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pour se distraire, puis qu'elle repoussait cet ouvrage, n'ayant pas la force de travailler, et cherchait à, lire.
Mais, rêveuse, elle laissa échapper le livre bientôt.
Norbert regardait toujours.
Enhn. les fenêtres de Gabrielle redevinrent obscures.
La jeune fenime ôtait couchée.
Mais Norbert ne quitta pas la place où il se tenait. Il n'avait pas envie de dorunr. Il passait là toutes ses nuits, à regarder les fenêtres de Gabrielle, comme il passait tous ses jours à penser à elle. L'aurore le retrouva debout. Le ciel blanchit, le soleil se montra, radieux comme la veille ; les oiseaux se mirent à chanter sur les arbres du jardin ; les fleurs s'ouvrirent ; la nature s'éveilla... Les heures s'écoulèrent... La jeune femme se leva, et. en toilette blanche du matin, — elle avait abandonné le deuil de son père, — elle apparut à son balcon, respirant l'air embaumé du matin, comme elle s'était rafraîchi^ la veille à l'air vif du soir.
— Qu'elle est belle, et que je l'aime !... murmura le malheureux, en la voyant.
Puis elle disparut. Un quart d'heure après, la femme dô chambre de Gabrielle entrait chez le marquis, qu'elle trouva près de la lenêtre, et qui, tout absorbé, ne l'entendit pas. Elle toussa, remua un fauteuil ; le marquis l'aperçut enfin.
— Qu'est-ce ? (lit-il, en reconnaissant la camériste.
Celle-ci lui tendit une lettre de sa maîtresse. Il la décacheta. La lettre disait seulement :
a J'ai hâte de voir mon père, et je pars. »
Il répondit aussitôt :
« C'est bien, vous êtes libre. Mon amour saura vous protéger de loin comme de près. Le lendemain de votre arrivée à Bois-Tordu, deux de vos amis — des vôtres, dis-je, et non des miens — seront auprès de vous. Adieu ! »
Il la vit partir, en effet, dans la journée.
Il espéra, jusqu'au bout, qu'elle se retournerait vers le salon, où il était descendu, et d'où il la guettait. Mais elle monta en voiture sans lui adresser ni un mot ni un regard.
Elle était inexorable. Elle se souvenait.
Alors, quand elle ne fut plus là, et bien qu'il vécût jadis comme si elle n'existait pas, la voyant rarement, l'hôtel lui parut triste comme un tombeau. Une impression de froid et de solitude le saisit.
— Allons, dit-il, il faut en finir 1
Il sonna, donna l'ordre d'atteler. On obéit. Un quart d'heure se passa. La voiture s'était rangée devant le perron. Il descendit. La voiture l'emporta.
Où allait-il ?...
Il avait donné au cocher l'adresse de Rouquin.
Les chevaux de Norbert étaient aussi bons qu'ils étaient beaux ; vingt minutes suffirent pour le trajet de la rue de Grenelle à a rue La Fayette. Rouquin était chez lui...
vu
Ce fut Louffart lui-même qui introduisit Norbert.
Rouquin avait déjeuné un peu tard, de telle sorie qu'il sa treuvait encore dans la salle à manger Mais, avec son complice, Rouquin ne se gênait pas. Ce fut dans la salle à mauger qu'il fit entrer le marquis.
il se leva et lui tendit la main, riant :
— Eb bien ! dit-il, nous l'avons échappé belle !...
Et comme Norbert, non seulement ne prenait pas sa main, mais restait impassible, debout et sans accepter le siège qu'on lui avançait :
— Qu'est-ce que vous avez ?... Cela ne vous étonne pas plus que cela de rencontrer chez moi, ayant repris ses [onctions de valet de chambre, Louffard qui devrait être au Dépôt ?... C'est hardi, je le sais bien, mais, en cas d'alerte, Louffard filerait par les caves, qui communiquent avec celles de la maison voisine... Et puis, la fortune sourit aux audacieux 1... Cela ne vous étonne pas, non plus, de me voir, moi, tranquillement en train de fumer un cigare en prenant mon café ?... Vous ignorez donc ?...
— Non, je n'ignore rien. Au besoin, il eût suffi, pour être renseigné, de lire les journaux dont les colonnes sont pleines ; de vos exploits depuis deux jours. Vous avez étonné et peut-être i même effrayé Paris, mon cher Mes compliments ! Paris n'est ; pas facile à étonner. J
— Quel ton vous avez ! Vous ne vous dériderez pas ? On di- j rait que vous ne couriez pas les mêmes dangers que moi et | que ma perte n'entraînait pas la vôtre !... Notre sort est lié, ! mon ami, l'oubliez-vous donc ?... Ma parole, je m'attentîais à ' des félicitations de votre part, et à un peu plus d'expansion 1... '■ On n'enlève pas tous les jours, d'une façon aussi distinguée, } un prisonnier sous le nez des gendarmes ; quant à la Morgue, je connais les annales de la police, c'est là une nécessité du mé- t tier pour moi, et je crois bien que c'est la première fois qu'on lui dérobe un cada\Te. Ah I je comprends les journaux. Ils n'ont pas tous les jours des actualités aussi intéressantes I...
Voyons, vous ne souriez pas ? Pourtant, votre tête doit ôtre plus solide sur vos épaules, comme la mienne... Et il n'y a pas d* quoi s'en désoler I...
Rouquin naii toujours... Il se promenait dans la salle à manger, lançant au plafond des bouffées de son cigare.
— Voulez-vous fumer ? dit-il, tendant au marquis une boîte de havanes enveloppés de leurs feuilles d'argent.
— Merci.
— Alors, qu'est-ce que vous voulez, fit-il avec brusquerie, et pourquoi avez-vous une figure d'enterrement ? Est-ce que vous avez une mauvaise nouvelle à m'apprendre ?... Dépêchez-vous ! Les bonnes nouvelles peuvent attendre... Les mauvaises, non ! parce que souvent cinq minutes de retard font perdre l'occasion d'un remède énergique.
Norbert, en le regardant, secoua silencieusement la tête. Les regards des deux hom.mes se croisèrent, comme deux lames d'acier, froides, aiguës, tranchantes.
— Ce n'est pas encore cela ? fit Rouquin... .\lors, s'il vous plaît, à quoi puis-je vous être bon et qu'êtes-vous venu faire chez DLioi, monsieur ?
Norbert prit un temps pour répondre, puis, tout à coup, il s'inclina légèrement et sourit :
— Je suis venu pour vous tuer ! dit-il doucement. Rouquin eut un soubresaut... Ses dents coupèrent net le
cigare qu'il avait aux lèvres...
— Me tuer?...
— Oui î...
Rouquin recula, mit la table entre Norbert et lui et, d'instinct, chercha une arme quelconque.
Mais il n'y en avait pas. Il était désarmé... Il pâlit !...
Norbert souriait toujours...
Il n'avait pas d'armes, lui non plus, du moins en apparence ; il était très calme ; quelqu'un qui n'eût pas entendu n'eût jamais pu deviner qu'il venait de proférer pareille menace.
11 s'avança de deux pas vers Rouquin.
— Vous n'avez rien à craindre, au moins maintenant... prononça-t-il.
— Et qui vous dit que je crains ? fit le misérable, en relevant la tète.
— Je viens vous tuer, mais non vous assassiner. Rouquin recouvrait son sang-froid II sourit à son tour.
— Quelle mouche vous pique, monsieur d'Argental, et ne pourriez-vous choisir, pour plaisanter, im sujet moins lugubre ?
— Je ne plaisante pas.
— Et pourquoi, s'il vous plaît, voulez-vous me tuer ?
— Te suis las d'être votre complice... j'ai horreur de Vos crimes...
— Ah I ah ! ma foi, je ne vous étonnerai pas si je vous dis que je m'attendais à cette déclaration ?...
— Tant mieux ! Vous m'épargnerez ainsi des explications qui eussent été pénibles pour moi...
— Mais non, mais non, je les réclame, ces explications, au contraire ; et nous allons causer un peu, n'est-ce pas ?
Il s'assit, mit les coudes sur la table après avoir allumé un autre cigare, et, regardant NorLert avec ironie :
— Faites donc comme moi, dit-il... vous vous en trouverez bien... On cause mieux en fumant... en fumant un bon cigare, sunout... L.i fumée vous calme... adoucit votre irritation, qui s'évapore comme elle... Souvent, on part en guerre à la première bouffée ; à la dernière, on est redevenu ami. Essayez-en.
Le marquis d'Argental se contenta de secouer la tête.
— Alors, c'est la guerre ! dit Rouquin, d'un ton sec.
— Mieux ! c'est la mort pour l'un de nous deux.
— Vous oubliez ce que vous m'avez promis, le jour de notr« première rencontre, lorsqu'on vendait ce qui restait de vos misérables meubles, lorsqu'on livrait aux enchères publiques ce qui vous avait appartenu... Vous oubliez que je vous ai trouvé réduit à la plus complète misère... et vous ne cachiez pas votre colère et votre désespoir...
— J'ai promis d'être votre complice... c'est vrai I -- Jusqu'au bout de l'œuvre que j'avais entreprise...
— Œuvre lugubre et criminelle 1
— Ah ! peu vous importe !... C'est moi qui conmiande... Ce sont mes gens qui exécutent... Vous avez le repentir facile... maintenant qu'escomptant une fortune que nous ne possédons pas encore tout entière, je vous ai donné les moyens de vous enrichir ! Il est trop tard, marquis !... Vous voulez me tuer, c'est possible... vous êtes satisfait... vous êtes riche, puissant, honoré... Je vous gêne !... Mais, moi, marquis, vous ne m« gênez pas... Moi, je vis très bien, vous vivant... Moi, je ne souhaite pas votre mort... Bien au contraire, je vous défendrais... Voyez donc quelle différence entre nous :...
—• Je suis venu pour vous tuer ou pour que vous me tuiez '
— Ni l'un ni l'autre !
— Vous ne vous battrez pas ?
— Ecoutez-moi, Norbert. N'agissez pas comme un enfant. Nous sommes alliés, depuis deux ans, pour une cause qui est près de triompher. Ne commettez pas d'imprudence, je vous en prie. J'ai tenu mes engagements Vous n'avez rien à me reprocher. J'ai promis que je vous mettrais entre les mains une fortune immense... Cette fortune va être à vous, si vous ne me faites pas obstacle... Réfléchissez... Considérez ce que j'ai fait, et voyez le peu qui me reste à faire 1...
— Vous rêvez un nouveau crime !...
— Encore une fois, de quoi vous préoccupez-vous ?... Vous n'avez qu'à tendre la main pour qu'il y tombe de l'or I
— Je mourrai, ou ce sera moi qui vous tuerai î...
— Ah! vous êtes entêté... Je vous l'avais bien dit, avan. votre mariage, quand je vous ai montré Gabrielle, dans la rue La Fayette : « Surtout, ne faites pas la bêtise de l'aimer 1 Prenez garde ! prenez garde ! ■ Et la bêtise est faite. Vous aver le cœur pris, comme à vingt ans !
NorÎBçrt. suivant une idée fixe, semblait ne pas entendre.
LE DEIfS'IER BAISER 81
Il continua :
— J'ai dit que je ne venais pas vous assassiner. Je veux que vous vous défêudiez... Ce sera donc un duel, mais un duel à mort.
— Eh bien I moi, j'ai besoin que vous viviez, parce que vous représentez pour moi un capital que je ne veux pas perdre. Peste I si je vous tuais, comme je le crois, savez-vous que ce serait bien des millions de perdus 1
— Vous vous battrez, que vous le vouliez ou non I
— Et de quels moyens userez-vous pour forcer ma volonté 7
— Je vous insulterai, s'il le faut.
