DE ROBESPIERRE LE JEUNE A SON FRÈRE
Commune affranchie, 3 ventôse an ii de la République.
« J'apprends que Bernard m'a dénoncé. Cet » être petit * et immoral ne peut m'atteindre; » je ne répondrai à sa stupide dénonciation,
' Petit est évidemment pris ici au sens figuré. On voit que , par un tour d'esprit assez naturel , surtout dans un homme qui ne se distinguoit pas du tout par l'abondance des idées, Robespierre jeune revient sur l'ironie dont j'ai parlé, et qui a servi de texte "a ses interminables dérisions. J'ai déjà dit que Bernard de Saintes cloit très-irrand.
3iA ÉLOQUENCE REVOLUTIONNAIRE.
» qui est un crime envers lui-même, que par » le rapport de mes opérations. Je ne puis » comprendre comment un représentant du » peuple ose s'accuser d'avoir eu la condes- » cendance de s'être laissé circonvenir, séduire » même par un de ses collègues.
» Il a eu la sottise atroce de me traiter de » contre-révolutionnaire ; il m'a supposé l'in- » tention d'obtenir du Comité de salut public » un décret qui opprimât les patriotes; il a » débité à la société populaire de Besançon » des horreurs multipliées sur mon caractère, » ma conduite, etc. Le frère d'Humbert * est
■ Humbert étoit un vieux procureur de Besançon, dont l'arislocratie gothique étoit ridicule aux yeux mêmes des aristocrates , et qui étoit tout naturellement porté sur la liste des suspects. Sentant qu'il ne pouvoit se mettre a Tabri des persécutions qu'en se dépaysant , il se réfugia a Yesoul , chef-lieu d'un département voisin. Son frère (et non lui-même , comme je l'ai dit par erreur) avoit été le compagnon de bazoche de Robespierre l'aîné, dont il parôissoit avoir embrassé les sentiments. C'est ce qui fait concevoir comment Robespiere jeune , qui refusoit partout d'être logé et entretenu aux dépens des villes où l'appeloit sa mission , s'étoit avisé d'élire domicilechez un contre-révolutionnaire profès, dont l'existence, au milieu des frénésies de ce temps, étoit une espèce de phénomène. On juge bien que Bernard avoit tiré parti de cette circonstance dans sa dénonciation brutale contre Robespierre.
LES DÉPUTÉS K^i MISSION. 5lo
» perdu dans l'opinion publique à Besancon ; » il s'est servi de ce moyen pour prévenir tous » les esprits contre moi, contre ce que j'avois » fait. Il a peint la commune de Yesoul en con- » tre-révolution , sous ma présidence, etc. J'ai » facilement répondu à toutes ces calomnies ; je » n'ai trouvé d'adversaire à Besançon qu'un )) frère de Yaubianc' et un rédacteur corronjpu » d'un journal qui se fabrique dans le dépar- » tement du Doubs ^ Rien nest plus facile » que de conseiver une réputation rêvolution- » naire aux dépens de ï innocence . Les lioni- » mes médiocres trouvent dans ce moyen le
' L'adjudant-yénéral Viennot, qui présidoit la société, honmie d'âme et de mœurs antiques , et dont j'ai parlé sans le nommer.
' Ce journal s'appeloit la Vtdeltt; le réd.ictciir étoit Pierre-Joseph Briot, depuis honorablement connu dans nos assemblées lé- [jislatives , et un des premiers députés qui furent frappés par la proscription de brumaire. C'étoit un homme sensible , spirituel , souvent éloquent , dont les qualités naturelles âvoient été servies d'ailleurs par d'excellentes études , et dont la moindre recommandation est d'avoir figuré avec (]uelquc velléité d'énergie, le l 8 brumaire, dans cette Journée îles Du})es de la révolution, où il auroil té beau de mourir. A ce pri\ , il auroil peul-clrc un buste a côté de. la statue de Cassiiis. — Dans la séance dont Robespierre jeune parle avec tant d'amertume, Vicnnot et Briol ne firent entendre que le lanf;a{>e d'une médiation modérée, mais la modéralion éloil uniituuile pour dr li'lles passions.
