SILLERY
D'honneur, monsieur de Lasource^ vous ne pouviez rien me proposer de plus agréable. Vousm'avez vu ce soir jeter ma béquille de po-
dagre au milieu du parquet, en disant: (( Je suis arrivé ici infirme et malade, mais votre jugement me rend toute l'énergie de ma jeunesse et de ma santé ; voici le plus beau jour de ma vie ! » Eh bien ;, monsieur de Lasource , croyez que je ne me débarrasse pas moins aisément des infirmités de mon âme , et que je mourrai votre sincère ami. Je ne garde pas même rancune à ces messieurs du tribunal.
LASOURCE
Nous mourons le jour où le peuple a perdu la raison. Les infortunés mourront le jour où il l'aura recouvrée. Lequel vaut le mieux de leur sort ou du nôtre? Puisse au moins le ciel ne pas se fermer à leur repentir !
MAINVIELLE
Ce sont là, grâce à Dieu, des paroles de paix, et il devoit en être ainsi, puisque nous avons le bonheur de posséder parmi nous des représentants des deux églises.
CARRA
Il est vrai — passez-moi cette saillie — que
nous voilà exactement placés , comme le symbolique animal de Buridan , entre deux boisseaux d'exhortations évangéliques.
GENSONNE.
Je déclare au nom du bureau que nous pouvions compter un mandataire de plus dans le prochain concile des communions chrétiennes. Fonfrede a été missionnaire, et j'ai entendu cette voix éloquente se préparer aux improvisations de la tribune par les improvisations de la chaire.
FONFREDE.
Yains efforts d'une pensée inquiète , qui cherche à se rattacher à tout ce qu'il y a de grand dans l'avenir de l'homme, et qui ne parvient de tentatives en tentatives qu'aux désolantes réalités de la proscription et du supplice!
BRISSOT
A qui le dis-tu , Fonfrede ? mon indépendance de caractère et de mœurs , ma paisible rt laborieuse pauvreté ;, le sacrifice de ma vie
offert depuis long-temps à toutes les passions qui demandent du sang, la popularité même que mes ouvrages m'avoient acquise dans tout le monde civilisé, et qui m'a rendu l'interprète de quatre millions d'Américains dans une question d'humanité, rien ne m'a défendu des excès de cette frénésie populaire; elle vient de me crier par la bouche de ses juges affidés qu'il falloit mourir!
LESTERPT - BEAUVAIS.
Tu as vécu comme Aristide , et tu mourras comme Sidney (XXII).
LASOURCE
Je ne suis pas en arrière de services et de dévouement avec vous , Brissot ! la République me devoit une statue pour avoir démasqué le traître Lafayette ; Lafayette , l'idole devant laquelle j'avois si long-temps sacrifié! (XXIII).
DUCHATEL
Soyez tranquille^ monsieur. L'humanité, indulgente pour vos erreurs, vous accordera
ÎM LES GIROiNDINS.
peut-être une statue plus durable que les monuments de la République. Elle n'oubliera jamais avec quel courage et avec quel talent vous avez défendu la cause des innocents enfants des émigrés.
VERGNIAUD
La conscience d'une vie utile et bienveillante est, en vérité, le plus doux des privilèges d'une bonne mort. Il ne nous est pas donné comme à Scipion de forcer un sénat injuste à nous suivre au Capitole, mais la postérité nous y attend. Plus je réfléchis, moins je vois ce qui manqueroit à la gloire de notre nom historique. Je déclare, quant à moi , que mon existence me paroit fort complète.
DUCOS
Fort complète en effet , à la durée près . Oh! qu'un esprit cultivé en notre barreau de Bordeaux est fertile en joies flatteuses et en consolantes vanités! La postérité est une chose magnifique, Yergniaud, et le Capitole aussi, moyennant que tout cela vienne à point j mais
LES GinONDINS. 9o
cette imposante perspective ne m'empêche pas de trouver quelque chose à dire au compte interrompu de mes jours. La mesure n'y est pas.
VERGNIAUD
Qu'importe la mesure des jours à qui meurt pour son pays? Le plus prochain est le meilleur quand il est le plus glorieux. Notre âge politique, c'est celui de nos titres à l'échafaud, et l'échafaud, Ducos, c'est le Capitole des temps mauvais. Ce bonheur étoit au-dessus de toutes mes ambitions !
