‹ Le dernier chant du pèlerinage de Childe-HaroldChapitre 4 sur 13 · D'HAROLD · texte numérisé non relu

D'HAROLD

Muse des derniers tems, divinité sublime

Qui des monts fabuleux n'habites plus la cime ;

Toi qui n'as pour séjour, pour temples, pour autels,

Que le sein frémissant des généreux mortels ;

Toi dont la main se plaît à couronner ta lyre

Des lauriers du combat , des palmes du martyre , IF^ Édit. 4

Et qui fais retentir l'Hémus ressuscité , Des noms vengeurs du Christ et de la Liberté ! Sentiment plus qu'humain , que l'homme déifie , Viens seul ! c'est à toi seul que mon cœur sacrifie î Les siècles de l'erreur sont passés ; l'homme est vieux ; Ce monde, en grandissant, a détrôné ses dieux. Comme l'homme qui touche à son adolescence , Brise les vains hochets de sa crédule enfance ; L'Olympe n'entend plus , sur ses sommets sacrés , Hennir du dieu du jour les coursiers altérés ; Jupiter voit sa foudre , entre ses mains brisée , Des fils grossiers d'Omar provoquer la risée ; Le Nil souille au désert , de son impur limon , Les débris mutilés de l'antique Memnon ; Délos n'a plus d'autels, Delphes n'a plus d'oracles . Le Tems a balayé le temple et les miracles.

Hors le culte éternel , vingt cultes différens , Du stupide univers bienfaiteurs ou tyrans , Ont passé ! cherchez-les dans la cendre de Rome !... Mais il reste à jamais au fond du cœur de l'homme Deux sentimens divins , plus forts que le trépas : L'Amour, la Liberté , dieux qui ne mourront pas !

L'Amour ! Je l'ai chanté, quand, plein de son délire, Ce nom seul murmuré faisait vibrer ma lyre , Et que mon cœur cédait au pouvoir d'un coup d'œil. Comme la voile au vent qui la pousse à l'écueil. J'aimai ; je fus aimé : c'est assez pour ma tombe ; Qu'on y grave ces mots , et qu'une larme y tombe ! Remplis seule aujourd'hui ma pensée et mes vers , Toi qui naquis le jour où naquit l'univers,

4o LE DERNIER CHAIST

Liberté ! premier don qu'un dieu fit à la terre , Qui marquas l'homme enfant d'un divin caractère , Et qui fis reculer , à son premier aspect , Les animaux tremblant d'un sublime respect : Don plus doux que le jour, plus brillant que la flamme . Air pur, air éternel qui fais respirer l'ame ! Trop souvent les mortels, du ciel même jaloux, Se ravissent entre eux ce bien commun à tous ! Plus durs que le Destin, dans d'indignes entraves, De ce que Dieu fit libre ils ont fait des esclaves ! Ils ont de ses saints droits dégradé la raison ; Qu'ai-je dit? ils ont fait un crime de ton nom ! Mais , semblable à ce feu que le caillou recèle , Dont l'acier fait jaillir la brûlante étincelle , Dans les cœurs asservis tu dors ! tu ne meurs pas î Et , quand mille tyrans enchaîneraient tes bras ,

DU PELERINAGE D'HAROLD. 4i

Sousle choc de ces fers dont leurs mains l'ont chargée, ïu jaillis tout-à-coup , et la terre est vengée 1

Ces tems sont arrivés ! Aux rivages d'Argos N'entends-tu pas ce cri qui monte sur les flots ? C'est ton nom ! il franchit les écueils des Dactyles ; Il éveille en sursaut l'écho des Thermopyles ; Du Pinde et de l'Ithôme il s'élance à la fois ; La voix d'un peuple entier n'est qu'une seule voix : Elle gronde , elle court , elle roule , elle tonne ; Le sol sacré tressaille à ce bruit qui l'étonné , Et, rouvrant ses tombeaux, enfante des soldats Des os de Miltiade et de Léonidas ! N'entends-tu pas siffler , sur les flots du Bosphore , Tous ces brûlots armés du feu qui les dévore ;

Qui , sillonnant , la nuit , l'Archipel enflammé , A travers les e'cueils dont Mégare est semé , Comme un serpent de feu glissent dans les ténèbres , Illuminent ces mers de cent phares funèbres , Surprennent, sur les flots, leurs tyrans endormis, Se cramponnent aux flancs des vaisseaux ennemis , Et, leur dardant un feu que la vengeance allume, Bénissent leur trépas pourvu qu'il les consume ?.,.

