‹ Le dernier banquet des girondinsChapitre 13 sur 14 · AVERTISSEMENT NÉCESSAIRE · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT NÉCESSAIRE

Les pièces suivantes ont déjà paru dans les Souvenirs de la Révolution et de l'Empire , dont la première édition est depuis assez lon^j-lenips épuisée. Cet ouvrage reprenant sa place dans la collection que l'éditeur appelle mes Œuvres, et dont il formera le huitième volume , j'en ai détaché tout ce qui avoit un rapport immédiat avec l'art de la parole au temps des GIRONDINS, et on en concevra facilement la raison: c'est que ces recherches n'étoient effectivement que des études pour un livre que je concevois en le commençant sous un aspect beaucoup plus riche en développements. J'ai déjà dit, mais je ne répéterai jamais assez, que mon impuissance m'avoit détrompé de cette longue illusion.

L'analogie de ce travail avec celui que j'avois entrepris est si inlime qu'il m'auroit été bien difficile de m'y soustraire à quelques redites , même quand je les au-

ââG AVERTISSEMENT NÉCESSAIRE.

rois entrepris successivement , au lieu d'y procéder d'une manière toute simultanée , essayant l'un pour l'aire l'autre. Mes Recherches sur l'éloquence révolutionnaire ne sont donc qu'une glose de ce drame imparfait que j'ai intitulé : Le dernier banquet des Girondins. Elles présenteront quelquefois des traits dont j'ai dû faire usage dans le système bon ou mauvais de ma composition , mais sous une forme plus historique et plus vraie que celle du cenlon à laquelle m'assujétissoit l'exiguité de mon cadre. J'espère qu'on me pardonnera volontiers ces cinq ou six lignes de redondance explicative , si elles expliquent réellement quelque chose. Il est bien entendu que je suppose qu'on Hra, et que je dis ceci pour ceux qui lisent. Les autres se seroient passé de cette consciencieuse réticence, et j'avoue de tout mon cœur que les autres ont raison.

Je ne finirai pas sans rappeler que les pages suivantes ont été écrites sous la Restauration, époque où il étoit plus inconvenant que dangereux de réhabiliter de certaines réputations. Je ne les écrirois certainement pas aujourd'hui , de peur de les laisser prendre pour une concession à des idées qui deviennent une puissance, et que j^ai ser>ies plus que je ne vonlois quand elles n'étoient qu'un souvenir. Comme il n'y a rien d'absolument vrai en poHtique et ailleurs, toutes les causes sont bonnes quand on les embrasse avec candeur et foi , mais les âmes de ma trempe sont bien ridicules : elles ne sympathisent qu'avec les causes perdues.

LA GIROINDE.

;UFFON a dit : Le style est l'homme tout entier; proposition vraie en ecSsence , mais contestable en forme , parce que son énonciation elliptique et abstraite a l'apparence d'un paradoxe.

M. de Bonald a consacré la même idée dans

un autre aphorisme, qu'on a souvent répété et qu'on répétera toujours, tant qu'il y aura une société et une littérature , parce que jamais une vérité essentielle n'a été revêtue d'une formule plus diaphane : La , littérature est V expression de la société.

Comme ce principe s'applique à toutes les époques, on pourroit y rattacher toutes les histoires. Il n'est question ici que delà révolution.

Si la révolution est un état exceptionnel dans les formes de la société, la littérature qui s'est développée avec elle sera un état exceptionnel dans les formes de l'esprit humain. Emportée par le torrent qui l'apporta, elle ne laissera point de vestiges. C'est l'opinion générale, et le nom seul de la littérature révolutionnaire paroît impliquer un horrible contre-sens aux yeux des entrepreneurs brevetés de la critique; mais, de cette prétendue exception, il est sorti une forme nouvelle de société , et par conséquent , si je ne me trompe, une forme nouvelle de littérature.

Le christianisme lui-même fut long-temps un état exceptionnel dans la société païenne; l'éloquence des Augustin, des Basile et des

Athanase fut long-temps un langage exceptionnel, méconnu des sophistes hellènes et des rhéteurs latins, dont l'art consistoit à envelopper une pensée ambiguë dans les replis d'un gryphe oratoire : mais le nom de ces classiques dégénérés , qui attestoient sans doute aussi les exemples de Cicéron et les règles de Quintilien, n'est point parvenu jusqu'à nous, et la voix de Jean, de Luc et de Paul a retenti à travers seize siècles dans la chaire de Bossuet.

La révolution est donc le commencement d'une double ère littéraire et sociale qu'il faut absolument reconnoître, en dépit de toutes les préventions de parti. On s'imagine ordinairement qu'elle ne peut rappeler que du sang, et qu'on a tout dit quand on a épuisé la liste de ses excès et de ses proscriptions. C'est l'erreur de l'irréflexion ou l'exagération de l'antipathie. Le pathétique , le grand , le subhme s'y rencontrent souvent à côté de l'horrible, comme on a vu les dieux assis à ce festin de Tantale, où l'on servit de la chair humaine.

Toutes les époques signalées de Thistoire sont remarquables par ce fait singulier, que des hommes investis d'une espèce de destina-

250 ÉLOQ)UENCE luhOLUTIONNAlHE.

tioii providentielle leur ont servi de précurseurs. Ainsi des génies audacieux avoient élaboré , pour ainsi dire , à leur insu , vers la fin du xviii^ siècle, les matériaux d'une révolution prête à éclore dans la politique ; ainsi d'admirables écrivains composoient, peut-être sans le savoir, une langue énergique et naïve pour une révolution près d'éclore dans la littérature. Diderot est, suivant moi, l'Isocrate qui a présidé aux exercices de notre tribune ; Beaumarchais est le maître de la nouvelle école de ces publicistes quotidiens qui arment de traits acérés , tantôt la saine logique des intérêts nationaux, tantôt les subtiles arguties des lactions , auxiliaires légers et à peine connus An gros des combattans, mais dont l'intervention habile et opiniâtre ne contribue pas loiblement aux succès les plus décisife.

Diderot et Beaumarchais étoient cependant des écrivains tout-à-fait isolés qui ne sortoient d'aucune école littéraire ,, qui ne ressembloient qu'à eux seuls, mais dont l'originalité avoit, dans le premier, quelque chose de solennel comme la rumeur d'un orage près d'éclaterj dans le second , quelque chose de cynique et

de dérisoire comme l'inspiration d'un démon malicieux qui s'égaie aux angoisses d'un monde expirant. Toute la révolution étoit là^ et cependant la révolution n'étoit pas encore , si ce n'est dans le style. Beaumarchais et Diderot n'appartenoient pas plus à l'Académie que Jean-Jacques Rousseau , le législateur, mal compris de cette régénération vaine et confuse ; et si les révélations hardies du philosophe n'avoient rien appris au cabinet des rois , la commission perpétuelle du Dictionnaire ne croyoit pas avoir gagné un mot aux brûlantes compositions de l'enthousiaste , et aux saillies éblouissantes du bouffon. La députation de l'Académie aux tribunes politiques est assez curieuse. Elle se composoit , je crois , de Baillv, dont le talent élevé n'avoit rien de populaire, et qui n'obtint, en effet, dans son trop court passage aux affaires , que la popularité de la vertu; de Target, académicien enté sur un avocat , qui ne se fit pas même distinguer au second rang des avocats , après le jeune Barnavcj et de Condorcet, dont l'inintelligible métaphysique auroit versé quelque ridicule sur sa vie, s'il ne s'étoit dérobé à tous le^

souvenirs antérieurs par l'intérêt qui s'attache à sa mort. C'est qu'une académie éloit un corps essentiellement en dehors du mouvement du langage et du mouvement du pays , une institution que l'on auroit cru fondée par une liabile prévision de Richelieu pour immobiliser l'esprit humain , pour pétrifier la parole , et qui représentoit notre état littéraire précisément comme la cour représentoit notre état social. On sait que les académies ont beaucoup profité depuis ce temps-là.

J'ai souvent entendu dire que l'Assemblée constituante a voit été la plus éloquente de nos assemblées politiques , et je le croirois volontiers dans un sens relatif. A l'époque de la révolution personne n'étoit gâté par l'éloquence; la discussion des intérêts de tous étoit chose nouvelle y)our chacun ; et le port assuré , l'attitude imposante , la féconde verbosité d'un député qui parloit d'abondance, comme s'il en a voit toujours fait son état , dévoient remplir l'auditoire de cet étonnement de nouveautés que tous les peuples confondent avec l'admiration, ('e sentiment se seroit épui.sé prompleïnent , s'il n'avoit été ravivé par des

chances plus dramatiques, et dans lesquelles les intérêts personnels lussent un peu plus impliqués. La polémique des premières assemblées nationales étoit tumultueuse , mais non mortelle. A la Convention chaque orateur apportoit sa tête pour pleiger son opinion , comme dans cette république de Charondas où l'on ne pou voit demander une modification de la loi qu'en montant à la tribune la corde au cou. Une séance de la Convention étoit une bataille ou une tragédie.

Vergniaud s'est trouvé rarement sur le terrain de la polémique. Insouciant par caractère y et peut-être par sagesse , il aima mieux faire le sacrifice de sa vie que de la disputer. S'il répond à une agression , c'est quand l'attaque lui est immédiatement personnelle , et il étoit rare qu'on osât s'attaquer immédiatement à Yergniaud. Alors il se renferme dans les faits essentiels de sa défense, et il les développe sans ornements , parce qu'il croit le plus naturel des artifices indigne d'une bonne cause. Au mois d'avril iT95, Robespierre l'accuse de modération , et la modération est un grief qui emporte la peine de mort. La

réplique de Vergiiiaud est terre-à-terre comme celle cpi'il auroit faite au barreau de Bordeaux dans quelque discussion sur un mur mitoyen. A peine son imagination l'emporte dans cet admirable mouvement :

« — Je sais, Robespierre , que la liberté est » toujours active comme la flamme; qu'elle » est inconciliable avec ce calme parfait qui ne » convient qu'à des esclaves. Si on s'étoit » borné à nourrir le feu sacré qui brûle dans » mon cœur aussi ardemment que dans vos )) âmes impétueuses , de cruels dissentiments )) n'auroient pas éclaté dans cette assemblée. » Je sais bien que dans nos tempêtes révolu- » tiounaires , comme dans celles de l'Océan , » le peuple est difficile à calmer comme les » flots battus par les orages. Mais le minis- » tère du législateur est de prévenir ces dé- )) sastres par de sages conseils , et non de les » entretenir par des manœuvres imprudentes.

Si pour être patriote ^ Robespierre , il fal- » loit se déclarer le protecteur du meurtre et » du brigandage . vous pouvez prendre acte » de ma déclaration : je ne suis pas patriote, » je suis modéré. »

Ce discours, d'ailleurs peu remarquable, trahit l'îîbattement de Vergniaud , mûr avant le temps pour la mort , à force d'apathie et de paresse. C'est ce jour-là qu'il eut la gloire d'arracher à la Montagne le seul rire qui ait déridé son front sourcilleux. Robespierre avoit dénoncé la correspondance de Yergniaud .

