I.E DEI'.MEn BAISER
Bomornps, tout à coup, s'arrêta rue d'Allemagne, au coin de la rue Bouret, et là, parut se consulter. Le résultat de ses réflexions fut qu'il entra dans l'établissement qui fait le coin de la rue et qui porte pour enseigne :
Bal de la Renaissance
Chilpéric l'y suivit.
Cette fois, Bontemps, malgré la tranquillité apparente dont il faisait preuve, aperçut l'agent en pleine lumière, et ne put s'emî)ècher de tressaillir.
Il le reconnaissait ; ce n'était pas la première fois que les deux hommes se trouvaient en présence ; déjà, ils s'étaient vus le matin de l'assassinat de Siméon, quand Bontemps était déguisé eji sergent de ville ; ils s'étaient revus plus tard, au château de Bois-Tordu, la veille du mariage de Gabrielle, au moment où Valentin et ses amis accouraient pour sauver la jeune fille, et où celle-ci se sacrifiait à son père...
Bontemps jugea qu'il n'était pas prudent de rester au hal, et traversa les quadrilles sans se presser, comme s'il avait cherché quoique ami, peut-être quelque fille de connaissance, puis, tout à coup, arriva près de la porte par laquelle entraient et sortaient les garçons qui servaient les consommations aux danseurs.
Cette porte communiquait avec l'office et le café.
Bontemps traversa l'un et l'autre et se retrouva rue Bouret.
Il allait prendra sa course et se perdre dans le dédale de petites rues, qui sont nombreuses aux environs, quand il se sentit saisir brusquement par le bras, et, en se retournant, il aperçut Chilpéric.
L'agent l'avait deviné.
Chilpéric souriait ; il salua Bontemps d'un aii' aimable et engageant.
On eût dit qu'il était enchanté de le revoir après une longue absence.
— Bonjour, monsieur Bontemps, dit-il ; que je suis aise de vous rencontrer !
Et, sans laisser au bandit le temps de l'en empêcher, Chilpéric lui passait familièrement la main sous le bras, ajoutant :
— Vous sortez du bal ? Y rentrons-nous prendre quelque chose?... J"offrc une tournée de n'importe qui !...
— Pardon, fit Bontemps, vous vous trompez, je ne vous connais pas.
Et d'un mouvement vigoureux, repoussant Chilpéric, il tenta de dégager son bras... Son poing s'abattit dans la poitrine de l'agent de Mourad avec une force capable d'assommer un bœuf.
Chilpéric ne broncha pas et ne chancela même pas sous le coup.
Seulement, comme il perdit pendant quelques secondes la respiration, il toussa un peu, voilà tout !
Et, quand la respiration lui revint, il se contenta de dire :
— 11 faut avouer, monsieur Bontemps, que vous avez une
singulière façon d'accueillir vos anciennes connaissances. Après tout, c'est peut-être une tape d'amitié... n'est-ce pas, monsieur ? El plus ça fait mal, plus l'amiiie est solide !...
— Je vous répète, disait Bontemps, que je ne vous connais ni ôEve, ni d'Adam !... et je vous engage à me lâcher, sinon...
Et il avait fourré dans sa poche sa main restée libre.
— Sinon, fit Chilpéric goguenard, vous jouerez du couteau, fcein, comme avec ce pauvre Siméon, que vous avez dépêché si Destement dans l'autre monde?...
Les dents de Bontemps grincèrent... Fut-ce de colère ou de peur?
Il essaya encore de se dégager, mais le bras de Chilpéric semblait collé à son corps. Il ne réussit pas.
Alors, brusquement, sa main droite apparut, armée d'un couteau.
Mais, avant que la main ne se fût abaissée, Chilpéric l'avait saisie au vol et la tordait avec une vigueur irrésistible.
Le couteau tomba.
— Vraiment, vous ne me reconnaissez pas ? disait Chilpéric, paisible... ^'ous avez la mémoire courte. Je m'en vais vous la. lafraichir. Faites-moi donc un bout de conduite.
Et il l'entraîna de force, le soulevant presque de terre.
Bontemps se sentait pris. Il n'osait trop résister, dans la crainte que Chilpéric ne songeât à appeler des sergents de ville. Et il redoutait par-dessus tout l'intervention de la police.
Il baissa la tète, en apparence résigné à son sort, mais l'oreille aux écoutes et Tœil au guet, afin de profiter, dès qu'elle se présenterait, de la première occasion venue de se tirer d'affaire.
Que voulait de lui Chilpéric ?
Voilà ce que se demandait Bontemps.
Evidemment, Chilpéric ne voulait pas, au moins maintenant, •2e livrer à la police, car il eût appelé main-forte ; déjà deux lois des sergents de ville étaient passés lentement rue d'Aile- ' magne, depuis leur altercation, et Chilpéric n'avait qu'un appeLj a faire, qu'un mot à dire. ]
Bontemps se laissa donc entraîner. ^
Chilpéric continuait de plaisanter, mais, dans ses plaisante-' ïies, on sentait la sourde colère d'un homme qui a attendu. jongtemps un événement enfin arrivé, et sa main serrait toupurs comme une tenaille le bras du misérable.
Il avait conservé, de son passage à la préfecture de police, îhabitude de porter sur lui la ligotte, cette courte corde, fortement tressée, dans les policiers se servent pour entourer les poignets de leurs prisonniers.
Avant même que Bontemps pût songer à se défendre, la li'igotte s'était enroulée autour du poignet du bandit.
Alors, Chilpéric lui lâcha le bras et ne le tint plus que par la main.
— Cette fois, tu auras beau faire, tu ne m'échapperas pas, dit-il.
Et il remonta la rue d'Allemagne.
LE DEIINIER BAT.SEn 105
Bontcmps ne proférait plus une parole ; il se contentait, tantôt (lo jotor sur Cliilpprtc un regard char;?!^ do haine, tantôt de promener les yeux autour de lui, dans la suprême espérance, sans doute, qu'un ami viendrait le délivrer,
A chaque instant, il s'arrêtait, sous n'importe quel prétexte... Et, quand il marchait, c'était à petits pas, faisant le moins de chemin possible.
Evidemment, son but était de retarder Chilpéric.
Le retarder, gagner du temps, n'était-ce pas une chance de salut ?
Chilpéric le comprenait très bien, mais il le laissait faire... sûr de lui.
Quel secours pouvait attendre Bontemps ?
Ils traversaient une voie très fréquentée ; la moindre attaque, la moindre rixe eût formé tout de suite un rassemblement...
Or, Bontemps devait redouter tout ce qui ressemblait à un scandais.
Il devait tenir à s'entourer de mystère.
Cependant, comme Bontemps s^arrêtait presque à chaque pas, Chilpéric finit par s'impatienter.
— Allons, plus vite, mon vieux, dit-il... Nous flânochons, à ce Que je vois !...
— Où me conduisez-vous ?
— Dans un endroit où il nous sera permis de renouer plus facilement connaissance...
— Où cela 7
— Tu es curieux. Mais rien ne m'empêche de te renseigner Je te conduis à l'hôtel Mourad, avenue du Bois-de-Boulogne..
— Qu'est-ce que c'est que cela, l'hôtel Mourad ?
— C'est un petit local, très bien aménagé, et d'où tu ne sor tiras pas, si tu en sors, sans nous avoir dit où se cache ton pa tron. Rouquin...
— Quel patron ? Je n'ai point de patron... Rouquin ? qui cela ? — - Tu ne le connais pas, c'est entendu, n'en parlons plus. Ap
prête-toi quand même à aller faire un tour chez le juge d'ins truction. Et, comme tu me semblés avoir la vocation, attends toi quelque jour à aller faire visite à l'abbaye de Monte-à-re^gret. Le pauvre Siméon sera vengé...
Bontemps avait tressailli.
— Tiens ! fit Chilpéric, ça te fait de l'effet, ce que je dis là Y
— Oh ! non, fit le misérable avec calme ; comme je ne comprends rien à ce que vous me dites, ce n'est pas cela qui peut m'impressionner.
— Tu as tremblé, pourtant ?... J'ai bien senti ton bras...
— Oh ! ce n'est pas pour cela I
— Et pourquoi ?
— Vous voulez le savoir?
— Oui.
— Eh bien ! vous allez être servi. Retournez-vous ! Brusquement, Chilpéric se retourna, mais sans lâcher la li-
gotte, à laquelle, pour plus de sûreté, il avait ajouté un tour... Et, au moment où il se retourna, il fit un violent mouvement
16G LE DERMER BAISER
de recul... non pas qu'il eût peur, mais la surprise avait été la plus forte.
La Guyane était là, derrière lui, souriant, et, imitant la manœuvre qui, quelques instants auparavant, avait réussi à Chilpéric, le colosse avait passé familièrement son bras sous celui de l'agent.
« Pincé ! murmura le brave garçon... Et pas mal joué, ma foi! »
— Bonsoir, Bontemps ! dit La Guyane, bonsoir, monsieur Chilpéric !... Enchanté de vous retrouver ensemble et bons amis !...
— Bonsoir, La Guyane ! dit Chilpéric, sans se laisser déinonter.
Il voulut tordre son bras, d'un puissant effort, pour échapper à rétreinte du colosse... mais celui-ci tenait bon... sa main était de fer...
Chilpéric était pris par La Guyane comme tout à l'heure Bontemps avait été pris par Chilpéric...
— Si nous entrions prendre un verre ? dit Bontemps, redevenu gaillard...
Chilpéric ne répondit pas.
Dans sa tête inA-entive, il cherchait le moyen d'échapper aux deux complices.
Un instant, il eut lidée de résister ; il l'essaya même.
Mais ce fut une tentative inutile ; les doigts de La Guyane semblaient rivés autour de son bras.
Et, pour plus de sûreté, le colosse avait tendu un couteau à Bontemps, en lui disant :
— Coupe la ligotte. Ça gêne M. Chilpéric, de te tenir ainsL Bontemps avait coupé la corde et se retrouvait libre. Chilpéric ne tenta même pas de s'y opposer.
Alors, à son tour, Bontemps passa un bras sous l'autre bras de l'agent, qui se trouva tenu en respect par les deux misera» Î3les.
Ils s'avancèrent ainsi silencieusement.
Ils continuaient de suivre la rue d'.-Ulemagne, et ils allaient atteindre la place de la Rotonde.
A ce moment, Chilpéric eut une inspiration soudaine :
o Au fait, mes deux gardiens doivent craindre le scandale. Si je faisais un peu de bruit, pour attirer l'attention des sergents de ville, ils finiraient peut-être par me lâcher... »
Et aussitôt, se débattant entre leurs bra,s il se mit à crier de toutes les forces, appelant à l'aide, au secours.
Tout d'abord, fort interlocpjés, La Guyane et Bontemps s'étaient penchés à l'oreille de Chilpéric, le menaçant.
Et La Guyane avait dit :
— Si tu ne te tais pas, gare !...
Mais il y avait des passants dans la rue. Ln assasinat y était impossible. C'eût été, pour les meurtriers, se perdre de gaieté de c<ieur.
Chilpéric n'avait, quant à cela, rien à craindre...
Il ne tint donc aucun compte de la menace de La Guyane, et
n'en continua pas moins clc se débattre et de crier, en gesticulant.
Des passants s'arrêtaient. Déjà plusieurs entouraient les trois hommes.
On interpellait Bontemps et La Guyane :
— Qu'est-ce qu'il a donc fait, celui-là, pour qu'on l'emmène 7... La police n'a pas lo droit de maltraiter les gens...
Bontemps et La Guyane se regardaient, fort ennuyés.
Cependant Chilpéric ne sentait pas se desserrer leur étreinte. Ils l'entraînaient toujours avec force dans la direction de la ruo Lafayette. Quel était leur but ? Chilpéric ayant découvert leur piste, ils voulaient l'emmener dans quelque coin et l'y laisser, à demi assommé, jusqu'à ce qu'ils eussent le temps de disparaître.
Deux sergents de ville, attirés par le bruit, s'approchèrent.
— Qu'y a-t-il donc ? lit l'un. Pourquoi traînez-vous cet homme. '
— Ecoutez, fit Chilpéric, rassuré. Je vais vous dire...
Mais les deux autres ne le laissèrent pas achever. La Guyane avait fait voir aux sergents de ville une carte du service de la Sûreté... en même temps, il leur avait murmuré deux mots à l'oreille...
— An ! bon, bon ! dirent-ils., croyant avoir devant eux des agents de la préfecture... Mais, avec un vacarme pareil, vous allez ameuter tout Paris... Vous devriez prendre une voiture...-
Ils arrivaient au bassin de la Vilette.
La Guyane se pencha vers Bontemps et lui fit un signe mystérieux.
Ce signe, Chilpéric le vit, et il crut le comprendre.
Il sentit que Bontemps lui lâchait le bras et se plaçait derrière lui.
Mais il était toujours vigoureusement maintenu par l'autre.
Tout à coup, il chancela, étendant un bras en avant, comme pour se retenir ; Bontemps lui avait passé un adroit croc-enjambe.
En même temps, d'un coup d'épaule, La Guyane le poussait.
Chilpéric se balança une demi-seconde par-dessus le parapet, puis, perdant l'équilibre, tomba la tête la première dans le bassin.
Cette scène s'était passée en un clin d'œil.
Il n'y avait personne auprès de La Guyane en ce moment, et les deux sergents de ville, qui, de loin, les regardaient, crurent à une évasion.
Ils accoururent. Bontemps et La Guyane appelaient au secours.
Il y eut bientôt là cinquante personnes rassemblées sur l& bord.
Chilpéric avait d'abord plongé, mais, comme il était bon nageur, il était revenu à la surface et, après s'être orienté, gagnait le quai.
« C'est une mauvaise farce, murmurait-il, mais ça ne fait rien... J'aime mieux cela qu'un coup de couteau... Allons, la
i6S LE DERNIER BAISER
partie est manquée pour aujourd'hui, et je n'ai même pas les honneurs de la guerre. »
Il prit pied et retomba entre les mains des sergents de ville.
Mais, dans la foule, on chercha partout Bontemps et La Guyane, afin de leur restituer leur prisonnier...
Ce fut vainement... on ne les trouva point.
On les appela... ils ne répondirent pas...
Ils avaient disparu...
Très embarrassés, les sergents de ville conduisirent Chilpéric au poste.
Ce ne fut que deux heures après que le commissaire de policé du quartier — qui, fort heureusement, le connaissait — le fit remettre en liberté, après avoir reçu ses explications.
« C'est bon ! c'est bon ! j'aurai ma revanche I » grommelatt-il en sautant dans un fiacre pour aller raconter à Mourad sa mésaventure.
Pendant que Chilpéric courait cette aventure, ei s'en tirait, eii. Somme, à bon compte, Auguste et Trompe-l'Œil ne restaient pas inactifs
Ils savaient que Rouquin était très riche, qu'il avait été même mêlé à d'importantes opérations financières, et ils se doutaienr que, de temps en temps, il devait paraître k la Bourse.
Pendant que Trompe-l'Œil surveillant tantôt la maison de la rue Lafayette, où Rouquin avait demeuré, tantôt la maison Roussebois, près de l'hôtel Mourad, où il était possible qu'il allât chercher refuge quand il ne se croyait plus en sûreté dans Paris, Auguste rôdait, lui, aux alentours de la Bourse, avec l'espoir de l'y rencontrer.
Le clown avait eu une fantaisie bizarre, digne de son ancien jnétier.
Il s'était déguisé en bossu, et c'était ainsi, à peu près mécon naissable même pour ses amis, qu'il avait fait un jour sonapparition sous le péristyle de la Bourse,
Une idée originale, spirituelle, lui était venue.
« Il y a pas mal de gens qui gagnent leur vie à la Bourse, s'était-il dit. Beaucoup môme y font fortune. Donc, ces gens-là doivent être de bonne humeur... Je vais les exploiter... De cette façon, je pourrai faire quelques affaires, — ce qui n'est jamaisà dédaigner, — et, en outre, je pourrai me promener partout et chercher Rouquin. »
Affublé de son énorme bosse, l'air souriant et heureux, il grimpa lestement les degrés de la Bourse et se perdit dans la foule tapageuse, criant et gesticulant, qui se pressait sous la. colonnade.
Et, tout à coup, l'on entendit une voix aiguë et puissante à lalois, qui domina tous les autres cris, toutes les autres voix :
— Qui veut écrire? Qui veut écrire sur mon dos?... Allez, demandez, ne vous gênez pas!.,. Qui veut toucher? Ça porte jDonheur 1
C'était notre ami Auguste qui offrait sa bosse.
D'abord, on ne fît pas beaucoup attention à ce qu'il disait.
On ne comprenait pas.
Puis, comme il continuait avec insistance, toujours souriant, on remarqua son air gai et sa mine drôle.
A Paris, il est rare cju'une idée spirituelle ne réussisse pas. Or, les bossus ont la réputation d'avoir de Tesprit.
Il y eut une traînée de rires dans tous les groupes ; ce fut une explosion d'hilarité générale ; Auguste triomphait.
Toucher un bossu porte bonheur ; c'est une croyance populaire.
Et il n'y a rien de plus superstitieux qu"im joueur.
En une minute, au milieu d'une folle gaieté, il fallut qu'Auguste tendît vingt fois son dos ; vingt fois des remisiers et des coulissiers y appuyèrent leurs carnets.
— Ça porte bonheur ! ça ports bonheur ! répétait Auguste. Et les pièces de dix sous et de vmgt sous emplissaient sa
poche.
— Fameuse idée, tout de même, murmura-t-il, et qui me rapporterait plus que mon manège de la rue Marcadet.
A partir de ce jour-là, Auguste fut reçu à la Bourse comme une vieille connaissance, presque comme mi ami...
Chaque jour, à la même heure, dominant tous les autres cris, son cri retentissait, comme un signal de gaieté :
— Qui veut écrire ?... Qui veut écrire sur mon dos ?... Demandez, ne vous gênez pas ! qui veut toucher ? Ça porte bonheur I...
Mais le but que se proposait Auguste n'était ni de gagner de l'argent, ni de faire rire les boursiers à ses dépens !...
Il avait égayé pendant longtemps les spectateurs du cirque Franconi avec ses lazzis ; il était blasé sur ce genre de succès.
11 voulait découvrir Rouquin et pénétrer le mystère de sa retraite.
Sons instinct lui disait qu'un jour ou l'autre Rouquin reparaîtrait à la Bourse, ne fût-ce qu'une heure, et il profiterait de cette heure-là pour le suivre et ne plus le quitter.
Cependant, les jours s'écoulaient, et il conmiençait à désespérer, quand un matin, vers onze heures, il monta à la Bourse et se mit à parcourir les galeries en criant son refrain habituel :
— Qui veut écrire ?... Ne vous gênez pas 1 Qui veut toucher .' Ça porte bonheur !...
Il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule.