Ce sont là les flambeaux dignes de tes autels ! Viens donc , dernier vengeur du destin des mortels , Toi que la tyrannie osait nommer un rêve ! ^

La croix dans une main et dans l'autre le glaive , Viens voir, à la clarté de ces bûchers errans , Ressusciter un peuple et périr des tyrans î

Mais où donc est Harold ? Ce pèlerin du monde Dont j'ai suivi long-tems la course vagabonde , \-t-il donc jeté l'ancre au midi de ses jours , Ou s'est-il endormi dans d'ignobles amours ? \i-je perdu ce fil de mes sombres pensées , Jui, marquant de mes pas les traces effacées, M'aidait à retrouver moi-même dans autrui ? Mystérieux héros ! c'était moi , j'étais lui , Et, sans briser jamais le nœud qui les rassemble. Nos deux cœurs, nos deux voix sentaient, chantaient ensemble ;

Mais , depuis qu'en partant , la ville des Césars Le vit se retourner vers ses sacrés remparts, Que Tibur, encor plein du chantre de Blanduse , Tressaillit de plaisir sous les pas de sa Muse ,

Et que de son sommet éclatant , d'où les yeux: Plongent sur une mer qui va s'unir aux cieux , Albano l'entendit, en découvrant l'abîme, Saluer l'océan d'un adieu si sublime , On n'a plus reconnu sa voix ; et l'univers , Encor retentissant de ses derniers concerts, Comme un temple muet , semble attendre en silence Que Thymne interrompu tout-à-coup recommence. Que fait-il ? Sur quels bords ses astres inconstans Ont-ils poussé ses mâts brisés avant le tems? Quels flots furent témoins de son dernier naufrage? Quel sol consolateur lui prêta son rivage? O Muse qui donnais ta lyre à ses douleurs , Viens donc, suivons ses pas aux traces de ses pleurs î

Il est nuit ; mais la nuit sous ce ciel n'a point d'ombre >on astre , suspendu dans un dôme moins sombre , blanchit de ses lueurs des bords silencieux )ù la vague se teint du bleu pâle des cieux ; )ù la côte des mers , de cent golfes coupe'e , Pantôt humble et rampante et tantôt escarpée , >ur un sable argenté vient mourir mollement, 3u gronde sous le choc de son flot écumant. [)e leurs vastes remparts les Alpes l'environnent ; Leurs sommets colorés que les neiges couronnent, De colline en colline abaissés par degrés. Montrent, près de Thiver, des climats tempérés Où l'Aquilon , fuyant de son âpre royaume , De leurs tièdes parfum s'attiédit et s'embaume.

A travers des cyprès , dont l'immobilité , Symbole de tristesse et d'immortalité , Projette sur les murs ses ombres sépulcrales Que les reflets du ciel percent par intervalles , S'étend sur la colline un champêtre séjour : Un long buisson de myrte en trace le contour ; Sur des gazons naissans , de flexibles allées , D'un rideau de verdure à peine encor voilées , Egarant au hasard leur cours capricieux , Conduisent en tournant, ou les pas, ou les yeux. Jusqu'au seuil où , formant de vertes colonnades , lia clématite en fleur se suspend aux arcades ; Sur les toits applatis , des jardins d'oranger Ornent de leurs fruits d'or leur feuillage étranger ; L'eau fuit dans les bassins , et , quand le jour expire , Imite en murmurant les frissons du Zéphire.

De là , l'œil enchanté voit , au pied des coteaux , jrénes , fdle des mers , sortir du sein des eaux ; liCS dômes élancés de ses saintes demeures O'où l'airain frémissant fait résonner les heures, Et les mâts des vaisseaux qui , dormant dans ses ports, >'élèvent au niveau des palais de ses bords , Et quand le flot captif les presse et les soulève , O'un lourd gémissement font retentir la grève. Juel silence !.. Avançons. ..Tout dort-il en ces lieux? L'éciat d'aucun flambeau n'y vient frapper mes yeux ; Nul pas n'y retentit , nulle voix n'y murmure ; Seulement , au détour de cette roule obscure , Un page et deux coursiers attendent; et plus bas, Dans cette anse où les flots expirent sans fracas , Un brick aux flancs étroits , que l'on charge en silence, Tend sa voile, et déjà sous son poids se balance.

