LE DEBNIEB BAT6EB C
Les dernières paroles de Rouquin revenaient à sa mémoire.
Le misérable voulait l'entraîner dans sa perte.
Mais Norbert ne s'en souciait pas. Au souvenir des menaces de son complice, il sourit d'un air attristé et hocha lentement Ja tête. Il était bien sur de lui écbapper.
Il sortit du salon et quitta l'hôtel.
Il erra un moment le long du quai ; puis, appelant une voitura de place. 11 donna son adresse et revint rue de Grenelle.
Sa femme venait de rentrer.
Il ne demanda pas à la voir, et monta s'enfermei; tout de suite dans son cabinet.
Là, il se mit à son bureau et écrivit longuement, d'une écriture ferme et assurée, sans rature, ce qui indiquait qu'il se possédait entièrement et qu'il n'y avait plus aucune hésitation dans son esprit.
11 mitce qu'il venait d'écrire sous enveloppe, cacheta celle-ci d'un cachet rouge à ses armes, et écrivit dessus :
K Monsieur le procureur général près la cour de Paris. %
Il sonna son valet de chambre.
Celui-ci entra ; le marquis lui tendit la lettre.
— Tout de suite à son adresse, dit-il, au Parquet. Le valet de chambre s'inclina et sortit. Norbert se renversa dans son fauteuil et rêva.
C'était le soir, et le soleil couchant envoyait des lueurs d'or sur les mille bibelots précieux qui encombraient son cabinet.
A quoi rêvait cet homme ?
Il pensait que la vie était finie pour lui, et que la mort allait l'arrêter dans toute la force de son intelligence, en pleine vigueur, en pleine jeunesse.
Mais il ne regrettait ni vigueur, ni jeunesse, ni intelligence.
Il pensait que la mort allait l'arracher à la haute fortune qu'il s'était faite, et à tous ses projets ambitieux.
Mais ce n'était ni la fortune, ni la puissance qu'il regrettait..
Il regrettait son amour ; il regrettait Gabrielle.
Aucune autre passion que celle-là ne touchait plus son cœur.
Il sonna de nouveau.
Un domestique se présenta.
— Madame est chez elle ?
— Oui Monsieur, Madame est rentrée quelques minutes avant Monsieur.
~ Priez-la de me recevoir.
Le laquais sortit.
Alors, Norbert ouvrit un tiroir de son bureau et en tira un paquet soigneusement cacheté. Il déchira l'enveloppe, qui cachait un petit flacon renfermant une poudre blanche.
Il versa la poudre dans un verre qu'il remplit d'eau, «t agita cette mixture avec une cuillère.
Puis il éleva le verre à la hauteur de ses yeux, et, dans l'eau troublée par la poudre blanche d'arsenic, se jouèrent les rayons du soleil couchant.
Il voyait, pour ainsi dire, toute sa vie dans ce vérri ; touti 6a vie se résumait là, aboutissait là.
220 tE DERWEIl BJilStn
C'était pour boire ce verre d'eau qu'il avait passé trente anô à chercher la fortune et toutes les satisfactions qu'elle procure ; c'était pour boire ce poison qu'il avait déshonoré sa vie.
Il eut un sourire mélancolique.
Toute sa vie tenait là dedans.
Dans une heure, il aurait cessé de respirer.
Il ne tremblait pas, il n'hésitait pas.
Son parti était bien pris : il allait mourir.
Le laquais qu'il avait envoyé auprès de sa femme rentra.
— Madame est un peu fatiguée et ne peut descendre au salon, dit-il. Madame prie Monsieur de vouloir bien venir jusque chez elle...
— C'est bien, j'y vais.
De nouveau, il était seul. En entendant le valet ouvrir la porte, il avait vivement posé son verre.
Le valet disparu, il le reprit.
t Toi qui vas m'enlever toute souffrance, dit-il, toi qui vaS me plonger dans l'éternel repos ; toi qui vas fermer mes yeux, rendre mes lèvres muettes, tuer à jamais mon cœur ; toi qui vas me faire, pour toujours, oublier mes hontes et mes tortures ; toi qui es le châtiment, et qui es en même temps l'espérance, je te bénis 1 »
Et il avala le poison d'un trait.
Puis, d'un pas ferme, il se rendit chez sa femme,
Gabrielie était dans sa chambre, comme on le lui avait dit Elle s'était déshabillée et avait passé un peignoir.
Arrêté sur le seuil, le marquis la regarda un instant et poussa un grand soupir.