En inêniû temps, derrière lui, une voix disait :
— Moi ! penche ton dos. J'en ai pour cinq minutes I... Auguste se retourna et tressaillit.
La figure de Rouquin ne lui était pas familière ; il l'avait vue une fois, à Bois-Tordu, le jour du mariage de Gabrielle ; mais cette tête était trop caractéristique pour qu'il ne s'en souvînt pas toute sa vie.
L'homme qui était derrière lui était Rouqtiin.
Auguste le reconnut sans hésiter.
— A votre service, monsieur, à votre service ! dit le clown, avec sa bonne humeur habituelle.
Il mit les mains sur ses genoux et pencha le dos.
Rouquin appuya son carnet sur la bosse, mouilla son crayon cnire ses lèvres et se niit à écrire !... ,
« Ail ! pensait le clown, s'il se doutait jamais de ce que jo suis et de ce que je veux, je passerais un bien mauvais quaro d'heure I Heureusement, mon nom n'est pas écrit sur ma bosse... »
Comme il l'avait dit, Rouquin en eut pour cinq minutes.
Quand il eut fini, il donna cent sous à Auguste.
— Merci, l'ami... la bosse est vraiment commode...
— Je l'ai tait faire exprès, dit le clovvn. Rouquin s'en alla en riant.
Il ne soupçonnait guère qu'Auguste avait dit la vérité.
« Maintenant, pensa celui-ci, il s'agit de ne pas le perdre da vue. »
Et, tout en se mêlant ù la foule, tout en reprenant son éternel refrain, il guettait le misérable, ie suivant de loin, de colonne en colonne, de corridor en corridor, de groupe eu groupe.
Rouquin passa une heure à la Bourse.
Puis il redescendit, resta quelques minutes dans la rue Vivienne, regardant de tous les côtés, jetant partout im regard perçant.
u il se méfie ! se disait le faux bossu. Et, s'il m'aperçoit jamais, il me reconnaîtra facilement. Ma bosse m'a servi jusqu'aujourd'hui, mais elle va devenir tout à l'heure bien gênante. »
Rouquin remonta à pied la rue 'N'ivienne, et s'arrêta encoro •lu coin du boulevard.
luguste le suivait, en prenant mille précautions.
Mais, si rusé qu'il fût, Rouquin ne l'était pas moins que lui 1
Le clown comprit qu'il avait été aperçu.
Alors, il paya, d'audace et passa devant Rouquin.
Celui-ci lui sourit et lui fit un petit signe de reconnaissance.
Evidemment, il n'avait pas encore de soupçons.
Auguste traversa le boulevard et alla se poster dans le pas- .sage Jouflroy, doù il lui fut facile de ne pas perdre de vue Rouquin.
Celui-ci s'en allait sans trop se presser.
Il passa devant le théâtre des Variétés, et s'arrêta encore au .coin de la rue Montmartre.
Auguste sortit du passage et, avisant un fiacre, y monta, après avoir eu avec le cocher une conversation rapide :
— L'ami, tu vois cet homme, arrêté au coin du boulevard et la rue Montmartre ?...
— J'en vois cinq ou six, arrêtés là...
— C'est celui qui porte un pardessus noir et un chapeau haut forme de couleur grise...
— Celui qui tient des journaux à la main ?...
— Justement.
— Eh bien ! qu'est-ce qu'il faut faire ?
- Tu vas le suivre, au pas... sans le perdre de vue... En es-tu
— C'est selon.
— A cent sous de .l'heure, le suivrais-tu ?
— Oui, mais je ne répondrais jjas de ne point le perdre... — Et à dix francs ?...
— Oli ! à dix francs, j'en répondrais !
— Tope-là ! c'est entendu. Il est deux heures...
— Et A'ous en avez pour longtemps ?
-- Peut-être pour la fin de la journée, peut-être plus,
— Vous savez, ne vous gênez pas J
— Je te comprends I
— Et si rhonime prend une voiture ?
— Tu suivras la voiture. Ton cheval est bon î
— Il gagnerait le Grand-Prix... s'il avait vingt ans ae moins I Auguste était monté. Le cocher avait une mine fûtée de ga-
-min de Paris qui lui plaisait. Auguste pouvait avoir confiance -en lui. Il baissa de chaque côté les stores, puis, en se hâtant, il procéda à une nouvelle toilette.
En un tournemain, il eut fait disparaître sa bosse et fut rhabillé. Il tira de sa poche une fausse moustache et se l'adapta sur la lèvre, une moustache rousse superbe, triomphante, aux pointes hardiment relevées en crocs.
En sa qualité de clowTi, il avait l'habitude de ces changements à vue. Il était un peu acteur. Il sut donner aussi à sa physionomie une expression nouvelle.
Il tira une petite glace de sa poche, et se regarda.
— Ce n'est peut-être pas parfait, murmura-t-il, et, pour être •parfait, j'aurais besoin de changer de vêtements. Enfiu, tel que je suis, Rouquin ne me reconnaîtra pas.
Ces préparatifs avaient duré quelques minutes, pendant lesquelles le fiacre avait continué de marcher au pas.
Auguste, ayant fini sa toilette, releva les stores.
Au même instant, le cocher mettait son cheval au trot...
Le clown vil qu'il se penchait, comme pour lui parler. 11 ouvrit un des carreaux de devant.
— Votre homme a pris une voiture, dit-il.
— Bon. Faites ce qui est convenu.
Il regarda où il pouvait être à ce moment. La voiture remontait le faubourg Poissonnière et arriva rue La Fayette.
Elle tourna à droite.
»c Rouquin va chez lui ! se dit Auguste... Et je suis seul !... Ah ! si seulement Chilpéric et Trompe-lŒil étaient avec moi... »
Mais il ne savait où les retrouver.
Trompe-l'Œil lui avait dit, huit jours auparavant :
— Je surveillerai l'hôtel Mourad et la maison Roussebois. Je soupçonne Rouquin ou ses agents de rôder aux environs.
Depuis ce jour-là, il ne l'avait pas revu.
Le fiacre filait rapidement par la rue La Fayette. Tout à coup, il s'arrêta. Le cocher se pencha de nouveau et dit, par le va;:tas resté ouvert :
— L'homme vient de descendre... Il est entré dans la ii. •5on... tenez, juste en face du fiacre arrêté...
« Il est chez lui ! » i-ensa .Auguste.
Et il eut un frisson de joie.
La bète était dans sa tanière. Il était sur de la ijrendre.
11 ouvrit la portière et descendit.
— Je vous garde, dit-il au cocher ; mais, pour que vous soyez sûr de moi, je vais tout de suite vous donner un petit acompte. Comme ça, vous attendrez plus patiemment.
Et il lui lendit un louis.
Le cocher, eu le voyant, n'avait pu retenir un mouvement de surprise.
M avait eu affaire, tout à l'heure, à un petit bonhomme ra-
ugri, affligé d'une bosse énorme, et le visage glabre.
\oilà qu'il retrouvait tout à coup un gaillard droit comme lin frêne, aux épaules larges, à l'allure solide, et qui frisait, eu le regardant avec un sourire goguenard, les crocs insolents U'une superbe moustache rousse.
— Ah ! ah ! dit-il, connu, connu !...
Et il fit à Auguste un signe d'intelligence.
11 croyait avoir conduit un agent du service de la Sûreté.
Il rangea sa voiture le long du trottoir, mais le clown lui dit :
— Vous êtes trop près de la maison où l'homme est entré. S'il met le nez à la fenêtre, il vous apercevra... il pourra s'étonner de vous voir stationner aussi longtemps, et concevra des soupçons...
— Voulez-vous que j'aille vous attendre plus loin ?
— Oui.
— Où vous voudrez.
— Au coin de la rue du Terrage... Là, il ne vous verra pas.
— C'est entendu.
Le fiacre partit, et Auguste traversa la chaussée.
La maison où Rouquin était entré, et qui était la sienne, — celle de son agence, où se trouvaient ses papiers, — faisait Id coin de la rue La Fayette et de la rue de la Buttc-Chaumont.
C'était, pour ainsi dire, le quartier général de Rouquin.
C'était là qu'il avait conçu le projet de s'approprier la fortune des Bertara ; là qu'il avait préparé le mariage de Gabrielle ; là qu'il avait ordonné la mort du vieux Sénéchal... C'était de là qu'il était parti pour tuer André Sénéchal... de là qu'il était parti pour diriger cette lugubre expédition contre la Morgue... de là qu'il était parti pour enlever Louffard du Dépôt.
La maison n'avait rien qui la distinguât des autres. Trois étages sur cinq étaient loués à des commerçants du quartier ou à des ménages d'employés. Le premier et le second étage étaient réservés à Rouquin, qui y avait les bureaux de sou agence et un appartement très confortable.
Il y avait longtemps que ni Rouquin ni aucun de ses agents n'avaient mis les pieds dans cette maison.
Rouquin se savait surveillé par les agents de Mourad ; il savait que, s'il était pris par eux, c'était le châtiment ; Mourad serait sans pitié, et, s'il ne le livrait pas à la justice, lui et ses complices, c'est qu'il se réserverait de faire justice lui-même.
Voilà pourquoi, ne voulant point (y^''*ter Paris avant d'avoir:
mis de VoKlre dans ses affaires, avant: d'avoir pris ses mesures pour pouvoir disposer, le jour où il le voudrait, de sa fortune tout entière, il s'était tenu coi pendant une quinzaine de jours, restant caché, ne se montrant que la nuit, — et toujours accorfpagiié, — afin de laisser croire qu'il avait fui de Paris, peut-êi: de France.
Ses agents avaient imité sa prudence, et avaient cherché un refuge provisoire dans la banlieue parisienne.
Ils commençaient à se rassurer, on l'a vu.
Ce n'était pas sans avoir pris toutes ses précautions pour ne pas être suivi que Rouquin était revenu rue La Fayette.
Sur les boulevards, comme eux environs de la Bourse, il s'était arrêté vingt fois pour surveiller les passants et s'assurer qu'il n'avait pas autour de lui quelque figure suspecte.
Il n'avait re^Ti qu'Auguste, au coin de la rue Vivieime, mais le bossu de la Bourse — comme on l'appelait — ne lui inspirait aucmi soupçon, et sa pensée ne s'y était pas arrêtée un seul insatnt.
Dans la voiture de place qui l'emporta rue La Fayette, il avait, soulevant le rideau qui cachait le petit carreau du fond, jeté de temps à autre un regard sur les fiacres qui roulaient derrière lui. ^
Heureusement, le cocher d'Auguste avait eu soin de se tenir toujours à distance, hâtant ou ralentissant le trot de son chevaU selon qu'il se rapprochait ou s'éloignait ; de telle sorte que Rouquin ne l'avait même pas remarqué.
Rentré chez lui, il avait couru tout de suite à l'une des fenêtres de son cabinet donnant sur la rue La Fayette, et soulevant un coin du rideau, il avait inspecté la rue avec attention, le plus loin qu'il pouvait voir.
Cette fois, il remarqua le fiacre d'Auguste, arrêté presque d Tant sa porte, de l'autre côté de la chaussée.
Son attention se concentra sm* lui.
Il en vit descendre le clown, mais il ne l'avait jamais vu qu'à la Bourse, sous sa bosse, et ne pouvait le reconnaître dans cegarçon trapu et carré.
Il vit encore le clov\-n payer le cocher, et le fiacre partir.
Ses soupçons n'étaient pas éveillés
Il était venu rue La Fayette pour prendre ses papiers les plus précieux, ceux qui pouvaient le compromettre, les cacher ." même, au besoin, les emporter avec lui, s'il le pouvait.
Ses dossiers étaient nombreux ; ses affaires, innombrables.
Il s'enferma dans son cabinet.
Il n'y avait là que Loufîard et La Guyane. M domestiques, ^^ employés. Rouquin, depuis quinze jours, avait tout congé.; pour être libre, prévoj-ant un brusque départ.
Auguste était passé devant la maison en sifflotant entre s dents.
Au coin de la rue La Fayette et de la rue de la Butte-Chaumont, il avisa tm groupe d'une vingtaine d'hommes rassemblés au milieu de la rue de la Butte, autour d'im individu qui pér rait.
La rue de la Butte était livrée ayx paveurs, et, au coin de la ^e La Fayette, un écriteau portait : Rue barrée.
Tous les Parisiens connaissent les industries multiples qui se donnent rendez-vous dans les rues où rédilité entreprend des travaux.
Aussitôt que le premier coup de pioche a retenti, aussitôt que la rue est, ainsi que les écriteaux l'indiquent, interdite aux voitures, viennent s'installer là les marchands de bibelots, les camelois, les hercules, les faiseurs de tours, les montreurs de chiens savants, les inventeurs de savons à dégraisser, et d'autres que nous oublions.
Les uns apportent une table et y étalent leurs marchandises, les autres se contentent de jeter un tapis par terre et là exécutent leurs tours, soulèvent des poids, jonglent avec des boulets.
Le rassemblement formé là était motivé par quelque curiosité de ce genre, car, de loin, Auguste entendait le boniment du saltimbanque. L'homme glapissait d'une voix perçante, et aux premiers mots, Auguste dressa 1" oreille :
— Mesdames et messieurs, les tours que j'exécute ne sont point des tours ordinaires. Je ne marche pas dans les pas de mes confrères en escamotage ; ce sont les tours de mon invention, et, lorsqu'il sont connus du public, je les mets au rancart €t ne m'en sers plus. J'en invente d'autres. Oui, mesdames et messieurs, du nouveau, n'en fùt-il plus au monde 1
— Je connais cette voix-là ! murmurait le clown.
Et il se rapprocha du groupe assez compact au milieu duquel l'homme pérorait. Il finit par le voir. Il était proprement vêtu d'une redingote noire boutonnée jusqu'au menton. Il avait relevé les manches, afin de dégager les poignets. Il tenait à la main un bâton d'escamoteur.
De petite taille, maigre et nerveux, il gesticulait en parlant .et se démenait comme un diable.
« On dirait Trompe-l'Œil ! » pensait Auguste!
Son incertitude venait de ce que X^ompe-l'Œil avait toujours la figure entièrement rasée, et Tescamoteur qu'il voyait là était pourvu d'une magnifique barije noire qui ne laissait guère voir de son visage que les pommettes des joues et les yeux, le front étant caché par un chapeau mou.
En jouant des coudes, Auguste arriva au premier rang.
Là, il put examiner l'escamoteur à son aise.*
Celui-ci avait aperçu Auguste, car, tout à coup, il se retourna de son côté et s'adressa à lui particulièrement :
— Oui, mon gros père, tous les tours que je fais c'est moimême qui les invente. Et jamais on ne me verra descendre à des niaiseries comme celle-ci, par exemple...
Il fit deux ou trois gestes avec sa baguette, frappa sur le gousset d'Auguste, puis désignant un gamin :
— Dites donc, mon gros père, il ne faudrait pas vous laisser flibuster les pièces de cent sous que vous avez dans votre gilet par ce morveux qui nous regarde. Eh 1 petit, rends à Monsieur, qui a une si belle moustache rousse, la pièce de cinq francs que tu viens de lui voler, filou I
Le petit resta effaré, et tout le monde se mit à rire.
L'escamoteur passa sa main dans sa belle barbe et fit un clin d'œil à Auguste, en lui rendant sa pièce, qui se trouvait, en effet, dans la poche du gamin.
A ce clin d'œil, Auguste reconnut son ami. Il ne s'était pas trompé.
Il était là, sans doute, pour surveiller la maison de Rouquin, comme Auguste lui-même.
Et, afin d'éloigner les soupçons et de pouvoir stationner dans la rue tout à son aise, il s'était mis à faire, au coin de la rue barrée, de ses tours d'escamotage.
Une seule indécision hantait l'esprit du brave c1o\sti.
S'il avait deviné le déguisement de Trompe-l'Œil, avait-il deyiné le sien?
Il ne put guère en douter, car le malin personnage semblait ravoir pris, lui et sa moustache, pour but à ses plaisanteries.
Et même, à un certain moment, profitant de ce que tout le monde riait, après mi tour encore plus amusant que les autres, il s'était approché d'Auguste et lui avait glissé rapidement quelques mots à l'oreille :
— Va-t'en. Je vais te rejoindre...
Auguste obéit et, après avoir jeté deux sous sur le tapis de Trompe-l'Œil, s'esquiva, poursuivi par les quolibets de l'escamoteur et les rires de ceux qui étaient là.
Il entra chez un marchand de vin de la rue La Fayette et s'assit à une table, disposée de telle sorte qu'il ne perdait pas de vue la maison où^se trouvait Rouquin.
Un quart d'heure après', Trompe-l'Œil entra, caressant d'un geste satisfait la barbe qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine...
Il alla prendre place auprès d'Auguste, après s'être assure, par un regard rapide, qu'il ne se trouvait dans la salle du débit, aucun agent de Rouqum.
— Tu m'avais donc reconnu tout de suite ? fit Auguste, vexé.
— Parbleu!... A tes'^'yeux !... Mais console-toi, tu es bien grimé tout de même... Les autres s'y tromperont... Et moi» qu'en dis-tu ?
— Oh ! si ce n'avait été ta voix... et tes tours de passe-passe., jamais je n'aurais songé qu'une aussi belle barbe cachait mon. ami Trompe-l'Œil.
— Oui, pour ce qui est de ma barbe, elle est belle ! fit l'escamoteur avec fatuité, comme si vraiment elle lui avait appartenu... Mais parlons d'autre chose... Nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments... A la tienne !... On nous regarde !..
— A la tienne !.. fit Auguste.
Ils choquèrent leurs verres.
— Quoi de nouveau? interrogea le clo-^m... Je suppose que ce n'était point par amour de ton art que tu t'étais installé au coin de la rue de la Butte-Chaumont ?
— Parbleu !.., Depuis huit jours je rôdais aux alentours de la maison Roussebois, mais sans succès, quand, ce matin, j'y
ai va entrer, puis en sortir Louffard et La Guyane. Comme j'étais seul, je no pouvais songer à les accoster. Je me suis contenté de les Hier. Ils sont venus rue La Fayette. Je les ai vus entrer dans la maison d'en face qui est celle de Rouquin, comme tu sais... Alors, je me suis installé dans la rue barréa avec mes gobelets, et j'attends...
— Quoi?
— Rouquin. Ses agents étant ici, le patron ne doit pas tarder à y venir... J'ai envoyé un mot à Mourad par un commissionnaire et j'attends du renfort. Te voilà, c'est bien. A nous deux, nous pouvons déjà tenter bien des choses.
— Et tu n'as pas aperçu Rouquin ?
— Non.
— Eh bien, ta belle barbe t'a empêché de voir, Rouquin es; là...
— Chez lui ?
— Oui.
— Tu en es sùrî
— Aussi sur que voici mon verre plein et que je le vide... Regarde !...
Et il avala son verre d'un trait.
Puis, il raconta son aventure de la Bourse.
