes, il a fallu que vous oubliiez tout •un long passé d'honneur, de hautes vertus et de gloire... Pourquoi le meurtre de Siméon, de Sénéchal, l'attentat contre André ?... Pour arriver à la possession d'une fortune. Pour qui cette fortune ?... Pour Rouquin et pour vous. C'est vous-même qui me l'avez dit. Vous vous rappelez ? Concluez donc, monsieur d'Argental !
Il baissa la tète.
Ses lèvres murmurèrent deux mots, qui ne furent pas prononcés, tant sa gorge était contractée.
Et ces deux mots étaient :
— C'est vrai !...
Elle lit un mouvement pour se retirer. Il s'écria :
— Gabrielle, ne partez pas encore... Que dois-je faire... pour vous prouver que je vous aime ? Ordonnez... je suis prêt à tout 1...
— Rendrez-vous la vie à ceux qui sont morts ?
— Hélas !
— Ne prenez conseil que de vous-même. Je n'ai rien à vous dire. Faites ce que votre repentir — s'il est vrai — vous inspirera...
Elle se dirigea vers la porte pour sortir... Mais là, sur le point de disparaître, elle s'arrêta... Elle avait une dernière question sur les lèvres. Il comprenait toujours ses pensées, avant même qu'elle ne les exprimât... Il dit :
— Que voulez-vous me demander ?
— Une seule chose.
— Parlez I
— Pourquoi m'avez-vous caché aussi longtemps que mon père fût vivant ?... Pourquoi, s'il est vrai que vous avez tenté de sauver André, avoir tenu secrète votre tentative ?
LE DEiLNIER BAISER ">3
Il soupira :
— Plûi à Dieu que je vous eusse caché ces choses plus longtemps... Ne comprenez-vous pas que, si Rouquin devinait que jai horreur de ses crimes et de cette fortune, gagnée au prix de tant de hontes ; s'il savait que Bertara est vivant, que j'ai voulu sauver André, il deviendrait mon plus mortel ennemi ï
— Et vous avez peur de lui, vous l'avez dit ?...
— 11 m "épouvante. Oh I ne souriez pas, Gabrielle... Ce ii'«at pa» pour moi que je crains... je tremble pour vous...
— Pour moi ?
— C'est sur vous, aussi bien que sur moi, que se retournera la vi^iigeaiice de cet homme, dès qu'il verra que je l'di trahi... 11 étuit possible de le combattre... aussi longtemps que j'eusse^ en seciv'i, déjoue ses projets... Mais me déclarer son ennemi ouvertement, ainsi que je vais le faire, c'est déchaîner sa haine implacable... Et vous savez ce que peut cette haine, Gabrielle... Elle passera peut-être au-dessus de moi pour vous atteincJii'.... Mais vous l'avez dit tout à l'heure, madame, je ne> prendrai conseil que de mon repentir... Seulement, dites m^i Gabrielle, oh ! dites-moi, si quelque jour lointain, très lointain, quand vous aurez vu ce que vous avez fait de moi. ditesmoi si un mot de pardon ne tombera pas de vos lèvres., , .Te ne demamle pas une certitude. Je voudrais que vous n'empêchiez point l'espérance d'éclairer l'horrible nuit où je vis depuis que je vous aime I...
Et haletant, si faible qu'on eût juré qu'il allait s'évanouir^ sa redingote — serrée sur poitrine — soulevée par les bondJdésordonnés de son cœur, il l'implorait toujours...
Mais, devant Gabrielle, passèrent, comme une lôgion dP '"antomes, les souvenirs des deux dernières années : l'arrivée da marquis rue d'Allemagne, et l'antipathie qu'il inspira ; l'enlèvement ; les scènes odieuses et brutales de la maison Rousse^ bois ; le mariage infâme de Bois-Tordu, et ses tortures sans nom dont il n'avait pas eu pitié, et son amour pour Valentin qu'il avait méprisé, et l'horreur de son existence côte à note avec lui, ses envies de suicide... Elle se rappela tout cela en une seconde... et il le comprit encore, à son regard.
— Gabrielle !... murmura-t-il d'une voix mourante, oabrielle !...
Mais elle sortit lentement, sans avoir dit un mot...