— De vous à moi, l'insulte n'existe pas.
— Non, peut-être, si elle n'est point publique.
— Ah 1 ah ! vous songez ?...
— Je choisirai un jour où tout Paris pourra me voir vous îiappant de mes deux poings à. la face!...
— Diable I fit Rouquin, c'est donc sérieux ?
— Jugez-en !
Le misérable se tut pendant quelques instants. Il était blême. Ses lèvres avaient blanchi.
Une sourde irritation se peignait dans la contraction de ses traits... Ses yeux s'injectaient de sang...
Norbert, lui, avait la même impassibilité résolue... Le sacrifice de sa vie était fait !...
— Raisonnons, dit Rouquin... vous êtes très fort au pistolet Je suis aussi fort que vous, mais je courrais trop de chances... Le pistolet est brutal et une balle dans la tête ne pardonne guère....
— Le hasard choisira nos armes...
— Parbleu 1 Et si le hasard, qui est un malin, choisit le pistolet ? Non, non, s'il vous plaît. .
— L'épée, donc 1...
— Ah 1 cela vaut mieux déjà, beaucoup mieux... L'épée est prudente... on ne fait avec elle que les blessures qu'on veut bien...
— Il faut qu'il y ait mort d'homme...
— Mourez donc, que diable I si vous y tenez tant I... Norbert considéra Rouquin avec dégoût...
Mais celui-ci comprit ce regard...
Il était brave, il méprisait le danger, on l'a vu... Il répliqua au regard par un mot :
— J'ai dit que je ne voulais pas vous tuer. Vous m'êtes utile. Vous valez pour moi des 'millions... La partie n'est pas égale. Il est inutile de me montrer que vous me prenez pour un lâche... Je ne le suis pas... vous le verrez à l'occasion... Tout à l'heure, j'étais presque décidé à me battre... Maintenant, réflexion faite, je refuse... Je coui-rais trop de risques ; j'ai tout à perdre .'...
— Songez que je vous y obligerai.
— Alors, ce sera une autre affaire... Moi, j'éviterai avec soin, je vous en préviens, de vous fournir les occasions que vous chercherez I...
82 LE DERMER BAISER
— C'est votre dernier mot ?
— Oui. Et adieu, marquis I Je vous souhaite plus de calme et de raison,
— Adieu, et à bientôt I
Rouquiii n'avait pua menti en disant qu'il n'avait pas d'intérêt à la mort de Norbert ; il n'avait pas menti en disant qu'il l'eût , défendu, même, au besoin ; Norbert mort, en effet, n'étaient-ce pas ses espérances envolées ?
Il ne tenait à la fortune de Bertara que par Norbert.
Norbert disparaissant, la fortune lui échappait ; ses crimes devenaient inutiles.
Cependant, sa colère contre son complice n'en était pas moins grande ; Rouquin le lui avait dit jadis : a Si vous me trahissez, je vous tuerai ! » Seulement, Rouquin était un homme pratique ; avant dexécuter sa menace, et de laisser libre cours à son ressentiment, il voulait user de tous les moyens en son pouvoir pour éviter un duel où, ainsi qu'il le disait, il avait tout à perdre et rien à gagner, soit qu'il tuât Norbert, soit qu'il fût tué par lui.
Il évita donc de donner au marquis les occasions que celuici recherchait ; Norbert, cependant, s'attachait à ses traces, attendant patiemment son heure.
Un jour, vers deux heures, les affaires financières de Rouguin nécessitèrent sa présence à la Bourse.
Ses agents venaient de lui dire qu'ils avaient vu la voiture du m.arquis d'Argental sortir de l'hôtel de la rue de Grenelle vers cette lieui-e-là et le marquis entrer au Palais-Bourbon.
Rouquin était donc tranquille.
Vers trois heures, au moment où la Bourse, encore très animée, allait fermer. Rouquin sortit pour prendre l'air, il fa'sait une étouffante chaleur, et se mêla un moment à la foule encombrant le péristyle. Tout le Paris de la finance était réuni là : agents de change, banquiers, coulissiers, agioteurs.
Tout à coup, cette foule hurlante et étourdissante fut bousculée, traversée brusquement par un homme de haute taille, robuste, et qui s'avançait droit devant lui, sans être dérangé, s"enfonçant là comme un de ces béliers antiques qui renversaient les murailles et les portes les plus solides : c'était le marquis.
En même temps, une voix forte et rude, au timbre métallique, résonnait par-dessus tout ce bruit et tous ces cris :
— Silence !
La foule, d'instinct, se tut ; le sUence, on une seconde, devint si complet, si profond qu'on eût dit qu'il n'y avait plus là qij'un seul homme et que cet homme retenait sa respiration.
Le marquis venait de rejoindre Rouquin.
Cent personnes firent cercle autour d'eux.
Il n'y eut m.ème pas un murmure, pas un mot, pas un cri pour dire • « C'est le marquis Norbert d'Argental, le député ! » Tout le monde le connaissait.
Rouquin aussi était connu des boursiers.
LE DEllMLH BAISER 83
Le marquis avait mis la main sur l'épaule du misérable ; celui-ci avait voulu se dégager, et si personne n'avait été là, si la fuite n'avait pas été impossible, il y fût certes parvenu, car sa force était redoutable, bien supérieure à celle de Norbert.
Rouquin ne s'était pas troublé en se trouvant en face de son ennemi, de son complice...
Rapidement, voyant qu'il ne pouvait s'échapper et que Norbert allait provo(iuer un scandale, il avait dit :
— Marquis, réfléchissez une dernière fois. Mais iNorbert paraissait ne point l'entendre.
— Réfléchissez, marquis. Ce que vous allez faire est une sottise. Je m'en vengerai un jour ou l'autre, je vous en préviens, sur vous d'abord, sur votre femme ensuite, et ma haine ne, pardonne pas.
— En te tuant, je tue ta haine ; morte la bête, mort la venin I
— Tu le veux donc ? fit Rouquin, l'œil sanglant.
— Je 1^ veux I
— Eh bien I j'attends ton insulte. Jette-moi l'outrage à la face et regarde-moi bien en m'outrageant, tu verras que je souris.
Alors, Norbert, sa main tenaillant toujours l'épaule de Rouquin, Norbert se tourna vers la foule silencieuse.
— Vous voyez cet homme, dit-il d'une voix vibrante, cet homme est un misérable et un lâche... Je le soufflette et je lui crache au visage 1... car je veux que l'insulte soit mortelle !
Et sur la face blême de Rouquin, impassible, dont les lèvres étaient sérieuses, mais dont les yeux souriaient, il appliqua coup sur coup les deux mains...
Il y eut un sourd murmure parmi la foule haletante.
Un instant ébloui par la violence du coup. Rouquin avait fermé les yeux... Il les rouvrit... et. lentement, d'un pas ferme, sans écouter les chuchotements, les exclamations, les rires étouffés, il descendit l'escalier de la Bourse, appela un fiacre, s'y jeta et disparut.
Quant à Norbert d'Argental, déjà sa voiture, lui aussi, l'emportait...
Une heure après, Norbert recevait le mot :
« J'ai le choix des armes. C'est ce que je voulais. Nous nous battrons à l'épée, demain, si vous le voulez, à la frontière belge. Nous n'avons pas besoin de témoins ! Réglons nos affaires en famille. J'ai comme ami et obligé le docteur Sougaret II nous accompagnera. Cela suffit. Prenez le train de huit heures du soir. Vous serez vers quatre heures du matin à Givet. Nous aurons un quart d'heure de chemin à faire pour être sur le territoire de la Belgique. J'emporte mes épées. Prenez les vôtres. »
Norbert répondit lacoDiquement :
« A demain, donc i »
Les deux adversaires prirent le même train du soir.
Ils se virent à la gare de l'Est, mais passèrent l'un près dd l'autre sans se saluer, comme s'ils ne se fussent pas connus.
Il montèrent dans des compartiments différents...
Sougaret, un homme binin, à l'œil faux, accompagnait Rouquin.
Ils arrivèrent, vers quatre heures, à Givet ; Norbert entra dans un café voisin de la gare et demanda une plume, du papier et de l'encre ; il écrivit quelques mots à Gabrielle :
a Je vais me battre, Gabrielle... Je voudrais être tué et tuer Rouquin, mon adversaire... Au moins, vous seriez heureuse... Que je meure ou non, je vous aime ! »
Il alla jeter la lettre à la poste.
Ensuite, il rejoignit Rouquin.
Givet est situé presque sur la frontière.
Ils auraient pu aller en Belgique à pied, mais ils louèrent deux voitures ; l'une d'elles, au moins, devait être nécessaire au transport d'un blessé, peut-être d'un mort.
11 faisait à peine jour.
Ils traversèrent la ville déserte.
De toutes les maisons, le café près de la gare était le seul ouvert ; il restait ouvert toute la nuit.
Ils furent bientôt dans les champs.
Derrière eux, Givet disparut, presque noyé dans les vapeurs s'élevant de la vallée de la Meuse ; et le vieux fort de Charlemont lui-même était à peine visible.
Ils s'étalent renseignés, à la gare, sur le chemin à suivre.
Un quart d'heure après, les voitures franchissaient un petit ruisseau sur un pont rustique.
On venait de quitter la France.
Ils descendirent de voiture : le soleil n'était pas levé ; le brouillard était intense. Ils furent obligés d'attendre.
Enfin, le soleil se dégagea.
Les rayons inondèrent la vallée, chassant les flocons de brume et dorant les cimes chenues des montagnes des Ardennes profilant au loin leurs croupes boisées.
Ils avisèrent un petit bois de frênes dans la plaine où ils se trouvaient et se dirigèrent vers lui.
Ils craignaient d'être aperçus par des cultivateurs se rendant à leurs travaux ; les moissons commençaient, en effet ; déjà, les foins étaient coupés ; on coupait le seigle.
Dans le bois, ils furent à l'abri de tous les regards.
Ils avaient marché côte à côte, toujours silencieux ; Rouquin allait en avant, avec le docteur Sougaret qui portait les armes ; Norbert suivait, abîmé dans ses réflexions.
A quoi, à qui rêvait-il ?
A ce due] où il allait peut-être laisser la vie î
Oui, car il regrettait Gabrielle...
Il regrettait cette exisence qui allait peut-être finir sous lo fer de Rouquin, non point parce qu'il eût voulu vivre encore, mais parce qu'il avait honte de mourir de la main d'un tel homme I... Son égal, pourtant, puisque Norbert s'était abaissé jusqu'à lui I...
Un chemin uni, tapissé d'herbes, traversait le bois.
Ce fut là qu'ils s'arrêtèrent.
Une toile de serge verte enveloppait les armes ; Sougaret avait également emporté une boîte contenant du linge, de la charpie et sa trousse.
Il jeta le tout sur l'herbe.
Norbori eut un sourire d'ironie et leva les épaules.
— C'est une précaution inutile, docteur...
— Ce n'est jamais inutile, fit Sougaret... Vous pouvez êtro blessé... vous ou Rouquin.
— Mon adversaire ne vous a donc pas dit qu'il s'agissait, non point de blessure, mais de belle et bonne mort ?
Sougaret ne répondit pas.
Son rôle était d'attendre.
Il jeta en l'air une pièce de cinq francs en argent.
— Pile, dit Rouquin avec flegm^e, sans môme se pencher pour voir, et tout en se déshabillant.
Il avait défait sa redingote et son gilet ; il releva les manches de sa chemise. ^ La pièce était retombée.
— C'est face ! dit Sougaret.