— Tant mieux... ça se corse, murmura l'escamoteur enchanté-. Cette lois, il ne faut pas le lâcher... Il faut faire un plan de campagne...
— Ça te regarde. Moi, j'exécute Toi, tu conçois... Trompc-l'Œil acquiesça d'un geste.
— Puisqu'ils sont trois là dedans, dit-il après nn moment de réflexion, il faudrait avec nous Valentin, Chilpéric ou Mourad, bien qu'à tout prendre, s'il y a quelque mauvais coup à rece^ yoir, j'aime autant que Valentin et Mourad ne soient pas là..^
— Moi aussi.
— Alors, puisque tu es de mon avis, nous n'attendrons pas le renfort que j'avais demandé. Si nous l'attendions trop longtemps, Rouquin pourrait déguerpir. Nous nous chargerons donc de l'affaire tous les deux...
— Ça me va 1
— De deux choses l'une, ou nous allons guetter Rouquin à la porte et lui mettre la main au collet quand il sortira.
— C'est dangereux, à cause des passants.
— Ou nous pénétrons chez lui et nous tâchons de lui tomber dessus à l'improviste. Alors nous le ficelons et l'un de nous va chercher Mourad. Mourad, ensuite, s'en arrangera comme il voudra. Ce n'est plus notre affaire.
— Marchons ! dit Auguste.
Et il frappa sur la table en zinc pour payer la consommation.
— Attends donc ! fit l'escamoteur. Tu es trop pressé... Rassieds-toi 1
Comme le patron arrivait auprès d'eux, ayant entendu l'appel d'Auguste, Trompe-l'Œil commanda une autre bouteille.
— Sais-tu à quel étag'j demeure Rouquin ?
— La maison lui appartient.
— Ce n'est pas une indication.
— Le concierge nous rapprendra.
— Le concierge peut, doit même lui être dévoué. Qui sait si nous n'allons pas retrouver dans la loge Louffard ou La Guyane, comme à Passj-, quand nous avons visité de fond en comble la maison RousseLois ?
— A défaut du concierge, je puis te donner un renseignement.
— Parle.
— Quand je suis arrivé tout à Theure rue La Fayette, mon âacre s'était arrêté à deux pas dlci... Pendant que je donnais rnes instructions au cocher, je regardais machinalement les fenêtres de la maison de Rouquin... Eh bien, je crois avoir vu au premier étage, un rideau s*écarter et, derrière le rideau, ]e ne i'af firme pas cependant, il m'a semblé apercevoir la figure maigre de celui que je suivais...
— Il est probable que tu ne t'es pas trompé. Trompe-l'Œil réfléchit, et tout en remplissant les verres :
— \"oic.i comment nous allons nous y prendre... Je vais écrire une lettre à Rouquin, ou plutôt je vais mettre du papier blanc dans une enveloppe et sur celle-ci l'adresse de Rouquin. Je la porte au concierge en recommandant de la faire parvenir toùi de suite à Rouquin, vu que c'est pressé. Le concierge monte. Je le suis et quand il entre je me jette dans l'appartement. Je t'appelle. Tu me rejoins. Nous sommes dans la place.
— Et le concierge, qu'est-ce que nous en faisons ?
— Si c'est un agent de Rouquin, tant pis, il faudra jouer de la ficelle. Sinon, et si nous avons affaire à un vrai concierge, tant mieux, moins de bruit, plus de besogne.
— Et une fois entrés chez Rouquin ?
— Ah ! tu m'en demandes trop. Xous ferons de notre mieux, voilà tout ce que je puis dire. Es-tu prêt ?
— Je voudrais être entré déjà.
— Patience. Tu vas être satisfait.
Trompe-l'Œil demanda une feuille de papier et une enveloppe. 11 écrivit l'adresse de Rouquin. Pendant ce temps, Auguste payait les consommations. Puis, ils sortirent.
lis n'avaient qu'à traverser la chaussée pour être chez Rouquin.
Auguste n'entra point tout de suite dans le corridor et laissa Trompe-l'Œil s'y engager seul.
Les choses semblèrent marcher sans encombre, car le concierge qui reçut la lettre n'eut pas l'air d'avoir de soupçons.
— Si vous voulez remettre votre lettre vous-même, dit-il, vous n'avez qu'à monter, c'est au premier...
Trompe-l'Œil fit un signe à Auguste qui le rejoignit.
Tous deux montèrent.
Au coup de sonnette, la porte s'ouvrit...
— Attention, murmura l'escamoteur... du sang-froid! C'était Louffard qui venait à eux, ils le reconnurent tout de
tuite.
Louffard jeta sur les deux compères un regard défiant, mais
LE UEilNIEH BAISER 173
Liiis doute il lie les reconnut pas... ou du moins rien n'indiqua sur sa physionomie qu'il les eût reconnus... car il leur demanda, presque avec politesse :
— Que désirez-vous, messieurs ?...
— C'est une lettre pour M. Rouquin... dit Trompe-l'Œil...
— Une lettre ?... Est-ce qu'il y a une réponse?...
— Il y a mie réponse, en effet, et même, paraît-il, pressée...
— Donnez-la-moi, je vais la porter à Monsieur.
— Permettez. On m'a bien recommande de ne la remettre qu'à M. Rouquin, en mains propres... Est-ce vous, monsieui^ Rouquin ?
— Non, mais vous pouvez me la confier, elle lui sera remise.,
— Non, je ne le peux pas.
Ils parlementaient dans l'antichambre. .. Louffard tenait toujours la porte entr'ouverte, et Trompe-l'Œil, le chapeau d'une main, tendaii la lettre de l'autre main.
Auguste, très calme, bien campé sur ses jambes, attendait.
Louffard eut une seconde d'hésitation, et pendant cette seconde son regard alla alternativement d'Auguste à Trompel'Œil et de Trompe-l'Œil à Auguste.
Il referma la porte,
— C'est bon, dit-il, je vais prévenir Monsieur. Attendez ici... Il entra dans l'appartement.
— Plus souvent que nous attendrions, fit l'escamoteur... Ce gaillard nous a dévisagés d'une si drôle de façon que j'ai peur qu'il ne nous ait éventés...
— Impossible ! fit le clown qui avait foi dans sa moustache.
— Ces coquins sont payés pour être sur leurs gardes... Il faut avoir de l'audace, Auguste... Entrons, mon ami I...
Et ils s'élancèrent sur les pas de Louffard.
La nuit s'était faite ; aucune lampe n'était allumée ; pas même le gaz de l'antichambre.
Puis, tout à coup, par une porte entre-bâillée, ils virent percer une filtrée de lumière...
Et, derrière la porte, ils entendirent des voix qui chuchotaient.
« Ça doit être ici la tanière de Rouquin ! » pensèrent-ils...
Sans se dire un mot, ils s'étaient arrêtés, retenant leur souffle.
Mais ils n'entendirent pas...
Louffard et Rouquin parlaient à voix basse.
Louffard avait annoncé à son maître la visite des deux compères et leur insistance à vouloir s'adresser directement à Rouquin.
— Quels sont ces gens ? avait demandé ce dernier.
— Je n'ai pas reconnu le plus petit... mais il a une trop belle Ijarbe pour qu'elle soit naturelle... Quant à l'autre, malgré uno moustache que je ne lui connaissais pas, je parierais un de mes deux yeux que c'est un des honmies de Mourad... Je suis paye pour le savoir... J'ai eu maille à partir avec lui en plusieurs occasions... Dans la maison Roussebois, d'abord, où j'ai failli être égorgé dans la cave... puis, à Bois-Tordu, où il m'a proprement ficelé... Enfin, je crois que c'est un clown du cirque...
€t si je ne me trompe pas sur son compte, celui qui raccompagne est Tescamoteur Trompe-l'Œil. La Guyane les connaît aussi et le marquis également, car celui-ci doit à Trompel'Œil ce joli coup de couteau qui Ta si joliment désarmé, dans le grand salon de Bois-Tordu. La Guyane, lui, à conservé sur le cœur, ou plutôt en pleine figure, un fameux coup de poing ■du clown qui lui a coûté cinq ou six dents... Ce sont des adversaires qu'on ne doit pas dédaigner.
— Evidemment, la lettre qu'ils apportent est un piège... Elle n'a d'autre but que de leur permettre de se i^approctier de moL..
— Rien n'est plus facile que de les mettre à la porte, en ayant l'air de ne rien soupçonner...
Rouquin réfléchit un moment.
— Non, dit-il, je veux les voir... Fais-les entrer î... Louffard parut inquiet.
— Au moins, maître, vous permettrez que je reste auprès de vous ?...
Rouquin secoua la tête.
— Non pas, dit-il, je tiens au contraire à rester seul avec eux. Rassure-toi... Je n'ai rien à craindre... Je saurai me défendre.
— Nous serons près d'ici, La Guyane et moi, et à votre premier appel...
— La Guyane et toi, vous allez quitter cette maison, en emportant avec vous ces papiers que je vous confie dans cette valise... dans ce sac... dans ce paquet... Vous les mettrez en lieu sûr, et vous irez m'attendre au Cours-la-Reine, dans l'ancien hôtel du marquis.
— Mais ils sont deux, maître.
— C'est bien. Obéis. Ah! une recommandation... Il est pos- •sible que le clown et l'escamoteur ne soient pas seuls et que leurs amis rôdent auprès de la maison.
— Soyez tranquille, patron, nous ouvrirons l'œil.
— A la moindre alerte, ne vous aventurez pas dans la rue ■La Fayette... Rentrez... revenez auprès de moi, non pour me prêter main-forte, je n"en aurai pas besoin, mais pour vous mettre sous ma protection, je vous sauverai.
Louffard prit dans ses bras les papiers précieux que lui montrait Rouquin et se dirigea vers la porte.
En ce moment, celle-ci s'ouvrit et Auguste et Trompe-rCEil tipparurent ensemble sur le seuil...
Ils étaient souriants et saluèrent avec politesse.
Louffard jeta sur son maître im regard qui disait :
« Vous voyez que je ne m'étais pas trompé ? »
Rouquin eut un imperceptible mouvement d'épaules. Il ne jugeait pas ces adversaires à sa hauteur et les méprisait.
— Eh bien, ne vous gênez pas, vous autres ! disait Louffard.
— Vous tardiez tant, et nous étions si pressés ! fi.t Trompe- TŒil.
— Vous avez une lettre à me remettre ? demanda Rouquin.
— Une lettre ? fit l'escamoteur, surpris. Mais pas du tout ! Sur un Signe de Rouquin, Louffard se dirigeait vers la porte.
LE DERNIER BAISER làl
mais entre la porte et lui il trouva Auguste dont la moustache, avait l'air de plus en plus menaçant.
— Restez donc, je vous prie, disait le clown... Mais rrompe-rŒ:il intervint :
— Monsieur veut se retirer? dit-il. Qu'il ne se gêne pas I... 11 poussa Auguste d'un coup dé coude et murmura :
— Laisse-moi faire. Deux, c'est incertain. Un, c'est plus sûr I Auguste laissa passer Louffard et derrière le bandit Trompe*
rCEil, vivement, donna deux tours de clé à la porte.
— Voilà ! dit-il.
Et il s'assit, avec un grand soupir de soulagement, tout gaillard.
— Sapristi, monsieur Rouquin, vous n'êtes pas facile à dénicher et il y a longtemps que nous vous cherchons...
— Trompe-l'Œil, tu fais erreur, dit avec douceur le clown, M. Rouquin était aujourd'hui à la Bourse ; j'ai même eu l'honneur de lui parler et de lui rendre service...
Et reprenant tout à coup sa voix de fausset, pliant le dos, levant l'épaule :
— Qui veut écrire V Qui veut écrire sur mon dos?... Demandez, ne vous gênez pas !... Qui veut toucher ? Ça porte bonheur !,..
Rouquin eut dans les yeux un éclair de colère... Il avait été joué par ce clown...
— Il est vrai que ça ne vous a pas porté bonheur I ajouta Auguste.
La contenance de Rouquin était singulière...
Après ce premier et presque instinctif mouvement de dépit, ! était redevenu souriant et c'était d'un œil très calme qu'il
nsidérait ses adversaires.
Il avait l'habitude du danger, et depuis quelque temps, il avait passé par des aventures dramatiques qui l'avaient familiarisé avec les situations en apparence désespérées.
Du reste, doué d'un admirable sang-froid, il conservait la pleine liberté de son intelligence au milieu des péripéties même
— plus inattendues.
un l'a vu à l'œuvre ; on connaît son audace ; on sait de quoi I était capabl*.
Il aurait pu se montrer étonné du sans-façon avec lequel 1 iompe-rŒil'et Auguste étaient entrés chez lui; il aurait pu
'uer la colère, essayer de l'intimidation ; toutes choses qu'il
daigna.
Ces deux hommes venaient chez lui pour s'emparer de sa
rsonne.
Il était inutile de discuter avec eux.
Cependant, pour permettre à Louffard et à La Guyane de
iitir et de s'assurer que dans la rue personne ne les attendait, ! fallait gagner un peu de temps.
Rouquin le tenta.
— Ainsi, dit-il, vous me cherchiez, mes amis ?
— Oui. Et contents de vous avoir découvert, nous l'avouons. *■ ^ vi'fetait vraiment pas difficile. Mon adresse est connue.
l&à LE DERNIER BAISER
Il VOUS suffisait de consulter le Bottin de Paris. Vous l'auriez trouvée. :Mais que voulez-vous de moi, je vous prie ?
— Oli ! c'est bien simple... un de nos amis, celui qui nous envoie, désirerait avoir une conversation avec vous... et nous venons vous chercher à cet effet...
— Et cet ami ?
— 11 se nomme [Mourad...
— Que ne vient-il ici lui-même?.,.
— Ah ! voilà, il y a bien songé... mais il aime mieux vous déranger, c'est plus sûr... d'autant plus que vous n'aurez rien à craindre entre Auguste et moi...
— Mais ce Mourad, je ne le connais pas... je n'ai aucun intérêt avec lui... fit Rouquin avec une feinte douceur...
— Quelle erreur !... Vous avez les mêmes intérêts, au contraire... Et, pour les débattre, vous trouverez auprès de Mourad, André Sénéchal, échappé presque miraculeusement à la mort, Georges, son frère, qui est reveziu de loin, lui aussi. Par exemple, le père Sénéchal n'est pas là, et pour cause ; mais, pour le mieux remplacer, vous aurez le père Bertara, que vous avez cru mort et qui se porte mieux que jamais...
Telle était la possession de Rouquin sur lui-même qu'il eut à peine un mouvenient brusque d'effroi, traduit par une simple contraction des mains ; ce que Mourad lui préparait, c'était tme sorte de jugement prononcé par ceux-là qui avaient failli être ses victimes, et qui semblaient sortir de la tombe pour se dresser devant lui...
Mais ce n'eut que la durée d'une seconde. Il se remit.
— Veuillez donc nous suivre, monsieur Rouquin ; nous ne sommes, Auguste et moi, que d'humbles intermédiaires... C'est avec ceux que je viens de nommer que vous réglerez vos comptes...
Rouquin, souriant, secoua la t^te :
— Vous pouvez vous retirer, dit-il, je ne vous suivrai pas.
— Diable ! fit Trompe-l'Œil, nous ne saurions trop vous engager à ne point faire de résistance.
— Il n'y a point là de résistance. Je ne vous suis pas, voilà tout.
— Non, ce n'est pas tout, n'est-ce pas, Auguste ?
— Sûrement ! fit le clown.
— Si vous refusez, nous vous emmènerons de force.
— En êtes-vous bien sûrs ? dit Rouquin toujours calme.
— Parbleu i
— Vous semblez convaincus. Moi, je ne le suis pas.
Et, ouvrant un tiroir, il en tira un revolver qu'il dirigea sur rc-ïcamoteur et son ami.
— Oh î dit Trompe-l'Œil en riant, nous tuer, c'est grave. On vous interrogerait. Il faudrait donner des explications. Et je ne sais trop ce que vous diriez.
— Vous êtes chez moi. Vous m'attaquez. Je me défends.
— Où prenez-vous que l'on vous attaque ? Nous n'avons même i)c.5 un couteau sur nous. N'est-ce pas, Auguste ?
— C'est la vérité. On oeut nous fouiller.
Rouquin désarma son revolver et le remit dans le tiroir, qu'il ferma à clef, mais sans perdre de vue les deux amis.
— Au fait, dit-il, une arme est inutile.
— Et dangereuse. Ça fait du bruit.
Rouquin consulta sa montre. Il y avait un quart d'heure que Louffard l'avait quitté, un quart d'heure que Louffard avait dû quitter la maison avec La Guyane ; par conséquent, ils étaient tous deux en sûreté. La physionomie de Rouquin changea et devint railleuse.
— Ainsi, dit-il, vous avez cru que je me laisserais prendre d'une façon aussi sotte ?
ïrompe-l'Œil se pinça les lèvres.
— Vous n'êtes pas poli, monsieur, dit-il... et je crois vraiment, sans parler de moi, que l'invention du bossu de la Bourse méritait une autre épithète que celle-là... Il faut rendre justice à Auguste... Vous vous y êtes laissé prendre...
Rouquin s'était levé.
— Trêve de plaisanteries. Sortez de chez moi... Trompe-l'Œil se leva également, et, sans se départir de sa
politesse : i^
— Après vous, monsieur, s'il vous plaît... Ne devons-nous pas faire le voyage ensemble ?...
Il se rapprocha de Rouquin et lui prit familièrement le bras gauche!
Auguste en avait fait autant de son côté et lui avait pris le bras droit.
Rouquin, chose étrange, n'avait pas fait un mouvement poui: se défendre et leur échapper.
Il se contenta de hausser les épaules.
— Allons, suivez-nous, Rouquin, dit Trompe-l'Œil, changeant de ton, comme tout à l'heure Rouquin. Vous êtes pris. Que voulez-vous ?... Il faut vous résigner... Ça peut arriver aux plus habiles... Pour ce qui est de nous échapper, n'y comptez pas... Sans parler de mon poignet qui est solide, il y a les doigts d'Auguste, qui sont des tenailles. Marchons !
D'une brusque secousse, ils poussèrent Rouquin ; mais, à leur étonnement, celui-ci ne bougea pas plus que si ses pieds eussent été rivés au plancher. Et il n'avait pas fait un effort apparent.
Puis, tout à coup, il se débarrassa de Trompe-l'Œil avec la même facilité qu'il eût fait d'un enfant ; ensuite, de sa main gauche, il desserra les doigts du clown, qui craquèrent comme brisés un à un.
Auguste eut un cri de fureur et ses bras d'hercule entourèrent la poitrine de Rouquin. Mais Rouquin, lui aussi, avait resserré les bras, écrasant Auguste dans une étreinte irrésistible.
— Attends ! attends ! dit Trompe-l'Œil, je vais le ficeler, c'est plus simple !
Et il tira une corde de sa poche.