« Ma réponse est facile , dit Yergniaud; je •) n'ai jamais écrit une lettre. »

J'ai cité à dessein ce passage, parce qu'il nous met à demi dans la confidence du talent de Vergniaud. Nourri d'excellentes lectures classiques, il en avoit ajtproprié le souvenir, avec toute la puissance de sa magnifique imagination, aux moindres questions de la tribune. Ainsi cette comparaison d'un peuple tourmenté par les révolutions à une mer que soulèvent les tempêtes, et d'un sage législateur à un bon pilote, est probablement plus vieille qu'Homère. Je ne sais comment, si naturellement appliquée dans une question de personnes, elle a pour moi un charme étrange de nouveauté. Yoilà ce que Yergniaud affectoit pardessus toutes choses : les comparaisons tirées des scènes naturelles qui s'adressent à tout

236 ÉLOgUEiNCE EÉVOLUTIONi>AIBE.

le monde, et les allusions aux souvenirs consacrés de la mythologie et de riiistoirej'qu'une riche mémoire lui fournissoit avec une intarissable abondance. Joignez à cela quelques figures suspensives du discours qui tiennent l'esprit des auditeurs en haleine; le doute , la réticence, l'interrogation ; et vous aurez à peu près la mesure d'un des plus grands orateurs des temps modernes. Mais, il faut l'avouer, cette mesure est circonscrite , si on la compare à la vaste carrière qui étoit alors ouverte à l'orateur ; et si on osoit essayer d'imiter le langage de Vergniaud, on diroit que Popilius a enfermé sa tribune aux harangues dans un cercle de sa baguette.

Que Vergniaud s'écrie :

(( La révolution est comme Saturne; elle » dévorera tous .ses enfants. »

Qu'il dise, en appuyant sa main sur l'épaule de son ami, le médecin Le Hardy , condamné avec lui à la mort :

« Docteur , A^ous pouvez consacrer vingt » coqs à Esculape ; tous vos malades sont gué- » ris. ))

Qu'il se livre presque endormi à la planche

de la guillotine , en recommandant au bourreau , qui ne le comprenoit pas, de porter le reste de la coupe au beau Critias , cette forme le caractérise ; elle est le sceau de son génie ; elle rappelle Montesquieu, qu'il avoit beaucoup étudié, et deux écrivains trop méconnus aujourd'hui , dont Vergniaud faisoit , après Montesquieu , sa lecture la plus accoutumée, quand Yergniaud daignoit lire ; le philosophe Delisle de Salles, dont la pompe un peu artificielle n'exclut , dans ses bons écrits , ni une vraie majesté ni une solide éloquence ; et le philantrope Dupaty , prosateur éblouissant , auquel on n'a jamais reproché que d'heureux excès de l'imagination et de l'esprit. C'est du père que je parle. On pourroit aisément s'y tromper.

Si l'on pousse plus loin l'examen du style de Vergniaud , on y trouvera une grande et spirituelle intelligence de cette dialectique romaine, perfectionnée par Cicéron, exagérée par Sénèque , et dont l'effet résulte d'un cliquetis brillant de figures abruptes et serrées , qui se précipitent brusquement les unes sur les autres avec une autorité toujours crois-

santé , parce que la conséquence d'une proposition est si intimement liée à sa forme, qu'elle ne laisse jamais un moment à la réponse. Les discours de Vergniaud en sont hérissés; mais il en diversifie admirablement la phvsiononiie, en faisant passer cette figure hardie à travers toutes les modifications qu'elle peut subir , depuis l'affirmation qui doute jusqu'à la négation qui affirme. Quelquefois il se saisit même du texte d'une accusation capitale pour y encliaîner pièce à pièce les parties essentielles de sa défense. Ainsi, dans le discours que j'ai cité , il se joue du grief essentiel de la dénonciation de Robespierre, en le reproduisant de phrase en phrase , et de phrase en phrase affoibli par le tour caustique d'une méprisante ironie.

<( Nous, les complices de Dumouriez ! » dit Vergniaud.

Et de cette idée , qui est celle de l'attaque, découlent inépuisables toutes les preuves de l'éloignement qui existoit ou qui devoit exister entre le parti de Dumouriez et les Girondins.

Vergniaud se croit-il obligé à prouveih de-

vaut le tribunal révolutionnaire qu'il a rempli tous les devoirs que la république pouvoit attendre du plus dévoué de ses enfans ? il convertit sa plaidoirie en apologie historique, sans renoncer à cette forme contradictoire qui avoit donné jusqu'alors tant d'éclat à ses discours. Il ne répond plus à ses juges, il les interroge.

« Que falloit-il faire , dit-il , pour assurer » le triomphe de la république? Je l'ai fait. »

Et dans ce cadre , rempli , pendant une heure, de magnifiques développements, placés entre cette question toujours la même, et cette solution qui ne change pas , il renferme tout le récit d'une vie politique qui ne devoit attendre que des couronnes. On croiroit qu'il ne lui restoit plus qu'à prendre pour péroraison la dédaigneuse défense de Scipion, injustement accusé comme lui , et que le peuple, et les juges, et les bourreaux vont le suivre au Capitole !

« Que faut-il faire encore, ajoute-t il, pour » consolider la république par l'exemple des » plus énergiques de ses enfants? Mourir? Je » le ferai. »

2>40 ÉLOQUENCE RÉVOLUTiONNAlHE.

Ici l'éloquence est portée à son plus haut degré , parce que , suivant l'expression du grand maître de l'éloquence, elle est non-seulement dans la parole , mais dans la vie de l'homme qui parle; et si cela n'est pas sublime, la notion du sublime ne m'arrivera jamais.

J'ai dit que Vergniaud avoit donné beaucoup de place dans le système d'ailleurs peu calculé de ses compositions, aux images naturelles , aux peintures de la campagne , aux émotions innocentes de la vie ; et il a cela de commun avec tous les beaux génies qui sont arrivés à l'époque de la décadence des peuples ou de leur renouvellement. Leur caractère dominant est une mélancolie douce et timide, qui n'aspire qu'à la solitude rêveuse du désert, ou au sommeil tranquille du tombeau. Ce trait suffiroit pour marquer son impuissance à se mettre à la tête des affaires d'un grand pays, métier d'ambition, d'égoïsme, et presque de cruauté, qui force irrésistiblement le cœur le plus noble à l'oubli de ses jeunes sentiments et de ses affections familières , et qui a réduit peut-être tel homme de cœur et

LA GIRONDE. ÈA\

de talent à devenir je ne sais quoi, un grand seigneur.

Vergniaud est admirable, je le répète, dans l'expression de ces allégories gracieuses , dont le charme et l'harmonie s'embellissoient encore de l'implacable austérité des discussions ordinaires. C'est comme un hymne d'Apollon, apporté de la Grèce par Iphigénie, et chanté inutilement aux fêtes sanglantes de Tauride. Veut-il peindre la liberté et l'égalité ? C'est « sous la ligure de deux sœurs qui s'embras- » sent, et non de deux tigres qui se dévorent. » S'il implore le jour de l'émancipation des peuples, il craint de le voir apparoître « dans les » nuages ténébreux de la tempête. » Il le demande « à l'orient d'un soleil sans nuages. » C'est la voix d'un ange fidèle de Milton, égare parmi les démons, et dont la harpe résonne au milieu des hurlements du jyandœmonium. C'est l'Abbadonna de Klopstock, quand il eut pénétré avec horreur les mystères de Satan.

Après cela , le caractère connu de Vergniaud, et jusqu'à sa fidélité trop scrupuleuse à ces études poétiques des collèges qui ont encore aujourd'hui quelque grâce, mais qui

âA2 ÉLOQUEINCE RÉVOLUTIOINNAIKE.

déjà n'étoient plus françoises, font assez deviner qu'il ne fut jamais ce qu'il pouvoit être. La muse de la tribune révolutionnaire , c'étoit la véhémence ; c'étoit la fureur ; et Vergniaud, incapable d'arriver à la fureur, n'a presque jamais été véhément. On trouve une sorte d'abattement jusque dans son enthousiasme. Si la nature lui avoit donné la fougue de Mirabeau , il auroit dompté aisément la Montagne 5 mais, pour en revenir à ses figures favorites, auxquelles une nouvelle lecture m'a accoutumé , il n' avoit pas la foudre de Jupiter, et il combattoit les Titans. C'étoit bien plus d'ailleurs qu'Ossa sur Pélion , c'étoit Vésuve sur Etna; et on ne ferme pas la bouche des volcans en y jetant des fleurs. Son génie avoit trop de culture pour un peuple qui venoit de se faire agreste et sauvage , trop d'éclat pour des jours d'orage et de ténèbres. Yergniaud manque d'ailleurs des passions du temps, et pour être d'un temps, pour exprimer une époque aux yeux de la postérité , il faut avoir ses passions et même ses excès. Il met la main sur un crime pour le réprimer; il ne le saisit pas , et il se laisse prendre. C'est une créature

LA GIRONDE. â/45

de volupté, de dédain et d'oubli , qui a l'instinct du courage, et qui n'en a pas l'élan. Mettez à la place de sa nonchalante langueur quelque généreuse frénésie, et la Montagne tombe; malheureusement, on peut dire de lui ce que Saint-Just disoit de Danton : J^ergniaud dormoit.

Si j'ai compris le talent de Yergniaud qui est admirable , mais qui n'est pas assez complètement celui qu'il falloit, il avoit quelque chose de systématique et d'arrangé qui convient merveilleusement aux débats monotones du barreau , ou aux élucubrations méthodiques des sociétés littéraires , mais qui rencontre peu d'accord et de sympathie dans les tumultueuses et discordantes logomachies des partis. Il faudroit arriver là avec une âme jeune, sincère, effervescente et vigoureuse. Vergniaud n'avoit que trente-quatre ans, c'est tout au plus l'âge de la force ; mais il avoit reçu une éducation sévèrement classique , et il étoit avocat.

D'après ce que j'ai dit de ce moule oratoire , dans lequel tous les discours de Vergniaud sont jetés, sans en excepter ses im-

^ÂÂ ÉLOQUENCE REVOLUTIONNAIRE.

provisations , on comprendra aisément que , de tous les orateurs de la révolution , il n'y en a point dont le pastiche soit plus facile , bien qu'il n'y en ait peut-être point de plus parfait. C'est qu'il lui manque simplement d'être tout-à-fait lui; c'est qu'il lui manque, comme on dit aujourd'hui , cette individualité qui fait valoir toutes les autres qualités de l'orateur et de l'écrivain. C'est Virgile gémissant au tombeau de Marcellus ; c'est Rousseau absorbé dans les rêveries du promeneur solitaire ; c'est Bernardin sous les bambous des pamplemousses. Ce n'est pas ce Yergniaud intime et personnel que l'on voudroit trouver, l'homme après le grand homme. Je sais au moins que Ducos et Boyer étoient frères d'alliance; que le dernier étoit riche et bienfaisant; que Brissot étoit pauvre, et qu'à travers tant de chances de séduction et tant d'occasions de rapines, il avoit conservé ses mains pures de la flétrissure la plus honteuse qu'une révolution puisse imprimer sur des mains généreuses , celle de l'or. La vie des grands hommes est dans leur parole , et la parole de Yergniaud n'est qu'une mélopée sonore et merveilleuse , dont on

éprouve l'eiicliantement , sans se rendre <'onipte du mystère qui le produit. On jugera de la vérité -de cette impression à la lecture de la plupart de ses discours '.

Cette députation de ia Gironde , quia donné son nom à un parti et presque à une France^ appuyoit Vergniaud de talents énergiques et brillants dont l'ensemble ne se reproduira jamais. C'étoit Guadet, avec son scepticisme frondeur et ses altercations grondeuses ; c'étoit Gensonné, avec sa discussion insidieuse et son ricanement sournois. Mais la révolution n"avoit que quatre ans, et ces grands orateurs, qui y étoient arrivés hommes faits, apprécioient mal leur position. Quand Louvet renouvelle, dans son admirable accusation contre Robespierre, le Quousquè tandem de Cicéron, je tressaille d'enthousiasme. Quand je me rappelle qu'il prononce tout cela devant l'armurier Noël Pointe et devant le tis-

' Ici ctoit placé, première édition des Sou^'eitirs Je la Résolution , un discours pasliche que j'ai reporté à sa véritable place dans It dernier Banquet des Girondins. Le double emploi dont je m'excusois n'existe donc que relativement a cette première édition, et a ses contrefaçons. Il n'y aura rien de pareil dans la collection intitulée : OEuvre<.