Elle était plus belle que jamais, et même la fatigue dont ell4 s'était plainte, qui était causée par les émotions de cette journée décisive, donnait un intérêt plus vif encore à sa physionomie, en estompant d'un trait bleuâtre le tour de ses yeux,
Norbert entra, resta debout, et, d"une voix faible :
-- Gabrielie, dit-il, je vous aime ardemment.
Elle étendit la main doucement, comme pour l'interrompre.
11 n'y avait pas de colère sur sa figure.
Le regard qu'elle laissa tomber sur son mari n'exprimail qu'une profonde pitié...
— Ne m'empêchez pas de dire que je vous aime, Gabrielie, reprit-il... Il me reste si peu de temps à vous le dire... et depuis si longtemps je n'ai que cette joie...
Elle le considéra plus attentivement et tressaillit.
Ses traits étaient décomposés, ses yeux étranges, vitreux ; sa bouche se tordait, comme sous une atroce souffrance qu'il ne contenait qu'avec un courage surhimaain.
— Qu'avez-vous ? dit-elle... Vous souffrez ?
-— Non. Je n'éprouve plus rien, dit-il à voix basse. Gabrielie', je vous aime, et le jour est venu où il faut que vous me pardonniez... Vous ne pouvez 'refuser votre pardon, Gabrielie, à l'homme qui va mourir.
— Mourir ?
— Ne vous effrayez pas«
— Mourir I répéta-t-elle avec une sorte d'horreur...
— Je me suis euipoisoniié. Je connais la dose que j'ai prist. J'en ai pour un quart d'iieure à vivre. Dans un quart d'heure, ce sera lini... Mais, tranquillisez-vous, Gabrielle, je n'aftligerai pas vos yeu-x par le terriiDle spectacle d'une agonie... J'aurai la force de vous quitter quand je sentirai que mes jambes s'amollissent... J'irai mourir seul, chez moi...
— Mon Dieu 1 dit-elle, en se précipitant vers lui, oubliant tout, pour ne plus songer qu'à cet atroce et si prochain dénouement.
— Gabrielle, dit-il, je vous ai fait souffrir, mais je vous al bien aimée... et j'ai été assez puni... croyez-moi... assez puni... Vous avez été trop vengée... trop... beaucoup trop... Je meurs, Gabrielle, parce que je n'aurai jamais votre amour, et que je ne veux plus vivre ainsi, torturé par votre haine et votre mépris ; je meurs parce que ma mort seule peut vous délivrer et vous rendre heureuse.... Je meurs parce que, depuis lon^"emps, vous souhaitez de me voir mourir. Je m'étais donné la tâche de vous délivrer de votre ennemi, d'un homme qui a fait beaucoup de mal et pouvait en faire encore, car il n'est pas de ceux qui se repentent... Votre ennemi est désormais impuissant, et rien, ni sa présence ni la mienne, rien ne troublera plus désor-. mais votre repos, rien ne vous empêchera plus d'ôtre heureuse... Vous pourrez épouser Valentin, Gabrielle...
Il s'arrêta; une horrible douleur le suffoquait. 11 empoigna sa poitrine haletante dans ses mains crispées. Des brûlures de damné lui firent jeter, malgré son courage, une plainte sourde. Le poison avait commencé son œuvre terrible.
Elle se précipita vers lui...
— Un médecin, dit-elle,., je vais faire appeler un médecin... Et elle voulut sonner. Mais il la retint.
— Gardez-vous-en bien, dit-il... je ne veux mettre personne dans la confidence de cette mort, et le médecin ne pourrait être que mon confident, rien de plus. Je suis condamné à mourir. Rien ne pourrait me sauver... Et je sens la mort qui approche... qui approche. Ah 1 je souffre bien... vraiment, je souffre bien. Gabrielle.
Il lui fut impossible de rester debout.
Dans un trouble inexprimable, Gabrielle se hâta de faire irouler jusqu'à lui une chaise longue.
Il s'y affaissa et y resta un moment immobilt. Elle crut quil était mort.
Elle se pencha... murmurant :
— Mon Dieu, pardonnez-lui I...
Mais il rouvrit les yeux. Il secoua la tête...
— Non, Gabrielle, murmura-t-il d'une voix de plus en plus éteinte, c'est votre pardon que je veux... votre pardon entraînera l'autre...
Il essaya de se soulever sur les mains, pour s'asseoir sur la chaise où il était étendu. Ses forces s'en allaient.
— Je brûle... dit-il... Par grâce, Gabrielle, un peu d'eau. Cela jne calmera... c'est intolérable...
eSa Ll DEBlilEB BÂÎBEB
Elle lui tendit un verre d'eau. Il but avidement, goulûment.