Mais, avant qu'il eût eu le temps de s'en servir, Rouquin, soulevant le clown, l'avait envoyé, i-out étourdi, rouler au
fond de son cabinet ; d'un bond, il s'était élancé derrière un large bureau de bois noir qu'il avait bousculé sur Trompel'Œil et Auguste, leur écrasant les jambes.
Et, profitant d'une seconde de répit, il avait ouvert une sorte de placard ei il avait disparu... comme ces personnages de féerie tour à tour visibles et invisibles et qui ne laissent point de traces de leur passage...
— Nom d'un tonnerre I cria Trompe-l'Œil, nous sommes refaits !
Ils se débarrassèrent, non sans peine, da lounl bureau quel Bouquin avait jeté sur leurs jambes et ils coururent vers la placard par où le misérable avait si prestement disparu.
Cela n'avnit pas seulement l'apparence d'un placard, mais c'en était bien un en réalité.
Seulement, derrière des redingotes et des pantalons pendus à des crochets ou à des patères, était dissimulée une porte.
Et cette porte était restée entr'ouverte.
Un accident très simple avait empêché Rouquin de la fermer.
Au moment où il s'élançait, avec la précipitation d'un homme qu'un danger de mort menace et qui n'a qu'une seule chance de sahit, un des vêtements avait en se prenant dans la porte, empêché la fermeture complète, et Rouquin était trop pressé de disparaître pour s'y arrêter ou même s'en préoccuper.
Trompe-l'Œil poussa cette porte et s'élança en avant.
Auguste le suivait.
Ils se trouvaient dans un corridor très sombre, sur lequel donnait un étroit esealier.
Ils n'eurent pas de peine à comprendre qu'ils venaient def faire irruption, par cette porte habilement dérobée, dans la maison voisine et qu'ils avaient devant eux l'escalier de service.
Us ne se trompaient pas.
La maison donnait sur la rue de la Butte-Chaumont, et fai* sait, avec la maison de Rouquin, l'angle de la rue La Fayette.
Rouquin allait sortir devant l'endroit même où tout à l'heure Trompe-l'Œil, en surveillance, débitait son boniment et faisait ses tours d'escamotage.
Trompe-l'Œil et Auguste, penchés sur la cage de l'escalier qui descendait en colimaçon, écoutèrent attentivement.
Il y eut, en bas, un bruit de pas, à peine perceptible.
C'était Rouquin qui s'enfuyait.
Alors les deux amis enjambèrent la rampe, s'y achevalèrent et se laissèrent glisser jusqu'en bas, avec la rapidité d'.un© flèche.
18o LE DERNIER BAISER
En bas, ils se heurtèrent au concierge de la maison qui, ayant entendu du bruit, venait de sortir de sa loge.
Mais Trompe-l'Œil et Auguste n'étaient pas en humeur de fournir des explications ; le concierge, ayant voulu s'opposer à leur passage, reçut d'Auguste une violente bourrade qui l'envoya rouler, étourdi, dans sa loge.
Il n'eut pas le temps d'-appeler à l'aide.
La porte sur la rue était ouverte.
Trompe-l'Œil et Auguste s'élancèrent.
A peine étaient-ils dehors qulls voyaient la silhouette de Rouquin disparaître au coin de la rue La Fayette.
Il y avait là un bec de gaz et Rouquin apparut, brusquement éclairé par la lumière.
Ils traversèrent la rue de la Butte et se trouvèrent rue La Fayette. Mais là, plus personne.
Rouquin semblait s'être effondré sous terre, évanoui dans l'air.
— Il aura couru plus vite que nous, dit Trompe-l'Œil. Va en avant dans la rue La Fayette... moi, au contraire, j'irai doucement, en me cachant le plus possible ; il ne doit pas être loin ; il est entré dans quelque maison sous le premier prétexte venu ; mais il faudra bien qu'il en sorte, et alors, qu'il monte ou qu'il descende, il rencontrera l'un de nous.
Auguste obéissait sans jamais répliquer.
Il s'élança dans la direction du chemin de fer de l'Est.
Trompe-l'Œil, au contraire, se dissimula sous une porte.
Mais, l'œil au guet, il ne perdait pas de vue les passants qui longeaient le trottoir devant lui, et son regard perçant Inspectait la rue, dans la direction qu'avait prise Auguste, le plus loin que lui permettaient les becs de gaz.
Bien lui en avait pris de rester à cette place, car, au bout d'un quart d'heure, il vit sortir de l'une des maisons voisines Rouquin lui-même, qui ne s'aventura sur le trottoir qu'après avoir minutieusement sondé la nuit, devant lui, derrière lui.
— Regarde, regarde, mon ami, murmurait Trompe-l'Œil... Cette fois, si tu m'échappes, je veux avaler de travers mon bâton d'escamoteur.
Et il se mit à le suivre avec prudence, du plus loin qu'il lui fut possible, sans craindre de le voir s'échapper.
Il ne perdait aucun de ses mouvements.
Lorsque Rouquin arriva à la hauteur du chemin de fer de l'Est, il s'arrêta soudain,
Ptiis, tout à coup, il tourna la tête, comme s'il avait voulu rétrograder.
Il fit même quelques pas en arrière.
Mais il s'arrêta de nouveau.
Il avait aperçu Trompe-l'Œil à la clarté d'un bec de gaz.
Il y avait peu de monde dans la rue ; quelques passants affai- Tés seulement- et qui ne faisaient guère attention à nos trois personnages.
Ce qui avait fait rétrograder Rouquin, c'est qu'il s'était trouvé soudain en face d'Auguste.
Ce qui l'avait fait s'arrêter, c'est qu'il venait de voir l'escamoteur dont l'œil goguenard ne le quittait pas.
11 était entre ses deux ennemis.
Un moment il eut peur.
Fuir par les rues latérales, il n'y fallait pas songer, puisqu'il était à cet endroit de la chaussée sous laquelle passe le chemin de fer de l'Est.
Machinalement, il jeta les yeux vers sa droite, au-dessus du parapet.
Auguste et Trompe-l'Œil avançaient lentement, chacun de 6on côté, et allaient le rejoindre.
Le soir, le chemin de fer, qui s'allonge dans un ravin, à six ou sept mètres en dessous de la chaussée, présente, avec son tapage -de wagons et de sifflets, ses lumières au loin, mystérieuses, ses signaux, ce remue-ménage de machines que la nuit enveloppe de son obscurité, et qui, grâce à elle, prennent des apparences monstrueuses, le chemin de fer, disons-nous, présente le spectacle d'un travail fantastique.
De temps en temps, les ombres d'en dessous sont traversées i^ar des fantômes noirs aux bras blancs desquels se balance une lanterne.
Tout à coup, mi train manœuvre, roule, gronde, disparaît, puis, c'est un autre, un autre encore,
La chaussée qui passe sur la voie est protégée par un parapet qui empêche tout accident, c'est une haute grille traversée d'un treillage en fils de fer.
Rouquin avait vu cela d'un coup d'œil.
Du reste, habitant tout près, passant là très souvent, il connaissait, de longue date, la disposition des lieux.
En une seconde, il eut fait son plan.
Il savait aussi que de la chaussée à la voie du chemin de fer il y avait plus de six mètres.
Six mètres, c'est à peine la hauteur d'un deuxième étage.
Et, pour sauver sa vie. Rouquin n'était pas homme à reculer devant un saut de deux étages.
En outre, en bas, sur la gauche sont souvent remisés des wagons de marchandises ; s'il tombait sur un de ces wagons, il diminuait d'autant la distance.
Il risquait, c'est vrai, en tombant de si haut, soit de se casser la jambe sur les rails ; soit, en rencontrant le toit d'un wagon, de le crever, de passer au travers et de se blesser grièvement -, mais, entre cette alternative et celle de rester entre les mains de Trompe-l'Œil et d'Auguste, c'est-à-dire de Mourad, iî ne pouvait hésiter.
Auguste et Trompe-l'Œil se rapprochaient toujours.
Ils n'étaient plus qu'à quelques pas de lui.
Il apercevait distinctement leur sourire ironique, leurs yeux brillants qui guettaient ses moindres mouvements, ses moindres gestes.
S'il avait fait mine de se jeter au milieu de la chaussée pour prendre la fuite, en une seconde, l'un ou l'autre l'etit rejoint.
Il s'accrocha des deux mains à la grille qui servait de para-
pet et s'enlevant à la force des poignets, mettant la pointe des pieds pour se soutenir dans les carrés formés par le treillage, en une seconde, il l'eut enjambée...
Il dégringola de l'autre côté, après avoir jeté nn rapide coup d'œil au-dessous de lui...
Aucune lanierne mouvante n'indiquait, à cet instant-là, 1& passage d'un employé du chemin de fer...
Aucun bruit, rapproché ou lointain, n'indiquait non plus l'arrivée ou le dépari d'un train.
Sous ses pieds, à cinq mètres, des wagons de marchandises garés là, sans locomotive.
Il se laissa pendre de toute sa hauteur, toujours accroché par les mains.
Auguste et Trompe-l'Œil ravalent vu et accouraient.
Mais ils irarrivèrent que pour apercevoir, de lautre côté de la grille, le visage de Rouquin et pour entendre son éclat derire.
En même temps, l'homme disparut.
— Il se cassera les reins, dit Auguste.
On entendit un bruit sourd, mat. Rouquin, ayant mal calculé^ au lieu de tomber sur le toit d'un wagon, s'était écroulé par terre, entre les rails, derrière le train garé.
Il resta quelques secondes étendu, tant la secousse avait été forte, puis il se tiàa. ; il n'avait point de blessures ; les pieds, seulement, et les mains étaient légèrement contusionnés.
il se coula doucement sous les wagons. Par bonheur pour lui, la voie était plongée dans l'obscurité.
La nuit était noire : les becs de gaz espacés le long de la voie laissaient des coins obscurs où un homme pouvait se réfugier.
Il s'agissait pour lui de se rapprocher de la gare et d'attendre le premier train, de se mêler aux voyageurs qui en descendraient et de sortir.
Et, dans la crainte d'une surprise, passant entre les roue sous la voie, il monta dans un wagon de marchandises au. fond duquel il se dissimula.
Là, du moins, il était en sûreté.
C'est à peine s'il venait d'y entrer, qu'il entendit, du cô de la chaussée de la rue La Fayette, un bruit sourd, pare. : à celui d'une chute.
Il tressaillit.
Ses deux ennemis avaient-ils eu l'audace de le suivre, et. au risque de se briser les os, avalent-ils pris le même chemin ?
Il se coula doucement jusqu'à la porte, se tenant à plat ventre, dans le wagon, et pencha la tête au dehors, essayant de distinguer.
Tout d'abord, il ne vit rien.
Et même, pendant quelques instants, aucun bruit ne parvir plus jusqu'à lui, malgré son attention.
— Je me serai trompé, dit-il, j'aurai mal entendu. Mais non. Tout à coup, le même bruit se renouvela. *{ûuciuin frémit.
LE DLKMKR BAlbER K>
— Cette fois, ce sont eux, murmiira-t-il... ils me suivent. C'étaient Trompe-l"Œil et Auguste, eu effet.
Un instant surpris par la disparition de Rouquin qui semblait, devant eux, sèire évanoui comme dans une trappe, ils avaient bien vile repris leur sang-froid.
En une seconde, ils eurent escaladé le grillage.
Mais des passants s'arrêtaient, formaient un attroupement.
Deux sergents de ville, en tournée dans la rue, sur le trottoir opposé, traversèrent la chaussée pour s'informer de ce qui se passait.
Quand ils arrivèrent, il n'y avait plus rien.
Auguste, le premier, s'était suspendu par les mains, laissant iTrompe-l'Œil dégringoler tout le long de son corps.
La première chute que Rouquin avait entendue était celle de Trompe-l'Œil.
Augusie se pencha et vit que son ami se relevait, sain et sauf» et se garait pour le laisser tonilDcr à son tour.
Pour le clown, une chute de quatre mètres était jeu d'enfant ; volontiers môme, en tombant, il eût fait le saut périlleux, si le moment navait pas été aussi grave.
11 se retrouva sur ses jambes, en bas, auprès du train de marchandises, à quelques pas de Rouquin attentif.
Là-haut, les passants effarés disaient :
— Ils ont dû se rompre le cou !
— Plus souvent ! dit Trompe-l'Œil, L'heure serait mal choisie...
— Où retrouver Rouquin, maintenant?
— Dame ! Nous allons voir... Ce sera difficile, car nous risquons de tomber sur un employé du chemin de fer indiscret, qui voudra savoir pourquoi nous nous promenons sur la voie, les mains dans les poches, sans autorisation et sans billet...
— • Vois-tu, dit Auguste, nous venons d'agir comme des écoliers. Il ne fallait pas sauter ici tous les deux. Il fallait qu'urt de nous restât dans la rue et couriit à la sortie de la gara C'est là, peut-être, que Rouquin eût été rencontré.
— Oui. Tu as raison. Mais il est trop tard, on ne peut pa^ Temonter,
— Que faire T
— Je ne sais trop. Ce qui me console, c'est que Rouquin ûoit être aussi embarrassé que nous. Mais ne restons pas là. Oit nous verrait. Derrière ces wagons, nous serons mieux.
Rouquin ne les perdait pas de vue.
Ils étaient si près de lui maintenant qu'il pouvait les entendre.
Mais, craignant d'être aperçu, il avait rentré la tête.
Certes, oui, il était aussi embarrassé que les deux amis, plus même, car eux poursuivaient, tandis que lui fuyait.
Mais il mettait son esprit inventif à la torture, pour inventer quelque stratagème. Et il ne trouvait rien.
Cependant, les minutes s'écoulaient ; et chaque minute lui enlevait une espérance et rendait la catastrophe plus prochaine car il pouvait être découvert.
190 LE DERNIER BAISEft
— Raisonnons, murmurait-il, en faisant appel à tout son sang-froid. Deux partis me restent à prendre. Je ne puis essayer de me sauver en suivant la voie ferrée, les surveillants m'arrêteraient aussitôt. M'arrêter, cela n'aurait pas un grand inconvénient, car je pourrais à la rigueur expliquer ma présence sur la voie et j'en serais quitte pour une contravention. Mais cela donnerait lieu à des pourparlers. Ces pourparlei^s me feraient perdre un temps précieux. Donc, je n'y puis songer. Or, de deux choses l'une : ou je m"élance dans le premier train partant qui va passer, et je gagne ainsi la campagne, même la province... ou, profitant du premier train arrivant, je descend:^ à la gare... je paye au contrôleur ce qu'il me réclamera et je rentre dans Paris... Tout cela est possible... Lequel des deux partis m'offre le plus de chance ûe succès ?
Il réfléchissait.
Et il ne s'arrêtait à aucune résolution, quand tout à coup, un long sifflement retentit.
Un train arrivait, ralentissant au fur et à mesure qu'il approchait de la gare, mais ayant encore, toutefois, une allure assez rapide.
Rouquin réussit à voir l'heure à sa montre.
— Il est dix heures moins quelques minutes, dit-il. Ce train doit être celui qui arrive de Nancy à neuf heures cinquantecinq minutes.
Le train sifflait toujours. Le bruit se rapprochait, comme le roulement du tonnerre.
Rouquin voyait les deux lanternes comme des points immobiles, d'un rouge sanglant dans la nuit.
Le misérable retrouva un sourire sceptique :
— - C'est la première fois de ma vie que l'arrivée d'un train me cause autant d'émotion, murmura-t-il.
Et, se laissant couler sous le wagon de marchandises où il s'était tenu à l'abri, toujours protégé par l'obscurité, il attendit que le train passât devant lui.
Quelques employés traversèrent la voie en courant.
Heureusement pour Rouquin, il se trouvait sur le côté drol: du train, c'est-à-dire le côté opposé à celui par où on descend.
Là, il ne resta plus personne.
Au loin, vers la gare, des ombres se mouvaient, dans les baies Imnineuses produites par les becs de gaz.
Mais il était, lui, invisible.
Le train n'était plus qu'à quelques mètres.
Soudain, il passa devant lui... la machine, le tender, les fourgons, les wagons de troisième, de deuxième et de première classe.
Il s'était dressé, et d'im bond fut sur le marchepied.
Comme le train allait encore à vitesse moyenne, il chancela au contre-coup et fut obligé, pour ne pas rouler sous les roues, de se retenir des deux mains à la poignée de cui\Te.
Il s'était élancé sur le marchepied d'un wagon de première classe.
Il jeta im coup d'œil à l'intérieur du premier compartiment.
LE D£AL\iKR BA1.<LU lOi
Il y avait là deux voyageurs qui venaient de se réveiller et repliaient leurs couvertures.
L'un des deux l'aperçut, mais no s'en occupa pas autrement, le prenant pour un employé du chemin de fer.
Rouquin passa rapidement à l'autre compartiment.
Celui-là était vide, mais une. plaque indiquait qu'il était réservé aux dames ; Rouquin l'ouvrit, s'y jeta et referma la portière.
Il était temps.
Le train rebondissait sur les plaques tournantes.
Il entrait en gare.
Les facteurs, montés sur les marchepieds, ouvraient les portières.
Le train s'arrêta. Rouquin avisa un employé.
— Veuillez aller me chercher le chef de train, dit-il. J'ai un supplément de place à payer.
L'homme obéit. Le chef de train accourut. En voyant Rouquin dans le compartiment des dames, il se fâcha, mais Rouquin riait, tout en tirant son porte-monnaie.
— Eh bien, quoi, dit-il, cela n'a gêné personne. Le compartiment était vide.
— Vous n'avez pas de billet ?
— Non. J'étais en retard. Je n'ai pas eu le temps de passer au guichet.
— Où êtes-vous monté ?
— A Champigneulles, à dix minutes de Nancy.
— C'est singulier, dit le chef de train... je ne vous ai pas vu monter et personne ne m'a prévenu...
— Ah ! dame, ce n'est pas à moi à vous expliquer comment cela s'est fait. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je n'avais nulle envie de voler la compagnie, puisque c'est moi qui viens de vous faire appeler.
— Mais je me souviens qu'il y a eu deux dames dans ce compartiment jusqu'à Toul. Oui, c'est cela, une vieille dame et sa mie...
— Ça ne m'étonne pas. Ce n'est pas ici que je suis monté tout d'abord, mais dans le compartiment voisin. Comme il y avait là deux hommes, deux fumeurs, et que la fumée m'incommode, j'ai profité de ce que ce compartiment était vide et à Commercy je m'y suis installé.
— Vous mériteriez que je vous fasse un procès-verbal.
— Qu'y gagneriez-vous ? Dites-moi plutôt combien je vous dois.
— Vous payerez depuis Nancy.
— C'est cinquante francs, je crois?
— Non, c'est quarante trois francs seulement.
— Voilà cinquante francs... Gardez le reste...