IG

2>4G ÉLOQLENCP: RÉVOLUnOiNiNAIRE.

serand Armonville, qui vont détruire, d'une imprécation obscène ou d'une apostrophe brutale , l'effet de son discours et de son dévouement, je frémis d'étonnement et de douleur. Il ne faut comparer à aucune éloquence réloquence révolutionnaire. C'est un langage de contagion dont la rhétorique n'a pas le secret.

La nature avoit refusé ce secret d'une époque d'exception à Yergniaud et à la plupart de ses amis : Fonfrede, lui seul, a développé quelques inspirations pleines de fougue et d'impétuosité dans les séances qui précédèrent le 5^ mai. Je suis convaincu qu'il v avoil en lui les éléments d'un grand talent; mais la mort lui apporta la palme du martyre avant qu'il eût achevé de conquérir la couronne de l'orateur. On a écrit depuis, dans les biographies , qu'il avoit été destiné , jeune , à la carrière des missions , la seule qui laissât quelque place, avant la révolution, aux mouvements de l'éloquence passionnée. Si ce fait est vrai, il fournit un argument de plus à la théorie infaillible des influences de l'éducation.

On ne sauroit se dispenser de parler ici de

Brissot, bien qu'il n'ait pas laissé un nom éminent comme orateur. C'étoit un homme probe, instruit , disert et plein de bonne foi dans ses convictions , dont une organisation débile et souffrante , et une profonde mélancolie , avoient empreint le langage d'une onction assez touchante , mais qui manquoit de cette puissance énergique de l'âme qui va graver en traits de feu ses impressions dans l'âme des autres. L'homme du même parti qui possédoit au plus haut degré le don de ces inspirations véhémentes qui éclatent comme la foudre en explosions soudaines et terribles, c'étoit Isnard, génie violent, orageux, incompressible , qu'exaltoient des passions fortes , et un esprit de religiosité qu'on croiroit presque incompatible avec elles. Maximin Isnard , parfumeur à Draguignan , où je crois qu'il existe encore, avoit reçu une éducation conforme à cette organisation extraordinaire. Sa mémoire , riche et ornée , fournissoit abondamment aux élans de sa brusque improvisation. Ce n'étoit cependant pas un de ces discoureurs dont la parole infatigable s'étale avec complaisance dans les colonnes d'un journal

2^8 KLOQUENCii RÉVOLUTIONNAIRE.

Son éloquence ne procédoit guère que par phrases , ou pour mieux dire , que par exclamations ; mais ce cri formidable ne manquoit jamais son effet, et il portoit dans rassemblée^ subitement émue, l'admiration ou la terreur. Quand iNarbonne prête serment, comme ministre de la guerre , devant la seconde législature , Isnard se lève de sa place , et lui crie :

« Monsieur, la responsabilité, c'est la mort! » Qu'étes-vous? dit-il à la Convention natio- » nale en lui montrant la Montagne, le jouet » d'un enfant féroce, une machine à décrets » dans les mains du bourreau ! »

Isnard présidoit cette assemblée, quand une foule ivre de rage vient demander quelques tètes pour l'échafaud :

« Si la modestie n'étoit pas aussi une vertu » républicaine , répond-il, je m'affligerois de » n'être pas compris dans cette liste glorieuse; » la Convention nationale vous accorde les » honneurs de la séance. »

Une voix menaçante s'élève au milieu de ce peuple soudoyé. Isnard reprend avec une fermeté impassible :

« Dites à vos commettans que le jour où

>) Paris attentera à la liberté de la Convention » nationale précédera d'un jour celui où le » voyageur cherchera sur quelle rive de la a Seine cette ville a existé. »

Envoyé en mission à Marseille après le 9 thermidor , il est entouré de la jeunesse tragique des compagnies deJéhu, qui se plaint de n'avoir point d'armes pour frapper les terroristes :

(( Eh bien ! s'écrie-t-il , si vous manquez )j d'armes, déterrez les os de vos parents qu'ils » ont assassinés 1 »

Le plus long de ses discours est son accusation contre Fréron ; c'est là qu'il déploie avecune incroyable ostentation de richesses toute la magnificence des plus belles formes oratoires, mais particulièrement l'énumération, l'apostrophe et la prosopopée. Cette figure d'énumération domine la composition tout entière , et il y enchaîne une de ces répétitions énergiques qui retentissent profondément dans l'âme des auditeurs. Sa proscription terminée il raconte qu'il est venu dans le pavs natal rafraîchir sa vie à la source des plus tendres sentiments, et reconnoître ces délicieuses campagnes de la Provence , peuplées des heu-

âoO ÉLOQUENCE RÉVOLLTIOIN'NAIRE.

reuses émotions de son enfance ; il les rappelle, il les décrit complaisamment , telles qu'il les avoit vues autrefois, et puis tout à coup la scène change; il n'aperçoit qu'un théâtre sanglant chargé de ruines encore fumantes, et il demande avec effroi quel fléau a porté ses horribles ravages dans la terre favorite de la nature :

« Ces tours superbes qui frappoient d'ad- » miration les voyageurs ravis, est-ce la fou- » dre qui les a renversées?.. . »

Et une voix d'une monotonie solennelle^ et terrible comme un écho anticipé de l'histoire, lui répond : C'est Fréron. Et avec cette question qui se renouvelle à chaque pas, avec cette solution toujours attendue, et de plus en plus effrayante , il poursuit jusqu'à son terme cette Verrine accablante , à laquelle Fréron eut le courage de survivre par une grâce d'état toute spéciale.

Ce discours extraordinaire n'est cependant pas bon, dans l'acception exacte du terme. Il est gâté par une autre figure dont Isnard faisoit l'abus le plus fatigant , et qui étoit, à vrai dire, le moule naturel des conceptions de cet

LA GIRONDE. âo^

esprit exalté , sans direction positive , sans principes fixes en aucune matière, sans goût, sans règles et sans mesure^ auquel il laut reconnoître les brillantes saillies du génie , mais qu'on ne proposera jamais pour modèle. Cette figure , c'est l'hyperbole, et non l'hyperbole à la manière de Balzac et même du père Lemoine , mais plus digne quelquefois de La Calprenède et de Cyrano. Vous l'entendrez crier à Fréron que si l'échafaud qui lui est destiné pouvoit s'élever sur une base composée des innombrables cadavres de ses victimes , il seroit vu de la France entière. Legendre avoit dit quelque temps auparavant, en parlant des massacres de Nantes :

« Les navigateurs s'affranchissent mainte- » nant du baptême du tropique, pour ne pas » se baigner dans le sang de leurs parents. » On croiroit que Corneille avoit prévu ces exagérations quand il peignoit dans Pompée ,

Des montagnes de morts privés d'Iionneurs suprêmes. Que la nature force à se venger eux-mêmes , Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants.

âo2 ÉLOQLIilNCIi: RÉVOLUTlOiNNAlRE.

Il ne faut toutefois pas juger ces images hors de nature , sans se rappeler que tous les objets de comparaison qui pouvoient fixer la pensée se ressentoient alors de cette allure désordonnée del'imagination et delà parole. L'imprécation se faisoit géante pour prendre les proportions du crime qu'elle accusoit. L'hyperbole de Corneille est outrée, parce que les spectateurs de sa tragédie ne sont pas assez vivement émus d'un souvenir récent de la Pharsale, pour se représenter , au neuvième vers de la première scène, les eiiroyables résultats des guerres civiles j mais l'auditoire d'Isnard et de Legendre a vu des cadavres accumulés et des rivières sanglantes, et leur hyperbole n'est plus qu'un tableau.

Entre la Plaine que je viens de quitter et la formidable Montagne de la Convention , l'instinct du bien, l'expérience des maux, le besoin du repos qui est naturel aux âmes droites et pures , quelque méticulosité peutêtre de moeurs et de caractère, avoient réuni un tiers parti dénué de toute puissance pour bien faire, de toute influence pour empêcher de faire le mal, et qui assistoit aux fêtes san-

LA ClROiNDE. 255

giiinaires de la terreur , Indigné et muet , comme Caton aux fêtes impudentes de Flore. C'est là qu'on trouveroit avec ceux dont j'ai parlé , ou qui me restent à nommer, les Lommes les plus instruits et les plus spirituels de cette assemblée mémorable. Cependant leurs noms se reproduiront rarement dans une galerie oratoire de la Convention nationale. Ils y apparoissent tout au plus , comme Lanjuinais, Boissy d'Anglas et Vernier, aux jours de danger et d'émotion publique. A part quelques nuances qu'indique l'histoire , et qui n'appartiennent pas à la critique littéraire, on peut rapporter h cette catégorie les Dulaure, les Daunou, les de Bry, les Chénier, les Grégoire , les Yillars, les Pons de Verdun, les Yiennet , les \^ andelaincourt. Plusieurs d'entre eux, et Jean de Bry surtout, dont l'esprit harmonieusement vaste embrasse une multitude d'idées et de connoissances qu'il sait rendre et communiquer avec une élégance tacile et ferme, paroissoient appelés aux succès de la tribune. Ils les ont presque évités, et les circonstances étoientsi fortes, le fait dominoit de si haut la puissance de la raison ap-

â5/4 ÉLOQUENCE REVOLUTIONNAIRE.

puyée de tous les prestiges du langage, qu'on oseroit à peine dire que leur silence ait été une calamité nationale. Il faut remonter aux extrêmes de l'assemblée, pour y rencontrer ces grandes physionomies tribunitiennes , phénomènes des jours de malheur, qu'on admire comme les météores , et qui ne laissent derrière elles , comme les météores, que des désastres irréparables et des souvenirs de mort.

Il faut avouer que les puissances populaires de la Montagne , qui représentoient beaucoup plus exactement les passions de la majorité (et c'est pour cela qu'elles étoient populaires), étoient par conséquent le signe et la valeur exacte de notre démocratie françoise , l'organe d'une nation qui n'est plus contenue par un pouvoir, et qui n'en veut point reconnoître. Ce qui m'étonne , c'est que ces idées n'aient pas été appréciées alors , et qu'un principe accablant comme celui de la souveraineté du peuple n'ait pas désarmé une opposition composée d'hommes qui l'avoient proclamé les premiers. C'étoit une inconséquence grossière que de se révolter contre ces volontés tumulteuses, qui n'étoient, en dernière ana-

lyse, que l'expression de l'omnipotence des peuples , une fois qu'on l'avoit instituée ; et la Gironde étoit véritablement contre-révolutionnaire, suivant les termes de sa propre logique. C'est ce défaut de position qui l'a perdue. Il suffit de se transporter dans un ordre de conséquences déduites des systèmes du temps, pour concevoir que la tribune devoit se taire devant les tribunes , les tribunes devant la commune, et la commune devant toute agrégation d'hommes qui s'appeloit le peuple. On avoit transporté l'aristocratie dans les masses, où elle est effrayante, au lieu de la concentrer, comme dans les monarchies, sur des familles d'élection, où elle n'est que ridicule. C'étoit une combinaison sauvage et monstrueuse ; mais elle étoit , et l'homme qui lutte contre une démocratie établie avec la participation de sa volonté doit demander l'échafaud comme Kersaint et Manuel , mais il ne lui est pas permis de discuter. Les Montagnards sont de cruels logiciens , mais les Girondins sont des sophistes. Et c'étoit la Montagne qui occupoit l'avant-garde de cette plèbe séditionnaire , toujours prête à la gagner de

256 ÉLOQUENCE RÉVOLUTIO]>JNAlRE.

vitesse, et qu'elle ne laissoit en arrière qu'à force d'excès. C'étoit de cette tourbe effrénée qu'elle avoit reçu toutes ses conditions d'existence, et on s'étonne qu'elle ait été violente et furieuse! Qu'auroit-on voulu qu'elle fût? C'est un état de force majeure.