516 Fl.OQUENCR RÉVOLUTIONNAIRE.
» voiie rjui couvre toutes leurs noirceurs j
» mais r homme probe sauve l innocence aux
» dépens de sa réputation. Je n'ai amassé de
» réputation que pour faire le bien, etye veux
» la dépenser en déjendant V innocence . Ne
» crains point que je me laisse affoiblir par
» des considérations particulières, ni par des
» sentiments étrangers au bien public. Le sa-
» lut de mon pays, voilà mon guide; la morale
» publique, voilà mon moyen. C'est cette mo-
» raie que j'ai nourrie, échauffée et lait naître
» dans toutes les âmes. On crie sincèrement
» vive la Montagne dans les pays que j'ai par-
» courus. Sois sûr quej'ai fait adorer la Mon-
» tagne, et qu'il est des contrées qui ne font
» encore que la craindre, qui ne la connois-
» sent pas, et auxquelles il ne manque qu'un
» représentant digne de sa mission , qui élève
» le peuple au lieu de le démoraliser. // existe
» un système d'amener le peuple a niveler
» tout; si on n'y prend garde, tout se désor-
)) Qainsera ' .
» Robespierre /e«w6'.»
' Ce |ia<sano , doiil le- ( oii^f quriicc!. naliii elle', sont si conforme-, ,1 mon iiv(ioilipsf . <"il , aiii>-i q<ir les autre-, sniili;;iié dans le texte
i( P. S. Je vais envoyer mon rapport au » Comité de salut public. Je crois que la Con- » vention ne souffrira pas que j'entre en lutte » avec Bernard . »
Ce n'est donc plus moi qui parle cette fois; c'est Robespierre , le terrible Robespierre jeune, l'expression jumelle d'une âme de tigre; c'est lui qui, au juste-milieu de cette sanglante époque de la terreur qui sépare le 34 mai du 9 thermidor, et dans une communication dont la nature et la forme annoncent tout l'abandon qui résulte d'une parfaite simultanéité de sentiments; c'est lui qui, dans cette intimité confidentielle du frère avec le frère, dont ses assassins dévoient seuls violer un jour le secret, reconnoît franchement qu'on l'a traité de coîitre-révolutionnaire, qu'on l'a accusé de mettre les villes en contre-révolution , et de méditer des moyens d'oppression contre les patriotes, c'est-à-dire contre les agents de l'épouvantable système qui désoloit alors le pays; c'est lui qui repousse avec horreur une popularité acquise aux dépens de l' innocence, qmm'Anifeste l'intention trop tardive et trop impuisjiante de In défendre; c'est lui qui se flatte d'à-
voir fait adorer la Montagne ; la Montagne ! et cela étoic vrai ! car la reconiioissance la plus vive que puisse éprouver le cœur de l'iiomme, il la ressent pour un pouvoir cruel qui se désarme, qui se dépouille en faveur du malheur, de l'instinct et du besoin de faire le mal; c'est lui qui s'aperçoit enfin v^ il existe un système d'amener le peuple a tout niveler, dont une désorganisation complète sera la suite, et qui épanche cette découverte, à laquelle l'époque oii elle est faite donne le caractère le plus bizarre de naïveté, dans le sein du seul homme dont la main soit assez forte encore pour tout réparer et pour tout sauver; et, remarquez-le bien: c'est à dater de ce moment, de cette lettre peut-être, que Robespierre l'aîné disparoit tout à coup des comités de la Convention , et cherche à étendre au dehors l'influence qu'il avoit perdue dans l'enceinte de son pandœmonium, en brisant violemment son pacte avec le crime ! Et c'est trois mois après que cet homme , qu'on charge aujourd'hui de toutes les iniquités , comme la victime piaculaire des anciens, ose proférer le nom de Dieu, et rappeler à Tàme son immortalité parmi les satur-
nales sauvages d'une société ivre et délirante , qui a érigé l'athéisme en culte ; et c'est deux mois plus tard qu'il monte à l'échafaud, comptable ;, sans le savoir^ de tous les attentats d'une génération de cannibales! Que m'importe après cela qu'on vienne infirmer encore que le 9 thermidor ait été fait, comme je l'ai sincèrement écrit, dans l'intérêt de la terreur! L'histoire a dit le contraire^ sans doute, et je sais bien qu'elle le dira. Pauvre autorité que l'histoire !