Le chef de train lui .signa un billet, empocha les cinquante francs, -sans plus ajouter un mot, et s'éloigna. Cette scène avait pris deux ou trois minutes à peine.. - La foule des voyageurs se pressait à la sortie. Rouquin s'y mêla, sans se hâter.
Un instant après, il traversait la cour de la gare et, de nouveau libre, sauvé, respirant à l'aise, il se mêlait à la cohue parisienne.
Qu'étaient devenus Auguste et Trompe-VOEil ?
Comment avaient-ils laissé échapper Rouquin ?
Ils ravalent vu, tout à coup, surgir non loin d'eux, d'entre les roues des wagons où eux-mêmes se cachaient.
Ils l'avaient reconnu.
Ils auraient même pu l'arrêter, s'ils avaient été prévenus, si le saisissement ne les avait pas cloués sur place.
Mais une seconde s'écoula, et cela suffit pour sauver Rouquin.
Ils le virent escalader le train de Nancy ; ils devinèrent quel était le plan du misérable et voulurent s'élancer à sa poursuite, en s'accrochant à la poignée de cuivre, ainsi que Rouquin avait fait sous leurs yeux.
Mais le train les avait dépassés.
Ils restèrent en arrière sur la voie.
Et comme ils n'en continuaient pas moins de courir de toutes îeurs forces, sans plus même réfléchir à ce qu'ils faisaient, îurieux de voir cette proie leur échapper, des employés se précipitèrent à leur poursuite et les arrêtèrent.
Ils bousculèrent les premiers, mais d'autres arrivèrent ; on les maintint ; il se regardèrent, très humiliés et penauds.
— Veux-tu que je te dise ? murmura Trompe-l'Œil.
— Dis toujours ! fit Auguste, en reprenant haleine.
— Eh bien, nous sommes des imbéciles !
— C'est ce que je pensais, dit le clown.
On les conduisit, sans qu'ils songeassent à se défendre autrement, chez le commissaire de la gare, découragés et baissant la, tête.
Ils durent subir un interrogatoire.
Qui étaient-ils ?
Que faisaient-ils sur la voie ?
Comment s'y trouvaient-ils ?
Pourquoi avaient-ils résisté aux employés et résisté si vigou- Teusement que deux ou trois avaient été fort malmenés ?
Toutes questions fort embarrassantes.
Trompe-l'Œil était sur les dents.
Quant à Auguste, il ne songeait même pas à prendre la parole. Il la cédait toujours à son ami dans les situations difficiles.
Frappé de leur gêne et de leur hésitation à répondre, le commissaire n'était pas loin de croire qu'il avait en face de lui deux dangereux malfaiteurs.
11 voulut brusquer les choses.
— Puisque vous refusez de me donner des éclaircissementsr et de m'expliquer ce que vous faisiez sur la voie, et pourquoi -vous couriez après le train de Nancy, je vais vous envoyer au Dépôt et vous mettre à la disposition de la justice.
— Diable, diable, murmura l'escamoteur, c'est une bien mauvaise plaisanterie que vous allez faire là, monsieur le commissaire-
— Répondez à mes questions et vous vous épargnerez un voyage au Dépôt. Et d'abord, qui êtes-vous ?
— Oh I nous vous lo dirons, monsieur, nous ne sommes pas de mauvaises gens. Monsieur est Auguste, l'ancien Auguste du cirque Franconi, vous savez?...
— Le clown ?
— Justement. Mais il n'est plus clown. Il est maintenant propriétaire d'un gymnase, rue Marcadet. Ce sera facile de vous renseigner.
— Et vous-même 7
— Moi, je suis Trompe-l'Œil, le fameux prestidigitateur, élève d'Hermann. Tout le monde me connaît.
Il avait dit cela avec tant de naïveté que le commissaire ne put s'empêcher de sourire. Du reste, Ja. physionomie des deux amis exprimait bien plus le désappointement que la crainte, et, certes, leur figure n'était pas celle de deux misérables. Le commissaire se faisait cette réflexion. Mais la situation des deux honunes étant louche, il tenait à connaître la vérité.
— Et où demeurez-vous ? demanda-t-il à l'escamoteur.
— Chez Auguste, mon ami. Je donne des leçons d'escrime à ses élèves, et même de prestidigitation à ceux qui veulent, par-dessus le marché.
— Comment vous trouviez-vous sur la voie, à cette heure 7
— Nous som-mes tombés de la rue La Fayette, dit Auguste simplement.
Le commissaire eut un soubresaut et les regarda plus attentivement.
Il pensa un moment qu'il avait affaire à deux fous — ou peut-être à deux ivrognes.
Trompe-l'Œil saisit sa pensée :
— Je vous assure que nous ne sommes brindezingue ni l'un ni l'autre, dit-il.
— Enfin, pourquoi couriez-vous sur la voie 7
— Parce que, dans le train, il y avait un homme que nous tenions, rue La Fayette, et qui nous a échappé, en se jetant de la chaussée sur la voie.
— Sans se casser les reins 7
— Pas plus que vous et moi, comme vous voyez...
— Et pour quel motif le poursuiviez-vous 7
—- Cela, monsieur, ce n'est pas notre secret. Nous ne le dirons jamais.
— Cela ne m'explitxue pas...
— Pourquoi nous courions ? C'est que notre homme était monté dans le train qui vient d'arriver pendant que le train était en marche, et avant que nous eussions eu le temps de l'en empêcher. Et nous nous sommes mis à courir pour arriver, avec lui, à la sortie.
— Mais on a dû l'y arrêter, puisqu'il n'avait pas de billet 7
— C'était bien là-dessus que nous comptions. Et voilà pourquoi nous nous dépêchions tant quand des employés se sont
194 LE DERNIER BÀISEfi
5erés dans nos jambes. Mais nous avons perdu notre temps â vous expliquer tout cela. Et à cette heure, allez, il y a belle lurette que notre homme est parti I...
— Il n'a pu passer au contrôle sans fournir un billet.
— Il aura paj'é sa place au chef de train. Ça se fait tous les jours.
— Je vais m'en assurer.
Le commissaire de surveillance envoya chercher le chef du train de Nancy, que nous avons vu tout à l'heure s'entreteniç avec Rouquin. Il arriva aussitôt.
Le commissaire lui raconta ce que nos deux amis venaient de lui dire.
Aux premiers mots, le chef de train l'interrompit.
-- Mais oui, mais oui, «dit-il, ces deux garçons ne vous trompent pas, au moins quant à ce détail... Je viens, il n'y a pas cinq minutes, de délivrer un billet à un voyageur que j'ai trouvé dans un compartiment de dames.
— Et dont je vais vous faire le signalement, Interrompit pTrompe-l'Œil. Grand, maigre, l'œil vif, Tair dur, un soupçon de favoris, comme un homme qui ne se serait pas rasé depuis quinze jours... ni moustache, ni barbe, les cheveux ras, assez l'air d'un magistrat.
— Mais oui, mais oui, c'est bien cela.
— Coiffé d'un chapeau haut de forme noir, vêtu d'une redingote boutonnée jusqu'au col de la chemise, et d'un pardessus de couleur foncée... le tout peut-être un peu fripé et déchiré. Ce n'est guère impunément qu'on tomba de cinq mètres de haut...
— Tout cela est l'exactitude absolue.
— Et il est parti, n'est-ce pas ?
— Ma foi, c'est probable ; il m'a conté je ne sais quelle histoire d'après laquelle il serait monté sans billet à Champigneulles et aurait quitté un compartiment de fumeurs pour un autre réservé aux dames où il a dormi jusqu'à Paris. J'ai grondé naturellement, mais comme, en sonune, aucune dame n'avait réclamé sur cette intrusion, pendant le trajet, je ne me suis pas montré sévère.
— Et vous avez cru à cette histoire, vous ? fit Trompe-l'Œil avec ironie. Eh bien, je vous en fais tous mes compliments. Votre homme est monté dans le train, pour nous échapper, à la hauteur de la rue La Fayette, et non à ChampigneuUes.
Et se tournant vers le clown :
— Nous sommes flambés, mon pauvre Auguste, il nous à joué le tour.
Le commissaire essaya d'obtenir d'eux d'autres renseignements. Il eût voulu savoir quels impérieux motifs les avaient lancés à la poursuite de l'homme, si impériei^x qu'ils avaient failli périr tous et qu'ils n'avaient dti qu'à leurs jarrets d'acier de ne point s'écraser sur la voie.
Mais ils s'obstinèrent dans leur silence.
Le commissaire réitérant ses questions, Trompe-l'Œil se coih teata de réporidr«, av«c tm* gravité giii tut jernarquét j
LZ DERNIER BâISER 195
— Nous avcîns dit, monsieur, que ce secret n'était point W nôtre. Inutile donc d'insister. Nous ne répondrons pas.
Alors, voyant bien qu'il ne vaincrait pas leur entêtement, le commissaire se contenta d'envoyer un homme s'assurer qu'ils demeuraient bien tous deux à l'adresse indiquée, et reconnaître quels étaient leurs moyens d'existence et de quelle réputation ils jouissaient.
L'employé revint au bout d'une heure de la ruQ Marcadet:
Il rapportait les meilleurs renseignements.
Dès lors, le commissaire surveillant dressa un procès-verbal relatant les faits de contravention et de résistance aux agents de la compagnie et renvoya Trompe-l'Œil et Auguste avec une admonestation paternelle.
Il y avait deux heures que le train de Nancy était arrivé, c'est-à-dire que Rouquin leur avait échappé quand ils purent enfin sortir de la gare.
Minuit sonnait.
En sept ou huit heures, ils avaient €u deux fois Rouquin ientre les mains et deux fois Rouquin, avec son infernale adresse, s'était joué d'eux, la première fois chez lui, la seconde fois à la gare.
Ils marchaient l'un auprès de l'autre, mécontents, silencieux.
Ils s'en voulaient réciproquement.
Qui sait si jamais ils retrouveraient pareille occasion 7
N'ayant plus rien à espérer pour ce jour-là, ils s'en allèrent rue d'Allemagne retrouver Valentin.
Le jeune homme était chez lui, travaillant, malgré l'heure; a\ancée, au milieu de ses livres.
11 n'eut pas de peine à deviner, en voyant la figure longue de ses deux amis, que quelque chose de grave s'était passé.
Il les interrogea. Ils lui racontèrent l'aveuture,
Valentin resta longtemps pensif.
— Il ne faut pas désespérer de nous emparer de cet homme, dit-il. Nous ne devons plus songer à le chercher rue La Fayette, où certainement il ne se présentera plus avant longtemps ni dans la maison de l'avenue du Bois-de-Boulogne où nous avons fait une perquisition un soir, dans l'espérance d'y découvriij Gabrielle. Ces deux retraites nous sont connues et Rouquin est un trop habile homme pour s'y laisser prendre comme un renard au terrier.
— Et maintenant qu'il est plus que jamais sur ses gardes, ce sera presque impossible de le retrouver, dit Auguste.
~ D'autant plus, ajouta Trompe-l'Œil, que cette nuit ou demain au plus tard, il quittera Paris sans aucun doute pour filer en Angleterre ou en Amérique.
— Demain, dit Valentin, soyez ici de bonne heure et nous irons ensemble chez Mourad. Nous nous concerterons, mais soyez sûrs, mes amis, que quel que soit l'endroit du monde où Rouquin aura été chercher un refuge, Mourad saura l'y rejoindre. Cet homme doit mourir pour expier ses crimes»
— Il ne l'aura pas volé, dit le clown.
I— Mourir, dit Trompe-l'Œil, c'est trop doux, et si je connais^
:196 LB OEâfflËR BAtSEB
Bais quelque autre moyen de lui faire payer plus duremieiit ses dettes... Il faudra que je cherche un peu... Nous en caus»fons, Auguste.
Ils se disposaient à se retirer déjà, ayant serré la main de yalentin, ils se dirigaient vers la porte, quand soudain Us s'arrêtèrent pour écouter.
Un pas lent montait l'escalier, la pas d'un homme.
L'homme allait-il s'arrêter au premier étage ?
Mais non. Il avait dépassé le premier et montait au second.
Le cœur de Valentin se serra. Quelquel chose lui disait que Cê visiteur venait là pour lui. Il craignait ime mauvaise nouvelle.
N'avait-il pas tout à craindre ?
Gabrielle en péril, blessée, mourante peut-être 7
Les pas se rapprochaient. Ils enfilaient le couloir au bout duquel était le petit logement de Valentin, ce logement jadis habité par Gabrielle et son père et que le jeune homme n'avait jamais voulu quitter.
Où retrouverait-il, en effet, des souvenirs meilleurs €t plus yivaces ?
Le mystérieux visiteur connaissait, lui aussi, ce logement, car il n'hésita pas et vint droit à la porte de Valentin,
Il y eut un moment de silence.
Puis on frappa avec force.
Trompe-l'Œil, Auguste et Valentin se regardèrent.
Fallait-il ouvrir ?
A pareille heure, qui cela pouvait-il êtrcT
Trompe-rOBil s'élança vers la porte.
Valentin et Auguste le suivirent.
Mais il n'ouvrait pas. Peut-être s'était-on trompé d'étage, allait-on s'en apercevoir et redescendre.
Non. De nouveau, avec plus de force encore, on frappa.
-- C'est bien à moi qu'on en veut, dit Valentin.
Et' écartant ses amis, il ouvrit.
Une petite lampe était allumée sur la table où tout à l'heurt .Trompe-l'Œil et Auguste l'avaient trouvé travaillant ; l'abatjour empêchait la lumière d'éclairer la chambre jusqu'à la porte, de telle sorte que, lorsque celle-ci fut ouverte, les trois amis virent bien, dans l'ombre du corridor, un homme de haut* taille, mais sans le reconnaître sur-le-champ.
L'homme resta là, immobile, comme s'il n'osait avancer.
— C'est vous qui avez frappé, monsieur? dit VaJentin... Vouji désirez me parler î
L'homme fit deux eu trois pas et fut dans la chambr#.
Alors son visage parut éclairé.
Et les trois amis, à sa vue, reculèrent brusquement, frappés de surprise.
Une exclamation s'échappa de leurs lèvres :
•— Le marquis Norbert 1
C'était lui, en effet, très pâle, amaigri, les yeux brillants dtf fièvre. Il resta debout, au milieu de la chambre, se contentanl de regarder autour de lui et ne prononçant pas une parole.,
LE DERNIEB BAIgKB 1^
C'est que ca n'était pas à Valentin seulement qu« cetta chambre rappelait des souvenirs, mais à Norbert aussi.
Souvenirs qui, pour tous deux, se rattachaient à la mômt personne, mais qui n'avaient que cela de commun et combien différents au fond !...
Souvenirs d'amour pour Valentin... Souvenirs qui charmaient sa vie et faisaient battre son cœur... Souvenirs dont il avait vécu longtemps, alors qu'après le mariage de Gabrielle il se croyait abandonné, trahi.
Souvenirs de honte pour Norbert... Souvenirs qui faisaient rougir son front et torturaient son cœur...
N'était-ce pas là qu'il avait commencé sa vie déshonorée î
C'était là , en cette petite chambre, qu'il avait connu Gabrielle, là qu'il s'était présenté en cachant son vrai nom, là que n'aimant pas alors et ne prévoyant pas qu'il serait puni par l'amour, il avait joué la comédie de la passion.
C'était là, aussi, qu'il s'était aperçu, sans en prendre souci, de l'affection que Gabrielle portait à Valentin. C'était là que Gabrielle l'avait repoussé, lui qui se croyait si certain du succès...
C'était là, par cette fenêtre donnant sur la cour, que Gabrielle avait dédaigneusement jeté le bouquet qu'il lui avait apporté pour sa fête, le soir môme où Gabrielle se trouvait dans cette chambre pour la dernière fois...
C'était là, par cette fenêtre donnant sur la rue d'Allemagne, qu'en fumant sa cigarette, ce même soir, Norbert avait guetté l'enlèvement de Gabrielle...
C'était là, à cette même place où il était, que, dans la nuit, il avait retrouvé Bertara désespéré, voyant le logis vide et sa fille disparue...
C'est là, enfin, que s'étaient passées les premières scènes du drame dont il avait été un des héros, et dont il devinait la dénoûment prochain.
Qu'il était loin de prévoir alors les cruelles souffrances morales qui allaient tirailler sa vie I...
Comme il était loin de penser que cette petite ouvrière dont il voulait faire sa femme, et qu'il méprisait en ce temps-là, serait pour lui le châtiment I
Comme il était loin de penser qu'il l'aimerait un jour I
Il soupira profondément... et releva les yeux.
Un moment, il avait oublié qu'il avait devant lui des hommes, témoins de sa souffrance, car ce qu'il souffrait était visible sui; sa physionomie.
— Le marquis Norbert I avait dit Valentin, chez moi, à cette heure de la nuit !.., Pourquoi ?... Quel malheur vient-il m'ap^ prendre ?
Mais, tout à coup, il réfléchit que peut-être la marquis, pris de jalousie, sachant que Gabrielle aimait toujours Valentin, était venu pour l'assasâiner.
Cet homme n'était-il pas capable de tous les crimes ?... N'avait- 11 pas montré que les attentats les plus odieux ne lui répugnaient pas 7
198 Lf UXl»ItB B4ISEB
yalentin crut avoir deviné.
— Ah I dit-il, vous espériez me trouver tout seul T.. . Norbert devina la pensée du jeune homme. Il eut un tri
sourire.
— Peu m'importe, dit-il, la présence de vos amis ne m'effr:: ^ point. Je ne suis pas venu avec des intentions hostiles... au contraire. Croyez, monsieur Yalentin, que, si j'avais voulu me venger de vous, il y a longtemps que ce serait fait. Vous avez eu tout à l'heure la pensée que j'étais venu ici pour vous assassiner... Ne vous rappelez-vous pas le duel de Corbigny, monsieur, et ne tenais-je pas votre vie, à cet instant suprême, au bout de mon pistolet ?...
Yalentin rougit un peu à ce souvenir...
Norbert disait vrai. S'il avait voulu, Yalentin était mort.
Il y avait, chez cet homme, un étrange mélange d'actions basses et de grandeur d'âme.
Un moment, jadis, la nature vicieuse l'avait emporté.
Depuis, la générosité avait repris le dessus «t sa vie expiail la faute d'un instant.
Oui, Yalentin rougit, car il se rappela la scène à laquelle le volonté de Gabrielle, im jour, l'avait fait assister.
Il avait vu Norbert s'humiîiant et se repentant.
Il avait \"u Norbert amoureux de sa femme, mais d'un de ces amours impossibles qui brûlent une vie d'homme et ne laissent d'un cœur qu'un foyer de cendres.
Il avait vu Norbert si misérable, qu'il l'avait plaint.