— Merci, dit-il en rendant le verre. Merci, je souffre moins,. Et, joignant les mains dans une suprême prière :
— Gabrielle, je sens que, dans quelques minutes, je ne vous verrai plus, je ne vous entendrai plus... Hâtez- vous, Gabrielle, avant que je ne meure, ne me pardonnerez-vous pas ?
Elle se laissa glisser à genoux, près de lui. .— Gabrielle, disait-il, me pardonnes-tu î
— Je vous pardonne ;
— Bien vrai ?
— Je vous pardonne, de tout mon cœur, le mal que vous m'avez fait I...
Un ineffable sourire de bonheur erra sur les lèvres du moribond.
— Prouvez-moi que vous me pardonnez, Gabrielle...
— Que voulez-vous que je fasse î
— Un jour... Gabrielle... un jour, 11 y a deux ans de cela... alors que je venais de... vous enlever à votre père... c'était dans la maison de l'avenue... près de Mourad... un jour, Gabrielle... en vous défendant contre moi... vous m'avez craché à la face... vous rappelez-vous ?
Elle inclina la têxe.
— Je vous pardonne, Norbert... je vous pardonne tout...
— Oui, vous m'avez craché à la face... un affront ignoble... et vous avez dit : « Voilà un outrage que vous n'effacerez jamais, et dont vous vous souviendrez jusqu'à votre mort I » C'est vrai, n'esT-ce pas, ma mémoire est fidèle ?
— C'est vrai...
~ Et moi, le même jour, en vous quittant, je vous ai dit: « Je veux que vous m'aimiez, et que vous effaciez un jour, avec un baiser de ces lèvres qui m'ont craché la honte, la mortelle injure que vous m'avez infligée à la face. » Vous ne m'avez pas aimé, Gabrielle... Aujourd'hui, je ne demande plus votre amour, je n'implore plus que votre pardon...
— Je vous pardonne, Norbert I
— Prouvez-le moi, dit-il... Sou venez- vous I
Et il montra, d'un geste lent, son front, que l'injure avait feouillé...
— Effacez avec vos lè\Te3, si -vTaiment votre cœur pardonne.. Elle était restée tout près de lui, toujours à genoux.
Elle se pencha, doucement, sur le front qu'il lui tendait...
Ses lèviLS s'y appuyèrent, à la naissance des cheveux...
Et, en même temps que ses lèvres fraîches l'effleuraient, — ces lèvres dont il avait tant de fois convoité les baisers, •— deux larmes tombèrent sur son front...
— Norberi, dit-elle, Norbert, je vous pardonne I
-— Je vous crois, oui, je vous crois... et je suis bien heureux... H resta silencieux, puis, tout à coup, faisant un violent effort. lî se leva... chancelant... et se dirigea vers la porte...
— Je meurs heureux, Gabrielle, vous êtes bonne... merci... Et, se tenant aux meubles, il sortit.
Sur le seuil, il se retourna.
^ J'ai tout préparé pour que vous ne subissiez aucun ennui après ma mort... J'ai écrit au Parquet... Rouquin, en apprenant que je suis mort, n'attendra pas Ja cour d'assises... Je le connais... Adieu, Gabrielle I
Il s'éloignait, trébuchant de chambre en chambre.
Kt, comme ses entrailles se tordaient dans d'abominables tortures, il s'arrêtait à chaque pas, disant :
« Oh I je ne veux pas l'aflliger du spectacle de ma "mort ; je ne veux pas mourir devant elle, mais chez moi... »
Sur le point de disparaître, il se retourna.
Tl vit Gabrielle, toujours à genoux et les mains jointes, qui le ardait et priait,
i lui adressa un baiser, et les derniers mots qu'il prononça arrivèrent, avec ce baiser, jusqu'à la jeune femme :
— Gabrielle, je vous ai bien, bien aimée I... Et elle ne vit plus rien.
11 put à peine arriver jusque chez lui. Il poussa la porte et tomba tout de son long, sur le parquet. Il se tordit, les mains fouillant sa poitrine et son ventre, traversés d'intolérables brûlures.
Puis, tout à coup, il se dressa à demi. Il dit, par deux fois :
— Gabrielle 1 chère et bien-aimée Gabrielle ! Et il retomba et ne remua plus. Il était mort.