TUPiDE est la fou le qui s' in gère de participer aux grands mouvements des affaires politiques; stupide , aveugle et insensée, car elle n' entrera jamaispourrien dansleurs résultats. Toute révolution qui échoue tourne au profit des pouvoirs qu'elle avoit menacés;
52â ÉLOQUENCE REVOLUTIONNAIRE.
toute révolution qui réussit , au profit des avocats. Dans le premier cas^ vous n'avez fait que river votre chaîne; dans le second, ce que vous croyez avoir conquis sur les aristocrates vous est repris par les sophistes. Vous avez transporté au péril de votre vie les dépouilles de la féodalité dans le vestiaire du sénat, et vous restez, quanta vous, ce que vous étiez devant ; une mine bonne à exploiter , un troupeau bon à tondre , un peuple.
Le seul avantage que les révolutions aient pour les classes inférieures , et je conviens qu'il vaudroit la peine d'être acheté, si on ne le payoit pas si cher, c'est de relever le caractère moral de l'homme en lui donnant pour objet une destination puissante et solennelle qui ne s'accomplira point, mais dont la pensée même a de l'énergie et de la grandeur. C'est une illusion de perspective, mais le prestige qui eu résulte est déjà une conquête. Il est; possible enfin , lorsque l'âme s'est élevée à cette hauteur , qu'elle réfléchisse encore long-temps après, jusque dans l'état d'abaissement oii toute l'espèce ne tarde pasàretom-
LES SOCIÉTÉS POPULAIRiîS. 525
ber, quelque foible rayon de la dignité éphémère que les circonstances lui avoient donnée, comme l'histrion de province qui a ceint un moment la couronne d'Agamemnon , comme le manœuvre à la barbe touffue qui vient de poser pour Jupiter.
Les Sociétés populaires présentoient sous ce rapport le spectacle le plus surprenant qui eût jamais frappé le l'egard des hommes. Là se débattoient avec une robuste rivalité des pouvoirs égaux entre eux, vainqueurs de tous les pouvoirs, et qui ne reconnoissoient d'ascendant relatif que celui du nombre et de la violence. De quelque lieu qu'il fût parti, l'audace du tribun étoit son titre, et sa force étoit son droit. Il appartenoit au premier venu de jeter le glaive de la parole dans la balance, et de la faire pencher. C'est inutilement qu'on auroit cherché un contrepoids à cette puissance dans les principes les plus avérés des créances et de la raison humaine. Dieu lui-même n'étoit plus un fait moral. C'étoit une question soumise comme une autre à la polémique tribunitlenne, et qui attendoit l'autorité d'un décret.
Les sociétés populaires , c'étoit la caverne d'Eole. Il n'en sortoit que du vent, mais le moindre orage suffisoit pour soulever des tempêtes qui bouleversoient lejnonde, et Napoléon eût été mal venu alors à faire entendre le quos ego de Neptune. Quand il arriva , sa besogne étoit faite. Le temps y avoit passé.
Ce qu'il y a de remarquable , c'est que nous étions tout prêts pour cet ordre de choses exceptionnel , nous autres écoliers qu'une éducation anomale et anormale préparoit assiduement depuis l'enfance à toutes les aberrations d'une politique sans bases. Il n'y avoit pas grand effort à passer de nos études de collège aux débats du Forum et à la guerre des esclaves. Notre admiration étoit gagnée d'avance aux institutions de Lycurgue et aux tyrannicides- des Panathénées ; on ne nous avoit jamais parlé que de cela. Les plus anciens d'entre nous rapportoient qu'à la veille des nouveaux événements, le prix de composition (\e rhétorique s'étoit débattu entre deux plaidoyers, à la manière de Sénèque l'orateur, en faveur de Brutus l'ancien et de Drutus le
jeune. Je ne sais qui l'emporta, aux yeux des juges, de celui qui avoit tué son père, ou de celui qui avoit tué ses enfants; mais le lauréat fut encouragé par l'intendant, félicité par le gouverneur, caressé par le premier président, et couronné par l'archevêque. Le lendemain on parla d'une révolution, et on s'en étonna, comme si on n'a voit pas dû savoir qu'elle étoit faite dans l'éducation du peuple. Si la mode de ces suasoires pédantesques venoit à se renouveler, et qu'il fût question de décider qui a le plus contribué de Voltaire ou de Rousseau à l'anéantissement de nos vieilles doctrines monarchiques, j'avoue que jeserois parfaitement embarrassé sur le choix, mais je ne dissimulerois pas que Tite-Live et Tacite y ont une bonne part. C'est un témoignage que la philosophie du i S^ siècle ne peut s'empêcher de rendre aux jésuites , à la Sorbonne et à l'Université.