Le sort favorisait Norbert.
Il allait se battre avec l'épée dont il avait l'habitude.
Sougaret tendit l'autre à Rouquin, qui la fit siffler, en fendant l'air, et en plia légèrement la pointe stlr le bout de sa botte.
— Je suis prêt I dit-il.
Norbert l'avait imité et avait jeté bas redingote et gilet. Ils apparurent tous les deux, grands, solides, nerveux, aussi agiles l'un que l'autre.
Et, avant d'engager le fer, ils se regardèrent une seconde.
— Ainsi, dit Rouquin, vous continuez votre sottise jusqu'au bout ? Il est encore temps de vous arrêter !
Norbert lui mit le fer à deux pouces de la poitrine.
— Défendez-vous I dit-il froidement.
Rouquin murmura :
— Peste soit de l'enragé I
Penrlant les cinq premières minutes, les deux hommes se tâtèrent, afin de reconnaître leur force ; le fer grinçait en battant le fer, mais aucun coup ne fut porté.
Puis, soudain, Norbert attnqnn avec une rapidité foudroyante.
Rouquin parait avec calme. Il avait un poignet d'acier. Il était au^si fort que le marquis, sans aucun doute. Cependant, jusque-là. il se contentait de parer, mais n'attaquait pas. Norbert, robuste et l'épée bien en main, ne se fatiguait point; il devinait le jeu de son adversaire...
Il était prêt à mourir, mais il ne voulait pas mourir seul.
li aurait voulu un duel au pistolet, à bout portant, les deux armes chargées, la détente pressée au commandement.
Il aurait voulu deux morts.
Il serra son jeu et devint plus pressant.
Rouquin, par deux fois, pour ne pas être atteint, fut obligé ée rompre.
Le fer du marquis traversa sa chemise, près du cœur, mais sans le blesser.
Rouquin riposta.
Une goutte de sang apparut à l'épaule de Norbert ; la peau était éràflée.
Rouquin recula et abaissa son épée.
— Vous savez que je ne veux pas vous tuer ? dit-il, en rdprenant haleine un moment ei toujours calme.
— Ah ! je t'y forcerai bien, misérable I...
— Ce sera difficile, je vous en préviens 1
— Allons ! point de phrases, «n garde !
— Allons ! fit Rouquin.
Et il murmura, entre les dents ;
— Il est fou, parole l... il est fou î...
Les coups de Norbert se multipliaient avec une précision mathématique, une rapidité qui donnait le vertige. Rouquin répondait maintenant aux attaques par des attaques.
L'haleine des deux adversaires devenait haletante.
Le bras de Norbert faiblit deux fois, sous un froissé vigoureux de Rouquin.
— Ah i si je voulais te tuer, dit celui-ci, comme ce serait tôt fait I... Ah î comme j'y prendrais plaisir, si je n'avais besoin de toi ! ^
— Eh ! tue-moi donc, Rouquin ! Xe vois-tu pas que je veux mourir ?... Tue-moi, je te le dis, ou ce sera moi qui...
Il se fendit tout à coup, au moment où lépée de Rouquin se tendait ; il se fendit sur l'épée de Rouquin, en avançant la sienne de tout son bras raidi...
C'était ce qu'on appelle en escrime un coup fourré...
Souvent les deux adversaires sont blessés en même temps...
Parfois, deux poitrines sont trouées de part en part et il y a deux morts !...
Rouquin avait compris, mais trop tard...
Il sentit quelque chose de lourd au bout de son épée et lâcha celle-ci.
Il sentit en même temps quelque chose de froid qui Itii pénétrait dans l'épaule. Il recula.
Norbert, encore debout, devant son adversaire, encore debout mais chancelant, avait l'épée de Rouquin enfoncée dans ia poitrine.
Quant à Rouquin, il avait l'épaule traversée ; il avait eu le: temps de se baisser devant la pointe, et, s'il ne l'avait pu éviter tout à fait, il avait évité du moins la blessure mortelle...
Norbert prit la lame à deux mains et voulut se renfoncer dans le corps jusqu'à la garde, mais le docteur s'était précipité sur lui et l'avait retenu.
En môme temps, Norbert s'affaissait et s'évanouissait.
— Je l'ai échappé belle, dit Rouquin, s'asseyant sur l'herbe , ce forcené voulait m'embrocher avec lui I...
Sougaret le pansa rapidement, après avoir sondé la blessure, puis rendit les mêmes soins à Norbert, toujours évanoui.
— Votre blessure est légère, dit-il à Rouquin... Mais, quant au marquis 1...
— Eb bien ! quant au marquis ?
— Je doute qu'il en revienne !...
Rouquin fronça le sourcil.
— Si cela devait finir ainsi, c'est trop tôt ! murmjra-t-il... Sougaret sortit du bois et fit signe aux cochers d'approcher
Les deux voitures arrivèrent.
Rouquin demanda :
— Y a-t-il par ici un village, un hameau, une auberge 7
— Il y a une auberge, le Soleil d'Or, sur la route qui mène à Dinant ; c'est la maison la plus rapprochée... le village le plus voisin, en Belgique, est à six ou sept kilomètres...
— Il faut conduire le marquis au Soleil d'Or. Vous l'accompagnerez, Sougaret. Moi, je n'ai pas besoin de vous. Je me ferai panser à Givet, et je repartirai dans la journée pour Paris, où ma présence est nécessaire.
Il monta dans une des deux voitures, puis, se penchant à la portière, il appela le docteur d'un geste :
— Je désire, fit-il à voix basse, que vous repartiez cette nuit pour Paris. Demain, après-demain, peut-être, j'aurai besoin de vous... Je ne peux vous en dire plus maintenant... Arrangez-vous, après avoir donné les premiers soins à Norbert, pour le conduire à Dinant. Là. vous le laisserez entre les mains d'un de vos confrères. Est-ce convenu?.,.
— Et s'il meurt pendant le trajet ?
— Sa blessure est donc vraiment bien grave ?...
— Je ne puis me prononcer, mais je le saurai ce soir... s'il n'est pas mort, ce qui me dispensera de tout autre examen...
— Eh bien ! s'il meurt en route, vous me le télégraphierez. J'avertirai sa femme. Ainsi, point de retard ? A demain, à Paris ?...
— A demain 1
La voiture, au petit trot, reprit le chemin de Givet, emportant Rouquin.
Le docteur, aidé par le cocher, transporta le marquis dans la seconde voiture.
Le marquis revenait h lui ; mais il avait perdu beaucoup de sang ; sa blessure le faisait souffrir, car il faillit avoir une nouvelle pâmoison.
Sougaret lui administra un cordial énergique. Cela lui fit du bien. Il poussa un profond soupir.
Eviflemment, il se rappelait et jugeait la situation, mais il ne parla pas.
Il fallut une demi-heure à la voiture pour gagsier l'aubcrgs du Soleil d'Or.
Le marquis fut couché avec précautions.
es LE DEILMER BAISER
Sougaret examina la blessure avec plus de soins. Il reconnut que, bien que profonde, elle n'avait lésé aucim organe imponant.
— Ma foi. monsieur, diMl à Norbert, vous en reviendrez, vous avez de la chance !
— De la chance 1... murmura le marquis, avec un sourirt triste.
Il n'ajouta pas un mot de plus.
Le snir même, il était confié, par Sougaret, à un médecin d« Dinant. la ville belge voisine.
Et Sougaret. obéissant à l'ordre de Bouquin, reprenait, à sept beures. le train de Paris...
Le jour môma où avait lieu le duel de Rouquin et du marquib iNuiDeri. vers huii heures du soir, un jeune homme, paraissant âgé d'une irenianie d'années, descendait à la gare de l'Est, du train venant d'Allemagne et sans s'occuper de ses bagages, qu'il savait devoir retrouver à la consigne, ayant seulement à la main une valise, et sur le bras un léger pardessus, donnait son billet au surveillant de la sortie, traversait la couç €t s'élançait dans le premier fiacre venu, en disant au cocher
— Rue Bleue, numéro 11 I
C'était Georges Sénéchal, le médecin, frère d'André, celui-là qu'aimait Férédié, la sœur de Mourad, et qui avait signé cette sorte de pacte, presque mortel, un an auparavant :
a Cejourd'hui, 25 juillet, à onze heures du soir, las de là vie, n'ayant pas réussi, fatigué de ma pau\Teté, je mets fin à mes jours I... Qu'on n'accuse personne de ma mort, qui est volontaire et réfléchie... »
Cet engagement redoutable, on se rappelle dans quelles circonstances Georges l'avait pris. André avait raconté cette scène en un jour de confidences à Lydia et la scène avait été écoutés par Rouquin. Mourad venait de surprendre l'amour du jeune docteur pour Férédié et lui avait adressé le sanglant reproche de songer plus à la fortune de la jeune fille qu'à son amour et à sa beauté.
Georges, désespéré, avait répondu :
— Dans un an, jour pour jour, je serai riche ou mes travaux m'auront ouvert le rhemin de la célébrité I Si, dans un an, je ne vous fais pas rougir de votre insulte d'aujourd'hui, je mû tue pour vous prouver ma probité I...
Et Férédié avait dit :
— Va, je t'aime ! Espère, je t'attendrai 1...
Une année s'était écoulée sans que Georges eût levu Férédiô et Mourad. Une année I Nous verrons plus tard s'il avait réussi.
Au moment où le jeune homme sortait de la gare de l'Est, tout indiquait chez lui le profond accablement. I] était pâle et» abattu. Son front était chargé de rides.
Ses yeu^ étaient rouges et fatigués. Il avait pleuré, sans aucun doute.
Etait-ce parce qu'il fallait perdre tout espoir de posséder jamais cette bnme et douce fille, aux grands yeux noirs, pleins de rêverie, entrevue comme en un rêve danns les magnifiques jardins de Mourad ? Etait-ce parce qu'il revenait pauvre, ainsi qu'il était parti, aussi inconnu qu'un an auparavant ?
Etait-ce parcs qu'approchait, à pas de géant, cette date fatale du 25 juillet, où il lui faudrait mourir, et dont il n'était plus séparé que par trois jours ?
Etai^ce, enfin, parce qull trouvait cruel de mourir en pleine santé, en plein talent et qu'il regrettait la vie ?
Non, disons-le tout de suite. Sa tristesse avait im autre motif. Il avait trouvé, à l'hôtel où il était descendu, à Mimich, la dépêche de Valentin.
Son frère agonisant ! Son père disparu !
Deux terribles malheurs à la fois !... Ne pouvant deviner ce qui sétait passé, il en était réduit aux conjectures... Certes, il savait André délicat... très faible de la poitrine ; et, conune il adorait son frère, toute sa vie n'avait eu qu'un but, toutes ses études avaient été dirigées vers un seul point : les maladies de poitrme...
Il s'était dit :
a Je guérirai André... du moins, je le ferai vivre... »
Il le savait délicat, mais le danger ne lui avait point paru si proche ; il avait jugé que son frère ne lui serait pas enlevé avant plusieurs années, en supposant qu'il fût lui-même impuissant à enrayer les progrès de la maladie !
Et en lui annonçait soudain qu'il allait mourir !
Et le père ? Disparu ? Comment ? Pourquoi ? Dans quelles circonstances ? Sans doute, par un coup de folie, en voyant André s'éteindre, privé des secours de Georges ?
Autant de questions qu'il s'adressait...
Autant de questions auxquelles il ne trouvait pas de réponses...
Voilà pourquoi il était si accablé !...
Voilà pourquoi sa voix tremblait tm peu. quand il donna au cocher l'adresse de la rue Bleue...