Ces armes , ces coursiers , ce vaisseau loin du pori

Tout révèle un départ, et cependant tout dort!...

Mais non , tout ne dort pas ; de fenêtre en fenctrt Voyez ce seul flambeau briller et disparaître ; Il avance , il recule , il revient tour-à-tour. Eclaire-t-il les pas du crime ou de l'amour? Aux douteuses clartés qu'il jette sur le sable , On croit le voir trembler dans une main coupabi Il descend ; il s'arrête à l'angle du palais ; El l'œil, à la faveur de ses brillans reflets, j

S'insinue, et parcourt mi réduit solitaire Dont les rideaux légers trahissent le mystère. Sur le pavé , couvert des plus riches tapis , Du pied le plus léger les pas sont assoupis ;

Les murs en sont ornés d'opulentes tentures ; Sous les lambris dorés , d'élégantes peintures , De tout voile jaloux dépouillant la beauté , Enchaînent le regard ivre de volupté , Et, sur trois pieds d'albâtre , une lampe nocturne Y répand un jour doux, du sein voilé d'une urne; Là , sous l'alcove sombre où le pâle flambeau , Semblable au feu mourant qui luit sur mi tombeau , Mêle d'ombre et de jour une teinte incertaine, Une jeune beauté dort sur un lit d'ébène : Son front est découvert; le sommeil, en ses jeux, Semble avoir dispersé l'or de ses blonds cheveux , Qui , flottant sur son sein que leur voile caresse , Jusqu'au pied de son lit roulent en longue tresse ; Près d'elle, on voit encor, confusément jetés, Les ornemens d'hier qu'à peine elle a quittés ; /F« Édii. 5

5o LE DERNIER CHANT

Ses anneaux, ses colliers, ses parures chéries, Mêlés avec les fleurs que la veille a flétries , Jonchent le seuil du lit, d'ambre, de perle et d'or. Qu'un de ses bras pendans semble y chercher encor !

La porte s'ouvre ; un homme, à pas compte's , s'avance. Une lampe à la main , il s'arrête en silence : Est-ce Harold ?... c'est bien lui !... Que le tems l'a changé ! Que son front, jeune encor, de jours semble chargé 1 L'éclat dont son génie éclairait son visage , Luit toujours ; mais , hélas ! c'est l'éclair dans l'orage ; Et , plus que ce flambeau qui tremble dans sa mahi, On croit voir vaciller son ame dans son sein ; Dans l'amère douceur d'un sourire farouche L'amour et le mépris se mêlent sur sa bouche.

DU PÈLERINAGE D' HAROLD. 5i

L'œil n'y peut du remords discerner la douleur ; Mais on dirait, à voir sa mortelle pâleur, Qu'une apparition vengeresse , éternelle , Le glace à chaque instant d'une terreur nouvelle. Immobile , il contemple , au chevet de ce lit , Cette femme qui dort , et qu'un songe embellit. Encore dans la fleur de son adolescence , Ses traits ont tout d'un ange.... excepté l'innocence ; Ses yeux sont ombragés du voile de ses cils ; Mais un pli qui se cache entre ses deux sourcils , Trace que le sommeil n'a pas même effacée , Montre que sur ce front quelque peine est passée ; Sa lèvi'e , où le sourire erre encore au hasard , Glace le sentiment en charmant le regard ; Plus encoT que l'amour la volupté s'y joue ; La peine en fait fléchir l'arc mobile , et sa joue

5a LE DERNIER CHANT

Ressemble au lys penché vers le midi du jour, Qu'ont déjà respiré le Zéphire ou l'Amour !