On ne voit maintenant les sociétés populaires de ce temps-là que sous deux points de vue , l'atroce et le ridicule ; et c'étoit , à la vérité, leur aspect le plus sensible; mais on n'imagine pas tout ce qu'elles ont développé
d'esprits subtils, de facultés imposantes, et même de sentiments généreux. Je parlois tout à riieure de ce ferblantier de Besançon , qui osa donner à Robespierre jeune, dans une séance mémorable, une si rude leçon d'égalité. Ce brave homme s'appeloit Chevalier, et je le nomme avec d'autant moins de scrupule que jamais son influence austère, mais généralement bienveillante, ne s'est trouvée compromise dans un acte violent. Je me rappelle une autre époque où il ne manifesta pas avec moins de fierté quelque chose de ce patriotisme inflexible qui auroit fait honneur à un vieux Romain, et cette impression ne sera peut-être pas sans intérêt pour mes lecteurs , car elle se rattache à un nom que les biographes ont oublié, comme tant d'autres, quoique le singulier personnage qui le portoit , et dont la nature avoit fait le type achevé d'un démagogue, ne soit pas passé tout-à-fait inaperçu au milieu de nos orages révolutionnaires. Je parle de Charles Hesse.
Le gouvernement de notre division militaire étoit alors confié à ce prince étranger, et ce n'est pas la moindre bizarrerie de ces
jours bizarres. Celui-là pouvoit se flatter, au reste ^ et il n'y maiiquoit pas, d'avoir racheté ce qu'il appeloit la tache de son auguste naissance par une exagération de principes à laquelle Clootz ou Chaumette auroient volontiers porté envie. Plus il étoit né haut, et plus il sentoit de sang royal couler dans ses veines, plus il se croyoit obligé à pousser aux derniers excès le cynisme et la frénésie de l'opinion.
La nature l'a voit, au reste, admirablement préparé à jouer un pareil rôle avec succès. C'étoit un homme de trente à quarante ans, d'une taille fort élevée, fort mince, assez bien prise, mais dépourvue de dignité et de grâce. Sa face blême , couronnée de cheveux d'un blond ardent, n'avoit de remarquable que l'énorme saillie des apophyses. Ses yeux, d'un bleu terne, n'exprimoient ni noblesse ni finesse. Il prononçoit le françois avec quelque facilité, mais de manière à faire comprendre qu'il n'auroit été ni éloquent, ni disert, ni spirituel en aucune langue. Son principal moyen oratoire consistoit dans une gesticulation anguleuse et saccadée, quiavoit quelque chose de convulsif, et qui annonçoit un état
presque non interrompu d'ërëtliisme musculaire. Les transitions de ses discours, et même ces courtes suspensions de débit qui ne servent qu'à reprendre haleine , ëtoient accompagnées chez lui d'un claquement de dents si sonore et si strident, qu'on l'auroit pris au premier abord pour un bruit de castagnettes ; et ce grincement sauvage , qui se faisoit entendre à une grande distance , se prolongeoit et se moduloit horriblement, selon qu'il croyoit avoir besoin de donner du relief à sa pensée et de l'autorité à sa parole. Pour concevoir une idée assez juste de cet artifice d'éloquence et de diction, il suffit de prêter, par l'imagination , l'organisme de la voix humaine à la panthère ou au loup-cervier , et si Charles Hesse avoit été aussi brutalement inhumain dans ses actions que dans ses paroles, ce que je n'ai aucune raison de croire, je doute qu'il y eût beaucoup à changer au moral de l'orateur pour rendre la ressemblance complète.
