TTE DERNIER CHANT
Et , du navire en feu détachant son navire , Hors du vent enflammé lentement se retire. Pleurant sur son triomphe , il contemple de loin Ce funèhre bûcher dont l'abîme est témoin. Excité par les vents , le rapide incendie , De sabords en sabords , court , monte , se replie , Remonte , redescend , rase les flots fumans , Entoure le vaisseau de ses feux écumans , Et , sous les coups du vent éparpillant ses flammes ^ Revient et l'engloutit sous ses brûlantes lames ; Lançant ses dards de feu , glissant comme un serpent^ Le long des mâts noircis il s'élève en rampant ; La vergue tombe en feu sur le pont qu'elle écrase ; La voile en frémissant se déroule et s'embrase ; Emportés dans les airs, ses lambeaux enflammés Vont tomber sur les flots , à demi consumés ,
DTTPELERINAGE D'HAROLD. ^^
Et la mer , les portant sur ses vagues profondes, Semble rouler au loin des flammes au lieu d'ondes. Mais le salpêtre en feu lance un dernier éclair ; L'air frémit , le coup part , le vaisseau vole en l'air • Ses éclats , retombant de distance en distance , Sèment d'un son lugubre un lugubre silence ; L'onde éteint les débris , l'air emporte le bruit , Et l'océan n'est plus que silence et que nuit.
Mais, sur les flots obscurs, quel son renaît, expire, Et comme un cri plaintif roule autour du navire ? Serait-ce....? Ilarold, rebelle aux cris des matelots, Reconnaît une voix,... s'élance au sein des flots, !S[age au bruit, voit flotter, sur la nuit de l'abîme, Un débris qu'embrassait une jeune victime ;
8o LE DERNIER CHANT
L'arrache aux flots jaloux, l'emporte triomphant, Et revient sur le pont déposer.... une enfant. Essuyant ses beaux yeux du flot qui les inonde , De ses cheveux trempés il fait ruisseler l'onde , La réchauffe aux rayons d'un foyer rallumé , Et , sous son vêtement à demi consumé , Aux anneaux d'un collier qui pend sur sa poitrine , Il découvre un portrait!... Il le prend, il s'incline. Aux lueurs de la flamme il contemple... Grands dieux ! Ces traits !... sont ceux d'Harold !!! Il n'en croit pas ses yeux. « Quel est ton nom? — Adda. — Ton pays? — Epidaure. — Ta mère? — Eloydné. — Ton père? — Je l'ignore : Ma mère , en expirant sous le glaive assassin , Cacha , sans le nommer , son image en mon sein. On dit qu'un étranger.... Mais qui sait ce mystère? — C'est assez ! dit Harold ; va ! je serai ton père ! »
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i
Et , pressant sur son cœur l'enfant abandonné , 11 murmurait tout bas le nom d'Eloydné ! Soit qu il sût le secret de sa triste naissance , wSoit qu'il fût attendri des grâces de l'enfance , Et voulût opposer à son cœur attristé Cette image du ciel : innocence et beauté !