Mourad avait fait garder Piouquin dans l'hôtel du Cours-la- Reine, puis il était allé au Parquet instruire un magistrat de la formidable et sanglante intrigue ourdie contre les héritiers : Bertara,
^ Ce magistrat, M. d'Auvermont, était celui auquel Norbert avait écrit ; dans sa lettre, le marquis prévenait M. d'Auvermont de sa résolution de mourir, en lui racontant succinctement le drame dont il avait été l'un ries tristes héros. M. d'Auvermont était l'ami de Norbert. Il connaissait sa famille et il avait été compagnon de lycée de son père. Il lut cette lettre, alors même que Mourad était là, lui redisant, avec plus de détails encore, toute cette lamentable histoire.
Rouquin fut écroué au Dépôt, ainsi que Loulïard et Bontemps. Rouquin ne fut même pas interrogé.
Tous les dram.es — ceux mêmes auxquels la police st trouve jnêlée — ne se dénouent pas en cour d'assises.
Rouquin était à peine au Dépôt depuis quelques heures, qu'on lui apprenait la mort du marquis d'Argentaî.
Il eut un cri de haine et de désappointement.
La vengeance lui échappait.
Il n'avait plus qu'à mourir lui-même, car, Mourad le lui avait dit, et Rouquin savait qu'il ne mentait pas et n'exagérait rien, la cour d'assises, c'était la condamnation à mort, sans espoiç de grâce, c'était la guillotine.
Le lendemain même du jour où 11 avait été envoyé au Dépôt» trois jours après avoir été repêché de la Seine par Norbert, le gardien du Dépôt, en entrant dans sa cellule, le trouva pendu.
Quand on le dép«ndit, on remarqua quelques lignes écrites
124 LE DERNIER BAISEB
hvec du sang, à la pointe d'une épingle, sur la manchette g
che de sa chemise. Ces lignes disaient :
« Puisque je suis décidé à mourir, — c'est ce que j'ai mieux à faire, — j'avoue tout ce qu'on voudra. C'est moi qui fait assassiner Siméon et le père Sénéchal. Puisse cet a\ sauver la tête des pauvres diables qui m'ont aidé 1 »
Bontemps et Louffard passèrent aux assises ; la plupart ( principaux détails de notre roman ne furent pas révélés — i les soins de M. d'Auvermont — pendant les débats ; ils fur( condamnés aux travaux forcés à perpétuité, convaincus d'. sassinat ayant pour mobile le vol.
Quant à Sougaret, qui avait prêté lâchement la main a derniers projets de Rouquin, s'il ne fut pas inquiété, c'est q Georges s'y opposa,
Georges, heureux de l'amour de Fatma, vivant de de amours, celui de Fatma. celui de Férédié, voulait faire l'eu] sur le drame qui avait failli lui coûter si cher.
Mourad récompensa richement Chilpéric, lui domiant n( seulement la fortune qu'il lui avait promise, mais aussi ce! qui devait être la récompense du pauvre Siméon.
Fatma a quitté la religion musulmane. Elle s'est faite ch] tienne et a épousé Georges.
Mourad est retourné à Constantinople, les laissant heureu mais n'emportant point avec lui le bonheur, car il n'a p; cessé d'aimer Gabrielle.
André est triste, et sa santé inquiète toujours son frère ; c dirait qu'il prend à plaisir de se rendre malade, et les annéi qui s'écoulent ne lui redonnent pas la gaieté.
Devenu homme, il reste triste.
Il aime toujours Lydia, et il est malheureux de son amour.
Lydia, elle, est au couvent, où elle prie ; mais, dans ses prl res, revient souvent le nom d'André, de celui qu'elle a si pr< fondement et si chastement aimé.
Un an après la mort de Norbert, Valentin épousait Gabriel!» et l'immense fortune qui devenait sienne ne lui faisait rie perdre de son amour du travail et de sa simplicité.
Le père Bertara n'a rien su de l'indignité de son premie gendre ; il n'a rien su de la tragédie au milieu des incidents d laquelle s'était noué et dénoué le mariage de sa fille.
Simple d'esprit, il n'a pas cessé un moment d'être heureux.
Quant à nos amis Trompe-l'Œil et Auguste, ils sont resté ce qu'ils étaient, et il n'est même pas venu à l'esprit de Valen tin et de Gabrielle de leur offrir de l'argent, en récompense di dévouement qu'ils ont montré.
Auguste dirige toujours son gymnase rue Marcadet.
Quant à Trompe-l'CËil, il continue de donner des leçons d'es camotage, se prétendant plus que jamais l'élève direct — e' seul autorisé — des illustres Jonas, Androletti, Antonio CarlotU, Brunnet, Tuffereau, Gaston et Clevermajin.