Dans ce temps-là le parti de la révolution s'étoit divisé en deux partis très-prononcés, bien plus animés l'un contre l'autre que chacun des deux ne l'étoit contre l'ancien ré~
gime ; les montagnards qui vouloient porter le principe révolutionnaire à sa dernière expression ; et les girondins , que des inclinations plus douces , des études plus cultivées , une connoissance plus approfondie de l'histoire des peuples et des conditions essentielles delà civilisation, quelque ambition aussi peutêtre , avoient ramenés aux idées de justice et aux théories légales sur lesquelles il faut bien que la société s'appuie , quand elle veut s'appuyer sur quelque chose. Comme ces deux opinions étoient en présence , et que la guerre civile auroit été inévitable, si les énergies avoient été égales comme les armes, la Montagne, qui préparoit ses coups d'état, sentit la nécessité de désarmer le parti opposé pour le vaincre sans péril. Les généraux que la faction dominante avoit presque tous choisis , se chargèrent de cette opération dans les départements , et elle n'étoit pas difficile à colorer aux yeux d'une multitude que les mesures couvertes du prétexte de la liberté trouvoient toujours docile aux attentats les plus effrénés du despotisme. L'audace des contre-révolutionnaires ne s'accroissoit-elle pas à vue d'œil?
550 ÉLOQUEJNCE KÉVOLUTIONNAIRE.
Les machinations des royalistes ne menaçoientelles pas l'œuvre naissante de la régénération universelle ? Et que dirai-je de Pitt et de Cobourg j ces deux formidables mannequins de la terreur, avec lesquels on rédulsoit si commodément la France à la plus lâche servitude par la crainte de l'étranger? Quel patriote pouvoit hésiter à se dessaisir un moment de son fusil et de ses munitions , quand le salut de la patrie dépendoit de ce sacrilice ? Quel républicain ne concourroit pas avec joie par un acte de soumission indispensable au désarmement des aristocrates? On se doute bien que ces paroles étoient portées par Charles Hesse, qui n'épargna rien pour les faire valoir , ni de sa pantomime épileptique , ni du broiement éclatant de ses dents de fer. Le retentissement en duroit encore , quand on vit Chevalier s'appuver sur la tribune , avec sa mâle et superbe figure, dont un regard doux et un peu moqueur tempéroit seul la sévérité déjà sénile; ^)asser se« doigts robustes dans ses cheveux grisonnants , et se retourner du coté du général, avec cetto atitorité du bon sens, de la bonne foi et de la vertu, qui com-^
ijiandoit toujours le silence. Je sais bien que, dans ce moment, je fus frappé d'une idée que je communiquai sur-le-champ à mes camarades de collège , spectateurs non moins attentifs que moi de ces drames populaires qui se renouveloient tous les jours : le ferblantier avoit au moins l'air d'un prince, et le prince avoittout au plus l'air d'un ferblantier. Quant à sa petite allocution , je ne puis l'avoir oubliée ; je la répétai le soir à mon père . et je l'écrivis le même jour.
« Citoyen général, dit-il d'un ton de bassecontre fort grave, mais bien accentué, en s'adressant à Charles H esse , qui tenoit encore la barre des gradins opposés , c< tout ce que » j'ai compris à ta harangue , c'est qu'il y a )) chez nous des émissaires de Pitt et de Co- » bourg , et que tu te proposes de les désar- » mer. Le peuple que voici, tu peux m'en » croire, ne connoit ni Pitt ni Cobourg, et )! n^a rien à démêler avec eux. Ce qu'il sait » positivement , c'est que tu es étranger , c'est » que tu es prince , et que si Pitt et Cobourg » avoient ici un émissaire, ce sex'oit toi! »
Au même instant le général s'élança , et lia
ses bras à la tribune , comme s'il avoit voulu la renverser.