«Dors! murmurait Harold d'une voix comprimée; Toi que je vais quitter ! toi que j'ai tant aimée ! Toi qui m'aimas peut-être , ou dont l'art séducteur Par l'ombre de l'amour trompa du moins mon cœur t Qu'importe que le tien ne fût qu'un doux mensonge ? Je fus heureux par toi ; tout bonheur est un songe î Et je pars , avant l'heure où le triste réveil Eût dissipé pour nous cet enfant du sommeil ! Heureux qui , s'éloignant pendant que l'erreur dure , Emporte dans son cœur une image encor pure ; Qui peut , dans les horreurs de son triste avenir , Nourrir, comme un flambeau, quelque cher souvenir,

nu PÈLERINAGE D'HAROLD. 53

Et ne voit pas du moins , en perdant ce qu'il aime , Cette idole qui tombe ou qu'il brisa lui-même , D'un bonheur qui n'est plus étaler les débris Où l'éternel remords rampe auprès du mépris!... Gravez-vous dans mes yeux , voluptueuse image ! Front serein dont mon souffle écartait tout nuage ! Beaux yeux dont le regard me cherchera demain ! Lèvres dont les accens m'enivraient ! tendre main Qui , s'ouvrant vainement pour s'unir à la mienne , Ne rencontrera plus d'appui qui la soutienne ! Bouche que le sommeil n'a pu même assoupir ! Je voudrais emporter.... tout ! jusqu'à ce soupir Qui , soulevant ce sein plus mobile que l'onde , Semble espérer en vain qu'un soupir lui réponde ! " Voilà donc ce qui fit mon bonheur un instant ! Mon bonheur! non, de toi je n'attendais pas tant.

Pourvu que le plaisir, les voluptés légères Couronnassent de fleurs nos chaînes passagères ; Que, dans ce doux climat, par tes pas embelli, Je pusse respirer ses parfums... et l'oubli; Que le remords, fuyant aux accens de ta bouche, Laissât le doux sommeil s'approcher de ma couche ; Lena ! c'était assez pour mi cœur profané ! C'était mon seul bonheur ! et tu me l'as donné ! Mais , de quelque nectar qu'elle ait été remplie , La coupe où nous buvons a toujours une lie ; N'épuisons donc jamais sa liqueur qu'à demi , Et , consacrant le reste au destin ennemi , Faisons-lui prudemment, quelqu effort qu'il en coûte* Une libation de la dernière goutte!....

Je t'aime encor; je pars.Adieu!... Trompeur sommeil, Retarde un désespoir qui l'attend au réveil ! »

Harold s'est élancé sur son léger navire ; Dans les câbles tendus la nuit déjà soupire ; La voile , qui s'entr'ouvre au vent qui l'arrondit , Monte de vergue en vergue , et s'enfle et s'agrandit ; Et , couvrant ses flancs noirs de l'ombre de son aile, Fait pencher sur les flots le vaisseau qui chancelle. On lève l'ancre , il fuit ; le flot qu'il a fendu , Sur sa trace un moment demeure suspendu , Et , retombant bientôt en vapeur qui surnage , De blancs flocons d'écume inonde au loin la plage : Voilà tout ce qu'Harold a laissé dans ces lieux !... Et la vague a repris son bord silencieux. Mais sur le pont tremblant du vaisseau qui dérive , l'n bruit sourd et confus monte et frappe la rive ;

La voixdes vents s'y mêle aux cris des matelots ; On y voit confondus , rouler au gré des flots , Des faisceaux éclatans de harnois et d'armures , Qui rendent en tombant de sinistres murmures ; Des sabres , des mousquets brillant d'argent et d'or, Que la poudre et le sang n'ont pas ternis encor; Des lances , des drapeaux où , parmi le tonnerre , Brille un signe inconnu sur les champs de la guerre ; On voit, autour des mâts , des coursiers enchaîne's Battre le pont tremblant sous leurs pieds étonnés , Et , secouant leurs crins , qu'un flot d'écume inonde , Hennir à chaque vent qui les berce sur l'onde. Mais Harold, que fait-il ? Seul , au bout du vaisseau, Enveloppé des plis de son large manteau , Sombre comme la nuit dont son cœur est l'image , D'un œil insouciant il voit fuir le rivage.