En un mot, ces Girondins, qui ont trouvé tant de sympathies dans le parti modéré de la révolution, étoient d'excellents orateurs, mais qui rappeloient mieux le Portique que le Forum, et dont la turbulence démocratique n'avoit jamais besoin d'être tempérée par les cadences harmonieuses du fliiteur de Gracchus. A côté d'eux ou au-dessous se trouvoient encore d'habiles praticiens du langage, qui auroient été, dans un ordre de choses naturel , l'honneur de la tribune ; mais la pensée du temps n'appartenoit ni aux uns ni aux autres. Elle étoit placée dans une région où l'on ne pénétroitpas sans une sorte de délire, dans un monde qui ne sera jamais social, mais qui étoit le monde que la révolution avoit fait, et ce monde étoit par malheur aussi réel et aussi indispensable qu'un autre.

'ai ditqne l'autorité de la parole avoit ^appartenu à la Montagne, non pas dans ce sens convenu où la parole est l'expression du goût et de l'esprit; mais dans celui où elle représente la pensée dominante et les passions d'une époque ; et c'est ainsi qu'on défini-

258 ÉLOQUENCE REVOLUTIONINAIRE.

roit l'éloquence. Je ne parle certainement ici ni deMarat, qui ne s'énonçoit que par hurlements sauvages , ni de Barrère , aristocrate déguisé en jacobin, dont les études et les inspirations n'avoient rien de révolutionnaire , et qui suppléoit à ce défaut de position oratoire par une flasque abondance de lieux communs élégants, Léthé limpide et froid , au murmure duquel s'endorm oient tous les jours, pendant une heure, les tempêtes de l'assemblée; ni même de Robespierre, quoique Robespierre, mal jugé sous le rapport du talent , ait laissé de très-belles pages, et, par extraordinaire, les pages les plus empreintes de spiritualisme et de sensibilité qui soient sorties des presses de la Convention : phénomène qui n'est pas un argument, et qui ne prouvera rien contre l'histoire, quand l'histoire sera éclaircie.

Je parle de quelques tribuns dont le nom n'a jamais été prononcé en rhétorique ; de Legendre , si bien comparé au paysan du Danube ; de Danton , qui avoit sur Legendre la supériorité de l'étude sur l'instinct et du génie sur l'enthousiasme; et surtout de Saint-Just^ qui s'étoit fait, à part de la société tout en-

tière, un langage, un caractère et une république.

Au reste, j'ai besoin de rappeler qu'il n'est ici mention que de la puissance et des prestiges de la parole. Les sirènes faisoient mourir les amants que le charme de leurs concerts attiroit auprès d'elles; mais l'antiquité ne les accuse pas d'avoir mal chanté.

Je n'hésite donc pas à répéter, malgré l'étrangeté de cette proposition , qu'il faut chercher peut-être dans les discours de Robespierre presque tout ce qu'il y avoit de spiritualisme et de sentiments humains dans l'éloquence conventionnelle. En effet, à part quelques touchantes inspirations de Brissot auxquelles j'ai ailleurs rendu justice, et qui respirent une tendre et profonde mélancolie, ce n'est pas à la Gironde qu'il faut demander ce genre d'impressions qui descendent de haut. Essentiellement classique, elle ne se représente l'esprit de la nature que sous des formes matérielles. Son langage est l'expression élégante et forte de la philosophie et de la littérature du xviii^ siècle, animées de toutes les ressources d'un beau génie qui réu-

260 KLOgUENCE KÉVOLLTIO^NAIHE.

iiit quelquefois la véhémence entraînante tic Rousseau à la piquante ironie de Montesquieu ; mais il n'y a point de Dieu dans sa froide mythologie;, et Robespierre accusoit Guadet de n'avoir jamais entendu sans sonrire le nom de la Providence. Fauchet imprima bien un caractère religieux et solennel à quelques-uns de ses derniers discours ; mais ces discours n'appartiennent plus à la polémique révolutionnaire. Fauchet, frappé d'une illumination soudaine, et rappelé, comme saint Paul, par le Dieu qu'il avoit persécuté, redevient, dans ces jours d'agonie qui précèdent son supplice, un orateur chrétien.

La question seroit étrangement déplacée si je la mettois là. C'est comme si je m'occupois gravement d'établir quel fut le plus sincèrement dévot de don Juan ou de Tartufe , et je doute que la postérité s'avise jamais de s'en informer, quel que soit un jour le vaste loisir dont elle doit goîiter les douceurs sous l'empire affermi de l'ordre légal et des libertés constitutionnelles .

Robespierre n'étoit nullement organisé en homme religieux, et son éducation sèchement

philosophique n'avoit certainement, fait de lui qu'un athée; mais les circonstances, en le portant sur un terrain tout-à-fait nouveau, le forcèrent à pénétrer dans les mystères de l'organisation des peuples. Sa popularité , acquise par deux grandes qualités de l'homme d'Etat, l'austérité des mœurs et le désintéressement le plus éprouvé, lui donnoit le pouvoir presque sans son aveu , et pour assumer sur sa tète toute cette puissance qui régénère les nations, il n'avoit plus besoin que de la faire écrire dans la loi. C'est alors qu'il rêva sans doute aux éléments essentiels des institutions politiques , et qu'en suivant les conséquences d'une ambition qu'il pou voit croire salutaire avec quelque motif, il arriva jusqu'à un Dieu. Une fois cette pensée acquise, il dut sentir intimement que la civilisation recommençoit , et la France répondit à cette révélation de son cœur par un cri de joie unanime.

Les orgies scandaleuses des athées, le mythisme impur et dégoûtant des fêtes de la Raison, les stupides emblèmes de cette idolâtrie absurde qu'on essayoit de substituer à des traditions au moins respectables par leur

ancienneté, toutes les extravagances d'un temps extravagant parmi tous les temps , a voient ouvert à Robespierre les avenues d'un trône. Médiocre peut-être, mais exhaussé par l'opinion et les événements, il comprit les avantages de sa position et de sa fortune , comme Bonaparte dut les comprendre un peu plus taid. Robespierre n'étoit pas parvenu au temps de souscrire un concordat avec le pape; il le fît avec le ciel ; il rendit la France à Dieu pour la prendre, et ce charlatanisme solennel, renouvelé de tous les voleurs de couronnes des temps anciens et modernes, n'eut pas moins de succès chez le peuple le plus perfectionné des temps modernes qu'il n'en avoit eu chez les barbares des temps anciens. J'ai entendu souvent ridiculiser la déclaration du peuple françois , qui reconnoissoit U Etre- Suprême et l'immortalité de l'âme. J'avoue que, les dogmes admis, le côté bouffon de cette formule m'échappe tout-à-fait , et pour compléter ma pensée, j'ajoute que je la trouve très-convenable et très-belle. Seulement pour l'apprécier il fau t prendre la peine de se transporter au temps. Rien n'étoit plus. C'est donc

ici la pierre angulaire d'une société naissante. C'est le renouvellement d'un monde; c'est le cri de ce monde éclos d'un autre chaos, qui se rend compte de sa création, et qui en fait hommage à son auteur; l'élan de la société entière, le jour où elle a retrouvé les titres oubliés de sa destination éternelle. Quand on juge ces choses-là dans de petites circonstances, avec de petits organes dont les petites impressions se réfléchissent dans de petites âmes, on a peut-être le droit de trouver ridicule ce qui seroit effectivement ridicule dans les temps ordinaires : mais telle n'étoit pas la situation de Robespierre. Au point où il étoit placé , et où il étoit venu sans le savoir, il falloit recommencer, et il recommençoit en homme sensé, parle commencement.

Il y a plus. Rien ne prouve qu'il sa voit luimême pourquoi il faisoit ce qu'il faisoït. Il obéissoit à je ne sais quel instinct qui répond d'une manière inexplicable aux besoins d'une époque, et qui ne manque jamais au jour où il est indispensablement attendu. Il se trouve dans la masse d'individus la plus anti-sociale

^Gâ éloqueisce révolutionnaire.

im esprit de socialité qui s'éveille à la décarlence des nations, et qui recueille avec amour les débris de leur civilisation pour la refaire. Ce n'est pas une faveur spéciale de quelque organisation privilégiée, c'est une chance de conservation ou de réédiPication qui se reproduit éternellement dans l'espèce. Les circonstances font les hommes, et la plupart des hommes ne sont rien que par elles. Retirez la révolution de l'histoire, et Robespierre ne sera trèsprobablement qu'un avocat de province , tout au plus digne de l'académie d'Arras^ Bonaparte, qu'un excellent officier, hargneux, difficile à vivre , et d'assez mauvaise compagnie , qui couve inutilement un génie stérile. Jetez l'un et l'autre avec une impulsion invincible au milieu d'un monde ébranlé jusque dans ses fondements; et ce monde va changer de face.

Tout se ressentit de ce mouvement immense, et la parole de l'homme , qui est le signe essentiel de l'esprit social, s'en ressentit plus que tout le reste. Il y a une éloquence de temps , une éloquence d'événements 3 de passions et de sympathies, qui ressemble à

celle du génie dans ses causes et dans ses effets, parce que son génie, à elle, réside dans la pensée universelle , et qu'elle ne jette pas un son du haut de la tribune qui n'aille exciter un long retentissement et un enthousiasme simultané dans l'âme de la multitude.

Je n'ai pas dissimulé que c'étoit là, tout au pkis , l'éloquence de Robespierre , et cependant je conviens que son talent a grandi à mes ^ yeux dans une proportion indéfinissable de-

•** puis que je l'ai comparé. La nature n'avoit

rien fait pour lui qui semblât le prédestiner

l aux succès de l'orateur. Qu'on s'imagine un

vjé homme assez petit, aux formes grêles, à la physionomie effilée , au front comprimé sur les côtés, comme une bête de proie, à la bouche longue , pâle et serrée , à la voix rauque dans le bas, fausse dans les tons élevés, et qui se convertissoit, dans l'exaltation et la colère, en une espèce de glapissement assez semblable à celui des hyènes : voilà Robespierre. Ajoutez à cela l'attirail d'une coquetterie empesée^ prude et boudeuse , et vous l'aurez presque tout entier. Ce qui caractérise l'âme, le regard, c'est en lui je ne sais quel trait pointu qui

^^r >^^j4*nv^\j;>

266 ÉLOQUENCE KEVOLUTIONNAIRE. '-' •*

jaillit d'une prunelle fauve, entre deux pau- > .

pières convulsivement rétractiles, et qui vous ^ *fi

blesse en vous toucîiant. Vous devinez tout au ' • ^

plus au frémissement nerveux qui parcourt ses Ê

membres palpitants, au tic habituel qui tour- / -

mente les muscles de sa face , et qui leur prête f' J*

spontanément l'expression du rire ou de la \ '^

douleur , au tressaillement de ses doigts qui Y^. 2j

jouent sur la planche de la tribune comme sur ' ^

les touches d'une épinette , que toute l'âme de \ m

cet homme est intéressée dans le sentiment ^^* ^

qu'il veut communiquer, et qu'à force de s'i- f

dentifier avec la passion qui le domine, il peut j ^

devenir, de temps en temps, grand et impo- i • ^

sant comme elle. C'est une singulière méprise '' •

que d'avoir appelé Bonaparte la révolution .

incarnée. Il n'y a rien de plus dissident dans

toutes les combinaisons des événements et de . i

la pensée. Bonaparte étoit tout simplement le ^ ''^

despotisme incarné. La révolution incarnée,

c'est Robespierre avec son horrible bonne foi,

sa naïveté de sang , et sa conscience pure et

cruelle.