Il passa les mains sur son front.
Un gémissement s'échappa de ses lèvres, et il se laissa glisser sur son fauteuil.
Sa tête tomba lourdement sur le bureau, et il ne remua plus
Il était évanoui...
Yl
I^ nuit était venue, et Norbert n'avait pas bougé...
Etait-il évanoui toujours ? Ou bien de son évanouissement était-il passé dans un sommeil lourd, causé par l'énorme fatigue de sa douleiir ?
Son valet de chambre, qui entra cbez lui, inquiet de ne point l'entendre, et voulant prendre ses ordres, le trouva ainsi.
U crut que le marquis dormait, et ressortit discrètement.
Norbert n'avait rien vu, n'avait rien entendu.
Une heure après, le valet de chambre rentra, et trouva la marquis toujours dans la même position. [1 s'effraya.
— Monsieur, dit-il, effaré... Monsieur...
Et, n'obtenant pas de réponse, il appuya la main sur l'épaule du marquis ; celui-ci ne se réveillant pas, le valet de chambre le secoua... Norbert ût un mouvement et ouvrit les yeux.
Deux lampes étaient allumées sur son hureau ; il reconnut le domestique... et, tout de suite, sa présence d'esprit lui revint...
Il comprit qu'il avait été pris de faiblesse après le départ de sa femme...
Il renvoya le valet de chambre.
— Qu'on me laisse, dit-il d'une voix faible.
— Monsieur ne dînera pas ?
— Je dînerai ici.
Cinq minutes après, le valet avait dressé une table près du cabinet de son maître, et s'était éloigné, en voyant que les préoccupations du marquis semblaient redoubler.
Norbert, n'avait pas faim, et ne mangea pas.
Enseveli dans le fond d'un grand fauteuil, il songeait... Se. vie passée revenait à son esprit... sa vie manquée toujours, manquée sans cesse...
A quoi bon avoir sacrifié son honneur à son ambition, avoir accepté la complicité d'un misérable, — complicité criminelle et sanglante, — pour arriver à la fortune, puisque son ambition satisfaite, la fortune acquise, il se retrouvait plus malheureux cent fois... ayant au coeur la blessure inguérissable d'uR amour ssns espoir, d'un amotir impérieux, contre
LE DERKIER BAISER 75
l'étreinte pressante duquel il s'était longtemps et vainement défendu ?...
Il avait essayé de ne pas aimer... Il aurait tant voulu !... Mais le pouvait-il, alors qu'il voyait sans cesse auprès de lui cette jeune femme, — encore jeune fille. — dont la rayonnante beauté ^enou^'elait sa torture et augmentait sa passion ?
Il avait songé aussi à la renvoyer, à la rendre libre
Il avait songé encore à quitter lui-même l'hôtel, à s'éloigner de cette tentatrice, à ne plus la voir...
Mais il s'était trouvé sans force devant ces résolutions.
Alors, il était resté, aimant mieux souffrir toujours, trouvant même je ne sais quelle âpre et douloureuse et cruella jouissance à souffrir pour Gabrielle, à cause d'elle...
Il le lui avait dit... il n'avait point menti... son existence était bien changée... Il ne sortait presque plus, négligeait la politique, le monde, les affaires, se souciant peu du soin de sa réputation.
On disait autour de lui qu'il était malade... On inventait même des maladies... Il était malade, en effet, mais d'amour..
Ses journées, il les passait dans ce cabinet de travail où il se trouvait maintenant, où tout à l'heure était venue sî. femme... Il les passait à songer à Gabrielle, à évoquer sou image, à guetter, dans la cour, le moment où elle sortait, pour la voir, l'admirer, heureux quand il l'avait vue, de jour en jour plus élégante, de jour en jour plus belle, malgré la profonde pâleur de son visage résigné.
Mais, souvent, Gabrielle elle-même ne sortait pas.
Alors, il se sentait devenir fou... Dans sa tête égarée flottait comme un tourbillon d'idées sans suite. Et il fermait les yeux, appuyait de toutes ses forces les mains sur ses oreilles, plongeait sa tête embrasée dans un bassin d'eau glacée, renouvelée sans cesse, afin de rendre un peu de calme à son esprit, et de retenir sa raison chancelante.