Voilà pourquoi, enfin, pendant tout le trajet, il resta pensif, la tête sur la poitrine, l'œil fixe.
Qu'allait-il voir ? Qu'allait-il apprendre ?
Le fiacre fut bientôt arrivé.
Georges descendit et paya ; puis, en courant, le jeune homme monta l'escalier.
Devant la porte de l'appartement, il s'arrêta... son cœur bondissait dans sa poitrine... la respiration lui manquait...
Il n'osait ni frapper, ni sonner...
Derrière cette porte, la vérité se cachait, une vérité terrible, peut-être 1...
LE DERNIER BAISER Ql
Si André était mort T...
S'il allait trouver vide cette petite chambre de son frère toute blanche connne une chambre de jeune fille ?...
Et si Sénéchal n'était point revenu ? S'il allait trouver vide aussi la chambre du père ?
Quel retour I...
Machniaienient, il regarda autour de lui, sur le carré : il aurait voulu rencontrer quelqu'un pour demander un renseignement, quêter une espérance...
EnÛn, il sonna... Son cœur s'arrêta soudain de battre.
Un pas se Ht entendre... la porte s'ouvrit... iMarguerite parut, et, en reconnaissant le fils aîné de son maître, fondit en larmes.
La première question de Georges fut :
— Mon frère ?
~ Hélas ! monsieur, toujours dans le môme état 1
— Il n'est pas mort ?
— Non, mais les médecins désespèrent... il est resté plus de deux jours sans reprendre connaissance, dans une syncope qui nous faisait croire qu'il était mort... Enfin, il a paru se réveiller, mais avec une fièvre intense et le délire... Il ne reconnaît personne... Ah 1 monsieur, il est bien mal... Enfin, vous voici revenu, peut-être le sauverez- vous !
— Et mon père ? mon père ?
Marguerite joignit les deux mains et hocha la tête :
— Celui-là, monsieur Georges, Dieu seul sait où il est I...
La vieille bonne voulut mettre le jeune homme au courant de ce qu'elle savait, mais Georges, avant tout, désirait voir son frère.
Il entra.
Une femme, amaigrie et pâle, était au chevet du lit d'André, ne le quittant pas du regard, semblant prier intérieurement, parce qu'elle comprenait sans doute que tous les secours humains seraient superflus...
C'était Lydia.
Elle était inconnue de Georges, mais celui-ci tout d'abord SL*y prit pas garde et, se précipitant vers le lit, entoura son frère de ses deux bras, le souleva doucement, l'appuyant contre sa poitrine, et lui disant, à voix basse, pendant qu'André le considérait d'un regard vague et sans intelligence :
— Mon frère I... André I... Ne me reconnais-tu point? Mais André restait insensible à cet appel.
Lydia s'était éloignée discrètement.
Georges replaça son frère dans le lit, étendit la couverture sur cette pauvre poitrine maigre et écouta anxieusement la respiration.
Elle était brève et saccadée.
Le pouls était fréquent.
Les yeux étaient enfoncés et brillants, les lèvres sèches, et le malade essayait souvent de les rafraîchir avec la langue- Georges appuya l'oreille contre la poitrine.
Le malade le laissait faire.
Il ne comprenait rien.
»2 LE DEPuMEB BAISER
Le soulevant une seconde fois, Georges appuj'a l'oreille contre le dos, puis le recoucha.
— Quelle faiblesse ! murmura-t-il. Cet enfant va mourir 1 Comment donc est-il en cet état et que lui est-il arrivé ?... Qui me le dira ?...
— Moi, monsieur 1 dit une voix faible derrière lui. Il se croyait seul. Il se retourna avec un soubresaut.
Une femme était devant lui qu'il se souvint d'avoir vue en entrant... Lydia... Lydia éplorée et tremblante... Lydia effrayée de la confidence si tragique et si douloureuse qu'elle se préparait à faire.
— Vous, madame ? fit Georges.
Et son regard semblait dire :
— Qui êtes-vous donc ? Que faites-vous auprès d'André? Elle comprit ce regard et baissa les yeux.
— Il faut, n'est-ce pas, pour que vous soigniez André, pour que vous ayez quelque chance de l'arracher à la mort, il faut que vous sachiez ce qui s'est passé ?
— Oui.
— Je vais vous le dire. Préparez-vous à entendre une terrible histoire. Vous apprendrez ainsi qui je suis, pourquoi je suis auprès de ce jeune homme ; vous apprendrez de quel attentat il a été victime ; vous apprendrez enfin quels dangers vous menacent vous-même...
— - Moi ? De quels dangers puis-je être menacé ?
— Du même danger que celui dont vous voyez devant vous une victime ; du même danger que celui, sans aucun doute, auquel a succombé votre père !...
Georges paraissait vivement ému.
— Parlez, madame, parlez, je vous en conjure !
— Oui, je vous dirai tout... car je sais tout, maintenant... on m'a tout dit... mais, par pitié, monsieur, quelles que soient les choses que vous allez entendre, quelque étranges et effrayantes et criminelles qu'elles vous paraissent, jurez-moi que vous ne m'interromprez pas... Jurez-moi que vous n'aurez pas horreur de moi... il le faut... il faut jurer, autrement je n'aurais pas la force d'aller jusqu'au bout !
Georges hésita un moment, puis son regard tomba sur le lit où râlait son frère.
Il n'hésita plus.
— Je le jure, madame î... Parlez ! parlez vite, car chaque minute qui s'envole m'enlève une chance de guérir André 1
Elle s'assit dans un fauteuil, ferma les yeux, pour ne rien voir des impressions multiples du visage de Georges, et commença le récit des crimes de Rouquin.
Valentin ne lui avait rien laissé ignorer...
Elle ne lui cacha rien, ni l'enlèvement de Gabrielle, ni l'héritage dont une partie lui était destinée, à lui, Georges, et pour la conquête duquel tous ces crimes avaient été commis... ni son propre crime, à elle, accompli sous l'impulsion de Rouquin, ni les derniers événements que nous venons de rapporter, p'est-à-dire ses amours avec André, amours chastes, de mère
«t de sœur, non de maltresse, l'auentat de son mari contre André, ce qui s'en était suivi... la disparition de Sénéchal... la presque certitude qu'elle avait que le cadavre si étrangement enlevé de la Morgue était celui du pauvre homme.
Elle n'oublia rien.
Elle possédait tous les détails de cette histoire, et le nom de Mourad revint souvent sur ses lèvres...
Mais Georges avait promis de ne pas interrompre, il se taisait... très ému, très troublé...
Quand elle eut fini :
— Voilà, monsieur, dit-elle, ce que vous deviez connaître, ce qu'il était nécessaire de vous dire, dès votre arrivée... Vous le voyez, je ne mentais pas tout à l'heure, en vous disant que vous couriez des dangers terribles.
Il ne répondit pas. Il regardait encore son frère. Lydia se souleva péniblement, et vint se mettre à genoux devant Georges.
— Monsieur, dit-elle, maintenant que vous n'ignorez plus rien de ce qui s'est passé, que vous savez aussi qui je suis et pourquoi je suis ici, ne me chassez pas... Laissez-moi près d'André... Les soins d'une femme lui seront utiles... Les femmes sont plus douces, plus attentives... Je mourrai à la peine, monsieur, s'il le faut, mais je resterai à son chevet nuit et jour... sans jamais me coucher, sans jamais dormir, jusqu'à ce qu'il soit guéri...
— Guéri 1 murmura Georges, hochant tristement la tête.
— Oh ! s'il meurt, fit Lydia, il faudra deux cercueils I... Je ne veux pas lui survivre I
— Restez donc ! dit Georges... Vous l'aimez, je le vois... je vous pardonne, comme je suis sûr que mon frère lui-même vous pardonnerait, s'il pouvait vous reconnaître, s'il pouvait parler I...
Elle n'eut pas la force de dire merci ; elle était restée à genoux ; une main d'André pendait hors du lit ; elle prit cette main, maigre et d'une blancheur de cire, la réunit à celle que Georges lui abandonnait et toutes deux, du même baiser, les effleura de ses lèvres.
Et Georges pensait que ce ne pouvait être le hasard qui avait conduit auprès de lui la femme de Rouquin, et que Dieu devait avoir de secrets et mystérieux desseins en la jetant ainsi dans la vie d'André.
Georges s'occupa tout de suite, et avant toute chose, de son frère, mais, aveuglé par son affection fraternelle, l'esprit troublé par tant de chagrins, il lui vint une défiance de luimême.
Alors qu'il conservait tant de calme lorsqu'il s'agissait des autres, quelque dangereuses que fussent les maladies, son mtelligence semblait s'obscurcir lorsqu'il s'agissait de son frère.
— Mon Dieu, disait-il, j'ai arraché tant de désespérés à la mort, j'ai fait tant d'heureux autour de moi, ne pourrai-je donc sauver mon frère ?
Il convoqua le jour même deux de ses confrères qu'il coq-
naissait de longue date, deux savants pleins de bonté et aexpérience, et après que les deux médecins eurent examiné, au;sculté le malade, ils s'entretinrent avec Georges.
Ils déclarèrent qu'ils n'avaient aucun espoir, que le jeune îiomnie reprendrait connaissance, probablement pendant la nuit, mais qu'il ne passerait pas la journée du lendemain.
Il n'y avait rien à faire : André succombait à une désorganisation générale ; rhonible scène avec Rouquin avait accéléré le mal ; la faiblesse était extrême, extrême aussi l'appauvrissement du sang.
C'était la condamnation d'André ; Georges s'en rendait compte ; le diagnostic des deux savants, c'était le sien ; ils con- (iamnaient le malade, mais lui-même, sans oser se l'avouer, l'avait condaniné déjà, dès son premier examen.
Que faire î Attendre !
Mais aiiendre sans rien tenter, était-ce possiWe î... Etait-ce permis ?
11 réfléchissait !...
Puisque tous les remèdes étaient jugés inutiles, puisque André était perdu à coup sûr, n'était-ce pas, au contraire, l'heure des tentatives hardies, de ces tentatives devant lesquelles recule souvent la science parce que, lorsqu'elles ne réussissent pas, c'est la mort?... Puisque André allait mourir, ces tentatives n'étaient-elles point permises ?
C'était à cela qu'il pensait, les deux coudes sur une table, le front appuyé sur les mains, faisant appel à toute sa science, à ses travaux nombreux, à son expérience déjà grande.
Alors une voix tremblante, celle de Lydia, dit près de son oreille :
— Ainsi, plus d'espoir !...
n secoua la tête... ayant des larmes plein les yeux :
— Vous-même vous désespérez !...
— J'arrive trop tard I...
Ils se turent.
Après une minute, il reprit, mais très bas, et comme se parlant à lui-même.
— Trop tard !... Et pourtant ! pourtant, si j'osais !...
— Si vous osiez ? répéta, comme en écho, Lydia haletante. Et pourquoi n'oseriez-vous pas, si la vie d'André en dépend ?
— C'est qu'il me faudrait, pour m'aider, une créature dévouée, saine, jeune, au sang ardent...
— Pourquoi donc ?
— Parce que. si j'avais auprès de moi cette créature, et si elle m'était dévouée, et si je pouvais disposer d'elle je lui dirais : « Tu vois cet être chétif qui meurt parce que son sang trop pauvre ne peut plus alimenter sa vie !... Toi, tu es robuste et la vie déborde en toi... Donne-lui, à ce mourant, la vie qui est de trop dans tes veines... Laisse-moi prendre de ton sang à ton bras pour l'infuser dans les veines de celui qui va mourir !.. El tu verras la vie renaître, la faiblesse disparaître, les forces s'accumuler, et tu auras sauvé une vie, im être qui t'appartiendra presque, puisqu'en lui il y aura de ton gang,
LE ULRMER BAISER 95
c'ost-à-diie un peu de ton être, un peu de toi-même 1 Voilà ce que je lui dirais à cette créature, afln qu'elle eût confiance eii moi et s'abandonnât sans peur au médecin î...