Les combinaisons de Robespierre , devenu

maître de la terreur, n'étoient pas même le cal«-

^ il

cul d'une ambition spéculative. Il avoit senti que ce système ne pouvoit pas durer , et il croyoit sa main assez forte pour retenir le char de la révolution sur la pente où il descendoit dans l'abîme. Quant à s'en faire à lui un char d'ovation et de triomphe , je doute qu'il y ait pensé avec une grande puissance de résolution , puisqu'il ne profita point de la fête religieuse du 20 prairial pour franchir tout ce qui restoit de barrières entre la dictature et lui.

J'ai le malheur d'être assez vieux pour me rappeler distinctement cette cérémonie, et j'étois^ grâce au ciel, assez jeune pour en jouir sans mélange des terribles impressions de cette époque. Je n'y voyois qu'une pieuse solennité, à laquelle je portois toute l'effusion d'un cœur disposé à croire , et que l'idée de Dieu a toujours charmé , même dans ces mo-^ ments d'amère déception où elle ne l'a pas convaincu. Jamais un jour d'été ne s'étoit levé plus pur sur notre horizon. Je n'ai trouvé que long-temps après , au midi et au levant de l'Europe, cette transparence de firmament à travers laquelle le regard semble

268 ÉLOQUEINCE REVOLUTIONNAIRE.

pénétrer d'autres cieux.Le peuple y voyoit du miracle, et s'imaginoit qu'il y avoit, dans cette magnificence inaccoutumée du ciel et du soleil, un gage certain de la réconciliation de Dieu avec la France. Les supplices avoient cessé ; l'instrument de la mort avoit disparu sous des tentures et des fleurs. Un bruit d'amnistie se répandoit de tous côtés, et si Robespierre avoit osé confirmer cette espérance, toutes les difficultés s'aplanissoient devant lui. Mais il s'enivra de la joie publique, et trop confiant dans cette faveur mobile, dont aucun homme ne fut investi au même degré, il remit peut-être à d'autres jours un projet dont l'exécution ne paroissoit plus lui offrir aucun obstacle

Il avoit pourtant fait tous les frais de sa tentative, et la foule comprenoit, sans s'étonner, qu'elle alloit avoir un maître. C'étoit partout un instinct d'ordre qui faisoit sentir à tout le monde le besoin de la sécurité , et sans doute celui d'un pouvoir modéré qui maintient la société avec sagesse dans des bornes légales. Il n'y avoit pas une seule croisée de la ville qui ne fut pavoisée de son

(Jrapeau , pas un seul batelet de la rivière qui ne voguât sous des banderoles. La plus petite maison portoit sa décoration de draperies ou de guirlandes; la plus petite rue étoit semée de fleurs, et, dans l'ivresse générale, les cris de haine et de mort s'étoient évanouis comme la dernière rumeur d'une tempête à l'aspect d'une matinée pacifique. On se rapprochoit sans se connoître , on s'embrassoit sans se nommer ; les banquets publics servis dans les rues réunissoient le riche au pauvre , l'aristocrate au jacobin , et cette cohue énorme fut sans contusion^ sans dispute, sans accident. Le repos étoit une nécessité si universelle! Les uns avoient si grande hâte de jouir sans trouble de ce qu'ils avoient acquis ; les autres étoient si fatigués de douleurs et si altérés de consolations , le peuple si las d'émotions qui ne sont pas faites pour sa simple et saine intelligence! — Enfin le cortège arriva. G'étoit la première fois qu'on vovoit les membres de la Convention astreints à un costume uniforme, et cette particularité, propre à la monarchie et aux gouvernements aristocratique», pouvoit pasî>er pour une espèce de ré-

270 ÉLOQUENCE fiÉVOLUTIOININAIRE.

véiation. Léonard Bourdon a voit presque de la tournure , et Armonville lui - même ne manquoit pas d'une sorte de dignité. L'habit de cérémonie des conventionnels faisant la Fête-Dieu par l'ordre de Robespierre étoit bleu-barbeau, noué de la ceinture tricolore. Leurs sabres , leurs chapeaux , leurs rubans ;, leurs panaches, la majesté affectée de leur marche processionnelle , ce mélange d'hiérophantisme et de patriciat sauvages , ces cris d'un peuple émerveillé, à qui l'on vient de rendre Dieu par décret, il faut avoir vu tout cela pour le croire, et pour comprendre que tout cela étoit très-beau. Chaque député tenoit un bouquet de fleurs. Robespierre portoit seul un habit bleu foncé. Il avoit un bouquet sur le cœur et un bouquet énorme à la main. Il lui étoit trop difficile de donner à sa morne physionomie l'expression du sourire , qui n'a peut-être jamais effleuré ses lèvres; mais je me souviens qu'il tenoit levés avec fierté sa tête blême et son front lisse, et que son œil, ordinairement voilé, exprimoit quelque tendresse et quelque enthousiasme. Ce sont ces qualités qu'on lui conteste, même

LA MONTAGiNE. 271

comme orateur, et dont j'ai dit qu'il restoit des traces dans ses discours, surtout depuis l'époque dont je parle, et où il avoit nécessairement compris la nécessité de rattacher la France révolutionnaire à la société européenne. Celui du 20 prairial est si connu, qu'il seroit superflu d'en rapporter quelques fragments. C'est le seul qu'on ait jamais cité; mais il y a dans les autres de beaux mouvements qui n'avoient jamais été exprimés avec cet air d'énergie et de nouveauté, et dont le développement ne manque pas , je pense, de ce mérite du style que notre délicatesse f'rançoise fait passer avant toutes les autres puissances de la parole.

Voyez, par exemple, ce discours du 7 prairial, où il convoque la France aux pieds de l'Eternel auteur des choses, et où il supplie la République de rappeler parnji les mortels la liberté et la justice exilées. Il comprend cependant qu'il reste une ressource aux ennemis de la vérité, Y assassinat ! Et voilà ce mot qui se prolonge comme un refrain solennel h travers de magnifiques périodes à la manière d'Isnard et de Vergniaud.

272 ÉLOQUENCE REVOLUTIONiNAIRE.

« Eh bien ! ajoute-t-il, si vous voulez étout- )) ter les factions , elles vous assassineront ! » J'en conviens ; et nous n'avons pas fait en- » trer dans nos calculs l'avantage de vivre » longuement. Ce n'est point pour vieillir que » l'on déclare la guerre à tous les tyrans, et, » ce qui est bien plus dangereux encore , à » tous les crimes. Quel homme sur la terre » a jamais défendu impunément les droits de » l'humanité? — Je trouve, au reste, pour » mon compte , que la situation où les enne- » mis de la République m'ont placé n'est pas » sans avantage ; plus la vie des défenseurs >i de la liberté est incertaine et précaire, plus >) ils sont indépendants de la méchanceté des » hommes. Entouré de leurs complots et de » leurs assassins, je vis d'avance dans le nou- » vel ordre de choses oii ils veulent m'en- » voyer ; je ne tiens plus à mon existence pas- » sagère que par l'amour de la patrie et par ;) la soif de la justice. Plus ils sont empressés » de terminer ma carrière ici-bas , plus je sens » le besoin de la remplir d'actions utiles au » bonheur de mes semblables , et de laisser )) au moins au genre humain un testa-

LA MOjNTAGNE. 2i<)

)) ment dont ia lecture fera pâlir les tv- )) rans. »

Il faut avouer que nous aurions peu d'objections contre une pareille éloquence ^ si elle étoit scellée du timbre de l'antiquité ;, et honorée de l'approbation banale des rhéteurs. Ce que j'y remarque surtout, c'est ce sentiment de courageuse tristesse et de prévision tragique qui me paroît l'expression tout entière de l'époque , et dont je trouve cependant peu d'autres exemples dans les orateurs révolutionnaires .

Les esprits absolus qui ne veulent rien accorder à Robespierre ont été obligés de recourir à la supposition commune et commode d'un faiseur obligeant qui fournissoit à ses travaux oratoires, et sans doutera ses improvisations , le fruit de quelques veilles éloquentes dont il n'a jamais trahi le secret. Robespierre avoit pour secrétaire , à l'époque de sa mort, un 'jeune homme nommé Duplay, fils de son hôte le menuisier, et dont on prétend qu'il avoit secrètement épousé la sœur. On l'appcloit Duplay le boiteux , parce qu'il avoit été grièvement blessé à Valmy, dans

une des premières journées militaires de la révolution. C'étoit un de ces esprits jeunes et fervents , en qui la fermentation des idées nouvelles avoit bâté le développement de quelques facultés que toute autre époque auroit laissées stériles et méconnues ; mais rien n'a prouvé dans le reste de sa vie ^ et il a survécu de beaucoup à Robespierre, que la nature l'eût doué à un degré remarquable du talent de parler et d'écrire \ C'est d'ailleurs sur des lambeaux écrits en entier de la main de Robespierre, et qui a voient toute la soudaineté , tout l'abandon , tout le désordre même d'une composition bâtive, qu'a été imprimé le fameux discours du 8 thermidor, qui précéda la catastrophe de moins de vingtquatre heures j et ce discours est certainement ce que Robespierre a laissé de plus remarquable. Il est surtout vraiment monumental,

' J'ai fait quelque part une mention moins avantageuse de Duplay, mais on m'a démontré quej'étois trompé par une confusion de noms , et rien ne me coûte moins que de me rétracter, quand je me trompe. C'est , au reste , sur des événements dont tous mes contemporains sont , autant que moi , les témoins et les juges, la seule inexactitude de faits qui m'ait été reprochée.

\raiment digne de l'histoire, en ce point qu'il révèle, d'une manière éclatante, les projets d'amnistie et les théories libérales et humaines qui dévoient faire la base du gouvernement à venir, sous l'influence modératrice de Robespierre, si la terreur n'avoit triomphé le 9 thermidor, et qui triomphèrent à leur tour, malgré ce sanglant coup d'Etat , parce que la nation , fatiguée d'oppression et de massacres, ne comprenoit plus de coup d'Etat qui ne dût être le signal de son affranchissement.

« Je ne connois que deux partis, >» dit Robespierre , et il n'est pas inutile de rappeler aux lecteurs prévenus que c'est lui qui parle ainsi; « je ne connois que deux partis, celui

» des bons et celui des mauvais citoyens

» Le cœur flétri par l'expérience de tant » de trahisons, je crois à la nécessité d'ap- » peler la probité etj tous les sentiments » généreux au secours de la république. » lie sens que partout où se rencontre un » homme de bien , ' en quelque lieu qu'il » soit assis , il faut lui tendre la main , et le » serrer contre son cœur. Je crois à des cir-

» constances fatales qui n'ont rien de com- » mun avec les desseins criminels; je crois » à la détestable influence de l'intrigue^ et » surtout à la puissance sinistre de la caloni-

» nie Ce sont les méchants seulement

)) qu'il faut punir des crimes et des malheurs

» du monde Ceux qui nous font la guerre

» ne sont-ils pas les apôtres de l'athéisme et

» de l'immoralité ? Que m'importe qu'ils

» poursuivent l'aristocratie , s'ils assassinent » la vertu ? »

Je continue à copier, et je m'y crois autorisé; le dernier discours de Robespierre est devenu si rare , qu'il peut passer pour inédit. « On veut , s'écrie-t-il , m' arracher la vie » avec le droit de défendre le peuple ! Oh ! je » leur abandonnerai ma vie sans regret. J'ai » l'expérience du passé , je vois l'avenir ! Quel » ami de la patrie peut survivre au moment » où il n'est plus permis de la servir et de dé- » fendre l'innocence opprimée? — Comment » supporter le supplice de voir cette horrible » succession de traîtres, plus ou moins habiles » à cacher leurs âmes hideuses sous le voile de » la vertu ou sous celui de l'amitié , et qui

LA MOlNTAGiNE. 277

» laisseront à la postérité l'embarras de déci- ) der lequel des persécuteurs de mon pays

» fut le plus lâche et le plus atroce? En

» voyant la multitude des crimes que le tor- » rent de la révolution a roulés pêle-mêle » avec les vertus civiques , j'ai craint quelque- » fois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux de » l'avenir par le voisinage impur de tant de » pervers , et je m'applaudis de voir la fu- >' reur des Verres et des Catilina de mon pays » tracer une profonde ligne de démarcation /> entre eux et les gens de bien. J'ai vu dans » toutes les histoires les défenseurs de la li- » berté accablés par la calomnie, égorgés par » les factions; mais leurs oppresseurs sont » morts aussi. Les bons et les méchants dis- >j paroissent de la terre, mais à des conditions

» différentes Non, Chaumette^ non, la

>! mort n'est pas un sommeil éternel. La mort » est le commencement de l'Immortalité. »

Les probabilités de la haute fortune politique de Robespierre étoient changées. Il devoit se défendre, le 8 thermidor, de ce plan , vrai ou làux, de dictature réparatrice qu'il auroit trouvé, six semaines auparavant , trop facile

^78 ÉLOQUENCi: RÉVOLUTIONNAIRE.