Oui, il souffrait horriblement, cet homme, et malgré tout, malgré son scepticisme, sa honte, sa cruauté d'autrefois, ses crimes, il était à plaindre... car il aimait, il aimait d'amour vrai !
La nuit, depuis longtemps, était tout à fait tombée.
Norbert d'Argental se souleva péniblement. Ses membres étaient raiflis. Une sorte de vieillesse précoce s'était emparée d'eux, les affablissait, les courbaturait... Son large et puissant front, du reste, était constamment ridé... Et. dans sa chevelure épaisse, d'un blond ardent, presque rousse, coupée toujours très ras, quelques cheveux blancs apparaissaient du côtô des tempes...
Il fit quelques pas dans son cabinet, s'appuya un moment sur la cheminée, la tête entre les mains, soupirant parfois.
Qui aurait pu dire les navrantes pensées de cet homme 7
11 revint à la fenêtre, écarta les rideaux et regarda dans la cour.
Celle-ci était déserte, éclairée par les deux becs de gaz allumés de chaque côté du perron ; les gens étaient à l'office ; les
fenêtres de la marquise, dont les appartements occupaient, en face de ceux du marquis, laile droite de l'hôtel, étaient plongées dans l'obscurité.
Une à une, il regardait ces fenêtres, espérant y découvrir, au milieu de la nuit, la silhouette de sa femme.
Ici, c'était un petit salon où Gabrielle aimait à se tenir seule, rêvant ou lisant, jusque très tard dans la soirée ; là, im boudoir et une autre pièce formant cabinet de toilette. Plus loin, la chambre à coucher...
C'était là, vers ces pièces, que se portaient ses regards, parce que là était la vie intime de sa femme. Il n'était jamais entré là... Elle était là, chez elle, comme dans une forteresse inexpugnable, défendue par son mépris et sa haine...
De silhouette, il n'en voyait pas...
« Elle est dans la salle à manger, » se dit-il.
Et ridée lui vint de descendre et de se mettre à table... Au moins, il ne laisserait pas échapper une des rares occasions qui lui étaient données de la voir, de l'admirer, de respirer un peu du même air qu'elle respirait...
Mais Gabrielle avait fini de dîner, sans doute, car ses fenêtres s'éclairèrent une à tme...
Alors, le marq-jis ne respira plus...
Il avait fait une belle journée, très chaude. La soirée était douce ; un peu de brise rafraicbissait l'air. Les feuilles des arbres du jardin frissonnaient au passage du souffle léger qui les effleurait, comme des frôlements d'ailes ; la rosée humectait les roses, dont les parfums s'évaporaient mais se renouvelaient sans cesse, comme si la source en eût été intarissable.
Une fenêtre s'entr'ouvrit. Une femme s'accouda sur le balcon. La nuit empêchait de distinguer ses traits. Elle resta là longtemps. Elle ne bougeait pas, regardant vaguement devant elle dans la nuit. On eût dit une statue.
C'était Gabrielle...
Le marquis, peu à peu, s'était habitué à l'obscurité, et il avait fini par distinguer sa femme presque comme en plein jour. Tout à coup, la statue se reujua... ses mains se portèrent à ses yeux, sur lesquels elles appuyèrent un mouchoir... le corsage se souleva... Elle resta ainsi longtemps, très longtemps, et au-dessous d'elle, le long de la muraille, des volubilis, des résédas, des plantes grimpantes et des pois de senteur reçurent des gouttes de rosée amère qui firent aux fleurs fermer leurs calices.
C'était la statue qui pleurait.
Et Norbert la voyait pleurer. Et son cœur se gonflait. Ah ! que fie fois elle avait ainsi versé des larmes ! Et que de fois il l'avait surprise ainsi I
Les larmes qu'elle versait retombaient sur son cœur comme autant de gouttes de plomb fondu, lui causant d'atroces brûlures. Il aurait bien voulu les effacer de tout son sang, ces larmes I
Gabrielle referma sa fenêtre et entra dans le petit salon.
Il vit qu'elle s'asseyait, qu'elle prenait un ouvrage de femme
LE DERNIER B.\ISEn