« Attends , attends , reprit Chevalier , en l'arrêtant sur le dernier degré avec une main forte comme un grappin de charpentier, « je n'ai pas tout dit, et tu répondras si tu « peux. Nous avons bien le droit de nous dé- » fier de toi, puisque tu te défies de nous. » Ne serois-tu pas Pitt ou Cobourg lui-même » par hasard? et ne fusses-tu qu'un pauvre » petit prince, il faut que tu aies bien mal » gouverné tes sujets, et que tu t'en sois bien » fait haïr pour être obligé de venir prendre » une patente de jacobin à Paris ! Elles y sont » à bon compte, puisqu'on en donne aux » princes, avec le généralat par-dessus le mar- » ché ! Nous sommes plus difficiles , nous au- » très. Tu n'auras pas nos fusils , et tu pour- » ras dire à tes compatriotes , s'ils t'écoutent » avant de te pendre , que tu n'as pas trouvé » un seul Franc-Comtois qui rendît son arme » à un Allemand. »
Là-dessus , Chevalier reprit froidement son grand chapeau à trois cornes qu'il avoit posé à ses pieds, le brossa de l'avant-bras et du
coude, le replaça très-horizontalement sur sa tête vénérable, et descendit de la tribune au bruit des acclamations.
La tranquillité du pays , la sécurité des honnêtes gens , tenoient à cette livraison des armes. Elles ne furent pas livrées , au moins ce jour-là, et le citoyen Charles Hesse, fort désappointé, se retira du club en grinçant des dents.
Je ne laisserai pas passer cette occasion d'ébaucher les traits d'un autre personnage dont la sanglante célébrité a laissé plus de traces dans la mémoire des hommes.
J'ai déjà dit que le pouvoir se débattoit alors entre deux partis , dont l'un qui l'emportoit certainement par le nombre et par l'habileté , dont l'autre qui avoit tout ce qu'il faut pour triompher dans les mauvais temps , l'audace et la violence. Les opinions de la Gironde avoient prévalu à Lons-le-Saulnier , et celles de la Montagne à Besançon , où les passions énergiques étoient plus inégalement distribuées entre les deux factions. La petite capitale du Jura offroit à cette époque un spectacle qui n'est pas indigne des regards de
^^A ÉLOQUENCK RÉVOLUTIONINAIRE.
l'histoire. Une ville composée de sept à huit mille habitants , défendue , pour toute forteresse et pour toute muraille, par le courage et le patriotisme de ses citoyens, sans point d'appui sur les départements environnants , presque sans contact avec eux , se leva seule , et de son propre mouvement , contre la terreur. Une légion spontanée de jeunes et hardis soldats, qu'on appeloit les plumets rouges, à cause de la couleur de leurs panaches , la couvrit de son drapeau, et cette enceinte, qui paroissoit ouverte aux plus foibles efforts, ne fut , pendant plusieurs mois , violée par personne. Je me rappelle que dans nos impressions de l'enfance, nous ne placions, en idée , le plumet rouge d'un fédéraliste du Jura qu'au front de quelque géant formidable , à la manière de Polyphème et de Goliath , et c'étoit en effet une forte et imposante génération d'hommes. On croiroit qu'elle avoit été produite à dessein pour des circonstances fortes et imposantes comme elle, et qu'il étoit de sa destinée de passer en même temps. Ce qu'il y a de très-remarquable , c'est que l'administration se montra digne du peuple. L'en-
tliousiasme d'une généreuse résistance fut aussi exalté sous l'écliarpe que sous le baudrier , quoiqu'il y courût encore plus de périls, et que la couronne infaillible de ce courage civil dont les exemples sont si rares fût attachée au fer de la guillotine. Les décretsj rendus par la Convention depuis le oi | mai , furent brûlés en place publique , et deux de ses commissaires, Bassal et Garnier de l'Aube, conduits sons bonne et sûre garde aux frontières du département, avec défense d'y rentrer. Ils rapportèrent que leur escorte ne les avoit pas défendus sans peine contre l'exaspération des citoyens.