Mais déjà le navire , aux lueurs de l'aurore , Du sein brillant des mers voit une terre éclore ; Terre dont l'océan, avec un triste orgueil, Semble encor murmurer le nom sur chaque écueil , Et dont le souvenir , planant sur ses rivages , Se répand sur les flots comme un parfum des âges. C'est la Grèce ! A ce nom , à cet auguste aspect , L'esprit , anéanti de pitié , de respect ,
Si LE DERNIER CJIANï
Contemplant du destin le déclin et la cime , De la gloire au néant a mesuré l'abîme. Par les pas des tyrans ses bords sont profanés , Ses temples sont détruits , ses peuples enchaînés , Et , sur l'autel du Christ , brisé par la conquête , L'Ottoman fait baiser le turban du Prophète. Mais , à travers ce deuil , le regard enchanté Reconnaît en pleurant son antique beauté , Et la nature, au moins, par le tems rajeunie, Y triomphe de l'homme et de la tyrannie. C'est toujours le pays du soleil et des dieux ! Ses monts dressent encor leurs sommets dans les cieux , Et , noyant les contours de leur cime azurée , Semblent encor nager dans une onde éthérée. Ses coteaux , abaissant leurs cintres inclinés , Par l'arbre de Minerve à demi couronnés ,
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. s?,
Expirent par degrés sur la plage sonore Où Syrinx sous les flots semble ge'mir encore , Et , présentant aux yeux leurs penchans escarpés , Du soleil tour-à-tour selon l'heure frappés , Au mouvement du jour qui chasse l'ombre obscure, Paraissent ondoyer en vagues de verdure. Là, l'histoire ou la fable ont semé leurs grands noms Sur des débris sacrés, sur les mers, sur les monts. Ce sommet , c'est le Pinde ! et ce fleuve est Alphée ! Chaque pierre a son nom, chaque écueil son trophée ; Chaque flot a sa voix , chaque site a son dieu ; Une ombre du passé plane sur chaque lieu. Ces marais sont le Styx , ce gouffre est la Chimère î Et, touchés par les pieds de la muse d'Homère, Ces bords, où sont écrits vingt siècles éclatans , Retentissant encor des pas lointains du Tems ,
8/j LE DERNIER CHANT
D'un poëine scellé par la gloire et les âges, Semblent, à chaque pas, dérouler d'autres pages. Le regard, que l'esprit ne peut plus rappeler, Avec ses souvenirs cherche à les repeupler, Et, frappé tour-à-tour de son deuil , de ses charmes, Brille de leur éclat ou pleure de leurs larmes ! Tel , si , pendant le cours d'un songe dont l'erreur Lui rappelle des traits consacrés dans son cœur , Un fils, le sein gonflé d'une tendresse amère , L)ans un brillant lointain voit l'ombre de sa mère, Dévorant du regard ce fantôme chéri , Il contemple, en pleurant, ce sein qui l'a nourri,, Ces bras qui l'ont porté , ces yeux dont la lumière Fut le premier {lambeau qui guida sa paupière , Ces lèvres dont Taccent , si doux à répéter , Dicta les premiers sons qu'il tenta d imiter.
Ce front qu'à ses baisers dérobe un voile sombre , Et, lui tendant les bras, il n'embrasse qu'une ombre.
Homère ! A ce grand nom, du Pinde à l'Hellespont,
Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout répond.
Monument d'un autre âge et d'ime autre nature ,
Homme ! l'bomme n'a plus de mot qui te mesure !
Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer ,
Et, dans son impuissance à te rien comparer,
Il te confond de loin avec ces fables même.
Nuages du passé qui couvrent ton poème !
Cependant tu fus homme ; on le sent à tes pleurs !
Un dieu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs !
Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre ame ,
Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme ! IV^ ÉJif. S
Mais, dans ces premiers jours, où, d'un limon moins vieux. La nature enfantait des monstres ou des dieux , Le ciel t'avait créé , dans sa magnificence , Comme unautre océan, profond, sans rive, immense Sympathique miroir , qui , dans son sein flottant , Sans altérer l'azur de son flot inconstant, Réfléchit tour-a-tour les grâces de ses rives , Les bergers poursuivant les nymphes fugitives , L'astre qui dort au ciel, le mât brisé qui fuit, Le vol de la tempête aux ailes de la nuit , Ou les traits serpentans de la foudre qui gronde , Rasant sa verte écume et s'cteignant dans Fonde !
Cependant ruiiivers , de tes traces rempli , T'accueillit, comme un Dieu,... par l'insulte et l'oubli On dit que, sur ces bords où règne ta mémoire , Une lyre à la main , lu mendiais ta gloire !....
Ta gloire ! Ah! qu'ai-je dit? Ce céleste flambeau Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau ! Tes rivaux , triomphant des malheurs de ta vie , Plaçant entr'elle et toi les ombres de l'envie , Disputèrent encore , à ton dernier regard, L'éclat de ce soleil qui se lève si tard ! La pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre; Et, de ces vils serpens qui rongèrent ta cendre , Sont nés , pour dévorer les restes d'un grand nom , Pour souiller la vertu d'un éternel poison , Ces insectes impurs, ces ténébreux reptiles. Héritiers de la honte et du nom des Zoïles, Qui , pareils à ces vers par la tombe nourris , S'acharnent sur la gloire et vivent de mépris !
C'est la loi du destin , c'est le sort de tout âge : Tant qu'il brille ici-bas , tout astre a son nuage.