à exécuter. Sa réponse à cette accusation est un de ces modèles d'ironie spirituelle dont on citeroit à peine l'équivalent dans les meilleurs discours de Mirabeau. Il n'y a rien nulle part de plus ingénieux, de plus fin et de plus noble à la fois.

« Quel terrible usage les ennemis de la Ré- » publique ont fait, dit-il, du seul nom » d'une magistrature romaine ! Et si leur » érudition nous est si fatale, que n'avons- " nous pas à redouter de leurs intrigues et de » leurs trésors! Je ne parle pas de leurs ar- » mées. Mais qu'il me soit permis de renvoyer » au duc d'York et à ses écrivains royaux les » patentes de cette dignité ridicule qu'ils » m'ont expédiées les premiers. Il y a trop » d'insolence à des rois qui ne sont pas sûrs » de conserver leurs couronnes , de s'arroger » le droit d'en distribuer si largement. »

Ce trait sublime : Je ne parle pas de leurs armées , est de la hauteur de Nicomède et de Corneille.

Le chant du cjgne de Robespierre, ce long codicile in articulo mortis , ne manque pas , comme on voit, de beautés de stvle et de

beautés de sentiment; mais il est vague et mal ordonné, ce qui ne prouve rien à la vérité contre la logique de l'orateur , car on s'aperçoit qu'il a été composé d'un jet , et qu'il n'a pu être revu. C'est un plaidoyer improvisé en face de l'échafaud, et qui n'offre, au total, que la paraphrase diffuse , mais éloquente , d'une seule pensée.

« Eh quoi ! je n'aurois passé sur la terre

» que pour y laisser le nom d'un tyran î

» un tyran! Si je l'étois, ils ramperoient

» à mes pieds, je les gorgerois d'or, je leur » assurerois le droit de commettre tous les

» crimes, et ils seroient reconnoissants !

» Quisuis-je, moi que l'on accuse? un esclave » de la liberté, un martyr vivant de la Répu- » blique, la victime encore plus que le fléau du

» crime — Otez-moima conscience je suis

» le plus malheureux de tous les hommes. »

Ces citations sont choisies dans les meilleures pages de Robespierre. Elles donnent sa mesure la plus large comme personnage politique et comme écrivain. Aussi la seule induction que je prétende en tirer, je le répète, c'est que Robespierre n'étoit pas tout-à-fait si nul qu'on

280 FLOQUENCE RÉVOLTITIOIVIN Al RF .

l'a fait au gré des thermidoriens, et que la tribune a souvent retenti depuis d'accents moins imposants et de périodes moins sonores. Mais, encore une fois , il n'a jamais figuré qu'au second rang parmi les orateurs de la Montagne. Jusqu'au mois d'avril ^79J^, il y fut dominé de très-haut par l'ascendant de Danton, l'homme à la voix sten torée, aux improvisations jaculatoires , aux idées abruptes , aux images fortement colorées , espèce de tribun voluptueux, dans lequel il y avoit l'étoffe d'Aristippe et de Démosthènes. Depuis la mise en accasation de Danton, la première place appartient à Saint-Just , écolier aventureux, qui étoit sorti tout formé du moule d'une révolution; type unique chez les modernes du Spartiate de Lycurgue et du légiste de Dracon; âme stoïque et inflexible que la nature n'avoit peut-être pas faite cruelle, mais qui ne répugnoit pas à la rigueur et même à la cruauté, quand il s'agissoit d'attester son impassibilité par quelque résolution féroce; l'homme le plus puissamment organisé de cette partie de l'assemblée , et qui , séide fidèle et sincère de Robespierre, dont l'intègre et

incorruptible austérité l'avoit soumis, s'exerçoit dans une carrière plus forte à la vocation de Mahomet.

Pour ne plus revenir sur cette question , dont je ne me dissimule pas Fétrangeté ; pour me justifier de cette justification tout-à-fait relative d'un homme qu'on ne peut défendre de tout sans démence ; pour en finir avec la polémique excitée par cette hypothèse que j'ai hasardée le premier, et qui ne pouvoit pas, à la vérité, être admise sans contestation, il suffit de reporter l'attention du lecteur sur la statistique et la physionomie morale de la Convention au 9 thermidor. Si la tyrannie méthodique, si la terreur organisée en système avoient un siège quelque part, c'étoit dans ces comités de gouvernement, depuis long-temps déjà désertés par Robespierre. L'attaque partit du sommet de la Montagne, et des hommes les plus aveuglément dévoués aux excès furieux de la démocratie en délire : de Billaud-Yarennes, le lion des jacobins; du farouche Collot d'Herbois , le plus cruel de leurs proconsuls; d' Amar, de Vadier, de Voulland, de Legendre, de Fréron, ligue de furieux ou de malades, qui

282 KLOQUEÎNCE RÉVOLUTIONNAIRE.

sauva la patrie sans le vouloir, et dont le seul but étoit d'exploiter la révolution au profit de la dévastation et de la mort. Tels étoient les chefs de cet exécrable parti des thermidoriens, qui n'arrachoit la France à Robespierre que pour la donner au bourreau , et qui , trompé dans ses sanguinaires espérances , a fini par la jeter à la tète d'un officier téméraire; de cette faction à jamais odieuse devant l'histoire, qui a tué la République au cœur dans la personne de ses derniers défenseurs, pour se saisir sans partage du droit de décimer le peuple, et qui n'a pas même eu la force de profiter de ses crimes. Robespierre la connoissoit si bien , qu'il dédaigna de lui adresser la parole, et que, se tournant vers une autre partie de l'assemblée, pure, mais mobile et méticuleuse, qui renfermoit beaucoup de vertus privées et peu de forces politiques, il implora de cette majorité flottante l'appui des honnêtes gens. Elle ne répondit pas. Brutus, plus expert que Robespierre dans la science des révolutions, ne seroit point tombé dans cette erreur. Il n'attendit rien de la vertu aux champs de Philippes; il la nia, et livra son cœur au poi-

LA MONTAGÎVE. 285

gnard amical de Straton. L'histoire montre partout quelle espèce de secours il y a lieu d'attendre des honnêtes gens dans les circonstances extrêmes comme celle-ci , où il ne s'agissoit de rien moins que du triomphe de la tyrannie des comités sur la cause de l'humauité et la justice. Un chef de parti qui n'a plus de ressources que dans le dévouement et l'énergie de ce qu'on appelle les honnêtes gens, doit s'envelopper de son manteau et se brûler la cervelle.

LES DEPUTES EIN x^ISSION.

E ii'avois [jasdouze aiis^ mais à l'époque dont je parle ^ la forte éducation des événemens venoit, si l'on, peut s'exprimer ainsi, d'émanciper l'enfance. Il n'yavoit point despectateur froid dans ce grand drame, et les distractions qui sui voient nos études de collège

286 ÉLOQUEINCE REVOLUTIONNAIRE.

étoient plus sérieuses et plus imposantes que les hautes leçons de l'histoire et de la poésie. La tragédie couroit les rues.

C'étoit à Besançon ; tout annonçoit à la société populaire une séance solennelle. La foule se pressoit depuis le matin à ses portes. Deux conventionnels dévoient , dit-on , y demander réciproquement leur tête , et, dans ce temps-là, ces figures oratoires étoient autre chose que d'effrayantes hyperboles. Le résultat ne tardoit pas à les vérifier. C'est cette séance que je veux raconter , non qu'elle se distingue par une grande importance historique de mille événemens du même genre , mais parce qu'il me sera peut-être permis d'en tirer une induction qui est , je ne sais pourquoi , toute neuve , et que j'ai à peine indiquée jusqu'ici. On verra si elle sort évidemment des faits.

Robespierre le jeune fut envoyé en mission dans la département de la Haute-Saône au mois de mai \ 79i , trois mois à peu près avant le. 9 thermidor. Je ne sais quel étoit l'objet particulier de son voyage , mais personne n'a oublié l'immense intensité de ce pouvoir proconsulaire. Toutefois il devoit le partager avec

un de ses collègues. Celui-ci se nominoit Bernard de Saintes.

Bernard étoit un homme de cinq pieds neuf pouces , d'une cinquantaine d'années , dont la taille étoit droite et très menue, le port roide et assuré, la physionomie d'une imperturbable austérité , que n'avoit jamais égayé un sourire. Ses veux étoient ardens , ses sourcils noirs , son teint bilieux et bronzé , sa maigreur effrayante. Il avoit le parler bref et sévère, sans élégance et sans chaleur , mais non pas sans je ne sais quelle autorité menaçante qui résultoit de tout l'ensemble de sa redoutable personne. Athée déclaré , et irréconciliable ennemi de tout ce qui pouvoit rappeler un culte , il s'étoit empressé d'échanger ses deux prénoms d'Adrien-x\ntoine , contre les mots qui concouroient avec eux dans le ridicule calendrier du docteur Romme, et ceux-ci étoient Pioche et Fer. On n'auroit pas mieux rencontré pour caractériser le terrible Bernard. J'ajouterai, afin de rendre tous mes souvenirs, qu'il passoit pour avoir des mœurs sobres et pures, et que son républicanisme inllexilile et cruel étoit en lui une espèce de religion.

Robespierre arriva à Vesoul , mais il ne descendit pointa l'hôtel qu'occupoitson collègue. Il alla prendre son logement chez un procureur nommé Humbert, qui étoit connu par des principes fort opposés à la révolution, et dont le nom se trouvoit même porté sur la liste des suspects, mais qui avoit eu l'étrange bonheur de faire ses premières études avec Robespierre l'ainé. Cette particularité imprima le mouvement le plus singulier à l'opinion. Le soir, après avoir communiqué avec Bernard pendant plusieurs heures, Robespierre se rendit à la société populaire , la remercia de ses travaux, l'encouragea dans son zèle, et par une péripétie tout-à-fait inattendue , lui apprit qu'on s'étoit trompé dans les départements sur la juste et bonne direction du gouvernement révolutionnaire , qui n'avoit pour objet que le bien de tous , et qui ne devoit se faire connoître que par des bienfaits. Il parla de conciliation, d'indulgence ;, d'amnistie universelle , et descendit de la tribune au milieu d'une rumeur d'étonnement qui ne présentoit d'ailleurs rien d'hostile. Au lever du soleil , huit cents détenus d'opinion

lurent rendus à la liberté, en vertu d'un arrêté signé Robespierre et Bernard. L'aspect, de la ville changea en un moment. Elle oflrit le tableau d'une fête. Les cris de vive Robespierre se firent entendre partout: des jeunes filles en robes blanches, des épouses consolées, des mères qui venoient de revoir leurs enfants qu'elles croy oient perdus à jamais, entourèrent la modeste retraite du représentant, et la décorèrent de fleurs et de rubans. Le nom de Bernard ne fut pas prononcé au milieu de ces hommages naïfs et indiscrets. Il rentra à Besançon , la rage et l'envie dans le cœur.