— L'opération dont vous parlez est-olle donc possible 7 fit Lydia, un peu pâle et se rapprochant davantage.
— Certes. Non seulenieni elle usi possible, mais elle a réussi dans les hôpitaux chaque fois qu'elle a été employée. Je crois que la faiblesse de [non frère est telle qu'aucun médecin ne voudrait avoir recours à ce remède, parce qu'ils auraient peur de voir André mourir entre leurs bras ; mais c'est justement parce que je désespère de tout, que je n'hésiterais pas. moi, à l'employer.
— Mais, pour renouveler le sang d'André, il faut sans douté le sang d'un homme, d'un jeune homme du même âge?...
— Non. Peu importe le sexe, également. Le sang infusé dans la circulation d'un malade n'y devient pas son propre sang, C3 qui est impossible, chaque individu devant faire le sien, mais il joue un rôle réparateur. Le sang est l'élément principal de l'organisme ; il suffit de le renouveler dans sa qualité d'abord, et de le régénérer dans ses qualités morbides ensuite. Ce qu'il importe, c'est qu'il y ait le moins d'intervalle possible entre le moment où le sang sort d'une veine et celui où il entre dans une autre. Or, rien n'est plus facile aujourd'hui, car un savant médecin, le docteur Roussel, a trouvé le m.oyen d'établir une communication directe entre les circulations des deux sujets par deux tubes attachés d'un bras à un autre bras...
— Et vous êtes certain que le sang d'une femme sauverait André..., s'il n'est pas trop tard ?...
— Oui, si cette femme est jeune et robuste... Peu importe la dlfforence de sexe, je le répète. Dans les hôpitaux de Paris, parfois des internes offrent quelques grammes de leur sang, pour vivifier des femmes affaiblies par mie opération grave...
Lydia se tut...
La lièvre colorait ses joues, si pâles d'habitude... Ses grands yeux brillaient... Il y avait comme un sourire sur ses lè\Tes et dans toute sa physionomie je ne sais quelle joie mystérieuse... débordante... presque divine... Elle prit la main de Georges :
— Eh bien, monsieur, dit-elle, cette créature que vous demandez, et qui vous serait si utile, ne l'avez-vous pas auprès de vous? Ne suis-je pas là?... Je suis jeune, je suis robuste... Prenez mon sang... tout mon sang s'il le faut... ma vie, si vous la voulez, ma vie tout entière... Ah I si vous saviez combien de fois, en voyant André si faible, si faible qu'il s'évanouissait dans mes bras, je me faisais honte à moi-même d'être si robuste et si pleine de vie devant cette délicate et frôle nature ! Que de fois je me suis dit que Dieu n'était pas juste de faire ainsi dos parts inégales de santé et de vie... de donner la force aux êtres qui ne la méritent pas, et la souffrance à d'autres qui sont dignes d'être heureux I... Oh I monsieur, ne me refusez pas !... Prenez mon sang ! Ne me refusez pas cette joie immense de sauver André, mon André... puisque c'est à cause de moi qu'il se meurt I... Ne me refusez pas
/ineffable bonheur de pouvoir me dire à jamais, lorsque André, revenant à la connaissance, me chassera ou me maudira, qu© mon sang lui a rendu la vie, et que vraiment je pourrai désormais, bien mieux qu'autrefois, l'aimer comme une sœur, comme une mère, puisqu'il aura de mon sang dans les veines I Non, tenez, cela serait une si grande félicité que je n'ose y croire... Vous allez refuser, n'est-ce pas ?... Vous refuserez, parce que je suis moi-même criminelle et mfâme, et que mon sang souillerait le sang de. votre frère... Oui, vous refuserez, je le sens bien... je le vois à vos yeux... C'était insensé ce que je demandais... je voulais être heureuse... Je n'en ai pas le droit. J8 voulais un bonheur inouï... Egoïste ! Est-ce que j'en suis digne ?...
— Vous vous trempez, j'accepte, dit Georges.
— Vous acceptez ? fit-elle avec un cri, n'osant y croire.
— Vous avez été confiante en moi et vous m'avez fait vos confidences. Il y eut un grand crime dans votre passé, je n'ai pas le droit de m'cpposer à ce que vous le fassiez presque. oublier par une grande et belle action...
— Mon DiPu, mon Dieu, dit-elle, je ne le méritais pas 1 Que vous êtes bon, monsieur, de ne pas m'avoir repoussée I... Et comme je vous bénirais si vous preniez tout mon sang, jusqu'à sa dernière goutte, pour sauver votre frère...
— Oh I je vous tuerais et cela ne sauverait pas -\ndré I Je serai plus prudent. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est lui rendre assez de forces pour que la connaissance revienne, pour que cette fièvre qui le mine et le brûle s'affaiblisse...
— Eh bien, monsieur, je suis toute à vous. Prenez de mol ce que vous voulez...
Et relevant les manches de sa robe, elle tendit à Georges d-eux bras magnifiques, deux bras de déesse.
Sous la transparence de la peau, on voyait se dessiner le réseau bleuâtre des veines pleines d'im sang vivace et généreux.
Et Lydia, s'offrant ainsi, était plus belle qu'elle ne l'avait jamais été ; le dévouement la transfigurait...
Puisque, ce dévouement, Georges l'avait déjà accepté, il n'y avait pas de temps à perdre.
Le jeune homme ne possédait point d'appareil a transfusion, mais il courut chez un de ses confrères chez lequel il savait en trouver un, très perfectionné, qu'il emprunta et rapporta rue Bleue.
Quand il rentra, il trouva Valentin près de son frère.
Il le connaissait maintenant, depuis le récit de Lydia, et le remercia avec effusion de ce qu'il avait fait pour André.
Il refoulait ses larmes, en parlant, car il pensait à son pore, si étrangement disparu.
Georges et Valentin se serrèrent la main.
Ils étaient amis désormais, puisqu'ime même cause les réunissait : la haine d'un homme ; la vengeance à tirer de cet homme...
Ils étaient amis désormais, puisque chacun d'eux avait le
LE DERNIER BAISEH 97
ir empli d'une passion violente, d'un amour impossible... "orges expliqua brièvement à Valentin l'opération hardie lui avaient inspirée la grande faiblesse d'André et le dô- '•ment de Lydia.
• lentin comprit et remercia la jeune femme. Je suis presque aussi jeune qu'André, dit Valentin, et Je très robuste... Si mon sang vous paraît préférable... vdia implora, les mains jointes :
Ne m'enlevez pas ce bonheur 1... dit-elle. Tout le monde : que vous êtes bon. Qu'avez-vous besoin de le prouve^ ijore?...
Georges la rassura. Dans le dévouement de Lydia, il y avait une sorte de réhabilitation d'elle-même... Il y avait plus... C'était Rouquin qui avait voulu tuer André... Or, elle, la femme de Rouquin, offrait une partie de sa vie pour sauver la victime de son mari I...
André continuait d'être plongé dans une torpeur pareille A une léthargie ; il n'avait rien entendu do tout ce qui s'était dit, de tout ce qui se projetait auprès de lui.
Ses yeux, grands ouverts, étaient fixes. Il regardait tantôt Valentin. tantôt Georges, tantôt Lydia, mais sans reconnaître personne...
Quand sou regard s'arrêtait sur celle-ci, elle frissonnait et .murmurait :
— J'ai peur qu'il ne me pardonne jamais î
Georges prépara sa trousse. Lydia s'étendit sur le lit, auprès d'André, et découvrit son bras gauche ; le docteur le lia au bras droit du malade et, de la pointe acérée de sa lancette, trancha la veine de la jeune femme et celle d'André, et mit les deux veines en communication par un tube : le sang riche de Lydia jaillissait de l'incision, abondant, et s'infiltrait goutte à goutte dans les veines raréfiées, dans les artères du moribond.
Et Lydia souriait d'un sourire surhumain.
Une sorte de langueur s'appesantissait sur elle ; son front devenait un peu lourd ; un voile gris s'étendait devant ses yeux ; ce qu'elle ressentait était semblable à de l'ivresse ; il lui semblait, en effet, que le lit se balançait sous elle et tournait, et elle avait le vertige.
Elle laissa tomber la tête sur l'oreiller et ferma les j'eux, diisant :
— Je suis heureuse 1 Mais ce fut assez pour ce jour-là.
Une trop grande abondance de sang affluant dans les veines
d'André eût produit peut-être une réaction terrible, mortelle.
Georges sépara les bras et leur mit à chacun un bandage...
Lydia, quelques instants après, rouvrit les yeux et vit que c'était fini...
Elle soupira et murmura :
— Déjà I J'aurais bien voulu mourir ! Ah I que la mort eût Sté bonne f... Je la sentais venir doucement, doucement, souriante, pareille à une caresse 1
98 LE DERNIER BAISEB
Georges n'écoutait pas et regardait son frère.
— Si, dans deux heures, un peu de mieux ne s'est pas manifesté, dit-il, le sang l'étouffera...
Alors, tous trois se turent.
Et ils restèrent là, devant ce lit funèbre, guettant les manifestations de cette vie qui s'en allait... priant tout bas... essayant de pénétrer au dedans de cet être, pour y voir mieux et de plus près le mystère de sa frêle organisation...
Ainsi que Georges l'avait pressenti, deux ou trois heures se passèrent sans qu'il fût possible de distinguer siir la flgure d'André la premJère influence de la tranfusione; puis, après la U-oisième heure, des symptômes se manifestèrent coup sur coup ; l'œil devint moins brillant, plus limpide ; le regard se faisait moins vague. Certes, André continuait d'être d'une faiblesse extrême, mais la fièvre semblait diminuer : en somme, les manifestations étaient favorables.
Ils attendirent encore.
Une heiire so passa.
Le regard d'André devenait de plus en plus intelligent, mais le malade semblait succomber sous le fardeau d'une fatigue énorme.
Au fur ei à mesure que rinielligence revenait, la crainte d'être reconnue entrait dans l'âme de Lydia...
Elle sortit, n'ayant plus la force de rester là.
Encore une heure...
André arrêta sur valentin \m regard étonné !... Puis sur son frère... Alors il sourit.
Georges lui tendit les bras :
— André ! s'écria-t-il...
Et il entendit qu'.André, très bas, disait :
— Mon frère !
Il l'avait reconnu.
Mais cet efTort était trop grand pour cette pauvre créature débilitée ; un évanouissement s'ensuivit... Georges eut pour lui des soins maternels. Quand André revint à lui, ce fut pour s'endormir d'un lourd sommeiL
Valentin demanda :
— Est-il sauvé?
Georges eut un signe d'incertitude douloureuse.
— Je ne puis le savoir encore. La mort est retardée à coup sûr; mais que se passera-t-il demain ?
Le lendemain, en effet, André parut aussi faible que les jours précédents. Craignant d'affaiblir Lydia, Georges ne voulut pas avoir recours à une nouvelle transfusion, qu'il jugeait cependant nécessaire.
■ Mais Lydia était si fraîche, si robuste, elle implora ai ardemment, qu'il bannit toute crainte et de nouveau le sang de, la jeune femme, ardent et \ivace, alla réchauffer et vivifier le sang appauvri de l'enfant qu'elle aimait.
Le mieux, chez André, se manifesta seulement le soir de ce second jour.