DUCOS
En ce cas, réjouis-toi , couronne-toi de fleurs, et baigne-toi dans les parfums. Les compagnons de Léonidas en firent autant avant de passer du champ de bataille à leur vie immortelle.
CARRA
Avec une épitaphe de Simonide que j'ai deux ou trois raisons de croire apocryphe.
FONFREDE.
Le martyr qui va mourir aux autels de la liberté n'est jamais trop pur ni trop paré.
Sillery rajusta ses cheveux, et releva les longs parements de son gilet blanc.
— Cet incident de la vie qu'on appelle la mort, dit-il, mérite a peine d'être pris en considération, quand on a le bonheur d'y être convenablement disposé par la foi ou par la vertu. Nous avons sur le reste des hommes le précieux avantage de l'attendre à une heure fixe. Inévitable, il faut le subir. Prématuré pour la plupart d'entre vous, messieurs, il est consolant de penser que vous n'aviez aucun moyen honorable d'en retarder le moment.
DUCOS
Il y en avoit un. Pendant que nous étions en veine de décrets, et que nous en faisions à la journée, je regrette de n'avoir pas proposé l'indivisibilité de la tête et des vertèbres.
LES GinONDINS. 97
BOILEAU
Il y en avoit un autre. C'étoit de prêter la main à l'œuvre de la Montagne qui a peutêtre sauvé la patrie.
MAINVIELLE
Et qui n'a pas sauvé Boileau, l'ingrate! Hélas , c'est une méprise !
BOILEAU
Vous rappelez-vous la menaçante prophétie de Danton? « Le bronze qui doit former la » statue de la liberté est en pleine fusion. Si » nous manquons le moment de le couler, il » nous dévorera tous ! n
VERGNIAUD
Il les dévorera ! — Et notre gloire , à nous ^ sera d'avoir mieux aimé mourir leurs victimes que leurs complices !
— Malédiction, dit Yiger, en appuyant sa main sur la place où il avoit l'habitude de chercher la poignée de son sabre, dans ses
fougueuses argumentations à la Convention nationale; — Malédiction! qui nous reproche de n'avoir pas été leurs complices? Nous autres soldats, nous tournons la face à la mort , et nous ne transigeons pas avec le crime! la responsabilité d'uçi forfait politique est le sauve- qui -peut des lâches. Que Dieu pardonne à ceux qui l'acceptent , comme diroit M. l'abbé Fauchet! — Je m'étonne, messieurs^ que vous n'ayez pas compris un meilleur moyen que les vôtres de réduire au silence une méchante cohue d'énergumènes qui pâlissoient à la vue du fer! Je vous reconnois pour des avocats très-diserts et des gens de beaucoup d'esprit , choses auxquelles je m'entends de profession, puisque j'étois membre de l'académie d'Angers; mais jamais discours , si beau qu'il fût , n'a fini une révolution. La seule puissance qui fût capable d'assurer au milieu de nos désordres la conservation des idées sociales, ce n'étoit pas celle de la rhétorique avec ses phrases cadencées et ses précautions oratoires ! C'étoit, mordieu, celle de la force, d'une force virile et martiale qui procède par les démonstrations
de l'épée ! — Nous en avons des preuves mémorables dans les anciennes histoires. — A la pointe de l'épée , messieurs , rien qu'à la pointe de l'épée — ^Duperret que voilà peut le dire, et Yalazé que voilà aussi vous le diroit, s'il le pouvoit — nous aurions mis à la raison en cinq minutes, pour ne pas exagérer, toute cette couarde et hargneuse louvetaille de la Montagne. Cela valoit mieux que de vous complaire, comme des légistes, en longues harangues du goût d'Isocrate et de Cicéron : — Ah! ah! ah! ah! une, deux! Robespierre est mort! — Une, deux ! le beau Lacroix fera défaut à l'appel nominal du soir ! — Une, deux! Collot d'Herbois crie merci, le misérable! mais il ne l'obtiendra pas —
Et tout en parlant ainsi, Viger, entraîné par la chaleur de l'action , n'en oublioit pas la pantomime nécessaire.