Où va-t-il?... 11 gouverne au berceau du soleiL Vlais pourquoi sur son bord ce terrible appareil ? V a-t-il , le cœur brûlant d'une foi magnanime , Ilonquérir une tombe au désert de SohTne ; 3u , pèlerin armé , son bourdon à la main , Laver ses pieds souillés, dans les Ilots du Jourdain? ^on : du sceptique Harold le doute est la doctrine ; -^e croissant ni la croix ne couvrent sa poitrine ; Fupiter, Mahomet , héros , grands hommes, dieux ^ O Christ, pardoime-lui ! ) ne sont rien à ses yeux )u un fantôme impuissant que l'erreur fait éclore , lèves plus ou moins purs qu'un vain délire adore , Lt dont , par ses clartés , la superbe raison , iiècle après siècle , enfin délivre l'horizon.

Jamais , d'aucun autel ne baisant la poussière , Sa bouche ne murmure une courte prière ; Jamais , touchant du pied le parvis d'un saint lieu , Sous aucun nom mortel il n'invoqua son dieu ! Le dieu qu'adore Harold est cet agent suprême , Ce Pan mystérieux , insoluble problême , Grand , borné , bon , mauvais , que ce vaste univers Révèle à ses regards sous mille aspects divers ; Etre sans attributs , force sans providence , Exerçant au hasard une aveugle puissance j Vrai Saturne, enfantant, dévorant tour-à-tour, Faisant le mal sans haine et le bien sans amour j N'ayant pour tout dessein qu'un éternel caprice ; Ne commandant ni foi , ni loi , ni sacrifice ; Livrant le faible au fort et le juste au trépas , Et dont la raison dit : Est-il ? Ou n'est-il pas ?

Ses compagnons épars , groupés sur le navire , ^e parlent point entr'eux de foi ni de martyre , '^i des prodiges saints par la croix opérés , ^i de péchés remis dans les lieux consacrés ; )'un plus fier évangile apôtres plus farouches , )es mots retentissans résonnent sur leurs bouches : jloire, honneur, liberté, grandeur, droits des humains ^lort aux tyrans sacrés , égorgés par leurs mains , ^lépris des préjugés sous qui rampe la terre , recours aux opprimés, vengeance, et surtout, guerre ! [Is vont, suivant partout l'errante Liberté , Répondre en Orient au cri qu'elle a jeté ; Priser les fers usés que la Grèce assoupie ^ite , en s'éveillant , sur mie race impie ,

Bo LE DERNIER CHANT

Et voir dans ses sillons , inondés de leur sang ,

Sortir d'un peuple mort un peuple renaissant.

Déjà, dorant les mâts , le rayon de l'aurore Se joue avec les flots que sa pourpre colore ; La vague qui s'éveille au souffle frais du jour, En sillons écumeux se creuse tour-à-tour , Et le vaisseau, serrant la voile mieux remplie. Vole et rase de près la côte d'Italie. Harold s'éveille ; il voit grandir dans le lointain Les contours azurés de Thorizon romain ; Il voit sortir grondant , du lit fangeux du Tibre , Un flot qui semLle enfin bouillonner d'être libre , Et Soracte , dressant son sommet dans les airs , Seul se montrer deboul où tomba l'univers.

DU PÈLERINAGE D'HAROLD. 6i

Plus loin , sur les confins de cette antique Europe , Dans cet Eden du monde , où languit Parthénope , Comme un phare éternel , sur les mers allumé , Son regard voit fumer le Vésuve enflammé ; Semblable au feu lointain d'un mourant incendie, Sa flamme , dans le jour un moment assoupie , Lance, au retour des nuits , des gerbes de clartés ; La mer rougît des feux dans son sein reflétés , Et les vents , agitant ce panache sublime , Comme un pilier en feu d'un temple qui s'abîme , Font pencher sur Pœstum , jusqu'à l'aube des jours, La colonne de feu qui s'écroule toujours. A la sombre lueur de cet immense phare , Harold longe les bords où frémit le Ténare ; Où l'Elysée antique, en un désert changé , Etalant les débris de son sol ravagé ,

//'•• Édit. 0

Gî LE DERNIER CHANT

Du céleste séjour dont il offrait l'image , Semble avoir conservé les astres sans nuage. Mais là , près de la tombe où le grand cygne dort , Le vaisseau tout-à-coup tourne sa poupe au bord. Fuyant de vague en vague , Harold, avec tristesse , Voit sous les flots brillans la rive qui s'abaisse ; Bientôt son œil confond l'océan et les cieux ; l^t ces bords immortels , disparus à ses yeux , Semblent s'évanouir en de vagues nuages, Comme un nom qui se pitrd dans le lointain des âges.