11 l'avait dit à Gabrielle : « Oui, cet homme vous aime «t i] doit atrocement souffrir I >
Eh bien, gu'avait-il à craindre de lui 7 Rien. Norbert n'étaii plus, depuis longtemps, le complice de Rouquin. Son amoui pour Gabrielle lui avait inspiré de l'horreur pour cet homme Pour Norbert, Rouquin n'était plus qu'un ennemi, et la haine entre eux, était si vivace qu'ils avaient voulu s'entre-tuer.
— Il vous est permis de vous étonner de me voir chez vous monsieur Yalentin, dit le marquis d'une voix douce, presque tremblante, car son émotion était intense et la blessure qu'i avait reçue et dont il commençait seulement à se remettre avait affaibli sa force physique en laissant plus de prise à ses nerfs, il vous est surtout permis de vous étonner de m'y voù venir en pleine nuit...
— En effet, monsieur, dit Yalentin, et vous me pardonnereî Bi tout d'abord j'ai cru que vous vous présentiez avec dei intentions qu'expliqueraient assez nos anciennes relations...
Le marquis hocha la tête.
— Je vous pardonne.
— Qu"avez-vous à me dire ?
— Voulez-vous me permettre de vous poser certaines ques tions ?
— Faites... Mes amis peuvent entendre?
^ Certes. Et je les prie même d'écouter attentivement. Xrompe-l'Œil se pencha à l'oreille d'Auguste ; ^ Ça commence à m'intéresse^, dit-il.
LB PERNIER BAISEB 199
NorliPrt continua :
— Vous chercliez à vous emparer de Rouquin, vous et vos .mis.
— Oui, de Rouquin et de ses agents... que vous connaissez;
— Et vous avez éclioué ?
— A plusieurs reprises. Cet homme fuit entre nos doigts et mble doué d'un pouvoir surnaturel. Cette nuit, encore, il a ;).;ippé par deux lois à Auguste et à Trompe-l'Œil...
— Et vous ignorez où il est ?
— Absolument, dit Trompe-l'Œil. Nous avons perdu sa pi^le.
— Je puis vous la faire retrouver.
— Vous ?
~ Moi I Je sais où est, à cette heure, Rouquin...
— Et vous pouvez nous y conduire ?
— Sur-le-champ si vous le désirez... et je vous le conseille, car demain il part pour le Havre, d'où il s'embarquera pour l'Amérique...
~ Il n'y a pas de temps à perdre, dit Trompe-l'Œil...
Mais tout à coup il s'arrêta. Il jeta sur Norbert un regard soupçonneux. Cet homme ne leur préparait-il pas un piège ?
Norbert, on le sait, avait l'intelligence singulièrement pénétrante.
Il comprit et U eut un sourire plein d'amertume.
— Vous avez le droit de tout penser de moi, dit-il... Cependant le meilleur garant pour vous que j'ai dit la vérité, c'est que je hais Rouquin de toutes les forces de mon âme, plus que vous ne le haïssez, plus que vous ne pourriez le haïr...
— Alors vous le haïssez bien, dit Trompe-l'Œil, car, sapristi, de notre côté, nous ne lui marchandons pas ce sentiment-là...
— Du reste, reprit Norbert, je ne vous quitterai pas, jo serai au milieu de vous, sans armes... Et je suis très faible... à peine remis d'une blessure... Je ne pourrai m'échapper, et, si je vous trahis, vous n'aurez pas de peine à me punir...
Trompe-l'Œ/il, Auguste €t Valentin se consultèrent d'un regard.
Ils comprirent qu'ils étaient tous du m^ême avis.
— Nous avons tous confiance en vous, monsieur, dit Valentin. Je sais que, si votre crime a été grand, votre repentir égale votre crime... Je sais que vous souffrez... beaucoup... Vous pouvez parler... Nous vous écoutons.,
— J'ai peu de chose à dire, un renseignement seulement à vous donner, et qui vous sera utile, puisque vous cherchez Rouquin.
— Nous ne voulons savoir qu'une chose : où est-il 7
— Il est allé chercher un refuge dans un petit hôtel que j'ai ïnoi-même habité, près du Cours-la-Reine...
— Là où Gabrielle a été conduite, lorsqu'elle fut enlevé© par les faux sergents de ville, à sa sortie de chez Mourad ?
— Justement.
— Et il est seul ?
— Non. Je ne sais s'il a réuni autour de lui tous les agents (dont vous çoniMtissez les noms et auxquels vous avez déjà eu
eOO LE DERiNlER BAISBB
affaire. C'est possible. Il faut le prévoir. Mais ce que je sai par exemple, c'est qu'il a rejoint, dans cet hôtel, Louffard < La Guyane qui l'y attendaient.
— Vous en êtes sûr?
— Je vous l'affirme.
— Nous n'avons pas à hésiter. Il faut nous emparer d'eu: coûte coûte, n'est-ce pas, mes amis ?
Trompe-l'Œil et Auguste se contentèrent d'incliner la têt
— Ils sont braves, dit le marquis, ils se défendront.
— Ils ne nous échapperont pas toujours, et j'ai le presseni ment que cette fois ils sont à nous.
Le marquis d'Argental ne répondit pas. Il semblait inquie
— Nous allons partir à l'instant même, dit Valentin.
— Je vous conseille de vous entourer de toutes les préca' tions possibles. Si Papillon et Bontemps rejoignent Rouqui dans l'hôtel du Cours-la-Reine — et il faut le prévoir — ils s ront cinq, vous ne pouvez songer, à vous trois, car je ne comp guère, étant donnée ma faiblesse, à vous emparer d'eux.
— Vous avez raison, dit Valentin. Il faut faire appel à toi nos amis.
Et, se penchant à l'oreille d'Auguste, il lui parla bas.
Le clov^rn fit un signe de tête en forme d'acquiescement sortit aussitôt pour exécuter l'ordre que Valentin venait de T donner.
— Puis-je savoir où vous l'envoyez 7 demanda le marqui
— Sans nul doute. Je l'envoie avenue du Bois-de-Boulogr avec mission de prévenir Mourad et Chilpéric et de les ram ner tous les deux.
— A cette heure, votre ami risque de ne pas trouver c voiture. La mienne est en bas, à sa disposition.
— Je vous remercie et j'accepte.
Trompe-l'Œil s'élança sur les pas d'Auguste pour l'averti
Un instant après, au milieu du silence de la nuit calme, c
entendit le roulement de la voiture qui s'éloignait.
xvin
Deux heures s'écoulèrent.
Déjà les trois hommes commeoçaient à s'inquiéter de l'absen- :e prolongée d'Auguste, quand une voiture s'arrêta, dans la rue, levant la maison.
Norbert se pencha à la fenêtre, et reconnut son cocher.
Auguste descendit et pénétra dans la maison. On l'entendit lussitôt qui grimpait quatre à quatre l'escalier. Il arriva esioufîré :
— Mourad est en bas, avec Chilpéric, dit-il. Je leur al tout raconté. Ils sont prêts. Ils veulent en finir, comme nous aures, et, puisque M. Norbert nous en donne l'occasion, ils l'acjeptent et en profitent.
— Sommes- nous sûrs de pénétrer dans l'hôtel à cette heure 7 lemanda Valentin à Norbert.
— - J'ai conservé une clef ; la voici. Rien ne s'oppose donc ï ce que nous entrions. Nous trouverons le concierge endormi, s'il est sur ses gardes et s'il veille, nous ne lui donnerons pas e temps de prévenir son maître. Nous sommes en force. Nous igirons,
- Allons donc, dit Valentin, et ne perdons pas une minute le plus.
La voiture de Norbert, un coupé, était trop petite pour conte^ lir six personnes. Le marquis refusa d'y prendre place. Ce ut Valentin et Auguste qui y montèrent, pendant que le mari le Gabrielle avec Trompe-l'Œil cherchait une voiture à la prenière station.
Ils finirent par en rencontrer une qui descendait au pas la 'ue d'Allemagne, gagnant son relais.
Le cocher, sollicité par la promesse d'un généreux pourboire, lont un acompte lui fut offert d'avance, consentit à prendre es deux hommes, et. fouettant à tour de bras son cheval, se nit à suivre, tant bien que mal, le coupé de maître.
Celui-ci s'arrêta avant d'arriver à Cours-la-Reine.
Le fiacre l'imita. Norbert paya le cocher, mais le pria d'atendre.
202 LE DERNIER BAlëSa
On pouvait avoir besoin de lui.
Le marquis et Valentin se rapprochèrent de Mourad et de autres.
Mourad n avait pas revu Norbert depuis la veille du mariag de Gabrielie, à Corbigny-en-Morvan, mais il savait par .\ndr Sénéclial, et par Valentin lui-même, combien il était change qu il se repentait et qu'il était devenu l'ennemi le plus impli cable de Rouquin.
Quant à Andié Sénéclial, il avait dit à Mourad que Norbei avait voulu le sauver de Rouquin, sur le quai de la Tournent le jour où le misérable était venu surprendre son rendez-y ou avec Lydia.
Il savait donc qu'il pouvait avoir confiance en lui. Les deux hommes se saluèrent d'un léger signe de tète. A la lueur d'un bec de gaz voisin, Mourad considéra curiei sèment Norbert ; il le reconnaissait à peine, tant il paraissa; changé : non, ce néiait pas l'homme hautain, si sûr de lui, i froidement brave, magnifique dans l'audace du crime qu' préparait et qui était à la veille de s'accomplir : ce n'était plu le brillant marquis d'Argental, robuste ex portant haut la tèt( Ce n'était plus qu'un pauvre homme harassé par le fardea trop écrasant de terribles souffrances.
Il gardait maintenant, presque constamment, la tête baissée il avait les épaules courbées.
On devinait que la honte l'accablait, et aussi le désespoir d voir sa vie à jamais flétrie, sans espoir de recommencemen Après s'être consultés, les si^ hommes se rapprochèrent de 1 maison du Cours-la-Reine,
C'était là que le pauvre Siméon avait été assassiné, sur ] siège même de sa voiture, par Bontemps, le faux sergent d y il le.
Le premier crime commis pour Norbert... le premier san imiocent versé pour la conquête de l'héritage de Bertam...
Etrange hasard que celui qui ramenait ainsi Norbert d'Argei tctl aux premières étapes de sa vie depuis deux ans !
Ou eût dit que ce hasard se complaisait à faire repassa devant son esprit chacun des faits qui s'étaient accomplis dai cette période si courte, et pourtant sinistrement étiquetée é dates fatales !
Norbert songeait à tout cela, il rêvait. Et dans son rêve apparaissait toujours l'adorable et adoi visage de Gabrielie, alors jeune fiile, aujourd'hui sa femm» jnais toujours jeune fille.
Un mot de Valentin inierrompii sa rêverie :
— L'hôtel a-t-il plusieurs issues ? demandait le jeune homm,' Norbert tressaillit et passa la main sur son front.
On le rappelait brusquement à la réalité.
— L'hôtel a deux sorties, dit-il, l'une, devant laquelle noi arrivons, l'autre donnant sur un terrain où se trouvent 1< maisons en construction dont nous apercevons d'ici les échlaudages.
^ II faudra garder les deux issues..
LE DERMEB BAIBEB 203
— Assurément. Un homme à chaque porte suffira. S'il lui faut du renfort, nous serons priais à lui porter secours.
Ce fut Chilpéric que Valentin, qui dirigeait cette expédition, plaça à la porte principale s'ouvrant sur le Cours-la-Reine ; rrompe-l'Œil alla siationner aux abords de celle donnant sur les chantiers des maisons.
Alors, tout étant prêt, Norbert introduisit la clé dans la serrure, tourna doucement et poussa, avec précaution.
La porte céda, sans bruit.
Ils entrèrent. Personne. L'obscurité était complète. Heuriusdment le marquis avait habité là quelque temps.
— Suivez-moi, dit-il à voix basse.
Il prit Valentin par le bras. Valentin entraîna Mourad. Au-"
guste, lui, voyait clair dans l'obscurité.
Au fond d'un large couloir dallé de marbre, un escalier montait. Norbert mit le pied sur la première marche.
Mais, à ce moment, Valentin fit un taux pas et, avant que le marquis eût eu le temps de le retenir, il tombait.
Il se releva aussitôt.
Mais sa chute avait fait du bruit.
On entendit au premier étage, au-dessus d'euLX, un« allumette que l'on frottait et qui crépita.
Il y eut un peu de lumière, l'allumetie flambait, puis une lumière plus grande.
En même temps, ime voix disait :
— Qui va là ?
Nos amis ne répondirent pas tout d'abord.
Pour deux raisons : ils avaient été trop surpris par cetta brusque intervention d'un habitant de l'hôtel ; puis, qu'eussentils répondu ?
Parler, c'était se trahir, c'était donner l'alarme.
Il fallait agir tout de suite et brusquement.
Mourad fit flamber une allumette-bougie, à la clarté de laquelle ils s'élancèrent dans l'escalier.
En haut, sur le palier, un homme de petite taille, malgré «t brun, se tenait, une bougie allumée dans la main.
Penché sur l'escalier, la lumière éclairait en plein sa flgur*^
Norbert, Mourad, Auguste et Valentin le reconnurent.
C'était Louffard.
Louffard, de son côté, n'avait pas retenu un cri d'épouvante.
Il s'était lancé vers une porte entre-bâillée, donnant suij les appartements de l'hôtel, pour avertir Rouquin, sans doute, se défendre, peut-être, se sauver dans tous les cas.
Mais il avait compté sans l'agiUté du clown.
Auguste s'était détendu comme un ressort, franchissant les dernières marches de l'escalier d'un bond qui eût enlevé tous les applaudissements du cirque.
Il était tombé sur Louffard qui n'avait pu résister à ce choc et tous deux avaient rouie sur le parquet.
Dans cet instant suprême où sa vie était en danger, Louf* fard n« sembla pas songer à lui, car 11 se défendit mollement, comprenant çue toute résistance était inutile, mais à son mal"
tre, à Rouquin, gui allait être perdu, s'il ne ravcrtissait pas,
L'hôtel retentit d'un cri strident, aigu, poussé par le misérable.
Auguste lui appliqua le poing sur la bouche...
Mais il était trop tard. Louffard savait sans doute que ce en suffisait, car il n'essaya même pas d'en pousser un second
Il ne se débattit plus et Auguste put tranquillement lu: attacher les mains et les jambes de manière à lui enlever toute chance de salut par la fuite.
Puis il le porta dans un angle du large couloir sur leque. aboutissait l'escalier.
La bougie que Louffard tenait tout à l'heure s'était éteinti en tombant. Valentin la ralluma et tous quatre s'élancèrem dans les appartements par la porte entr'ouverte.
Norbert les guidait, allant droit aux chambres où il supposait que pouvait se tenir Rouquin.
Mais nulle part ils ne découvraient de traces de son passage
Au salon, les fenêtres étaient ouvertes.
En y entrant, le marquis frissonna. Il était dit, qu'en res derniers jours, il repasserait la plupart des grandes scènes de sa vie depuis deux ans.
C'était dans ce salon, en effet, que deux ans auparavant Il avait retrouvé Gabrielle, enlevée pour la seconde fois, alors que la jeune fille venait de s'enfuir de l'hôtel Mourad.
C'était là qu'il l'avait mise en demeure de le suivre, en lui donnant le choix entre sa liberté, qui tuait le vieux Bertara, et son consentement au mariage préparé par Rouquin.
C'était de l'une de ces fenêtres qu'il avait montré, dans la rue. deux sergents de ville se promenant et passant sous l'hôtel» presque à portée de la main, et en les montrant, il avait dit :
— .Tette un cri... Appelle-les à ton aide... Tu le peux... C'est la liberté pour toi... c'est ma perte... mais c'est aussi la mort de ton père. Choisis !
Et elle avait choisi.
Elle avait sacrifié sa vie, ce qui était plus que sa vie, son amour, et elle avait sauvé Bertara.
Norbert se souvenait de chacun de ces détails.
En voyant les fenêtres ouvertes, il crut que Rouquin s'était échappé par là, en se Jetant du premier étage dans la rue.
Il se pencha.
Mais, sur le trottoir, Chilpéric se promenait, ne s'éloignait pas, l'œil au euet, prêt à tout événement.
Norbert l'interpella.
Chilpéric n'avait rien vu. Il n'avait pas bougé. Un homme s'élançant de la fenêtre, serait à peu près tombé dans ses bras.
De ce côté, une évasion inaperçue n'était pas possible.
Le marquis, suivi de Mourad et de Valentin, courut vers l'aiitre partie de l'hôtel, dont les chambres donnaient sur le t«rirain où se bâtissaient des maisons.
Mais ces chambres avalent toutes leurs fenêtres fermées.
Or Rouquin^, ce£tftlnemem était à l'îiOtel tout h TlieuiNL.
Ll DERNIEB BAISEB BOS
Donnant tout habillé, et sur le qul-vlve, 11 s'était sauvé au cri poussé par Louffard. peut-6tr« mémo au bruit fait sur It palier
Mais par où s'était-11 sauvé T
Norbert songea rjue Rouquin pouvait être réfugié dans les mansardes des domestiques.
Mais là non plus personne.
Il songea également que Rouquin pouvait avoir cherché S fuir par l'escalier de service.
11 le descendit.
L'escalier menait à l'office, aux cuisines, à la cour intérieure, aux caves.
Celles-ci attirèrent son attention ; la porte avait été laissé* ouverte, soit oubli ou négligence, soit précipitation.
Auguste était resté à surveiller Louffard, bien que celui-ci fût dans l'impossibilité complète de faire un mouvement.
Valentin, Mourad et Norbert ne s'étaient pas quittés.
Ils descendirent ensemble, toujours éclairés par Valentin, les marches de pierre qui conduisaient à la cave, et là, se livrèrent à une perquisition minutieuse.
La cave était vide ou à peu près : Norbert n'avait pas habité l'hôtel assez longtemps pour avoir songé à l'utiliser ; quant à Rouquin, l'hôtel lui appartenait, mais il ne l'avait jamais habité
Ils allaient remonter désespérés de leur insuccès, quand Norbert, tout à coup, laissa échapper une exclamation.
Et prenant par la main Mourad et Valentin, qui déjà se disposaient à sortir, il les força de redescendre.
— Quoi donc T qu'y a-t il 7 fit Mourad étonné. Norbert semblait en proie à une vive agitation.
— Je me souviens, dit-il. Lorsque Rouquin m'a envoyé dans cet hôtel, il m'a dit « Si jamais vous êtes serré de près par la police, car dans ce métier que nous faisons, 11 faut tout prévoir, n'oubliez pas qrie dans la cave de votre hôtel du Cours-Ia- Reine, vous trouverez un étroit passage qui correspond avec les égouts de la ville et par les égouts à la rive de la Seine. Ce couloir a une dizaine de mètres, à peine. Il est surélevé de trois mètres au-dessus des égouts. Une fois là, quelques pas seulement vous séparent de la Seine. »
— Mais ce passage, où est-il ?