C'étoit à la séance de la veille qu'il avoit paru , et qu'il s'étoit accusé d'une lâche foiblesse, déterminée par les perfides séductions de Robespierre. Il venoit de rendre à la liberté des aristocrates pour qui la vie étoit. déjà un bienfait du peuple, et qui n'auroient dû sortir des prisons que pour aller à Téchafaud. Rien ne pouvoit expier ce fatal abus de pouvoir que la mort de deux représentants traîtres à la patrie , et il supplioit la société populaire d'apostiller la dénonciation qu'il adressoit au Comité de salut public, pour lui demander la

â90 ÉLOQUENCE KÉVOLUTIOiV> AIRE.

tête de Robespierre et de Bernard. La société populaire ajourna sa délibération , jusqu'au moment où elle auroit entendu Robespierre. Bernard se retira de la séance en disant qu'il n'y pouvoit reparoître que comme accusé. Je ne sais si je me trompe, mais ces folies, aujourd'hui incroyables, avoient au moins un grand caractère , et faisoient vivre l'âme dans une haute région de passions et d'idées.

Après cette avant-scène indispensable, nous allons ouvrir les grilles de la vieille église des Capucins, où siégeoit le club peu turbulent de la noble cité de Besançon , si connue par la douce gravité de ses mœurs. Il est vrai qu'elle n'avoit fait en quelque sorte que reprendre des habitudes républicaines à peine effacées , et dont une partie s'étoit con.servée dans la tradition. Peu engagée envers les Bourbons, dont elle étoit depuis cent ans la conquête, elle se plioit aisément à une nouvelle forme de police qui se rapprochoit un peu de sa police ancienne, et presque tout le monde y seroit arrivé sans brisement, si la révolution mieux faite n'étoit pas tombée dans d'indignes mains, comme elles tombent toutes. Le

LES DIÎPUTÉS EN MISSIOi\. 291

jour dont je parle, un sentiment, universel de fati(juc et de douleur brisoit l'âme de tous ces patriotes si long-temps entraînés des erreurs aux excès, et je les voyois se serrer la main avec un sourire amer et un geste de pitié.

Le président de la société populaire étoit un de ces hommes élevés de caractère , élevés de talent, inaccessibles à tout reproche , qu'on s'étonnoit quelquefois de voir mêlés au mouvement passionné de l'époque, mais dont l'impénétrable secret ne doit pas être discuté. Son calme plein de fermeté et de douceur, son éloquence pleine d'heureuses insinuations et de sages ménagements, la noble dignité de ses manières, l'avoient fait choisir pour dominer sur cette scène inquiétante , et pour en changer habilement le cours , si elle devenoit trop grave. Bernard étoit assis immobile au bout d'une banquette, reconnoissable seulement aux rayons de feu qui sortoient de ses yeux enfoncés, et qui lui donnoient quelque chose de la physionomie d'un oiseau de proie. Enfin Robespierre entra.

Robespierre le jeune n'avoit qu'une trentaine d'années , mais sa tournure fatiguée, son

292 ÉLOQUENCE REVOLUTIOINNAIRE.

regard obscurci par des lunettes de couleur, son front peu garni de cheveux, ses traits longs et prononcés, son teint bave lui donnoient l'air beaucoup plus vieux. Il avoit une redingote fauve, un grand pantalon blanc, un gilet fort ouvert qui laissoit voir de trèsbeau linge. Le col de sa chemise retomboit des deux côtés de sa cravate; mais il y avoit dans sa négligence même du goût et de la propreté. Il monta à la tribune.

Tout le monde attendoit en silence , quand un épisode qui caractérise ce temps-là vint porter sur un autre point l'attention de l'auditoire. Il se trouvoit parmi les membres de la société un ferblantier à la taille colossale, aux formes athlétiques, à la voix de Stentor, qui ne prenoit jamais la parole que pour des motions d'ordre assez remarquables par leur concision énergique et par leur tour original. C'étoit le paysan du Danube de l'assemblée. u Citoyens, dit-il, les règlements de notre société interdisent l'entrée de son enceinte aux femmes; je suis marié, je suis père, et je n'y ai jamais amené ni ma fiUenima femme. Robespierre , qui n'est ni marié ni père , v a

amené une femme. Je demande qu'elle sorte, ou que le procès-verbal atteste au moins qu'un républicain a protesté aujourd'hui contre l'aristocratie de Robespierre. » Il faut se rappeler ce que c'étoit alors que Robespierre , il faut savoir quelles étoient les suites presque inévitables de ces polémiques de club , pour apprécier cette anecdote. Robespierre parut étonné , mais il fit un signe , et la femme qui l'avoit accompagné sortit de l'enceinte : au même instant tous les regards se fixèrent sur elle. Je ne la trouvai ni belle ni jolie, et cependant son aspect me fit une profonde impression. Il y avoit quelque chose de pénétrant, de caustique, et presque d'infernal dans son regard et dans son sourire. On supposoit à peine qu'elle fût la maîtresse de Robespierre, dont l'âpreté cénobitique et la physionomie pâle et macérée sembloient exclure l'idée de l'amour. Chose étrange! dans ce temps où l'idée de Dieu passoit pour un préjugé, le bruit se répandit que la compagne de Robespierre étoit une créature d^une organisation supérieure , qui avoit le privilège de lire dans les âmes, et qu'il la conduisoit avec lui pour

â9>4 ÉLOQUENCE RÉVOLUTIONNAIRE.

le seconder dans un mystère de rédemption , où elle étoit chargée de la séparation des bons et des mauvais. J'atteste ce fait pour l'avoir entendu répéter cent fois. Pauvre peuple!

Le tumulte s'apaisa. La voix de Robespierre se fit entendre. Le timbre en étoit assez monotone , glapissant dans les tons, hauts , qu'il affectoit volontiers pour varier son débit, sans nombre, sans vibration, tout-à-fait incapable de se prêter aux inflexions de la grâce ou à l'onction du sentiment , mais éminemment propre, selon moi, aux figures d'ironie et de dérision. J'ai souvent entendu dire depuis que Robespierre lejeune était un homme nul. Je ne le crois pas. J'étois certainement fort peu en état de le juger alors comme orateur; mais aujourd'hui même, que je crois l'entendre encore , je me rappelle à merveille la distribution de son discours, évidemment improvisé, et j'y trouve de l'esprit et du talent. Il commença par rappeler les faits de son passage à Yesoul, et par expliquer la conduite qu'il y avoit tenue. Il entra franchement dans le fond de la question, en déclarant, comme il l'avoit fait , qu'à l'exception de quelques

grandes communes, il n'y avoit point de fédéralistes dans les départements. Il ajouta que le nombre des suspects avoit été multiplié par une extension cruelle des lois, et porté beaucoup au-delà de son expression raisonnable. Il insinua adroitement que c'étoit une manœuvre de l'aristocratie, cachée sous le masque d'une fausse ferveur patriotique , et qui cherclîoit à prouver à l'Europe que ce n'étoit pas l'immense majorité de la France, la France presque unanime, qui vouloit la révolution. Il termina cette déduction adroite de principes en déclarant que le devoir des patriotes étoit de faire adorer la Montagne, et non de la faire craindre. Il n'évita pas de laisser échapper le nom de la terreur, terme alors sacramentel, et de lui rendre des actions de grâces , mais en ajoutant, ce sont ses termes, que ce système étoit sauveur et non conservateur, et qu'utile au triomphe de la liberté, il ne pouvoit que nuire à son affermissement. C'étoient là les généralités de la question.

Il passa ensuite à ce qui lui étoit particulier, c'est-à-dire à ses rapports avec Bernard de Saintes, et à la dénonciation que celui-ci

â9G ÉLOQUENCE RÉVOLUTIONNAIRE.

a voit portée contre lui. Cette partie de la discussion, très-longue et très-peu variée dans la forme , est ce qui m'a laissé le sentiment le plus positif de la direction essentielle de son esprit. Ce fut une interminable ironie sur la nullité morale et politique de Bernard de Saintes, toute nourrie d'allusions à l'exiguité de son corps. « Il croyoit que quelqu'un de ce nom s'étoit glissé dans la Convention nationale par le trou de la serrure. S'ils'étoit trouvé auprès de Bernard, c'étoit sans l'apercevoir. Il se souvenoit à peine de l'avoir vu s'effacer quelquefois entre deux membres de la Montagne; il ne l'a voit reconnu à Vesoul que parce qu'il étoit sûr de n'avoir jamais rien rencontré de plus mince. » Les éclats de rire des tribunes couvroient tous ces quolibets, débités avec un calme effrayant; j'allois dire cruel, tant ils révéloient de haine et de froide vengeance dans un homme qui tenoit une si grande part de l'omnipotence révolutionnaire.

C'est dans ce moment que le président crut devoir faire intervenir son autorité conciliatrice. Il interrompit Robespierre, et conjura

sa colère au nom des intérêts de la liberté, dont les défenseurs ne se divisoient pas sans danger pour elle; au nom de l'harmonie des citoyens, qui étoit troublée par ces débats; au nom de sa propre gloire et de l'illustration (ï une famille appelée a de si hautes destinées. Cette phrase, échappée à une mauvaise habitude de cour ou à un faux calcul de convenances , suggéra à Robespierre jeune un mouvement remarquable. Il me parut éloquent , et c'est une raison pour que je ne cherche pas à rendre ses paroles. Il s'éleva contre cette illustration et ces destinées promises à une famille. Il s'indigna contre le penchant de certains hommes à rétablir dans l'opinion les privilèges qu'on venoit d'arracher à la noblesse ; il indiqua cette tendance comme un des plus grands obstacles qu'on pût opposer à la liberté. Il ajouta que si son frère avoit rendu quelques services à la cause de la patrie, son frère en avoit reçu le prix dans la confiance et l'amour du peuple, et qu'il n'avoit, lui, rien à réclamer. « Ces acceptions de » noms , continua-t-il , sont une des calamités » de l'ancien régime ! Nous en sommes heu-

» reusement délivrés , et tu présides cette so- » ciété, toi qui es d'une famille d'aristocrates

» et qui es le frère d'un traître ! Si le nom

» de mon frère me donnoit ici un privilège , » lenomdutient'enverroitàla mort.» — Puis, retournant à sa tournure favorite, et s'adressant au ferblantier : « Rassure-toi , brave ré- » publicain : ce n'est pas aux Robespierre que M l'aristocratie des noms commencera, et si » étroite et si légère que soit la tète de Ber- » nard , la mienne ne pèsera pas plus que la » sienne dans la balance de la justice. » Il descendit de la tribune au milieu de nouveaux éclats de rire et de nouvelles acclamations, traversa l'enceinte, rejoignit sa compagne, et se rendit à sa chaise de poste. La cour de l'auberge étoit pleine de femmes qui l'attendoient avec impatience pour lui présenter les réclamations des détenus. Il n'avoit qu'un mot a dire pour éteindre toutes ces espérances qui se manifestoient par mille démonstrations de tendresse, car il étoit , dans ce temps-là , facile d'être aimé. Les pouvoirs de sa mission avoient cessé aux bornes du département. Il ne pouvoit plus rien pour personne; mais il promit

à la foule , si émue par son refus , qu'il porteroit sa plainte à la Convention , qu'il dévoileroit devant elle les injustes et horribles rigueurs des proconsuls^ et finit par cette phrase que je n'ai pas pu oublier : « Je reviendrai ici avec le rameau d'or, ou je mourrai pour vous; car je vais défendre à la fois ma tête et celle de vos parents. » La voiture partit, suivie de cris de douleurs. Toute la famille des proscrits pleuroit, et, chose qu'on auroit peine à croire si on ne le savoit pas de toute la certitude du souvenir, elle pleuroit Robespierre!