<f Italie ! Italie ! adieu, bords que j'aimais ! Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais ! O terre du passé , que faire en tes collines ? Ouand on a mesuré tes arcs et tes ruines ,

Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort , On se retourne en vain vers les vivans : tout dort, Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire. Qui te feraient du moins rougir devant ta gloire ! Tout dort ! et cependant l'univers est debout ! Par le siècle emporté tout marche , ailleurs , partout î Le Scythe et le Breton , de leurs climats sauvages Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages, Jetant sur tes cités un regard de mépris, Ne t'aperçoivent plus dans tes propres débris , Et, mesurant de l'œil tes arches colossales , Tes temples , tes palais , tes portes triomphales, Avec un rire amer, demandent vainement Pour qui l'immensité d'un pareil monument ; Si l'on attend tpi'ici quelqu'autre César passe , Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace?

Et tu souffres sans honte un affront si sanglant ? Que dis-je ? tu souris au barbare insolent î Tu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime î Avec un lâche orgueil, tu lui montres, toi-même, Ton sol partout empreint des pas de tes héros ; Ces vieux murs où leurs noms roulent en vams échos ; Ces marbres mutilés par le fer du barbare , Ces bustes , avec qui son orgueil te compare , Et de ces champs féconds les trésors superflus , Et ce ciel qui t'éclaire , et ne te connaît plus ! Rougis !... Mais non : briguant une gloire frivole , Triomphe ! On chante encore au pied du Capitole ! A la place du fer , ce sceptre des Romains , La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains ; Tu sais assaisonner des voluptés perfides , Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides,

\nimer les couleurs sous un pinceau vivant ; Du , sous l'adroit burin de ton ciseau savant , Prêter avec mollesse, au marbre de Blanduse , Les traits de ces héros dont l'image t'accuse ! l'a langue , modulant des sons mélodieux , \. perdu l'âpreté de tes rudes aïeux ; Douce comme im flatteur , fausse comme mi esclave, Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave ; Et semblable au serpent , dont les nœuds assouplis Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis , Façonnée à ramper par un long esclavage , Elle se prostitue au plus servile usage , Et , s' exhalant sans force en stériles accens , Ne fait qu'amollir Tame et caresser les sens.

« Monument écroulé , que l'écho seul habite ! Poussière du passé , qu'un vent stérile agite !

Terre , où les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux ,

Où sous un sol vieilli les hommes naissent vieux ,

Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre ,

Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre ,

Où l'amour n'est qu'un piège, et la pudeur qu'un fard,

Où la ruse a faussé le rayon du regard ,

Où les mots énervés ne sont qu'un bruit sonore ,

Un nuage éclaté qui retentit encore !

Adieu ! Pleure ta chute en vantant tes héros !

Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os ,

Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)

Des hommes, et non pas de la poussière humaine !...

XIY.

'> Mais, malgré les malheurs, pays choisi des dieux, l.e ciel avec amour tourne sur loi les yeux ;

DU PEXERINAGE D'HAROLD. 67

Quelque chose de saint sur tes tombeaux respire ; La Foi sur tes débris a fondé son empire ! La nature , immuable en sa fécondité , T'a laissé deux présens : ton soleil , ta beauté ! Et, noble dans son deuil , sous tes pleurs rajeunie , Comme un fruit du climat enfante le génie ! Ton nom résonne encore à l'homme qui l'entend , Comme un glaive tombé des mains du combattant ! A ce bruit impuissant , la terre tremble encore , Et tout cœur généreux te regrette et t'adore !

» Et toi qui m'as vu naître , Albion ! cher pays Qui ne recueilleras que les os de ton fils , Adieu ! Tu m'as proscrit de ton libre rivage ; Mais dans mon cœur brisé j'emporte ton image ! Et , fier du noble sang qui parle encore en moi , De tes propres vertus t'honorant malgré toi ,

Comme ce fils de Sparte allant à la victoire , Je consacre à ton nom ou ma mort, ou ma gloire T Adieu donc ! Je t'oublie , et tu peux m'oublier : Tu ne me reverras que sur mon bouclier !...