— .Te n'ai iamais eu besoin d'y avoir recours. Par conséquent, je ne l'ai jamais vu : mais les indications de Rouquin me reviennent à la mémoire. « L'entrée du passage, a-t-il ajouté, est derrière ime futaille accotée contre le mur du fond, juste en face du soupirail. La futaille est vide. Elle est scellée à la muraille. Elle sert d'antichambre, pour ainsi dire, au couloir luimême ; le fond du tonneau, qui est manœuvré par une charnière, s'ouvre et se referme de lui-même, sous une simpU pression de la main. »
Déjà Valentin s'était élancé au fond de la cave.
— T-es couloirs, came connaît, dlt-ll en riant... Sans mes amis le clown et Trompe-l'Œil, je n'aurais pas. aujourd'hui, le plai-
eô6 LE DEHtJlEB BAISEH
iBir d'entrei; dans celui-là... L'autre a îailli me coûter cher, 'et j'y ai même contracté envers un certain La Guyane une dette dont je voudrais bien m'acquitter un de ces jours...
Tout en parlant, il défonçait la barrique d'un coup de poing. Une bouffée d'air humide et nauséabond lui arriva au visage.
— On ne vous a pas trompé, monsieur, dit-il au marquis. Et rampant, sans quitter sa bougie allumée, plus que jamais
nécessaire dans ces ténèbres de plus en plus épaisses, il alla jusqu'au couloir dont Norbert venait de parler, et là, se redressant à demi, se traîna sur les genoux.
C'était tout ce qu'il pouvait faire
Il s'arrêta bientôt. Le corridor étroit finissait brusquemanî, ïtinsi que le marquis l'avait annoncé tout à l'iieuri, su? une des ruelles souterraines des égouts.
Il se pencha au-dessus. La lumière éclairait à peine ; au bout d'un instant, il put distinguer.
Il y avait, à pic, à deux ou trois mètres €n dessous de lui, Un petit trottoir juste assez large pour laisser passer deux hommes de front.
Si Rouquin avait fui par là, comme il paraissait probable, il îB'était laissé tomber sur ce trottoir, qu'il avait suivi jusqu'à la Seine ; l'eau des égouts coulait en bas avec violence ; on entendait le bruit venir de loin ; mais ce sourd grondement finissait en plein air, au moment où ces eaux, à quelques pas d« là, se déversaient dans le fleuve.
Après s'être rendu im compte exact des lieux, Valentin rétrograda.
Si peu de temps qu'il fût resté, il trouva ses compagnons inquiets. Son retour les tranquillisa.
Il leur expliqua ce qu'il avait vu. Norbert demanda :
— Rien ne vous a indiqué les traces récentes du passag» d'un ou de plusieurs hommes ?...
— Rien. Le couloir est pavé de larges dalles, et ne peut garder aucune trace. Vous pourriez vous en assurer par vous* même.
— Rouquin n'étant pas à l'hôtel et connaissant ce passage, dit Mourad à Norbert, qui réfléchissait, il a dû s'enfuir, il y a quelques minutes, par les égouts. Nous avons visité l'hôtel de fond en comble, n'est-il pas vrai ?
— De fond en comble, vous l'avez dit !
— Rouquin n'y est assurément plus. Or, il ne s'est pas sauvé par les portes, qui sont gardées par nos amis.
— Il est évident qu'il s'est servi de ce couloir.
— Si nous courions vers la Seine, peut-être arriverions-nous à temps, dit Valentin. Le trottoir des égouts est glissant. Rouquin ne devait pas avoir de lumière, et cela ne doit pas être facile de s'y promener sans risquer de s'y noyer... Les précautions qu'il a prises ont sans doute retardé sa marche. Par le Cours-la-Reine, nous arriverons peut-être à temps à la berge pour le rencontrer et le saisir au passage...
— Oui, dit Norbert... s'il n'est pas arrivé à la Seine, il est
LE DERMEB BAISEB tffl
'— Coûtons donc 1
Sur le quai, tout d'abord, ils ne virent peisoime.
L'obscurité commençait à devenir moins épaisse ; les At:iles pâlissaient dans le ciel ; le crépuscule du matin allait cliao^ei; la nuit ; l'aurore allait apparaître ; des teintes grises, comme un impalpable brouillard, flottaient sur Paris endormi ; la Seine roulait devant eux ses flots encore ^ombres, mais que 1» soleil levant éclairerait d'ardentes lueurs dans quelques minutes. Le quai était désert ; à peine, au loin, vers les Champs- Elysées, un roulement assourdi de voitures.
C'était par un de ces matins que, sur le cours même, à peu près à la même heure, Siméon avait été assassiné.
Ils descendirent sur la berge de la Seine.
Un homme était occupé là, après un bachot.
Ils s'approchèrent de lui. C'était un pêcheur^
Ils lui demandèrent s'il n'avait rien vu.
L'homme parut ne pas comprendre.
— Qu'est-ce que vous voulez que j'aie vu ? interrogea-t-il.
— Depuis combien de temps êtes-vous sur la berge ?
— Il y a bien une demi-heure. Il faisait encore tout à fait nuit. Quel intérêt avez-vous à savoir?...
— E vous n'avez pas remarqué, sur la berge, un homme, deux hommes peut-être, dont l'allure vous a paru suspecte 7
— Non 1 j'ai été seul tout le temps.
Norbert pensa que peut-être le pêcheur avait reçu de l'argent pour se taire.
Il lui glissa deux louis dans la main.
-— Vous n'avez rien à craindre de nous, dit-il. Vous pouvez parler... Nous ne sommes pas de la police...
Le pêcheur eut une seconde d'hésitation.
Il roulait les louis dans sa main calleuse et ne répondait pas.
A ia fln, cependant, il murmura :
— Je ne sais vraiment pas ce que vous me demandez... Je voudrais vous renseigner, mais je n'ai rien vu et je ne peux rien vous dire...
Mais Norbert et Mourad avaient surpris cette hésitation. Ils se firent un geste d'intelligence.
Mourad tira de son portefeuille un billet de cent francs, qu'il glissa entre les doigts du bonhomme.
Celui-ci tressaillit.
Mourad se pencha à son oreille.
— Et un autre billet de cent francs si vous parlez, dit-il. Tout en parlant, le pêcheur était sorti de son bachot, avait
sauté sur la berge et se trouvait au milieu de nos trois amis.
— Ah 1 ma foi, dit-il, je n'ai plus de raisons maintenant pour me taire. On m'avait donné cinq louis pour ne rien dire. Vous m'en donnez le triple pour parler. Eh bien 1 je parle.
— Vite., dit Valentin... Vous nous faites perdre un temps précieux.
— Oh I ce ne sera pas long, d'autant plus que je ne sais pas grand'cliose... Ecoutez r
Jls se penchèrent avidement, Retenant leuç haleine^ ■
gOS LK bERNlËÉ ftAtàEfi
— Tout à rheure, je travaillais à mon bateau, quand j'entendis du bruit sur la berge. Je me retournai. Il y avait là deux hommes
— Longtemps avant notre arrivée ? fit Norbert.
— Pas même une minute. Le jour commençait à poindre.
— Continuez.
— Je dis qu'il y avait sur la berge deux hommes. D'où sortaient-ils ? Ils étaient mouillés comme des grenouilles, comme s'ils avaient pris un bain tout habillés dans la Seine. Leurs vêtements collaient sur leurs membres. Ils sautèrent dans un bateau qui leur appartenait sans doute, car il y a longtemps que je le vois amarré au même endroit. Et ils ont pris chacun une rame. En passant près de moi, l'un d'eux a jeté dans mon bachot cinq louis, en me disant : « Pour toi 1 Si on t'interroge, tout à l'heure, affirme que tu n'as rien vu. > Voilà pourquoi je me taisais.
— Et c'est tout T
— C'est tout. Je vous le disais bien, c'est peu de chose. Ah I j'oubliais pourtant... avant de sauter dans le canot, l'mi des deux hommes, le plus gros, est monté jusqu'au quai, et là, en se cachant, il a paru inspecter les environs. Puis il est revenu et il a parlé à l'oreille de l'autre. Ils se consultaient sans doute. Et il est probable qu'il y avait là-haut un obstacle qm les empêchait de remonter et de s'en aller paisiblement par la quai.
— C'était Chilpéric, murmura Valentin.
' — Où se sont-ils dirigés ?
— Us descendaient la Seine, et ils ne perdaient pas leur temps, je vous prie de le croire.
— Ils auront accosté plus bas, dit Norbert, et probablement sur l'autre rive. Ils nous échapperont. lis ont sur nous cinq minutes d'avance. Il faut nous disperser. Vous, Mourad, courez par le quai de la Conférence et le quai de Billy jusqu'à c« que vous ayez vu le bateau sur la Seine. Voici le jour, et il vous sera facile de le distinguer ; le brouillard se dissipe. Vous, Valentin, passez par le pont de l'Aima, et tenez-vous sur le quai d'Orsay. Hâtez-vous.
— Et vous ? fit Mourad.
— Moi, avec ce brave homme, qui me prêtera son bachot, je vais descendre la Seine, afin de barrer le chemin à Rouquin, dans le cas où il voudrait la remonter en se voyant poursuivi.
En une seconde, Valentin et Mourad étaient à leur poste.
Une seconde après, Norbert et le pêcheur partaient.
Valentin et Mourad suivaient la Seine, l'un sur la rive gauche, l'autre sur la rive droite.
Le brouillard, ainsi que l'avait dit Norbert, se dissipait peu à peu, mais il était encore trop épais pour qu'on pût distinguer ce qui se passait au milieu du fleuve.
Cependant, à force de regarder, Valentin crut apercevoir un point noir qui filait avec rapidité.
Le soleil, qui se leva au même moment, rendit le brouillard plus transparent, et livra le secret du drame qui allait se passas sur le fleuve.
Lk bEfLNlÈk dAisEft EW
Valentln nfe s'élait pas trompé. C'était une barque qu'il avail Vile. Et même, à cent ou deux cents mètres derrière, il aperçut une autre barque, où il crut reconnaître Norbert et le pêcheur, qui avançaient avec une vigueur surprenante.
Dans la première, deux hommes.
Tous les détails devenaient de plus en plus précis.
Ces deux hommes, Valentin les reconnut, comme aussi Mourad de son côté ; ils ne s'étaient pas trompés : c'était Rouquin, accompagné de La Guyane.
Ils essayèrent d'aborder près du pont d'Iéna ; mais, au moment où ils allaient accoster, ils aperçurent au-dessus d'eux la tête de Valentin, qui était irès pâle, et dont les yeux étincelaient. Ils donnèrent deux coups de rames et s'éloignèrent, traversant la Seine, pour aborder sur; la rive droite.
Mais Mourad les attendait là, comme Valentin de l'autre côté.
Machinalement, Rouquin tourna la tête.
Le bateau monté par Norbert et le pêcheur se rapprochait rapidement ; Rouquin ne l'avait pas vu encore ; il laissa échapper une exclamation de colère, et peut-être de peur.
La fuite était impossible.
— Est-ce que vraiment ce serait fini î murmura-t-il.
La Guyane avait suivi à trois reprises le regard de son maître.
Comme lui, il avait découvert Valentin, puis Mourad, qu'il avait reconnu, et dont la vue, subitement, lui rappela l'ignoble inscription à jamais tracée sur sa main.
Comme lui, il venait de découvrir Norbert.
Mais il ignorait que celui-ci fût devenu l'ennemi de Rouquin.
— Le marquis I dit-il avec joie.
Rouquin haussa les épaules.
— Tu ne devines donc pas que c'est lui qui nous a livrés 7 dit-il.
— Lui?
— Il est devenu notre ennemi implacable. Je l'ai épargné jusqu'aujourd'hui, ce fut mon tort... Si je m'étais débarrassé de lui plus tût... nous ne serions pas dans une situation aussi critique.
— Sommes-nous donc perdus ?
— A peu près... Je ne vois pas ce qui pourrait nous sauver.^. La Guyane se mit à trembler de tous ses membres. Ses
mains, crispées autour de la rame, se desserrèrent ; la rame glissa le long du bateau, qui ralentit ; Norbert se rapprochait de plus en plus.
Rouquin changea de plane, s'assit sur le petit banc du milieu, accrocha la rame laissée par La Guyane, et se mit à ramer des deux mains avec une vigueur désespérée.
— Mets-toi au gouvernail, dit-il, puisque tu n'es plus bon à rien.
La Guyane obéit et prit la corde.
Norbert, de son bachot, et Valentin et Mourad, des deux quais, suivaient tous ces mouvements... Ils ne perdaient de vue aucun geste...
SIQ Lt DERNIEB BÀISËB
Le marquis avait «ncore gagné sur les deux fuyards.
— Rouquin, dit le mari de Gabrielle, c'est inutile de t'obstiner... ïu ne nou^s échapperas pas, cette fois...
Rouquin entendit. U eut une sorie de rire nerveux.
Sur la Seine, son canot volait comme une flèche, aussi rapide que les périssoires que monte un seul rameur, et qui semblent avoir la légèreté d'une plume poussée par un grand yent.
La nuit avaii fait place au jour.
Les buées vaporeuses s'étaieni complètement dissipées.
De l'autre côté de la passerelle de Passy, Norbert gagna encore quelques mètres ; Rouquin avait beau être robuste, le marquis était animé par la passion, qui décuplait ses forces, par sa haine contre l'homme auquel il devait son abaissement et son déshonneur, par le désir qu'il avait de le faire disparaître, de le réduire pour jamais à l'impossibilité de nuire. ~ Puis le pêcheur était vigoureux et adroii, et Norbert lui avait dit, au moment où il démarrait son bateau :
— Il y aura cinq cents francs pour vous si nous rejoignons le canot de ces deux honnnes...
Et les bras du pêcheur se tendaient et se détendaient, pareils ^ des ressorts.
De l'autre côté du pont de Grenelle arrivait lentement un train de bateaux chargés de pierres, qui montaient le fleuve derrière un remorqueur.
Au moment où le canot de Rcuquin aîlait s'engager sous une des arches du pont, le remorqueiu* envoya im coup de son rauque sifflet pour l'avertir.
Il s'engageait sous la même arche.
Or, depuis quelques minutes, depuis que Rouquin avait laissé entendre à La Guyane que la partie pourrait bien être perdue pour eux, celui-ci avait une singulière attitude.
Son CGui-.ge ordinaire et son sang-froid semblaient l'avoir tout d'un cr .p abandonné.
B1 '\iie, une suem* froide inondait son front, et des tremblements dont il ne se rendait pas maître, qu'il ne pouvait maîtriser, continuaient de le secouer des pieds à la tête.
Il ne voyait plus clair ; un nuage obscurcissait ses yeux ; une sorte d'éblouissement s'emparait de lui.
Quand le remorqueur siffla. Rouquin se retourna brusquement ; comme il ramait, il tournait le dos aux bateaux chargés de pierres, et ne pouvait rien voir de ce qui se passait à i'avant.
Et, trop préoccupé lui-même des moyens d'échapper à Norbert, il avait à peine rembarqué le trouble extrême de La Guyane. Donc, au sifflement, Rouquin releva les rames...
Le remorqueur était si près qu'il ne restait guère au canot, pour échapper à la rencontre, qu'à se garer le long de l'arche...
Deux ou trois secondes suffisaient pour cela...
Il manœuvra ses rames en conséquence.
Mais La Guyane avait perdu la tète, et donna un coup de t)aEre qui mit le canot en travers^
LE DEKMIEB BAISEB BU
— Tonnerre de... dit Rouqpiin, qui se dressa d'un bond, e« dont le visage était devenu effrayant
Il n'avait pas achevé. Le remorqueur, prenant le canot par le travers, l'avait retourné comme une coquille de noix ; Rouquin et La Guyane furent lancés contre l'arche du pont ; on entendit le bruit sec de la tête de La Guyane qui s'écrasait contre les pierres, puis les deux complices disparurent sou3 l'eau, et les bateaux lourdement chargés continuèrent un instant leur route.
Le remorqueur stoppa.
Un de ceux qui le montaient s'élança dans la Seine. Au même instant arrivait le bachot de Norbert et du pêcheur^ Norbert s'élança, lui aussi, il était excellent nageur. Il plongea, reparut un instant à l'air, plongea de nouveau. Ce n'était pas cette mort-là qu'il voulait pour Rouquin. L» châtiment lui semblait trop doux.
De leur côté, Mourad et V'alentin étaient accourus le long de la berge, et suivaient anxieusement tout ce drame. Ni La Guyane, ni Rouquin ne reparaissaient... Disons-le tout de suite : La Guyane, étourdi pa^ lô coup, à demi assommé, avait roulé au fond de la Sein.'.
S'il n'avait pas eu le crâne ouvert, il sâ serait sauvé peutêtre, car il savait nager aussL Il était perdu.
On retrouva son cadavre, deux jours après, à uni c«ntaln« de mètres du Point-du-Jour.
Quant à Rouquin, malgré le danger terrible qu'il courait, et danger doublement terrible, car, d'une part, il pouvait se noyer, et, d'autre part, il pouvait tomber entre les mains de Norbert, et c'était la mort, malgré ou plutôt grâce à ce danger extrême, il avait recouvré vite toute l'acuité de son intelligence.
Le choc du remorqueur l'avait seulement lancé dans l'eau^ sans l'écraser, comme La Guyane, contre l'arche du pont.
Un peu étourdi tout d'abord, il coula au fond de l'eau, mais, de là, un vigoureux coup de pied le renvoya à la surface ; il se trouvait sous un des bateaux traînés par le remorqueur ; il nagea jusqu'à ce qu'il se trouvât entre le premier et le second bateau, et, à peu près caché, il mit la tête hors de l'eau, en se soutenant à la chaîne pour reprendre ses forces.
Les quais étaient toujours déserts, vu l'heure matinale, et le drame n'avait pour l'instant d'autres témoins que les bateliers, Norbert et ses amis, et le pêcheur.
Seulement, d'un moment à l'autre, des sergents d« ville allaient arriver.
Sa position n'en était pas moins critique. Et, dans sa fertile imagination, il avait beau chercher le moyen d'échapper à Norbert, il ne trouvait pas.
S'il avait fait nuit, caché comme il l'était entre l'avant d'un bateau et l'arrière d'un autre bateau, il aurait pu rester inaperçu, et, au moment où le remorqueur serait reparti, nager jusqu'au moment où il aurait été hors d« l'atteinte dt Norbert* Mais il faisait m&iatenaxit grand jou;<
818 LE DERNIER BAISEH
Compter Qu'on nd le découvrirait pas, «c'était compter Buf l'impossible
Il écoutait les paroles gui, de loin en loin, arrivaient Jusqu'à lui, paroles d'encouragement pour les sauveteurs.
« Il paraît, pensa Rouquin, qu'on ne retrouve pas davantage La Guyane... Est-ce qu'il serait mort, celui-là T »
Tout à coup, le misérable entendit, non loin de lui, 1« bruit gue fait un nageur qui fend l'eau.