Cependant les deux opinions étoient encore librement représentées à Loiis-le-Saulnier par les tribuns du pays, et le hasard faisoit que ces deux chefs étoient frères , comme cela s'étoit vu autrefois à Thèbes et à Corinthe; mais la nature n'avoit jamais marqué deux frères de sceaux plus différents , en caractère et en physionomie. Jean-François Dumas , le Vergniaud du Jura, pouvoit passer pour beau , même dans une famille qui se distinguoit par la beauté corporelle , et dans un département
556 ÉLOQUENCE RÉVOLUTIOINNAIRE.
où la laideur est presque une exception. René- François Dumas ^ plus connu de ses compatriotes sous le nom de l'abbé Dumas, et qui suivoit avec une cruelle naïveté d'organisation les errements de Marat, avoit dans tous ses traits quelque chose de la repoussante expression de son prototype ; il n'étoit cependant ni vieux, ni difforme , ni cynique dans son langage et dans ses manières. Il n'étoit que hideux.
Les jacobins de Lons-le-Saulnier avoient, en grande partie, suivi le sort des Conventionnels. Ils s'exiloient d'une cité en contrerévolution , c'est-à-dire , dans leur acception convenue de ce mot, fidèle aux principes de l'ordre, de la modération et de la justice, pour aller goûter dans une atmosphère plus orageuse les douceurs de la liberté , de la fraternité et de la mort. C'est ainsi que René- François Dumas se présenta un jour à la barre de la société populaire de Besançon, oii ses principes sembloient lui assurer un vif accueil de sympathie. Le nom du chef éloquent qui venoit de soutenir une poignée de citoyens résolus, contre le système effrayant du gouver-
LES SOCIÉTÉS POPULAIRES. OOi
nement, qu'on appeloit alors si improprement la république ;, y étoit seul parvenu ; la méprise étoit inévitable, quoique grossière. La rumeur qu'eUe excita fut longue et menaçante, et peu s'en fallut que Timoléon ne payât pour Timophanes. Enfin l'erreur s'éclaircit , et René-François Dumas gagna la tribune avec l'anxiété hargneuse d'une béte sauvage qui a essuyé une première décharge sans être blessée, et qui rompt les rangs des chasseurs en rugissant. J'étois là , et je ne sais quelle prévision inexplicable me forçoit à détailler tout l'ensemble de cette étrange figure qui n'avoit encore rien d'historique; mais on m'étonneroit beaucoup aujourd'hui, si on me démontroit que je me suis trompé de la plus légère circonstance dans l'image vivante que ma mémoire en a conservée, depuis ses souliers de cabron fauve à son chapeau de feutre gris.
Il avoit un pantalon de bazin blanc, un gilet de la même étoffe, qui étoit alors à la mode, et une cravate également blanche, nouée en cordon aux bouts flottants, qui soutenoit à peine le collet blanc de sa chemise. Tout cet ajustement étoit d'une propreté re-
558 ÉLOQUEÎSCE RÉVOLUTtOMNAIRE.,
chercliée, délicate, minutieuse, qui distinguoit, en général, les jacobins de haut étage, et qui, parmi eux, comme ce faste et cette profusion d'ornements qu'étale le chef d'une tribu d'anthropophages, établissoit encore une sorte d'aristocratie. Son frac long, flottant, d'une étoffe de drap fine et légère, étoit d'une couleur de sang dont la vivacité blessoit l'œil; et ce n'est pas ici une combinaison d'écrivain, préparée pour l'effet : j'en atteste cent témoins vivants qui n'ont pas oublié que cet habit de sang étoit son habit de gala. Quelque chose de plus blanc que le linge coquet de Dumas, c'étoit sa tête allongée , osseuse, empreinte, comme celle d'un anachorète, de la pâleur des macérations et des veilles , et dont les saillies fortement prononcées supportoient je ne sais quelles chairs livides qui lui donnoient l'aspect d'une goule affamée. Sa bouche étoit large, ses yeux petits et enfoncés, mais perçants et peut-être noirs ; ses cils , ses sourcils, ses cheveux rouges. Il n'y a voit rien en lui qui révélât positivement l'homme que la société a formé; mais il n'y avoit rien en lui d'ordinaire , et c'est peut-être ce qui fixa ma
curiosité sur cette créature d'exception, dont les nomenclatures des naturalistes qui occupoient exclusivement mes premières études ne m'avoient jamais présenté l'analogue inconnu. Tout à coup ses lèvres pincées se désunirent comme par l'effet du ressort musculaire qui contracte quelquefois la bouche écumante du boa; et, d'un ton éclatant, mais aigre et métallique, il s'exprima ainsi : (Je réponds encore de l'exactitude du texte, comme si je l'avois sténographié.)