— Quel horrible carnage, s'écria Maiiivielle î arrétez-moi cet liomme-ià.
— Yoilà, continua Yiger, comment se fondent les bonnes constitutions, et non pas
avec je ne sais quel fatras élégant de prétendues raisons d'hommes d'état qui n'ont jamais rien enseigné à ceux qui ne veulent pas apprendre! Excusez, Yergniaud! pardon , Gensonné! car je ne voudrois pas pour les oreilles de Chabot offenser le cœur d'un ami, non, pardieu, je ne le voudrois pas ! mais je soutiens qu'il falloit me suivre , quand je vous montrois de la pointe de mon sabre le chemin de Versailles , et que cette canaille, plus peureuse encore qu'insolente, m'ouvrit par deux fois, s'il vous en souvient, un large passage sur la terrasse. — Ce n'est pas dans le coeur gangrené d'une ville impure, échue en patrimoine à toutes les tyrannies populaires, comme la voirie aux corbeaux, qu'on pouvoit rassembler les éléments d'une saine république. C'étoit partout ailleurs, car le principe social nous auroit suivis, et c'est à lui que les nations se rallient toujours. Qui sait maintenant d'où il rentrera dans Paris, s'il y rentre jamais? — de l'Orangerie de Saint-Cloud peut-être!
DUPERRET
Sans m'emporter comme M. Viger, moi dont le caractère est naturellement fort doux, et qui me flatte d'avoir vécu avec vous tous , messieurs, dans les termes de la politesse, je ne peux me dispenser de rendre témoignage à ce qu'il y a de judicieux dans son opinion. Le jardin étoit là , fort commode à mon avis pour ce genre de discussion , et c' étoit plaisir, raison, économie à nos commettants, que de vider ainsi les questions en deux ou trois passes d'épée , au lieu de les traîner scandaleusement en débats honteux qui tournent toujours^, vous pouvez l'avoir remarqué , au profit des fourbes et des pervers. Je ne suis pas discoureur, mais j'ai le coup d'œil prompt et la main assurée. Yous m'auriez vu serrer la lame de ce bellâtre d'Hérault Séclielles et de ce flandrin de Tallien ! Quelle boutonnière je réservois à Dubois-Crancé , l'Apollon du gros David! Nous avions arrangé cela, Yiger, Dufriche et moi. ..
DUCOS
Dans votre sagesse. ....
— Vous persiflez, je crois, M. Ducos, s'écria Duperret en le regardant de travers, et en froissant impatiemment sa serviette.
DUCOS
Non, Duperret, non vraiment ! je badine selon mon usage, et je vous prie de ne pas m'ajourner à quelqu'un de ces rendez-vous où deux braves se coupent impitoyablement la gorge. C'est un soin qui ne nous regarde plus. Nous ferions tort à la Montagne d'un de ses privilèges.
DUPERRET
A la bonne-heure, car, aussi bien, j'ai juré de ne me fâcher de ma vie! Cependant, si on m'avoit cru^ et si, comme dit M. Yiger , d'autres que Dufriche et moi l'avoient suivi dans son héroïque sortie, vous n^auriez pas les mains liées demain par un malotru de bourreau, pour aller recevoir, en place publique, ce que notre vénérable ami, M. Lamourette ( XXIV ), appelle une chiquenaude sur le
cou . , ,.i-;
LES GIRONDINS, 'l 03
CARRA
En vertu de la figure de mots qui est communément nommée euphémisme.
DUPERRET
Par le saint Évangile! (XXY) on ne termine pas autrement les guerres de parti ; mais je n'eus pas ébloui un moment ces gens-là de la lueur de mon sabre , que vous autres girondins , vous avez tous crié haro , comme des Normands!
VERGNIAUD
Phocion étoit la hache des discours de Démosthène. Duperret, Duf riche et Viger étoient l'épée des trames de la Montagne.
DUPERRET
Et si vous l'aviez voulu, cette épée auroit coupé le nœud gordien de la révolution.
FAUCHET
Une autre épée la coupera.
^Oi LES GIRONDIXS.
GENSONNÉ
Celle de Cromwell
DUCHATEL
Celle de Monck....
VERGNIAUD
Celle de Tlirasybule , peut'-étre I