Ce bruit se rapprochait.
L'homme nageait à découvert. Ce ne pouvait être La Guyane,
C'était un sauveteur.
Et pour Rouquin, un sauveteur, c'était un ennemi.
Il se retenait toujours à la chaîne qui maintenait les bateaux amarrés l'un à l'autre, et qui — les bateaux se touchant presque à ce moment, puisqu'ils étaient arrêtés — pendait dans l'eau.
Rouquin n'avait que la moitié de la tête hors de la Seine ; 11 respira largement, s'emplit d'air les poumons et plongea tout à fait
Le nageur était Norbert : après avoir plongé deux ou trois fois, il venait de reparaître, fatigué, et, pour reprendre haleine, il se rapprochait d'un des bateaux, qu'il escalada, «t sur le plat-bord duquel il s'assit.
Rouquin, n'entendant plus aucun bruit, et ayant besoin de respirer, se souleva par les poignets et mit la tête hors de l'eau, respirant de l'air à pleine gorge.
Il ne vit pas tout de suite Norbert, au-dessus de lui, qui étaii presque à portée de son bras.
Quant au marquis, le mouvement de Rouquin avait attiré son attention. Il avait baissé les yeux. Il avait vu le misérable.
En même temps, celui-ci l'apercevait lui-même
Et, pendant deux ou trois secondes tragiques, en cette situation si étrange, les deux hommes se regardèrent.
Norbert se leva et fit un signe.
Son émotion était si intense qu'il n'aurait pu ni parler, ni crier.
Le batelier qui s'était leté à l'eau était remonté dans le bachot afin de prêter secours à Norbert en cas de besoin.
le bachot s'apnrocha du marquis.
Un second geste de Norbert montra Rouquin, éperdu.
Le bachot s'apnrocha pour le recueillir.
— TieviS bon, tiens bon I disait le pêcheur.
Et déjà il se penchait pour le saisir, déjà II atteignait la chaîne, quand tout à coup Rouquin lâcha prise.
Il se voyait pris. Il savait qu'on ne lui pardonnerait pas.
Tl aima mieux mourir noyé, enlevant ainsi à ses ennemis la Bunrême voluoté de la vengeance et du châtiment.
n coula, sans plus essayer de se soutenir.
— Tron tard, dit le nêcheur. le voilà reparti. Mais delà Norbert s'était élancé de nouveau.
Déjà il avait retrouvé Rourruln. Il l'avait saisi, il l'entraînait. Boutiuin «èbaaya d«t fé^iâtéi;.^ Comprenant, j^m une Intuition
rapide, que c'était Norbert qui 1« sauvait, il lui avait enlacé les jambes et cherchait à l'entraîner avec lui.
Heureusement, les forces lui manquèrent pour accomplir son atroce projet.
Il était épuisé ; un évanouissement le gagna ; ses bras se desserrèrent ; Norbert reparut près du bachot, le traînant par un bras, demi-mort lui-mêine de fatigue
On les secourut ; on les enleva dans le bateau.
Ils y tombèrent tous deux l'un auprès de l'autre, sans connaissance.
Le bachot les conduisit à la rive.
Deux sergents de ville, qui passaient sur le quai, étaient accourus et prirent quelques notes pour dresser leur procèsverbal.
Pendant ce temps-là, Norbert et Rouquin reprenaient connaissance.
Rouquin jeta sur le marquis, sur Valentin et sur Mourad un tegard haineux, et ne leur dit pas un mot.
Il se sentait perdu.
Il répondit seulement aux sergents de ville qui l'interrogeaient, leur donnant sur lui-même et son compagnon tous les renseignements qu'ils désiraient.
Puis, docilement, ayant tous les ressorts de sa volonté brisée, il se laissa emmener, sans se défendre, sans essayer de ^•ésister, par les amis de Norbert.
A l'hôtel, on le fit changer de vêtements ; en même temps, Valentin envoya Chilpéric à l'hôtel de Norbert, pour y prendre dans sa garde-robe tout ce qui lui était nécessaire.
Rouquin et Louffard furent gardés à vue par Auguste et JTrompe-l'Œil.
Rouquin était calme et méprisant.
Il savait que la mort — ou probablement un châtiment aussi terrible — était proche.
Il était brave, il ne la craignait pas.
Quant à Louffard, il n'avait pas la force de caractère de son piaître.
Blême, il roulait des yeux effarés, et ses dents claquaient.
Auguste avait passé une corde solide aux poignets de Rouquin, et l'avait mis dans riiiipossibilité de fuir en lui attachant les bras contre les reins.
Deux jours se passèrent sans amener de chang«mênt dans la situation de Rouquin et de Louffard.
Trompe-l'Œil et Auguste ne les quittaient pas.
On les avait installés au salon de i'hôiel ; c'était là qu'il* mangeaient et dormaient.
On leur déliait les bras lorsqu'ils devaient pr«ndr« laurs ï%pas ; on les leur reliait aussitôt.
Rouquin ne paraissait pas songer à s'évader.
Le découragement s'était-il emparé de lui 7 ou bi«n yoyait-U que toute tentative d'évasion serait inutile î
Le deuxième jour, dans l'après-midi, les persûnnagts d€ notr^ récit se trouvaient tous réunis dans l'hôtel :
Gabrielle, que Valentin avait prévenue.
Mourad, qui avait amené Georges et André Séûôcii&i«
Puis Norbert d'Argental.
Puis Valentin lui-même, avec s«3 amis.
Puis, dans le fond du salon, où tous ces personnages avalent pris place, une femme vêtue de deuil et voilée : Lydla.
Enan, Chilpéric, l'ami de Siméon.
Bertara seul manquait.
Dans sa faiblesse d'esprit, il avait vécu en d«iiors du dram«, dont les multiples incidents s'étaient passés autour d« lui sans l'atteindre.
Lui révéler la vérité à ce moment, la vérité tout *ntièr«, c'eût été le tuer, peut-être.
Gabrielle n'avait pas voulu.
Du reste, le marquis le lui avait dit :
— A quoi bon apprendre à votre père l'infami» dont j« me suis rendu coupable T... A quoi bon... puisque bientôt vous serez libre î
Gabrielle n'avait pas répondu... mais, comprenant sans douta la mystérieux projet d« son mari, «lie avait, d'un signe de têtt, promis de n« rien révéler au bonhomme Bertara.
^ugustf ii ïromf.e-rŒli avjùent délié Rouquin et Louflar^
LK DEHNIÊÊ BAÎSËâ tiH
Et les deux misérables testèrent debout devant ceux qui étaient là pour les juger, pour les condamner.
Rouquin essaya un moment de soutenir, la tôte haute, l'horreur de ces yeux, dont tous les regards convergeaient sur lui^
Puis il baissa la tète. Son courage n'allait pas jusque-là.
Quant à Louffard, il tremblait de tous ses membres.
— Rouquin, dit Moui.ad, devinez-vous pourquoi nous nous sommes réunis.
Rouquin se tut, Mourad continua :
— Il faut que je le dise. Lorsqu'on trouve une bête venimeusa sur son chemin, on l'écrase. Nous voulons vous écraser. Il n'est pas un de ceux qui sont ici qui n'ait un crime à vous reprocher. Gabrielle a été votre première victime. Il n'a pas dépendu de vous que son père fût la seconde ; vous avez voulu tuer André Sénéchal, et Dieu a voulu que ce fût le dévouement d'une femme qui fut votre victime, quoique coupable ellemême, qui lui rendît la vie... Si André n'est pas mort, c'est que Lydia l'a sauvé... Vous avez voulu forcer Georges Sénéchal au suicide, et, dans l'odieuse intrigue dont vous l'avez entouré, une innocente succomba... Et Georges lui-même ne doit son salut qu'à un miracle... et au dévouement d'une autre femme... Vous avez fait assassiner le père d'André et de Georges... Vous vouliez supprimer la famille entière, afin que l'héritage immense que j'ai entre les mains ne fût point dispersé... Enfin, vous avez tué, de gaieté de cœur, un brave homme dont l'intelligence et la finesse vous eussent gêné dans vos projets sinistres... Vous avez tué Siméon parce qu'il m'était dévoué.... Pour tous ces crimes, Rouquin, vous avez mérité la mort.
Rouquin eut im sourire insultant.
— Il y a donc ici un bourreau ? dit-il. Mourad ne parut pas avoir entendu.
— Vous mourrez donc !
— Mais, dit Rouquin, riant toujours et toujours insolent, je vois parmi vous un homme qui a partagé avec moi le bénéfice de tous les crimes que vous me reprochez... C'est pour lui autant que pour moi qu'ils ont été conçus et exécutés... Puisque vous vous érigez en juges, ce n'est point parmi des juges que cet homme devrait être... mais près de moi, à ma droite.
— Vous avez raison, Rouquin, dit Norbert avec une tristesse inexprimable. Mais moi, je ne vous accuse pas... J'attends comme vous mon arrêt.
Et, se levant péniblement du fauteuil où il était assis, il alla se placer tout près de Rouquin, entre lui et Louffard.
Il y eut un moment de silence.
Le visage du marquis exprimait si bien l'abattement le plus profond, la souffrance la plus aiguë, sans remède et sans consolation, que tous ceux qui étaient là — même Gabrielle — eurent pitié de lui.
— A la bonne heure, dit Rouquin. C'est justice. Et, s'adressant à Mourad :
— Et maintenant, monsieur, dit-il, veuillez me dire qu«l jgenre de mort vous nous réservez, au marquis et à moi 2
m 15 bÈRMfeîi uïêm
— M. d'Argental est libre, et ce que je dirai ne s'adrèssir* paLS à lui. Vous aurez, vous, Rouquin, à choisir entre deux châtiments. Si vous y consentez, tout à l'heure, on vous reconduira chez vous, rue La Fayette, là où vous aviez votre logement connu, vos affaires, votre bureau de renseignements... Et voua choisirez vous-même la mort qui vous plaira...
-— En un mot, je me suiciderai ?...
— Oui.
— Bien. Et si je n'y consens pas T
— Si vous étiez dans mon pays, cette discussion serait terminée depuis longtemps, et je vous eusse tué de ma main. Mais nous sommes en France et sous le coup des lois françaises ; je serais passible de ces lois, si je vous tuais. Si vous refusez, je vous livre à la justice de votre pays, vous et vos agents. C'est la guillotine.
Rouquin laissa tomber sur le marquis d'Argental un mauvais j-egard, et lui frappa familièrement sur Tépaule.
— Va pour la ginilotine, n'est-ce pas, marquis?...
Norbert gardait les yeux fermés. Il semblait être loin de là, €t complètement étranger à ce qui se passait. Les paroles de Mourad n'arrivaient plus jusqu'à ses oreilles. Quant à Rouquin, peu lui importaient ses sinistres plaisanteries ou ses menaces I
Mourad parut ému
— Ainsi, dit-il, vous aimez mieux la scandale d'un débat, qui étalera devant la cour d'assises vos projets et vos crimes I Espérez-vous donc obtenir l'indulgence du jury 7
— Non. Je ne l'espère pas. Il faudrait, pour compter sur cette indulgence, être doué de plus d'imagination que je n'en ai. Le jury ne trouvera pas pour moi de circonstances atténuantes. J'en parierais ma tête I... Il en trouvera peut-être pour les agents que j'employais, mais pour moi, je m'y attends, c'est la mort !...
— Eh bien ! nous vous offrons de mourir... de votre main, évitant ainsi et la prévention, et la torture des interrogatoires, €t la cour d'assises, et le lugubre drame de la Roquette, que vos nerfs, révoltés, ne supporteront pas peut-être...
— - Grand merci, monsieur. Mais, dites-moi, s'il vous plaît, et ce que vous me répondrez me décidera peut-être, dites-moi quel sort vous réservez à M. d'Argental, mon compagnon de honte.
— La mort n'apportera pas à M. d'Argental plus de souffrances qu'il n'en a endurées.
— Cela signifie ?
— M. d'Argental, je vous l'ai dit, reste libre... C'est lui qui a sauvé le père de Gabrielle, dont vous aviez rêvé la mort... C'est lui qui, sur le quai de la Tournelle, aurait sauvé André Sénéchal, si André avait voulu lui obéir... Il n'est vraiment coupable qu'envers Gabrielle... Et c'est de Gabrielle seule qu'il doit attendre sa condamnation... ou son pardon.
— Ah 1 vous aviez combiné cela î... Je suis désolé de ne pas être de votre avis, mais M. d'Argental passera avec moi en cour d'assises. J'ai plus de preuves qu'il n'en faut — il le sait, je le lui ai dit un jour — pour montrer que, n'ayant pas sépara no*
Jjfojets, nos rêves de fortune, nous n'avons pas séparé nos crimes, et nous ne devons pas non plus séparer le châtiment... Ah 1 ce sera une histoire intéressante que celle-là, et des débats qui passionneront l'opinion publique. Peste 1 on ne voit pas tous les jours des affaires aussi compliquées et dramatiques I Un mariage forcé... une course à l'héritage... deux assassinats... la marquise Gabrielle déposant en cour d'assises... un des plus grands noms de France traîné dans la boue, avant que celui qui le porte soit traîné à l'échafaud ; mais, en voilà plus qu'il n'en est besoin pour constituer une cause célèbre !...
— Rouquin, l'heure est venue, non de railler, mais de vous repentir. Et vous ne pouvez mieux montrer que vous avez regret de votre vie criminelle qu'en cherchant à réparer, dans la mesure où cela reste possible, ce que vous avez fait.
— Non, je ne me repens pas. Quant à des regrets, je n'en ai qu'un seul, c'est celui de m'ètre grossièrement trompé dans !• choix que j'avais fait, pour me seconder, du marquis d'Argental. Je l'avais jugé autrement, mieux ou plus mal, comme vous voudrez. Ah ! si c'était à recommencer... mais il est trop tard...
— Vous ne pouvez vouloir traîner le marquis en cour d'as- Bises... Dans quel but?... Dans quel intérêt? Ce serait faire le mal pour le mal... Son châtim.ent est assez grand déjà ; il est inutile d'y ajouter un pareil déshonneur... Qu'y gagneriezvous 7... Rien.
— Et qu'y perdrais-je ? Rien non plus. J'ai tout fait pour cet homme. Qui me forçait à le choisir ? Personne. Il était ruiné, découragé, désespéré... Ah ! il a beau se défendre... aujourd'hui surtout qu'il a tout intérêt à se repentir... Quand je l'ai rencontré, dans son château de Bois-Tordu, il était très bas tombé, et prêt à tout plutôt qu'à végéter misérable II se noyait; Je lui ai tendu la main. Il était ruiné I Du jour au lendemain, je l'ai enrichi. J'ai rendu possible pour lui les plus hautes ambitions. Il a pu aspirer aux situations les plus enviables, et non seulement \es convoiter, mais y atteindre. Et que lui demandais-je en échange ? Rien. En échange, je lui donnais encore, puisque Je le mariais à une fille qu'il aimait. Si je suis aujourd'hui entre vos mains, si je n'ai pas réussi dans mes projets, si vous êtes là, vous autres, vivants et menaçants, c'est au marquis que vous le devez, car depuis longtemps je le trouve sur ma route, qui me barre le passage et me crée des obstacles. Une fois, j'ai tenu sa vie au bout de mon épée... et je l'ai épargné ; Il m'avait provoqué pourtant, publiquement et indignement outragé... Si j'avais voulu, il était mort... J'ai eu pitié de lui, parce que j'espérais encore qu'il comprendrait que son intérêt était de ne me point combattre... Et pour récompense de tout ce que J'ai fait, de la grande fortune qu'il doit à ma générosité, de la situation où il est monté grâce à moi, il s'acharne après moi, me trahit et me livre. Pourquoi ? Parce qu'il a l'espoir d'obtenir de sa femme je ne sais quel pardon impossible,- parce qu'il a l'espoir de se faire aimer d'elle qu'il adore... parce qu'aussi ^i«n il voudrait Jouli; p^sil)l«ment, sans crainte de me r«i^-
contrer sur sa route, des cinquante millions qui constituent la part de Gabiielle dans rhéritage de Bertara.
Norbert n'écoutait toujours pas. Le visage dans les rnains. on ne voyait pas ses traits. Et rien chez lui n'indiquait qu'il etit entendu les odieuses insinations de Rouquin.
Celui-ci reprit, avec un accent haineux :
— Et vous voudriez que j'aie compassion de cet homme qui m'a livré, qui a ruiné mes projets?... Vous voulez que, réduit par lui à l'impuissance, je ne profite pas de la seule occasion qui me soit donnée de me venger ? Eh bien ! vous ne me connaissez guère, pour m.e demander ainsi des choses impossibles.
— Ainsi, Rouquin, vous persistez à ne vouloir pas mourir?
— Le plus tard possible, morbleu ! Et de la main du bourreau, pour vous enlever votre plaisir...
— C'est votre dernier mot ?
— Je vous remettrai ce soir entre les mains de la iustïct. Aguste lia les mains de Rouquin et de Louffard.
Celui-ci était dans un tel abattement qu'on aurait pu le laisser libre, il n'eût pas essayé de sortir de l'hôtel.
Dans la journée, Auguste et Trompe-l'Œil l'interrogèrent.
Ils désiraient savoir où se cachait Bontemps, l'assassin de Siméon et le complice de Louffard dans l'assassinat de Sénéchal.
Louffard, qui se voyait irrém-édiablement perdu, ne fit pas de difficultés pour répondre.
Bontemps avait une maîtresse à Romainville, et allait la voir aussi souvent que son service auprès de Rouquin le lui permettait.
C'était là, en effet, on se le rappelle, qu'une première fois Chilpéric l'avait rencontré, au restaurant du Lapin qui saute.
Auguste et Trompe-l'Œil, ayant pris auprès de Louffard tous les renseignements nécessaires, partirent pour Romainville.
Le soir même, ils ramenaient Bontemps.
Quant à Papillon, un autre des agents de Rouquin, il n'avait trempé, heureusement pour lui, dans aucun des crimes reprochés à son maître ; Auguste et Trompe-l'Œil ne s'en préoccupèrent donc pas.
Cependant, quelques minutes après la scène que nous avons racontée plus haut, on avait reconduit Rouquin et Louffard dans un cabinet, où Chilpéric s'était installé auprès d'eux.
Tous s'étaient retirés.
Il n'était plus resté, dans le salon, qne Norbert d'Argental, toujours assis à la même place, n'ayant pas fait le moindre mouvement, et ayant encore les mains sur les yeux, longtemps même après qu'on l'eût laissé seul.
Ce fut le silence qui régnait autour de lui qui le tira de la stupeur où il était plongé.
Il promena lentement son regard sur les meubles de ce salon, sur les moindres objets qui l'entouraient.
Et une sorte de frisson de froid agita ses membres.
On eût dit qu'il avait peur, parce qu'il s« trouvait 8«ulj