Sa prédiction alternative se réalisa. Trois mois après, arriva le 9 thermidor; Robespierre le jeune n'étoit pas accusé. Il s'écria qu'il vouloit partager le supplice de son frère, puisqu'il avoit été complice de ses vertus. ])ans ce temps-là on faisoit beaucoup de phrases à effet ; mais les phrases à effet ne sont pas ridicules, quand l'homme qui les prononce a un pied sur le seuil de la tribune et l'autre sur le premier degré de Téchafaud. Maintenant cela foit pitié. On avoua que le dévouement de Robespierre jeune respiroit quelque chose de l'antiquité. Prisonnier à- la Commune ,

300 ÉLOQUENCE REVOLUTIONNAIBE.

quand il vit son frère mutilé par un gendarme, et agonisant sur une table, il s'élança des hautes croisées sur les baïonnettes de la troupe qui entouroit l'Hôtel-de-Ville, et s'y roula comme Régulus. Il ne vécut que ce qu'il falloit de temps pour mourir sous la main du bourreau; et cette mort a sans doute expié ce que tout le monde reproche à sa vie. Il faut convenir que cela n'est pas mal.

La nouvelle du 9 thermidor , parvenue dans les départements de l'Est, développa un vague sentiment d'inquiétude parmi les républicains exaltés, qui ne comprenoient pas le secret de cet événement , et qui craignoient de voir tomber le grand œuvre de la révolution avec la renommée prestigieuse de son héros ; car derrière cette réputation d'incorruptible vertu qu'un fanatisme incroyable lui avoit faite , il ne restoit pas un seul élément de popularité universelle , un nom auquel les doctrines flottantes de l'époque pussent se rattacher. Mais ce fut bien autre chose dans les rangs opposés. Hélas ! se disoit-on à mivoix , qu'allons-nous devenir ! Nos malheurs ne sont pas finis, puisqu'il nous reste encore

des amis et des parens, et que MM. Robespierre sont morts ! Et cette crainte n'étoit pas sans motif, car le parti de Robespierre venoit d'être immolé par le parti de la terreur.

Ce que je dis là est si bizarre, si abrupt , si inopiné , que tout mon scepticisme politique ne sauroit me dispenser d'une espèce de profession de foi. Ce n'est pas moi, grâce au ciel, qui viendrai déterrer les linceuls couverts de boue et de sang de ces tribuns frénétiques de la Montagne, pour les ériger en drapeau à la tête d'un parti. Il n'y en a pas un qui puisse exciter une noble sympathie ; et c'est tout au plus si quelque attraction involontaire me décideroit aujourd'hui entre la larve hideuse de Marat et le spectre gigantesque de Danton. Celui-ci domine de beaucoup , à mes yeux, les deux Robespierre, hommes essentiellement secs , faux , froids , despotiques et sans pitié. Mais ce que je viens de raconter dénonce un rôle convenu; et c'est ici que la trame de l'histoire manque , et qu'il faut la renouer.

Robespierre l'aîné, on n'en doute pas,

30â ÉLOQUEÎNCE REVOLUTIONNAIRE.

étoit l'expression personnifiée de la Convention : il le savoit aussi , et il avoit dit admirablement : « On ne va jamais plus loin que » quand on ne sait pas où l'on va ; » mais quiconque a dit cela sait précisément oii il doit aller; et comme il est impossible de savoir où l'on doit aller sans avoir des idées d'ordre, c'est à l'ordre qu'alloit Robespierre , soit instinctivement, soit par combinaison. Il en avoit senti le besoin. Il avoit par conséquent senti la nécessité du pouvoir 3 car il n'y a point d'ordre sans pouvoir.

En regardant autour de lui , Robespierre dut s'apercevoir qu'il étoit le seul dans toute la France ;, ainsi qu'on nous l' avoit faite, qui pût s'investir d'une confiance populaire assez vaste pour rétablir l'ordre ; il desiroit donc le pouvoir, et c' étoit alors le mériter. J'ai besoin de répéter que je suis loin de plaider pour Robespierre , et que je cherche l'intelligence des faits. Jetez cent assassins ensemble sur ime terre déserte , avec quelques moyens d'existence : au bout de dix ans ils auront un chef, des institutions et des mœurs; c'est ainsi que finissent toutes les grandes aberra-

lions sociales. C'est ainsi que Robespierre avoit entrepris ce qu'a exécuté Napoléon. Sa fête de rÈtre-Suprême est l'ébauche d'un concordat; ses pages , plus belles qu'on ne le dit communément, sur les vertus républicaines ; cette vaste et confuse improvisation du 8 thermidor , où il accuse les excès et les fureurs passées , rappellent l'interpellation de Bonaparte aux infracteurs de la constitution ; son recours du 9 thermidor à la partie calme et saine de l'assemblée , c'est le cri de Bonaparte qui atteste les acclamations d'amour et de reconnoissance qui l'ont accueilli aux Anciens. Voilà la marche éternelle des sociétés : OEldipe qui règne après avoir vaincu le Sphynx , Alexandre qui tranche le nœud gordien . le héros après le sophiste , et le sabre après la parole. Il ne s'agit pas ici de comparaison de facultés, quoique je ne m'abuse point sur ces grandeurs contemporaines qu'on bâtit à coups de plumes pour la postérité, et qu'elle adoptera niaisement comme nous en avons adopté tant d'autres. Je ne vois dans Robespierre qu'un homme médiocre porté par des événements, et il y a dans TNapoléon

ûOÂ- ÉLOQUENCE REVOLUTIONNAIRE.

un homme pour lequel l'imagination conçoit à peine la possibilité d'une vie vulgaire. Cette comparaison ne repose que sur un fait qui leur est commun ; leur nom exprime , à deux époques très-i'approchées , le pouvoir absolu.

Les personnes qui doutent de la direction rétrograde de Robespierre font valoir son alliance avec les jacobins et la commune , beaucoup plus extrêmes à la vérité que la Convention elle-même. C'est un fait qui ne peut pas se contester; mais Robespierre sa voit que les puissances politiques du temps étoient dans la Convention et dans le comité de salut public : il lui falloit un levier pour ébranler ce monde révolutionnaire , et il ne pouvoit le prendre qu'où il l'a pris. Le lendemain d'un triomphe , le plus obscur des amis de Robespierre auroit fermé les jacobins avec la même facilité que Legendre , et en auroit mis comme lui les clel^ dans sa poche. Les jacobins et la commune étoient à la vérité une arme terrible , mais une arme insaisissable , qui n'avoit de valeur que dans la main qui l'avoit forgée. Elle dépendoit tellement de Robespierre,

LES DÉPUTÉS EN MISSION. 5()o

qu'à l'instant où Robespierre tomba , elle resta immobile à côté de lui , semblable à ce vieux glaive qui est couché à Cantorbéry sur le marbre mortuaire du prince noir ; on n'en a plus parlé depuis.

L'appel tardif de Robespierre à la partie modérée de l'Assemblée , aux honnêtes gens , comme il dit , ne produisit pas l'effet qu'il attendoit , sans doute , de ce mouvement oratoire étrange et inattendu. \jç:è honnêtes gens, dans l'acception reçue de ce mot , ont plus de prudence que de courage , et ils se trouvent quelquefois de l'esprit à force de prudence et d'égoïsme. Ceux - ci se taisoient avec quelque raison entre ces deux fractions de la Montagne dont le déchirement n'annonçoit que des catastrophes assez favorables aux survivants 5 ils étoient là comme ce jésuite des missions , menacé par un tigre et par un crocodile, et qui leur échappe à la faveur de leurs cruelles antipathies ; le tigre est mort , le crocodile est repu , le jésuite s'en va : quelquefois même il emporte la peau du tigre , et s'en fait une bonne fourrure.

Je le crois , dans toute la sincérité de mon

cœur; les Robespierre avoient été, de leur mauvaise nature , les premiers instruments de la terreur; mais, doués d'un esprit d'observation et de finesse qui s'explique par leurs études , par leurs mœurs , par leur physionomie, ils avoient prévu à la longue la solution nécessaire des choses , et ils avoient eu l'envie assez naturelle de s'en emparer , parce qu'ils étoient, comme je l'ai dit, les seuls représentants de la popularité révolutionnaire. Leurs adversaires déjouèrent cette manœuvre^ à laquelle se rattachent essentiellement le voyage de Robespierre le jeune, la désertion de Robespierre l'aîné du comité de salut public , et sa théocratie sacrilège , et la philantropie tardive de ses discours patelins. Le parti de Robespierre périt sous l'action de la terreur , représentée par quelques membres du comité de salut public ; et cependant la terreur ne triompha point , parce qu'elle avoit mal calculé. Dans tous les Etats possibles , depuis le despotisme le plus absolu , où cela ne fait pas de douté, jusqu'à la démocratie la plus diffuse , l'opinion , c'est un homme ; et quand cet homme n'est pas là , tout n'est rien ; et

quand cet homme n'est plus là , tout s'en va. Barrère, disert et poli^, monta inutilement à la tribune, veuve de Robespierre, qui n'étoit guères ni l'un ni l'autre. La pierre de la voûte étoit tombée ; l'arc de Nembrod étoit rompu , et la terreur se trouva toute surprise d'avoir enfanté la contre-révolution.

J'ai Lrès-peii lu l'iiistoirt' couteiiipuraine, parce que je sais commeiirelle se fait. Il peut donc ai river que je me trouve quelquefois en contradiction avec le Moniteur , avec le Bulletiii , ou avec quelque autre autorité de la inèuie force ; el j'a-

Mi) NOTES EXPLICATIVES.

voue sincèrement qne je ne m'en soucie guère : ce que j'ai à cœur , moi qui écris pour moi, moi qui n'écris que pour moi et pour ceux-là seulement qui consentent à sentir comme moi , parce qu'ils m'estiment, parce qu'ilsm'aiment, parce qu'ils me croient , ce qui m'importe par-dessus toutes choses , c'est de n'être pas en contradiction avec ma conscience. J'en suis très-sûr quand j'écris des faits que j'ai vus ou c[ui se sont passés assez près de moi pour que j'en sentisse l'impression ; moins sur quand je hasarde des doctrines ou des théories, parce que j'ai souvent éprouvé que mon jugement pouvoit être dupe de mon imagination et de mon cœur. C'est pour cela quej'avois jeté d'avance, dans une feuille très-répandue, mes idées les plus suspectes de nouveauté et d'audace , pour appeler sur elles toute la sévérité des jugements dont je fais quelque estime , et les rectifier au besoin dans la publication arrêtée de ce livre. Cependaiit les impressions naïves d'un homme de bonne foi sont si fertiles en bonnes inductions que tout ce qui a été dit pour

combattre mes sentiments n'a servi qu'à les fortifier ; et voici que , par un hasard tout-à-fait inattendu , Robespierre jeune bii-méme s'est chargé , à mon insu , de raconter cette séance de la société populaire de Besançon , qui vient de faire l'objet d'un de mes récits ; de la raconter dans le feu et sous l'action d'une émotion récente , sinon avec tous les détails spéciaux dans lesquels je suis entré , et que sa position ne lui permettoit pas d'apercevoir comme moi , du moins avec un développement de principes qui tire ma conjecture du rang des paradoxes pour la faire passer d'une autorité plus irréfragable que la mienne à celui des certitudes historiques. Je crois devoir rapporter ici ce fragment précieux de notre histoire révolutionnaire , tiré d'un gros Recueil de pièces trouvées chez Robespierre l' aîné ^ qui a été pulihé cinq mois après sa mort par les thermidoriens. J'y ajouterai seidement quelques notes explicatives qui animeront peut-être cette nouvelle version de mon historiette d'un intérêt , non pas plus vd, mais plus vivant. Puisqu'on

m'a décerné dans certains salons le titre bénévole à' apologiste de Robespierre , ce qui , dans ce temps d'aménités sociales et littéraires , est une politesse comme une autre , je puis bien être son commentateur.

Page 1