Lydia, un peu affaiblie, s'était endormie tout habillée suî
LE DERNIER BAISER i)9
un lit de sangle qu'elle avait fait dresser auprès du lit du malade.
Quand vint la nuit, Georges, un peu rassuré, se retira dans la chambre voisine pour prendre quelque repos.
Lydia et André restèrent seuls.
Une lan^i{)e était allumée sur un guéridon, l'abat-jour très bas ; une veilleuse brûlait, suspendue au plafond.
Il y avait, dans la chcimbre à coucher, une lumière douce et Indécise ; le silence régnait partout ; pour ne point troubler le sommeil d'André, on avait enlevé !a pendule, dont le tic tac monotone aurait pu l'empêcher de dormir...
Les heures s'écoulèrent.
Lydia se réveilla, se mit debout, et s'approcha, chancelant un peu. comme étourdie, du lit d'André.
il dormait toujours d'un sommeil paisible.
— Il est sauvé ! murmura-t-elle...
Ce fut le premier mot qu'elle dit, mais elle ajouta aussitôt avec une ineffable joie :
— Je l'ai sauvé !...
Elle pouvait en être fière ; car c'était bien elle, en effet.
Elle revint à son lit de sangle et s'y étendit ; mais elle n'avait plus sommeil ; elle resta éveillée.
Tout à coup, elle entendit un peu de bruit vers le lit du malade ; elle regarda ; mais soudain baissa la tête sur l'oreiller et ferma les yeux...
André, réveillé, André ayant pleine connaissance, la contemplait ; il s'était assis sur son lit et s'appuj^ait sur les coudes.
Alors, le cœur de la pauvre femme s'arrêta de battre .Aucun souffle ne sortit plus de ses lèvres. Elle aurait voulu être morte.
S'il la reconnaissait, qu'allait-il faire, qu'allait-il dire?
André se vit dans la chambre qu'il habitait depuis son enfance ; les meubles qui l'entouraient étaient ses meubles familiers ; il revivait sa vie peu à peu...
Mais ce lit de sangle le préoccupait...
Et qui donc était couché là ?
Il regardait...
Comme il ne voyait pas bien, il se penchait...
Lydia avait tourné la tête ; mais ses longs cheveux, en se dénouant, la trahirent...
— Une femme ! murmura André, une femme, chez mol... qui est-ce donc ?...
Et 11 fit un mouvement pour se lever.
Mais il retomba, très faible, il avait trop présumé de ses Xorces ; il laissa échapper un gémissement.
A ce gémissement, Lydia se dressa.
La lampe éclaira son visage...
André la vit, la reconnut, étendit instinctivement les mains comme pour la repousser, avec un cri d'horreur.
— Lydia ! Lydia I
Si l'épouvante et la douleur pouvaient tuer d'un seul coup, Lydia serait morte.
Un profond silence se fit entre ces deux êtres. Lydia n*osaiS plus respirer et le malade, immobile dans son lit. se demandait s'il n'était pas le jouet d'un cauchemar et si ce qu'il venaiï de voir n'était pas une apparition de ûèvre.
Enfin, il se redressa avec effort et dit tout haut :
— Pourtant, je ne rêve pas, je suis bien éveillé !
Il retrouva assez de forces pour descendre de son lit, et chancelant, se retenant aux meubles pour ne pas tomber, il s'approcha de Lydia pencha la tête au-dessus d'elle, la toucha...
Il croyait toujours à quelque fantôme de son délire...
Lydia avait fermé les yeux ; elle n'avait plus de souffle...
— Lydia ! dit-il, Lydia. c'est toi... je te reconnais... que vienstu faire ici ? Comment as-tu osé revenir près de moi ?
— Oui, c'est moi, André, c'est moi... Ne me chasse pas... Je suis venue parce que tu étais très malade, parce que tu n'avais personne pour te soigner, et que tu serais mort faute de soins...
— iN'est-ce pas toi qui m'as tué. malheureuse ?
— André, aie pitié de moi... Ne me rappelle pas ce qui s'est passé. J'en ai souffert plus que toi. Si tu étais mort, André^ je ne t'aurais pas survécu...
Le jeune homme resta qupique temps sans répondre. Il semblait réfléchir. Il faisait appel à ses souvenirs et repassait dans son esprit la scène tragique où Rouquin l'avait frappé si cruellement en lui révélant ce qu'était Lydia.
— Ainsi, dit-il, c'est vrai, tout cela ?
— Quoi donc ? disait la pauvre fenune.
Elle comprenait, mais désirait retarder le plus possible une explication qu'elle redoutait.
— Ce qu'a dit cet homme. Rouquin, ton mari enfin ?
Elle baissa la tête. Elle n'avait pas la force de répondre autrement.
— C'est vrai 1 tu l'avoues... Voilà donc pour^juci tu te cachais si bien de moi, pourquoi tu t'obstinais à rester devant moi comme im mystère impénétrable... pourquoi tu ne te livrais pas !...
— J'avais peur de ton amour... J'avais peur de t'aimer... Tu le vois bien, j'avais raison 1
Il reprit avec une sorte de rage d'élargir la blessure déjà laite :
— Ainsi, tu es mariée ?...
— Je suis mariée.
— Tu es la femme de cet homme qui nous a surpris l'autre jour ?
— Je suis sa femme...
— Et c'est ton second mari?
— C'est mon second mari 1 dit-elle, la voix étouffée par les larmes.
— Et il a été ton amant, cet homme, avant de t'épouser ?... Et tu l'aimais n'est-ce pas ?... Tu l'aimais avec passion, avec violence... puisque pour reconquérir ta liberté, puisque pour être à lui. librement, tu n'as pas craint de commettre un crime horrible. Réponds^^I réponds à tout cela !...
— Oui, il était mon amant... oui, j'ai tué pour être à lui...
— Et tu l'aimais bien, n'est-ce pas ? tu l'aimais bien ? disaitil avec une msisiance de malade, appuyant sur ce poignard de la jalousie dont son pauvre cœur était percé...
— Oui, je l'aimais... je l'aimais bien !...
— Misérable I misérable ! dit-il... dans un élan de colère farouche, jetant ses deux mains amaigries et débiles autour du cou de la jeune femme, essayant de l'étrangler.
Et elle, souriante, murmurait :
— Fais-moi mourir, André... prends ma vie, mon enfant chéri... je te bénirai... je t'aime...
Mais André n'avait pas de forces.
Les doigts se relâchèrent. Et une faiblesse le prenant, 11 s'affaissa sur le lit même où Lydia était étendue.
Comme elle était toute habillée, elle se jeta hors du lit, prit l'enfant dans ses bras et le recoucha, amsi qu'elle eût fait de son flls... N'était-ce pas comme son fils qu'elle l'aimait?
Il resta quelques minutes sans connaissance.
Quand il revint à lui :
— Et tu as eu le courage de reparaître devant moi 7... Tii as espéré peut-être que je te pardonnerais? que j'oublierais 7... Tu as cru que je serais assez faible pour t'aimer toujours» quand même, alors que je n'ignorais plus rien de ton infamie ?... Suis-je donc si lâche ?
— Non, André, je n'ai rien cru, je n'ai rien espéré... Je sais qu'il est impossible que je revoie... Je n'ai qu'une excuse d'être revenue... je vous l'ai dit... vous étiez en danger de mort et vous n'aviez personne pour vous soigner... Pourtant, André, je voudrais... je voudrais... avant de partir, avant de vous quitter, que vous ne fussiez plus aussi fâché contre moi... je voudrais, mon Dien 1 je vais vous le dire, oui. je voudrais être pardonnée... parce que je vous aime beaucoup, André» et parce que, si je suis une grande coupable, j'ai aussi beaucoup de remords... parce que, enfin ma vie tout entière désormais sera consacrée au repentir et à la prière... Je trouverai bien quelque part, si loin que ce soit, hors de France si en France personne ne m'accueille, un asile pieux où je pleurerai tout ce que j'ai de larmes... en me souvenant du crime que j'ai commis, et en regrettant votre amour, auquel ce crime m'empêchait de répondre... Voilà pourquoi, avant de partir, je voudrais entendre de votre bouche. André, un mot de par-» Idon...
André ne répondit pas... Elle s'affaissa dans un fauteuil..»
— André, dit-elle, resterez-vous inexorable ?
Il répliqua d'une voix basse où il semblait y avoir des colères amassées depuis longtemps ?
— Je ne puis vous pardonner, Lydia, car je souffre trop à cause de vous et pour vous... Pourquoi vous êtes-vous laissé aimer?... Il fallait disparaître au premier jour où je vous ai vue, il fallait ne point répondre à mes prières. Il fallait m'épar- ^itr une aussi atroce douleur que vous deviez prévoir... vous ivez flétri mon cœur, flétri ma jeunesse, à jamais gâté ma
vie... Et vous voulez que j'oublie ?... Que ferai-je, désormais, si je ne meurs point, avec le souvenir de votre amour î... Ce souvenir pèsera sur mon existence entière... Si vous n'étiez pas revenue pourtant î... Si, après m'avoir recueilli, voub ne vous fussiez plus occupée de moi !... certes, j'aurais oublié I...
— C'est vrai, André, j'ai été lâche... puisque je savais ne pouvoir point répondre à votre amour, j'aurais dû fuir, mais je n'en ai pas eu la force...
11 haussa les épaules.
— Oh I vous pouvez me mépriser, mais il faut me croire, car ce que je vous dit est la vérité. Vous fuir î Ah I que de fois j'y ai songé 1 Mais je vous aimais déjà I... Oui, je vous aimais... Et au iur et à mesure que je me suis a).andunnée à cet amour, je voyais votre affection pour moi s'augmenter aussi, et je m'effrayais du chagrin que vous eût causé mon abandon... . C'est à cause de cela que je n'ai pas eu le courage de fuir, ! André !... J'ai essayé, cependant. Mais ma résolution ne tenait guère, car je vous voyais, par la pensée, m'attendant à cette 'enètre où vous vous placiez toujours quand j'arrivais par le quai de la Tournelle, regardant le long du quai si vous ne m'aperceviez point, vous impatientant de mon retard et pleurant parce que je n'étais pas venue. J'ai été lâche, c'est vrai, mais à cause de vous, André... Je redoutais la douleur, non pour moi, qui suis forte, mais pour vous, sachant combien rudement elle vous irapperait.
André restait immobile et muet.
Elle regarda avec épouvante,:
— Ainsi vous ne pardonnerez jamais? répétait-elle.
— Je ne m'en sens pas le courage.
— Jamais ? Bien vrai, jamais ? disait-elle avec une insistance d'enfant, sans quitter du regard le visage sombre du malade.
— Non, je ne le pense pas...
— Vous me haïssez donc bien I
— Vous m'avez fait tant de mal 1...
— C'est bien, André, dit-elle, affaiblie par cette scène... Vous parlez selon votre cœur... Je n'insisterai plus...
Elle se pencha contre le dos du fauteuil où elle était assise. , Un coin des rideaux du lit empêchait maintenant André de la 1 voir... :
Elle sembla vouloir s'endormir, car elle ne fit plus aucun mouvement. Cependant elle avait les yeux ouverts... fixés droit devant elle... Elle ne pleurait pas... Elle avait trop versé de larmes en ces derniers temps... La source en était tarie...
A quoi rêvait la malheureuse ?
Tout à coup, sans que son corps bougeât, sa main droite releva doucement la large manche de son bras gauche, jus-qu'au-dessus du coude... son bras était entouré de bandelet1«es ; elle les détacha, s'arrêta nt de longs moments quand elle croyait qu'André pouvait l'avoir entendue... sachant bien toutefois qu'il ne devinerait pas son projet mortel, puisqu'il ignorait son dévouement de sœur.
