‹ Le dernier banquet des girondinsChapitre 3 sur 14 · SILLERY · texte numérisé non relu

SILLERY

Observez aussi^ monsieur Brissot, que ce peuple éclairé de si hauts enseignements bravoit, par sa position géographique , la menace des armes et l'invasion des doctrines ; il est entouré de l'Océan comme d'une ceinture. Oserions-nous opposer à un pareil état de société celui d'une nation grande et généreuse , sans doute, mais d'une nation à coutumes disparates, à limites équivoques , à mœurs indécises et mobiles?

CARRA

D'une nation hibride , hétérogène , sans autochtonéité, sans amalgamation, sans sympathisme ?

FAUCHET

D'une nation sans Dieu ? L'histoire de

toutes ces agrégations d'hommes qu'on appelle des sociétés est écrite en caractères ineffaçables dans la Genèse. L'homme séduit cueille avec ivresse le fruit de l'arbre de la science, et il apprend pour toute science qu'il doit mourir de mort. Le fruit de l'arbre de la science, messieurs, je vous le dis, ce sont les révolutions.

DUCOS

En vérité, mes amis, je ne sais si je me trompe, mais les paroles qui m'arrivent de ce côté ressemblent à celles qu'on entend dans les rêves. Il y a six mois que vous dissertiez comme des encyclopédistes^ et voilà que vous prêchez comme des puritains! O Fauchet! ne calomnie pas du moins à ton heure dernière les aimables séductions de la femme dans le paradis terrestre, dont elles rachetoient si délicieusement le sublime ennui! J'ai entendu dire plus d'une fois qu'un cœur d'amant avoit palpité sous ton étole apostolique !

FAUCHET

Ma vie n'est pas un exemple, Ducos, et

mon heure dernière sera une réparation, si Dieu en reçoit le sacrifice. Il y a plus d'un obstacle à vaincre et plus d'un regret à dévorer sur le chemin du salut.

VERGNIAUD

Comme plus d'un outrage à subir sur celui du triomphe. Prends la main que t'offre Ducos; il n'a pas voulu te blesser.

MAINVIELLE

Allons, Fauchet, un peu d'indulgence pour la gaieté. Votre maître de Galilée prenoit plaisir à la joie des enfants. Nous ne rirons pas plus jeunes, comme disoit ma pauvre mère, et il m'est avis que nous ne rirons pas plus vieux de beaucoup.

FAUCHET

Que la paix du ciel descende sur toi , cher Ducos, avec les bénédictions que mon cœur te donne !

BRISSOT

Cela est bien! Quelle pitié pouvons-nous attendre de la postérité, si nous en manquons

pour nous-mêmes , nous , hélas ! qui nous sommes égarés les uns par les autres dans la recherche du bonheur public ?

LASOURCE

Je me souviens que le sujet de ma dernière instruction au peuple fidèle de mon auditoire étoit le verset 22 du chapitre Y de Saint Mathieu en son évangile : Celui qui insultera son frère , ou qui lui adressera des paroles menaçantes ^ mérite d'être condamné dans le conseil. Heureux qui a mieux profité que moi de cet enseignement! La fougue de mon caractère ne me livroit que trop vite aux égarements de la colère et des passions, quoique je lusse porté par mes inclinations naturelles autant que par mon ministère à des sentiments tolérants et doux. Je vous prie, Sillery, de vouloir bien oublier nos déplorables disputes (XXI).

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