«Que ce vent dans ma voile avec grâce soupire ! On dirait que le flot reconnaît mon navire , Comme le fier coursier , par son maître flatté , Hennit en revoyant celui qui Ta porté ! Oui , vous m'avez déjà bercé sur vos rivages , O vagues , de mon cœur orageuses images ! Plaintives , sans repos , terribles comme lui , Vous savez qui j'étais! Mais qui suis-je aujourd'hui? Ce que j'étais alors : un mystère , un problème ; Un orage éternel qui roule sur lui-même ;

Un rêve douloureux qui change sans finir ^ Un débris du passé qui souille l'avenir ; Un flot , comme ces flots , errant à l'aventure , Portant de plage en plage une écume , un murmure , Et qui , semblable en tout au mobile élément , Sans avancer jamais , flotte éternellement .' Ju'ai-je fait de mes jours? où sont-ils? quel usage , \ux autres , à moi-même , atteste leur passage ? Quelle borne éternelle a marqué mon chemin ? Juel fruit ai-jc cueilli qui n'ait trompé ma main ? l'entant mille sentiers sans savoir lequel suivre , 3ù n'ai-je pas erré ?... Mais errer, est-ce vivre ?... ^'est-il pas dans le ciel , en nous même , ici-bas , Quelque but éclatant pour diriger nos pas , £t vers qui l'Espérance , en marchant , puisse dire : >'il m'échappe , du moins je sais à quoi j'aspire.

» L'hirondelle , en suivant les saisons dans les airs , Voit , des bords qu'elle fuit , l'autre rive des mers ; Le pilote , que l'ombre entoure de ses voiles , Suit un phare immobile au milieu des étoiles ; L'aigle vole au soleil , la colombe à son nid ; Sur l'abîme orageux que sa proue applanit , Sous des deux inconnus guidé par sa boussole , A travers l'horizon le vaisseau voit le pôle ; L'homme seul ne voit rien pour marquer son chçmin Qu'hier et qu'aujourd'hui , semblables à demain, Et , changeant , à toute heure , et de but et de route Marche , recule , avance et se perd dans son doute

»Monbut! trop près de moimesmainsi'avaientplac J'ai fait deux pas à peine , et je l'ai dépassé !

J'ai chanté ; Tunivers , charmé de mon délire , D'ime gloire précoce a couronné ma lyre. C'est assez ; je suis las de ce stérile bruit, Par l'écho monotone en tout lieu reproduit ;

Un nom ! toujours un nom! qu'est-ce qu'un nom m'importe ,

Hélas! et qu'apprend-il à celui qui le porte? Que dans l'urne sans fond lin mot de plus jeté Tombe en retentissant dans la postérité. Qu'est-ce que cette gloire incertaine , éphémère , Qui s'écrit sur la feuille en léger caractère , Dont sous l'aile du Tems un seul mot effacé , Emporte pour jamais le souvenir glacé ? Simulacre de gloire , ombre de renommée , Qui s'engloutit dans l'onde ou se perd en fumée ! Fantôme dont mon cœur fut un jour ébloui , Et que j'ai méprisé dès que j'en ai joui !

» Il me faut cette gloire impérissable , immense , Qui , payant d'autres cœurs d'une autre récompense, Aux derniers coups du bronze encor retentissant , Sur la terre ou les Ilots s'écrit avec du sang, Et, couvrant d'un trophée un champ de funérailles. Grave à jamais nos noms sur l'airain des batailles, Ou sur les fondemens du temple ensanglanté Que la Victoire enfin fonde à la Liberté !