Lorsque le bras fut nu, lorsqu'elle eut enlevé l'appareil placé par Georges sur la saip^née et destinée à cicatriser la plaie, elle détacha de sa chevelure une longue et forte épingle et toujours aussi doucement l'approcha de la veine....
AluFb elle dit :
— Jamais vous ne me pardonnerez, André ?
— Jamais 1 dit-il.
— Alors je m'en irai. Adieu, mon enfant chéri !
— Adieu !...
Elle enfonça l'épingle d'un coup brusque, renouvelant la plaie, sans plus de douleur apparente que si ce n'avait pas été sa pi'opre chair frissonnante qu'elle perforait, comme si cô n'avait pas été son propre sang qu'elle faisait ainsi couler.
Elle laissa retomber sa manche sur le bras saignant et attendit la mort, fermant les yeux, la tête renversée sur le dos du fauteuil.
Elle semait couler — très vite d'abord, puis plus lentement ensuite, le long de son bras, quelque chose de très chaud, et, comme elle avait mis sa main sur ses genoux, sa robe s'en imprégna, fut traversée peu a peu, et le sang coulant toujours, elle sentit que ses genoux en étaient mouillés...
Et une langueur s'emparait d'elle C'était ce qu'elle avait éprouvé lorsque sa veine ouverte se dégonflait dans la veine du malade ; ses yeux ne distinguaient plus... sa tète devenait lourde... la chambre avec les meubles tournait autour d'elle.
C'était une ivresse... C'était la mort, mais une mort très douce... la m.ort qu'elle avait rêvée...
Et une dernière fois, alors qu'elle s'évanouissait, elle dit :
— Jamais, André ? Jamais ? Tu refuses ?...
— Jamais I
Le silence se fit ; André rêva, les yeux fermés ; quant à Lydia, elle n'avait plus sa connaissance.
Heureusement , — car, le sang coulant toujours, elle fût morte ainsi, — Georges venait de se réveiller et entrait dans la chambre de son frère.
— Comment vas-tu ? lui dit-il.
— Bien 1 répondit André.
— Il me semble t'avoir entendu parler?
— Tu ne t'es pas trompé. Je causais avec Lydia.
Georges regarda la jeune femme et fit un geste de frayeur. Elle était pâle comme si tout son sang déjà se fût écoulé par sa veine ouverte.
Elle paraissait morte. Le docteur se pencha sur elle.
Il vit le bras mouillé, sa robe humide et les doigts rougis. Il crut comprendre.
Brusquement il releva la manche !... Il ne se trompait pas...
— Ah«î la malheureuse ! murmura-t-il, elle a voulu mourir I
— Quoi donc ? que dis-tu ?...
— Je dis qu'il s'est passé sans doute entre vous quelque scène pénible... Je dis que vous avez eu sans doute une explication cruelle... Car cette femme se meurt... et c'est toi qui Tas tuée.
toi LE DERXIER BAISER
— Moi ?
— Oui. Nie donc 1
— Et de quoi se meurt-elle ?
— Ah I elle ne t'a rien dit ?
— Rien 1
— Si tu vis, André, c'est à elle que tu le dois... Si tu es sauvé, et je l'espère maintenant, c'est à elle que tu le devras... Le sang qui coule dans tes veines et dont tu vis, et qui t'a rendu quelque force, est le sang de Lydia ; ta vie, c'est la vie de Lydia ; tu as déjà entendu parler, par tes amis du quartier Latin, de la transfusion du sang ?
— Certes.
— C'est la transfusion du sang qui t'a empoché de mourir. Ton bras droit est entouré de bandelettes ; le bras gauche de Lydia l'est aussi. Le sang de Lydia a vivifié ton sang. Eh bien 1 Lydia a voulu mourir... elle a enlevé le bandage de son bras ; elle a d'un coup d'épingle, rouvert la piqûre de ma lancette, et, pendant que tu Im parlais peut-être, le sang de cette femme, le sang auquel tu dois de vivre, s'en allait goutte à goutte.
— Mon Dieu 1 dit André effaré, tremblant. Est-ce qu'elle i est mcrte ? Lydia Lydia I... ■
Tout en parlant, Georges avait soigné la jeune femme. Il avait arrêté le sang; il avait remis les bandelettes; puis il consultait le cœur.
— Non, elle vit, dit le médecin ; elle vit, grâce â Dieu, et elle vivra avec des soins, et tu n'auras pas, du moins, cette mort à te reprocher... Cette femme est une grande coupable... cela est vrai... mais son repentir est aussi grand que fut son crime... Si tu ne lui pardonnes pas, tu la tueras... Il faut lui pardonner, André, pour qu'elle vive et pour qu'elle se re- ; pente ! Tu avais refusé, n'est-ce pas, et voilà pourquoi elle voulait mourir I
— Oui.
— Et maintenant, lui pardonneras-tu ?
— 3e te le promets !...
Lydia venait d'ouvrir les yeux, en respirant les sels que Georges lui passait sous les narines. Elle avait entendu et elle avait compris.
Elle dit faiblement :
— Merci, André... merci, Georges... Vous êtes bons, merci!... Puis, fermant les yeux, elle retomba dans une torpeur profonde.
L'expérience de Georges sur son frère réussissait ; ce sang nouveau avait produit une réaction heureuse ; André renaissait à la vie.
D'autre part, Lydia, quoique très affaiblie, n'était pas en dan^ ger ; elle se remettrait, au bout d'un certain temps.
Dès le matin, Georges, tranquillisé, s'occupa de son père; il se rendit à la Morgue ; mais là, les renseignements qu'on lui donna ne firent que confirmer ceux qu'il connaissait, le signalement de ce cadavre, si mystérieusement disparu, se rapportait sans doute à Sénéctial, mais c'était là un indice bien vague, et rien ne prouvait, en somme, que ce fût soq père.
De la Morgue, Georges se rendit à la préfecture de Police.
Les bureaux de la Sûreté étaient encore en émoi ; l'évasion audacieuse de Louffard, coïncidant, à quelques heures d'intervalle, avec l'enlèvement à la Morgue, avait étonné les plus vieux agents. Ils étaient comme pris au dépourvu.
Une note, émanant du cabinet du chef de la Sûreté, avait attiré l'attention des inspecteurs de la police sur Rouquin, signalé une première fois aux bureaux du quai de l'Horloge par la dénonciation de Gabrielle.
Mais les inspecteurs n'avaient rien appris d'extraordinaire sur Rouquin ; aucun bruit fâcheux ne courait sur son compte ;. il passait pour être très riche, et il l'était en réalité ; en outre, on le savait l'ami du marquis d'Argental, et l'on n'osait soupçonner l'ami d'un personnage aussi influent que l'était le marquis.
Georges, mis au courant par Lydia et Valentin de la ténébreuse intrigue ourdie par Rouquin, et dont les mailles l'enserraient déjà, sans qu'il pût s'en douter, aurait bien voulu parler, et dire à la police ce qu'il savait ; mais Valentin lui avait fait promettre le secret ; c'était un drame privé que celuilà où la main de la police ne devait point apparaître, dans l'intérêt même de plusieurs des personnages du drame,' et -où le châtiment devait être d'autant plus terrible et inexorable
qu'il se serait fait plus longtemps attendre, et que les coupables seraient punis en dehors de la loi.
Seulement Georges, très convaincu du danger réel qu'il courait, comme son père, comme son frère, se promit bien de ne jamais sortir sans être armé et de s'eniourer de toutes les îpréfautions possibles, afln de défendre sa vie, si elle était menacée.
De son côté, Rouquin, averti qu'il avait été question de lui à la préfecture, se tenait lui-môme sur ses gardes.
Il sortit lets jours qui suivirent son duel, convenablement grime et méconnaissable aussi bien pour ceux qui auraient pu le voir au Palais, sous la toque et la robe d'avocat, alors qu'il préparait l'évasion de Louffar.J que pour ceux qui l'avaient poursuivi dans les ruelles étroites qui s'étendent derrière Notre- Dame.
Eutln, prétextant un court voyage en Normandie, Rouquin disparut tout à coup, laissant chez lui une adresse supposée, mais en réalité ne quittant point Paris.
Il aiia s'installer près de l'avenue du Bois-de-Boulogne, dans cette rue nouvellement percée au coin de laquelle s'élevait la maison où Gabrielle avait été £nfermée, voisine de l'hôtel Mourad: la maison Roussebois.
Rouquin pressentait que c'était autour de cet hôtel qu'allait se jouer la dernière partie de la tragédie si savamment préparée par lui.
Cependant il était inquiet et ses sourcils froncés, ses yeux brillants d'une lueur sinistre indiquaient qu'il en était arrivé à des résolutions suprcm.es ; c'est qu'il avait appris que Georges, le second fils de Sénéchal, était de retour à Paris, et il rêvait de faire disparaître le jeune médecin, comme il s'était débarrassé du père et du frère ; un meurtre lui répugnait, parce ^u'un meurtre se commet rarement sans qu'il reste des indices contre le meurtrier ; il ne sarrèia pas longtemps à cette idée.
Il avait un moyen aussi sûr, moins dangereux.
Il se rappelait l'entretien de Lydia et d'André, dans leur pc appanemeut du quai de la Tournelle.
Il se rappelait les confidences du jeune homme à celle qu. l aimait.
Tout ce qu'il avait dit était resté dans l'esprit de Rouquin, et y avait laissé d'ineffaçables traces.
Mot pour mot, il se souvenait de l'engagement suprême liait l'honneur de Georges à cette date du 25 juillet : « Ce je é'hui, 25 juillet, à onze heures du soir, las de la vie, n'ay: pas réussi, fatigué de ma pauvreté, je mets fin à mes joui Qu'en n'accuse personne de ma mort, qui est volontaire : réfléchie ! »
« C'est lui-même qui l'aura voulu, se disait Rouquin; à Ce date, il faut qu'il meure, et personne ne se doutera que j'y mis la main, car c'est Georges qui se sera suicidé !...»
La disparition du père Sénéchal — mort si misérableme car Georges ne doutait pas qu'il ftit mort — avait plong-j jeune médecin dans un profond désespoir.
LE DERiNIER BAISER 107
Le mieux qui s'était manifest)^ dans la santé de son frère ne réusbit pas à le faire sortir de l'état où il était plongé quand il revint de la préfecture.
Heureusement, André, si malade et si affaibli qu'il fût, avait conservé cette intelligence du caur qui devin i les plaies de l'âme et sait le remède i\ y apporter.
— Georges, lui dit l'enfant, en tout autre temps, je t'eusse laissé pleurer mon père I... Plus tard, tu le pleureras, nous le pleurerons ensemble. . Maintenant, il te reste un devoir à remplir... N'oublie pas que c'est dans trois jours le 25 juillet, n'oublie pas ton engagement, n'oublie pas que Férédié t'attend et qu'elle t'aime...
— Tu as raison, mon frère, dit Georges avec un sourire triste. C'est un engagement d'honneur, et, bien que nous soyons près d'être riches maintenant, je n'en suis pas moins lié, comme si je continuais d'être pauvre, par ma promesse d'autrefois.
— Et dis-moi, frère... as-tu réussi ? As-tu trouvé ce que tu clierchais ?... Seras-tu célèbre ? Parlera-t-on de toi ?