« Républicains, l'accueil que vous m'avez » fait m'a profondément touché ; l'indigna- » tion qui a parcouru vos rangs patriotiques » au nom de Dumas, est un hommage à la » patrie. Si le sang qui m'est commun avec ce » traître pouvoit expier ses attentats, j'ouvri- » rois à l'instant mes veines devant vous. La )) proscription dont je suis frappé dans le » Jura, l'a sauvé de mon poignard; mais je » vais le livrer à la justice nationale, et le plus » beau jour de ma vie sera celui oii je vous » apporterai la tête de mon frère ! . . . »
En prononçant ces exécrables paroles , il étendit au-dessus de la tribune son bras rouge
oàO éloquence révolutio.nnaire.
et sa main blanche , de manière à figurer h la pensée, dans une éternité de souvenirs, l'idéal même du bourreau. Je m'aperçus qu'il avoit des manchettes.
Quelque temps après , René-François Dumas étoit président du tribunal révolutionnaire. La scène qui s'étoit passée à Besançon se renouvela en sens opposé à Lons-le-Saulnier. La fortune révolutionnaire du jacobin avoit nui à l'influence du patriote. Une rumeur inaccoutumée accueillit Dumas l'aine dans le club insurgent des fédéralistes. — « Que me )i reproclie-t-on , s'écria-t-il? — Rien, répli- » qua un des membres de l'assemblée ; mais » nous ne pouvons nous empêcher de voir )) en toi le frère de ton frère. — Mon frère, » grand Dieu! reprit Dumas; de quel frère » me parlez-vous ?» Et se précipitant sur le sein d'Ebrard, qui portoit avec lui le poids de cette administration héroïque , et qui jouissoit dans le Jura de la plus glorieuse popularité que puisse ambitionner un citoyen, celle de la vertu : — « Mon frère, dites-vous? mon frè- » re, le voilà!» Ce mot apaisa tous les soupçons , et l'élan de ces deux hommes de bien
LES SOCIÉTÉS POPULAIRES. ûAi
qui s'embrassoient entraîna la multitude. Je puis me tromper, mais ce tableau n'a rien à envier, selon moi , à la grandeur des temps antiques.
Puisque j'ai parlé du président du tribunal révolutionnaire, je me crois obligé à compléter son portrait , autant que me le permettent les renseignements que j'ai pu recueillir de la bouche de ses compatriotes et de ses contemporains ; je ne dirai point de ses amis , on ne lui en a point connu. C'étoit un homme actif, studieux, sobre jusqu'à l'austérité, régulier dans ses mœurs, exact dans ses engagements. Pendant que la guillotine battoit monnoie sur la place de la Révolution , suivant l'épouvantable expression de l'orateur le plus fleuri de la Montagne, le terrible fournisseur du trésor de la république vivoit pauvrement dans un galetas de l'hôtel de La Rochefoucault , a la manière de ces âpres républicains de la vieille Rome, dont il attestoit si souvent les exemples. Il se trouvoit alors parmi les énergiques enfants du Jura un médecin nommé Baron , lait pour aimer la vérité, et capable de la dire au péril de sa vie. Un jour que le hasard l'a-
5>4â ÉLOQUKNCE REVOLUTIONNAI KE.
voit conduit dans la tanière de Dumas, à la suite d'une des séances les plus tragiques du tribunal : « Vos jugements me font horreur, » lui dit-il, et tesjurés sont des monstres. Corn- » ment ose-t-on disposer de la vie de tant d'ac- » cusés après quelques minutes d'instruction? » — Cela est extraordinaireen effet, » répondit » Dumas en tournant sur lui un regard assu- » ré; c< mais les révolutionnaires ont un sens » que n'ont pas les autres hommes, et qui ne » les trompe jamais.»
Hélas! oui, les malheureux avoient un sens que n'ont pas les autres hommes! l'instinct du tigre qui s'est abreuvé une fois de sang humain, et dont la soif inextinguible ne peut plus s'étancher que dans des tonnes de sang.