"Souvent, le bras posé sur l'urne d'un grand homme, Soit aux bords dépeuplés des longs chemins de Rome , Soit sous la voûte auguste où, de^es noirs arceaux , L'ombre de Westminster consacre se^tombeaux. En contemplant ces arcs , ces bronzes , ces statues , Du long respect des tems par l'âge revêtues ,

£n voyant l'étranger, d'un pied silencieux , Se toucher qu'en tremblant le pavé de ces lieux , £t, des inscriptions sous la poudre tracées, ]lhercher pieusement les lettres effacées , l'ai senti qu'à l'abri d'un pareil monument , ^eur grande ombre devait dormir plus mollement ; )ue le bruit de ces pas , ce culte , ces images , ]es regrets renaissans et ces larmes des âges ''lattâient sans doute encore, au fond de leur cercueil, )e ces morts immortels l'impérissable orgueil ; Ju'yn cercueil, dernier ternie où tend la gloire humaine , )e tant de vanités est encor la moins vahie ; U que , pour un mortel , peut-être il était beau )e conquérir, du moins , ici-bas, un tombeau!...

Je l'aurai !... Cependant mon cœur souhaite encore Juelque chose de plus; mais quoi donc? il l'ignore. IF^ Édif. 7

74 I^E DEUNIEK CHANT

Quelque chose au-delà du tombeau ! ()ue veux-tu ,

Et que te reste-t-il à tenter ?... La vertu !

Eh bien ! pressons ce mot jusqu'à ce qu'il se brise !

S'Immoler sans espoir pourFhomme qu'on méprise

Sacrifier son or, ses voluptés, ses jours

A ce rêve trompeur.... mais qui trompe toujours,

A cette liberté que Thomme qui l'adore ,

Ne rachète un moment que pour la vendre encore

Venger le nom chrétien dw long oubli des rois ;

Mourir en combattant pour l'ombre d'une croix ,

Etn'attendre pour prix, pour couronne et pour gleire

Qu'un regard de ce juge en qui l'on voudrait croire..

Est-ce assez de vertu pour méritei ce nom?

Eh bien ! sachons enfin si c'est un rêve ou non ! »

XYIII.

Silence !... Est-ce un nuage, ou l'ombre d'une voile Qui du soir tout-à-coup vient dérober l'étoile? L'ornbre approche, s'étend. «Aux armes! un vaisseau! Comme un noir ouragan , son poids fait plier Feau ; Ses trois ponts élevés d'étages en étages , Ses antennes, ses mâts, ses voiles, ses cordages, Cachant l'azur du ciel aux yeux des matelots , D'une nuit menaçante obscurcissent les flots. Tel un vautour des mers , fondant sur l'hirondelle , Couvre déjà l'oiseau de l'ombre de son aile. Quel est ce pavillon ? c'est l'odieux croissant. Qu'entend-on sur son bord? mi soupir gémissant , Les sanglots des enfans et des vierges plaintives Qui pleurent de Chio les paternelles rives ,

Et qu'un vainqueur cruel traîne en captivité , Pour présenter leur tête ou vendre leur beauté. « Délivrons, dit Harold, ou vengeons ces victimes! Que Tamour ne soit pas le prix sanglant des crimes ! Feu!.. "L'éclair est moins prompt, le tonnerre ennemi Eveille coup sur coup l'Ottoman endormi ; Chaque boulet , fidèle au regard qui le guide , Semble emprunter de l'homme un instinct homicide, Trace un sillon sanglant dans les rangs qu'il abat. Fait écrouler le pont sous les débris du mât , Ou brise le timon dans les mains du pilote. Déjà, comme un corps mort, la masse immense flotte En vain , pour éloigner le plomb qui fond sur eux, Ses trois ponts à la fois vomissent tous leurs feux : ^ Comme un adroit lutteur, le brick léger s'efface ; Les coups mal dirigés se perdent dans l'espace j

Cent boulets , sur les flots , vont jaillir en sifflant ; Puis , d'un coup de timon rapporté sur son flanc , Dans ses agrès brisés son mât penché s'engage. Harold , le sabre en main , s'élance à l'abordage , Et, faisant tournoyer son glaive autour de lui , Trace un cercle sanglant : tout tombe , ou tout a fui. C'en est fait î ses guerriers , élancés sur sa trace , Du pont jonché de morts ont balayé l'espace.

Rendez- vous! Mais quel cri de surprise et d'horreur, Dans son sanglant triomphe arrête le vainqueur ? L'Ottoman veut-il donc périr avec sa proie ? Voyez.... Déjà la flamme en torrens se déploie ; Du pied fumant des mâts monte un long cri de mort : Harold épouvanté s'élance sur son bord ,

Page 1