— Oui, j'ai réussi entièrement, au delà de tous mes désirs... Dieu m'a secondé... Il vous abanrlonnait ici, il me protégeait làbas... Non seulement j'ai découvert le microbe de la phtisie, ce qui est une grande découverte, mais j'ai trouvé le moyen de le détruire, par l'acide sulfiiydrique respiré. Ai-je à jamais trouvé le T<^mède inconnu des maladies de poitrine?... Je le pense... En tout cas, j'ai fait faire un grand pas à la science, et nul doute que le rapport que je vais rédiger et envoyer à l'Académie de médecine ne soit applaudi, publié partout, traduit dans toutes les langues... Oui, j'ai réussi, frère, et tu as raison de me rappeler à mon devoir. Je vais, cette nuit, me mettre au travail et préparer mon rapport, sur mes notes et mes expériences.
Il le fit, ainsi qu'il venait de la dire. Georges a^'ait un petit appartement à Passy ; c'était un rez-de-chaussée, tout au fond de la villa des Roses, où il était tranquille lorsqu'il faisait ses expériences de chimie, n'ayant point de voisins, ni près de lui, ni au-dessus de lui.
Son logement était composé de quatre pièces et d'une sorte de grand atelier, où il avait ses instruments de chimie.
L'une des pièces lui servait de chambre à coucher ; une autre était son cabinet de travail et renfermait sa bibliothèque, presque uniquement composée de volumes de science ; de la troisième, il avait fait une petite salle à manger, et la dernière lui servait de cabinet de consultation.
Mais sa chambre de prédilection — celle où il se tenait de préférence — était l'atelier.
Dans un coin, il avait fait apporter une grande table de bois blanc, recouverte d'une étoffe verte, et c'était là, plus souvent même que dans sa bibliothèque, qu'il travaillait.
Dans son cabinet de travail, un grand cartonnier fermant à clef renfermait ses notes, ses expériences, le résultat de ses travaux de tous les jours et de toutes les nuits, car c'était un travailleur acharné, infatigable, que le jeune homme ; trois grands motifs le poussaient à ce labeur sans repos : l'amour
lOS LE DERNIER BAISER
de la gloire, Tamour fraternel, l'amour pour Férédié... Son cœur était le levier de sa volonté.
Georges, en sortant de la rue Bleue, prit une voiture et se fit conduire à la gare de l'Est, où l'on se rappelle que. dans la ûâte de revoir André et d'apprendre ce qu'était devenu son père, il avait laissé tous ses bagages à la consigne.
De la gare de l'Est, avec ses bagages, il se rendit à Passy.
Comme son voyage avait duré plusieurs mois, il avait renvoyé, avant de partir, son domestique, un garçon qui faisait à peu près tout chez lui : la cuisine, l'appartement, et l'aidait même dans ses opérations de laboratoire.
Il n'avait pas songé à s'en procurer un autre, dans les tristes préoccupations de son retour, de telle sorte qu'il fut obligé de déballer ses malles et de remettre lui-même un peu d'ordre dans son appartement.
Seulement, comme il avait besoin d'un domestique, et qu'il né pouvait s'en passer plus longtemps, il s'adressa à la concierge de la villa, en la priant de vouloir bien lui en envoyer un qui le servirait provisoirement, en attendant qu'il put trouver un garçon aussi universel que celui qu'il avait congédié avant son yoyage.
— Ma foi, vous avez de la chance et vous Jouez de bonheur, monsieur Sénéchal, dit la concierge. Je connais un garçon qui m'a été recommandé ces jours-ci par une parente, et qui cherche à se placer.
C'est un homme d'une quarantaine d'années, très adroit et très intelligent, nommé Jérôme, et qui a déjà été, à ce qu'il paraît, valet de chambre chez un médecin, dans les environs de Paris. Cela vous conviendra peut-être î
— Parfaitement,
— Voulez-vous que je le fasse venir T
— Il est libre ?
— Il est sans place depuis quinze jours.
— Je l'attends.
— Je vais l'envoyer chercher. Ma parente m'a laissé son adresse... rue de la Pompe, n^ 33... Tenez, pour être plus sûre que la commission sera faite, j'irai moi-même... Ma fille gardera la loge pendant mon absence... Dans une heure, je vous Tamènerai Jérôme... à moins, ah ! dame, qu'il ne soit placé...
Une heure ou deux après, en effet, la concierge entrait chez le docteur, en lui disant :
— J'ai votre homme. Voulez-vous le voir ?
— Faites-le entrer ; il faut que le lui adresse certaines ques- Uons.
La concierge sortit et rentra aussitôt, accompagnée d'un îiomme d'assez petite taille, maigre et fluet, mais nerveux malgré cela et d'apparence robuste. Très brun de peau, les yeux très noirs et fuyants, le front déprimé, il avait les cheveux en brosse, et le visage sale d'un homme qui laisse pousser sa barba depuis quinze jours.
Il était vêtu d'un complet gris très propre, et coiffé d'un cha-; peau de feutre qui paraissait neuf.
LE DERNIER CAISER 109
n salua poliment le docteur, qui, assis à son bureau, se retourna un instant pour le regarder des pieds à la tête.
L'examen, sans doute, ne fut pas très favorable au nouveau venu, car Georges fronça le sourcil.
La figure de l'homme lui déplaisait. Cependant, la tenue était convenable ; l'homme avait l'air soigneux et propre ; Georges l'interrogea.
— Ou avez-vous servi 7
— En quittant le service militaire, j'ai d'abord été employé au Jardin des Plantes, et j'ai même été garçon de laboratoire ; puis je suis entré comme valet de chaiobre, il y a sept ans, chez 2e docteur Denis, du Pecq...
— Eu pourquoi en êtes-vous sorti ?
— Parce que mon maître est mort, monsieur... Il est mort il y a trois semaines environ... sans cela, je n'avais aucune raison de le quitter, et mon maître a toujours été très content de mol...
— Vous avez des certificats 7
— Certainement, monsieur. .Je ne me serais point présenté chez vous sans pouvoir justifier tout de suite de mon honnêteté.
Et, tirant quelques papiers d'un portefeuille crasseux :
— Voici une attestation du .Jardin des Plantes... voici un certificat signé par M°^e Raymond Dorvières, la fille du docteur Denis, constatant que son père avait beaucoup d'affection pour moi...
— Et pourquoi cette dame ne vous a-t-elle pas pris à son service ?
— Sa fortune ne lui permet qu'une seule modestique. Et moi, d'autre part, je ne le cacherai pas à Monsieur, je préférais rentrer chez un médecin...
— Vous avez votre livret de soldat?...
Il y eut un moment de silence... Si Georges avait été plus attentif, il ciJt remarqué un trouble, un embarras passager chez cet homme... Cela ne dura qu'une seconde, du reste, et Jérôme répondit avec assurance :
— Assurément, j'ai mon livret de soldat, mais non sur moi. U est dans ma malle, et je le montrerai à Monsieur si cela peut lui être agréable... Monsieur pourra y constater que, pendant sept ans, je n'ai pas eu de punition... Au bout de la cinquième année, j'étais caporal, et l'on m'offrait le grade de sergent si je voulais me rengager.
— Que savez-vous faire ? Je ne suis pas riche... Il me faut un domestique qui me tienne lieu de garçon, de valet de chambre, et de cuisinier même, au besoin, quand je veux manger chez moi...
L'homme sourit, et dit :
— On n'a pas été soldat pendant sept ans, on n'a pas fait la guerre d'Italie, on n'a pas été en Afrique, sans qu'il vous reste quelque chose... La vie militaire apprend à se débrouiller. Je ne faisais pas la cuisine chez le docteur Denis, mais, à moins que vous ne me demandiez des choses trop difficiles, je crois pouvoir affirmer que Monsieur sera content de moi...
-r- Combien vous donnait le docteur Denis î
— Mes gages étaient de trente francs quand je suis entré chez lui ; ils étaient de cinquante quand il est mort...
— Vous aurez cinquante francs chez moi, si vous me convenez. Allez chercher votre malle...
Jérôme dissimula un geste de joie. Ses yeux brillèrent...
— Prendrai-je tout de suite mon service? demanda-t-il.
— Oui, n'êtes-vous pas libre ?
— Je suis libre, oui, monsieur, et puis être ici installé dans une heure... si Monsieur le désire...
— Allez donc. Tout est pour le mieux.
Jérôme sortit, et Georges se remit au travail.
« Il a une figure de forçai, ce garçon, murmura-t-il, et, sans ses excellentes références, j'aurais juré avoir devant moi un évadé de quelque bagne... b
Puis, tout à son travail, il n'y songea plus.
Or, l'homme dont la figure était si repoussante, nos lecteurs l'ont deviné peut-être, c'était Louffard...
Georges, écartant ses notes, après avoir travaillé pendant une heure ou deux, écrivit une lettre à Fêrédié.
Dans cette lettre, très courte, il disait :
« Je SUIS de retour à Paris depuis avant-hier, et je n'attends pi -i .]ue la date que vous connaissez pour me présenter devant 'ous. Cette date, à laquelle j'ai rêvé bien des fois avec épouvante, pendant ces longs jours durant lesquels j'ai été éloigné de vous, je ne l'envisage plus maintenant qu'avec calme, avec bonheur devrais-je dire, puisque j'ai réussi dans ce que j'ai tente, puisque je vais désormais pouvoir vous dire librement que je vous aime, puisque aucun obstacle ne s'élèvera plus entre nous deux. »
Quand Jérôme — ou plutôt Louffard — revint dans la soirée commencer son service auprès de son nouveau maître, Georges lui donna cette lettre à porter.
Louffard sortit, entra chez le premier marchand de vin. qu'il rencontra sur sa route, décacheta adroitement la lettre, la lut et la recacheta. Il avait souri, et il murmura :
« Le patron ne s'est pas trompé, c'est bien pour le 25... Or, le 25, c'est après-demain... Je n'ai pas de temps à perdre... »
Et il alla remettre la lettre à l'hôtel Mourad.
Puis il rentra villa des Roses.
Georges travaillait toujours. La soirée s'avançait ; la nuit était venue. Louffard alluma deux lampes, qu'il posa sur la longue table, de chaque côté du médecin.
Vers neuf heures, Georges sortit pour aller dîner.
Comme il voulait ensuite passer rue Bleue, où il désirait visiter André et Lydia, il prévint Jérôme qu'il ne serait pas rentré avant minuit.
— Vous attendrez mon retour, dit-il I j'aurai peut-être besoin de vous. t
Louffard mit à profit les deux ou trois heures pendant lesquG-llas le méuecin resta hors de chez lui.
Il commença par passer une inspection minutieuse de l'apparî.^ment, aLant de pièce en pièce, \isitant tous les meubles»
LE DErJ«{lER BAISER 111
s'arrêtant au secrétaire et aux commodes, et s'assuraiU qu'ils étaient ouverts.
Le cartoniiier seul, où Georses enfermait ses notes, était fermé, et Louffard eut beau cherclier partout, il ne put en trouver la clef.
Georges la portait, celte clef, attachée à son trousseau.
Mais ce détail, sans doute, n'intéressait pas beaucoup Louffard, car un sourire ironique plissa son visage, et il accentua ce geste d'un haussement d'épaules.
Le sourire et le geste ilisaient évidemment :
<f Peu importe 1 Faire sauter la serrure est l'affaire de cinq minutes !... »
Il enira dans l'atelier et se dirigea ver^s la table de travail.
Eparses sur Cette table, il y avait une foule de feuilles de papier recouvertes d'une écriture fine et serrée ; quelquefois, les pages en étaient couvertes ; souvent, sur une page, deux ou trois lignes seulement étaient écrites.
C'étaient toutes les notes sur lesquelles Georges rédigeait son rapport... et les premières ftuilles mêmes du rappori, mises au net, s'étalaient entre les deux lampes.
La première portait ce titre :